summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old')
-rw-r--r--old/4785-8.txt6845
-rw-r--r--old/4785-8.zipbin0 -> 133582 bytes
-rw-r--r--old/7pchs10.txt7246
-rw-r--r--old/7pchs10.zipbin0 -> 131596 bytes
-rw-r--r--old/7pchs11.txt6975
-rw-r--r--old/7pchs11.zipbin0 -> 131436 bytes
-rw-r--r--old/7pchs12.txt6813
-rw-r--r--old/7pchs12.zipbin0 -> 134866 bytes
-rw-r--r--old/8pchs10.txt7249
-rw-r--r--old/8pchs10.zipbin0 -> 134148 bytes
-rw-r--r--old/8pchs10h.htm8672
-rw-r--r--old/8pchs10h.zipbin0 -> 147241 bytes
-rw-r--r--old/8pchs11.txt6975
-rw-r--r--old/8pchs11.zipbin0 -> 133928 bytes
-rw-r--r--old/8pchs11h.htm8635
-rw-r--r--old/8pchs11h.zipbin0 -> 146734 bytes
-rw-r--r--old/8pchs12.txt6813
-rw-r--r--old/8pchs12.zipbin0 -> 136989 bytes
-rw-r--r--old/8pchs12h.htm8722
-rw-r--r--old/8pchs12h.zipbin0 -> 146813 bytes
20 files changed, 74945 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/4785-8.txt b/old/4785-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..ac7d4ed
--- /dev/null
+++ b/old/4785-8.txt
@@ -0,0 +1,6845 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Posting Date: May 27, 2009 [EBook #4785]
+Release Date: December, 2003
+Last Updated: July 21, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Pecheur d'Islande
+
+Pierre Loti
+De l'Academie Francaise
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+Première partie
+
+Chapitre I
+
+Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une
+sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop
+bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une
+grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
+monotone, avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien:
+une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle
+en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en
+vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient,
+en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de
+terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très
+exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour
+s'asseoir sur des caissons étroits scellés au murailles de chêne. De
+grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque à toucher leurs
+têtes; et, derrière leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées
+dans l'épaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un
+caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et
+frustes, imprégnées d'humidité et de sel; usées, polies par les
+frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en
+breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur
+une planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la
+patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les
+personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les
+vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une
+petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de cette
+pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente prière,
+à des heures d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux bouquets de
+fleurs artificielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine
+bleue serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur
+la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle suroît (du
+nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies).
+
+Ils étaient d'âges divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme,
+pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée,
+couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeux d'enfant, d'un
+gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs.
+
+Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver
+un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur.
+
+... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des
+eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur,
+marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
+plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais
+sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour ceux
+qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans
+le pays, pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien,
+avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer.
+Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours
+une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom
+que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était-
+il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il
+pas prendre un peu de sa part de la fête?
+
+--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de
+bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba
+d'en haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! l'homme!
+
+L'homme répondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui
+était entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..."
+Cependant c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux.
+
+Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller
+jaune, et on entendit l'homme descendre avec de gros sabots par une
+échelle de bois.
+
+Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était
+presque un géant. Et d'abord il fit une grimace en se pinçant le bout du
+nez à cause de l'odeur âcre de la saumure.
+
+Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait
+de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu,
+formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux
+bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le
+traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air
+de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais
+coupées; elles étaient frisées très serré en deux petits rouleaux
+symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et
+exquis; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des
+coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, et
+ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touchés.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rembourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un
+petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
+marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire
+dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.
+
+Après, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à
+vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent
+penser quand elles le voient?
+
+Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes ses
+épaules effrayantes:
+
+--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et
+c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à
+parler le français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il commença
+de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze
+jours.
+
+C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il
+était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme
+qui vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il
+en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite
+en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, en plein par la figure, à
+celle qui chantait sur la scène? - moitié déclaration brusque, moitié
+ironie pour cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme
+était tombée du coup; après, elle l'avait adoré pendant près de trois
+semaines.
+
+--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
+montre en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à
+lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au
+milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
+qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en
+haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle.
+
+Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le
+surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un
+chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur
+la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père
+avait disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très
+bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large.
+Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une
+candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux
+planté du bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit enfant
+contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa
+croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé
+d'être devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier
+bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux
+avances d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour deux
+- et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de l'Assomption
+de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. Trois
+d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui
+ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le
+pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c'était Yann,
+Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, éternellement jour.
+
+Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle
+traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux,
+tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur,
+et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane,
+impalpable, chimérique.
+
+L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela
+prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
+image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
+de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du
+vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout
+était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et
+incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait
+pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et
+toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être
+nommée.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces
+mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et
+leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du
+large.
+
+Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un
+homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs
+hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et,
+aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau
+tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d'un
+gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'était
+rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec
+son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui
+devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute
+ruisselante et fraîche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du
+dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus
+réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été
+hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose
+comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues
+traînées roses...
+
+--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre,
+avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait
+l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé
+prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en
+touchant à ce sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, ce
+Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune des
+filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous,
+ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils
+avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, plus
+de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils
+s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même sa
+manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge
+comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur
+fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches.
+
+La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au
+temps de la Genèse elle s'était séparée d'avec les ténèbres qui
+semblaient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très
+lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on
+sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait été vague et étrange
+comme celle des rêves.
+
+Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des
+déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands
+rayons couleur d'argent rose.
+
+Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense,
+faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et
+d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite;
+ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles
+tendus pour cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé
+l'imagination des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de
+planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors
+avait pris un aspect de recueillement immense; il s'était arrangé en
+sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de
+cette voûte de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile
+comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer
+très loin une autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute,
+qui était un promontoire de la sombre Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste
+en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son
+grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé
+qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et que,
+lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche
+inévitable commençait à lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas,
+arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à
+pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord par
+tous ces reflets de lumière pâle.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin
+avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se
+mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les
+trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de
+descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
+tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à
+l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.
+
+Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un
+certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la
+main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
+mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants,
+le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu
+sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce
+était souvent chez lui très près d'une violence brutale.
+
+Chapitre II
+
+Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque
+année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les
+étés n'ont plus de nuits.
+
+Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs
+épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés
+d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa
+membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il
+retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille.
+Alors il avait sa façon à lui de s'élever à la lame et de rebondir, plus
+lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes.
+
+Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une
+race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et
+de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans
+le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un
+reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une
+grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons
+et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des
+marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération
+en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la
+saison allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas
+revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères,
+de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires
+islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le
+prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait
+les gestes qui bénissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages
+chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+Étoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.
+
+Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre
+compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides
+de la mer hyperborée.
+
+Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé
+ce navire qui portait son nom.
+
+La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la Marie suivait
+l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol,
+et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa
+pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel
+pour la campagne prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour
+quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce
+lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à
+Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour
+un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et
+qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: - il
+faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore.
+
+Chapitre III
+
+A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y
+avait deux femmes très occupées à écrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont
+l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de
+fleurs.
+
+Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
+toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: -
+deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour
+quelque bel Islandais.
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses
+idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure
+jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait
+vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie
+par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme
+certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse
+sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux ou
+trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns des
+autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable s'encadrait bien
+dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air
+religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une bonne honnêteté.
+Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on
+voyait à la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de
+jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu "en pointe de sabot"
+(comme elle avait coutume de dire), son profil n'était pas trop gâté par
+les années; on devinait encore qu'il avait dû être régulier et pur comme
+celui des saintes d'église.
+
+Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à
+dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette
+lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais
+sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme.
+
+L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire
+soigneusement l'adresse:
+
+A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reykjavik.
+
+Après, elle aussi releva la tête pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mère Moan?
+
+Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt
+ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est
+brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs.
+Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au
+milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression
+de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le
+nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans
+les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre
+inférieure, en accentuait délicieusement le rebord; - et de temps en
+temps, quand une pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette
+lèvre, avec ses dents blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la
+peau fine des petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne
+svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui
+venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une
+expression d'yeux à la fois obstinée et douce.
+
+Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon
+au-dessus des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et
+qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.
+
+On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à
+qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était qu'une
+grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs.
+
+Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un
+lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur
+claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de
+chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l'ancienneté
+du logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres
+donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les
+marchés et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant
+ce nom-là.
+
+Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se
+leva en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de
+très intéressant sur la place.
+
+Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle
+d'une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa
+coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir
+cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par
+convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de
+grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon
+pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie,
+rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle
+âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cette
+pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses
+dures journées de travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui
+lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi
+brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et
+capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni
+les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un rêve
+lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et
+mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les
+falaises étaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent
+était venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des
+cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et
+plus tard à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une
+mademoiselle Marguerite, grande, sérieuse, au regard grave. Toujours un
+peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la
+grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce
+qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé bien au hasard,
+sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait
+servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de
+hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
+surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
+devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si
+indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient
+bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de
+coeur autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus
+qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes
+quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller d'une autre
+façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant,
+en prenant la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer,
+s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été
+seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
+souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
+Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on
+parlait tant, qui n'étaient jamais là, et dont chaque année quelques-uns
+de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de cette Islande
+qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et où était à présent
+celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de
+ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son
+existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle
+demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau
+de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle
+avait eu ses fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui
+disait bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une
+famille vaillante et estimée.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu
+près bien mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient
+plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue
+d'habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les
+cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châle de
+mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
+depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable.
+
+Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme
+les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver
+bien jolie.
+
+Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs
+que les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant,
+un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui
+maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les
+jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il ne s'était
+consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premières
+ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce
+de rancune comique, moitié maligne, et il l'interpellait toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous prendre
+mesure?...
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se
+faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa
+plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
+sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui
+elle avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, plus
+cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait à son cher
+petit-fils, son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour
+le service. - Cinq années!... S'en aller en Chine peut-être, à la
+guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - Une angoisse la
+prenait à cette pensée... Non, décidément, elle n'était pas si gaie
+qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se
+contractait horriblement comme pour pleurer.
+
+C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le
+lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute
+seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir,
+comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait bientôt
+plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean
+Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus
+dans la famille, mais qui existait tout de même quelque part en
+Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et
+puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin; on ne l'avait
+pas trouvée assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses
+défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
+confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
+songeant au costume en planches, le coeur affreusement serré de se
+sentir si vieille au moment de ce départ...
+
+L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre,
+regardant sur le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et,
+dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était
+toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai;
+des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
+peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux
+galants d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait
+plus la quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle.
+Son père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres
+filles de son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et
+puis, en sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa
+pipe avec d'autres anciens marins comme lui, il était content
+d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de
+fleurs, sa fille installée dans cette maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne
+voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites
+ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait dans
+les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
+dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires,
+où naviguait la Marie, capitaine Guermeur.
+
+Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
+maintenant, après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si
+douce.
+
+*****
+
+Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui était de l'année dernière.
+
+Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris
+les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux
+et blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors elle avait
+été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite ville,
+qu'elle n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la reconnaissait
+plus; elle y éprouvait comme le sensation de plonger tout à coup dans ce
+qu'on appelle, à la campagne: les temps, les temps lointains du passé.
+Ce silence, après Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre
+monde, allant dans la brume à leurs toutes petites affaires! Ces
+vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de
+nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle
+aimait Yann - lui avaient paru ce matin-là d'une tristesse bien désolée.
+Des ménagères matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en passant,
+elle regardait dans ces intérieurs anciens, à grande cheminée, où se
+tenaient assises, avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui
+venaient de se lever. Dès qu'il avait fait un peu plus jour, elle était
+entrée dans l'église pour dire ses prières. Et comme elle lui avait
+semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - et différente des
+églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les
+siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul
+profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se
+tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de
+cette flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes...
+Elle avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un
+sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle
+éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première
+messe des matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût
+là beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
+Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes,
+c'étaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se
+trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente
+pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses
+coiffes, commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se
+trouvait mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
+que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très
+charmante à regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles-
+là. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier
+connaissance, elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant
+pas dignes. Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre société
+que celle de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas
+cette vie de dépaysement et de solitude.
+
+Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon
+pénible par l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la
+pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
+s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol,
+l'avait inquiétée comme une oppression.
+
+Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son
+père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à
+tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes,
+sous des fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt
+il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu -
+que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui
+semblaient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient
+les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminables haies du
+chemin. - Comment tout à coup cette verdure si verte, en décembre?...
+D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla
+reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs marins des
+sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de
+Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus tiède,
+qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée
+par cette réflexion qui lui était venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les
+beaux pêcheurs d'Islande.
+
+En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les
+fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les
+promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que ses
+pieds se glaçaient dans l'immobilité de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été
+pris par l'un d'eux...
+
+Chapitre IV
+
+La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le
+lendemain de son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8
+décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
+pêcheurs, - un peu après la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des
+feuillages et des fleurs d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel
+triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de
+défi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons
+rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain,
+aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux remplis des
+désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant ce
+grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs
+siècles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre
+tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils
+ont abritées, des aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de
+la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au perron
+semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur
+d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins
+partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les
+fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des
+chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites
+coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce
+bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer
+toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations
+vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de
+la fête...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une
+espèce d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était
+redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et
+des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient,
+de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec.
+Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" était
+arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par l'un d'eux qui avait
+une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait
+simplement dit, même avec une nuance de moquerie:
+
+--En voilà un qui est grand!
+
+Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari
+de cette carrure!
+
+Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds,
+il l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+élégante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de
+nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête
+que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière,
+sur le cou.
+
+Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas
+osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et
+un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très
+vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée
+et intimidée aussi.
+
+Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les
+Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une
+espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient continué
+de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand
+garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons
+yeux d'enfant si doux n'avaient guère changé, elle l'avait bientôt assez
+reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait
+à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir; c'était sans conséquence,
+et il mangeait de très bon appétit, étant un peu privé chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant
+cette première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute
+jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un
+geste presque timide bien que très noble; puis l'ayant parcourue de son
+même regard rapide, il avait détourné les yeux d'un autre côté,
+paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer son
+chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était levée pendant la
+procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le ciel
+des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait
+très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur cette fin de
+pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au vent le
+long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens de vent et
+de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant
+contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté debout devant
+elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé de l'avoir
+rencontrée... Quel changement profond s'était fait en elle depuis cette
+époque!...
+
+Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la
+tranquillité d'à présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide
+ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa
+fenêtre, seule, songeuse et enamourée!...
+
+Chapitre V
+
+La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos
+avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était imaginé
+en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le
+monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait
+probablement rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-
+là, décidément, avec son grand air sauvage.
+
+A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann
+n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour lui
+seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes
+hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir...
+
+A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés
+d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
+alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
+appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant
+leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, enfin
+un vrai branle-bas dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
+extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un
+beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la
+précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu
+des phrases un certain petit hou! prolongé, très drôle, - qui est un cri
+de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du
+vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un remplaçant bien
+vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il
+s'était loué pour la saison d'hiver. De là venait son retard, et, pour
+n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de
+pêche.
+
+Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui
+l'écoutaient et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait bien,
+n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des
+choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
+temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais
+qui étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis assez
+tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui
+allait passer au large.
+
+Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras
+aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on
+s'était mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on
+en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on connaît
+peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un
+pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que cousins et
+cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques
+paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à
+l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et
+l'on s'épouse après.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me
+serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...
+
+Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était
+venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement,
+elle avait fini par répondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous
+qu'avec aucun autre.
+
+Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des danses,
+ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix plus basse
+et plus douce...
+
+On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance
+dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui était très
+intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses
+salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné.
+
+--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave
+que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait
+rapporté dix mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de
+construire un premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à
+la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de
+Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle.
+
+--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le
+mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre,
+avec une mer si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence,
+qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas
+l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le
+monde...
+
+-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte à
+notre mère.
+
+--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et
+toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu
+quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette
+année notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi
+je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne serais pas
+venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas
+très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, ouverte
+sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait
+dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand
+air tout de même.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il avait
+dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son regard
+restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle
+fût bien prévenue qu'il n'était pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
+répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours
+plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse
+sauvage et d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres était
+brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus
+fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec
+une extrême douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes.
+
+Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses
+allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en
+petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle
+aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme à présent; que
+son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup
+d'estime pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds
+nus, étant toute petite, - sur la grève, - après la mort de sa pauvre
+mère...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa
+vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre
+et qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pêchaient à
+présent là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pâle
+soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait
+tranquillement sur la terre bretonne.
+
+Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous
+côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
+nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons,
+le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se
+séparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, à cette heure
+crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de
+pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou
+une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
+filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
+de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut
+vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui
+faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente ces
+légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre
+odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des
+chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
+senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves.
+
+Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place
+mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à
+ce même bal...
+
+... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes
+de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec
+d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins
+l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à
+leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!...
+
+Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et
+tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en
+arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu
+sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez
+grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers
+elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air
+très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de
+l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se
+dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas
+permis qu'il en fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si
+naïfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
+qui disaient: "Comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux
+petits frères!..."
+
+On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins,
+baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un
+bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde.
+Lui ne l'avait pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela
+avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus
+contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
+résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme.
+Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière
+vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais
+c'était son coeur qui avait commencé le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou
+noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien
+deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse,
+c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle eût
+jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade,
+au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme
+deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer,
+elle avait traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée,
+se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume
+gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout
+suave.
+
+... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s'étaient
+toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures.
+Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers
+passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe,
+devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." Et
+c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie de pleurer par exemple;
+ses petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment
+ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses
+yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses
+réelles...
+
+... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel changement
+en lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant
+ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le
+pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage,
+sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un
+peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux.
+Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A chaque
+saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais
+elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien
+égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait
+d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de
+cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs
+voudraient confier des navires.
+
+Cela lui était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, ça
+peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit
+pas du tout à la beauté.
+
+Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des
+filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
+connaissait point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à
+l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu'à
+Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses
+fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff,
+qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise.
+Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un
+soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes,
+il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on
+ne voulait pas lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins,
+quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le cœur bon,
+pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la
+quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit,
+avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent
+elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce
+même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait
+coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite,
+entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était resté. Belle
+demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d'allures, que
+personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille.
+
+Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le
+revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ
+d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle;
+le temps ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour
+lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le cœur net et d'en
+finir...
+
+... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité
+particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
+printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou,
+comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant
+trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout
+simplement; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait
+pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de
+paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa
+toilette...
+
+... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille
+qui rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante,
+ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle
+reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle
+des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses était exquise à regarder.
+
+La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec
+un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable
+qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être
+perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne
+la voulait pas pour lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la
+beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez
+les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté-
+là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles,
+au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non,
+ce sont les raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces
+choses pour les mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient
+enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son
+dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur
+le haut de sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, avec
+son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose;
+après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire
+pour s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux
+reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.
+
+Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré
+l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant
+la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à
+présent comme un voile...
+
+Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle,
+sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
+s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-
+fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la Marie, - sur la
+mer Boréale qui était ce soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les
+deux désirés, se chantaient des chansons, tout en faisant gaîment leur
+pêche à la lumière sans fin du jour...
+
+Chapitre VI
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le calme blanc; c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air,
+comme si toutes les brises étaient épuisées, finies.
+
+Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait
+par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombés, aux nuances ternes
+de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui
+fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui
+jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte
+d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très
+vite effacés, très fugitifs.
+
+Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil
+qui n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à
+ce resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre
+cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo
+trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: Jean-
+François de Nantes, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa
+monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce
+de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les
+couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs
+joues étaient roses sous la grande fraîcheur salée; cet air qu'ils
+respiraient était vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur
+poitrine, à la source même de toute vigueur et de toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore créé; la lumière n'avait aucune chaleur; les choses
+se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de
+cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil.
+
+La Marie projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme
+le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
+reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se
+passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
+myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction, comme
+ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues qui
+exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même
+sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et sans
+cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à
+cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue
+brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le brillant de
+leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même
+retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
+lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre deux
+eaux, chacune un petit éclair.
+
+Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir
+décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
+qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
+plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
+pour la lune.
+
+Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin
+dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
+jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux.
+
+La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait
+très bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux
+se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux
+mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à qui
+devait l'éventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille,
+animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines,
+déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se
+découpant en clair sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de
+pêcheur d'Islande; - un métier de demoiselle...
+
+*****
+
+Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement
+avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là;
+renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - très
+doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable
+quand on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus
+loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de
+somnolence, de santé et de vague mélancolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé
+pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de
+sommeil. Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins
+robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais,
+quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à même
+l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, après, et ne remue
+presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
+comme font les bêtes.
+
+On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques,
+les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. Et c'étaient
+toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de
+tout.
+
+Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et
+qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà
+aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la
+manière honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des périodes bien longues...
+
+*****
+
+Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
+
+... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque
+chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une
+queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que
+celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils
+l'avaient vite aperçue:
+
+--Un vapeur, là-bas!
+
+--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un
+vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et,
+entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une main
+de belle jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était bien
+le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer,
+commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
+traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
+s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se
+ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un
+bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de cette
+torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair;
+les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements
+d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer.
+Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient -celle
+d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde,
+comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps
+changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas bonne.
+
+Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue,
+arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans
+ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
+Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se
+rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins
+vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient
+partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.
+
+Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que
+par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par
+une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; -
+mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus
+gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil,
+toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se
+voyait à travers cette illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé
+devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il
+n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très
+accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui
+se serait arrêtée là, indécise, au milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade
+des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en
+coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des
+remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des
+lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de
+l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons
+étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés leur
+dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce
+qu'ils firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une à monsieur Gaos,
+Yann, la seconde à monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le
+Danemark à Reykjavík, où le croiseur l'avait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui
+n'étaient pas toutes mises par de mains très habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
+amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu
+sûre.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se
+tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux
+pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles
+de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser
+les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de
+ma part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
+à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait
+tracée:
+
+--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille,
+détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on
+l'ennuyait à la fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le
+remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine,
+se disant tout triste:
+
+--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ça contre elle?...
+
+... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là,
+assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve...
+
+A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les
+eaux, recommença à monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+Deuxième partie
+
+Chapitre I
+
+... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
+et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait
+dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le
+ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise
+soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de
+l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à se
+disperser, à fuir comme une armée en déroute, - rien que devant cette
+menace écrite en l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les
+autres, à se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume
+blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement,
+il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; -
+et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes
+étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, -
+les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver à
+temps; d'autres, préférant dépasser la pointe sud d'Islande, trouvant
+plus sûr de prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre
+pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les
+autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles surgissaient,
+pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, - mais tenant
+debout tout de même, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que
+l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest
+avec un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les
+lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne:
+le vent l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir
+indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel
+jaune, devenu d'une lividité froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient
+seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte
+affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.
+Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
+
+Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se
+réunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
+hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la
+veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de
+bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent,
+inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout
+cela?... Quel mystère de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de
+l'ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout.
+Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil
+envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre
+maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches.
+
+A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses
+écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et
+légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de
+jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant
+plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l'expression de
+marine qui désigne cette allure-là.
+
+En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante,
+- avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches
+informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder
+bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige de
+mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse
+remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de
+ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le
+temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de
+terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d'un
+même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui
+détalait le plus vite, c'était le vent; puis les grosses levées de
+houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie
+entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec
+leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et
+elle, - toujours rattrapée, toujours dépassée, - leur échappait tout de
+même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un
+remous où leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de fuite, ce qu'on éprouvait surtout, c'était une
+illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir.
+Quand la Marie montait sur ces lames, c'était sans secousse comme si le
+vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade,
+faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes
+simulées des "chars russes" ou dans celles imaginaires des rêves. Elle
+glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle
+pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans un de ces
+grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le
+fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même
+pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait
+en avant comme de la fumée, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée,
+on regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande,
+qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se
+refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
+t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces
+lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont
+les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement
+s'accélérait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit
+plus immense.
+
+C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on
+a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis,
+justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la partie
+la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite
+dans l'Est était autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de
+mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à
+tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entrebâillée, comme
+un diable prêt à sortir de sa boîte.
+
+Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.
+
+Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable,
+ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis
+quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette
+mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses
+fleurs...
+
+Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
+
+En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de
+mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en crêtes
+blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au
+milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d'eau,
+qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de
+la mer.
+
+Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d'où
+une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de
+l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de
+ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette
+éclaircie était triste à regarder; ces lointains entrevus, ces échappées
+serraient le coeur davantage en donnant trop bien à comprendre que
+c'était le même chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces
+grands horizons vides et infiniment au delà: l'épouvante n'avait pas de
+limites, et on était seul au milieu!
+
+Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse
+jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de
+voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
+semblaient presque lointaines à force d'être immenses: cela c'était le
+vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout.
+Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus
+matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée,
+grésillant comme sur des braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les
+manger comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrière,
+puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames
+se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant
+elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux
+verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout.
+Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et
+alors la Marie vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne
+distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée;
+quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en
+tourbillons plus épais - comme, en été, la poussière des routes. Une
+grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, horizontale,
+et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des
+lanières.
+
+Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme,
+vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de
+requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles
+goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas
+laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos
+quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être
+renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration
+à toute minute coupée. Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se
+regardaient - en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur
+barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme
+exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent
+vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui
+sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort.
+
+Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
+
+A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à
+autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait rendus
+ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur
+leurs dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à
+demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes
+dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de
+marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les efforts
+qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les
+cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient devenus étranges,
+et en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore
+là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que
+se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
+bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
+une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne
+songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
+tout dans leur tête. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair raidie
+qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là
+par instinct pour ne pas mourir.
+
+Chapitre II
+
+...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà
+fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
+la direction de Pors-Even.
+
+Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins
+deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie
+ayant tenu bon, Yan et tous ceux du bord étaient au pays tranquillement.
+
+Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce
+Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était
+quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre,
+à son départ pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la
+diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant
+beaucoup, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann,
+qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de
+détourner les yeux quand elle l'avait regardé, et comme il avait
+beaucoup de monde autour de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en
+allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas
+eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu
+craintive, s'en allait chez les Gaos.
+
+Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire à la part.
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette
+grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où
+elle entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait
+expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un
+jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours
+dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait à espérer.
+
+Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr;
+son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant
+de près, parlerait peut-être...
+
+Chapitre III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine
+du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des
+murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois",
+et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues,
+buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot
+revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont
+très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que
+les autres aux mille détails de la route.
+
+Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure
+qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
+arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
+la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande rase,
+aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le
+ciel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un
+immense lieu de justice.
+
+A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre
+deux chemins qui fuyaient entres des talus d'épines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer
+d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir
+embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
+tard dehors.
+
+Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa
+bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler...
+Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida poursuivre, en
+musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le
+sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages
+d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils se répandaient
+dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et
+décidées, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si
+lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en
+temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en général
+qu'à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille
+chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistant
+guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire
+une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul dans le
+pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les homards. Sa
+tête était très libre d'amour en ce moment.
+
+Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu
+de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans
+feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté,
+comme par une main qu'on y aurait passée.
+
+Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des
+pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
+lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient
+poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous
+l'effort séculaire de cette main-là.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du
+temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et
+tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le
+lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la
+mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre,
+couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui
+se tenaient dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres:
+Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts ans.
+
+Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des
+parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et elle
+aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait
+une impression pénible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce
+porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là
+elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce
+nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le
+souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit à lire cette inscription:
+
+En mémoire de GAOS, Jean-Louis âgé de 24 ans, matelot à bord de la
+Marguerite, disparu en Islande, le 3 août 1877. Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de chapelle,
+étaient clouées d'autres plaques de bois, avec des noms de marins morts.
+C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être
+venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle
+avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était
+plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs
+islandais. Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves,
+pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé
+par une bonne vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux
+méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+En mémoire de GAOS, François époux de Anne-Marie LE GOASTER, capitaine à
+bord du Paimpolais, perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, avec vingt-
+trois hommes composant son équipage. Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux
+verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
+âge.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fjord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans. La
+plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien
+oublié, celui-là...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et
+un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle!
+Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré,
+des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances
+profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses
+fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui
+voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des
+saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la
+voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir,
+comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa
+visite et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle
+trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l'idée
+que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient
+des chrysanthèmes et des véroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui
+lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux
+cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche,
+on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés
+cirages, pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun
+deux rechanges complets pour là-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la chose,
+ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes;
+une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire
+s'étageaient sur les côtés. Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la
+mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis
+au bord des chemins; c'était clair et propre, comme en général chez les
+gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d'Yann,
+- sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite
+blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.
+
+--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en
+avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud!
+son père était de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande à la
+saison dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est
+partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son
+préféré.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé
+se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d'en
+haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de
+la construction de cet étage; c'était à la suite d'une trouvaille de
+bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son cousin le
+pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela.
+
+Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute
+neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en
+perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, - et la
+passe par où ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où
+dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était peut-
+être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au
+courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses
+longues soirées d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses
+cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était
+droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.
+
+Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui
+signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus,
+disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de barque;
+non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével.
+Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
+imperceptible: allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie,
+elle s'en était bien doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
+encore des affaires mêlées avec les Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la
+recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux
+matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle héritière;
+car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de lui:
+
+--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est
+allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les
+homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée
+qu'elle ne le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au cabaret,
+il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre avec notre
+fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des
+camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu,
+quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à
+fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous
+pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés,
+suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des
+bancs, se serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du
+soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu
+du crépuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage
+à la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé.
+
+Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de
+chemin, jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font
+un passage noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis les mots
+s'arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs
+étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'était loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à
+distance et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de
+longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les
+goémons traînant à terre.
+
+A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait
+plus aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle
+verrait Yann...
+
+Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué,
+mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il
+fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son
+petit confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être
+d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il
+était parti et pour combien d'années?...
+
+Chapitre IV
+
+- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de pauvres
+gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis ni celle-là
+ni une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça n'est pas
+mon idée.
+
+Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés
+profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être
+bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais
+ils ne tentèrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa
+mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les
+volontés de ce fils, de cet aîné qui avait presque rang de chef de
+famille: bien qu'il fût toujours très doux et très tendre avec elle,
+soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était
+depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute
+pression avec une indépendance tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pêcheurs,
+de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté
+un dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses
+filets neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en apparence fort
+calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose
+qu'il partageait avec Laumec son petit frère.
+
+Chapitre V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au
+cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son
+col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec
+son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
+toujours sa bonne vieille grand'mère et resté l'enfant innocent
+d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'était grisé, avec des pays, parce que c'est l'usage:
+ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en
+chantant à tue-tête.
+
+Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On
+jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre le
+traître, l'accueillent avec un hou! qu'ils poussent tous ensemble et qui
+fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouvé
+qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de
+l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin.
+
+En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames
+d'un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
+leur trottoir.
+
+--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant point
+si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup,
+de sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant
+elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa
+jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été
+fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il était
+très fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+Chapitre VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer
+qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à
+ceux qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en finissait
+plus. A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en même temps
+qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordée d'ordinaire,
+pour les adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il
+faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extrême:
+c'était le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi
+l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans les salles du quartier, où quantité d'autres
+venaient d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, assis
+par terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de
+la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir.
+
+Chapitre VII
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours
+après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de même.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout à fait douces.
+
+Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le
+regarder avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne.
+
+...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du
+départ de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.
+
+Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton
+sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d'abord l'adjudant
+de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voilà qui passe.
+
+Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher.
+
+--Envoyez Moan se changer, avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de
+sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe
+noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des
+marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée
+menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par
+des encres d'or.
+
+Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
+ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté
+furtivement sur l'heure présente une ombre triste.
+
+Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous,
+dans la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par
+des Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop
+chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans
+Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant
+que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en
+breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+Chapitre VIII
+
+Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels
+pesait un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
+départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est
+une précaution nécessaire contre les bordées qu'ils ont tendance à
+courir au moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa
+tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait
+rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie de venir,
+les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue
+à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi,
+donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une
+église pour dire ensemble leurs prières.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser,
+ils s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage
+et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son
+poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en
+pouvait plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le
+dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se
+redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait
+bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idée que
+c'était fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son
+coeur se déchirait d'une manière affreuse. Et c'était en Chine qu'il
+s'en allait, là-bas, à la tuerie! Elle l'avait encore là, avec elle:
+elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il
+partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son
+désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le garder!...
+
+Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines,
+agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières
+auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête
+penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son
+air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre, pour
+se pendre à son cou dans un embrassement suprême.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue,
+elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma
+brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa
+course légère de matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole,
+afin de faire le tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour
+la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la
+grand'mère passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce
+juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de
+son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être mieux
+reconnue. Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette
+forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait des
+yeux, lui jetant de toute son âme cet "au revoir" toujours incertain que
+l'on dit aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la
+dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas
+pour jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé
+partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces
+dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à
+peine jusqu'au matin.
+
+Chapitre IX
+
+...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de
+brûler les relâches.
+
+Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui
+était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent
+ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un
+oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d'en bas.
+
+On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore
+des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa
+hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles
+blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême.
+
+Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les
+pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
+donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au
+milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il
+n'avait vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela l'avait
+distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un
+fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut
+de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe
+de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient
+venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les
+exilés qui passaient.
+
+Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans
+l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
+tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file
+dans le désert; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils
+avaient repris le large.
+
+On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune,
+se chantant tout bas à lui-même Jean François de Nantes, pour se
+rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient
+le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le vague,
+ces caps avancés des continents qui sont comme des points de repère
+éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on
+navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les
+distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce
+sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des tentes,
+haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient pris une
+splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était
+comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont
+éphémères:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits
+oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des
+tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules.
+
+Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de
+tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils
+s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait.
+Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait
+pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans
+mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la
+mère nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec
+la même impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était
+jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les
+gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de
+commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au
+grand néant de la mer, à coups de balai...
+
+Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le
+navire en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+Chapitre X
+
+... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard
+l'ayant fait choisir à bord pour compléter l'armement d'une baleinière.
+
+A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et
+regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement
+vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
+veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent
+qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute
+ici, joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce
+pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons
+dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu
+à peu, pour les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait
+repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se retrouva
+au large le soir, il était encore vierge comme un enfant.
+
+Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays
+de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient
+des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que Singapour.
+Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fiévreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au
+mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C'était le bateau auquel
+il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec son sac.
+
+Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient
+canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait
+rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il du passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment désiré d'aller se battre.
+
+Chapitre XI
+
+Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs
+pour l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue
+très pâle.
+
+C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu
+venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix.
+
+Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité
+les eût toujours éloignés l'un de l'autre.
+
+Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le
+pardon des Islandais, où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
+causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de
+cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de
+l'ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
+ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et,
+en effet, ils n'étaient pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à
+boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus serré
+que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée,
+écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
+chants bruyants des pêcheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le
+père Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui
+reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manière de
+garçons qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au
+métier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber,
+qui sait! Après un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-
+être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce même
+sourire qui l'avait tant surprise et charmée l'hiver d'avant, pendant
+une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses bras.
+Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience
+presque douce.
+
+De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire.
+
+Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle
+était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait
+pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait
+personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au
+pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se
+rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas allait
+s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait bien, -
+pour lui donner passage!
+
+Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait
+fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c'était
+demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était
+unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
+solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un
+été de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle
+descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant
+lui.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la
+main à son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en
+arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement
+il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges
+épaules à la muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir
+étroit où il se voyait pris.
+
+Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé
+pour lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet
+affront-là, de passer sans l'avoir écoutée...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues
+très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines
+mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa
+poitrine, comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
+comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes
+sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
+derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce
+corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases,
+étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête,
+n'ayant plus d'idées. Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue,
+lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette
+porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si
+troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une
+aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur
+nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas
+gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous,
+moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit de
+ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la
+faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc,
+ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son dédain
+de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair:
+des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la
+place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
+comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa
+chambre, pour les observer à travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur
+différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre.
+
+Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait
+pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les
+autres et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une
+rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur.
+
+Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?
+
+Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait
+venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix,
+tout s'expliquerait peut-être encore.
+
+Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis
+à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de
+devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de
+Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari; mais je
+vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les
+autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie;
+bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une
+fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime
+tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il
+était trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise
+au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait
+voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir,
+au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout
+autour d'elle.
+
+Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien
+tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment,
+elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré
+pour lui...
+
+Chapitre XII
+
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en
+Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'étaient dispersés comme des mouettes.
+
+Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du
+temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser de
+son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'à
+respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des
+grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du silence...
+
+... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et
+venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
+lorsque l'on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche,
+demeura immobilisée...
+
+Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise,
+probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
+ces brumes en rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire.
+Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la Marie, et n'en bougeait
+plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps
+mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie
+par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé sous
+ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes à de la glu?
+
+D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il
+faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer
+jamais.
+
+C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air
+pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir.
+
+Pour la Marie, c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était
+en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour
+s'inquiéter et comprendre que c'était grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir.
+
+Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment, ils
+aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur
+manière, et dont il faut se défendre comme de pirates.
+
+Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était
+très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il
+comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait
+dans les coins, la queue basse.
+
+Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
+de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une
+rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu, le
+pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà
+mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu,
+secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué comme un
+bateau mort.
+
+*****
+
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus
+haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà
+dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se
+tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à
+l'arrière en criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter; de
+se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un
+commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!...
+
+Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé
+comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait
+retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua
+sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que
+dans ses premières années.
+
+Chapitre XIII
+
+On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la Circé, en
+rade d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré
+de matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux,
+qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en
+se bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien
+timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-
+ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement.
+
+Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+"Mon cher petit-fils,"
+
+*****
+
+C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux.
+Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur,
+toute tremblée et écolière: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement irréfléchi,
+et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette
+lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour,
+il partait pour aller au feu.
+
+On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris.
+Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les
+renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à bord
+des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les
+compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui
+longtemps dans les croisières et les blocus, venait d'être désigné avec
+quelques autres pour combler des vides dans ces compagnies-là.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre
+un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait
+leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des
+autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là;
+chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns
+graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes
+paroles.
+
+Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire
+contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour demain
+matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée
+incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de
+vaillante race.
+
+... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à
+s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire
+aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu
+experte d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort
+subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été
+mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
+Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à
+laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher
+enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l'Islande a
+eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du
+courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et
+ils n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous
+ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour
+gagner son pain..."
+
+... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa
+joie d'aller se battre...
+
+Troisième partie
+
+Chapitre I
+
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps.
+Le ciel est gris, pesant aux épaules.
+
+Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches
+rizières, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et
+ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l'impression de la
+petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et
+dont la rencontre peut être mortelle.
+
+Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces
+balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire soi-
+même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend plus;
+alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en
+traînée rapide, frôlant vos oreilles...
+
+... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout
+près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la
+rizière, chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un léger
+éclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré une
+minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande
+plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien
+qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'où cela a pu venir.
+
+De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi
+cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre
+détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre,
+avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et
+éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraîche
+des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, avec
+des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de
+la mort.
+
+Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
+finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent
+l'étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice
+et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
+déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire.
+
+Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui
+arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages...
+
+*****
+
+... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier!
+
+Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il
+était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision suprême,
+les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé ce
+mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre avait
+continué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tête à
+tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups de
+crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de
+tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui décide
+aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était passé
+du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer.
+
+... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y
+avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes
+versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.
+
+Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des
+léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de
+lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant
+rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient
+du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle
+qui faisait les héros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant,
+méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un
+peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais,
+dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans
+le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et,
+comprenant bien ce que c'était, par un éclair de pensée, même avant
+toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins qui suivaient,
+pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée:
+"Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit,
+venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses
+poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec
+un petit bruit horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa
+bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui venait au côté une douleur
+aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à être quelque chose d'atroce
+et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et
+cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
+dont la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, il
+s'abattit.
+
+Chapitre II
+
+Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long et
+mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France.
+
+Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps
+d'arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans
+ces conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté
+percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se
+fermait pas.
+
+On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à la
+voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue
+souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le
+mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d'une petite
+voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si
+loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au
+pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui
+diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement était une chose
+qui l'obsédait sans cesse; qui l'oppressait à ses réveils, - quand,
+après les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse
+de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa
+poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu'on l'embarquât, au risque de
+tout.
+
+Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
+lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse
+sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu
+de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures
+et de misères.
+
+Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peu de
+mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de
+temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le
+coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses
+précieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles
+d'Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et
+un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
+lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf
+de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les
+médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.
+
+... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
+Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades;
+s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au
+renversement des moussons.
+
+Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait
+fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup
+de ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu.
+
+Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait
+été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté
+percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
+force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce
+poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet
+autre aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse
+suprême était commencée.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher
+sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la
+Bretagne et l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un
+vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de
+trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le
+temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui
+des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les
+poitrines ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit,
+où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut,
+essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans,
+qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en
+aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou
+affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait
+pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les
+mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque
+fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant
+conscience de tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût
+encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, vers
+six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière
+seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant
+apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure
+d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était
+impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à
+l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que
+lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants
+qui haletaient.
+
+... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, passant
+sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la
+pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à
+Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était
+mort.
+
+Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa
+bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à
+flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un
+monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
+entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
+Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi
+allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis
+de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très
+différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait
+d'une douce lumière blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à
+coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, où c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même
+minute de mort.
+
+Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une
+sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un
+fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d'une de ces
+puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies
+n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les
+détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la
+Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui
+était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme
+d'habitude, au milieu de ces aspects lunaires.
+
+... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord
+de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans
+les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se
+retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on
+abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre
+redevint très beau et calme, comme un marbre couché...
+
+Chapitre III
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. On
+en avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers
+jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on
+s'était décidé à le garder quelques heures de plus pour l'y mettre.
+
+C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans
+le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de France.
+La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre.
+Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y
+mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite à bord; la
+peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les
+lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une
+émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois,
+le calme d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où
+j'étais seul avec mes matelots, le Dies irae chanté par un prêtre
+missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les
+portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins
+enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent
+secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie de pétales
+d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'église.
+
+Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de
+matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon
+de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un
+fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où
+toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
+étonnés.
+
+Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient
+d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale.
+Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des
+plantes inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des
+jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de
+bois qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:
+
+SYLVESTRE MOAN Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui
+montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
+merveilleux, sous ses grandes fleurs.
+
+Chapitre IV
+
+Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, dans
+l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le
+pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la
+mer, une vraie fête d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des
+voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce
+Singapour d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
+de bêtes apprivoisées.)
+
+Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été
+verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de
+cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des
+tropiques.
+
+Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme
+pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des
+boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un
+coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en
+avait qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées
+avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque,
+moitié touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs
+de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de
+Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement l'exige
+pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au
+monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord
+d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac,
+pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu
+connu Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés,
+retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. On
+en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille
+militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de
+Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer
+et recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux
+petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si
+drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître
+comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque
+de coeur, mais par irréflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de
+rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce
+pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce
+déballage.
+
+Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et
+leurs singes.
+
+Chapitre V
+
+Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander
+de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne
+lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent
+affaire à l'Inscription; elle donc, qui était fille, femme, mère et
+grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
+
+C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit
+décompte de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu'on
+doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et
+une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion,
+à cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis
+les froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent
+de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons
+fugitives, courtes à présent comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des
+oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume et
+de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons
+blancs.
+
+Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fière que l'on apercevait, rêveuses, sur les
+portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs
+yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies
+et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer
+hyperborée...
+
+Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de
+légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille
+grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort
+de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où cette
+chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être
+dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de
+mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée à l'Inscription de
+Paimpol pour apprendre qu'il était mort! - Il l'avait vu très nettement
+passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit
+châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition
+l'avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux,
+tandis que l'énorme soleil rouge de l'Équateur, qui se couchait
+magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder
+mourir.
+
+Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous
+un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
+se faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait
+ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses contemporaines,
+assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:
+
+--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur
+semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit
+être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son commis, se
+tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il
+avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise,
+en fausses manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à
+voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non
+décachetées... Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la
+mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez
+M. le commissaire, qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du
+Bien-Hoa le 14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
+
+--Décédé!... Il est décédé, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait cela
+de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement,
+inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait
+pas ce beau mot, il s'exprima en breton:
+
+--Marw éo!...
+
+--Marw éo!... (Il est mort...)
+
+Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
+pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.
+
+C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait
+trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air
+de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu
+émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne
+venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le
+moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec
+d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un instant
+pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui
+se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente,
+toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de
+l'enfance...
+
+Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant
+se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça
+qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle
+restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
+châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet
+qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte de
+chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées qui
+se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle
+s'efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre,
+épouvantée surtout d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le
+promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le
+corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre
+machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la
+dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de
+temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la
+tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez
+elle, de peur de tomber et d'être rapportée...
+
+Chapitre VI
+
+La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était justement
+en entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de
+maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se
+relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe était toute de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le
+fond, - et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de
+désespoir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant
+plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui
+l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe
+lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre
+belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était
+toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de
+son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse...
+
+Chapitre VII
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une
+grimace et un hi hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
+presque pas pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes
+dans leurs yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à
+genoux pour prier.
+
+Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui là-
+bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte
+bonheur leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du
+soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la mer avait
+tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous;
+j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous
+soignerai, vous ne serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui qui
+était reparti pour la grande pêche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement
+les chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?...
+Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres
+larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre
+ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette
+douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement
+entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...
+
+Chapitre VIII
+
+... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son
+frère finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d'Islande; -
+c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
+moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis
+de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune
+de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très
+renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la
+lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots
+font, sans rien dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi,
+il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit.
+
+Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et il se disait:
+
+--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à
+dire: "Gaos! - allons debout, la relève!" il entendit sur sa poitrine un
+léger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et
+déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
+dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son
+poste de pêche...
+
+Chapitre IX
+
+Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus
+étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
+impressions de profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même
+aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine
+des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, -
+rien que l'éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser
+d'être.
+
+Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, par
+un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme
+par habitude, rendant une plainte sans but. C'était gris, d'un gris
+trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mystérieux
+et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n'ont pas
+de nom.
+
+Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans
+l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand
+voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient
+une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin
+mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non
+destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, dans
+tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit que la
+pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là;
+- et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à
+l'obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
+unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
+bras qui se tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette
+apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie,
+rendue gigantesque à force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles
+et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce
+ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort,
+comme une dernière manifestation de lui.
+
+Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants...
+
+Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop précis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que
+d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme;
+beaucoup mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
+avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
+entrait à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait la figure douce de
+Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque
+chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré
+lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n'ayant
+jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commençaient à
+couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire,
+et les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient
+d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé
+et si fier.
+
+... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit
+en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des
+âmes.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière
+brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant
+n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur
+des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui
+protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui
+entoure les églises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela
+anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté là-bas,
+dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus
+désespéré, plus sombre.
+
+Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eût été seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine
+deux heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus
+démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette espèce
+d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
+éveillé concevait mieux l'immensité des lointains; alors les limites de
+l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours.
+
+C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que
+cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à
+flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes
+nuées grises; - montées discrètement, avec des précautions mystérieuses,
+de peur de troubler le morne repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se
+traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade
+lente et froide commencée dès l'extrême matin...
+
+Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait
+blême et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le grand
+Yann...
+
+Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du
+dehors, c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros
+obscur, sur ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train
+monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à
+suffire.
+
+Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau
+changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du
+matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au
+contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru
+voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent tout
+près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se remplissait
+de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des buées,
+d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils tombaient
+mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n'ayant
+pas de poids; mais il en descendait de partout en même temps, aussi
+l'emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de
+voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne
+distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la lumière et
+où la mâture du navire semblait même se perdre.
+
+--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la
+seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison
+d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un
+bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par
+contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette
+lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche
+ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines.
+
+En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait
+plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à
+bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet;
+après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre
+le bois du pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines
+écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur
+fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation,
+s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.
+
+Chapitre X
+
+Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume
+épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec tant
+d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles
+réguliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un
+bruit pareil au beuglement d'une bête sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement
+lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri
+se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu,
+qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant
+un danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait une
+occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux s'efforçaient
+à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues
+partout dans l'air.
+
+Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout
+était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant;
+le soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il y avait
+déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était
+sinistre et glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la Marie ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes les
+lignes du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le lit de
+la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-
+être du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait dans la
+cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour
+dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines,
+causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
+heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés
+au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des
+autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se
+voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait l'esprit. Tout
+en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi-
+voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus
+lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en durée
+afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des
+intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes,
+parce qu'il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses incohérentes
+ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces rêves était
+aussi peu serrée qu'un brouillard...
+
+Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année,
+d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement
+c'était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles,
+comme si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte,
+prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a
+pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement - qui
+étaient rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air à la
+fois indifférent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de
+faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque
+bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire
+aux choses drôles que les autres disaient.
+
+En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
+Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières
+petites idées d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à
+présent sans personne au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce
+frère durait-il encore dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue,
+où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors.
+
+Chapitre XI
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les
+uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parlé?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien
+eu l'air de sortir du vide extérieur.
+
+Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée
+depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son
+souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si,
+au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de
+cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille,
+s'était dressée menaçante, très haut tout près d'eux: des mâts, des
+vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'était fait en l'air,
+partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour
+effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles
+tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés sur
+le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de
+surprise et d'épouvante...
+
+Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - tout
+ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide - et les pointèrent
+en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux
+d'énormes bâtons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus
+de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent
+aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout
+à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il semblait que
+cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose molle,
+presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohé! de la Marie.
+
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër, aussi de
+Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là, tout
+en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, un
+de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? demandait Larvoër de la Reine-Berthe.
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, mauvais poison
+de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est différent; ça nous est défendu de faire du bruit.
+(Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère
+noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à
+ceux de la Marie et leur donna à penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette
+plaisanterie:
+
+--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à
+crevée.
+
+Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et
+tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque
+courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que l'autre,
+séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent
+fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, des
+dernières lettres reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.
+
+--Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à
+l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de
+la belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec
+certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé et
+de lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un
+petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle
+part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
+Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.
+
+--Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m'a marqué la mort
+du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait
+son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour
+savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était
+sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son
+chagrin, et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle,
+pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de
+M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la
+vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent, en
+journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours
+eu dans l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse,
+malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et
+une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré.
+
+Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la
+Reine-Berthe qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis
+un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire
+était moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus
+rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous
+leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant dans
+le vide, puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la
+mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles:
+la Reine-Berthe, replongée dans la brume profonde, avait disparu
+brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent
+derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler,
+mais rien ne répondit à leurs cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse
+à plusieurs voix, terminée en un gémissement qui les fit se regarder
+avec surprise...
+
+Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme
+ceux du Samuel Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non
+douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on
+ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins
+furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient
+bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait eu aucun
+mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire
+trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté
+plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de
+Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de
+conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au
+clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demandèrent
+craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des
+trépassés.
+
+Chapitre XII
+
+L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers
+brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à
+Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans
+ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui
+avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit à la
+mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait
+fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple et portait,
+comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée
+seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin
+par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un
+respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient
+comme autrefois, la main à leur chapeau.
+
+Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
+long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
+Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme
+d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage - et, en
+regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait
+de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel
+était Yann...
+
+Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce
+hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent
+tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales
+d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even,
+bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y
+était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son
+chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle
+pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs
+courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était
+presque heureuse que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre lieu du
+pays elle n'eût pu se faire à vivre.
+
+A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur
+la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
+nuage nulle part.
+
+Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble
+pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà
+et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
+pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait
+un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit
+de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue.
+Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient
+leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés,
+et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir
+jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce
+pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il
+restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété
+venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et dont
+l'éternelle menace n'était qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur
+douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les
+épines maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis,
+volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à la
+manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été,
+dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés,
+amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann
+comme une sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage,
+qu'elle n'aurait jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle
+en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle
+aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans
+ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait
+aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par instinct, elle
+comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus
+dédaignée, - car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis
+cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait
+décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur
+toit pour voir la grand'mère de son ami: et elle avait décidé qu'elle
+serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer
+de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
+à quelqu'un que l'on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même
+avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air
+naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre
+auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si seule
+au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme un
+soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune arrière-
+pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté dans ses
+idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre
+les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière
+presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan,
+n'étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n'avait
+plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu
+maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans
+demander rien à personne...
+
+La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant
+d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la
+chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
+la partie de terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque
+cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui
+ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils
+durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers,
+avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes vertes. On
+montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet
+intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire qui sortait
+par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi la lucarne,
+percée comme dans l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer d'où
+venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée
+flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille
+Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-même
+était là assise, surveillant leur petit souper; dans son intérieur, elle
+portait un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son profil,
+encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait
+vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passée,
+tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de
+vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée.
+Il est la même heure que les autres jours.
+
+--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard
+que de coutume.
+
+Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être
+usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne
+manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent.
+
+Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries
+grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs générations
+pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies
+étaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de ménage très
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi
+de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils
+Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans
+une hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi
+acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et
+blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C'était
+là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire,
+dans son pays breton...
+
+Les soirs d'été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand
+le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre,
+devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur tête.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et
+Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais
+et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand...
+
+Chapitre XIII
+
+Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver,
+elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente
+l'avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir
+pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, dans le
+chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à
+l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout
+près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au
+dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler,
+et qu'il s'en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et
+puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait
+son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée
+dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du
+reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de
+changer de route. Mais c'était trop tard: ils se croisèrent dans
+l'étroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté
+comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière
+furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant
+malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque
+grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa
+figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
+tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore
+tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang
+reprendre son cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre
+ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant,
+toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un
+maigre écheveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce
+matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une
+visite pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
+ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi,
+cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire
+tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute
+plus; c'était fini...
+
+Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le
+monde plus vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir.
+
+Chapitre XIV
+
+L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très
+lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées
+grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien
+abandonnées.
+
+Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête
+s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, à propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours
+clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir
+toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une
+science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme
+et quel mystère moqueur!
+
+Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à
+entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui
+revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très
+vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des
+matelots. Il lui arrivait d'entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien,
+en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait:
+
+Mon mari vient de partir; Pour la pêche d'Islande, Mon mari vient de
+partir, Il m'a laissé sans le sou, Mais..., trala, trala la lou... J'en
+gagne! J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement
+pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps
+caduque, en laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts.
+
+Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre
+d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en
+ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et
+des garçons qu'à cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec
+un geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journée elle le pleura.
+
+Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu,
+achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.
+
+La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les
+pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son
+tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir
+des conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à
+moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble
+que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu
+voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en
+ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin,
+parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme,
+du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses
+histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et
+stérile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle y
+mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces
+choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout
+était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec
+plus d'angoisse à lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires,
+qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de
+ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà
+presque des leurs...
+
+Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du
+coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé
+sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix
+chantait:
+
+Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, Il m'a laissé sans le
+sou, Mais..., trala, trala la lou...
+
+Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on
+l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le
+vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes
+endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste;
+elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de
+terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant
+dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les
+unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause
+d'une certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des
+espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la
+côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue
+par la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au dedans, des
+tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées
+fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
+courtisant des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour
+s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
+aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de
+la porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des
+terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très vite
+noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant à démêler
+la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait
+l'avoir reconnue.
+
+N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener
+une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et,
+malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans
+coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
+
+D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de plaisir,
+un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à dépenser sans
+souci (de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur
+les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver).
+
+On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui
+s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune,
+sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient promenés, au
+dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des
+alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables
+et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé
+des rondes à ces veillées de vendange où l'on se grise, d'une ivresse
+amoureuse et légère, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, dans
+un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et
+s'était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs
+mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals.
+Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les
+filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exagérant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui
+aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par
+une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+Chapitre XV
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une
+des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches
+à présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un air de
+cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je
+ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est
+Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent
+comme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus
+juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint
+travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la
+mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées
+brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et
+profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se
+voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une
+Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets
+artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots,
+ont vu s'épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, - depuis les
+temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des corsaires,
+jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs
+ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées, engagées là,
+entre deux ivresses, sur ces tables de chêne.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation sur
+les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame
+Tressoleur et deux retraités assis à boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée,
+cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! -
+Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de
+l'ancienne Marie, de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq
+jeunes personnes, qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette
+table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des bel'hommes, je vous
+jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; -
+et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud,
+comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable.
+
+Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la
+lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
+triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
+par eux-mêmes, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité,
+la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle, devenait
+une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue à voir Yann
+repartir encore sur la Marie qu'elle avait visitée jadis, qu'elle
+connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années
+les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine,
+augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières
+désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un
+nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également
+sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux,
+aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit
+Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en était fait pour
+toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se
+détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à son
+existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme si
+douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout balayer;
+se dire que c'était fini, fini à jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait
+encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors,
+après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
+
+Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit
+avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit
+tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à
+couler, larmes d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec
+un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme
+ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup,
+pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se
+sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia
+le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant: il
+devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les
+choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune,
+tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et
+s'endormir.
+
+Chapitre XVI
+
+Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers
+jours de février, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du
+dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à sa
+mère, suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il s'en
+retournait content.
+
+Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une
+vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins
+ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que
+Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de
+ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les
+menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir:
+
+--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas osé,
+bien sûr, mes vilains drôles!...
+
+Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa
+coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques
+pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi,
+avec sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour la
+veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce
+groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, ce
+qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur
+chat qu'on avait tué.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses
+tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs
+joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
+près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans
+une commune pensée de pitié et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce
+pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
+diable; mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de
+près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils
+l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille,
+en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout émue, toute
+branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce
+monde on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!...
+
+Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides;
+et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des
+paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était
+possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille
+à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui
+aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes,
+rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n'ont guère
+de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là
+derrière cette grand'mère en enfance, emportant son pauvre chat par la
+queue. Il pensait à Sylvestre, qui l'avait tant aimée; au chagrin
+horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi,
+en dérision et en misère.
+
+Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa
+robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches,
+monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce matin
+quand je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette
+petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles
+phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour jolie,
+elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais
+il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son
+deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient
+l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus
+avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se
+former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement
+de beauté.
+
+Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe
+noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
+ne savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché
+en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
+reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui
+des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
+et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix
+tranquille et dans son regard.
+
+Chapitre XVII
+
+Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer
+en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La
+vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et
+toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route;
+d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle
+commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de
+son oeil qui était redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre
+congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu
+de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose,
+marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait,
+au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait
+s'évanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se
+retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
+
+Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord
+le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet,
+malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui
+s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu
+de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce
+granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée,
+que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les
+yeux de Yann revenaient là...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait
+semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant
+l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour
+quelque interrogation suprême.
+
+Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence
+semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours
+plus profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque chose
+d'inouï qui tardait à venir.
+
+*****
+
+--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme
+étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être
+formulée...
+
+--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, et
+j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant du
+bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez
+toujours...
+
+... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait
+l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur, et elle
+s'en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout
+blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix,
+ressemblait à une mourante très jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était
+levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il
+faut l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure...
+Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il avait
+du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait
+jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus
+sauvage, malgré tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il l'acceptait
+aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son idée à
+lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en
+ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander compte, non
+plus qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout cela,
+d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait d'être emporté si loin, en
+une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une
+grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et
+moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être
+devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
+ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui
+fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui
+leur semblât digne de rompre leur délicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là
+par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De
+mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était
+promis...
+
+Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect
+inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que
+c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé
+que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur
+chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
+milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement
+vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli de
+musiques inouïes; même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la
+lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tête. L'Islande, la Léopoldine, - c'est vrai, elle avait
+déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d'attente
+craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups
+rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite,
+pour voir si, en se dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se
+marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant de
+jours pour publier les bans à l'église; oui, cela ne mènerait jamais
+qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on
+aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec
+autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant
+mesurées et précieuses...
+
+Quatrième partie
+
+Chapitre I
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la
+porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel
+immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des
+algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient
+entraînées dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des
+courants de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent
+des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se
+déposaient sur leurs épaules.
+
+Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui
+avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà
+vu bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des
+jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard,
+changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la
+même place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
+et se chauffer à leur dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour
+les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient
+ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
+aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué,
+ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon
+sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un
+près de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger
+murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous,
+au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix
+fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités
+douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs
+deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient
+adossés: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme
+svelte en robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami.
+Au-dessus d'eux, le dôme bossu de leur toit de paille et, derrière tout
+cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du
+ciel...
+
+Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et
+la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne
+gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient à
+se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence;
+ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
+puisqu'elle devait si peu durer.
+
+Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui,
+par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y
+faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
+
+Chapitre II
+
+... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait
+faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il
+lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où celle était
+allée.
+
+Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il était
+capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres
+petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à
+deviner, à comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce
+temps-là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en
+faisait l'aveu naïf à présent!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussée, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont
+il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un
+commencement de sourire incompréhensible.
+
+Chapitre III
+
+Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour
+acheter la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, il
+y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance,
+sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: avoir une robe
+donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche, il
+lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on déployait
+devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques
+de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la forme qu'aurait
+cette robe; il voulut qu'on y mis de grandes bandes de velours pour la
+rendre plus belle.
+
+Chapitre IV
+
+Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de
+leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur
+un buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla
+distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour s'en
+assurer.
+
+Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent,
+vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui
+étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première
+impression hâtive de printemps; du même coup, ils s'aperçurent que les
+jours avaient allongé; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans
+l'air, de plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait
+fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
+le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva
+soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la
+nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets
+de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à
+cette cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et
+ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
+venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini...
+
+Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être
+pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne,
+jusqu'à l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps,
+prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre.
+Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus
+inquiets dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre elle
+et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre.
+
+C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à
+présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée,
+qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette manière
+d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant
+pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance.
+Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front
+appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu'il lui
+donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il
+adorait le je ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son
+âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix,
+dans l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide...
+
+Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et
+plus désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une
+manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela
+d'être elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles
+profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant
+presque s'il oserait commettre ce délicieux sacrilège...
+
+Chapitre V
+
+Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la
+cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui
+dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond noir
+leurs ombres agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie.
+Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-
+sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce
+mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se
+voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-
+fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? demandait-elle.
+
+Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien
+que se devait être autre chose.
+
+--C'était ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait
+trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais
+enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout.
+
+--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous
+aviez peur d'être refusé?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en
+fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
+entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui
+venir, et son expression changeait à mesure:
+
+--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné.
+
+Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.
+
+Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait
+pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
+jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme
+Sylvestre disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait
+tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents,
+Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il
+avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de
+son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
+finirait certainement par être oui.
+
+Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir...
+
+Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion
+d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur
+tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il
+avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine,
+lui pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec
+mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure,
+je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler
+à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis
+toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais
+encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon
+affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance
+d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à présent que
+c'était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve.
+
+Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière inattendue,
+il est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux
+âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant
+rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur
+l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et
+en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne
+s'étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans
+aucun trouble.
+
+Chapitre VI
+
+C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces
+s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent
+furieux, sous un ciel chargé et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des
+rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes,
+recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la
+vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le
+vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de
+couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres, déjà
+grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs
+noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et suivait
+aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de
+Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle
+coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et toujours
+son petit châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause de
+Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les
+jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume,
+des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête.
+Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il
+était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la
+demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières
+étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois
+sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit
+des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les
+cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux
+carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés
+au passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une
+demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle
+était admirée.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux
+des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de
+leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur
+le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils
+tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
+aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec
+son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très
+vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant jamais
+rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même
+couleur que la terre d'où ils semblaient n'être qu'incomplètement
+sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de pensées;
+leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences
+avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette
+fête de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison
+des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
+mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est
+comme au bout du monde breton.
+
+Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de
+roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer.
+Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de
+granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé,
+au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout
+à fait dans le bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups.
+On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+déployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula
+le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné
+sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour
+présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la
+mariée nouvelle.
+
+En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et
+cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis
+le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires,
+pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+Chapitre VII
+
+Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis de
+Gaud, qui était bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq
+personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le
+pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne Marie, qui
+étaient de la Léopoldine à présent; quatre filles d'honneur très jolies,
+leurs nattes de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, comme
+autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la
+nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons
+d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de peine,
+louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée
+de poêles et de marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus
+riche, c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille
+sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était
+la plus belle du pays, et cela le flattait de voir les deux époux si
+assortis.
+
+Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée
+comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus
+jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des
+cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus
+d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en
+avons fait encore quatorze à nous deux.
+
+Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête
+blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos;
+mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'épave les avaient mis vraiment bien à leur aise.
+
+En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service
+(Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la
+marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil,
+faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de l'Iphigénie,
+on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche
+en cuir, par où ça passait pour descendre, s'était crevée. Alors, au
+lieu d'avertir, on s'était mis à boire à même jusqu'à plus soif; ça
+avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la
+batterie; tout le monde était soûl!
+
+Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec
+une pointe de malice.
+
+--On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n'y a encore que
+là, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie,
+faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises,
+quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée
+dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en
+bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
+c'étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des
+petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par le
+cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets,
+plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes.
+
+On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures
+drôles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque,
+avaient roulé le monde.
+
+--A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont là, en
+montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait
+fréquentées, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions
+consommé là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma
+Doué, mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui,
+lui aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les
+avait connues, ces Chinoises.
+
+--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il
+contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire
+le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme
+cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait retroussés
+par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux...
+enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui ferment la
+grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il
+en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se
+relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se
+méfier tout de même. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à
+sucre, achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, ça ne
+casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les
+magots, si ça nous a été utile...
+
+Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient
+sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son
+histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal
+d'armes sur la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes
+d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas): "Bonjour,
+caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un pare à
+virer je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon marchand,
+que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire
+cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été
+si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'étais jeune
+homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans
+les modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste
+pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en
+temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses
+fondements de pierre.
+
+--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous
+amuser, dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à
+Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous
+deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu
+de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
+sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce
+grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
+plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à
+Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à
+cause du père de Gaud et à cause de lui.
+
+On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais
+avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille;
+dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion,
+et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il
+se fit du silence partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
+
+Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine:
+
+--Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum...
+
+Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux tablées
+joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient
+en esprit les mêmes mots éternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la
+Zélie...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers
+la grand'mère Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--...Sed libera nos a malo, Amen.
+
+Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur
+le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, Mais chez nous les
+braves Narguent le destin, Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière
+tout à fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était
+repris par d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat
+trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas,
+la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise
+peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus
+délicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un
+certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions,
+caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors
+ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de
+pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes
+aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue
+s'étaient rassemblées autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-
+Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques-
+uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres
+faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François)
+et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller
+sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales
+furieuses qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât
+pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
+pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée.
+
+--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si
+on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin
+supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin
+que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.
+
+Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en
+couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut
+néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.
+
+Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les
+garçons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit
+tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes
+d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois,
+à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette
+musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de
+noces.
+
+Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement,
+fit signe à sa femme de venir lui parler.
+
+C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
+aller tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement.
+
+Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la
+main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les
+lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les
+rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche,
+pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner
+sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
+ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et
+continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant
+l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit;
+que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux
+comme ce soir.
+
+Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son
+lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent
+avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de
+lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils
+virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés;
+elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord
+vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres par
+ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie
+par le vent, tout à fait glacée.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah!
+si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait
+eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre
+nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à
+cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle;
+alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne
+voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait
+plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à
+l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
+finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et
+ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils
+semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître
+rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser.
+
+Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa
+coupe d'eau fraîche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis
+à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il
+regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être
+aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être
+vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras
+derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la lumière comme avait
+fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la
+tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve
+qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps,
+son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance
+possible, tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il
+l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc à la mode des villes
+qui devait être leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus
+bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
+sons filés, en prenant la voix fluttée d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante,
+battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il
+faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des
+choses noires et glacées: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette
+fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis
+pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre,
+sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par
+l'éternelle magie de l'amour...
+
+Chapitre VIII
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la
+mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts,
+les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la
+mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et troublée.
+
+Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle
+avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui
+en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était
+différent; c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les
+mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose; et,
+chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par
+l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, si
+enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand
+dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait
+toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et
+elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que leurs yeux se
+rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le
+respect inné de la majesté de l'épouse; un abîme la sépare de l'amante,
+chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite
+de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans
+le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne
+pas compter tant ils étaient une même chair tous deux et pour toute la
+vie.
+
+... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses
+aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette
+tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était
+rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l'existence
+- qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se
+parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs
+projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage,
+avaient été forcément remis au retour...
+
+Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son métier de mer...
+
+Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur.
+Être femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
+tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à
+présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle
+se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces années à
+venir...
+
+Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de
+voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et
+restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le
+rude pays breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine et
+rare; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et ont
+eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir
+de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne
+passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil
+leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi,
+dans des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme pour
+rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour; - et on voyait déjà
+des fleurs hâtives, des primevères le long des fossés, ou des violettes,
+frêles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux
+francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait
+avoir là son vrai sens d'éternité.
+
+Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle
+se serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette première
+fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher de
+partir...
+
+De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce
+pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et
+semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur
+les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très
+hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans
+l'extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
+décrivait son cercle immense et éternel qui avait l'air de tout
+envelopper.
+
+Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de
+ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y
+intéressait pas.
+
+--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça
+doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des
+mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre là-
+dedans, moi, bien sûr.
+
+Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un
+enfant naïf.
+
+Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de
+vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large.
+Là, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées
+et de l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs verts, devenait
+sombre sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque
+hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce
+bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant eux,
+parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un
+cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les
+soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien
+et se faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son
+bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours
+bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour monter; à
+minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se
+relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune
+aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux,
+chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l'un de l'autre, car
+ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île
+d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
+parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait
+l'effet de désigner une chose sinistre.
+
+--Les fjords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si
+hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui
+sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent point
+ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie,
+il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir
+se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans
+un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont
+morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est
+en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix
+en bois toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus.
+Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan,
+le grand-père de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés,
+sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle
+songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
+nuits longues comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne
+appétit pour souper et, des jours, l'on dévore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+Cinquième partie
+
+Chapitre I
+
+... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant
+leur feu, qui était une flambée de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à
+dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait
+d'être déjà tristes.
+
+Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du
+printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
+était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à
+traîner sur la campagne.
+
+Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+Chapitre II
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les
+départs d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque
+marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux
+devaient sortir avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les
+mères, étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait
+de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi,
+et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se
+précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait à peine eu le
+temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur une
+pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce dénouement-là,
+qui était inexorable, et qu'il fallait subir à présent - comme faisaient
+les autres, les habituées...
+
+Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout
+cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui
+subsistait malgré tout, la mettait à part.
+
+Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large
+seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du
+vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
+dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle, bien
+jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en
+avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de cœur ou
+qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient
+menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants
+s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à leur bord
+d'un air sombre, s'en allant comme à un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes
+les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause
+de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les
+apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les
+descendait comme des morts.
+
+Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce
+métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des
+hommes de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les
+bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient
+garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'œil sur
+les filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes ou
+leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus
+riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient tous
+ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment un équipage de
+choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors
+par des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots,
+découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la
+Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
+s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
+sur les mousselines des coiffes.
+
+Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers
+la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par
+les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils
+s'étaient donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même
+beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment
+sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade
+d'hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans
+but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de leur
+maison, ramenés là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent donc
+encore une dernière fois chez eux, où la grand'mère Yvonne fut saisie de
+les voir reparaître ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant
+que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour.
+
+D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes...
+
+Yann raconta qu'à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les
+postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien
+des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des
+trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons trous de
+macques; c'est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels
+nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là
+aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mousse.
+Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, l'on
+n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh
+bien, mon poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui est, comme
+tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il
+touche aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un bout de
+toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre
+toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; on
+n'a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux
+voient plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement
+finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
+semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes...
+
+A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et
+ils se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
+longue étreinte silencieuse.
+
+Il s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent
+léger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore,
+agita son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui encore, cette
+petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des eaux, - et
+déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à
+fixer se troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par un
+aimant, suivait à pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors
+elle s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer
+vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que
+cette Léopoldine, en s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite, sur
+les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes ondulations
+lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque tourmente
+formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l'horizon; mais dans
+le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout demeurait
+paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de
+le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place,
+l'attendre.
+
+Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
+régulièrement l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant
+leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux
+mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c'était
+étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l'air et
+du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder
+et envahir les plages.
+
+Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine,
+perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les brises de cette
+soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. Devenue une
+petite tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre
+l'extrême bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-delà
+infinis où l'obscurité commençait à venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu,
+Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui
+lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus
+sombre s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même
+un adieu! Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était
+tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ,
+qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
+consolation et l'attente délicieuse de cet au revoir qu'ils s'étaient
+dit pour l'automne.
+
+Chapitre III
+
+L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthèmes.
+
+Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l'informait qu'il
+était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche
+s'annonçait excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour sa
+part. D'un bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué sur
+le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur
+famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière
+d'écrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils
+rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de cela
+et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'était pas exprimée.
+A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui
+donnait le nom d'épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et
+d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en
+Ploubazlanec, était déjà une chose qu'elle relisait avec joie. Elle
+avait encore eu si peu le temps d'être appelée: Madame Marguerite
+Gaos!...
+
+Chapitre IV
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant
+qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au
+contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la
+tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des
+ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une
+vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.
+
+Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en
+partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour
+lui montrer à son arrivée.
+
+Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise
+devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées
+allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour
+Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures
+du col et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la
+grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s'était
+rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et
+c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un
+maillot très grand pour Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute
+leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites
+sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août arrivèrent,
+et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-
+Even. La fête du retour était commencée.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel était-ce?
+
+C'était le Samuel Azénide; - toujours en avance celui-là.
+
+--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la Léopoldine ne va pas tarder;
+là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent
+plus en place.
+
+Chapitre V
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les
+mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises
+servent à boire aux pêcheurs.
+
+Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore
+dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un délai
+extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception,
+Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d'attente, tenant
+le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.
+
+Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle
+commençait à n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement
+manquaient toujours à l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la Léopoldine ou la
+Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour.
+
+Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans
+sa joie de l'attendre.
+
+Chapitre VI
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d'aller
+sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était tout
+naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh!
+d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiété, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?... Est-ce
+qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...
+
+Chapitre VII
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin
+d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le
+porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; -
+assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer.
+Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commencé, et ce
+matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à
+cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journée, cette
+heure, cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien
+des bateaux retardés de quinze jours, même d'un mois.
+
+Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche
+de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+En mémoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Norden-Fjord...
+
+*****
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce
+porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués
+par ce vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+... perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5
+août 1880.
+
+*****
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la
+brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un
+grand rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une
+rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé ces
+morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui
+rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était
+poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre
+là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait pas
+redire dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête
+renversée contre la pierre.
+
+...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 août à
+l'âge de 23 ans... Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, -
+l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de
+minuit... Et tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur qui
+semblait attendre, - elle eut, avec une netteté horrible, la vision de
+cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une
+tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en
+poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les
+feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les
+pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'être là
+par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une
+femme de naufragé.
+
+Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle
+comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de
+feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de
+s'être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit
+jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce
+moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante,
+sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme
+deux soeurs.
+
+A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec
+toute leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de
+sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...
+
+Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre
+et la poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles
+s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents.
+
+Chapitre VIII
+
+Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût
+dit le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient
+revenus, et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut
+signalé au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux!
+
+Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment
+toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un foc,
+c'est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont
+pas.
+
+Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son
+heure, avec une tranquillité inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée,
+toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant
+quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère,
+détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la
+glaçaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la
+maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de ce
+pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche
+grise, et s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui
+domine les lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les
+falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce;
+comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les
+hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants,
+les plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement
+vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la mer
+était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais rempli des
+senteurs délicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et
+c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable,
+tandis que des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur
+des genêts ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.
+
+A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches
+s'élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait;
+ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur
+va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces
+tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne
+plus rien voir.
+
+Chapitre IX
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle
+ne dormait plus.
+
+A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi
+bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans
+retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait
+là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette
+immobilité; toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui
+serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche
+était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait
+un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, longtemps,
+longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse,
+comme s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes
+petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder
+l'ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à
+mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et
+puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle
+recommençait son cri, en battant le mur de sa tête...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir,
+une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni
+les dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un
+débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non,
+de la Léopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-
+Jeanne, les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, disaient qu'elle
+avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela
+devenait le mystère impénétrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment
+où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à
+présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt.
+
+Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait
+de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance
+comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de
+le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour
+savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile
+surgissant du bout de l'horizon: la Léopoldine, s'approchant, se hâtant
+d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se
+lever, pour courir regarder le large, voir si c'était vrai...
+
+Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette
+Léopoldine? où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans
+cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une
+épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par
+ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+Chapitre X
+
+Deux heures du matin.
+
+C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui
+s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses
+tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles
+étaient devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes,
+et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent faire sur la
+lande son bruit éternel.
+
+Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A
+pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond
+de l'âme, son coeur cessant de battre...
+
+On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de
+pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait
+être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis
+tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts
+pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de
+nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il
+accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse
+d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la
+porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur...
+
+*****
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur
+la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que Fantec,
+leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que
+rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée
+comme par degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son même
+désespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au
+plus mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son
+berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du
+secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à
+Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres.
+Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une
+morte, sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!...
+
+--Moi! répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas moi, Fantec?
+
+La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore
+être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument
+pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour
+le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle était très fatiguée.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une
+empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt
+avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose...
+Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la
+confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête,
+elle cherchait ce que c'était...
+
+--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non,
+en réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans
+espérance.
+
+Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose émané
+de lui était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle, au pays
+breton, un pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les pas du
+dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait
+de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de
+son fils, et s'assit près du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était
+son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non
+vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une
+manière très douce: d'abord les derniers rentrés d'Islande parlaient
+tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et
+puis surtout il lui était venu une idée: une relâche aux îles Feroë, qui
+sont des îles lointaines situées sur la route et d'où les lettres
+mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à lui-même, il y
+avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte mère avait déjà
+fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la Léopoldine,
+presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord...
+
+La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la détresse
+de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées;
+elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait
+jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de
+marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis que le
+métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y croyait
+plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que par
+crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.
+
+Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux
+cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui
+ressemblait au bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était
+une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus
+rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus
+douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge
+Étoile-de-la-mer.
+
+Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était
+une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une
+sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était
+pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant
+quelques jours, elle se remit encore à attendre.
+
+C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres
+où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et
+noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des
+nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des
+obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme
+un son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs méchants ou
+désespérés; d'autres fois, cela se rapprochait tout près contre la
+porte, se mettant à rugir comme les bêtes.
+
+Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée,
+comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très
+souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces,
+les dépliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des ses
+maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps; quand on
+le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par
+habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; aussi à la fin
+elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur armoire, ne voulant
+plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de
+fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres:
+là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être
+douces; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver dans tout
+ce pays des Islandais...
+
+Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris
+une sorte d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...
+
+Chapitre XI
+
+Il ne revint jamais.
+
+Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui
+l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un
+profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps,
+des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la
+voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les
+cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu,
+dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au
+moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec
+un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie
+d'eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais.
+
+Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis.
+Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des
+jardins enchantés, - très loin, de l'autre côté de la Terre...
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+***** This file should be named 4785-8.txt or 4785-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/4/7/8/4785/
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/4785-8.zip b/old/4785-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..d3e8d83
--- /dev/null
+++ b/old/4785-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/7pchs10.txt b/old/7pchs10.txt
new file mode 100644
index 0000000..b2d9f4a
--- /dev/null
+++ b/old/7pchs10.txt
@@ -0,0 +1,7246 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+#8 in our series by Pierre Loti
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on March 19, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg
+volunteer.
+
+
+
+
+
+Pecheur d'Islande
+
+Compositions de E. Rudaux
+
+Pierre Loti
+De l'Academie Francaise
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+
+
+
+Premiere Partie
+
+I
+
+
+Ils etaient cinq, aux carrures terribles, accoudes a boire, dans une
+sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gite, trop
+bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une
+grande mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
+monotone, avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop
+rien: une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un
+couvercle en bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les
+eclairait en vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient,
+en repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de
+terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres
+exactement la forme,
+et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
+caissons etroits scelles au murailles de chene. De grosses poutres
+passaient aud-dessus d'eux, presque a toucher leurs tetes; et, derriere
+leurs dos, des couchettes qui semblaient creusees dans l'epaisseur de
+la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les
+morts. Toutes ces boiseries etaient grossieres et frustes, impregnees
+d'humidite et de sel; usees, polies par les frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient,
+en breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur
+une planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la
+patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les
+personnages en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les
+vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet
+d'une petite chose tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de
+cette pauvre maison de bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente
+priere, a des heures d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux
+bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine
+bleue serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur
+la tete, l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle _suroit_
+(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les
+pluies).
+
+Ils etaient d'ages divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme,
+pour la taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee,
+couvrait ses joues; seulement il avait garde ses yeus d'enfant, d'un
+gris bleu, qui etaient extremement doux et tout naifs.
+
+Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver
+un vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur.
+
+... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des
+eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur,
+marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
+plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais
+sans rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour
+ceux qui etaient encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees
+dans le _pays,_ pendant des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient
+bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
+d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempes, est
+toujours une chose saine, et dans sa crudite meme il demeure presque
+chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom
+que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou
+etait-il donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne
+descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fete?
+
+--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de
+bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange
+tomba d'en haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_
+
+_L'homme_ repondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui
+etait entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..."
+Cependant c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+crepusculaire renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux.
+
+Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller
+jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une
+echelle de bois.
+
+Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait
+presque un geant. Et d'abrod il fit une grimace en se pincant le bout
+du nez a cause de l'odeur acre de la saumure.
+
+Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait
+de face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu,
+formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands
+yeux bruns tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le
+traitait comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un
+air de lion calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais
+coupees; elles etaient frisees tres serre en eux petits rouleaux
+symetriques au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et
+exquis; et puis elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote
+des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras,
+et ses joues colorees avaient garde un veloute frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touches.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un
+petit garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
+marins qui etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire
+dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.
+
+Apres, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a
+vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles
+doivent penser quand elles le voient?
+
+Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes
+ses epaules effrayantes:
+
+--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et
+c'est la, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a
+parler le francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il
+commenca de raconter ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure
+quinze jours.
+
+C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il
+etait entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une
+femme qui vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt
+francs. Il en avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis
+tout de suite en arrivant, il l'avait lance a tour de bras, _en plein
+par la figure,_ a celle qui chantait sur la scene? - moitie
+declaration brusque, moitie ironie pour cette poupee peinte qu'il
+trouvait par trop rose. La femme etait tombee du coup; apres, elle
+l'avait adore pendant pres de trois semaines.
+
+--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
+montre en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a
+lui. Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup
+au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
+qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par
+en haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole.
+
+Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le
+surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un
+chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur
+la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere
+avait disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres
+bonne heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au
+large. Chaque soir il disait encore ses prieres et ses yeux avaient
+garde une candeur religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres
+Yann, le mieux plante du bord. Sa voix tres douce et ses intonnations
+de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe
+noire; comme sa croissance s'etait faite tres vite, il se sentait
+presque embarrasse d'etre devenu tout d'un coup si large et si grand.
+Il comptait se marier bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il
+n'avait repondu aux avances d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour
+deux - et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de
+l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de
+minuit. Trois d'entre eux se coulerent pour dormir dans les petites
+niches noires qui ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres
+remonterent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la
+peche; c'etait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appele Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, eternellement jour.
+
+Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle
+trainait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour
+d'eux, tout de suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune
+couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait
+diaphane, impalpable, chimerique.
+
+L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela
+prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
+image a refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
+de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du
+vrai froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel.
+Tout etait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes
+et incolores semblaient contenir cette lumiere latente qui ne
+s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la
+nuit, et toutes ces paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance
+pouvant etre nommee.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur
+ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le
+voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et leurs yeux y
+etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du large.
+
+Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un
+homme endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs
+hamecons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel
+et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette
+eau tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds,
+d'un gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre;
+c'etait rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre
+eventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la
+saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derriere
+eux, toute ruisselante et fraiche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du
+dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus
+reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete
+hyperboree, devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose
+comme une aurore, que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues
+trainees roses...
+
+--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre,
+avec beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il
+avait l'air de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait
+laisse prendre aux yeux bruns de son grand frere, mais il se santait
+timide en touchant a ce sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
+ce Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
+des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
+tous, ici tant que vous etes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
+Ils avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures,
+plus de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las,
+et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de
+lui-meme sa manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit
+flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
+etait vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que,
+malgre leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues
+fraiches.
+
+La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au
+temps de la Genese elle s'etait _separee d'avec les tenebres_ qui
+semblaient s'etre tassees sur l'horizon, et restaient la en masses tres
+lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien a present qu'on
+sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait ete vague et
+etrange comme celle des reves.
+
+Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des
+dechirures, comme des percees dans un dome, par ou arrivaient de grands
+rayons couleur d'argent rose.
+
+Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense,
+faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et
+d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite;
+ils etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles
+tendus pour
+cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble l'imagination
+des hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de planches qui
+portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un
+aspect de recueillement immense; il s'etair arrange en sanctuaire, et
+les gerbes de rayons, qui entraient par les trainees de cette voute de
+temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un
+parvis de marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer tres loin une
+autre chimere: une sorte de decoupure rosee tres haute, qui etait un
+promontoire de la sombre Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste
+en entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son
+grand frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve
+qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et
+que, lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le
+service, avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont
+l'approche inevitable commencait a lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas,
+arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant
+a pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de
+mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord
+par tous ces reflets de lumiere pale.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du
+matin avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils
+se mirent a les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les
+trouver si durs. Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de
+descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
+tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allerent jusqu'a
+l'ecoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.
+
+Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un
+certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'enormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la
+main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
+mal. Alors Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux
+changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et
+hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu
+sauvage, et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse
+douce etait souvent chez lui tres pres d'une violence brutale.
+
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides
+ou les etes n'ont plus de nuits.
+
+Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses
+flancs epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux,
+impregnes
+d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec
+sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
+il retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent
+reveille. Alors il avait sa facon a lui de _s'elever a la lame_ et de
+rebondir, plus lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses
+modernes.
+
+Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des _Islandais_
+(une race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de
+Paimpol et de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette
+peche-la).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans
+le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete,
+un reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait
+une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres,
+d'avirons et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge,
+patronne des marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours,
+de generation en generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux
+pour qui la saison allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne
+devaient pas revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres,
+de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires
+islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage.
+Le pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et
+faisait les gestes qui benissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages
+chantaient ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+Etoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux.
+
+Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre
+compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux
+froides de la mer hyperboree.
+
+Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege
+ce navire qui portait son nom.
+
+La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait
+l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a
+Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend
+bien sa peche, et dans les iles de sable a marais salants ou l'on
+achete le sel pour la campagne prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour
+quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce
+lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a
+Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour
+un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant,
+et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: -
+il faut beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore.
+
+
+
+
+
+
+III
+
+
+A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y
+avait deux femmes tres occupees a ecrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont
+l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de
+fleurs.
+
+Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
+toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: -
+deux amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour
+quelque bel _Islandais._
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses
+idees. Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure
+jeunette, ainsi vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait
+vieille: une bonne grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore
+jolie par exemple, et encore fraiche, avec les pommettes bien roses,
+comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres
+basse sur le front et sur le sommet de la tete, etait composee de deux
+ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'echapper les uns
+des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure venerable
+s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui
+avaient un air religieux. Ses yeux, tres doux, etaient pleins d'une
+bonne honnetete. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et,
+quand elle riait, on voyait a la place ses gencives rondes qui avaient
+un petit air de jeunesse. Malgre son menton, qui etait devenu "en
+pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'etait
+pas trop gate par les annees; on devinait encore qu'il avait du etre
+regulier et pur comme celui des saintes d'eglise.
+
+Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a
+dire sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette
+lettre, il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais
+sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame.
+
+L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire
+soigneusement l'adresse:
+
+_A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reickawick._
+
+Apres, elle aussi releva la tete pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mere Moan?
+
+Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de
+vingt ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la
+race est brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils
+presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient
+comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui
+donnait une expression de vigueur et de volonte. Son profil, un peu
+court, etait tres noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une
+rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette
+profonde, creusee sous la levre inferieure, en accentuait
+delicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensee la
+preocupait beaucoup, elle la mordait, cette levre, avec ses dents
+blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
+trainees plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait
+quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis
+marins d'Islande ses ancetres. Elle avait une expression d'yeux a la
+fois obstinee et douce.
+
+Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon
+au-dessus des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et
+qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.
+
+On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille
+a qui elle pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait
+qu'une grand'tante eloignee, ayant eu des malheurs.
+
+Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un
+lit tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur
+claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche
+de chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient
+l'anciennete du logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises,
+et les fenetres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou
+se tiennent les marches et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant
+ce nom-la.
+
+Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se
+leva en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de
+tres interessant sur la place.
+
+Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle
+d'une elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre
+sa coiffe, elle avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir
+cette excessive petitesse etiolee qui est devenue une beaute par
+convention, etaient fines et blanches, n'ayant jamais travaille a de
+grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon
+pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie,
+rose, depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand
+souffle apre de la Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par
+cette pauvre grand'mere Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder
+pendant ses dures journees de travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit
+qui lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois;
+aussi brun qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait
+vive et capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
+ni les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un
+reve lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque
+vague et mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou
+certainement les falaises etaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent
+etait venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des
+cargaisons de navire, elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et
+plus tard a Paris. - Alors, de petite Gaud, elle etait devenue une
+_mademoiselle Marguerite,_ grande, serieuse, au regard grave. Toujours
+un peu livree a elle-meme dans un autre genre d'abandon que celui de la
+greve bretonne, elle avait conserve sa nature obstinee d'enfant. Ce
+qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele bien au hasard,
+sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive, lui avait
+servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de
+hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
+surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
+devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si
+indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient
+bien tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de
+coeur autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus
+qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes
+quittent difficilement, elle avait vite appris a s'habiller q'une autre
+facon. Et sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant,
+en prenant la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer,
+s'etait amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete
+seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
+souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
+Marguerite); un peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on
+parlait tant, qui n'etaient jamais la, et dont chaque annee
+quelques-uns de plus manquaient a l'appel; entendant partout causer de
+cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et ou
+etait a present celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de
+ces pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son
+existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle
+demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un
+hameau de la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee,
+ou elle avait eu ses fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui
+disait bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une
+famille vaillante et estimee.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu
+pres bien mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient
+plus. Toujours ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue
+d'habille et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les
+cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre chalen de
+mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
+depuis ce temps la menage pour les dimanches, encore bien presentable.
+
+Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout
+comme les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte,
+avec ces
+
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la
+trouver bien jolie.
+
+Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les
+bonsoirs que les gens lui doannaient. En route elle passa devant chez
+son _galant_, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat;
+octogenaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte
+tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il
+ne s'etait console, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en
+premieres ni en secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en
+une espece de rancune comique, moitie maligne, et il l'interpellait
+toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous _prendre
+mesure?..._
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se
+faire faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa
+plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
+sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et
+aujourd'hui elle avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus
+fatiguee, plus cassee par sa vie de labeur incessant, - et elle
+songeait a son cher petit-fils, son dernier, qui, a son retour
+d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq annees!... S'en
+aller en Chine peut-etre, a la guerre!... Serait-elle bien la, quand
+il reviendrait? - Une angoisse la prenait a cette pensee... Non,
+decidement, elle n'etait pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette
+pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement
+comme pour pleurer.
+
+C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le
+lui enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute
+seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir,
+comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait
+bientot plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de
+l'autre, Jean Moan le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne
+parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de meme quelque
+part en Amerique, enlevant a son cadet le benefice de l'exemption
+militaire. Et puis on avait objecte sa petite pension de veuve de
+marin; on ne l'avait pas trouvee assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses
+defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
+confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
+songeant au costume en planches, le coeur affreusement serre de se
+sentir si vieille au moment de ce depart...
+
+L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre,
+regardant sur le granit des mursles reflets jaunes du couchant, et,
+dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait
+toujours tres mort, meme le dimanche, par ces longues soirees de mai;
+des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
+peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux
+galants d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait
+plus la quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle.
+Son pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres
+filles de
+son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et puis, en
+sortant du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec
+d'autres anciens marins comme lui, il etait content d'apercevoir
+la-haut, a sa fenetre encadree de granit, entre les pots de fleurs, sa
+fille installee dans cette maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on
+ne voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites
+ruelles par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait
+dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
+devore; sa pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires,
+ou naviguait la _Marie, capitaine Guermeur._
+
+Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
+maintenant, apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si
+douce.
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere.
+
+Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de
+Paris les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour
+brumeux et blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors
+elle avait ete saisie par une impression inconnue: cette vieille petite
+ville, qu'elle n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la
+reconnaissait plus; ell;e y eprouvait comme le sensation de plonger
+tout a coup dans ce qu'on appelle, a la campagne: _les temps,_ les
+temps lointains du passe. Ce silence, apres Paris! Ce train de vie
+tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume a leurs
+toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
+d'humidite et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui
+charmaient a present qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce
+matin-la d'une tristesse bien desolee. Des menageres matineuses
+ouvraient deja leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
+interieurs anciens, a grande cheminee, ou se tenaient assises, avec des
+poses de quietude, des aieules en coiffe qui venaient de se lever. Des
+qu'il avait fait un peu plus jour, elle etait entree dans l'eglise pour
+dire ses prieres. Et comme elle lui avait semble immense et
+tenebreuse, cette nef magnifique, - et differente des eglises
+parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base par les siecles, sa
+senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul profond,
+derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se tenait
+agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
+flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes... Elle
+avait retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un sentiment
+bien oublie: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle eprouvait
+jadis, etant toute petite, quand on la menait a la premiere messe des
+matins d'hiver, dans l'eglise de Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut
+la beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
+Et puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes,
+c'etaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se
+tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente
+pour avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses
+coiffes, comandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se
+trouvait mal a l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
+que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres
+charmante a regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
+celles-la. Et les
+autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier connaissance,
+elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant pas dignes.
+Elle avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe que celle
+de son pere, souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas cette vie
+de depaysement et de solitude.
+
+Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon
+penible par l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la
+pensee qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
+s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a
+Paimpol, l'avait inquietee comme une oppression.
+
+Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage,
+son pere et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte
+a tous les vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes,
+sous des fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines.
+Bientot il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus
+rien vu - que deux trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale
+qui sembalient courir de chaque cote en avant des chevaux, et qui
+etaient les lueurs de ces deux lanternes jetees sur les interminables
+haies du chemin. - Comment tout a coup cette verdure si verte, en
+decembre?... D'abord etonnee, elle se pencha pour mieux voir, puis il
+lui sembla reconnaitre et se rappeler: les ajoncs, les eternels ajoncs
+marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le
+pays de Paimpol. En meme temps commencait a souffler une brise plus
+tiede, qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee
+par cette reflexion qui lui etait venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
+les beaux pecheurs d'Islande.
+
+En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les
+fiances, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les
+promenades du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que
+ses pieds se glacaient dans l'immobilite de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete
+pris par l'un d'eux...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le
+lendemain de son arrivee, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8
+decembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
+pecheurs, - un peu apres la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels etaient piques du lierre et du houx, des
+feuillages et des fleurs d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel
+triste. Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de
+defi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+deguisee qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres.
+Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les
+matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de
+nonnain, aux belles poitrines serrees et freissantes, aux beaux yeux
+remplis des desirs de tout un ete.
+Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
+toits racontant leurs luttes de plusiers siecles contre les vents
+d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
+mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritees, des
+aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de
+la Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au
+perron seme de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son
+odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de
+marins partout accroches a la sainte voute. A cote des filles
+amoureuses, les fiancees de matelots disparus, les veuves de naufrages,
+sortant des chapelles des morts, avec leurs longs chales de deuil et
+leurs petites coiffes lisses; les yeux a terre, silencieuses, passant
+au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et la tout
+pres, la mer toujours, la grande nourrice et la grande devorante de ces
+generations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit,
+prenant sa part de la fete...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une
+espece d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait
+redevenu le sien pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux
+et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui
+nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de
+Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces
+"Islandais" etait arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par
+l'un d'eux qui avait une taille de geant et des epaules presque trop
+larges, elle avait simplement dit, meme avec une nuance de moquerie:
+
+--En voila un qui est grand!
+
+Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari
+de cette carrure!
+
+Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds,
+il l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+elegante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait
+de nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa
+tete que les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles
+derriere, sur le cou.
+
+Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait
+pas ose pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard
+superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes legerement fauves,
+courant tres vite sur l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait
+impressionnee et intimidee aussi.
+
+Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez
+les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+croises, son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une
+espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient
+continue de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord,
+devant ce grand garcon de dix-sept ans ayant deja une barbe noire;
+mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guere change, elle
+l'avait bientot assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu
+de vue. Quand il venait a Paimpol, elle le retenait a diner le soir;
+c'etait sans consequence, et il mangeait de tres bon appetit, etant un
+peu prive chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant
+cette premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute
+jonchee de rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau,
+d'un geste presque timide bien tres noble; puis l'ayant parcourue de
+son meme regard rapide, il avait detourne les yeux d'un autre cote,
+paraissant etre mecontent de cette rencontre et avoir hate de passer
+son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'etait levee pendant la
+procession, avait seme par terre des rameaux de buis et jete sur le
+ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie de souvenir,
+revoyait tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit sur cette
+fin de pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se tordaient au
+vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens
+de vent et de tempete, qui entraient en chantant dans les auberges, se
+garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garcon, plante
+debout devant elle, detournant la tete, avec un air ennuye et trouble
+de l'avoir rencontree... Quel changement profond s'etait fait en elle
+depuis cette epoque!...
+
+Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la
+tranquillite d'a present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et
+vide ce soir, pendant le long crepuscule tiede de mai qui la retenait a
+sa fenetre, seule, songeuse et enamouree!...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils
+Gaos avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait
+imagine en etre contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que
+tout le monde regardait a cause de sa haute taille, et qui, du reste,
+ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il
+l'intimidait, celui-la, decidement, avec son grand air sauvage.
+
+Al'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann
+n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour
+lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces
+jeunes hommes, la fete, le bal, seraient pour elle manques et sans
+plaisir...
+
+A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales
+d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
+alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
+appareille en hate. Un emoi dans les villages, les femmes cherchant
+leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+demenant elles-memes pour hisser les voiles, aider a la manoeuvre,
+enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
+extreme aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un
+beau sourire qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux
+la precipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au
+milieu des phrases un certain petit _hou!_ prolonge,tres drole, - qui
+est un cri de matelot donnant une idee de vitesse et ressemblant au son
+flute du vent. Lui qui parlait avait ete oblige de se chercher un
+remplacant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque
+auquel il s'etait loue pour la saison d'hiver. De la venait son
+retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre
+toute sa part de peche.
+
+Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui
+l'ecoutaient et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait
+bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant
+des choses imprevues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
+temps et aux migrations mysterieuses des poissons. Les autres
+Islandais qui etaient la regrettaient seulement de n'avoir pas ete
+avertis assez tot pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette
+fortune qui allait passer au large.
+
+Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras
+aux filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment
+on s'etait mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on
+en conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on
+connait peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des
+etrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que
+cousins et cousines, fiances et fiancees. Des amants, il y en avait
+bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tres
+loin en amour, a l'epoque de la rentree d'Islande. (Seulement on a le
+coeur honnete, et l'on s'epouse apres.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me
+serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud...
+
+Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait
+venue a ce bal un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement,
+elle avait fini par repondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec
+vous qu'avec aucun autre.
+
+C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des
+danses, ils s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix
+plus basse et plus douce...
+
+On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance
+danse avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres
+intime. Naivement, Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses
+salaires, les difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu elever les quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine.
+
+--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave
+que leur pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait
+rapporte dix mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de
+construire un
+premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a la pointe du
+pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
+dominant la Manche, avec une vue tres belle.
+
+--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le
+mois de fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre,
+avec une mer si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence,
+qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas
+l'air d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le
+monde...
+
+-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte
+a notre mere.
+
+--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due
+et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu
+quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette
+annee notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans
+quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne
+serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas
+tres elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte,
+ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se
+moulait dessous etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait
+grand air tout de meme.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
+avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son
+regard restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour
+qu'elle fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
+repondant tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours
+plus etonnee et attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse
+sauvage et d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres
+etait brusque et decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en
+plus fraiche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer
+avec une extreme douceur, comme une musique voilee d'instruments a
+cordes.
+
+Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses
+allures desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en
+petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle
+aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a laise comme a present; que
+son pere avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup
+d'estime pour les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru
+pieds nus, etant toute petite, - sur la greve, - apres la mort de sa
+pauvre mere...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans
+sa vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de
+decembre et qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors
+pechaient a present la-bas, epars sur la mer d'Islande - y voyant
+clair, au pale soleil, dans leur solitude immense, tandis que
+l'obscurite se faisait tranquillement sur la terre bretonne.
+
+Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous
+cotes par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
+nuit; on n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons,
+le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se
+separer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, a cette
+heure crepusculaire, se tenaient toutes en une seule decoupure noire de
+pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou
+une fenetre; quelque ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
+filles attardees rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
+de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien
+haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubepine comme pour la
+lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurite transparente
+ces legeres touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une
+autre odeur douce qui etait montee des jardins et des cours, celle des
+chevrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
+senteur de goemon, venue du port. Les dernieres chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les betes des reves.
+
+Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place
+melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a
+ce meme bal...
+
+... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes
+de valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant
+avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou
+moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour
+repondre a leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!...
+
+Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et
+tournant avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en
+arriere. Ses cheveux bruns, qui etaient en boucles, retombaient un
+peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait
+assez grande, en sentait le frolement sur sa coiffe, quand il se
+penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un
+air tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres
+de l'autre, se faisant des reverences, prenant des figures timides pour
+se dire bien bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas
+permis qu'il en fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si
+naifs; il echangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
+qui disaient: "Comme ils sont gentils et droles a regarder, _nos_ deux
+petits freres!..."
+
+On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins,
+baisers de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un
+bon air franc et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde.
+ Lui ne l'avait
+pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
+de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus contre sa
+poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
+resistait pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son
+ame. Dans ce vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout
+entiere vers lui, ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque
+chose, mais c'etait son coeur qui avait commence le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds
+ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au
+bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
+excuse, c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui
+elle eut jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la
+debandade, au petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a
+part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
+pour rentrer, elle avait traverse cette meme place avec son pere,
+nullement fatiguee, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer,
+aimant cette brume gelee du dehors et cette aube triste, trouvant tout
+exquis et tout suave.
+
+... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres
+s'etaient toutes peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs
+ferrures. Gaud restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les
+rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme
+blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur,
+reve a son galant." Et c'etait vrai, qu'elle y revait, - avec une
+envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
+levres, defaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour
+de sa bouche fraiche. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurite, ne
+regardant rien des choses reelles...
+
+... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel
+changement en lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en
+detournant ses yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans
+le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres
+sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait
+bien un peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait
+doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! a
+chaque saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car
+jamais elle n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait
+donc bien egal qu'il ne fut pas riche. D'abord, un marin comme ca, il
+suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les
+cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine a qui tous les
+armateurs voudraient confier des navires.
+
+Cela luit etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort,
+ca peut devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne
+nuit pas du tout a la beaute.
+
+Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des
+filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
+connaissait point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a
+l'autre, il allait de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien
+qu'a Paimpol, aupres des belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses
+fenetres, reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff,
+qui etait jolie assurement, mais dont la reputation etait fort
+mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un
+soir, dans un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs
+fetes, il avait lance une grosse table en marbre au travers d'une porte
+qu'on ne voulait pas lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
+marins, quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur
+bon, pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien,
+pour la quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une
+nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette
+voix douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A
+present elle etait incapable de s'attacher a un autre et de changer.
+Dans ce meme pays, autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant,
+on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise
+petite, entetee dans ses idees comme aucune autre; cela lui etait
+reste. Belle demoiselle a present, un peu serieuse et hautaine
+d'allures, que personne n'avait faconnee, elle demeurait dans le fond
+toute pareille.
+
+Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le
+revoir, et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart
+d'Islande. Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour
+elle; le temps ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour
+d'automne pour lequel elle avait forme ses projets d'en avoir le coeur
+net et d'en finir...
+
+... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite
+particuliere que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
+printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou,
+comme lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant
+trop riche?... Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout
+simplement; mais c'etait Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait
+pas se faire, que ce ne serait pas tres bien pour une jeune fille de
+paraitre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait deja son air et sa
+toilette...
+
+... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille
+qui reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante,
+ajustee a la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle
+reprit ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle
+des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses etait exquise a regarder.
+
+La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait
+avec un peu de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable
+qu'aucun oeil n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre
+perdue pour tous, se dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne
+la voulait pas pour lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la
+beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez
+les filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette
+beaute-la; on ne la remarque plus guere, et meme les moins sages
+d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur a la
+laisser voir. Non, ce sont les raffines des villes qui attachent tant
+d'importance a ces choses pour les mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient
+enroules au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son
+dos comme deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne
+sur le haut de sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors,
+avec son profil droit, elle ressemblait a une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose;
+apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les
+defaire pour s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte
+jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de foret.
+
+Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre
+l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se
+cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait
+deployee a present comme un voile...
+
+Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle,
+sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
+s'endormir, du sommeil glace des vieillards, en songeant a son
+petit-fils et a la mort. Et, a cette meme heure, a bord de la _Marie_,
+- sur la mer Boreale qui etait ce soir-la tres remuante - Yann et
+Sylvestre, les deux desires, se chantaient des chansons, tout en
+faisant gaiment leur peche a la lumiere sans fin du jour...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le _calme blanc;_ c'est-a-dire que rien ne bougeait dans
+l'air, comme si toutes les brises etaient epuisees, finies.
+
+Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui
+s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombes,
+aux nuances ternes de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes
+jetaient un eclat pale, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes
+qui jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte
+d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres
+vite effaces, tres fugitifs.
+
+Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil
+qui n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a
+ce
+resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre
+cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo
+trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient:
+_Jean-Francois de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de
+sa monotonie meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de
+l'espece de drolerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
+perpetuellement les couplets, en tachant d'y mettre un entrain nouveau
+a chaque fois. Leurs joues etaient roses sous la grande fraicheur
+salee; cet air qu'ils respiraient etait vivifiant et vierge; ils en
+prenaient plein leur poitrine, a la source meme de toute vigueur et de
+toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore cree; la lumiere avait aucune chaleur; les choses se
+tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de
+cette espece de grand oeil spectral qui etait le soleil.
+
+La _Maire_ pojetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme
+le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
+refletant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de
+passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
+myriades, tous pareils, glissant doucement dans la meme direction,
+comme ayant un but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues
+qui executaient leurs evolutions d'ensemble, toutes en long dans le
+meme sens, bien paralleles, faisant un effet de hachures grises, et
+sans cesse agitees d'un tremblement rapide, qui donnait un air de
+fluidite a cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de
+queue brusque, toutes se retournaient en meme temps, montrant le
+brillant de leur ventre argente; et puis le meme coup de queue, le meme
+retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
+lentes, comme si des milliers de lames de metal eussent jete, entre
+deux eaux, chacune un petit eclair.
+
+Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir
+decidement. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
+qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
+plus net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
+pour la lune.
+
+Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin
+dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
+jusqu'au bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air a quelques metres au-dessus des eaux.
+
+La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait
+tres bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour
+mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a
+deux mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a
+qui devait l'eventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille,
+animant ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles
+lointaines, deployees pour la forme puisque rien ne soufflait, et tres
+blanches, se decoupant en clair sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de
+pecheur d'Islande; - un metier de demoiselle...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant
+seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec
+celui-la; renferme au contraire avec les autres, et plutot fier et
+sombre; - tres doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon
+et serviable quand on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus
+loin, chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de
+somnolence, de sante et de vague meloncolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme
+pour procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de
+sommeil. Il leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins
+robustes, eleves dans les villes, en eussent desire davantage. Mais,
+quand la poitrine profonde s'est gonflee tout le jour a meme
+l'atmosphere infinie, elle s'endort elle aussi, apres, et ne remue
+presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
+comme font les betes.
+
+On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments
+quelconques, les heures n'important plus dans cette clarte continuelle.
+ Et c'etaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui
+reposaient de tout.
+
+Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et
+qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja
+aimees, ils rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la
+maniere honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des periodes bien longues...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque
+chose d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une
+queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que
+celui du ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils
+l'avaient vite apercue:
+
+--Un vapeur, la-bas!
+
+--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un
+vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et,
+entre autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une
+main de belle jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait
+bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer,
+commencait a marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
+tracait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
+s'allongeaient en trainees, s'etendaient comme des eventails, ou se
+ramifiaient en forme de madrepores; cela se faisait tres vite avec un
+bruissement, c'etait comme un signe de reveil presageant la fin de
+cette torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de son voile, devenait
+clair; les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y tassaient en
+amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles
+autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les
+pecheurs etaient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur
+transparence profonde, comme si on eut essuye les buees qui les avaient
+ternies. Le temps changeait, mais d'une facon rapide qui n'etait pas
+bonne.
+
+Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue,
+arrivaient des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans
+ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
+Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se
+rassemblaient a la suite de se croiseur; il en sortait meme des coins
+vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisatres apparaissaient
+partout. Ils peuplaient tout a fait le pale desert.
+
+Plus de lente derive, ils avaient endu leurs voiles a la fraiche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que
+par cote, par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme
+par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu;
+- mais qui etait chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus
+gigantesques n'etaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil,
+toujours bas et trainant, incapable de monter aud-dessus des choses, se
+voyait a travers cette illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose
+devant et que c'etait pour les yeux un aspect incomprehensible. Il
+n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours tres
+accuses, il semblait plutot quelque pauvre planete jaune, mourante, qui
+se serait arretee la, indecise, au milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade
+des Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en
+coquille de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants,
+des remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres,
+des lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de
+l'Etat, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+etroit du croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands
+garcons etendus la boucle au pied, le vieux maitre qui les avait
+cadenasses leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on
+puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une a _monsieur
+Gaos, Yann,_ la seconde a _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivee
+par le Danemark a Reickavick, ou le croiseur l'a'ait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui
+n'etaient pas toutes mises par de mains tres habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
+amenees a la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu
+sure.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se
+tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se
+mieux penetrer des choses du pays qui leur etaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles
+de la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour
+amuser les absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le
+bonjour de ma part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
+a son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui
+l'avait tracee:
+
+--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille,
+detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on
+l'ennuyait a la fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne,
+le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
+poitrine, se disant tout triste:
+
+--Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ca contre elle?...
+
+... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours
+la, assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un
+reve...
+
+A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans
+les eaux, recommenca a monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+
+
+
+
+Deuxieme Partie
+
+I
+
+
+... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
+et il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a
+fait
+degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient
+le ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La
+brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le
+besoin de l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a
+se disperser, a fuir comme une armee en deroute, - rien que devant
+cette menace ecrite en l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les
+autres, a se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume
+blanche qui s'etalait dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement,
+il en sortait des fumees; on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; -
+et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les
+lignes etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en
+aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter
+d'arriver a temps; d'autres, preferant depasser la pointe sud
+d'Islande, trouvant plus sur de prendre le large et d'avoir devant eux
+de l'espace libre pour filer vent arriere. Ils se voyaient encore un
+peu les uns les autres; ca et la, dans les creux de lames, des voiles
+surgissaient, pauvres petites choses mouillees, fatiguees, fuyantes, -
+mais tenant debout tout de meme, comme ces jouets d'enfants en moelle
+de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
+redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de
+l'ouest avec un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et
+les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette
+panne: le vent l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir
+indefiniment des rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel
+jaune, devenu d'une lividite froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs
+restaient seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une
+teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros
+temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de
+vue.
+
+Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se
+reunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
+hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la
+veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de
+bruit. Changement a vue que toute cette agitation d'a present,
+inconsciente, inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout
+cela?... Quel mystere de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de
+l'ouest, se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout.
+Quelques dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit
+envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre
+maintenant, etait de plus en plus zebree de baves blanches.
+
+A midi, la _Marie_ avait tout a fait pris son allure de mauvais temps;
+ses ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple
+et legere; - au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de
+jouer comme font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant
+plus que
+la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
+marine qui designe cette allure-la.
+
+En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee,
+ecrasante, - avec quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en
+taches informes, cela semblait presque un dome immobile, et il fallait
+regarder bien pour comprendre que c'etait au contraire en plein vertige
+de mouvement: grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans
+cesse remplacees par d'autres qui venaient du fond de l'horizon,
+tentures de tenebres, se devidant comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
+le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de
+terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout etait pris
+d'un meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui
+detalait le plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de
+houle, plus lourdes, plus lentes, courant apres lui; puis la _Marie_
+entrainee dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec
+leurs cretes blemes qui se roulaient dans une perpetuelle chute, et
+elle, - toujours rattrapee, toujours depassee, - leur echappait tout de
+meme, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derriere, d'un
+remous ou leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on eprouvait surtout, c'etait
+une illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait
+bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'etait sans secousse
+comme si le vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une
+glissade, faisant eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les
+chutes simulees des "chars russes" ou dans celles imaginaires des
+reves. Elle glissait comme a reculons, la montagne fuyante se derobant
+sous elle pour continuer de courir, et alors elle etait replongee dans
+un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en
+touchait le fond horrible, dans un eclaboussement d'eau qui ne la
+mouillait meme pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
+s'evanouissait en avant comme de la fumee, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame
+passee, on regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus
+grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se depechait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes pretes a se
+refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
+t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours.
+Ces lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes
+dont les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de
+mouvement s'accelerait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu
+d'un bruit plus immense.
+
+C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant
+qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et
+puis, justement la _Marie,_ cette annee-la, avait passe sa saison dans
+la partie la plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute
+cette fuite dans l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de _Jean-Francois de Nantes;_ grises de
+mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a
+tourner la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entre-baillee, comme
+un diable pret a sortir de sa boite.
+
+Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur.
+
+Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
+ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui,
+depuis quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois
+cette mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de
+fausses fleurs...
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines
+de metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en
+cretes blemes qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait
+toujours au milieu d'une scene restreinte, bien que perpetuellement
+changeante; et, d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte
+de fumee d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur
+toute la surface de la mer.
+
+Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest
+d'ou une _saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante
+arrivait de l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre
+le dome de ce ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et
+cette eclaircie etait triste a regarder; ces lointians entrevus, ces
+echappees serraient le coeur davantage en donnant trop bien a
+comprendre que c'etait le meme chaos partout, la meme fureur - jusque
+derriere ces grands horizons vides et infiniment au dela: l'epouvante
+n'avait pas de limites, et on etait seul au milieu!
+
+Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse
+jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de
+voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
+semblaient presque lointaines a force d'etre immenses: cel c'etait le
+vent, la grande ame de ce desordre, la puissance invisible menant tout.
+ Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches,
+plus materiels, plus menacants de detruire, que rendait l'eau
+tourmentee, gresillant comme sur des braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les
+_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de
+l'arriere, puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout
+briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement
+hautes, et pourtant elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait
+de grands lambeaux verdatres, qui etaient de l'eau retombante que le
+vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec
+un bruit clasuant, et alors la _Marie_ vibrait tout entiere comme de
+douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, a cause de toute
+cette bave blanche, eparpillee; quand les rafales gemissaient plus
+fort, on la voyait courir en tourbillons plus epais - comme, en ete, la
+poussiere des routes. Une grosse pluie, qui etait venue, passait aussi
+tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble siffllaient,
+cinglaient, blessaient comme des lanieres.
+
+Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme,
+vetus de leurs _cirages,_ qui etaient durs et luisants comme des peaux
+de requins; ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles
+goudronnees, bien serres aux poignets et aux chevilles pour ne pas
+laisser d'eau passer,
+et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
+plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas etre renverses. La peau des
+joues leur cuisait et ils avaient le respiration a toute minute coupee.
+ Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se regardaient - en
+souriant, a cause de tout ce sel amasse dans leur barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme
+exaspere. Les rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent
+vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes
+qui sont sans cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la
+mort.
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+
+A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a
+autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait
+rendus ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient
+sur leurs dents entre-choquees par un tremblement de froid; leurs yeux,
+a demi fermes sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes
+dans une atonie farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants
+de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les
+efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des
+muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient
+devenus etranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie
+primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore
+la, a cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois
+que se dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
+bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
+une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils
+ne songeaient plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pensees; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
+tout dans leur tete. Ils n'etaient plus que deux piliers de chair
+raidie qui maintenaient cette barre; que deux betes vigoureuses
+cromponnees la par instinct pour ne pas mourir.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja
+fraiche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
+la direction de Pors-Even.
+
+Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins
+deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_
+ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord etaient au pays
+tranquillement.
+
+Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce
+Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande;
+c'etait quand on etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit
+Sylvestre, a son depart pour le service. (On l'avait accompagne
+jusqu'a la dilligence, lui,
+pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant beaucoup, et il etait
+parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui etait venu aussi
+pour embrasser son petit ami, avait fait mine de detourner les yeux
+quand elle l'avait regarde, et comme il avait beaucoup de monde autour
+de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
+assembles pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu
+craintive, s'en allait chez les Gaos.
+
+Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire _a la part._
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire
+cette grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou
+elle entrerait peutt-etre un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait
+explique a sa maniere la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un
+jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours
+dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait a esperer.
+
+Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur;
+son intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la
+revoyant de pres, parlerait peut-etre...
+
+
+
+
+
+III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise
+saine du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre
+des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des
+huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
+chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des
+queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien
+matelot revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens
+qui sont tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours
+plus que les autres aux mille details de la route.
+
+Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure
+qu'elle s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
+arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
+la grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande
+rase, aux ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant
+sur le siel leurs grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air
+d'un immense lieu de justice.
+
+A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre
+deux chemins qui fuyaient entres des talus d'epines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer
+d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir
+embrassee, elle lui demanda si ses parents etaient a la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
+tard dehors.
+
+Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visitie a une autre fois, elle y
+pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
+parler... Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
+rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans
+le sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre,
+feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils
+se repandaient dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et
+decidees, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si
+lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles
+peut-etre...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps
+en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en
+general qu'a se presenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la
+vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
+resisten guere a un garcon aussi beau. Non, tout simplement, il etait
+alle faire une commande a certain vannier de ce village, qui avait seul
+dans le pays la bonne maniere pour tresser les _casiers_ a prendre les
+homards. Sa tete etait tres libre d'amour en ce moment.
+
+Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au
+milieu de l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja
+sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jetes tous du meme
+cote, comme par une main qu'on y aurait passee.
+
+Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des
+pecheurs, main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
+lames et de
+la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient pousse de
+travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
+seculaire de cette main-la.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du
+temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
+Et tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les
+tombes; le lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le
+vent de la mer; un meme lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune
+pale de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les
+saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres:
+_Gaos. - Gaos, Joel, quatre-vingts ans._
+
+Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs
+des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'etait naturel,
+et elle aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
+faisait une impression penible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce
+porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la
+elle s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce
+nom, grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder
+le souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit a lire cette inscription:
+
+ En memoire de
+ GAOS, Jean-Louis
+ age de 24 ans, matelot a bord de la _Marguerite_,
+ disparu en Islande, le 3 aout 1877.
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de
+chapelle, etaient clouees d'autre plaques de bois, avec des noms de
+marins morts. C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle
+regretta d'y etre venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol,
+dans l'eglise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans
+ce village, il etait plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau
+vide des pecheurs islandais. Il y avait de chaque cote un banc de
+granit, pour les veuves, pour les meres: et ce lieu bas, irregulier
+comme une grotte, etait garde par une bonne vierge tres ancienne,
+repeinte en rose, avec de gros yeux mechants, qui ressemblait a Cybele,
+deesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+ En memoire de
+ GAOS, Francois
+ epoux de Anne-Marie LE GOASTER,
+ capitaine a bord du _Paimpolais_,
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
+ avec vingt-trois hommes composant son equipage.
+ Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux
+verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
+age.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, _enleve du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fiord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans._
+La plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre
+bien oublie, celui-la...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et
+un peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle!
+Comment le disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
+sombre, des ancetres, des freres, qui devaient avoir avec lui des
+ressemblances profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses
+fenetres basses aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes
+qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et
+des saintes enormes, entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient
+la voute avec leur tete. Dehors, le vent qui se levait commencait a
+gemir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes
+morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa
+visite et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle
+trouva la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a
+l'idee que Yann pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou
+poussaient des chrysanthemes et des veroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui
+lui signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux
+chercherent Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien
+blanche, on taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes
+appeles _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun
+deux rechanges complets pour la-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la
+chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes;
+une immense cheminee occupait le fond, et des lits en armoire
+s'etageaient sur les cotes. Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la
+melancolie de ces gites des laboureurs, qui sont toujours a demi
+enfouis au bord des chemins; c'etait clair et propre, comme en general
+chez les gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres
+d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une
+bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux
+autres.
+
+--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en
+avions deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle
+Gaud! son pere etait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en
+Islande a la saison derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins,
+on s'est partage les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est
+echue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son
+prefere.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante
+se voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
+d'en haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappellait bien
+l'histoire de la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son
+cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconte cela.
+
+Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute
+neuve; il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en
+perse rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ la-bas, au mouillage, - et
+la passe par ou ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou
+dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait
+peut-etre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au
+courant des details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses
+longues soirees d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses
+cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait
+droit comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche.
+
+Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui
+signa son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus,
+disait-il, tres assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement definitif, le desinteressant de cette vente de
+barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec
+M. Mevel. Et Gaud, a qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
+imperceptible: allons, bon, cette histoire n'etait pas encore finie,
+elle s'en etait bien doutee; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
+encore des affaires melees avec les Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la
+recevoir. Le pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de
+vieux matelot, que son fils n'etait pas indifferent a cette belle
+heritiere; car il mettait un peu d'insistance a toujours reparler de
+lui:
+
+--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il
+est alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre
+les homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee
+qu'elle ne le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre
+avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le
+dimanche, avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les
+marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas,
+pourquoi s'en priver tout a fait?... Mais la chose est bien rare avec
+lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replie les _cirages_ commences,
+suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur
+des bancs, se
+serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du soir, et
+regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu
+du crepuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au
+visage a la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge.
+
+Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de
+chemin, jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font
+un passage noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis le mots
+s'arretaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs
+etaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'etai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a
+distance et vite elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de
+longues plantes brunes, emmelees comme des chevelures, qui etaient les
+goemons trainant a terre.
+
+A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait
+plus aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand
+elle verrait Yann...
+
+Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque,
+mais elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il
+fallait etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre,
+son petit confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre
+d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il
+etait parti et pour combien d'annees?...
+
+
+IV
+
+- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de
+pauvres gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis
+ni celle-la ni une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas,
+ca n'est pas mon idee.
+
+Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes
+profondement; car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre
+bien surs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais
+ils ne tenterent point d'insister, sachant combien ce serait inutile.
+Sa mere surtout baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les
+volontes de ce fils, de cet aine qui avait presque rang de chef de
+famille: bien qu'il fut toujours tres doux et tres tendre avec elle,
+soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il etait
+depuis longtemps son maitre absolu pour les grandes, echappant a toute
+pression avec une independance tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
+pecheurs, de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures,
+ayant jete un dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de
+Loguivy, a ses filets neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en
+apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux
+de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frere.
+
+
+
+V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au
+cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son
+col bleu ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec
+son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
+toujours sa bonne vieille grand'mere et reste l'enfant innocent
+d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'etait grise, avec des _pays,_ parce que c'est
+l'usage: ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le
+bras, en chantant a tue-tete.
+
+Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes.
+On jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre
+le traitre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble
+et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout
+trouve qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place;
+une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de
+l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin.
+
+En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames
+d'un age assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
+leur trottoir.
+
+--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant
+point si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout
+a coup, de sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer
+devant elles tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa
+jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete
+fort etonnees, les belles, de la reserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il
+etait tres fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+
+
+
+
+VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer
+qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a
+ceux qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en
+finissait plus. A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en
+meme temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordee
+d'ordinaire, pour les adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq
+jours, il faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble
+extreme: c'etait le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la
+guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquietude vague de ne
+plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans le salles du quartier, ou quantite d'autres
+venaient d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon,
+assis par terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du
+va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui,
+allaient partir.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
+jours apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de meme.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout a fait douces.
+
+Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le
+regarder avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne.
+
+...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du
+depart de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.
+
+Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un
+carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle
+etait partie pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord
+l'adjudant de sa compagnie avait refuse de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voila qui passe.
+
+Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher.
+
+--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue
+de sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe
+noire, qu'un coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des
+marins cette annee-la, les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee
+menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient termines par
+des encres d'or.
+
+Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
+ce long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete
+furtivement sur l'heure presente une ombre triste.
+
+Tristesse vitte effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous,
+dans la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par
+des Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop
+chere. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans
+Brest, regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant
+que tout ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, -
+en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur
+lesquels pesait un _apres_ bien sombre, autant dire trois jours de
+grace.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
+departs (un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui
+est une precaution necessaire contre les _bordees_ qu'ils ont tendance
+a courir au moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
+sa tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle
+n'avait rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie
+de venir, les sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge.
+ Suspendue a son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a
+lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par
+entrer dans une eglise pour dire ensemble leurs prieres.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser,
+ils s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de
+voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
+tout son poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle
+n'en pouvait plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre
+jours. Le dos tout courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la
+force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la
+tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses
+soixante-seize ans. A l'idee que c'etait fini, que dans quelques
+minutes il faudrait le quitter, son coeur se dechirait d'une maniere
+affreuse. Et c'etait en Chine qu'il s'en allait, la-bas, a la tuerie!
+Elle l'avait encore la, avec elle: elle le tenait encore de ses deux
+pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonte, ni
+toutes ses larmes ni tout son desespoir de grand'mere ne pourraient
+rien pour le garder!...
+
+Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses
+mitaines, agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations
+dernieres auxquelles il repondait tout bas par de petits _oui_ bien
+soumis, la tete penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses
+bons yeux doux, son air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre,
+pour se pendre a son cou dans un embrassement supreme.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee,
+perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui
+referma brusquement la
+portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course legere de
+matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
+tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la
+grand'mere passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace
+juvenile son bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre
+de son wagon de troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre
+mieux reconnue. Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle
+distingua cette forme bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle
+le suivait des yeux, lui jetant de toute son ame cet "au revoir"
+toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la
+derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas
+pour jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume
+partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces
+dames qui avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a
+peine jusqu'au matin.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de
+bruler les relaches.
+
+Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui
+etait incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du
+vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche
+comme un oiseau, evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue
+d'en bas.
+
+On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore
+des zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa
+hune pour regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles
+blancs, qui etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme.
+
+Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les
+pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
+donnant un air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au
+milieu des longues rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart,
+il n'avait vu si clair et de si
+pres le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation,
+cette profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un
+fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du
+haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se
+perdre dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe
+de toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient
+venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous
+les exiles qui passaient.
+
+Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans
+l'etroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
+tous les pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file
+dans le desert; puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils
+avaient repris le large.
+
+On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa
+hune, se chantant tout bas a lui-meme _Jean Francois de Nantes,_ pour
+se rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui
+menaient le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le
+vague, ces caps avances des continents qui sont comme des points de
+repere eternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est
+gabier, on navigue emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant
+les distances et les mesures sur l'etendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut
+ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des
+tentes, haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumiere avaient
+pris une splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses
+etait comme une ironie pour les etres, pour les existences organisees
+qui sont ephemeres:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits
+oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme
+des tourbillons de poussiere noire. Ils se laissaient prendre et
+caresser, n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs
+epaules.
+
+Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent
+de tempete. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout,
+ils s'etaient abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui
+passait. La-bas, au fond de quelque region lointaine de la Libye, leur
+race avait pullule dans des amours exuberantes. Leur race avait
+pullule sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mere aveugle,
+et sans ame, la mere
+nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec la
+meme impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait
+jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et
+les gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de
+commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient au
+grand neant de la mer, a coups de balai...
+
+Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le
+navire en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inalterable ou on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le
+hasard l'ayant fait choisir a bord pour completer _l'armement_ d'une
+baleiniere.
+
+A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et
+regardait autour de lui les choses etranges. Tout etait magnifiquement
+vert; les feuilles des arbres etaient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
+veloutes qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent
+qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Ecoute
+ici, joli garcon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de
+ce pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des
+frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu
+a peu, pour les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait
+repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se
+retrouva au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant.
+
+Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays
+de pluie et de verdure. Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient
+des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc deja en Chine? Demanda Sylvestre,voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que
+Singapour. Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre
+que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits
+paniers s'entassait fievreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au
+mouillage une certaine _Circe_ tenant un blocus. C'etait le bateau
+auquel il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec
+son sac.
+
+Il y retrouva des _pays_ meme deux _Islandais_ qui pour le moment
+etaient canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait
+rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment desire d'aller se battre.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs
+pour l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
+devenue tres pale.
+
+C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere. Elle l'avait vu
+venir, et elle entendait vaguement resonner sa voix.
+
+Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite
+les eut toujours eloignes l'un de l'autre.
+
+Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le
+_pardon des Islandais,_ ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
+causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, des le matin de
+cette fete, les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de
+l'ouest par une brise gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
+ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la.
+Et, en effet, ils n'etaient pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes
+a boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus
+serre que de coutume, etait restee derriere ses vitres toute la soiree,
+ecoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
+chants bruyants des pecheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le
+pere Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle
+lui reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la manieres de
+garcons qui n'ont pas d'honneur. Entetement, sauvagerie, attachement
+au metier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiques par Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber,
+qui sait! apres un entretien franc comme serait le leur. Et alors,
+peut-etre, reparaitrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
+meme sourire qui l'avait tant surprise et charmee l'hiver d'avant,
+pendant une certaine nuit de bal passee tout entiere a valser entres
+ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une
+impatience presque douce.
+
+De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire.
+
+Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle
+etait sure que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait
+pas pour le reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait
+personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extreme. L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au
+pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait a se
+rompre... Et dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas
+allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait
+bien, - pour lui donner passage!
+
+Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et deja elle avait
+fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappelent que c'etait
+demain le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait
+unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
+solitude et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un
+ete de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement resolue, elle
+descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter
+devant luit.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
+la main a son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee
+en arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si
+seulement il s'arreterait. Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait
+ses larges epaules a la muraille, comme pour etre moins pres d'elle
+dans ce couloir etroit ou il se voyait pris.
+
+Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare
+pour lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet
+affront-la, de passer sans l'avoir ecoutee...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, detournait les yeux, regardant dehors. Ses joues etaient devenues
+tres rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines
+mobiles se dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa
+poitrine, comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
+comme on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes
+sans memoire donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
+derriere eux, fit furieusement battre une porte. On etait mal dans ce
+corridor pour parler de choses graves. Apres ses premieres phrases,
+etranglees dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete,
+n'ayant plus d'idees. Ils s'etaient avances vers la porte de la rue,
+lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir. Par cette
+porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si
+troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une
+aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
+sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous etes riche, nous ne sommes
+pas gens de la meme classe. Je ne suis pas un garcon a venir chez
+vous, moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout etait fini, fini a jamais. Et, elle n'avait meme rien dit
+de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a
+la faire passer a ses yeux pour une effrontee... Quel garcon etait-il
+donc, ce Yann, avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son
+dedain de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un
+eclair: des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur
+la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
+comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans
+sa chambre, pour les observer a travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur
+differentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre.
+
+Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait
+pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les
+autres et, sans plus prendre garde a exu ni a la pluie commencee,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une
+reverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur.
+
+Elle s'assit, la tete dans ses mains. Que faire a present?
+
+Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait
+venir la, seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix,
+tout s'expliquerait peut-etre encore.
+
+Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je
+suis a vous de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute
+pas de devenir la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons
+de Paimpol, je n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari;
+mais je vous aime vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur
+que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis
+jolie; bien que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis
+une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous
+aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il
+etait trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la
+prendrait-il, alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise
+au hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait
+voir crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir,
+au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser partout
+autour d'elle.
+
+Elle souhaitait etre debarassee de la vie, etre deja couchee bien
+tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment,
+elle lui pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour
+desespere pour lui...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en
+Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'etaient disperses comme des mouettes.
+
+Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait
+du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour
+chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien a
+faire, qu'a glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles;
+rien qu'a respirer et a se laisser vivre. En regardant, on ne voyait
+que des grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du
+silence...
+
+... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et
+venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
+lorsque l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa
+marche, demeura immobilisee...
+
+Echoues!!! ou et sur quoi? Quelque banc de la cote anglaise,
+probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
+ces brumes en rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire.
+Voila, elle s'etait arretee a cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait
+plus. Au milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces
+temps mous, semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete
+saisie par je ne sais quoi de resistant et d'immuable qui etait
+dissimule sous ces eaux; elle y etait bien prise, et risquait peut-etre
+d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes a de la glu?
+
+D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il
+faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en
+tirer jamais.
+
+C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet
+air pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir.
+
+Pour la _Marie,_ c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais
+c'etait en plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_
+pour s'inquieter et comprendre que c'etait grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--_Ma Doue! ma Doue!_ sur un ton de desespoir.
+
+Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitot; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee. - Et pour le moment,
+ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur
+maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates.
+
+Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait
+tres emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il
+comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait
+dans les coins, la queue basse.
+
+Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
+de se _dehaler,_ en reunissant toutes leurs forces sur des amarres -
+une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu,
+le pauvre bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja
+mauvaise figure, inonde, souille, en plein desarroi. Il s'etait
+debattu, secoue de toutes les manieres, et restait toujours la, cloue
+comme un bateau mort.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus
+haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila
+degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se
+tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a
+l'arriere en criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de _flotter;_
+de se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu
+d'un commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!...
+
+Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi. Allege
+comme son bateau, gueri par la saine fatique de ses bras, il avait
+retrouve son air insouciant, secoue ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
+continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
+libre que dans ses premieres annees.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la _Circe,_ en
+rade d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe
+serre de matelots, le vaguemestre apppelait a haute voix les noms des
+heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la
+batterie, en se bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien
+timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud. -
+Qu'est-ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement.
+
+ Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+ "Mon cher petit-fils,"
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux.
+Elle avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur,
+toute tremblee et ecoliere: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement
+irreflechi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est
+que cette lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin,
+des le jour, il partait pour aller au feu.
+
+On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris.
+Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant
+les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a
+bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer
+les compagnies de marins deja debarquees. Et Sylvestre, qui avait
+langui longtemps dans les croisieres det les blocus, venait d'etre
+designe avec quelques autres pour combler des vides dans ces
+compagnies-la.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre
+un peu. Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait
+leurs adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des
+autres qui restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la;
+chacun a sa maniere manifestait ses impressions de depart, les uns
+graves, un peu recueillis; les autres se repandant en exuberantes
+paroles.
+
+Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
+sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
+demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une
+idee incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de
+vaillante race.
+
+... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait
+a s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'etait difficile
+au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour
+lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu
+experte d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son pere a ete pris de mort
+subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a ete
+mangee, a de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
+Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose a
+laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher
+enfant, que cela va te faire comme a moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le depart pour
+l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette annee. Ils on appareille
+le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre
+pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous
+ne les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour
+gagner son pain..."
+
+... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa
+joie d'aller se battre...
+
+
+
+
+
+Troisieme parties.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps.
+ Le ciel est gris, pesant aux epaules.
+
+Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des
+fraiches rizieres, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre
+et ronflant, espece de _dzinn_ prolonge, donnant bien l'impression de
+la petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et
+dont la rencontre peut etre mortelle.
+
+Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la.
+Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend
+plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui
+file en trainee rapide, frolant vos oreilles...
+
+... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles.
+Tout pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde
+de la riziere, chacune avec un petit _flac_ de grele, sec et rapide, et
+un leger eclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas dure
+une minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse. Sur la
+grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on
+apercoit rien qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'ou cela a pu venir.
+
+De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi
+cachees, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre
+detrempee de la riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent;
+Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui
+court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
+et eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte
+fraiche des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de
+France, avec des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu
+que celui de la mort.
+
+Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
+finesse exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent
+l'etrangete de leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contractees par la malice
+et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
+deploient en une longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire.
+
+Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui
+arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier!
+
+Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il
+etait la comme dans un element a lui. A une minute d'indecision
+supreme, les matelots, erafles par les balles, avaient presque commence
+ce mouvement de recul qui eut ete leur mort a tous; mais Sylvestre
+avaitcontinue d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait
+tete a tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, a grands coups
+de crosse qui assomnaient. Et, grace a lui, la partie avait change de
+tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne sais quoi, qui decide
+aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees etait
+passe du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer.
+
+... C'etait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y
+avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes
+versant leur cervelle dans l'eau de la riziere.
+
+Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des
+leopards. Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup
+de lance a la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
+sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnee
+qui vient du sang
+vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
+faisait les heros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur desesperee. Sylvestre s'arreta, souriant,
+meprisant, sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un
+peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
+Mais, dans le mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par
+hasard dans le meme sens. Alors, lui, sentit une commotion a la
+poitrine, et, comprenant bien ce que c'etait, par un eclair de pensee,
+meme avant toute douleur, il detourna la tete vers les autres marins
+qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la
+phrase consacree: "Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande
+aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche,
+de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou a
+son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
+creve. En meme temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui
+venait au cote une douleur aigue, qui s'exasperait vite, vite, jusqu'a
+etre quelque chose d'atroce et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et
+cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
+dont la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
+s'abattit.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long
+et mis a bord d'un navire-hopital qui rentrait en France.
+
+Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps
+d'arret dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais,
+dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du
+cote perce, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui
+ne se fermait pas.
+
+On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a
+la voix vibrante et breve. Non, tout cela etait tombe devant la longue
+souffrance et la fievre amollissante. Il etait redevenu enfant, avec
+le mal du pays; il ne parlait presque plus, repondant a peine d'une
+petite voix douce, presque eteinte. Se sentir si malade, et etre si
+loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant
+d'arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces
+qui diminuaient?... Cette notion d'effroyable eloignement etait une
+chose qui l'obsedait sans cesse; qui l'oppressait a ses reveils, -
+quand, apres les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation
+affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fievre et le petit bruit
+soufflant de sa poitrine crevee. Aussi il avait supplie qu'on
+l'embarquat, au risque de tout.
+
+Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
+lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse
+sa longue promenade a travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu
+de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures
+et de miseres.
+
+Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peux
+de mieux. Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers,
+et de temps en temps il demandait sa boite. Sa boite de matelot etait
+le coffret de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses
+precieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles
+d'Yann et de Gaud, un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et
+un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
+lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naif
+de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les
+medecins penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee.
+
+... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
+ Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses
+malades; s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee
+encore comme au renversement des moussons.
+
+Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait
+fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France;
+beaucoup de ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre
+contenu.
+
+Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait
+ete oblige, a cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet etouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'etait la fin. Couche toujours sur son cote
+perce, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
+force, pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce
+poumon droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet
+autre aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse
+supreme etait commencee.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher
+sur lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la
+Bretagne et l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un
+vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de
+trouver, sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le
+temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur
+lui des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les
+poitrines ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce
+lit, ou il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
+la-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les
+haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort
+pour s'en aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son
+cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on
+fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait
+dans les memes creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et
+chaque fois apres la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un
+instant conscience de tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut
+encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee. C'etait le soir,
+vers six heures. Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la
+lumiere seulement, de l'eblouissante lumiere rouge. Le soleil couchant
+apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure
+d'un
+ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+eclairait cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait
+impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre. Partout,
+a l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude,
+que lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas meme pour les
+mourants qui haletaient.
+
+... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere,
+passant sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete
+dechirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle
+se rendait a Paimpol, mandee au bureau de la marine pour y etre
+informee qu'il etait mort.
+
+Il se debattait maintenant; il ralait. On epongeait aux coins de sa
+bouche de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a
+flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'eclairait toujours; au couchant, on eut dit l'incendie de tout un
+monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
+entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
+Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou
+midi allait sonner. Il etait bien le meme soleil, et au meme instant
+precis de sa duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres
+differente; se tenant plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait
+d'une douce lumiere blanche la grand'-mere Yvonne, qui travaillait a
+coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, om c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme
+minute de mort.
+
+Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une
+sorte de tour de force d'obliquite. Il rayonnait tristement, dans un
+fiord ou derivait la _Marie,_ et son ciel etait cette fois d'une de ces
+puretes hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies
+n'ayant plus d'atmosphere. Avec une nettete glacee, il accentuait les
+details de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de
+la _Marie,_ semblait plaque sur un meme plan et se tenir debout. Yann,
+qui etait la, eclaire un peu etrangement lui aussi, pechait comme
+d'habitude, au milieu de ces espects lunaires.
+
+... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord
+de navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait
+dans les eaux dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se
+chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaitre dans la
+tete. Alors on abaissa dessus les paupieres avec leurs longs cils - et
+Sylvestre redevint tres beau et calme, comme un marbre couche...
+
+
+
+
+
+III
+
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour.
+On en avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les
+premiers jours de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout
+pres, on s'etait decide a le garder quelques heures de plus pour l'y
+mettre.
+
+C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil.
+Dans le canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de
+France. La grande ville etrange dormait encore quand nous accostames
+la terre. Un petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le
+quai; nous y mimes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite
+a bord; la peinture en etait encore fraiche, car il avait fallu se
+hater, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversames cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une
+emotion, de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois,
+le calme d'une eglise francaise. Sous cette haute nef blanche, ou
+j'etais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ chante par un pretre
+missionnaire resonnait comme une douce incantation magique. Par les
+portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient a des jardins
+enchantes, der verdures admirables, des palmes immenses; le vent
+secouait les grands arbres en fleurs, et c'etait une pluie de petales
+d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'eglise.
+
+Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin. Notre petit cortege
+de matelots etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
+pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois,
+un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou
+toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
+etonnes.
+
+Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient
+d'admirables papillons aux ailes de verlours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale.
+Enfin, le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des
+plantes inconnues. L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin
+des jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons plante cette petite
+croix de bois qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit:
+
+ SYLVESTRE MOAN
+ Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui
+montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
+merveilleux, sous ses grandes fleurs.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien. En bas,
+dans l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees. Sur
+le pont, on ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse. Alentour, sur
+la mer, une vraie fete d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des
+voiles, s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir. (Dans ce
+Singapour d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
+de betes apprivoisees.)
+
+Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient ete
+verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de
+cette couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des
+tropiques.
+
+Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens,
+comme pour s'examiner sous differents aspects. Elles marchaient comme
+des boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout
+d'un coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y
+en avait qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees
+avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie
+grotesque, moitie touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux
+sacs de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom
+de Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement
+l'exige pour les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait
+appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper
+autour; a bord d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces
+ventes de sac, pour que cela n'emotionne plus. Et puis, sur ce bateau,
+on avait si peu connu Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes,
+retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous.
+On en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la
+medaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre
+de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer
+et recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux
+petits bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si
+droles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre
+comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par
+manque de coeur, mais par irreflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de
+rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce
+pont si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce
+deballage.
+
+Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et
+leurs singes.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . .
+Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la
+demander de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne
+lui fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a
+souvent
+affaire a _l'Inscription;_ elle donc, qui etait fille, femme, mere et
+grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans.
+
+C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit
+decompte de la _Circe_ a toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce
+qu'on doit a M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle
+robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la
+reflexion, a cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis
+les froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent
+de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guere
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons
+fugitives, courtes a present comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
+des oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de
+chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
+papillons blancs.
+
+Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les
+portes, semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs
+yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, a qui allaient leurs
+melancolies et leurs desirs, etaient a faire la grande peche, la-bas,
+sur la mer hyperboree...
+
+Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec
+de legers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille
+grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la
+mort de son dernier petit-fils. Elle touchait a l'heure terrible ou
+cette chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui
+etre dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment
+de mourir avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'mere, mandee a _l'Inscription_ de
+Paimpol pour apprendre qu'il etait mort! - Il l'avait vu tres
+nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec
+son petit chale brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
+apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un dechirement
+affreux, tandis que l'enorme soleil rouge de l'Equateur, qui se
+couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hopital pour le
+regarder mourir.
+
+Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous
+un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
+se faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou
+tombait ce soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses
+contemporaines, assises a leur fenetre. Intriguees de la voir, elles
+disaient:
+
+--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur
+semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un
+petit etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son comis, se
+tenait assis a son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pecheur,
+il avait recu de l'instruction et passait ses jours sur cette meme
+chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a
+voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+ecrivait pout elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non
+decachetees... Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la
+mort de son fils Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez
+M. le commissaire, qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du
+_Bien-Hoa_ le 14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?...
+
+--Decede!... Il est decede, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait
+cela de cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement,
+inintelligence de petit etre incomplet. Et, voyant qu'elle ne
+comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton:
+
+--_Marw eo!..._
+
+--_Marw eo!..._ (Il est mort...)
+
+Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
+pauvre echo fele redirait une phrase indifferente.
+
+C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait
+trembler seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air
+de la toucher. D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu
+emoussee, a force d'age, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur
+ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour
+le moment dans sa tete, et voila qu'elle confondait cette mort avec
+d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un
+instant pour bien entendre que celui-ci etait son dernier, si cheri,
+celui a qui se rapportaient toutes ses prieres, toute sa vie, toute son
+attente, toutes ses pensees, deja obscurcies par l'approche sombre de
+_l'enfance..._
+
+Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant
+se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca
+qu'on annoncait a une grand'mere la mort de son petit-fils?... Elle
+restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
+chale brun avec ses pauvres vieilles mains gercees de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce
+trajet qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le
+gite de chaume ou elle avait hate de s'enfermer - comme les betes
+blessees qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi
+qu'elle s'efforcait
+de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, epouvantee
+surtout d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
+le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le
+corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre
+machine deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour
+la derniere fois, sans s'inquieter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de
+temps a autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans
+la tete un grand choc douloureux. Et elle se depechait de se terrer
+chez elle, de peur de tomber et d'etre rapportee...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+La vieille Yvonne qui est soule!
+
+Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres. C'etait
+justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup
+de maisons le long de la route. Tout de meme elle avait eu la force de
+se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son baton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soule!
+
+Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe etait tout de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le
+fond, - et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de
+desespoir senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant
+plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui
+l'etouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur. Sa
+coiffe lui etait descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa
+pauvre belle coiffe autrefois si menagee. Sa derniere robe des
+dimanches etait toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc
+jaune, sortait de son serre-tete, completant un desordre de pauvresse...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+decoiffee, laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une
+grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
+presque pas pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes
+dans leurs yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a
+genoux pour prier.
+
+Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui
+la-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminee, le grillon qui
+porte bonheur leur faisait tout de meme sa grele musique. Et la lueur
+jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la
+mer avait tous pris, qui etaient maintenant une famille eteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous;
+j'apporterai mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous
+soignerai, vous ne serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui
+qui etait reparti pour la grande peche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement
+les _chasseurs_ devaient bientot partir. Le pleurerait-il
+seulement?... Peut-etre que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu
+de ses propres larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot
+s'indignant contre ce garcon dur, tantot s'attendrissant a son
+souvenir, a cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui
+etait comme un rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout
+rempli de lui...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son
+frere finit par arriver a bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; -
+c'etait apres une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
+moment ou il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis
+de sommeil, il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune
+de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, etourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien.
+Tres renferme, par fierte, pour tout ce qui concernait son coeur, il
+cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les
+matelots font, sans rien dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer
+pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit.
+
+Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et ils se disait:
+
+--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a
+dire: "Gaos! - allons debout, la _releve!_" il entendit sur sa poitrine
+un leger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+realite de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et
+deja ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
+dressant vite, dans son reveil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son
+poste de peche...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus
+etonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
+impressions de profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme
+aucun age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis
+l'origine des siecles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne
+vit rien, - rien que l'eternite des choses qui _sont_ et qui ne peuvent
+se dispenser _d'etre._
+
+Il ne faisait meme pas absolument nuit. C'etait eclaire faiblement,
+par un reste de lumiere, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait
+comme par habitude, rendant une plainte sans but. C'etais gris, d'un
+gris trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos
+mysterieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes
+qui n'ont pas de nom.
+
+Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans
+l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand
+voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient
+une sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un
+dessin mou, comme trace par une main distraite; combinaison de hasard,
+non destinee a etre vue, et fugitive, prete a mourir. - Et cela seul,
+dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eut dit
+que la pensee melancolique, insaisissable, de tout ce neant, etait
+inscrite la; - et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a
+l'obscurite du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
+unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
+bras qui se tendent. Et a present qu'il avait commence a voir la cette
+apparence, il lui semblait que ce fut une vraie ombre humaine,
+agrandie, rendue gigantesque a force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles
+et les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de
+ce ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort,
+comme une derniere manifestation de lui.
+
+Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants...
+Mais
+les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop precis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois
+dans les reves, et dont on ne retient au reveil que d'enigmatiques
+fragments n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame;
+beaucoup mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
+avait ete long a percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
+entrait a present jusqu'a pleins bords. Il revoyait la figure douce de
+Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque
+chose comme un voile tombait tout a coup entre ses paupieres, malgre
+lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'etait, n'ayant
+jamais pleure dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commencaient a
+couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire,
+et les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient
+d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme
+et si fier.
+
+... Dans son idee a lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer a ces prieres qu'on
+dit en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance
+des ames.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une
+maniere breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui
+pourtant n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague
+frayeur des cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les
+images qui protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre
+benite qui entoure les eglises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si
+cela aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste
+la-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin
+plus desespere, plus sombre.
+
+Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eut ete seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine
+deux heures; et en meme temps il paraissait s'etendre, devenir plus
+demesure, se creuser d'une maniere plus effrayante. Avec ette espece
+d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
+eveille concevait mieux l'immensite des lointains; alors les limites de
+l'espace visible etaient encore reculees et fuyaient toujours.
+
+C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que
+cela vint par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a
+flamme blanche eussent ete montees peu a peu, derriere les informes
+nuees grises; - montees discretement, avec des precautions
+mysterieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se
+trainait san force, avant de faire aud-dessus des eaux sa promenade
+lente et froide commencee des l'extreme matin...
+
+Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout
+restait bleme et triste. Et, a bord de la _Marie,_ un homme pleurait,
+le grand Yann...
+
+Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du
+dehors, c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros
+obscur, sur ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait completement repris par le travail de la peche, par le train
+monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a
+suffire.
+
+Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau
+changement a vue. Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du
+matin etait termine, et maintenant les lointains paraissaient au
+contraire se retrecir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru
+voir tout a l'heure la mer si demesuree? L'horizon etait a present
+tout pres, et il semblait meme qu'on manquat d'espace. Le vide se
+remplissait de voiles tenus qui flottaient, les uns plus vagues que des
+buees, d'autres aux contours presque visibles et comme franges. Ils
+tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines
+blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en meme
+temps, aussi l'emprisonnement la-dessous se faisait tres vite, et cela
+oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'etait la premiere brume d'aout qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la _Marie,_ on
+ne distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la
+lumiere et ou la mature du navire semblait meme se perdre.
+
+--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la
+seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison
+d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidite leur peau brunie. Ceux qui se regardaient
+d'un bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes;
+par contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous
+cette lumiere fade et blanchatre. On prenait garde de respirer la
+bouche ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les
+poitrines.
+
+En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait
+plus, tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a
+bord des gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet;
+apres, ils se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre
+le bois du pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines
+ecailles argentees qu'ils jetaient en se debattant. Le marin qui leur
+fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa precipitation,
+s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se melait a la saumure.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume
+epaisse, sans rien voir. La peche continuait d'etre bonne et, avec
+tant d'activite, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, a
+intervalles reguliers, l'un
+d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un bruit pareil
+au beuglement d'une bete sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain repondait a leur appel. Alors on veillait
+davantage. Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient
+vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la
+presence etait pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui;
+il devenait une occupation, une societe et, par envie de le voir, les
+yeux s'efforcaient a percer les impalpables mousselines blanches qui
+restaient tendues partout dans l'air.
+
+Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout etait impregne d'eau; tout
+etait ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus
+penetrant; le soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il
+y avait deja de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise
+etait sinistre et glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la _Marie_ ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande. Mais toutes
+les _lignes_ du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le
+lit de la mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le
+bien-etre du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans
+la cabine en chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour
+dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines,
+causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
+heures et des heures a son meme poste invariable, les bras seuls
+occupes au travail incessant de la peche. Ils n'etaient separes les
+uns des autres que de deux ou trois metres, et ils finissaient par ne
+plus se voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormaient l'esprit.
+Tout en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a
+demi-voix, de peur d'eloigner les poissons. Les pensees se faisaient
+plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en
+duree afin d'arriver a remplir le temps sans y laisser des vides, des
+intervalles de non-etre. On n'avait plus du tout l'idee aux femmes,
+parce qu'il faisait deja froid; mais on revait a des choses
+incoherentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de
+ces reves etait aussi peu serree qu'un brouillard...
+
+Ce brumeaux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee,
+d'une maniere triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement
+c'etait toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles,
+comme si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte,
+prompt a la manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a
+pas de soucis; du reste, communicatif a ses heures seulement - qui
+etaient rares - et portant toujours la tete aussi haut avec son air a
+la fois indifferent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de
+faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant
+quelque bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois,
+de rire aux choses droles que les autres disaient.
+
+En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
+Sylvestre lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres
+petites idees d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a
+present sans personne
+au monde... Peut-etre bien surtout, le deuil de ce frere durait-il
+encore dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue,
+ou se passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla etrange et non connu d'eux. Ils se regarderent les
+uns les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parle?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait
+bien eu l'air de sortir du vide exterieur.
+
+Alors, celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee
+depuis la veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son
+souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si,
+au contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de
+cornemuse, une grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille,
+s'etait dressee menacante, tres haut tout pres d'eux: des mats, des
+vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'etait fait en l'air,
+partout a la fois et d'un meme coup, comme ces fantasmagories pour
+effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees sur des voiles
+tendus. Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher, penches
+sur le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un reveil
+de surprise et d'epouvante...
+
+Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes -
+tout ce qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les
+pointerent en dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs
+qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effares, allongeaient vers
+eux d'enormes batons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus
+de leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent
+aussitot sans aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait
+tout a fait amorti; il avait ete si faible meme, que vraiment il
+semblait que cet autre navire n'eut pas de masse et qu'il fut une chose
+molle, presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohe! de la _Marie._
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'etait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoer, aussi de
+Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la,
+tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait
+Kerjegou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de
+Plounerin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? Demandait Larvoer de la _Reine-Berthe._
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, _mauvaise
+poison_ de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est different; _ca nous est defendu de faire du bruit._
+ (Il avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere
+noir; avec un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete
+a ceux de la _Marie_ et leur donna a penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette
+plaisanterie:
+
+--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a
+crevee.
+
+Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et
+tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou
+quelque courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que
+l'autre, separer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyes en
+babord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois,
+comme eussent fait des assieges avec des piques, ils parlerent des
+choses du pays, des dernieres lettres recues par les "chasseurs", des
+vieux parents et des femmes.
+
+--Moi, disait Kerjegou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a
+l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de
+la belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec
+certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe
+et de lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un
+petit homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle
+part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
+Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants.
+
+--Moi, disait encore Larvoer, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marque la
+mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui
+faisait son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine;
+un bien grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournerent vers Yann pour
+savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait
+sur la derniere lettre que mon pere m'a envoyee.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son
+chagrin, et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale,
+pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de
+M. Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la
+vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present,
+en journee chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais
+toujours eu dans l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une
+courageuse, malgre ses airs de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et
+une couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore.
+
+Par cette appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de
+la _Reine-Berthe_ qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir.
+Depuis un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car
+leur navire etait moins pres, et, tout a coup, ceux de la _Marie_ ne
+trouverent plus rien a pousser, plus rien au bout de leurs longs
+morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mats ou vergues,
+s'agiterent en cherchant dans le vide, puis retomberent les uns apres
+les atures lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On
+rentra donc ces defenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replongee dans la
+brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une piece, comme
+s'efface l'image d'un transparent derriere lequel la lampe a ete
+soufflee. Ils essayerent de la heler, mais rien ne repondit a leurs
+cris, - qu'une espece de clameur moqueuse a plusiers voix, terminee en
+un gemissement qui les fit se regarder avec surprise...
+
+Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
+comme ceux du _Samuel_Azenide_ avaient rencontre dans un fiord une
+epave non douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa
+quille), on ne l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous
+ses marins furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la _Marie_
+avaient bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait
+eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au
+contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait
+emporte plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le
+sourire de Larvoer et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
+beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin
+au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se demanderent
+craintivement si, ce matin-la, ils n'avaient point cause avec des
+trepasses.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers
+brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis troism ois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a
+Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille
+dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoye la tout ce qu'on
+lui avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit
+_a la mode des villes_ et ses belles jupes de differentes couleurs.
+Elle avait fait elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple
+et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline
+epaisse ornee seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin
+par aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un
+respect de
+demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient comme
+autrefois, la main a leur chapeau.
+
+Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
+long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
+ Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer -
+comme d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage -
+et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle
+tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au
+fond duquel etait Yann...
+
+Cette meme route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a
+ce hameau de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises,
+croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des
+rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce
+Pors-Even, bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa
+vie, elle y etait allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur
+tout son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
+porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase,
+entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette region de
+Ploubazlanec; elle etait presque heureuse que le sort l'eut rejetee la:
+en aucun autre lieu du pays elle n'eut pu se faire a vivre.
+
+A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur
+la mer bretonne. Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
+nuage nulle part.
+
+Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble
+pour la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes. Ca
+et la, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
+pierres, comme un panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait
+un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau a toit
+de paille dessinait au-dessus de la lande une petite decoupure bossue.
+Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne etendaient
+leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplicies,
+et, dans le lointain, la Manche se detachait en clair, en grand miroir
+jaune sur un ciel qui etait deja tenebreux vers l'horizon. Et dans ce
+pays, meme ce calme, meme ces beau temps, etaient melancoliques; il
+restait, malgre tout, une inquietude planant sur les choses; une
+anxiete venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et
+dont l'eternelle menace n'etait qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salee des greves, et
+l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre
+les epines maigres. Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au
+logis, volontiers elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a
+la maniere de ces belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs
+d'ete, dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules,
+amoindris par son amour! Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann
+comme une sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage,
+qu'elle n'aurait jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele
+en esprit, sans plus confier cela a personne. Pour le moment, elle
+aimait a le savoir en Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans
+ses cloitres profonds et il ne pouvait se donner a aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle
+comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus
+dedaignee, - car il n'etait pas un garcon comme les autres. - Et puis
+cette mort du petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait
+decidement. A son arrivee, il ne pourrait manquer de venir sous leur
+toit pour voir la grand'mere de son ami: et elle avait decide qu'elle
+serait la pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fut manquer
+de dignite; sans paraitre se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
+a quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait meme
+avec affection comme a un frere de Sylvestre, en tachant d'avoir l'air
+naturel. Et qui sait? il ne serait peut-etre pas impossible de prendre
+aupres de lui une place de soeur, a present qu'elle allait etre si
+seule au monde; de se reposer sur son amitie; de la lui demander comme
+un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut plus a aucune
+arriere-pensee de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entete
+dans ses idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien
+compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette
+chaumiere presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la
+grand'mere Moan, n'etant plus assez forte pour aller en journee aux
+lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
+mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
+s'arranger pour vivre sans demander rien a personne...
+
+La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant
+d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la
+chaumiere se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
+la partie de terrain qui s'incline vers la greve. Elle etait presque
+cachee sous son epais toit de paille brune, tout gondole, qui
+ressemblait au dos de quelque enorme bete morte effondree sous ses
+poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des
+rochers, avec des mousses et du cochlearia formant de petites touffes
+vertes. On montait les trois marches gondolees du seuil, et on ouvrait
+le loquet interieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire
+qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi
+la lucarne, percee comme dans l'epaisseur d'un rempart, et donnant sur
+la mer d'ou venait une derniere clarte jaune pale. Dans la grande
+cheminee flambaient des brindilles odorantes de pin et de hetre, que la
+vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
+elle-meme etait la assise, surveillant leur petit souper; dans son
+interieur, elle portait un serre-tete seulement, pour menager ses
+coiffes; son profil, encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de
+son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris
+une couleur passee, tournee au bleuatre, et qui etaient troubles,
+incertains, egares de vieillesse. Elle disait toutes les fois la meme
+chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee.
+Il est la meme heure que les autre jours.
+
+--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard
+que de coutume.
+
+Elle soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre
+usee, mais encore epaisse comme le tronc d'un chene. Et le grillon ne
+manquait jamais de leur recommencer sa petite pusique a son d'argent.
+
+Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries
+grossierement sculptees et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient acces dans des etageres ou plusiers generations
+pecheurs avaient ete concues, avaient dormi, et ou les meres vieillies
+etaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de menage tres
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume;
+aussi de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers
+fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans
+une hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochee au granit du mur. Sa grand'mere y avait attache sa medaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
+aussi achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires
+et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts.
+C'etait la son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa
+memoire, dans son pays breton...
+
+Les soirs d'ete, elle ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand
+le temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de
+pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le
+chemin un peu aud-dessus de leur tete.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et
+Gaud, dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite,
+ayant beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des
+Islandais et fille sage, resolue, dans un trouble trop grand...
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait
+d'arriver, elle se sentit prise d'une espece de fievre. Tout son calme
+d'attente l'avait abondonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans
+savoir pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et,
+dans le chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui
+venait a l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir. Il etait deja tout
+pres, se dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux boucles sous son bonnet de pecheur. Elle se trouvait prise si
+au depourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de
+chanceler, et qu'il s'en apercut; elle en serait morte de honte a
+present... Et puis elle se croyait mal coiffee, avec un air fatigue
+pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eut donne je ne sais quoi
+pour etre cachee dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou
+de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme
+pour essayer de changer de route. Mais c'etait trop tard: ils se
+croiserent dans l'etroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de
+cote comme un cheval ombrageaux qui se derobe, en la regardant d'une
+maniere furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant
+malgre elle-meme une priere et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque
+grande flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa
+figure etait devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
+tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il etait passe. Elle continua sa route, encore
+tremblante, mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang
+reprendre son cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete
+entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit
+enfant, toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete
+comme un maigre echeveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrives ce
+matin de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une
+visite pendant que j'etais dehors. Pauvre garcon, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
+ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi,
+cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire
+tant de choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute
+plus; c'etait fini...
+
+Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le
+monde plus vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait
+tres lentement tomber. Les journees grises passerent apres les
+journees grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes
+vivaient bien abandonnees.
+
+Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner. Sa pauvre tete
+s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, a propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours
+clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir. Avoir
+toujours ete bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute un
+science de mots grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame
+et quel mystere moqueur!
+
+Elle commancait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a
+entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui
+revenaient en tete, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets tres
+vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, repetes par des
+matelots. Il lui arrivait d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou
+bien, en balancant la tete et battant la mesure avec son pied, elle
+prenait:
+
+ Mon mari vient de partir;
+Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laisse sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+ J'en gagne!
+ J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement
+pour s'eteindre. Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps
+caduque, en laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts.
+
+Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre
+d'epreuve sur lequel Gaud n'avait pas compte.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends,
+j'en ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des
+filles et des garcons qu'a cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees,
+avec un geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journee elle le pleura.
+
+Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
+menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de
+Paimpol.
+
+La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les
+pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son
+tablier. Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir
+des conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc? Dans mon temps
+a moi, j'en ai pourtant connu de ton age qui savaient causer. Me
+semble que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si
+tu voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises
+en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en
+chemin, parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a
+elle-meme comme, du reste, tout au monde a present, puis s'arretait au
+milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beaute allait se consumer, solitaire et
+sterile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle
+y melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces
+choses etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou
+tout etait dechaine et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait
+avec plus d'angoisse a lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins
+ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires, qui
+avaient peri au large pendant de semblables nuits, et dont les ames
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protegee contre la visite de
+ces morts par la presence de cette si vieille femme qui etait deja
+presque des leurs...
+
+Tou a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du
+coin de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe
+sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix
+chantait:
+
+ Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laisse sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+
+
+Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
+on l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs. Dans
+le vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux
+memes endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement
+triste; elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de
+roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant
+dans l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les
+unes des autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause
+d'une certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des
+especes de soirees joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la
+cote; il y avait toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue
+par la pluie noire, d'ou partaient des chants lourds. Au dedans, des
+tables alignees pour les buveurs; des marins se sechant a des flambees
+fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
+courtisant des filles, tous allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour
+s'etourdir. Et, pres d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
+aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de
+la porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des
+terres, vers Pors-Even. Ils passaient tres tard, echappes des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ondees, Gaud tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres
+vite noyes dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant a
+demeler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle
+s'imaginait l'avoir reconnue.
+
+N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener
+une vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et,
+malgre tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans
+coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee.
+
+D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de
+plaisir, un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a
+depenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les
+capitaines donnent sur les grandes parts de peche, payables seulement
+en hiver).
+
+On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et
+lui s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille
+brune, sa maitresse du precedent automne. Ensemble ils s'etaient
+promenes, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes
+remplies du chant des alouettes, tout embaumees par les raisins murs,
+les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble
+ils avaient chante et danse des rondes a ces veillees de vendange ou
+l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et legere, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la _Marie_ ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve,
+dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la
+montre, et s'etait negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux
+jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs
+mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fete, et souvent ivre apres minuit, sur la fin des
+bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que
+les filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exgerant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui
+aussi du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande. Comme par
+une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une
+des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des
+moustaches a present, une carrure d'homme et la replique hardie. Un
+air de cantiniere, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en
+elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand meme parce
+qu'elle est Bretonne. Dans sa tete, les noms de tous les marins du
+pays tiennent comme sur un registre; elle connait les bons, les
+mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe,vint
+travaille la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la
+mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
+entrees brusques, comme lances par une lame de houle. La salle est
+basse et profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores
+ou se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle,
+une Vierge en faience est posee sur une console, entre des bouquets
+artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, -
+depuis les temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des
+corsaires, jusqu'a ces Islandais de nos jours tres peu differents de
+leurs ancetres. Et bien des existences d'hommes ont ete jouees,
+engagees la, entre deux ivresses, sur ces tables de chene.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation
+sur les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre
+madame Tressoleur et deux _retraites_ assis a boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait
+paree, cette _Leopoldine,_ a faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! -
+Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de
+l'ancienne _Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq
+_jeunes personnes,_ qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette
+table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous
+jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; -
+et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La _Leopoldine!_... Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud,
+comme si on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable.
+
+Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la
+lumiere de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
+triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
+par eux-memes, presque un sens. Et ce _Leopoldine,_ mot nouveau,
+inusite, la poursuivait avec une persistance qui n'etait pas naturelle,
+devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'etait attendue a
+voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait visitee jadis,
+qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protege pendant de longues
+annees les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
+_Leopoldine,_ augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres
+desertees, sur les femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un
+nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+pecheurs?... Tout cela pour elle etait indifferent, semblable,
+egalement sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre
+eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque meme il oubliait le
+pauvre petit Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
+etait fait pour toujours de ce seul reve, de ce seul desir de sa vie;
+elle devait se detacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait
+a son existence, meme de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un
+charme si douloureux a cause de lui; chasser absolument ces pensees,
+tout balayer; se dire que c'etait fini, fini a jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
+avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir. Et
+alors, apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi
+faire?...
+
+Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit
+avaient recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit
+tranquille et leger de grelot de poupee. Et ses larmes aussi se mirent
+a couler, larmes d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres
+avec un petit gout amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
+comme ces pluies d'ete qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a
+coup, pressees et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant
+plus, se sentant brisee, prise de vertige devant le vide de sa vie,
+elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se
+coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant:
+il devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes
+les choses de cette chaumiere. - Cependant, comme elle etait tres
+jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et
+s'endormir.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux
+premiers jours de fevrier, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du
+dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a
+sa mere, suivant la coutume de famille. L'annee avait ete bonne, et il
+s'en retournait content.
+
+Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
+vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins
+ameutes qui riaient... La grand'mere Moan!... La bonne grand'mere que
+Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de
+ces vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les
+menacait de son baton, tres en colere et en desespoir:
+
+--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas
+ose, bien sur, mes vilains droles!...
+
+Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battres; so
+coiffe etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle etait grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques
+pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi,
+avec sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
+la veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce
+groupe. Effrayee, elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait,
+ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant
+leur chat qu'on avait tue.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses
+tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs
+joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
+pres; mais sans haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans
+une commune pensee de pitie et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce
+pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
+diable; mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de
+pres, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et caline. Ils
+l'avaient tue avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre
+vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout emue,
+toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce
+monde on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!...
+
+Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides;
+et ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des
+paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'etait
+possible, que des enfants fussent si mechants! Faire une chose
+pareille a une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient
+presque, a lui aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les
+jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien a jouer avec les
+betes, n'ont guere de sensiblerie pour elles; mais son coeur se
+fendait, a marcher la derriere cette grand'mere en enfance, emportant
+son pauvre chat par la queue. Il pensait a Sylvestre, qui l'avait tant
+aimee; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait predit
+qu'elle finirait ainsi, en derision et en misere.
+
+Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas;
+sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas
+riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce
+matin quand je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en
+ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par
+cette petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles
+phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+pres de l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan. - Pour
+jolie, elle l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort
+bien, mais il lui parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa
+pauvrete et son deuil. Son air etait devenu plus serieux, ses yeux
+gris de lin avaient l'expression plus reservee et semblaient malgre
+cela vous penetrer plus avant, jusqu'au fond de l'ame. Sa taille aussi
+avait acheve de se former. Vingt-trois ans bientot; elle etait dans
+tout son epanouissement de beaute.
+
+Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe
+noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
+ne savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache
+en elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
+reproche; peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui
+des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
+et le haut de ses bras... Mais non, cela residait plutot dans sa voix
+tranquille et dans son regard.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi
+passer en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui
+souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa
+droite, troublee et toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete
+haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en
+route; d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire,
+elle commencait a les observer alternativement l'un et l'autre, du coin
+de son oeil qui etait redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre
+conge; elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu
+de lui, marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose,
+marcher ainsi bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait,
+au lieu d'arriver si vite a leur logis vide et sombre ou tout allait
+s'evanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mere entra sans se
+retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi...
+
+Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord
+le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete. Bien pauvre, en
+effet, malgre son air range et honnete, le logis de ces deux
+abandonnees qui s'etaient reunies. Peut-etre, au moins, eprouverait-il
+pour elle un peu de bonne pitie, en la voyant redescendue a cette meme
+misere, a ce granit fruste et a ce chaume. Il n'y avait plus de la
+richesse passee, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et
+involontairement les yeux de Yann revenaient la...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait
+semblant de ne pas prendre garde a lui. Donc ils restaient debout
+devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme
+pour quelque interrogation supreme.
+
+Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence
+semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours
+plus profondement, comme dans l'attente solenelle de quelque chose
+d'inoui qui tardait a venir.
+
+. . . . . . . . . . . .
+--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande decision, brusque
+comme etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre
+formulee...
+
+--Si vous voulez toujours... La peche s'est bien vendue cette annee,
+et j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant
+du bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
+vouliez toujours...
+
+... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas... Qui donc
+pouvait l'empecher de prononcer ce oui? Il s'etonnait, il avait peur,
+et elle s'en apercevait bien. Appuyee des deux mains a la table,
+devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans
+voix, ressemblait a une mourante tres jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait
+levee pour venir a eux. Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il
+faut l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure...
+Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il
+avait du coeur. Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle
+n'avait jamais cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre
+son refus sauvage, malgre tout. Il l'avait dedaignee longtemps, il
+l'acceptait aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait
+son idee a lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait
+plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout a lui en demander
+compte, non plus qu'a lui reprocher son chagrin de deux annees... Tout
+cela, d'ailleurs, etait si oublie, tout cela venait d'etre emporte si
+loin, en une seconde, par le tourbillon delicieux qui passait sur sa
+vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une
+grosse pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan. Et
+moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre
+devenue si vieille, pour avoir vu ca avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
+ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole
+qui fut assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune
+qui leur semblat digne de rompre leur delicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la
+par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...
+De mont emps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait
+promis...
+
+Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect
+inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla
+que c'etait le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance
+que la mer avait doree. Dans les pierres du mur, le grillon leur
+chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
+milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'etre subitement
+vivifie et rajeuni dans la chaumiere morte. Le silence s'etait rempli
+de musique inouies; meme le crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la
+lucarne, etait devenu comme une belle lueur enchantee...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tete. L'Islande, la _Leopoldine,_ - c'est vrai, elle
+avait deja oublie ces epouvante dressees sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet ete d'attente
+craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, a petits coups
+rapides, devenu for presse lui aussi, comptait en lui-meme tres vite,
+pour voir si, en se
+
+depechant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce depart:
+tant de jours pour reunir les papiers, tant de jours pour publier les
+bans a l'eglise; oui, cela ne menerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois
+pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une
+grande semaine a rester ensemble apres.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec
+autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant
+mesurees et precieuses...
+
+
+
+
+
+Quatrieme partie.
+
+
+
+
+I
+
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'etait a la
+porte de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le
+ciel immense, ou passaient lentement des brumes errantes. Et pour
+fleurs, des algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve,
+avaient entrainees dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des
+courants de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent
+des humidites glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se
+deposaient sur leurs epaules.
+
+Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la. Et ce banc, qui
+avait plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja
+vu
+bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des
+jeunes, et il etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard,
+changes en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la
+meme place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
+et se chauffer a leur dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour
+les regarder. Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient
+ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
+aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma
+Doue, ma Doue,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca
+a-t-il du bon sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un
+pres de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger
+murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous,
+au pied des falaises. C'etait une musique tres harmonieuse, la voix
+fraiche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites
+douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi
+leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils
+etaient adosses: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa
+forme svelte en robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de
+son ami. Aus-dessus d'eux, le dome bossu der leur toit de paille et,
+derriere tout cela, les infinis crepusculaires, le vide incolore des
+eaux et du ciel...
+
+Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et
+la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne
+genait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommencaient
+a se parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence;
+ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
+puisqu'elle devait si peu durer.
+
+Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui,
+par testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y
+faisaient aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle
+avait faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere
+rencontre; il lui disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes
+ou celle etait allee.
+
+Elle l'ecoutait avec une extreme surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il
+etait capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres
+petits details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a
+deviner, a comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce
+temps-
+la!... Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en faisait
+l'aveu naif a present!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussee, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont
+il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un
+commencement de sourire incomprehensible.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour
+acheter la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
+il y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la
+circonstance, sans qu'on eut besoin de rien acheter. Mais Yann avait
+voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue:
+avoir une robe donnee par lui, payee avec l'argent de son travail et de
+sa peche, il lui semblait que cela la fit deja un peu son epouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on
+deployait devant eux. Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands
+et, lui qui autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune
+des boutiques de Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la
+forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de
+velours pour la rendre plus belle.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude
+de leur falaise ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard
+sur un buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurite, il leur sembla
+distinguer sur ce buisson de legeres petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approcherent pour
+s'en assurer.
+
+Il etait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le toucherent,
+verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui
+etaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une
+premiere impression hative de printemps; du meme coup, ils
+s'apercurent que les jours avaient allonge; qu'il y avait quelque chose
+de plus tiede dans l'air, de plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson etait en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil. Sans doute, il avait
+fleuri la expres pour eux, pour leur fete d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
+le grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva
+soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre
+la nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets
+de la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a
+cette cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et
+ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
+venait un petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini...
+
+Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre
+pas pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne,
+jusqu'a l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du
+temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque
+sombre. Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves,
+plus inquiets dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
+elle et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure.
+
+
+C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a
+present: cela augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une
+maree, qui monte, jusqu'a tout remplir. Il n'avait jamais connu cette
+maniere d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant
+pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par
+convenance. Il eut aime se coucher par terre a ses pieds, et rester
+la, le front appuye sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de
+frere qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas
+l'embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui etait en
+elle, qui etait son ame, qui se manifestait a lui dans le son pur et
+tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau
+regard limpide...
+
+Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et
+plus desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot
+d'une maniere aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser
+pour cela d'etre _elle-meme!..._ Cette idee le faisait frissonner
+jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que
+serait une pareille ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par
+respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce delicieux
+sacrilege...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la
+cheminee, et leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux. La flamme
+qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond
+noir leurs ombres agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie.
+Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un
+demi-sourire, cherchant a se derober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce
+mystere qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il
+se voyait pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun
+faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.
+
+Il essaya de repondre oui. De mechants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit
+bien que se devait etre autre chose.
+
+--C'etait ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en
+faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple
+pecheur. Mais enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout.
+
+--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches?
+Vous aviez peur d'etre refuse?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en
+fut amusee. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
+entendit dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui
+venir, et son expression changeait a mesure:
+
+--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine.
+
+Et lui detourna la tete, en riant tout a fait.
+
+Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait
+pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
+jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme
+Sylvestre disait jadis), et c'etait tout. Mais voila aussi, on l'avait
+tourmente avec cette Gaud! Tout le monde s'y etait mis, ses parents,
+Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme. Alors il
+avait commence a dire non, obstinement non, tout en gardant au fond de
+son coeur l'idee qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
+finirait certainement par etre oui.
+
+Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnee pendant deux ans, et desire mourir...
+
+Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion
+d'etre decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a
+leur tour interrogeaient profondement: lui pardonnerait-elle au moins?
+ Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de
+peine, lui pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous,
+avec mes parents, c'est la meme chose. Des fois, quand je fais ma tete
+dure, je reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans
+parler a personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
+finis toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si
+j'etais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ca faisait
+mon affaire, a moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus dure
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller a cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa
+souffrance d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a
+present que c'etait fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce
+temps d'epreuve.
+
+Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere
+inattendue, il est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre
+leurs deux ames. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes
+s'etant rapprochees, ils resterent la longtemps, leurs joues appuyees
+l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien
+se dire. Et en ce moment, leur
+etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne s'etant reveillee,
+ils demeurerent devant elle comme ils etaient, sans aucun trouble.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'etait six jours avant le depart pour l'Islande. Leur cortege de
+noces s'en revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent
+furieux, sous un ciel charge et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme
+des rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve.
+Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de
+dominer la vie, d'etre au-dessus de tout. Ils semblaient meme etre
+respectes par le vent, tandis que, derriere eux, ce cortege etait un
+joyeux desordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
+tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres,
+deja grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
+leurs noces et leurs premieres annees. Grand'mere Yvonne etait la et
+suivait aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
+oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait
+une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et
+toujours son petit chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause
+de Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les
+jupes relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la
+coutume, des bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de
+fete. Yann avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large,
+mais il etait de ceux a qui tout va bien. Quant a Gaud, il y avait de
+la demoiselle encore dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres
+etaient piquees en haut de son corsage - tres ajuste, comme autrefois
+sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le
+bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele
+que les cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde;
+aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes. Ils saluaient les maries
+au passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une
+demoiselle, avec sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle
+etait admiree.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux
+des bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de
+leurs fous, de leurs idiots a bequilles. Cette gent etait echelonnee
+sur le parcours, avec des musiques, des accordeons, des vielles; ils
+tendaient leurs mains, leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
+aumones que Yann leur lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec
+son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui etaient
+tres vieux, qui avaient des cheveux gris sur des tetes vides n'ayant
+jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils etaient de
+la meme couleur que la terre d'ou ils semblaient n'etre
+qu'incompletement sortis, et ou ils allaient rentrer bientot sans avoir
+eu de pensees; leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de leurs
+existences avortees et inutiles. Ils regardaient passer, sans
+comprendre, cette fete de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison
+des Gaos. C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
+maries du pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est
+comme au bout du monde breton.
+
+Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de
+roches basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer.
+Pour y descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de
+granit. Et le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap
+isole, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se
+perdant tout a fait dans le bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups.
+ On voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+deployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula
+le premier devant les embruns. En arriere, son cortege restait
+echelonne sur les roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu
+la pour presenter sa femme a la mer; mais celle-ci faisait mauvais
+visage a la mariee nouvelle.
+
+En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris
+et cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis
+le matin. Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires,
+pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis
+de Gaud, qui etait bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq
+personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos
+le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_qui etaient de la _Leopoldine_ a present; quatre filles
+d'honneur tres jolies, leurs nattes de cheveux disposees en rond
+au-dessus des oreilles, comme autrefois les imperatrices de Byzance, et
+leur coiffe blanche a la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
+marine; quatre garcons d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de
+beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de
+peine, louees a Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee
+encombree de poeles et de marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus
+riche, c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille
+sage et courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait
+la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir les deux epoux si
+assortis.
+
+Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee
+comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus
+jeune de neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des
+cousines, et ca en avait fait, tout ca, des Gaos, malgres les disparus
+d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en
+avons fait encore quatorze a nous deux.
+
+Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete
+blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos;
+mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'epave les avaient mis vraiment bien a leur aise.
+
+En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au
+_service_ (Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot
+dans la marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de
+Bresil, faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de
+_l'Iphigenie,_ on faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la
+brune; et la manche en cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait
+crevee. Alors, au lieu d'avertir, on s'etait mis a boire a meme
+jusqu'a plus soif; ca avait dure deux heures, cette fete; a la fin ca
+coulait plein la batterie; tout le monde etait soul!
+
+Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant
+avec une pointe de malice.
+
+--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
+que la, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
+pluie, faisaient rage dans une epaisse nuit. Malgre les precautions
+prises, quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque
+amarree dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en
+bas ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
+c'etaient les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et
+des petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par
+le cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets,
+plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes.
+
+On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures
+droles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque,
+avaient roule le monde.
+
+--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont la,
+en montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait
+frequentees, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous
+avions _consomme_ la dedans, a trois que nous etions... Des vilaines
+femmes, _ma Doue,_ mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui,
+lui aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les
+avait connues, ces Chinoises.
+
+--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici,
+il contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise
+tres surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a
+faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme
+cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait
+retrousses par le coin avec ces doigts.) Et voila les deux Chinois,
+les deux... enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui
+ferment la grille a clef, nous dedans! Comme de juste, on te les
+empoigne par la queue pour les mettre en danse la tete contre les murs.
+ - Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
+douzaine qui se relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec
+des airs de se mefier tout de meme. - Moi, j'avais justement mon
+paquet de cannes a sucre, achetees pour mes provisions de route; et
+c'est solide, ca ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
+cogner sur les magots, si ca nous a ete utile...
+
+Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres
+tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la
+fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal
+d'armes sur la _Zenobie,_ a Aden, un jour, je vois les marchands de
+plumes d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas):
+"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands."
+D'un _paravirer_ je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon
+marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour
+me faire cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta
+pacotille." Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je
+n'avais pas ete si bete! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce
+temps j'etais jeune homme... Alors, a Toulon, une connaissance a moi
+qui travaillait dans les modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette
+modiste pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps
+en temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur
+ses fondements de pierre.
+
+--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous
+amuser, dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant
+a Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous
+deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu
+de la gaite des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
+sens, ne buvait pas du tout ce soir-la. Et il rougissait a present, ce
+grand garcon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
+plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a
+Sylvestre... D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a
+cause du pere de Gaud et a cause de lui.
+
+On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons. Mais
+avant, il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille;
+dans les fetes de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion,
+et quand on vit le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il
+se fit du silence partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere.
+
+Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine:
+
+--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._
+
+Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux
+tablees joyeuses des petits. Tous ceux qui etaient dans cette maison
+repetaient en esprit les memes mots eternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de
+la _Zelie_...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers
+la grand'mere Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en recita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--..._Sed libera nos a malo, Amen._
+
+Les chansons commencerent apres. Des chansons apprises _au service,_
+sur le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+ Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
+ Mais chez nous les braves
+ Narguent le destin,
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere
+tout a fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait
+repris par d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat
+trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus
+bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete,
+prise peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus
+delicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
+d'un certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de
+precautions, caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas
+remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors
+ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord
+de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des
+signes aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en
+vue s'etaient rassemblees autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a
+Pors-Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
+autres faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais:
+Francois) et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant
+absolument aller sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a
+des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat
+pas, a cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
+pu lui chercher une affaire pour cette epave non declaree.
+
+--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles;
+si on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin
+superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de
+raisin que dans toutes les caves des debitants de Paimpol.
+
+Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage? Il etait fort, haut
+en couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel. Il
+fut neanmoins trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent.
+
+Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et
+les garcons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit
+tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes
+d'inquietude a cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la
+fois, a plein gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette
+musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de
+noces.
+
+Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement,
+fit signe a sa femme de venir lui parler.
+
+C'etait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'etre levee... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
+aller tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraina. Ils se sauverent furtivement.
+
+Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentee. Ils se mirent a courir, en se tenant par
+la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir
+les lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit. Ils
+couraient tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant,
+contre les rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant
+la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de
+trainer sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
+ruisselait par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et
+continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant
+l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot
+vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu etre maries,
+et heureux comme ce soir.
+
+Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son
+lit en armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent
+avec respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de
+lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils
+virent que sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes;
+elle etait endormie ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha
+d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les
+levres par ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir
+de leurs fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait
+froidie par le vent, tout a fait glacee.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid.
+Ah! si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle
+aurait eue a arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la
+terre nue... Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit
+brut, a cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec
+elle; alors, par sa presence, tout etait change, transfigure, et elle
+ne voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait
+plus les siennes. Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un
+a l'autre, ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
+finissait plus. Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et
+ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre.
+Ils semblaient etre sans force pour rompre leur etreinte, et ne
+connaitre rien de plus, ne desirer rien au dela de ce long baiser.
+
+Elle se degagea enfin, troublee tout a coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mere Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve
+sa coupe d'eau fraiche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hesitation delicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait
+mis a genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir
+sauvage. Il regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire,
+ennuye d'etre aussi pres de cette grand'mere, cherchant un moyen sur
+pour ne plus etre vu; toujours sans quitter les levres exquises, il
+allongea le bras derriere lui, et, du revers de la main, eteignit la
+lumiere comme avait fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la
+tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un
+fauve qui aurait plante ses dents dans une proie. Elle, abandonnait
+son corps, son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans
+resistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse
+enveloppante: il l'emportait dans l'obscurite vers le beau lit blanc _a
+la mode des villes_ qui devait etre leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantot donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus
+bas a l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
+sons files, en prenant la voix flutee d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante,
+battant les falaises de ses memes coups sourds. Une nuit ou l'autre,
+il faudrait etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie
+des choses noires et glacees: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute
+cette fureur inutile et retournee contre elle-meme. Alors, dans le
+logis pauvre et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a
+l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivres, leurres
+delicieusement par l'eternelle magie de l'amour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la
+mere, les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les
+_suroits,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps
+etait sombre, et la mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante
+et troublee.
+
+Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini,
+elle avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi? Elle esperait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui
+en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait
+different; c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les
+memes baisers, les memes etreintes, avec elle etaient _autre chose;_
+et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
+l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux,
+si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son
+grand dedaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire,
+il avait toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle
+chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que
+leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le
+sentiment, le respect inne de la majeste de _l'epouse;_un abime la
+separe de l'amante, chose de plaisir, a qui, dans un sourire de dedain,
+on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud etait
+l'epouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs
+caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils etaient une meme chair
+tous deux et pour toute la vie.
+
+... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de
+ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours
+cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait
+rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de
+l'existence - qui pouvait encore etre si long devant eux! A peine
+avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient.
+- Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
+d'arrangement de menage, avaient ete forcement remis au retour...
+
+Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son metier de mer...
+
+Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur.
+Etre femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
+tristesse, passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a
+present qu'elle l'adorait au dela de ce qu'elle eut imagine jamais,
+elle se sentait prise d'une epouvante trop grande en songeant a ces
+annees a venir...
+
+Ils eurent une journee de printemps, une seule... C'etait la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenerent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mamries d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de
+voir tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmente. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et
+restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le
+rude pays breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine
+et rare; il semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et
+ont eut dit qu'il s'etait immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y
+avoir de jours sombres ni de tempetes. Les caps, les baies, sur
+lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages,
+dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient
+se reposer, eux aussi, dans des tranquillites ne devant pas finir...
+Tout cela comme pour rendre plus douce et eternelle leur fete d'amour;
+- et on voyait deja des fleurs hatives, des primeveres le long des
+fosses, ou des violettes, freles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux
+yeux francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait
+avoir la son vrai sens d'eternite.
+
+Elle s'appuyait a son bras. Dans l'enchantement du reve accompli, elle
+se serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolee au large!... Et cette
+premiere fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher
+de partir...
+
+De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce
+pays marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et
+seme de pierres. Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur
+les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume,
+tres hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et,
+dans l'extreme eloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
+decrivait son cercle immense et eternel qui avait l'air de tout
+envelopper.
+
+Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de
+ce Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y
+interessait pas.
+
+--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres...
+ca doit etre malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y
+avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas
+vivre la-dedans, moi, bien sur.
+
+Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un
+enfant naif.
+
+Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de
+vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du
+large. La, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes
+amoncelees et de l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs
+verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre
+les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse,
+qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait
+bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ
+de bois ronge comme un cadavre, grimacant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les
+soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas
+bien et se faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
+sons bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste
+toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
+monter; a minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de
+suite il se releve et il continue de faire sa promenade ronde. Des
+fois, la lune aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils
+travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connait pas
+trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil a minuit!... Comme ca devait etre loin, cette ile
+d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
+parmi les noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait
+l'effet de designer une chose sinistre.
+
+--Les fiords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
+si hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages
+qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres,
+des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent
+point ce que c'est que les arbres. A la mi-aout, quand notre peche est
+finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent,
+et elles allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre
+sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout
+l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote,
+dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui
+sont morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer;
+c'est en terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des
+croix en bois toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits
+dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi
+Guillaume Moan, le grand-pere de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles,
+sous la pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle
+songeait a ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
+nuits longues comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pecher? Demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par la. Dame! on est fatigue le soir, ca donne
+appetit pour souper et, des jours, l'on devore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+
+
+
+
+Cinquieme partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant
+leur feu, qui etait une flambee de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit
+a dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait
+d'etre deja tristes.
+
+Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du
+printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
+etait tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a
+trainer sur la campagne.
+
+Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde. Les
+departs d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque
+maree, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-la, quinze bateaux
+devaient sortir avec la _Leopoldine,_et les femmes de ces marins, ou
+les meres, etaient toutes presentes pour l'appareillage. - Gaud
+s'etonnait de se trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais
+elle aussi, et amenee la pour la meme cause fatale. Sa destinee venait
+de se precipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait a peine eu
+le temps de se bien representer la realite des choses; en glissant sur
+une pente irresistiblement rapide, elle etait arrivee a ce
+denouement-la, qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a present -
+comme faisaient les autres, les habituees...
+
+Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux. Tout
+cela etait nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isolee, differente; son passe de _demoiselle,_
+qui subsistait malgre tout, la mettait a part.
+
+Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large
+seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du
+vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
+dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle,
+bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y
+en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur
+ou qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se
+sentaient menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des
+amants s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des
+matelots gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a
+leur bord d'un air sombre, s'en allant comme a un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes
+les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a
+cause de leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les
+apportait sur des civieres et, au fond des cales des navires, on les
+descendait comme des morts.
+
+Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce
+metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des
+hommes de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche. C'etaient les
+bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient
+garcons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil
+sur les filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes
+ou leur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir de revenir
+plus riches. Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient
+tous ainsi a bord de cette _Leopoldine,_ qui avait vraiment un equipage
+de choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors
+par des remorqueurs. Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots,
+decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la
+Vierge: "Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
+s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
+sur les mousselines des coiffes.
+
+
+Des que la _Leopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide
+vers la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la
+cote, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas,
+tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La _Leopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils
+s'etaient donne un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme
+beau temps printanier, le meme ciel tranquille. Ils sortirent un
+moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur
+promenade d'hier, seulement la nuit ne devait plus les reunir. Ils
+marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientot se
+trouverent pres de leur maison, ramenes la insensiblement sans y avoir
+pense; ils entrerent donc encore une derniere fois chez eux, ou la
+grand'mere Yvonne fut saisie de les voir reparaitre ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur
+pourtant que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec
+amour.
+
+D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes...
+
+Yann raconta qu'a bord de la _Leopoldine,_ on venait de tirer au sort
+les postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un
+des meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
+rien des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
+trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons _trous de
+mecques;_ c'est pour y planter des petits supports a rouet dans
+lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons
+ces trous-la aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet
+du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne
+apres, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne
+change plus. Eh bien, mon poste a moi se trouve sur l'arriere du
+bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit ou l'on prend le plus
+de poissons; et puis il touche aux grand haubans ou l'on peut toujours
+attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un petit abri quelconque,
+pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces greles de la-bas; -
+cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brulee, pendant les
+mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement
+finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
+semblaient devenir ce jour-la mysterieuses et supremes...
+
+A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et
+ils se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
+longue etreinte silencieuse.
+
+Ils s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un
+vent leger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait
+encore, agita son bonnet d'une maniere convenue. Et longtemps elle
+regarda, en silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann. - C'etait lui
+encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des
+eaux, - et deja vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui
+persistent a fixer se troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette _Leopoldine,_ Gaud comme attiree par
+un aimant, suivait a pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors
+elle s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'etait un point eleve, la mer
+vue de la semblait avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que
+cette _Leopoldine,_ en s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite,
+sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes
+ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque
+tourmente formidable qui se serait passee ailleurs, derriere l'horizon;
+mais dans le champ profond de la vue, ou Yann etait encore, tout
+demeurait paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin
+de le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place,
+l'attendre.
+
+Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
+regulierement l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant
+leur effort inutile, se brisant sur les memes rochers, deferlant aux
+memes places pour inonder les memes greves. Et a la longue, c'etait
+etrange, cette agitation sourde des eaux avec cette serenite de l'air
+et du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop rempli, voulait
+deborder et envahir les plages.
+
+Cependant la _Leopoldine_ se faisait de plus en plus diminuee,
+lointaine, perdue. Des courants sans doute l'entrainaient, car les
+brises de cette soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait
+vite. Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
+bientot atteindre l'extreme bord du cercle des choses visibles, et
+entrer dans ces au-dela infinis ou l'obscurite commencait a venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu,
+Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui
+lui venaient toujours. Quelle difference, en effet, et quel vide plus
+sombre s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme
+un adieu! Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait
+tellement a elle son Yann, elle se sentait si aimee malgre ce depart,
+qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
+consolation et l'attente delicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'etaient
+dit pour l'automne.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+L'ete passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premieres
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthemes.
+
+Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui ecrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en recut un de lui. Il l'informait qu'il
+etait en bonne sante a la date du 10 courant, que la saison de la peche
+s'annoncait excellente et qu'il avait deja quinze cents poissons pour
+sa part. D'un bout a l'autre c'etait dit dans le style naif et calque
+sur le modele uniforme de toutes les lettres de ces Islandais a leur
+famille. Les hommes eleves comme Yann ignorent absolument la maniere
+d'ecrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils
+revent. Etant plus cultivee que lui, elle sut donc faire la part de
+cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'etait pas
+exprimee. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages,
+il lui donnait le nom d'epouse, comme trouvant plaisir a le repeter.
+Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite Gaos, maison Moan,
+en Ploubazlanec,_ etait deja une chose qu'elle relisait avec joie.
+Elle avait encore eu si peu le temps d'etre appelee: _Madame Marguerite
+Gaos!..._
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'ete. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'etaient mefiees de son talent d'ouvriere improvisee, disant
+qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au
+contraire, qu'elle excellait a leur faire des robes qui avantageaient
+la tournure; alors elle etait devenue presque une couturiere en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait a embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits a etageres, etaient repares, cires, avec des
+ferrures luisantes; elle avait arrange leur lucarne sur la mer avec une
+vitre et des rideaux, achete une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.
+
+Tout cela, sans toucher a l'argent que son Yann lui avait laisse en
+partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boite chinoise, pour
+lui montrer a son arrivee.
+
+Pendant les veillees d'ete, aux dernieres clartes des jours, assise
+devant la porte avec la grand'mere Yvonne dont la tete et les idees
+allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour
+Yann un beau maillot de pecheur en laine bleue; il y avait, aux
+bordures du col et des manches des merveilles de points compliques et
+ajoures; la grand'mere Yvonne, qui avait ete jadis une habile
+tricoteuse, s'etait rappele peu a peu ces procedes de sa jeunesse pour
+les lui enseigner. Et c'etait un ouvrage qui avait pris beaucoup de
+laine, car il fallait un maillot tres grand pour Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commencait a avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donne
+toute leur pousse en juillet, prenaient deja un air jaune, mourant, et
+les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
+petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aout
+arriverent, et un premier navire islandais apparut un soir, a la pointe
+de Pors-Even. La fete du retour etait commencee.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce?
+
+C'etait le _Samuel-Azenide;_ - toujours en avance celui-la.
+
+--Pour sur, disait le vieux pere d'Yann, la _Leopoldine_ ne va pas
+tarder; la-bas, je connais ca, quand un commence a partir les autres ne
+tiennent plus en place.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journee, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'etait fete chez les epouses, chez les
+meres: fete aussi dans les cabarets, ou les belles filles paimpolaises
+servent a boire aux pecheurs.
+
+Le _Leopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
+encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, a l'idee que, dans un
+delai extreme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de
+deception, Yann serait la, Gaud etait dans une delicieuse ivresse
+d'attente, tenant le menage bien en ordre, bien propre et bien net,
+pour le recevoir.
+
+Tout range, il ne lui restait rien a faire, et d'ailleurs elle
+commencait a n'avoir plus la tete a grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arriverent encore, et puis cinq. Deux
+seulement manquaient toujours a l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette annee, c'est la _Leopoldine_ ou
+la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.
+
+Et Gaud se mettait a rire, elle aussi, plus animee et plus jolie, dans
+sa joie de l'attendre.
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
+d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'etait
+tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque
+annee? Oh! d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentree chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiete, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'etait possible qu'elle eut peur, si tot?...
+Est-ce qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir deja peur...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin ou il y avait deja une brume froide sur la terre, un vrai
+matin d'automne, le soleil levant la trouva assise de tres bonne heure
+sous le porche de la chapelle des naufrages, au lieu ou vont prier les
+veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrees comme dans un
+anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient
+commence, et ce matin-la Gaud s'etait reveillee avec une inquietude
+plus poignante, a cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc
+cette journee, cette heure, cette minute, de plus que les
+precedentes?... On voit tres bien des bateaux retardes de quinze
+jours, meme d'un mois.
+
+Ce matin-la avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle etait venue pour la premiere fois s'asseoir sous ce porche
+de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+ En memoire de
+ GAOS, Yvon, perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en meme temps, sur la voute, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volee sous ce
+porche; les vieux arbres ebouriffes du preau se depouillaient, secoues
+par ce vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+ ... perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan deu 4 au 5 aout 1880.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-la, elle etait tres vague, sous la
+brume grise, et une panne suspendue trainait sur les lointains comme un
+grand rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
+Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis seme
+ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'a ces
+inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle etait
+poursuivie par l'idee d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-etre
+mettre la, bientot, avec un autre nom que, meme en esprit, elle n'osait
+pas redire dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tete
+renversee contre la pierre.
+
+ ...perdu aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 aout
+ a l'age de 23 ans...
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetiere de la-bas, -
+l'Islande lointaine, lointaine, eclairee par en dessous au soleil de
+minuit... Et tout a coup, - toujours a cette meme place vide du mur
+qui semblait attendre, - elle eut, avec une nettete horrible, la vision
+de cette plaque neuve a laquelle elle songeait: une plaque fraiche, une
+tete de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom adore, _Yann Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout,
+en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
+les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
+Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air
+d'etre la par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde,
+ressembler a une femme de naufrage.
+
+Justement c'etait Fante Flory, la femme du second de la _Leopoldine._
+Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait la; inutile
+de feindre avec elle. Et d'abord elles resterent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, epouvantees davantage et s'en voulant de
+s'etre rencontrees dans un meme sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Treguier et de Saint-Brieuc sont rentres depuis huit
+jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritee.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, a ce
+moyen des desolees. Mais elle entra dans la chapelle, derriere Fante,
+sans rien dire, et elles s'agenouillerent pres l'une de l'autre comme
+deux soeurs.
+
+A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prieres ardentes, avec
+toute leur ame. Et puis bientot on n'entendit plus qu'un bruit de
+sanglots, et leurs larmes pressees commencerent a tomber sur la terre...
+
+Elles se releverent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuye leurs larmes, arrange leurs cheveux, epoussete le salpetre
+et la poussiere des dalles sur leur jupon a l'endroit des genoux, elles
+s'en allerent sans plus rien se dire, par des chemins differents.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Cette fin de septembre ressemblait a un autre ete un peu melancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette annee la que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, on eut
+dit le goi mois de juin. Les maris, les fiances, les amants etaient
+revenus, et partout c'etait la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut
+signale au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'etaient formes, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et palie, etait la, a cote du pere de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pecheur, je crois fort que c'est eux!
+Un liston rouge, un hunier a rouleau, ca leur ressemble joliment
+toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un decouragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
+foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sur, ma fille, ils ne
+tarderont pas.
+
+Et chaque jour venait apres chaque jour; et chaque nuit arrivait a son
+heure, avec une tranquillite inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensee,
+toujours par peur de ressembler a une femme de naufrage, s'exasperant
+quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de
+mystere, detournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
+regards qui la glacaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller des le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derriere la
+maison paternelle de son Yann pour n'etre pas vue par la mere ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule a l'extreme pointe de ce
+pays de Ploubazlanec qui se decoupe en corne de renne sur la Manche
+grise, et s'asseyait la tout le jour aux pieds d'une croix isolee qui
+domine les lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
+les falaises avancees de cette terre des marins, comme pour demander
+grace; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mysterieuse, qui
+attire les hommes et ne les rend plus, et garde de preference les plus
+vaillants, les plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes eternellement
+vertes, tapissees d'ajoncs courts. Et, a cette hauteur, l'air de la
+mer etait tres pur, ayant a peine l'odeur salee des goemons, mais
+rempli des senteurs delicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner tres loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les decoupures de la cote, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelees qui s'allongeaient sur le tranquille neant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au dela, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, leger et immense, qui montait du fond de toutes les baies.
+Et c'etaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le
+grand neant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystere
+impenetrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles,
+promenaient l'odeur des genets ras qui avaient refleuri au dernier
+soleil d'automne.
+
+A certaines heures regulieres, la mer baissait, et des taches
+s'elargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait;
+ensuite, avec la meme lenteur, les eaux remontaient et continuaient
+leur va-et-vient eternel, sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait la, au milieu de ces
+tranquillites regardant toujours, jusqu'a la nuit tombee, jusqu'a ne
+plus rien voir.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture,
+elle ne dormait plus.
+
+A present, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tete renversee et appuyee au mur derriere. A quoi
+bon se lever, a quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans
+retirer sa robe, quand elle etait trop epuisee. Autrement elle
+demeurait la, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid,
+dans cette immobilite; toujours elle avait cette impression d'un cercle
+de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient,
+sa bouche etait seche, avec un gout de fievre, et a certaines heures
+elle poussait un gemissement rauque du gosier, repete par saccades,
+longtemps, longtemps, tandis que sa tete se frappait contre le granit
+du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, tres tendrement, a voix basse,
+comme s'il eut ete la tout pres, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser a d'autres choses qu'a lui, a de toutes
+petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple a regarder
+l'ombre de la Vierge de faience et du benitier, s'allonger lentement, a
+mesure que baissait la lumiere, sur la haute boiserie de son lit. Et
+puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle
+recommencait son cri, en battant le mur de sa tete...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une apres l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait du
+revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus
+connaitre ni les dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouve un
+debris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais
+non, de la _Leopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de
+la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient apercue le 2 aout,
+disaient qu'elle avait du s'en aller pecher plus loin vers le nord, et
+apres, cela devenait le mystere impenetrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le
+moment ou vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait meme pas,
+et a present elle avait presque hate que ce fut bientot.
+
+Oh! s'il etait mort, au moins qu'on eut la pitie de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il etait en ce moment meme, - lui, ou ce qui
+restait de lui!... Si seulement la Vierge tant priee, ou quelque autre
+puissance comme elle, voulait lui faire la grace, par une sorte de
+double vue, de le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant
+pour rentrer - ou bien son corps roule par la mer... pour etre fixee au
+moins! pour savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout a coup le sentiment d'une voile
+surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se
+hatant d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irreflechi
+pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c'etait vrai...
+
+Elle retombait assise. Helas! Ou etait-elle en ce moment, cette
+_Leopoldine?_ ou pouvait-elle bien etre? La-bas, sans doute, la-bas
+dans cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnee, emiettee,
+perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsedante, toujours la meme: une
+epave eventree et vide, bercee sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+bercee lentement, lentement, sans bruit, avec une extreme douceur, par
+ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Deux heures du matin.
+C'etait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive a tous les pas qui
+s'approchaient: a la moindre rumeur, au moindre son inaccoutume, ses
+tempes vibraient; a force d'etre tendues aux choses du dehors, elles
+etaient devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-la comme les autres, les mains
+jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurite, elle ecoutait le vent
+faire sur la lande son bruit eternel.
+
+Des pas d'homme tout a coup, des pas precipites dans le chemin! A
+pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuee jusqu'au
+fond de l'ame, son coeur cessant de battre...
+
+On s'arretait devant la porte, on montait les petites marches de
+pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappe, est ce que ce pouvait
+etre un autre!... Elle etait debout, pieds nus; elle, si faible depuis
+tant de jours, avait saute lestement comme les chattes, les bras
+ouverts pour enlacer le bien-aime. Sans doute la _Leopoldine_ etait
+arrivee de nuit, et mouillee en face dans la baie de Pors-Even, - et
+lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tete avec une
+vitesse d'eclair. Et maintenant, elle se dechirait les doigts aux
+clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui etait dur...
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissee, la tete retombee sur
+la poitrine. Son beau reve de folle etait fini. Ce n'etait que
+Fantec, leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'etait que
+lui, que rien de son Yann n'avait passe dans l'air, elle se sentit
+replongee comme par degres dans son meme gouffre, jusqu'au fond de son
+meme desespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, etait au
+plus mal, et a present, c'etait leur enfant qui etouffait dans son
+berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il etait venu demander
+du secours, pendant que lui irait d'une course chercher le medecin a
+Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, a elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien a donner aux peines des autres.
+Effondree sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme
+une morte, sans lui repondre, ni l'ecouter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitie pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas du la deranger... elle!...
+
+--Moi! Repondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?
+
+La vie lui etait revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore
+etre une desesperee aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument
+pas. Et puis, a son tour, elle avait pitie de lui; elle s'habilla pour
+le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, a quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle etait tres fatiguee.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laisse dans sa tete une
+empreinte qui, malgre tout, etait persistante; elle se reveilla bientot
+avec une secousse, se dressant a moitie, au souvenir de quelque
+chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de
+la confusion des idees qui revenaient, vite elle cherchait dans sa
+tete, elle cherchait ce que c'etait...
+
+--Ah! rien, helas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son meme abime. Non,
+en realite, il n'y avait rien de change dans son attente morne et sans
+esperance.
+
+Pourtant, l'avoir senti la si pres, c'etait comme si quelque chose
+emane de lui etait revenu flotter alentour; c'etait ce qu'on appelle,
+au pays breton, un _pressigne;_ et elle ecoutait plus attentivement les
+pas du dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-etre arriver qui
+parlerait de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le pere de Yann entra. Il ota son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui etaient en boucles comme ceux de
+son fils, et s'assit pres du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur engoisse, lui aussi; car son Yann, son beau Yann
+etait son aine, son prefere, sa gloire. Mais il ne desesperait pas,
+non vraiment, il ne desesperait pas encore. Il se mit a rassurer Gaud
+d'une maniere tres douce: d'abord les derniers rentres d'Islande
+partaient tous de brumes tres epaisses qui avaient bien pu retarder le
+navire; et puis surout il lui etait venu une idee: une relache aux iles
+Feroe, qui sont des iles lointaines situees sur la route et d'ou les
+lettres mettent tres longtemps a venir; cela lui etait arrive a
+lui-meme, il y avait une quarantaine d'annees, et sa pauvre defunte
+mere avait deja fait dire une messe pour son ame... Un si beau bateau,
+la _Leopoldine,_ presque neuf, et de si forts marins qu'ils etaient
+tous a bord...
+
+La vieille Moan rodait autour d'eux tout en hochant la tete; la
+detresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des
+idees; elle rangeait le menage, regardant de temps en temps le petit
+portrait jauni de son Sylvestre accroche au granit du mur, avec ses
+ancres de marine et sa couronne funeraire en perles noires; non, depuis
+que le metier de mer lui avait pris son petit-fils, a elle, elle n'y
+croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que
+par crainte, du bout de ses pauvres vieilles levres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.
+
+Mais Gaud ecoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux
+cernes regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui
+ressemblait au bien-aime; rien que de l'avoir la, pres d'elle, c'etait
+une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassuree, plus
+rapprochee de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus
+douces, et elle redisait en elle-meme ses prieres ardentes a la Vierge
+Etoile-de-la-mer.
+
+Une relache la-bas, dans ces iles, pour des avaries peut-etre; c'etait
+une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une
+sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'etait
+pas perdu, puisqu'il ne desesperait pas, lui, son pere. Et, pendant
+quelques jours, elle se remit encore a attendre.
+
+C'etait bien l'automne, l'arriere-automne, les tombees de nuit lugubres
+ou, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumiere, et
+noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-memes semblaient n'etre plus que des crepuscules; des
+nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout a coup
+des obscurites en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'etait
+comme un son lointain de grandes orgues d'eglise, jouant des airs
+mechants ou desesperes; d'autres fois, cela se rapprochait tout pres
+contre la porte, se mettant a rugir comme les betes.
+
+Elle etait devenue pale, pale, et se tenait toujours plus affaissee,
+comme si la vieillesse l'eut deja frolee de son aile chauve. Tres
+souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de
+noces, les depliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des
+ses maillots en laine bleue qui avait garde la forme de son corps;
+quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-meme,
+comme par habitude, les reliefs des ses epaules et de sa poitrine;
+aussi a la fin elle l'avait pose tout seul dans une etagere de leur
+armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardat plus longtemps
+cette enpreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenetre la lande triste, ou des petits panaches de
+fumee blanche commencaient a sortir ca et la des chaumieres des autres:
+la partout les hommes etaient revenus, oiseaux voyageurs ramenes par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillees devaient etre
+douces; car le renouveau d'amour etait commence avec l'hiver dans tout
+ce pays des Islandais...
+
+Cramponnee a l'idee de ces iles ou il avait pu relacher, ayant repris
+une sorte d'espoir, elle s'etait remise a l'attendre...
+ . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il ne revint jamais.
+Une nuit d'aout, la-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient ete celebrees ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait ete aussi sa nourrice; c'etait elle qui
+l'avait berce, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilite superbe, pour elle seule. Un
+profond mystere avait enveloppe ces noces monstrueuses. Tout le temps,
+des voiles obscurs s'etaient agites au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentes, tendus pour cacher la fete; et la fiancee donnait de la
+voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour etouffer les
+cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'etait defendu,
+dans une lutte de geant, contre cette epousee de tombeau. Jusqu'au
+moment ou il s'etait abandonne, les bras ouverts pour la recevoir, avec
+un grand cri profond comme un taureau qui rale, la bouche deja emplie
+d'eau; les bras ouverts, etendus et raidis pour jamais.
+
+Et a ses noces, ils y etaient tous, ceux qu'il avait convies jadis.
+Tous, excepte Sylvestre, qui, lui, s'en etait alle dormir dans des
+jardins enchantes, - tres loin, de l'autre cote de la Terre...
+
+
+
+
+
+
+End of this Project Gutenberg Etext of "Pecheur d'Islande" by Pierre
+Loti.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 7pchs10.txt or 7pchs10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7pchs11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7pchs10a.txt
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net,
+Project Gutenberg volunteer.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7pchs10.zip b/old/7pchs10.zip
new file mode 100644
index 0000000..84b5745
--- /dev/null
+++ b/old/7pchs10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/7pchs11.txt b/old/7pchs11.txt
new file mode 100644
index 0000000..dcbf03b
--- /dev/null
+++ b/old/7pchs11.txt
@@ -0,0 +1,6975 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+(#8 in our series by Pierre Loti)
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[This file was first posted on February 17, 2003]
+[Most recently updated: February 17, 2003]
+
+Edition: 11
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg
+volunteer.
+
+
+
+
+
+Pecheur d'Islande
+
+Compositions de E. Rudaux
+
+Pierre Loti
+De l'Academie Francaise
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+
+
+
+Premiere Partie
+
+I
+
+
+Ils etaient cinq, aux carrures terribles, accoudes a boire, dans une sorte de
+logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gite, trop bas pour
+leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une grande
+mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone,
+avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien:
+une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un couvercle en
+bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les eclairait en vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient, en
+repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres
+exactement la forme,
+et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
+caissons etroits scelles au murailles de chene. De grosses poutres passaient
+au-dessus d'eux, presque a toucher leurs tetes; et, derriere leurs dos, des
+couchettes qui semblaient creusees dans l'epaisseur de la charpente
+s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les morts. Toutes
+ces boiseries etaient grossieres et frustes, impregnees d'humidite et de sel;
+usees, polies par les frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient, en
+breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur une
+planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la patronne
+de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les personnages
+en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes;
+aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une petite chose
+tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de
+bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente priere, a des heures
+d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux bouquets de fleurs
+artificielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine bleue
+serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur la tete,
+l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle _suroit_ (du nom de ce
+vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les pluies).
+
+Ils etaient d'ages divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme, pour la
+taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee, couvrait ses
+joues; seulement il avait garde ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui
+etaient extremement doux et tout naifs.
+
+Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver un
+vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur.
+
+... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des eaux
+noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur, marquait
+onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de
+bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais sans
+rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour ceux qui etaient
+encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees dans le _pays,_ pendant
+des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient bien, avec un bon rire, une
+allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme
+l'entendent les hommes ainsi trempes, est toujours une chose saine, et
+dans sa crudite meme il demeure presque chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom que
+les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou etait-il
+donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne descendait-il pas
+prendre un peu de sa part de la fete?
+
+--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de
+bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange tomba d'en
+haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_
+
+_L'homme_ repondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui etait
+entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..." Cependant
+c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crepusculaire
+renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux.
+
+Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller jaune,
+et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une echelle de
+bois.
+
+Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait
+presque un geant. Et d'abord il fit une grimace en se pincant le bout du
+nez a cause de l'odeur acre de la saumure.
+
+Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait de
+face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu, formaient
+comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns
+tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le traitait
+comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un air de lion
+calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais
+coupees; elles etaient frisees tres serre en eux petits rouleaux symetriques
+au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et exquis; et puis
+elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote des coins profonds de sa
+bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras, et ses joues colorees
+avaient garde un veloute frais, comme celui des fruits que personne n'a
+touches.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un petit
+garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
+etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez
+dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire dans son verre, et
+puis on l'envoya se coucher.
+
+Apres, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a
+vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent
+penser quand elles le voient?
+
+Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes ses
+epaules effrayantes:
+
+--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et c'est la,
+comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a parler le
+francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il commenca de raconter
+ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure quinze jours.
+
+C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il etait
+entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une femme qui
+vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il en
+avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en
+arrivant, il l'avait lance a tour de bras, _en plein par la figure,_ a celle
+qui chantait sur la scene? - moitie declaration brusque, moitie ironie pour
+cette poupee peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme etait tombee du
+coup; apres, elle l'avait adore pendant pres de trois semaines.
+
+--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre
+en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a lui.
+Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup au milieu
+des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on
+devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en
+haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole.
+
+Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le
+surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un
+chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur la
+falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere avait
+disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres bonne
+heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au large. Chaque soir
+il disait encore ses prieres et ses yeux avaient garde une candeur
+religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres Yann, le mieux plante du
+bord. Sa voix tres douce et ses intonations de petit enfant
+contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa
+croissance s'etait faite tres vite, il se sentait presque embarrasse d'etre
+devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier
+bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait repondu aux avances
+d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour deux
+- et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de l'Assomption de la
+Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de minuit. Trois d'entre
+eux se coulerent pour dormir dans les petites niches noires qui
+ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres remonterent sur le pont
+reprendre le grand travail interrompu de la peche; c'etait Yann, Sylvestre,
+et un de leur pays appele Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, eternellement jour.
+
+Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle trainait sur
+les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de
+suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune couleur, et en dehors
+des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable,
+chimerique.
+
+L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela prenait
+l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image a
+refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de
+vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du vrai
+froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel. Tout etait
+calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores
+semblaient contenir cette lumiere latente qui ne s'expliquait pas; on
+voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces
+paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance pouvant etre nommee.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur ces
+mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le
+voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et leurs yeux y
+etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du large.
+
+Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un homme
+endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs hamecons et leurs
+lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son
+grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette eau
+tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds, d'un
+gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'etait
+rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre eventrait, avec son
+grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait
+faire leur fortune au retour s'empilait derriere eux, toute ruisselante
+et fraiche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du
+dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus
+reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete hyperboree,
+devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose comme une aurore,
+que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues trainees roses...
+
+--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre, avec
+beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air
+de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait laisse prendre aux
+yeux bruns de son grand frere, mais il se sentait timide en touchant a ce
+sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
+ce Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
+des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
+tous, ici tant que vous etes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
+Ils avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures, plus
+de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las, et ils
+s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-meme sa
+manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient etait vierge
+comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgre leur
+fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues fraiches.
+
+La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au temps
+de la Genese elle s'etait _separee d'avec les tenebres_ qui semblaient s'etre tassees
+sur l'horizon, et restaient la en masses tres lourdes; en y voyant si
+clair, on s'apercevait bien a present qu'on sortait de la nuit, - que cette
+lueur d'avant avait ete vague et etrange comme celle des reves.
+
+Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des dechirures, comme des
+percees dans un dome, par ou arrivaient de grands rayons couleur d'argent
+rose.
+
+Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense, faisant
+tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et
+d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite; ils
+etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles tendus pour
+cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble l'imagination des
+hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de planches qui portait
+Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de
+recueillement immense; il s'etait arrange en sanctuaire, et les gerbes de
+rayons, qui entraient par les trainees de cette voute de temple,
+s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de
+marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer tres loin une autre chimere: une
+sorte de decoupure rosee tres haute, qui etait un promontoire de la sombre
+Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste en
+entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son grand
+frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve
+qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et que,
+lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont l'approche
+inevitable commencait a lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas,
+arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant a
+pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord par tous
+ces reflets de lumiere pale.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du matin
+avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils se mirent a
+les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les trouver si durs.
+Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de descendre dormir, d'avoir
+bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la
+taille, ils s'en allerent jusqu'a l'ecoutille, en se dandinant sur un air de
+vieille chanson.
+
+Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un certain
+Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'enormes
+pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la main; l'autre
+les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors
+Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux changeants, le repoussa
+d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu sauvage,
+et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse douce etait souvent
+chez lui tres pres d'une violence brutale.
+
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides ou les etes
+n'ont plus de nuits.
+
+Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses flancs
+epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux, impregnes
+d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec
+sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
+il retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent reveille.
+Alors il avait sa facon a lui de _s'elever a la lame_ et de rebondir, plus
+lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses modernes.
+
+Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des _Islandais_ (une
+race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de Paimpol et
+de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette peche-la).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans
+le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete, un
+reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait une
+grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres, d'avirons
+et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge, patronne des
+marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours, de generation en
+generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison
+allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres,
+de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires
+islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage. Le
+pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les
+gestes qui benissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages chantaient
+ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Etoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux.
+
+Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre compagnons
+rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
+hyperboree.
+
+Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege ce
+navire qui portait son nom.
+
+La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage
+de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a Paimpol, et puis
+de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend bien sa peche, et dans
+les iles de sable a marais salants ou l'on achete le sel pour la campagne
+prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour
+quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce
+lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a
+Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour un
+temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant, et qui
+attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: - il faut
+beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore.
+
+
+
+
+
+
+III
+
+
+A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y avait
+deux femmes tres occupees a ecrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont l'appui,
+en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de fleurs.
+
+Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute
+petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: - deux
+amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour quelque
+bel _Islandais._
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses idees.
+ Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure jeunette, ainsi
+vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait vieille: une bonne
+grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et
+encore fraiche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards
+ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres basse sur le front et sur
+le sommet de la tete, etait composee de deux ou trois larges cornets en
+mousseline qui semblaient s'echapper les uns des autres et retombaient
+sur la nuque. Sa figure venerable s'encadrait bien dans toute cette
+blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, tres
+doux, etaient pleins d'une bonne honnetete. Elle n'avait plus trace de
+dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait a la place ses gencives
+rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgre son menton, qui etait
+devenu "en pointe de sabot" (comme elle avait coutume de dire), son
+profil n'etait pas trop gate par les annees; on devinait encore qu'il avait du etre
+regulier et pur comme celui des saintes d'eglise.
+
+Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a dire
+sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette lettre,
+il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la
+moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame.
+
+L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire
+soigneusement l'adresse:
+
+_A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reickawick._
+
+Apres, elle aussi releva la tete pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mere Moan?
+
+Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt
+ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la race est
+brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils presque noirs.
+Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient comme repeints au
+milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui donnait une expression
+de vigueur et de volonte. Son profil, un peu court, etait tres noble, le nez
+prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans
+les visages grecs. Une fossette profonde, creusee sous la levre inferieure,
+en accentuait delicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une
+pensee la preoccupait beaucoup, elle la mordait, cette levre, avec ses dents
+blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
+trainees plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque
+chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins
+d'Islande ses ancetres. Elle avait une expression d'yeux a la fois obstinee
+et douce.
+
+Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon au-dessus
+des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et qui donne
+encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.
+
+On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille a qui elle
+pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait qu'une grand'tante
+eloignee, ayant eu des malheurs.
+
+Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un lit
+tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur
+claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche de
+chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient l'anciennete du
+logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises, et les fenetres
+donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou se tiennent les
+marches et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant ce nom-la.
+
+Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se leva
+en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de tres
+interessant sur la place.
+
+Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle d'une
+elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre sa coiffe, elle
+avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir cette excessive
+petitesse etiolee qui est devenue une beaute par convention, etaient fines et
+blanches, n'ayant jamais travaille a de grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon
+pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie, rose,
+depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand souffle apre de la
+Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par cette pauvre grand'mere
+Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder pendant ses dures journees de
+travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit qui
+lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois; aussi brun
+qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait vive et capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
+ni les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un reve
+lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque vague et
+mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou certainement les falaises
+etaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent etait
+venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des cargaisons de navire,
+elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et plus tard a Paris. - Alors, de
+petite Gaud, elle etait devenue une _mademoiselle Marguerite,_ grande,
+serieuse, au regard grave. Toujours un peu livree a elle-meme dans un autre
+genre d'abandon que celui de la greve bretonne, elle avait conserve sa
+nature obstinee d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele
+bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive,
+lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des
+allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop
+franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas
+toujours devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si
+indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient bien
+tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de coeur
+autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus
+qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes quittent
+difficilement, elle avait vite appris a s'habiller q'une autre facon. Et
+sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant, en prenant
+la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer, s'etait amincie
+par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete seulement
+comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs
+d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un
+peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui
+n'etaient jamais la, et dont chaque annee quelques-uns de plus manquaient a
+l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait
+comme un gouffre lointain - et ou etait a present celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de ces
+pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son existence
+et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle
+demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de
+la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee, ou elle avait eu ses
+fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui disait
+bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une famille
+vaillante et estimee.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu pres bien
+mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient plus. Toujours
+ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue d'habille et sur
+lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les cornets de
+mousseline de ses grandes coiffes: son propre chale de mariage, jadis
+bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps la menage
+pour les dimanches, encore bien presentable.
+
+Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme
+les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte, avec ces
+
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la trouver
+bien jolie.
+
+Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que
+les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son _galant_,
+un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat; octogenaire, qui
+maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les
+jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il ne s'etait console,
+disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premieres ni en
+secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en une espece de rancune
+comique, moitie maligne, et il l'interpellait toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous _prendre
+mesure?..._
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se faire
+faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un
+peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel
+finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle
+avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguee, plus cassee
+par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait a son cher petit-fils,
+son dernier, qui, a son retour d'Islande, allait partir pour le service.
+- Cinq annees!... S'en aller en Chine peut-etre, a la guerre!...
+Serait-elle bien la, quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait a
+cette pensee... Non, decidement, elle n'etait pas si gaie qu'elle en avait
+l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait
+horriblement comme pour pleurer.
+
+C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le lui
+enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute seule,
+sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir,
+comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait bientot
+plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de l'autre, Jean Moan
+le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la
+famille, mais qui existait tout de meme quelque part en Amerique, enlevant a
+son cadet le benefice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecte sa
+petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvee assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses
+defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance
+ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au
+costume en planches, le coeur affreusement serre de se sentir si vieille
+au moment de ce depart...
+
+L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre, regardant sur
+le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel,
+les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait toujours tres mort,
+meme le dimanche, par ces longues soirees de mai; des jeunes filles, qui
+n'avaient seulement personne pour leur faire un peu la cour, se
+promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux galants
+d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait plus la
+quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle. Son
+pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres filles de
+son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et puis, en sortant
+du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres
+anciens marins comme lui, il etait content d'apercevoir la-haut, a sa fenetre
+encadree de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installee dans cette
+maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on ne
+voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites ruelles
+par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait dans les
+infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui devore; sa
+pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires, ou naviguait la
+_Marie, capitaine Guermeur._
+
+Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant,
+apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si douce.
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere.
+
+Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de Paris
+les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour brumeux et
+blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors elle avait ete saisie
+par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle
+n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la reconnaissait plus; elle y
+eprouvait comme le sensation de plonger tout a coup dans ce qu'on appelle, a
+la campagne: _les temps,_ les temps lointains du passe. Ce silence, apres
+Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant
+dans la brume a leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en
+granit sombre, noires d'humidite et d'un reste de nuit; toutes ces choses
+bretonnes - qui lui charmaient a present qu'elle aimait Yann - lui avaient
+paru ce matin-la d'une tristesse bien desolee. Des menageres matineuses
+ouvraient deja leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
+interieurs anciens, a grande cheminee, ou se tenaient assises, avec des poses
+de quietude, des aieules en coiffe qui venaient de se lever. Des qu'il avait
+fait un peu plus jour, elle etait entree dans l'eglise pour dire ses prieres.
+Et comme elle lui avait semble immense et tenebreuse, cette nef magnifique, -
+et differente des eglises parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base
+par les siecles, sa senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul
+profond, derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se tenait
+agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
+flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes... Elle avait
+retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un sentiment bien oublie: cette
+sorte de tristesse et d'effroi qu'elle eprouvait jadis, etant toute petite,
+quand on la menait a la premiere messe des matins d'hiver, dans l'eglise de
+Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut la
+beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et
+puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes, c'etaient
+ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se
+tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente pour
+avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses coiffes,
+commandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal a l'aise
+dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se
+retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres charmante a regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
+celles-la. Et les
+autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier connaissance,
+elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant pas dignes. Elle
+avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe que celle de son pere,
+souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de depaysement
+et de solitude.
+
+Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon penible par
+l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensee qu'il
+faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir
+beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a Paimpol, l'avait
+inquietee comme une oppression.
+
+Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage, son pere
+et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte a tous les
+vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes, sous des
+fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientot il avait
+fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux
+trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de
+chaque cote en avant des chevaux, et qui etaient les lueurs de ces deux
+lanternes jetees sur les interminables haies du chemin. - Comment tout a
+coup cette verdure si verte, en decembre?... D'abord etonnee, elle se pencha
+pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaitre et se rappeler: les
+ajoncs, les eternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne
+jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En meme temps commencait a
+souffler une brise plus tiede, qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui
+sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee par cette
+reflexion qui lui etait venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
+les beaux pecheurs d'Islande.
+
+En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les fiances, les
+amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les promenades
+du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que ses pieds se
+glacaient dans l'immobilite de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete pris
+par l'un d'eux...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le lendemain
+de son arrivee, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 decembre, jour de
+la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pecheurs, - un peu apres la
+procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur
+lesquels etaient piques du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs
+d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste.
+ Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de defi; de vigueur
+physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins deguisee qu'ailleurs,
+l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres. Chansons
+rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de
+nonnain, aux belles poitrines serrees et fremissantes, aux beaux yeux
+remplis des desirs de tout un ete.
+Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
+toits racontant leurs luttes de plusieurs siecles contre les vents
+d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
+mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritees, des
+aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de la
+Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au perron seme de
+feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur
+d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de marins
+partout accroches a la sainte voute. A cote des filles amoureuses, les fiancees de
+matelots disparus, les veuves de naufrages, sortant des chapelles des
+morts, avec leurs longs chales de deuil et leurs petites coiffes lisses;
+les yeux a terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie,
+comme un avertissement noir. Et la tout pres, la mer toujours, la grande
+nourrice et la grande devorante de ces generations vigoureuses, s'agitant
+elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fete...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une espece
+d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait redevenu le sien
+pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux et des
+saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de
+droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec.
+Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" etait
+arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par l'un d'eux qui avait une
+taille de geant et des epaules presque trop larges, elle avait simplement
+dit, meme avec une nuance de moquerie:
+
+--En voila un qui est grand!
+
+Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari de
+cette carrure!
+
+Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds, il
+l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+elegante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait de
+nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tete que
+les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles derriere, sur le cou.
+
+Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait pas ose
+pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard superbe et un peu
+farouche; ces prunelles brunes legerement fauves, courant tres vite sur
+l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnee et intimidee
+aussi.
+
+Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les
+Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croises,
+son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une
+espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient continue de se
+tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord, devant ce grand garcon de
+dix-sept ans ayant deja une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant
+si doux n'avaient guere change, elle l'avait bientot assez reconnu pour
+s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait a Paimpol,
+elle le retenait a diner le soir; c'etait sans consequence, et il mangeait de
+tres bon appetit, etant un peu prive chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant cette
+premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute jonchee de
+rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau, d'un geste presque
+timide bien tres noble; puis l'ayant parcourue de son meme regard rapide,
+il avait detourne les yeux d'un autre cote, paraissant etre mecontent de cette
+rencontre et avoir hate de passer son chemin. Une grande brise d'ouest
+qui s'etait levee pendant la procession, avait seme par terre des rameaux de
+buis et jete sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie
+de souvenir, revoyait tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit
+sur cette fin de pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se
+tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs
+d'"Islandais", gens de vent et de tempete, qui entraient en chantant dans
+les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand
+garcon, plante debout devant elle, detournant la tete, avec un air ennuye et
+trouble de l'avoir rencontree... Quel changement profond s'etait fait en
+elle depuis cette epoque!...
+
+Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la tranquillite d'a
+present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et vide ce soir, pendant le
+long crepuscule tiede de mai qui la retenait a sa fenetre, seule, songeuse et
+enamouree!...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils Gaos
+avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait imagine en etre
+contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que tout le monde regardait a
+cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement
+rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-la, decidement,
+avec son grand air sauvage.
+
+A l'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann n'avait
+point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on parlait de ne
+point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour lui seul, elle
+avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la
+fete, le bal, seraient pour elle manques et sans plaisir...
+
+A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales d'Angleterre
+comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; alors tout ce
+qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareille en hate. Un emoi
+dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets,
+les poussant pour les faire courir; se demenant elles-memes pour hisser les
+voiles, aider a la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extreme
+aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire
+qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la precipitation
+des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un
+certain petit _hou!_ prolonge,tres drole, - qui est un cri de matelot donnant
+une idee de vitesse et ressemblant au son flute du vent. Lui qui parlait
+avait ete oblige de se chercher un remplacant bien vite et de le faire accepter
+par le patron de la barque auquel il s'etait loue pour la saison d'hiver.
+De la venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il
+allait perdre toute sa part de peche.
+
+Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui l'ecoutaient
+et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce pas,
+que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant des choses imprevues de
+la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations
+mysterieuses des poissons. Les autres Islandais qui etaient la regrettaient
+seulement de n'avoir pas ete avertis assez tot pour profiter, comme ceux de
+Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large.
+
+Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras aux
+filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment on s'etait
+mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on en
+conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on connait peu.
+Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des etrangers l'un pour
+l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que cousins et cousines,
+fiances et fiancees. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi;
+car, dans ce pays de Paimpol, on va tres loin en amour, a l'epoque de la
+rentree d'Islande. (Seulement on a le coeur honnete, et l'on s'epouse apres.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me
+serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud...
+
+Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait venue a ce bal
+un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement, elle avait fini par
+repondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec vous
+qu'avec aucun autre.
+
+C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des danses, ils
+s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix plus basse et plus
+douce...
+
+On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance danse
+avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se retrouvent
+et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres intime. Naivement,
+Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses salaires, les
+difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu elever les
+quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine.
+
+--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave que leur
+pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait rapporte dix
+mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de construire un
+premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a la pointe du pays
+de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
+dominant la Manche, avec une vue tres belle.
+
+--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le mois de
+fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre, avec une mer
+si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence,
+qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas l'air
+d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le monde...
+
+-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte a
+notre mere.
+
+--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et
+toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu
+quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette annee
+notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je
+n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne serais pas venu
+vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas tres
+elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte, ouverte sur un
+gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous
+etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de
+meme.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
+avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son
+regard restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour
+qu'elle fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; repondant
+tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours plus etonnee et
+attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse sauvage et
+d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres etait brusque et
+decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraiche et
+caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extreme
+douceur, comme une musique voilee d'instruments a cordes.
+
+Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses allures
+desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en petit enfant
+et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures,
+tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission
+respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle
+aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a l'aise comme a present; que son pere
+avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour
+les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru pieds nus, etant toute
+petite, - sur la greve, - apres la mort de sa pauvre mere...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans sa
+vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de decembre et
+qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pechaient a present la-bas,
+epars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pale soleil, dans leur
+solitude immense, tandis que l'obscurite se faisait tranquillement sur la
+terre bretonne.
+
+Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous cotes par
+des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
+n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide
+encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se separer davantage
+des choses terrestres, - qui maintenant, a cette heure crepusculaire, se
+tenaient toutes en une seule decoupure noire de pignons et de vieux
+toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenetre; quelque
+ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par
+les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardees rentraient de
+la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait
+Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son
+bras une gerbe d'aubepine comme pour la lui faire sentir; on voyait
+encore un peu dans l'obscurite transparente ces legeres touffes de fleurettes
+blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui etait montee des
+jardins et des cours, celle des chevrefeuilles fleuris sur le granit des
+murs, - et aussi une vague senteur de goemon, venue du port. Les dernieres
+chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les
+betes des reves.
+
+Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place
+melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a ce meme
+bal...
+
+... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes de
+valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec
+d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou moins
+l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour repondre a
+leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!...
+
+Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et tournant
+avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en arriere. Ses cheveux
+bruns, qui etaient en boucles, retombaient un peur sur son front et
+remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait assez grande, en sentait le
+frolement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la
+tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air
+tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres de l'autre,
+se faisant des reverences, prenant des figures timides pour se dire bien
+bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en
+fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait, lui, coureur et
+entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si naifs; il echangeait alors
+avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils
+sont gentils et droles a regarder, _nos_ deux petits freres!..."
+
+On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers
+de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un bon air franc
+et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait
+pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
+de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus contre sa
+poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne resistait
+pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son ame. Dans ce
+vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout entiere vers lui,
+ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque chose, mais c'etait son
+coeur qui avait commence le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds ou
+noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au bien
+deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
+excuse, c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui elle
+eut jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la debandade, au
+petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a part, comme deux promis
+qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait
+traverse cette meme place avec son pere, nullement fatiguee, se sentant alerte
+et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelee du dehors et
+cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave.
+
+... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres s'etaient toutes
+peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud
+restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers
+passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe,
+devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur, reve a son galant." Et c'etait
+vrai, qu'elle y revait, - avec une envie de pleurer par exemple; ses
+petites dents blanches mordaient ses levres, defaisaient constamment ce pli
+qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraiche. Et ses yeux
+restaient fixes dans l'obscurite, ne regardant rien des choses reelles...
+
+... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel changement en
+lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en detournant ses
+yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le
+pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres sage,
+sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien
+un peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait doux.
+Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! a chaque
+saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car jamais elle
+n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait donc bien egal qu'il ne fut
+pas riche. D'abord, un marin comme ca, il suffirait d'un peu d'argent
+d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il
+deviendrait un capitaine a qui tous les armateurs voudraient confier des
+navires.
+
+Cela luit etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort, ca peut
+devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du
+tout a la beaute.
+
+Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des filles du
+pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui connaissait
+point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a l'autre, il allait
+de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien qu'a Paimpol, aupres des
+belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses fenetres,
+reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff, qui etait
+jolie assurement, mais dont la reputation etait fort mauvaise. Cela, par
+exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un soir, dans
+un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs fetes, il avait lance
+une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas
+lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
+marins, quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur
+bon, pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien, pour
+la quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit,
+avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A present elle
+etait incapable de s'attacher a un autre et de changer. Dans ce meme pays,
+autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant, on avait coutume de lui
+dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise petite, entetee dans ses idees
+comme aucune autre; cela lui etait reste. Belle demoiselle a present, un peu
+serieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait faconnee, elle demeurait
+dans le fond toute pareille.
+
+Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le revoir,
+et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart d'Islande.
+Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour elle; le temps
+ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour d'automne pour lequel elle
+avait forme ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir...
+
+... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite particuliere
+que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme
+lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant trop riche?...
+ Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout simplement; mais c'etait
+Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait pas se faire, que ce ne serait
+pas tres bien pour une jeune fille de paraitre si hardie. Dans Paimpol, on
+critiquait deja son air et sa toilette...
+
+... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille qui
+reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante, ajustee a la mode
+des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle reprit
+ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle des
+statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses etait exquise a regarder.
+
+La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait avec un peu
+de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil
+n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre perdue pour tous, se
+dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour
+lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la
+beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez les
+filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette beaute-la; on ne
+la remarque plus guere, et meme les moins sages d'entre elles, au lieu d'en
+faire parade, auraient une pudeur a la laisser voir. Non, ce sont les
+raffines des villes qui attachent tant d'importance a ces choses pour les
+mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient enroules
+au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son dos comme
+deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de
+sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors, avec son profil
+droit, elle ressemblait a une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose;
+apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les defaire pour
+s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte jusqu'aux reins,
+ayant l'air de quelque druidesse de foret.
+
+Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre l'envie
+de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la
+figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait deployee a present
+comme un voile...
+
+Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle, sur
+l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir,
+du sommeil glace des vieillards, en songeant a son petit-fils et a la mort.
+Et, a cette meme heure, a bord de la _Marie_, - sur la mer Boreale qui etait ce
+soir-la tres remuante - Yann et Sylvestre, les deux desires, se chantaient des
+chansons, tout en faisant gaiment leur peche a la lumiere sans fin du jour...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le _calme blanc;_ c'est-a-dire que rien ne bougeait dans l'air,
+comme si toutes les brises etaient epuisees, finies.
+
+Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui s'assombrissait
+par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombes, aux nuances ternes
+de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes jetaient un eclat pale, qui
+fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes qui
+jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte
+d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres vite
+effaces, tres fugitifs.
+
+Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil qui
+n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a ce
+resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre cerne,
+presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient: _Jean-Francois
+de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie
+meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espece de drolerie
+enfantine avec laquelle ils reprenaient perpetuellement les couplets, en
+tachant d'y mettre un entrain nouveau a chaque fois. Leurs joues etaient
+roses sous la grande fraicheur salee; cet air qu'ils respiraient etait
+vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, a la source meme
+de toute vigueur et de toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore cree; la lumiere avait aucune chaleur; les choses se
+tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de cette
+espece de grand oeil spectral qui etait le soleil.
+
+La _Maire_ projetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme le
+soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies refletant
+les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree qui ne
+miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de passait
+sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de myriades,
+tous pareils, glissant doucement dans la meme direction, comme ayant un
+but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues qui executaient leurs
+evolutions d'ensemble, toutes en long dans le meme sens, bien paralleles,
+faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agitees d'un
+tremblement rapide, qui donnait un air de fluidite a cet amas de vies
+silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se
+retournaient en meme temps, montrant le brillant de leur ventre argente; et
+puis le meme coup de queue, le meme retournement, se propageait dans le
+banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames
+de metal eussent jete, entre deux eaux, chacune un petit eclair.
+
+Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir decidement. A
+mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui
+avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus
+net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la
+lune.
+
+Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin dans
+l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au
+bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste, flottant dans
+l'air a quelques metres au-dessus des eaux.
+
+La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait tres
+bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour mieux
+se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a deux
+mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a qui devait
+l'eventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille, animant
+ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles lointaines, deployees pour la
+forme puisque rien ne soufflait, et tres blanches, se decoupant en clair
+sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de pecheur
+d'Islande; - un metier de demoiselle...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement
+avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-la; renferme
+au contraire avec les autres, et plutot fier et sombre; - tres doux
+pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand
+on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus loin,
+chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de somnolence, de sante
+et de vague melancolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme pour
+procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de sommeil. Il
+leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, eleves
+dans les villes, en eussent desire davantage. Mais, quand la poitrine
+profonde s'est gonflee tout le jour a meme l'atmosphere infinie, elle s'endort
+elle aussi, apres, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans
+n'importe quel petit trou comme font les betes.
+
+On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments quelconques,
+les heures n'important plus dans cette clarte continuelle. Et c'etaient
+toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui reposaient de
+tout.
+
+Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et
+qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja aimees, ils
+rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la maniere
+honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs, les
+parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des periodes bien longues...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque chose
+d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une queue
+microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que celui du
+ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils l'avaient vite
+apercue:
+
+--Un vapeur, la-bas!
+
+--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un
+vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et, entre
+autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une main de belle
+jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait bien le
+croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer, commencait a
+marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle tracait sur le
+luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en trainees,
+s'etendaient comme des eventails, ou se ramifiaient en forme de madrepores;
+cela se faisait tres vite avec un bruissement, c'etait comme un signe de
+reveil presageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de
+son voile, devenait clair; les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y
+tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des
+murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre
+lesquelles les pecheurs etaient -celle d'en haut et celle d'en bas -
+reprenaient leur transparence profonde, comme si on eut essuye les buees qui
+les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une facon rapide qui
+n'etait pas bonne.
+
+Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue, arrivaient
+des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans ces parages,
+des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme
+des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se rassemblaient a la suite de se
+croiseur; il en sortait meme des coins vides de l'horizon, et leurs
+petites ailes grisatres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout a fait
+le pale desert.
+
+Plus de lente derive, ils avaient tendu leurs voiles a la fraiche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que par cote,
+par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme par une autre
+Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu; - mais qui etait
+chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'etaient
+qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et trainant,
+incapable de monter au-dessus des choses, se voyait a travers cette
+illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose devant et que c'etait pour
+les yeux un aspect incomprehensible. Il n'avait plus de halo, et son
+disque rond ayant repris des contours tres accuses, il semblait plutot
+quelque pauvre planete jaune, mourante, qui se serait arretee la, indecise, au
+milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade des
+Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en coquille
+de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des
+accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants, des
+remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres, des
+lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de l'Etat, ils
+trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont etroit du
+croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands garcons etendus la
+boucle au pied, le vieux maitre qui les avait cadenasses leur dit:
+"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils
+firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une a _monsieur Gaos,
+Yann,_ la seconde a _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivee par le
+Danemark a Reickavick, ou le croiseur l'ait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui n'etaient
+pas toutes mises par de mains tres habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenees a
+la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu sure.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se
+tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se mieux
+penetrer des choses du pays qui leur etaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles de
+la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les
+absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le bonjour de ma
+part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne a
+son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui l'avait
+tracee:
+
+--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille,
+detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait a la
+fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne, le
+remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
+poitrine, se disant tout triste:
+
+--Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ca contre elle?...
+
+... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours la,
+assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un reve...
+
+A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans les
+eaux, recommenca a monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+
+
+
+
+Deuxieme Partie
+
+I
+
+
+... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et
+il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a fait
+degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le
+ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La
+brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le besoin
+de l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a se disperser, a
+fuir comme une armee en deroute, - rien que devant cette menace ecrite en
+l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les autres, a
+se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume blanche qui s'etalait
+dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement, il en sortait des fumees;
+on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; - et le bruit aigre de tout cela
+augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les lignes
+etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en aller, - les
+uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver a temps;
+d'autres, preferant depasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sur de
+prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer
+vent arriere. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; ca et la,
+dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites
+choses mouillees, fatiguees, fuyantes, - mais tenant debout tout de meme,
+comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que l'on couche en
+soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de l'ouest avec
+un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et les lambeaux
+couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette panne: le vent
+l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir indefiniment des
+rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une
+lividite froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs restaient
+seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une teinte
+affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.
+Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
+
+Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se reunir,
+de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes,
+et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la veille
+si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de bruit.
+Changement a vue que toute cette agitation d'a present, inconsciente,
+inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel
+mystere de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de l'ouest,
+se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout. Quelques
+dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d'en
+bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre maintenant, etait de
+plus en plus zebree de baves blanches.
+
+A midi, la _Marie_ avait tout a fait pris son allure de mauvais temps;
+ses ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple et legere;
+- au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de jouer comme
+font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant plus que
+la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
+marine qui designe cette allure-la.
+
+En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee, ecrasante, - avec
+quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en taches informes, cela
+semblait presque un dome immobile, et il fallait regarder bien pour
+comprendre que c'etait au contraire en plein vertige de mouvement:
+grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans cesse remplacees par
+d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de tenebres, se devidant
+comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
+le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de
+terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout etait pris d'un
+meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui detalait le
+plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de houle, plus lourdes,
+plus lentes, courant apres lui; puis la _Marie_ entrainee dans ce mouvement
+de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs cretes blemes qui se
+roulaient dans une perpetuelle chute, et elle, - toujours rattrapee,
+toujours depassee, - leur echappait tout de meme, au moyen d'un sillage habile
+qu'elle se faisait derriere, d'un remous ou leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on eprouvait surtout, c'etait une
+illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir.
+Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'etait sans secousse comme si le
+vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une glissade, faisant
+eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulees des
+"chars russes" ou dans celles imaginaires des reves. Elle glissait comme a
+reculons, la montagne fuyante se derobant sous elle pour continuer de
+courir, et alors elle etait replongee dans un de ces grands creux qui
+couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible,
+dans un eclaboussement d'eau qui ne la mouillait meme pas, mais qui fuyait
+comme tout le reste; qui fuyait et s'evanouissait en avant comme de la
+fumee, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame passee, on
+regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui
+se dressait toute verte par transparence; qui se depechait d'approcher,
+avec les contournements furieux, des volutes pretes a se refermer, un air
+de dire: "Attends que je t'attrape, et je t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours.
+Ces lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes dont
+les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de mouvement
+s'accelerait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit
+plus immense.
+
+C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a
+devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis,
+justement la _Marie,_ cette annee-la, avait passe sa saison dans la partie la
+plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute cette fuite dans
+l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de _Jean-Francois de Nantes;_ grises de
+mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a tourner
+la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entre-baillee, comme un
+diable pret a sortir de sa boite.
+
+Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur.
+
+Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
+ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui, depuis
+quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois cette
+mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de fausses
+fleurs...
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines de
+metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en cretes blemes
+qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu
+d'une scene restreinte, bien que perpetuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte de fumee d'eau, qui
+fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur toute la surface de la mer.
+
+Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest d'ou une
+_saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de
+l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre le dome de ce
+ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et cette eclaircie etait
+triste a regarder; ces lointains entrevus, ces echappees serraient le coeur
+davantage en donnant trop bien a comprendre que c'etait le meme chaos
+partout, la meme fureur - jusque derriere ces grands horizons vides et
+infiniment au dela: l'epouvante n'avait pas de limites, et on etait seul au
+milieu!
+
+Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse jetant
+l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix:
+d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient
+presque lointaines a force d'etre immenses: cela c'etait le vent, la grande ame
+de ce desordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur,
+mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches, plus materiels, plus
+menacants de detruire, que rendait l'eau tourmentee, gresillant comme sur des
+braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les
+_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arriere,
+puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout briser. Les lames se
+faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant
+elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait de grands lambeaux verdatres,
+qui etaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en
+tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors
+la _Marie_ vibrait tout entiere comme de douleur. Maintenant on ne
+distinguait plus rien, a cause de toute cette bave blanche, eparpillee; quand
+les rafales gemissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons
+plus epais - comme, en ete, la poussiere des routes. Une grosse pluie, qui etait
+venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble
+sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanieres.
+
+Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme, vetus de
+leurs _cirages,_ qui etaient durs et luisants comme des peaux de requins;
+ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles goudronnees, bien serres
+aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,
+et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
+plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas etre renverses. La peau des
+joues leur cuisait et ils avaient le respiration a toute minute coupee.
+Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se regardaient - en souriant, a
+cause de tout ce sel amasse dans leur barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme exaspere. Les
+rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent vite; - il faut
+subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
+cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la mort.
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+
+A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a
+autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait rendus
+ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient sur leurs
+dents entrechoquees par un tremblement de froid; leurs yeux, a demi fermes
+sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes dans une atonie
+farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils
+faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les efforts qu'il
+fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les
+cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient devenus etranges, et
+en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore la, a
+cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se
+dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante,
+horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs
+mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient
+plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun mariage. Cela durait
+depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensees; leur ivresse de
+bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tete. Ils
+n'etaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette
+barre; que deux betes vigoureuses cramponnees la par instinct pour ne pas
+mourir.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja fraiche. Gaud
+cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction
+de Pors-Even.
+
+Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins deux
+qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_
+ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord etaient au pays tranquillement.
+
+Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce Yann. Une
+seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'etait quand on
+etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, a son depart
+pour le service. (On l'avait accompagne jusqu'a la diligence, lui,
+pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant beaucoup, et il etait parti
+pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui etait venu aussi pour
+embrasser son petit ami, avait fait mine de detourner les yeux quand elle
+l'avait regarde, et comme il avait beaucoup de monde autour de cette
+voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assembles
+pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu craintive,
+s'en allait chez les Gaos.
+
+Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire _a la part._
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette
+grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou elle
+entrerait peut-etre un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait explique a
+sa maniere la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un jour,
+par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours
+dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait a esperer.
+
+Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur; son
+intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la revoyant de
+pres, parlerait peut-etre...
+
+
+
+
+
+III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise saine
+du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre des murs
+sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois",
+et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues,
+buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot
+revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont
+tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les
+autres aux mille details de la route.
+
+Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure qu'elle
+s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se
+faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la
+grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande rase, aux
+ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant sur le ciel leurs
+grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air d'un immense lieu de
+justice.
+
+A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre deux
+chemins qui fuyaient entres des talus d'epines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir embrassee,
+elle lui demanda si ses parents etaient a la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard
+dehors.
+
+Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visite a une autre fois, elle y pensa
+bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
+parler... Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
+rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans
+le sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre, feuillages
+_d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils se repandaient
+dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et
+decidees, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles peut-etre...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps
+en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en general qu'a
+se presenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson
+islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne resistent guere a un garcon
+aussi beau. Non, tout simplement, il etait alle faire une commande a certain
+vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne maniere pour
+tresser les _casiers_ a prendre les homards. Sa tete etait tres libre d'amour
+en ce moment.
+
+Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au milieu de
+l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja sans feuilles,
+lui faisait des cheveux, des chevaux jetes tous du meme cote, comme par une
+main qu'on y aurait passee.
+
+Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des pecheurs,
+main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de
+la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient pousse de
+travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
+seculaire de cette main-la.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
+Et tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le
+lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le vent de la mer; un meme
+lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune pale de soufre, couvrait les
+pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient
+dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres: _Gaos.
+- Gaos, Joel, quatre-vingts ans._
+
+Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs
+des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'etait naturel, et
+elle aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
+faisait une impression penible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce
+porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la elle
+s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce nom,
+grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder le
+souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit a lire cette inscription:
+
+ En memoire de
+ GAOS, Jean-Louis
+ age de 24 ans, matelot a bord de la _Marguerite_,
+ disparu en Islande, le 3 aout 1877.
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de chapelle,
+etaient clouees d'autre plaques de bois, avec des noms de marins morts.
+C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle regretta d'y etre venue,
+prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'eglise, elle avait vu
+des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il etait plus
+petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pecheurs islandais.
+ Il y avait de chaque cote un banc de granit, pour les veuves, pour les
+meres: et ce lieu bas, irregulier comme une grotte, etait garde par une bonne
+vierge tres ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux mechants, qui
+ressemblait a Cybele, deesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+ En memoire de
+ GAOS, Francois
+ epoux de Anne-Marie LE GOASTER,
+ capitaine a bord du _Paimpolais_,
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
+ avec vingt-trois hommes composant son equipage.
+ Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux
+verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre age.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, _enleve du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fiord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans._ La
+plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre bien oublie,
+celui-la...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et un
+peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle! Comment le
+disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombre, des ancetres,
+des freres, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses fenetres basses
+aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber,
+elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes enormes,
+entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient la voute avec leur tete.
+Dehors, le vent qui se levait commencait a gemir, comme rapportant au pays
+breton la plainte des jeunes hommes morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa visite
+et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle trouva
+la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y montait par
+une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a l'idee que Yann
+pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou poussaient des
+chrysanthemes et des veroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui lui
+signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux chercherent
+Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on
+taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes appeles _cirages,_
+pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun deux
+rechanges complets pour la-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la chose,
+ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes; une immense
+cheminee occupait le fond, et des lits en armoire s'etageaient sur les cotes.
+Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la melancolie de ces gites des
+laboureurs, qui sont toujours a demi enfouis au bord des chemins; c'etait
+clair et propre, comme en general chez les gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres d'Yann, - sans
+compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite
+blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.
+
+--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en avions
+deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son pere
+etait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en Islande a la saison
+derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partage les
+cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est echue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son prefere.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante se
+voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
+d'en haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappelait bien
+l'histoire de la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son
+cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconte cela.
+
+Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve;
+il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en perse
+rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ la-bas, au mouillage, - et
+la passe par ou ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou
+dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait peut-etre
+ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au courant des
+details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses longues soirees
+d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses
+cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait droit
+comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche.
+
+Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui signa
+son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus, disait-il, tres
+assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement
+definitif, le desinteressant de cette vente de barque; non, mais comme un
+acompte seulement; il en recauserait avec M. Mevel. Et Gaud, a qui
+l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons,
+bon, cette histoire n'etait pas encore finie, elle s'en etait bien doutee;
+d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires melees avec les
+Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la recevoir. Le
+pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de vieux matelot, que son
+fils n'etait pas indifferent a cette belle heritiere; car il mettait un peu
+d'insistance a toujours reparler de lui:
+
+--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est
+alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les
+homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee qu'elle ne
+le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre avec
+notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche,
+avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh!
+mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver
+tout a fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme
+sage, nous pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replie les _cirages_ commences, suspendu
+le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur des bancs,
+se
+serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du soir, et
+regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu du
+crepuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au visage a
+la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge.
+
+Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin,
+jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font un passage
+noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis le mots s'arretaient
+dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees, bien sombres,
+sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs etaient blottis;
+rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'etai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a distance et vite
+elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes,
+emmelees comme des chevelures, qui etaient les goemons trainant a terre.
+
+A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait plus
+aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand elle
+verrait Yann...
+
+Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque, mais
+elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il fallait
+etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre, son petit
+confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre d'aller trouver Yann
+de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il etait parti et pour
+combien d'annees?...
+
+
+IV
+
+- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de pauvres
+gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis ni celle-la ni
+une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas, ca n'est pas mon idee.
+
+Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes profondement;
+car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre bien surs que cette
+jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tenterent
+point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mere surtout
+baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les volontes de ce fils,
+de cet aine qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il fut
+toujours tres doux et tres tendre avec elle, soumis plus qu'un enfant pour
+les petites choses de la vie, il etait depuis longtemps son maitre absolu
+pour les grandes, echappant a toute pression avec une independance
+tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pecheurs,
+de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures, ayant jete un
+dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de Loguivy, a ses filets
+neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en apparence fort calme;
+puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux de perse rose qu'il
+partageait avec Laumec son petit frere.
+
+
+
+V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au
+cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son col bleu
+ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure
+roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne
+vieille grand'mere et reste l'enfant innocent d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'etait grise, avec des _pays,_ parce que c'est l'usage:
+ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le bras, en
+chantant a tue-tete.
+
+Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes. On
+jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre le
+traitre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble et
+qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouve
+qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de
+l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin.
+
+En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames d'un age
+assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur
+trottoir.
+
+--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant point
+si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout a coup, de
+sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles
+tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa jeunesse avec un
+sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete fort etonnees, les belles,
+de la reserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il etait
+tres fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+
+
+
+
+VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer
+qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a ceux
+qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en finissait plus.
+ A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en meme temps qu'on ne
+pourrait pas lui donner la permission accordee d'ordinaire, pour les
+adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire
+son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extreme: c'etait le charme
+des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de
+tout quitter, avec l'inquietude vague de ne plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans le salles du quartier, ou quantite d'autres venaient
+d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon, assis par
+terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du va-et-vient et de la
+clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
+jours apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de meme.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout a fait douces.
+
+Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le regarder
+avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne.
+
+...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du depart de
+son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute beaucoup de marins
+au pays de Paimpol.
+
+Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un carton sa
+belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle etait partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord l'adjudant de
+sa compagnie avait refuse de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voila qui passe.
+
+Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher.
+
+--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue de
+sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe noire, qu'un
+coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des marins cette annee-la,
+les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee menu, et son bonnet avait
+de longs rubans qui flottaient termines par des encres d'or.
+
+Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce
+long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete furtivement
+sur l'heure presente une ombre triste.
+
+Tristesse vite effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous, dans
+la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par des
+Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop chere.
+Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans Brest,
+regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant que tout
+ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, - en breton de
+Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur lesquels
+pesait un _apres_ bien sombre, autant dire trois jours de grace.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands departs
+(un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui est une
+precaution necessaire contre les _bordees_ qu'ils ont tendance a courir au
+moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
+sa tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle n'avait
+rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie de venir, les
+sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge. Suspendue a son
+bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a lui aussi, donnaient
+l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une eglise pour
+dire ensemble leurs prieres.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser, ils
+s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de voyage et la
+soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son
+poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle n'en pouvait
+plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre jours. Le dos tout
+courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle
+n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute
+l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idee que c'etait
+fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se
+dechirait d'une maniere affreuse. Et c'etait en Chine qu'il s'en allait,
+la-bas, a la tuerie! Elle l'avait encore la, avec elle: elle le tenait
+encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute
+sa volonte, ni toutes ses larmes ni tout son desespoir de grand'mere ne
+pourraient rien pour le garder!...
+
+Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines,
+agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernieres
+auxquelles il repondait tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la tete
+penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son
+air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre, pour
+se pendre a son cou dans un embrassement supreme.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee, perdue, elle se
+jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement
+la
+portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course legere de
+matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
+tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la grand'mere
+passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace juvenile son
+bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre de son wagon de
+troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre mieux reconnue. Si
+longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette forme
+bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui
+jetant de toute son ame cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit
+aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la
+derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas pour
+jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume
+partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces dames qui
+avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a peine
+jusqu'au matin.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de
+bruler les relaches.
+
+Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui etait
+incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de
+la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche comme un oiseau,
+evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue d'en bas.
+
+On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore des
+zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes blanches sur
+des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa hune pour
+regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles blancs, qui
+etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui
+avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme.
+
+Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les pavillons
+d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un
+air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient comme une
+mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au milieu des longues
+rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart, il n'avait vu si clair
+et de si
+pres le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette
+profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un
+fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du haut
+de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe de
+toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient
+venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous les
+exiles qui passaient.
+
+Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans l'etroit
+ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les
+pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file dans le desert;
+puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils avaient repris le
+large.
+
+On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa
+hune, se chantant tout bas a lui-meme _Jean Francois de Nantes,_ pour se
+rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient
+le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le vague, ces
+caps avances des continents qui sont comme des points de repere eternels sur
+les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue
+emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les
+mesures sur l'etendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut ce
+sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des tentes,
+haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumiere avaient pris une
+splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses etait comme une
+ironie pour les etres, pour les existences organisees qui sont ephemeres:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits
+oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des
+tourbillons de poussiere noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs epaules.
+
+Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent de tempete.
+ Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout, ils s'etaient
+abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui passait. La-bas, au fond
+de quelque region lointaine de la Libye, leur race avait pullule dans des
+amours exuberantes. Leur race avait pullule sans mesure, et il y en avait
+eu trop; alors la mere aveugle, et sans ame, la mere
+nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec la meme
+impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait
+jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et les
+gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de
+commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient au
+grand neant de la mer, a coups de balai...
+
+Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le navire
+en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inalterable ou on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le hasard
+l'ayant fait choisir a bord pour completer _l'armement_ d'une baleiniere.
+
+A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et regardait
+autour de lui les choses etranges. Tout etait magnifiquement vert; les
+feuilles des arbres etaient faites comme des plumes gigantesques, et les
+gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutes qui semblaient se
+fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie
+sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Ecoute
+ici, joli garcon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de
+ce pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des frissons
+dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu a peu, pour
+les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se
+retrouva au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant.
+
+Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays de
+pluie et de verdure. Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient des
+cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc deja en Chine? Demanda Sylvestre, voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que Singapour.
+Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fievreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au
+mouillage une certaine _Circe_ tenant un blocus. C'etait le bateau auquel
+il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec son sac.
+
+Il y retrouva des _pays_ meme deux _Islandais_ qui pour le moment etaient
+canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait
+rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour former
+ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment desire d'aller se battre.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs pour
+l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
+devenue tres pale.
+
+C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere. Elle l'avait vu venir,
+et elle entendait vaguement resonner sa voix.
+
+Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite les eut
+toujours eloignes l'un de l'autre.
+
+Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le _pardon
+des Islandais,_ ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de causer,
+sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, des le matin de cette fete,
+les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes vertes, une mauvaise
+pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de l'ouest par une brise
+gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si noir. "Allons,
+ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient dit tristement les
+filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la. Et, en effet, ils n'etaient
+pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes a boire. Pas de procession, pas
+de promenade, et elle, le coeur plus serre que de coutume, etait restee
+derriere ses vitres toute la soiree, ecoutant ruisseler l'eau des toits et
+monter du fond des cabarets les chants bruyants des pecheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le pere
+Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils. Alors elle
+s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle
+lui reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la manieres de garcons
+qui n'ont pas d'honneur. Entetement, sauvagerie, attachement au metier de
+la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles indiques par
+Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! apres un
+entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-etre, reparaitrait
+son beau sourire qui arrangerait tout, - ce meme sourire qui l'avait tant
+surprise et charmee l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal
+passee tout entiere a valser entres ses bras. Et cet espoir lui rendait du
+courage, l'emplissait d'une impatience presque douce.
+
+De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire.
+
+Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle etait sure
+que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait pas pour le
+reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait personne, elle
+pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extreme. L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au pied
+de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait a se rompre... Et
+dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, -
+avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait bien, - pour lui donner
+passage!
+
+Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et deja elle avait fait
+quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappellent que c'etait demain
+le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait unique.
+Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude
+et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un ete de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement resolue, elle
+descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant
+luit.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
+la main a son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee en
+arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si seulement il
+s'arreterait. Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait ses larges epaules a la
+muraille, comme pour etre moins pres d'elle dans ce couloir etroit ou il se
+voyait pris.
+
+Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare pour
+lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet affront-la,
+de passer sans l'avoir ecoutee...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, detournait les yeux, regardant dehors. Ses joues etaient devenues tres
+rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines mobiles se
+dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine,
+comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir comme
+on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes sans memoire
+donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derriere
+eux, fit furieusement battre une porte. On etait mal dans ce corridor
+pour parler de choses graves. Apres ses premieres phrases, etranglees dans sa
+gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete, n'ayant plus d'idees.
+Ils s'etaient avances vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir. Par cette
+porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si
+troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une
+aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur
+nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous etes riche, nous ne sommes pas
+gens de la meme classe. Je ne suis pas un garcon a venir chez vous, moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout etait fini, fini a jamais. Et, elle n'avait meme rien dit de ce
+qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a la faire
+passer a ses yeux pour une effrontee... Quel garcon etait-il donc, ce Yann,
+avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son dedain de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un eclair: des
+camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place,
+l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se
+serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa
+chambre, pour les observer a travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur differentes
+belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre.
+
+Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait pas,
+mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les autres
+et, sans plus prendre garde a eux ni a la pluie commencee, marchant lentement
+sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une reverie, il traversa la
+place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur.
+
+Elle s'assit, la tete dans ses mains. Que faire a present?
+
+Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait venir la,
+seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix, tout
+s'expliquerait peut-etre encore.
+
+Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je suis a vous
+de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir
+la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons de Paimpol, je
+n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari; mais je vous aime
+vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur que les autres
+jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien
+que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis une fille
+sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime
+tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il etait
+trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise au
+hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait voir
+crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir, au fond
+d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout autour
+d'elle.
+
+Elle souhaitait etre debarrassee de la vie, etre deja couchee bien tranquille sous
+une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui
+pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour desespere pour lui...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en Islande, Yann
+filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'etaient disperses comme des mouettes.
+
+Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du
+temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser
+de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien a faire, qu'a
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'a
+respirer et a se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des
+grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du silence...
+
+... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et venu
+d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque
+l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche,
+demeura immobilisee...
+
+Echoues!!! ou et sur quoi? Quelque banc de la cote anglaise, probablement.
+Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en
+rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire. Voila,
+elle s'etait arretee a cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait plus. Au
+milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces temps mous,
+semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete saisie par je ne
+sais quoi de resistant et d'immuable qui etait dissimule sous ces eaux; elle
+y etait bien prise, et risquait peut-etre d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes a de la glu?
+
+D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il faut
+savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer
+jamais.
+
+C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet air
+pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir.
+
+Pour la _Marie,_ c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais c'etait en
+plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour
+s'inquieter et comprendre que c'etait grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--_Ma Doue! ma Doue!_ sur un ton de desespoir.
+
+Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitot; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee. - Et pour le moment, ils
+aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur
+maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates.
+
+Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait tres
+emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il
+comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait dans
+les coins, la queue basse.
+
+Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de
+se _dehaler,_ en reunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude
+manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu, le pauvre
+bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja mauvaise figure,
+inonde, souille, en plein desarroi. Il s'etait debattu, secoue de toutes les
+manieres, et restait toujours la, cloue comme un bateau mort.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus
+haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila
+degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se tenir...
+ Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a l'arriere en
+criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de _flotter;_
+de se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu d'un
+commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!...
+
+Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi. Allege comme son
+bateau, gueri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouve son air
+insouciant, secoue ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
+continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
+libre que dans ses premieres annees.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la _Circe,_ en rade
+d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serre de
+matelots, le vaguemestre appelait a haute voix les noms des heureux, qui
+avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se
+bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien
+timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud. - Qu'est-ce
+que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement.
+
+ Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+ "Mon cher petit-fils,"
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux. Elle
+avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute
+tremblee et ecoliere: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement irreflechi, et
+embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette
+lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin, des le jour, il
+partait pour aller au feu.
+
+On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris.
+Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les
+renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a bord des
+navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer les
+compagnies de marins deja debarquees. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps
+dans les croisieres des les blocus, venait d'etre designe avec quelques autres
+pour combler des vides dans ces compagnies-la.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre un
+peu. Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait leurs
+adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des autres qui
+restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la; chacun a sa maniere
+manifestait ses impressions de depart, les uns graves, un peu recueillis;
+les autres se repandant en exuberantes paroles.
+
+Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
+sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
+demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idee
+incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de vaillante
+race.
+
+... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait a
+s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'etait difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour lire
+aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu experte
+d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son pere a ete pris de mort subite, il
+y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a ete mangee, a de mauvais
+jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc
+vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose a laquelle personne ne
+s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te
+faire comme a moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le depart pour l'Islande
+a eu lieu d'assez bonne heure cette annee. Ils on appareille le 1er du
+courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre pauvre Gaud, et ils
+n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous ne
+les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour gagner
+son pain..."
+
+... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa joie
+d'aller se battre...
+
+
+
+
+
+Troisieme partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps.
+Le ciel est gris, pesant aux epaules.
+
+Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des fraiches
+rizieres, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et
+ronflant, espece de _dzinn_ prolonge, donnant bien l'impression de la
+petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et dont la
+rencontre peut etre mortelle.
+
+Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la. Ces
+balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend plus;
+alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui file en trainee
+rapide, frolant vos oreilles...
+
+... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles.
+Tout pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde de la
+riziere, chacune avec un petit _flac_ de grele, sec et rapide, et un leger
+eclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas dure une
+minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse. Sur la grande
+plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on apercoit rien
+qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'ou cela a pu venir.
+
+De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi cachees, des
+toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre detrempee de la
+riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes
+plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
+et eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraiche
+des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France,
+avec des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu que celui de
+la mort.
+
+Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la finesse
+exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent l'etrangete de
+leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere, avancent, pour
+regarder, leurs figures plates contractees par la malice et la peur...
+Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se deploient en une
+longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire.
+
+Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui
+arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier!
+
+Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il etait la comme
+dans un element a lui. A une minute d'indecision supreme, les matelots, erafles par
+les balles, avaient presque commence ce mouvement de recul qui eut ete leur
+mort a tous; mais Sylvestre avait continue d'avancer; ayant pris son fusil
+par le canon, il tenait tete a tout un groupe, fauchant de droite et de
+gauche, a grands coups de crosse qui assommaient. Et, grace a lui, la partie
+avait change de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais
+quoi, qui decide aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees
+etait passe du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer.
+
+... C'etait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y avait des
+flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes versant leur
+cervelle dans l'eau de la riziere.
+
+Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des leopards.
+ Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup de lance a la cuisse,
+une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l'ivresse
+de se battre, cette ivresse non raisonnee qui vient du sang
+vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
+faisait les heros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur desesperee. Sylvestre s'arreta, souriant, meprisant,
+sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un peu sur la
+gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le
+mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par hasard dans le meme
+sens. Alors, lui, sentit une commotion a la poitrine, et, comprenant
+bien ce que c'etait, par un eclair de pensee, meme avant toute douleur, il
+detourna la tete vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur
+dire, comme un vieux soldat, la phrase consacree: "Je crois que j'ai mon
+compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour
+prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit
+entrer aussi, par un trou a son sein droit, avec un petit bruit horrible,
+comme dans un soufflet creve. En meme temps, sa bouche s'emplit de sang,
+tandis qu'il lui venait au cote une douleur aigue, qui s'exasperait vite, vite,
+jusqu'a etre quelque chose d'atroce et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et
+cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont
+la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is s'abattit.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long et mis a
+bord d'un navire-hopital qui rentrait en France.
+
+Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps d'arret
+dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces
+conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du cote perce, et
+l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait
+pas.
+
+On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a la voix
+vibrante et breve. Non, tout cela etait tombe devant la longue souffrance et
+la fievre amollissante. Il etait redevenu enfant, avec le mal du pays; il
+ne parlait presque plus, repondant a peine d'une petite voix douce, presque
+eteinte. Se sentir si malade, et etre si loin, si loin; penser qu'il
+faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, -
+vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces qui diminuaient?...
+Cette notion d'effroyable eloignement etait une chose qui l'obsedait sans
+cesse; qui l'oppressait a ses reveils, - quand, apres les heures
+d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la
+chaleur de sa fievre et le petit bruit soufflant de sa poitrine crevee.
+Aussi il avait supplie qu'on l'embarquat, au risque de tout.
+
+Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui
+donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse sa
+longue promenade a travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de
+vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures et
+de miseres.
+
+Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peux de
+mieux. Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers, et de
+temps en temps il demandait sa boite. Sa boite de matelot etait le coffret
+de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses precieuses; on y
+trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles d'Yann et de Gaud,
+un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et un livre de Confucius
+en chinois, pris au hasard d'un pillage sur lequel, au revers blanc des
+feuillets, il avait inscrit le journal naif de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les medecins
+penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee.
+
+... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. Le
+transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses malades;
+s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee encore comme au
+renversement des moussons.
+
+Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait fallu
+jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de
+ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre contenu.
+
+Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait ete oblige, a
+cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela
+rendait plus horrible cet etouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'etait la fin. Couche toujours sur son cote perce, il
+le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force,
+pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce poumon
+droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet autre
+aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse supreme etait
+commencee.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher sur
+lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la Bretagne et
+l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un
+vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de trouver,
+sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le
+temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui
+des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les poitrines
+ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce lit, ou il
+sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent la-haut, essayer de
+revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui
+habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en
+aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son cou affaibli, -
+quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le
+sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les memes
+creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et chaque fois apres la
+fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de
+tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut
+encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee. C'etait le soir, vers six
+heures. Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la lumiere
+seulement, de l'eblouissante lumiere rouge. Le soleil couchant
+apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure d'un
+ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il eclairait
+cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait
+impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre. Partout, a
+l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude, que
+lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas meme pour les mourants
+qui haletaient.
+
+... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere, passant
+sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete dechirante; la pluie
+tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle se rendait a Paimpol,
+mandee au bureau de la marine pour y etre informee qu'il etait mort.
+
+Il se debattait maintenant; il ralait. On epongeait aux coins de sa bouche
+de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a flots, pendant
+ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'eclairait toujours;
+au couchant, on eut dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein
+les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de
+feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe
+autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou midi
+allait sonner. Il etait bien le meme soleil, et au meme instant precis de sa
+duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres differente; se tenant
+plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait d'une douce lumiere blanche la
+grand'-mere Yvonne, qui travaillait a coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, om c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme minute de
+mort.
+
+Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une sorte de
+tour de force d'obliquite. Il rayonnait tristement, dans un fiord ou
+derivait la _Marie,_ et son ciel etait cette fois d'une de ces puretes
+hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies n'ayant plus
+d'atmosphere. Avec une nettete glacee, il accentuait les details de ce chaos
+de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_ semblait
+plaque sur un meme plan et se tenir debout. Yann, qui etait la, eclaire un peu
+etrangement lui aussi, pechait comme d'habitude, au milieu de ces aspects
+lunaires.
+
+... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord de
+navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait dans les eaux
+dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner
+vers le front comme pour disparaitre dans la tete. Alors on abaissa dessus
+les paupieres avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint tres beau et
+calme, comme un marbre couche...
+
+
+
+
+
+III
+
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour. On en
+avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours
+de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout pres, on s'etait decide a le
+garder quelques heures de plus pour l'y mettre.
+
+C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil. Dans le
+canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de France. La
+grande ville etrange dormait encore quand nous accostames la terre. Un
+petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le quai; nous y mimes
+Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite a bord; la peinture
+en etait encore fraiche, car il avait fallu se hater, et les lettres blanches
+de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversames cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une emotion,
+de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois, le calme
+d'une eglise francaise. Sous cette haute nef blanche, ou j'etais seul avec mes
+matelots, le _Dies irae_ chante par un pretre missionnaire resonnait comme
+une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des
+choses qui ressemblaient a des jardins enchantes, der verdures admirables,
+des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et
+c'etait une pluie de petales d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans
+l'eglise.
+
+Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin. Notre petit cortege de matelots
+etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France.
+ Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de
+monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou toute sorte de
+figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux etonnes.
+
+Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient
+d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale. Enfin,
+le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores,
+des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des plantes
+inconnues. L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin des jardins
+d'Indra. Sur sa terre, nous avons plante cette petite croix de bois
+qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit:
+
+ SYLVESTRE MOAN
+ Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui montait
+toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux,
+sous ses grandes fleurs.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien. En bas, dans
+l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees. Sur le pont, on
+ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse. Alentour, sur la mer, une
+vraie fete d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des voiles,
+s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir. (Dans ce Singapour
+d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de betes
+apprivoisees.)
+
+Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient ete
+verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de cette
+couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des tropiques.
+
+Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens, comme
+pour s'examiner sous differents aspects. Elles marchaient comme des
+boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout d'un
+coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait
+qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees avec
+transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie grotesque,
+moitie touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux sacs
+de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom de
+Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement l'exige pour
+les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait appartenu au
+monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; a bord
+d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour
+que cela n'emotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu
+Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes,
+retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs surfaisant
+pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous. On
+en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la medaille
+militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de
+Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer et
+recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux petits
+bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si droles de tournure
+qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre comme dernier lot.
+S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par manque de coeur, mais par
+irreflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de rayer
+le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce pont
+si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce deballage.
+
+Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et leurs
+singes.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . .
+Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la demander
+de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne lui
+fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a souvent
+affaire a _l'Inscription;_ elle donc, qui etait fille, femme, mere et
+grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans.
+
+C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit decompte de
+la _Circe_ a toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce qu'on doit a M. le
+commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe
+blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la reflexion, a
+cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis les
+froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent de
+la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guere
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons
+fugitives, courtes a present comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
+des oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de chaume
+et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
+papillons blancs.
+
+Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les portes,
+semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs yeux bruns ou
+bleus. Les jeunes hommes, a qui allaient leurs melancolies et leurs desirs,
+etaient a faire la grande peche, la-bas, sur la mer hyperboree...
+
+Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec de legers
+bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille
+grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort
+de son dernier petit-fils. Elle touchait a l'heure terrible ou cette
+chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui etre dite;
+elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir
+avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes d'angoisses - sa
+bonne vieille grand'mere, mandee a _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre
+qu'il etait mort! - Il l'avait vu tres nettement passer, sur cette route,
+s'en allant bien vite, droite, avec son petit chale brun, son parapluie
+et sa grande coiffe. Et cette apparition l'avait fait se soulever et
+se tordre avec un dechirement affreux, tandis que l'enorme soleil rouge de
+l'Equateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de
+l'hopital pour le regarder mourir.
+
+Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous un ciel
+de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se
+faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou tombait ce
+soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses contemporaines,
+assises a leur fenetre. Intriguees de la voir, elles disaient:
+
+--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un
+petit etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son commis, se tenait
+assis a son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pecheur, il avait recu
+de l'instruction et passait ses jours sur cette meme chaise, en fausses
+manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a voir
+trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+ecrivait pour elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non decachetees...
+ Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils
+Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez M. le commissaire,
+qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du _Bien-Hoa_ le
+14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?...
+
+--Decede!... Il est decede, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait cela de
+cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement, inintelligence de
+petit etre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot,
+il s'exprima en breton:
+
+--_Marw eo!..._
+
+--_Marw eo!..._ (Il est mort...)
+
+Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre
+echo fele redirait une phrase indifferente.
+
+C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait trembler
+seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air de la toucher.
+D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu emoussee, a force d'age,
+surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de
+suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tete,
+et voila qu'elle confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant
+perdu, de fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que
+celui-ci etait son dernier, si cheri, celui a qui se rapportaient toutes ses
+prieres, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensees, deja obscurcies
+par l'approche sombre de _l'enfance..._
+
+Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant se petit
+monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca qu'on annoncait a
+une grand'mere la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant
+ce bureau, raidie, torturant les franges de son chale brun avec ses
+pauvres vieilles mains gercees de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce
+trajet qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le gite
+de chaume ou elle avait hate de s'enfermer - comme les betes blessees qui se
+cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle
+s'efforcait
+de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, epouvantee surtout
+d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
+le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le
+corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre machine
+deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour la derniere fois,
+sans s'inquieter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de temps a
+autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tete un
+grand choc douloureux. Et elle se depechait de se terrer chez elle, de
+peur de tomber et d'etre rapportee...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+La vieille Yvonne qui est soule!
+
+Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres. C'etait justement en
+entrant dans la commune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup de maisons le
+long de la route. Tout de meme elle avait eu la force de se relever et,
+clopin-clopant, se sauvait avec son baton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soule!
+
+Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe etait tout de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le fond,
+- et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de desespoir
+senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui l'etouffait,
+et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur. Sa coiffe lui etait
+descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle
+coiffe autrefois si menagee. Sa derniere robe des dimanches etait toute salie,
+et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son
+serre-tete, completant un desordre de pauvresse...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute decoiffee,
+laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une grimace et
+un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas
+pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes dans leurs
+yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a
+genoux pour prier.
+
+Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui la-bas, en
+Islande, ne finit plus. Dans la cheminee, le grillon qui porte bonheur
+leur faisait tout de meme sa grele musique. Et la lueur jaune du soir
+entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la mer avait tous
+pris, qui etaient maintenant une famille eteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous; j'apporterai
+mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne
+serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui qui
+etait reparti pour la grande peche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement
+les _chasseurs_ devaient bientot partir. Le pleurerait-il seulement?...
+Peut-etre que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres
+larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot s'indignant contre ce
+garcon dur, tantot s'attendrissant a son souvenir, a cause de cette douleur
+qu'il allait avoir lui aussi et qui etait comme un rapprochement entre
+eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son frere
+finit par arriver a bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - c'etait apres
+une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment ou il
+allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil,
+il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune de la petite
+lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, etourdi,
+comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Tres renferme, par fierte,
+pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son
+tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien
+dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer pourquoi, il
+se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit.
+
+Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et il se disait:
+
+--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a dire:
+"Gaos! - allons debout, la _releve!_" il entendit sur sa poitrine un leger
+froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la realite de la
+mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et deja ce fut une
+impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans
+son reveil subit, il heurta contre les poutres son front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son
+poste de peche...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus etonnamment
+simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de
+profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme aucun
+age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis l'origine des siecles,
+qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - rien que
+l'eternite des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser _d'etre._
+
+Il ne faisait meme pas absolument nuit. C'etait eclaire faiblement, par un
+reste de lumiere, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par
+habitude, rendant une plainte sans but. C'etais gris, d'un gris trouble
+qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mysterieux et son
+sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes qui n'ont pas de nom.
+
+Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans
+l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient une
+sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un dessin mou,
+comme trace par une main distraite; combinaison de hasard, non destinee a etre
+vue, et fugitive, prete a mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble,
+paraissait signifier quelque chose; on eut dit que la pensee melancolique,
+insaisissable, de tout ce neant, etait inscrite la; - et les yeux finissaient
+par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a l'obscurite du
+dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel;
+elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se
+tendent. Et a present qu'il avait commence a voir la cette apparence, il lui
+semblait que ce fut une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque a
+force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles et
+les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de ce
+ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort, comme une
+derniere manifestation de lui.
+
+Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants...
+Mais
+les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop precis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois
+dans les reves, et dont on ne retient au reveil que d'enigmatiques fragments
+n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame; beaucoup
+mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit
+frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait ete long a
+percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait a present jusqu'a
+pleins bords. Il revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux
+d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait
+tout a coup entre ses paupieres, malgre lui, - et d'abord il ne s'expliquait
+pas bien ce que c'etait, n'ayant jamais pleure dans sa vie d'homme. - Mais
+les larmes commencaient a couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis
+des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire, et
+les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir
+l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme et si fier.
+
+... Dans son idee a lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer a ces prieres qu'on dit
+en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance des ames.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une maniere
+breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant
+n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague frayeur des
+cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les images qui
+protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre benite qui entoure les
+eglises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si cela
+aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste la-bas, dans
+cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus desespere, plus
+sombre.
+
+Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eut ete seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine deux
+heures; et en meme temps il paraissait s'etendre, devenir plus demesure, se
+creuser d'une maniere plus effrayante. Avec cette espece d'aube qui
+naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus eveille concevait
+mieux l'immensite des lointains; alors les limites de l'espace visible
+etaient encore reculees et fuyaient toujours.
+
+C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que cela vint
+par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles avaient l'air
+de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a flamme blanche
+eussent ete montees peu a peu, derriere les informes nuees grises; - montees
+discretement, avec des precautions mysterieuses, de peur de troubler le morne
+repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se trainait
+sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et
+froide commencee des l'extreme matin...
+
+Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait
+bleme et triste. Et, a bord de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand
+Yann...
+
+Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du dehors,
+c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros obscur, sur
+ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait completement repris par le travail de la peche, par le train
+monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a
+suffire.
+
+Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau changement a
+vue. Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du matin etait
+termine, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se retrecir,
+se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout a l'heure la
+mer si demesuree? L'horizon etait a present tout pres, et il semblait meme qu'on
+manquat d'espace. Le vide se remplissait de voiles tenus qui flottaient,
+les uns plus vagues que des buees, d'autres aux contours presque visibles
+et comme franges. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme
+des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de
+partout en meme temps, aussi l'emprisonnement la-dessous se faisait tres
+vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'etait la premiere brume d'aout qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la _Marie,_ on ne
+distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la lumiere et ou la
+mature du navire semblait meme se perdre.
+
+--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la
+seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison
+d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidite leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un
+bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes; par
+contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous cette
+lumiere fade et blanchatre. On prenait garde de respirer la bouche
+ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les poitrines.
+
+En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus,
+tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a bord des
+gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet; apres, ils
+se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du
+pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines ecailles argentees
+qu'ils jetaient en se debattant. Le marin qui leur fendait le ventre
+avec son grand couteau, dans sa precipitation, s'entaillait les doigts,
+et son sang bien rouge se melait a la saumure.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume epaisse,
+sans rien voir. La peche continuait d'etre bonne et, avec tant d'activite,
+on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, a intervalles reguliers, l'un
+d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un bruit pareil au
+beuglement d'une bete sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain repondait a leur appel. Alors on veillait davantage.
+Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce
+voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la presence
+etait pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il
+devenait une occupation, une societe et, par envie de le voir, les yeux
+s'efforcaient a percer les impalpables mousselines blanches qui restaient
+tendues partout dans l'air.
+
+Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout etait impregne d'eau; tout etait
+ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus penetrant; le
+soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il y avait deja de
+vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise etait sinistre et
+glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la _Marie_ ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande. Mais toutes les
+_lignes_ du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le lit de la
+mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-etre
+du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans la cabine en
+chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines, causaient
+peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et
+des heures a son meme poste invariable, les bras seuls occupes au travail
+incessant de la peche. Ils n'etaient separes les uns des autres que de deux ou
+trois metres, et ils finissaient par ne plus se voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormaient l'esprit. Tout
+en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a demi voix , de
+peur d'eloigner les poissons. Les pensees se faisaient plus lentes et plus
+rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en duree afin d'arriver a
+remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-etre.
+On n'avait plus du tout l'idee aux femmes, parce qu'il faisait deja froid;
+mais on revait a des choses incoherentes ou merveilleuses, comme dans le
+sommeil, et la trame de ces reves etait aussi peu serree qu'un brouillard...
+
+Ce brumeux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee, d'une
+maniere triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement c'etait
+toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les poitrines et
+faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles, comme
+si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte, prompt a la
+manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a pas de soucis; du
+reste, communicatif a ses heures seulement - qui etaient rares - et portant
+toujours la tete aussi haut avec son air a la fois indifferent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de
+faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant quelque
+bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire
+aux choses droles que les autres disaient.
+
+En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre
+lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres petites idees
+d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a present sans personne
+au monde... Peut-etre bien surtout, le deuil de ce frere durait-il encore
+dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue, ou se
+passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla etrange et non connu d'eux. Ils se regarderent les uns
+les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parle?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait
+bien eu l'air de sortir du vide exterieur.
+
+Alors, celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee depuis la
+veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour
+pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au
+contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de cornemuse, une
+grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille, s'etait dressee menacante, tres
+haut tout pres d'eux: des mats, des vergues, des cordages, un dessin de
+navire qui s'etait fait en l'air, partout a la fois et d'un meme coup, comme
+ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees
+sur des voiles tendus. Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher,
+penches sur le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un
+reveil de surprise et d'epouvante...
+
+Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes - tout ce
+qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointerent en
+dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effares, allongeaient vers eux d'enormes
+batons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus de
+leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent aussitot sans
+aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait tout a fait amorti; il
+avait ete si faible meme, que vraiment il semblait que cet autre navire n'eut
+pas de masse et qu'il fut une chose molle, presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohe! de la _Marie._
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'etait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoer, aussi de
+Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la, tout en
+barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait Kerjegou, un de
+Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de Plounerin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? Demandait Larvoer de la _Reine-Berthe._
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, _mauvaise
+poison_ de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est different; _ca nous est defendu de faire du bruit._ (Il
+avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere noir; avec
+un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete a ceux de la
+_Marie_ et leur donna a penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette plaisanterie:
+
+--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a crevee.
+
+Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et tout
+en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou quelque
+courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que l'autre,
+separer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyes en babord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
+eussent fait des assieges avec des piques, ils parlerent des choses du pays,
+des dernieres lettres recues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.
+
+--Moi, disait Kerjegou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de la
+belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec certain
+vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe et de
+lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un petit
+homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle part et qui
+pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" avec
+un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes
+avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants.
+
+--Moi, disait encore Larvoer, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marque la mort
+du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait
+son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournerent vers Yann pour
+savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait sur
+la derniere lettre que mon pere m'a envoyee.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son chagrin,
+et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale, pendant
+que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de M.
+Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la vieille
+Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present, en journee chez
+le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
+l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une courageuse, malgre ses airs
+de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et une
+couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore.
+
+Par cette appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la
+_Reine-Berthe_ qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis
+un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car leur navire etait
+moins pres, et, tout a coup, ceux de la _Marie_ ne trouverent plus rien a
+pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs
+"espars", avirons, mats ou vergues, s'agiterent en cherchant dans le vide,
+puis retomberent les uns apres les autres lourdement dans la mer, comme de
+grands bras morts. On rentra donc ces defenses inutiles: la
+_Reine-Berthe,_ replongee dans la brume profonde, avait disparu
+brusquement tout d'une piece, comme s'efface l'image d'un transparent
+derriere lequel la lampe a ete soufflee. Ils essayerent de la heler, mais rien ne
+repondit a leurs cris, - qu'une espece de clameur moqueuse a plusieurs voix,
+terminee en un gemissement qui les fit se regarder avec surprise...
+
+Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
+comme ceux du _Samuel_Azenide_ avaient rencontre dans un fiord une epave non
+douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa quille), on ne
+l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous ses marins
+furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la _Marie_ avaient
+bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait eu aucun
+mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire
+trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporte plusieurs
+marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de Larvoer et, en
+rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann
+revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et
+quelques-uns de la _Marie_ se demanderent craintivement si, ce matin-la,
+ils n'avaient point cause avec des trepasses.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers brouillards du
+matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis trois mois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a
+Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille dans
+ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoye la tout ce qu'on lui
+avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit _a la mode
+des villes_ et ses belles jupes de differentes couleurs. Elle avait fait
+elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple et portait, comme
+la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline epaisse ornee
+seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin par
+aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un respect de
+demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient comme autrefois,
+la main a leur chapeau.
+
+Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long
+de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les
+travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer - comme
+d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage - et, en
+regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait
+de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond
+duquel etait Yann...
+
+Cette meme route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a ce hameau
+de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout
+petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales
+d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even,
+bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y etait
+allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin;
+Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle
+pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs
+courts. Donc elle aimait toute cette region de Ploubazlanec; elle etait
+presque heureuse que le sort l'eut rejetee la: en aucun autre lieu du pays
+elle n'eut pu se faire a vivre.
+
+A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur la
+mer bretonne. Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage
+nulle part.
+
+Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble pour
+la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes. Ca et la, un bouquet
+d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
+panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un
+creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau a toit de paille dessinait
+au-dessus de la lande une petite decoupure bossue. Aux carrefours les
+vieux christs qui gardaient la campagne etendaient leurs bras noirs sur
+les calvaires, comme de vrais hommes supplicies, et, dans le lointain, la
+Manche se detachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui etait deja
+tenebreux vers l'horizon. Et dans ce pays, meme ce calme, meme ces beau temps,
+etaient melancoliques; il restait, malgre tout, une inquietude planant sur les
+choses; une anxiete venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et
+dont l'eternelle menace n'etait qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salee des greves, et l'odeur
+douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les epines
+maigres. Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers
+elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a la maniere de ces
+belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs d'ete, dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules, amoindris
+par son amour! Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann comme une
+sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait
+jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele en esprit, sans plus
+confier cela a personne. Pour le moment, elle aimait a le savoir en
+Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloitres profonds et
+il ne pouvait se donner a aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle
+comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus dedaignee, -
+car il n'etait pas un garcon comme les autres. - Et puis cette mort du
+petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait decidement. A son arrivee,
+il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mere de
+son ami: et elle avait decide qu'elle serait la pour cette visite, il ne lui
+semblait pas que ce fut manquer de dignite; sans paraitre se souvenir de
+rien, elle lui parlerait comme a quelqu'un que l'on connait depuis
+longtemps; elle lui parlerait meme avec affection comme a un frere de
+Sylvestre, en tachant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait
+peut-etre pas impossible de prendre aupres de lui une place de soeur, a present
+qu'elle allait etre si seule au monde; de se reposer sur son amitie; de la
+lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut
+plus a aucune arriere-pensee de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement,
+entete dans ses idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien
+comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette chaumiere
+presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mere Moan,
+n'etant plus assez forte pour aller en journee aux lessives, n'avait plus
+rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu
+maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans
+demander rien a personne...
+
+La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant d'entrer,
+il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la chaumiere se trouvant
+en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain
+qui s'incline vers la greve. Elle etait presque cachee sous son epais toit de
+paille brune, tout gondole, qui ressemblait au dos de quelque enorme bete
+morte effondree sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur
+sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochlearia
+formant de petites touffes vertes. On montait les trois marches
+gondolees du seuil, et on ouvrait le loquet interieur de la porte au moyen
+d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on
+voyait d'abord en face de soi la lucarne, percee comme dans l'epaisseur
+d'un rempart, et donnant sur la mer d'ou venait une derniere clarte jaune
+pale. Dans la grande cheminee flambaient des brindilles odorantes de pin
+et de hetre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long
+des chemins; elle-meme etait la assise, surveillant leur petit souper; dans
+son interieur, elle portait un serre-tete seulement, pour menager ses
+coiffes; son profil, encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de son
+feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une
+couleur passee, tournee au bleuatre, et qui etaient troubles, incertains, egares de
+vieillesse. Elle disait toutes les fois la meme chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee. Il est
+la meme heure que les autre jours.
+
+--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard que
+de coutume.
+
+Elle soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre usee,
+mais encore epaisse comme le tronc d'un chene. Et le grillon ne manquait
+jamais de leur recommencer sa petite musique a son d'argent.
+
+Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries grossierement sculptees
+et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, elles donnaient acces
+dans des etageres ou plusieurs generations pecheurs avaient ete concues, avaient dormi,
+et ou les meres vieillies etaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de menage tres
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume; aussi
+de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers fils
+Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans une
+hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochee au granit du mur. Sa grand'mere y avait attache sa medaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
+aussi achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires et
+blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts. C'etait la
+son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa memoire, dans son
+pays breton...
+
+Les soirs d'ete, elle ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand le
+temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre,
+devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur tete.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et Gaud,
+dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des Islandais et
+fille sage, resolue, dans un trouble trop grand...
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait d'arriver,
+elle se sentit prise d'une espece de fievre. Tout son calme d'attente
+l'avait abandonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans savoir
+pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et, dans le
+chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui venait a
+l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir. Il etait deja tout pres, se
+dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses cheveux boucles
+sous son bonnet de pecheur. Elle se trouvait prise si au depourvu par
+cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il
+s'en apercut; elle en serait morte de honte a present... Et puis elle se
+croyait mal coiffee, avec un air fatigue pour avoir fait son ouvrage trop
+vite; elle eut donne je ne sais quoi pour etre cachee dans les touffes
+d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi
+avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route.
+ Mais c'etait trop tard: ils se croiserent dans l'etroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de cote
+comme un cheval ombrageux qui se derobe, en la regardant d'une maniere
+furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant
+malgre elle-meme une priere et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque grande
+flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa figure etait
+devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il etait passe. Elle continua sa route, encore tremblante,
+mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang reprendre son
+cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete entre
+ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit enfant,
+toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete comme un maigre
+echeveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrives ce matin
+de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une visite
+pendant que j'etais dehors. Pauvre garcon, il avait des larmes aux yeux
+lui aussi... Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne
+Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi, cette
+visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire tant de
+choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c'etait
+fini...
+
+Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le monde plus
+vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait tres
+lentement tomber. Les journees grises passerent apres les journees grises,
+mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien abandonnees.
+
+Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner. Sa pauvre tete
+s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, a propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours clairs,
+que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir. Avoir toujours ete
+bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la fin, tout un fonds
+de malice qui avait dormi durant la vie, toute un science de mots
+grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame et quel mystere moqueur!
+
+Elle commencait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a
+entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui revenaient
+en tete, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets tres vilains qu'elle
+avait entendus jadis sur le port, repetes par des matelots. Il lui arrivait
+d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en balancant la tete et
+battant la mesure avec son pied, elle prenait:
+
+ Mon mari vient de partir;
+Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laisse sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+ J'en gagne!
+ J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement pour
+s'eteindre. Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps caduque, en
+laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts.
+
+Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre d'epreuve
+sur lequel Gaud n'avait pas compte.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en
+ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des filles et des
+garcons qu'a cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees, avec un
+geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journee elle le pleura.
+
+Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
+menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de
+Paimpol.
+
+La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les
+pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son tablier.
+Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir des
+conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc? Dans mon temps a
+moi, j'en ai pourtant connu de ton age qui savaient causer. Me semble
+que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si tu
+voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises
+en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en chemin,
+parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a elle-meme comme, du
+reste, tout au monde a present, puis s'arretait au milieu de ses histoires
+quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beaute allait se consumer, solitaire et sterile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle y
+melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces choses
+etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou tout etait dechaine et
+hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse a lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins
+ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires, qui avaient peri au
+large pendant de semblables nuits, et dont les ames pouvaient revenir;
+elle ne se sentait pas protegee contre la visite de ces morts par la presence
+de cette si vieille femme qui etait deja presque des leurs...
+
+Tout a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du coin
+de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe sous terre. D'un
+ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix chantait:
+
+ Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laisse sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+
+
+Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
+on l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs. Dans le
+vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux memes
+endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement triste;
+elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de roches et de
+terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant dans
+l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les unes des
+autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause d'une
+certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des especes de soirees
+joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la cote; il y avait
+toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue par la pluie noire, d'ou
+partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignees pour les
+buveurs; des marins se sechant a des flambees fumeuses; les vieux se
+contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous
+allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour s'etourdir. Et, pres d'eux, la
+mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa
+voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de la
+porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des terres, vers
+Pors-Even. Ils passaient tres tard, echappes des bras des filles,
+insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondees, Gaud
+tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres vite noyes dans le bruit
+des bourrasques ou de la houle - cherchant a demeler la voix de Yann, se
+sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.
+
+N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener une
+vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et, malgre
+tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee.
+
+D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de plaisir,
+un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a depenser sans souci
+(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur les
+grandes parts de peche, payables seulement en hiver).
+
+On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et lui
+s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille brune, sa
+maitresse du precedent automne. Ensemble ils s'etaient promenes, au dernier gai
+soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes,
+tout embaumees par les raisins murs, les oeillets des sables et les
+senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chante et danse des
+rondes a ces veillees de vendange ou l'on se grise, d'une ivresse amoureuse
+et legere, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la _Marie_ ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve, dans un
+grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la montre, et s'etait
+negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs
+mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fete, et souvent ivre apres minuit, sur la fin des bals.
+Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les
+filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exagerant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui aussi
+du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande. Comme par une
+entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une
+des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des moustaches a
+present, une carrure d'homme et la replique hardie. Un air de cantiniere,
+sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais
+quoi de religieux, qui persiste quand meme parce qu'elle est Bretonne.
+Dans sa tete, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un
+registre; elle connait les bons, les mauvais, sait au plus juste ce
+qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe,vint
+travaille la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la mode
+ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrees
+brusques, comme lances par une lame de houle. La salle est basse et
+profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores ou se voient des
+navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en
+faience est posee sur une console, entre des bouquets artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, - depuis les
+temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des corsaires, jusqu'a
+ces Islandais de nos jours tres peu differents de leurs ancetres. Et bien
+des existences d'hommes ont ete jouees, engagees la, entre deux ivresses, sur ces
+tables de chene.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation sur
+les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre madame
+Tressoleur et deux _retraites_ assis a boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait paree,
+cette _Leopoldine,_ a faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! - Puisque
+je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq _jeunes
+personnes,_ qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette table, -
+signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous jure:
+Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; - et le
+grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La _Leopoldine!_... Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud, comme si
+on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable.
+
+Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la lumiere de sa
+petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la toujours, dont la
+seule consonance l'impressionnait comme une chose triste. Les noms des
+personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-memes, presque
+un sens. Et ce _Leopoldine,_ mot nouveau, inusite, la poursuivait avec une
+persistance qui n'etait pas naturelle, devenait une sorte d'obsession
+sinistre. Non, elle s'etait attendue a voir Yann repartir encore sur la
+_Marie_ qu'elle avait visitee jadis, qu'elle connaissait, et dont la
+Vierge avait protege pendant de longues annees les dangereux voyages; et
+voici que ce changement, cette _Leopoldine,_ augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres desertees, sur les
+femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un nouvel automne
+commencerait encore, ramenant une fois de plus les pecheurs?... Tout
+cela pour elle etait indifferent, semblable, egalement sans joie et sans
+espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de
+rapprochement, puisque meme il oubliait le pauvre petit Sylvestre; - donc
+il fallait bien comprendre que c'en etait fait pour toujours de ce seul
+reve, de ce seul desir de sa vie; elle devait se detacher de Yann, de toutes
+les choses qui avaient trait a son existence, meme de ce nom d'Islande qui
+vibrait encore avec un charme si douloureux a cause de lui; chasser
+absolument ces pensees, tout balayer; se dire que c'etait fini, fini a
+jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
+avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir. Et
+alors, apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
+
+Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit avaient
+recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit tranquille et leger
+de grelot de poupee. Et ses larmes aussi se mirent a couler, larmes
+d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres avec un petit gout amer,
+descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d'ete
+qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a coup, pressees et pesantes, de
+nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se sentant brisee, prise de
+vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette
+dame Tressoleur et essaya de se coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant: il
+devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les
+choses de cette chaumiere. - Cependant, comme elle etait tres jeune, tout en
+continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et s'endormir.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux premiers jours
+de fevrier, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du
+dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a sa mere,
+suivant la coutume de famille. L'annee avait ete bonne, et il s'en
+retournait content.
+
+Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
+vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins
+ameutes qui riaient... La grand'mere Moan!... La bonne grand'mere que
+Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de ces
+vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les menacait
+de son baton, tres en colere et en desespoir:
+
+--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas ose, bien
+sur, mes vilains droles!...
+
+Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battre; sa coiffe
+etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu'elle etait
+grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques pauvres vieux qui
+ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi, avec
+sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
+la veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce groupe.
+Effrayee, elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait, ce qu'elle
+avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat
+qu'on avait tue.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses tous
+deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs joues, ils se
+regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si pres; mais sans
+haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans une commune pensee de
+pitie et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce
+pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de diable;
+mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de pres, on lui
+trouvait au contraire la mine tranquille et caline. Ils l'avaient tue avec
+des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant
+toujours des menaces, s'en allait tout emue, toute branlante, emportant
+par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce monde
+on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!...
+
+Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides; et
+ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des paroles
+douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'etait possible, que
+des enfants fussent si mechants! Faire une chose pareille a une pauvre
+vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, a lui aussi. - Non
+point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme
+lui, s'ils aiment bien a jouer avec les betes, n'ont guere de sensiblerie
+pour elles; mais son coeur se fendait, a marcher la derriere cette grand'mere
+en enfance, emportant son pauvre chat par la queue. Il pensait a
+Sylvestre, qui l'avait tant aimee; au chagrin horrible qu'il aurait eu,
+si on lui avait predit qu'elle finirait ainsi, en derision et en misere.
+
+Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas; sa
+robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches,
+monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce matin quand
+je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par cette
+petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles phrases, des
+reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un pres de
+l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan. - Pour jolie, elle
+l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort bien, mais il lui
+parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa pauvrete et son deuil.
+Son air etait devenu plus serieux, ses yeux gris de lin avaient
+l'expression plus reservee et semblaient malgre cela vous penetrer plus avant,
+jusqu'au fond de l'ame. Sa taille aussi avait acheve de se former.
+Vingt-trois ans bientot; elle etait dans tout son epanouissement de beaute.
+
+Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe noire
+sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne
+savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache en
+elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche;
+peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui des autres,
+par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut
+de ses bras... Mais non, cela residait plutot dans sa voix tranquille et
+dans son regard.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi passer
+en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La
+vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa droite, troublee et
+toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en route;
+d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire, elle commencait a
+les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son oeil qui
+etait redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre conge;
+elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu de lui,
+marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi
+bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si
+vite a leur logis vide et sombre ou tout allait s'evanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mere entra sans se
+retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi...
+
+Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord le
+portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete. Bien pauvre, en effet,
+malgre son air range et honnete, le logis de ces deux abandonnees qui s'etaient
+reunies. Peut-etre, au moins, eprouverait-il pour elle un peu de bonne pitie,
+en la voyant redescendue a cette meme misere, a ce granit fruste et a ce chaume.
+Il n'y avait plus de la richesse passee, que le lit blanc, le beau lit de
+demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient la...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait semblant
+de ne pas prendre garde a lui. Donc ils restaient debout devant l'un
+l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque
+interrogation supreme.
+
+Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence semblait
+entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus
+profondement, comme dans l'attente solennelle de quelque chose d'inoui qui
+tardait a venir.
+
+. . . . . . . . . . . .
+--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande decision, brusque comme
+etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre formulee...
+
+--Si vous voulez toujours... La peche s'est bien vendue cette annee, et
+j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant du
+bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
+vouliez toujours...
+
+... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait
+l'empecher de prononcer ce oui? Il s'etonnait, il avait peur, et elle s'en
+apercevait bien. Appuyee des deux mains a la table, devenue tout blanche,
+avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans voix, ressemblait a une
+mourante tres jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait levee
+pour venir a eux. Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il faut
+l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure... Asseyez-vous,
+monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il avait du
+coeur. Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais
+cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre son refus sauvage, malgre
+tout. Il l'avait dedaignee longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - et
+aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait son idee a lui sans doute, il avait
+eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne
+songeait pas du tout a lui en demander compte, non plus qu'a lui reprocher
+son chagrin de deux annees... Tout cela, d'ailleurs, etait si oublie, tout
+cela venait d'etre emporte si loin, en une seconde, par le tourbillon
+delicieux qui passait sur sa vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une grosse
+pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan. Et moi,
+je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre devenue si
+vieille, pour avoir vu ca avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et ne
+trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fut
+assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur
+semblat digne de rompre leur delicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la par
+exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De
+mon temps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait promis...
+
+Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect inconnu,
+avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que c'etait
+le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance que
+la mer avait doree. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le
+bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit
+portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa
+couronne noire. Et tout paraissait s'etre subitement vivifie et rajeuni
+dans la chaumiere morte. Le silence s'etait rempli de musique inouies; meme le
+crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la lucarne, etait devenu comme une
+belle lueur enchantee...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tete. L'Islande, la _Leopoldine,_ - c'est vrai, elle avait deja
+oublie ces epouvante dressees sur la route. - Au retour d'Islande!... comme
+se serait long, encore tout cet ete d'attente craintive. Et Yann, battant
+le sol du bout de son pied, a petits coups rapides, devenu for presse lui
+aussi, comptait en lui-meme tres vite, pour voir si, en se
+
+depechant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce depart: tant
+de jours pour reunir les papiers, tant de jours pour publier les bans a
+l'eglise; oui, cela ne menerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les
+noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande
+semaine a rester ensemble apres.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec
+autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant mesurees
+et precieuses...
+
+
+
+
+
+Quatrieme partie.
+
+
+
+
+I
+
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'etait a la porte
+de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le ciel
+immense, ou passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des
+algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve, avaient entrainees
+dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des courants
+de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent des humidites
+glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se deposaient sur leurs
+epaules.
+
+Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la. Et ce banc, qui avait
+plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja vu
+bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des jeunes, et il
+etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard, changes en vieux branlants
+et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la meme place, - mais dans le
+jour alors pour respirer encore un peu d'air et se chauffer a leur
+dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour les
+regarder. Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient ensemble,
+mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi
+pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma Doue,
+ma Doue,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca a-t-il du bon
+sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un pres
+de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger
+murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous, au
+pied des falaises. C'etait une musique tres harmonieuse, la voix fraiche de
+Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites douces et
+caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux
+silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils etaient adosses:
+d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en
+robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de son ami. Au-dessus d'eux,
+le dome bossu der leur toit de paille et, derriere tout cela, les infinis
+crepusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel...
+
+Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et la
+vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne genait
+pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommencaient a se
+parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence; ayant
+besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle
+devait si peu durer.
+
+Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui, par
+testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y faisaient
+aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour d'Islande
+leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle avait
+faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere rencontre; il lui
+disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes ou celle etait allee.
+
+Elle l'ecoutait avec une extreme surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il etait
+capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres petits
+details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a deviner, a
+comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce temps-
+la!... Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en faisait l'aveu naif a
+present!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussee, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont il
+reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un
+commencement de sourire incomprehensible.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour acheter
+la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
+il y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la circonstance,
+sans qu'on eut besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue: avoir une robe donnee par
+lui, payee avec l'argent de son travail et de sa peche, il lui semblait que
+cela la fit deja un peu son epouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on deployait
+devant eux. Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune des boutiques de
+Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la forme qu'aurait cette
+robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de velours pour la rendre
+plus belle.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de
+leur falaise ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard sur un
+buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les rochers
+au bord du chemin. Dans la demi-obscurite, il leur sembla distinguer sur
+ce buisson de legeres petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approcherent pour s'en
+assurer.
+
+Il etait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le toucherent,
+verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui etaient
+tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premiere
+impression hative de printemps; du meme coup, ils s'apercurent que les jours
+avaient allonge; qu'il y avait quelque chose de plus tiede dans l'air, de
+plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson etait en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil. Sans doute, il avait fleuri la
+expres pour eux, pour leur fete d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le
+grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva
+soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre la
+nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets de
+la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a cette
+cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et ensuite,
+quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un
+petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini...
+
+Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre pas
+pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne, jusqu'a
+l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du temps,
+prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre.
+ Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves, plus inquiets
+dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
+elle et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure.
+
+
+C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a present: cela
+augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une maree, qui monte, jusqu'a
+tout remplir. Il n'avait jamais connu cette maniere d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant pour se
+faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eut
+aime se coucher par terre a ses pieds, et rester la, le front appuye sur le bas
+de sa robe. En dehors de ce baiser de frere qu'il lui donnait en
+arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je
+ne sais quoi invisible qui etait en elle, qui etait son ame, qui se
+manifestait a lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans
+l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide...
+
+Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et plus
+desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot d'une maniere
+aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser pour cela d'etre
+_elle-meme!..._ Cette idee le faisait frissonner jusqu'aux moelles
+profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par respect, se demandant
+presque s'il oserait commettre ce delicieux sacrilege...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la cheminee, et
+leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans
+les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres
+agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie. Lui
+surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un demi-sourire,
+cherchant a se derober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce mystere
+qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait
+pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun faux-fuyant ne le
+tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.
+
+Il essaya de repondre oui. De mechants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle vit
+bien que se devait etre autre chose.
+
+--C'etait ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en faisait
+trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pecheur. Mais
+enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout.
+
+--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches? Vous
+aviez peur d'etre refuse?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en fut amusee.
+Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit
+dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui venir, et
+son expression changeait a mesure:
+
+--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine.
+
+Et lui detourna la tete, en riant tout a fait.
+
+Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait pas
+lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu jamais.
+ Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme Sylvestre
+disait jadis), et c'etait tout. Mais voila aussi, on l'avait tourmente avec
+cette Gaud! Tout le monde s'y etait mis, ses parents, Sylvestre, ses
+camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme. Alors il avait commence a dire
+non, obstinement non, tout en gardant au fond de son coeur l'idee qu'un
+jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par
+etre oui.
+
+Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnee pendant deux ans, et desire mourir...
+
+Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion d'etre
+decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a leur tour
+interrogeaient profondement: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait
+un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, lui
+pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec
+mes parents, c'est la meme chose. Des fois, quand je fais ma tete dure, je
+reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans parler a
+personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis
+toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'etais
+encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ca faisait mon
+affaire, a moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus dure
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller a cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance
+d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a present que c'etait fini, elle
+aimait presque mieux avoir connu ce temps d'epreuve.
+
+Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere inattendue, il
+est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre leurs deux ames.
+Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes s'etant rapprochees, ils
+resterent la longtemps, leurs joues appuyees l'une sur l'autre, n'ayant plus
+besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur
+etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne s'etant reveillee, ils demeurerent
+devant elle comme ils etaient, sans aucun trouble.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'etait six jours avant le depart pour l'Islande. Leur cortege de noces s'en
+revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent furieux, sous
+un ciel charge et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme des
+rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve. Calmes,
+recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la
+vie, d'etre au-dessus de tout. Ils semblaient meme etre respectes par le vent,
+tandis que, derriere eux, ce cortege etait un joyeux desordre de couples
+rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres, deja
+grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
+leurs noces et leurs premieres annees. Grand'mere Yvonne etait la et suivait
+aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann
+qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe
+neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et toujours son petit
+chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause de Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les jupes
+relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la coutume, des
+bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de fete. Yann
+avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il etait de
+ceux a qui tout va bien. Quant a Gaud, il y avait de la demoiselle encore
+dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres etaient piquees en haut de son
+corsage - tres ajuste, comme autrefois sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le bruit
+des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele que les
+cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde; aux
+carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes. Ils saluaient les maries au
+passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une demoiselle, avec
+sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle etait admiree.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux des
+bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de leurs fous,
+de leurs idiots a bequilles. Cette gent etait echelonnee sur le parcours, avec
+des musiques, des accordeons, des vielles; ils tendaient leurs mains,
+leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumones que Yann leur
+lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de
+reine. Il y avait de ces mendiants qui etaient tres vieux, qui avaient des
+cheveux gris sur des tetes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans
+les creux des chemins, ils etaient de la meme couleur que la terre d'ou ils
+semblaient n'etre qu'incompletement sortis, et ou ils allaient rentrer bientot
+sans avoir eu de pensees; leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de
+leurs existences avortees et inutiles. Ils regardaient passer, sans
+comprendre, cette fete de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison des
+Gaos. C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des maries du
+pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est comme au bout du
+monde breton.
+
+Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de roches
+basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer. Pour y
+descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de granit. Et
+le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap isole, au milieu des
+pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout a fait dans le
+bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups. On
+voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+deployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula le
+premier devant les embruns. En arriere, son cortege restait echelonne sur les
+roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu la pour presenter sa femme a la
+mer; mais celle-ci faisait mauvais visage a la mariee nouvelle.
+
+En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris et
+cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis le
+matin. Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires, pour
+grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis de
+Gaud, qui etait bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq
+personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos le
+pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_qui etaient de la _Leopoldine_ a present; quatre filles d'honneur tres
+jolies, leurs nattes de cheveux disposees en rond au-dessus des oreilles,
+comme autrefois les imperatrices de Byzance, et leur coiffe blanche a la
+nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garcons
+d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de peine, louees a
+Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee encombree de poeles et de
+marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus riche,
+c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille sage et
+courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait la plus belle
+du pays, et cela le flattait de voir les deux epoux si assortis.
+
+Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee
+comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus jeune de
+neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des cousines, et ca en
+avait fait, tout ca, des Gaos, malgre les disparus d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en avons
+fait encore quatorze a nous deux.
+
+Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos;
+mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de l'epave
+les avaient mis vraiment bien a leur aise.
+
+En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au _service_
+(Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot dans la
+marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Bresil,
+faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de _l'Iphigenie,_ on
+faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la brune; et la manche en
+cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait crevee. Alors, au lieu
+d'avertir, on s'etait mis a boire a meme jusqu'a plus soif; ca avait dure deux
+heures, cette fete; a la fin ca coulait plein la batterie; tout le monde etait
+soul!
+
+Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant avec
+une pointe de malice.
+
+--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
+que la, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
+pluie, faisaient rage dans une epaisse nuit. Malgre les precautions prises,
+quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque amarree dans
+le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en bas
+ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c'etaient
+les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et des
+petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par le cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets,
+plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes.
+
+On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures droles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque,
+avaient roule le monde.
+
+--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont la, en
+montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait frequentees,
+- oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions
+_consomme_ la dedans, a trois que nous etions... Des vilaines femmes, _ma Doue,_
+mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui, lui
+aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les avait
+connues, ces Chinoises.
+
+--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici,
+il contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise tres
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a faire le
+diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme
+cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait retrousses
+par le coin avec ces doigts.) Et voila les deux Chinois, les deux...
+enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui ferment la
+grille a clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la tete contre les murs. - Mais crac! il
+en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se
+relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se mefier
+tout de meme. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes a sucre,
+achetees pour mes provisions de route; et c'est solide, ca ne casse pas,
+quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si ca nous
+a ete utile...
+
+Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient
+sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la fin de son
+histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal d'armes
+sur la _Zenobie,_ a Aden, un jour, je vois les marchands de plumes
+d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas): "Bonjour,
+caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un _pare a
+virer_ je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon marchand,
+que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire
+cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas ete si
+bete! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'etais jeune
+homme... Alors, a Toulon, une connaissance a moi qui travaillait dans les
+modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette modiste
+pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps en
+temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur ses
+fondements de pierre.
+
+--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous amuser,
+dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant a
+Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous deux;
+ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu de la gaite
+des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le sens, ne
+buvait pas du tout ce soir-la. Et il rougissait a present, ce grand garcon,
+quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de
+matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a Sylvestre...
+D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a cause du pere de
+Gaud et a cause de lui.
+
+On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons. Mais avant,
+il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille; dans les fetes
+de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion, et quand on vit
+le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il se fit du silence
+partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere.
+
+Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine:
+
+--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._
+
+Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux tablees
+joyeuses des petits. Tous ceux qui etaient dans cette maison repetaient en
+esprit les memes mots eternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de la
+_Zelie_...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers la
+grand'mere Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en recita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--..._Sed libera nos a malo, Amen._
+
+Les chansons commencerent apres. Des chansons apprises _au service,_ sur
+le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+ Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
+ Mais chez nous les braves
+ Narguent le destin,
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere tout a
+fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait repris par
+d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat
+trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus bas,
+la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete, prise
+peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus delicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
+d'un certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de precautions,
+caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors
+ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord de
+pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des
+signes aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en vue
+s'etaient rassemblees autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a Pors-Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
+autres faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais: Francois)
+et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant absolument aller
+sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a des rafales furieuses
+qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat pas, a
+cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui
+chercher une affaire pour cette epave non declaree.
+
+--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si
+on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin
+superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin
+que dans toutes les caves des debitants de Paimpol.
+
+Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage? Il etait fort, haut en
+couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel. Il fut neanmoins
+trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent.
+
+Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et les
+garcons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit
+tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes d'inquietude a
+cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la fois, a plein
+gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette
+musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de noces.
+
+Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement, fit
+signe a sa femme de venir lui parler.
+
+C'etait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'etre levee... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller
+tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraina. Ils se sauverent furtivement.
+
+Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentee. Ils se mirent a courir, en se tenant par la
+main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les
+lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant, contre les
+rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant la bouche,
+pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de trainer sa
+robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait
+par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et continua de courir
+encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! Et dire
+qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot vingt-huit; que, depuis deux
+ans au moins, ils auraient pu etre maries, et heureux comme ce soir.
+
+Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son lit en
+armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent avec
+respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de lui dire
+bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que
+sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes; elle etait endormie
+ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha
+d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les levres
+par ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait froidie par
+le vent, tout a fait glacee.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid. Ah!
+si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue a
+arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue...
+Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit brut, a cet air rude
+qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec elle; alors, par sa
+presence, tout etait change, transfigure, et elle ne voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait plus les
+siennes. Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un a l'autre,
+ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus.
+Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient
+tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre. Ils semblaient etre
+sans force pour rompre leur etreinte, et ne connaitre rien de plus, ne
+desirer rien au dela de ce long baiser.
+
+Elle se degagea enfin, troublee tout a coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mere Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve sa coupe
+d'eau fraiche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hesitation delicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis a
+genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il
+regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire, ennuye d'etre aussi pres
+de cette grand'mere, cherchant un moyen sur pour ne plus etre vu; toujours
+sans quitter les levres exquises, il allongea le bras derriere lui, et, du
+revers de la main, eteignit la lumiere comme avait fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la
+tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un fauve
+qui aurait plante ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps,
+son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans resistance possible, tout en
+restant doux comme une longue caresse enveloppante: il l'emportait dans
+l'obscurite vers le beau lit blanc _a la mode des villes_ qui devait etre
+leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantot donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus bas a
+l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons
+files, en prenant la voix fluttee d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante, battant
+les falaises de ses memes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait
+etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie des choses noires et
+glacees: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute cette
+fureur inutile et retournee contre elle-meme. Alors, dans le logis pauvre
+et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a l'autre, sans souci de
+rien ni de la mort, enivres, leurres delicieusement par l'eternelle magie de
+l'amour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la mere,
+les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les _suroits,_ les
+_cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps etait sombre, et la
+mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante et troublee.
+
+Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini, elle
+avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi? Elle esperait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui en
+parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait different;
+c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les memes baisers, les
+memes etreintes, avec elle etaient _autre chose;_ et, chaque nuit, leurs deux
+ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais
+s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux, si
+enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son grand
+dedaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait
+toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et
+elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que leurs yeux se
+rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le
+respect inne de la majeste de _l'epouse;_un abime la separe de l'amante, chose de
+plaisir, a qui, dans un sourire de dedain, on a l'air ensuite de rejeter
+les baisers de la nuit. Gaud etait l'epouse, elle, et, dans le jour, il ne
+se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant
+ils etaient une meme chair tous deux et pour toute la vie.
+
+... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de ses
+aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette
+tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait
+rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de l'existence -
+qui pouvait encore etre si long devant eux! A peine avaient-ils pu se
+parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs
+projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de menage,
+avaient ete forcement remis au retour...
+
+Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son metier de mer...
+
+Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur. Etre
+femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse,
+passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a present qu'elle l'adorait
+au dela de ce qu'elle eut imagine jamais, elle se sentait prise d'une epouvante
+trop grande en songeant a ces annees a venir...
+
+Ils eurent une journee de printemps, une seule... C'etait la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenerent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des maries d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de voir
+tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmente. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et restait
+tranquille. Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le rude pays
+breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine et rare; il
+semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains.
+L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et ont eut dit qu'il s'etait
+immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de
+tempetes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres
+changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes
+immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillites
+ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et
+eternelle leur fete d'amour; - et on voyait deja des fleurs hatives, des
+primeveres le long des fosses, ou des violettes, freles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux
+francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait
+avoir la son vrai sens d'eternite.
+
+Elle s'appuyait a son bras. Dans l'enchantement du reve accompli, elle se
+serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolee au large!... Et cette premiere
+fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher de partir...
+
+De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce pays
+marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et seme de
+pierres. Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur les rochers avec
+leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, tres hauts et bossus
+verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l'extreme eloignement,
+la mer, comme une grande vision diaphane, decrivait son cercle immense et
+eternel qui avait l'air de tout envelopper.
+
+Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de ce
+Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y interessait pas.
+
+--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ca
+doit etre malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir
+des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre
+la-dedans, moi, bien sur.
+
+Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un enfant
+naif.
+
+Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de vrais
+arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. La,
+il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelees et de
+l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs verts, devenait sombre
+sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque
+hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce
+bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant
+eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois ronge comme
+un cadavre, grimacant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les soleils
+obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se
+faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
+sons bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste
+toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
+monter; a minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de suite
+il se releve et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la
+lune aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux,
+chacun de son bord, et on ne les connait pas trop l'un de l'autre, car
+ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil a minuit!... Comme ca devait etre loin, cette ile d'Islande.
+Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les
+noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait l'effet de
+designer une chose sinistre.
+
+--Les fiords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
+si hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages qui
+sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent point
+ce que c'est que les arbres. A la mi-aout, quand notre peche est finie, il
+est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir
+se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote, dans un
+fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont
+morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer; c'est en
+terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des croix en bois
+toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits dessus. Les deux
+Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi Guillaume Moan, le grand-pere
+de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles, sous la
+pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait a
+ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues
+comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pecher? Demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par la. Dame! on est fatigue le soir, ca donne appetit pour
+souper et, des jours, l'on devore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+
+
+
+
+Cinquieme partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant leur
+feu, qui etait une flambee de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit a
+dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait
+d'etre deja tristes.
+
+Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du printemps,
+quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air etait
+tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a trainer sur
+la campagne.
+
+Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde. Les departs
+d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque maree, un
+groupe nouveau prenait le large. Ce matin-la, quinze bateaux devaient
+sortir avec la _Leopoldine,_et les femmes de ces marins, ou les meres,
+etaient toutes presentes pour l'appareillage. - Gaud s'etonnait de se
+trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, et amenee la
+pour la meme cause fatale. Sa destinee venait de se precipiter tellement en
+quelques jours, qu'elle avait a peine eu le temps de se bien representer la
+realite des choses; en glissant sur une pente irresistiblement rapide, elle
+etait arrivee a ce denouement-la, qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a
+present - comme faisaient les autres, les habituees...
+
+Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux. Tout cela etait
+nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de pareille
+et se sentait isolee, differente; son passe de _demoiselle,_ qui subsistait
+malgre tout, la mettait a part.
+
+Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large seulement une
+grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du vent, et de loin on
+voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle, bien
+jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en
+avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou
+qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient
+menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants
+s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a leur bord d'un
+air sombre, s'en allant comme a un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes les
+poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a cause de
+leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les apportait sur des
+civieres et, au fond des cales des navires, on les descendait comme des
+morts.
+
+Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce
+metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des hommes
+de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche. C'etaient les
+bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient garcons, ils
+s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur les
+filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur
+petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus
+riches. Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient tous ainsi a
+bord de cette _Leopoldine,_ qui avait vraiment un equipage de choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors par
+des remorqueurs. Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots,
+decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la Vierge:
+"Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes s'agitaient
+en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les
+mousselines des coiffes.
+
+
+Des que la _Leopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers la
+maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la cote, par
+les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La _Leopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils s'etaient donne
+un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son
+navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme beau
+temps printanier, le meme ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur
+la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier,
+seulement la nuit ne devait plus les reunir. Ils marchaient sans but, en
+rebroussant vers Paimpol, et bientot se trouverent pres de leur maison, ramenes
+la insensiblement sans y avoir pense; ils entrerent donc encore une derniere
+fois chez eux, ou la grand'mere Yvonne fut saisie de les voir reparaitre
+ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur pourtant
+que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec amour.
+
+D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes...
+
+Yann raconta qu'a bord de la _Leopoldine,_ on venait de tirer au sort les
+postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien
+des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
+trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons _trous de
+mecques;_ c'est pour y planter des petits supports a rouet dans lesquels
+nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-la
+aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet du mousse. Chacun
+de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne apres, l'on n'a plus
+le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien,
+mon poste a moi se trouve sur l'arriere du bateau, qui est, comme tu dois
+savoir, l'endroit ou l'on prend le plus de poissons; et puis il touche
+aux grand haubans ou l'on peut toujours attacher un bout de toile, un
+_cirage,_ enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes
+ces neiges ou ces greles de la-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas
+la peau si brulee, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient
+plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement finir;
+les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient
+devenir ce jour-la mysterieuses et supremes...
+
+A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils
+se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une longue
+etreinte silencieuse.
+
+Ils s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un vent leger
+qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita
+son bonnet d'une maniere convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann. - C'etait lui encore, cette
+petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des eaux, - et deja
+vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui persistent a fixer se
+troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette _Leopoldine,_ Gaud comme attiree par un
+aimant, suivait a pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors elle
+s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee parmi les
+ajoncs et les pierres. Comme c'etait un point eleve, la mer vue de la semblait
+avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que cette _Leopoldine,_ en
+s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle
+immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les
+derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait
+passee ailleurs, derriere l'horizon; mais dans le champ profond de la vue, ou
+Yann etait encore, tout demeurait paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin de
+le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place,
+l'attendre.
+
+Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest regulierement
+l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant leur effort inutile,
+se brisant sur les memes rochers, deferlant aux memes places pour inonder les
+memes greves. Et a la longue, c'etait etrange, cette agitation sourde des eaux
+avec cette serenite de l'air et du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop
+rempli, voulait deborder et envahir les plages.
+
+Cependant la _Leopoldine_ se faisait de plus en plus diminuee, lointaine,
+perdue. Des courants sans doute l'entrainaient, car les brises de cette
+soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait vite. Devenue une petite
+tache grise, presque un point, elle allait bientot atteindre l'extreme bord
+du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-dela infinis ou
+l'obscurite commencait a venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu, Gaud
+rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui lui
+venaient toujours. Quelle difference, en effet, et quel vide plus sombre
+s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme un adieu!
+Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait tellement a elle son Yann,
+elle se sentait si aimee malgre ce depart, qu'en s'en revenant toute seule au
+logis, elle avait au moins la consolation et l'attente delicieuse de cet
+_au revoir_ qu'ils s'etaient dit pour l'automne.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+L'ete passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premieres
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthemes.
+
+Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui ecrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en recut un de lui. Il l'informait qu'il etait
+en bonne sante a la date du 10 courant, que la saison de la peche s'annoncait
+excellente et qu'il avait deja quinze cents poissons pour sa part. D'un
+bout a l'autre c'etait dit dans le style naif et calque sur le modele uniforme de
+toutes les lettres de ces Islandais a leur famille. Les hommes eleves comme
+Yann ignorent absolument la maniere d'ecrire les mille choses qu'ils
+pensent, qu'ils sentent ou qu'ils revent. Etant plus cultivee que lui, elle
+sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse
+profonde qui n'etait pas exprimee. A plusieurs reprises, dans le courant
+de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'epouse, comme trouvant
+plaisir a le repeter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite
+Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ etait deja une chose qu'elle relisait
+avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'etre appelee: _Madame
+Marguerite Gaos!..._
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'ete. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'etaient mefiees de son talent d'ouvriere improvisee, disant qu'elle
+avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire,
+qu'elle excellait a leur faire des robes qui avantageaient la tournure;
+alors elle etait devenue presque une couturiere en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait a embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits a etageres, etaient repares, cires, avec des ferrures
+luisantes; elle avait arrange leur lucarne sur la mer avec une vitre et
+des rideaux, achete une couverture neuve pour l'hiver, une table et des
+chaises.
+
+Tout cela, sans toucher a l'argent que son Yann lui avait laisse en partant
+et qu'elle gardait intact, dans une petite boite chinoise, pour lui
+montrer a son arrivee.
+
+Pendant les veillees d'ete, aux dernieres clartes des jours, assise devant la
+porte avec la grand'mere Yvonne dont la tete et les idees allaient
+sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un
+beau maillot de pecheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col
+et des manches des merveilles de points compliques et ajoures; la grand'mere
+Yvonne, qui avait ete jadis une habile tricoteuse, s'etait rappele peu a peu ces
+procedes de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c'etait un ouvrage qui
+avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot tres grand pour
+Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commencait a avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donne toute
+leur pousse en juillet, prenaient deja un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites
+sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aout arriverent, et
+un premier navire islandais apparut un soir, a la pointe de Pors-Even.
+La fete du retour etait commencee.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce?
+
+C'etait le _Samuel-Azenide;_ - toujours en avance celui-la.
+
+--Pour sur, disait le vieux pere d'Yann, la _Leopoldine_ ne va pas tarder;
+la-bas, je connais ca, quand un commence a partir les autres ne tiennent plus
+en place.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journee, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'etait fete chez les epouses, chez les meres: fete
+aussi dans les cabarets, ou les belles filles paimpolaises servent a boire
+aux pecheurs.
+
+Le _Leopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
+encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, a l'idee que, dans un delai
+extreme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de deception,
+Yann serait la, Gaud etait dans une delicieuse ivresse d'attente, tenant le
+menage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.
+
+Tout range, il ne lui restait rien a faire, et d'ailleurs elle commencait a
+n'avoir plus la tete a grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arriverent encore, et puis cinq. Deux seulement
+manquaient toujours a l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette annee, c'est la _Leopoldine_ ou la
+_Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.
+
+Et Gaud se mettait a rire, elle aussi, plus animee et plus jolie, dans sa
+joie de l'attendre.
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
+d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'etait tout
+naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque annee? Oh!
+d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentree chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiete, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'etait possible qu'elle eut peur, si tot?... Est-ce
+qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir deja peur...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin ou il y avait deja une brume froide sur la terre, un vrai matin
+d'automne, le soleil levant la trouva assise de tres bonne heure sous le
+porche de la chapelle des naufrages, au lieu ou vont prier les veuves; -
+assise, les yeux fixes, les tempes serrees comme dans un anneau de fer.
+Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commence, et ce
+matin-la Gaud s'etait reveillee avec une inquietude plus poignante, a cause de
+cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journee, cette heure,
+cette minute, de plus que les precedentes?... On voit tres bien des bateaux
+retardes de quinze jours, meme d'un mois.
+
+Ce matin-la avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle etait venue pour la premiere fois s'asseoir sous ce porche de
+chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+ En memoire de
+ GAOS, Yvon, perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fjord...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en meme temps, sur la voute, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volee sous ce
+porche; les vieux arbres ebouriffes du preau se depouillaient, secoues par ce
+vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+ ... perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 aout 1880.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-la, elle etait tres vague, sous la brume
+grise, et une panne suspendue trainait sur les lointains comme un grand
+rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
+Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis seme ces
+morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'a ces inscriptions qui
+rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle etait
+poursuivie par l'idee d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-etre mettre la,
+bientot, avec un autre nom que, meme en esprit, elle n'osait pas redire
+dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tete
+renversee contre la pierre.
+
+ ...perdu aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 aout
+ a l'age de 23 ans...
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetiere de la-bas, - l'Islande
+lointaine, lointaine, eclairee par en dessous au soleil de minuit... Et
+tout a coup, - toujours a cette meme place vide du mur qui semblait attendre,
+- elle eut, avec une nettete horrible, la vision de cette plaque neuve a
+laquelle elle songeait: une plaque fraiche, une tete de mort, des os en
+croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adore, _Yann
+Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque
+de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
+les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
+Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'etre
+la par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler a une
+femme de naufrage.
+
+Justement c'etait Fante Flory, la femme du second de la _Leopoldine._ Elle
+comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait la; inutile de
+feindre avec elle. Et d'abord elles resterent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, epouvantees davantage et s'en voulant de s'etre
+rencontrees dans un meme sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Treguier et de Saint-Brieuc sont rentres depuis huit jours,
+dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritee.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, a ce
+moyen des desolees. Mais elle entra dans la chapelle, derriere Fante, sans
+rien dire, et elles s'agenouillerent pres l'une de l'autre comme deux
+soeurs.
+
+A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prieres ardentes, avec toute
+leur ame. Et puis bientot on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et
+leurs larmes pressees commencerent a tomber sur la terre...
+
+Elles se releverent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuye leurs larmes, arrange leurs cheveux, epoussete le salpetre et la
+poussiere des dalles sur leur jupon a l'endroit des genoux, elles s'en
+allerent sans plus rien se dire, par des chemins differents.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Cette fin de septembre ressemblait a un autre ete un peu melancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette annee la que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eut dit
+le gai mois de juin. Les maris, les fiances, les amants etaient revenus,
+et partout c'etait la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut signale
+au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'etaient formes, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et palie, etait la, a cote du pere de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pecheur, je crois fort que c'est eux!
+Un liston rouge, un hunier a rouleau, ca leur ressemble joliment toujours;
+qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un decouragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
+foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sur, ma fille, ils ne
+tarderont pas.
+
+Et chaque jour venait apres chaque jour; et chaque nuit arrivait a son
+heure, avec une tranquillite inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensee,
+toujours par peur de ressembler a une femme de naufrage, s'exasperant quand
+les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystere,
+detournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la
+glacaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller des le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derriere la
+maison paternelle de son Yann pour n'etre pas vue par la mere ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule a l'extreme pointe de ce pays
+de Ploubazlanec qui se decoupe en corne de renne sur la Manche grise, et
+s'asseyait la tout le jour aux pieds d'une croix isolee qui domine les
+lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
+les falaises avancees de cette terre des marins, comme pour demander grace;
+comme pour apaiser la grande chose mouvante, mysterieuse, qui attire les
+hommes et ne les rend plus, et garde de preference les plus vaillants, les
+plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes eternellement
+vertes, tapissees d'ajoncs courts. Et, a cette hauteur, l'air de la mer
+etait tres pur, ayant a peine l'odeur salee des goemons, mais rempli des senteurs
+delicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner tres loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les decoupures de la cote, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelees qui s'allongeaient sur le tranquille neant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au dela, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, leger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et
+c'etaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+neant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystere impenetrable, tandis que
+des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genets
+ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.
+
+A certaines heures regulieres, la mer baissait, et des taches s'elargissaient
+partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la meme
+lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient eternel,
+sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait la, au milieu de ces
+tranquillites regardant toujours, jusqu'a la nuit tombee, jusqu'a ne plus rien
+voir.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture,
+elle ne dormait plus.
+
+A present, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tete renversee et appuyee au mur derriere. A quoi bon se
+lever, a quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa
+robe, quand elle etait trop epuisee. Autrement elle demeurait la, toujours
+assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilite;
+toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui serrant les
+tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche etait seche, avec
+un gout de fievre, et a certaines heures elle poussait un gemissement rauque du
+gosier, repete par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tete se
+frappait contre le granit du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, tres tendrement, a voix basse, comme
+s'il eut ete la tout pres, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser a d'autres choses qu'a lui, a de toutes petites
+choses insignifiantes; de s'amuser par exemple a regarder l'ombre de la
+Vierge de faience et du benitier, s'allonger lentement, a mesure que baissait
+la lumiere, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels
+d'angoisse revenaient plus horribles, et elle recommencait son cri, en
+battant le mur de sa tete...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une apres l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait du revenir,
+une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaitre ni les
+dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouve un debris,
+un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la
+_Leopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la
+_Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient apercue le 2 aout, disaient
+qu'elle avait du s'en aller pecher plus loin vers le nord, et apres, cela
+devenait le mystere impenetrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le
+moment ou vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait meme pas, et a
+present elle avait presque hate que ce fut bientot.
+
+Oh! s'il etait mort, au moins qu'on eut la pitie de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il etait en ce moment meme, - lui, ou ce qui restait de
+lui!... Si seulement la Vierge tant priee, ou quelque autre puissance
+comme elle, voulait lui faire la grace, par une sorte de double vue, de
+le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roule par la mer... pour etre fixee au moins! pour savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout a coup le sentiment d'une voile surgissant
+du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se hatant d'arriver!
+ Alors elle faisait un premier mouvement irreflechi pour se lever, pour
+courir regarder le large, voir si c'etait vrai...
+
+Elle retombait assise. Helas! Ou etait-elle en ce moment, cette _Leopoldine?_ ou
+pouvait-elle bien etre? La-bas, sans doute, la-bas dans cet effroyable
+lointain de l'Islande, abandonnee, emiettee, perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsedante, toujours la meme: une epave
+eventree et vide, bercee sur une mer silencieuse d'un gris rose: bercee
+lentement, lentement, sans bruit, avec une extreme douceur, par ironie,
+au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Deux heures du matin.
+C'etait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive a tous les pas qui
+s'approchaient: a la moindre rumeur, au moindre son inaccoutume, ses tempes
+vibraient; a force d'etre tendues aux choses du dehors, elles etaient
+devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-la comme les autres, les mains jointes,
+et les yeux ouverts dans l'obscurite, elle ecoutait le vent faire sur la
+lande son bruit eternel.
+
+Des pas d'homme tout a coup, des pas precipites dans le chemin! A pareille
+heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuee jusqu'au fond de l'ame,
+son coeur cessant de battre...
+
+On s'arretait devant la porte, on montait les petites marches de pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappe, est ce que ce pouvait etre
+un autre!... Elle etait debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant
+de jours, avait saute lestement comme les chattes, les bras ouverts pour
+enlacer le bien-aime. Sans doute la _Leopoldine_ etait arrivee de nuit, et
+mouillee en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle
+arrangeait tout cela dans sa tete avec une vitesse d'eclair. Et
+maintenant, elle se dechirait les doigts aux clous de la porte, dans sa
+rage pour retirer ce verrou qui etait dur...
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissee, la tete retombee sur la
+poitrine. Son beau reve de folle etait fini. Ce n'etait que Fantec, leur
+voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'etait que lui, que rien
+de son Yann n'avait passe dans l'air, elle se sentit replongee comme par
+degres dans son meme gouffre, jusqu'au fond de son meme desespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, etait au plus
+mal, et a present, c'etait leur enfant qui etouffait dans son berceau, pris
+d'un mauvais mal de gorge; aussi il etait venu demander du secours,
+pendant que lui irait d'une course chercher le medecin a Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, a elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien a donner aux peines des autres. Effondree
+sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte,
+sans lui repondre, ni l'ecouter, ni seulement le regarder. Qu'est-ce que
+cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitie pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas du la deranger... elle!...
+
+--Moi! Repondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?
+
+La vie lui etait revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore etre
+une desesperee aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et
+puis, a son tour, elle avait pitie de lui; elle s'habilla pour le suivre et
+trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, a quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle etait tres fatiguee.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laisse dans sa tete une empreinte
+qui, malgre tout, etait persistante; elle se reveilla bientot avec une
+secousse, se dressant a moitie, au souvenir de quelque chose... Il y avait
+eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idees
+qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tete, elle cherchait ce que
+c'etait...
+
+--Ah! rien, helas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son meme abime. Non, en
+realite, il n'y avait rien de change dans son attente morne et sans esperance.
+
+Pourtant, l'avoir senti la si pres, c'etait comme si quelque chose emane de lui
+etait revenu flotter alentour; c'etait ce qu'on appelle, au pays breton, un
+_presigne;_ et elle ecoutait plus attentivement les pas du dehors,
+pressentant que quelqu'un allait peut-etre arriver qui parlerait de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le pere de Yann entra. Il ota son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui etaient en boucles comme ceux de son
+fils, et s'assit pres du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur angoisse, lui aussi; car son Yann, son beau Yann etait
+son aine, son prefere, sa gloire. Mais il ne desesperait pas, non vraiment, il ne
+desesperait pas encore. Il se mit a rassurer Gaud d'une maniere tres douce:
+d'abord les derniers rentres d'Islande partaient tous de brumes tres epaisses
+qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui etait venu
+une idee: une relache aux iles Feroe, qui sont des iles lointaines situees sur la
+route et d'ou les lettres mettent tres longtemps a venir; cela lui etait arrive a
+lui-meme, il y avait une quarantaine d'annees, et sa pauvre defunte mere avait deja
+fait dire une messe pour son ame... Un si beau bateau, la _Leopoldine,_
+presque neuf, et de si forts marins qu'ils etaient tous a bord...
+
+La vieille Moan rodait autour d'eux tout en hochant la tete; la detresse de
+sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idees; elle
+rangeait le menage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni
+de son Sylvestre accroche au granit du mur, avec ses ancres de marine et
+sa couronne funeraire en perles noires; non, depuis que le metier de mer
+lui avait pris son petit-fils, a elle, elle n'y croyait plus, au retour
+des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de
+ses pauvres vieilles levres, lui gardant une mauvaise rancune dans le
+coeur.
+
+Mais Gaud ecoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernes
+regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au
+bien-aime; rien que de l'avoir la, pres d'elle, c'etait une protection contre
+la mort, et elle se sentait plus rassuree, plus rapprochee de son Yann.
+Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en
+elle-meme ses prieres ardentes a la Vierge Etoile-de-la-mer.
+
+Une relache la-bas, dans ces iles, pour des avaries peut-etre; c'etait une chose
+possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
+toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'etait pas perdu,
+puisqu'il ne desesperait pas, lui, son pere. Et, pendant quelques jours,
+elle se remit encore a attendre.
+
+C'etait bien l'automne, l'arriere-automne, les tombees de nuit lugubres ou, de
+bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumiere, et noir
+aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-memes semblaient n'etre plus que des crepuscules; des nuages
+immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout a coup des
+obscurites en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'etait comme un
+son lointain de grandes orgues d'eglise, jouant des airs mechants ou desesperes;
+d'autres fois, cela se rapprochait tout pres contre la porte, se mettant a
+rugir comme les betes.
+
+Elle etait devenue pale, pale, et se tenait toujours plus affaissee, comme si
+la vieillesse l'eut deja frolee de son aile chauve. Tres souvent elle touchait les
+effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les depliant, les repliant
+comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue qui
+avait garde la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la
+table, il dessinait de lui-meme, comme par habitude, les reliefs des ses
+epaules et de sa poitrine; aussi a la fin elle l'avait pose tout seul dans
+une etagere de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardat plus
+longtemps cette empreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenetre la lande triste, ou des petits panaches de fumee
+blanche commencaient a sortir ca et la des chaumieres des autres: la partout les
+hommes etaient revenus, oiseaux voyageurs ramenes par le froid. Et, devant
+beaucoup de ces feux, les veillees devaient etre douces; car le renouveau
+d'amour etait commence avec l'hiver dans tout ce pays des Islandais...
+
+Cramponnee a l'idee de ces iles ou il avait pu relacher, ayant repris une sorte
+d'espoir, elle s'etait remise a l'attendre...
+ . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il ne revint jamais.
+Une nuit d'aout, la-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient ete celebrees ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait ete aussi sa nourrice; c'etait elle qui
+l'avait berce, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilite superbe, pour elle seule. Un
+profond mystere avait enveloppe ces noces monstrueuses. Tout le temps, des
+voiles obscurs s'etaient agites au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentes, tendus pour cacher la fete; et la fiancee donnait de la voix,
+faisait toujours son plus grand bruit horrible pour etouffer les cris. -
+Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'etait defendu, dans une
+lutte de geant, contre cette epousee de tombeau. Jusqu'au moment ou il s'etait
+abandonne, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond
+comme un taureau qui rale, la bouche deja emplie d'eau; les bras ouverts,
+etendus et raidis pour jamais.
+
+Et a ses noces, ils y etaient tous, ceux qu'il avait convies jadis. Tous,
+excepte Sylvestre, qui, lui, s'en etait alle dormir dans des jardins enchantes,
+- tres loin, de l'autre cote de la Terre...
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 7pchs11.txt or 7pchs11.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7pchs12.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7pchs11a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7pchs11.zip b/old/7pchs11.zip
new file mode 100644
index 0000000..2e6bd2b
--- /dev/null
+++ b/old/7pchs11.zip
Binary files differ
diff --git a/old/7pchs12.txt b/old/7pchs12.txt
new file mode 100644
index 0000000..bbe0046
--- /dev/null
+++ b/old/7pchs12.txt
@@ -0,0 +1,6813 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+#8 in our series by Pierre Loti
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[This file was last updated on July 21, 2003]
+
+Edition: 12
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+Pecheur d'Islande
+
+Pierre Loti
+De l'Academie Francaise
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+Premiere partie
+
+Chapitre I
+
+Ils etaient cinq, aux carrures terribles, accoudes a boire, dans une
+sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gite, trop
+bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une
+grande mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
+monotone, avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien:
+une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un couvercle
+en bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les eclairait en
+vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient,
+en repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de
+terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres
+exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour
+s'asseoir sur des caissons etroits scelles au murailles de chene. De
+grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque a toucher leurs
+tetes; et, derriere leurs dos, des couchettes qui semblaient creusees
+dans l'epaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un
+caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries etaient grossieres et
+frustes, impregnees d'humidite et de sel; usees, polies par les
+frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient, en
+breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur
+une planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la
+patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les
+personnages en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les
+vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une
+petite chose tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de cette
+pauvre maison de bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente priere,
+a des heures d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux bouquets de
+fleurs artificielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine
+bleue serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur
+la tete, l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle suroit (du
+nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les pluies).
+
+Ils etaient d'ages divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme,
+pour la taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee,
+couvrait ses joues; seulement il avait garde ses yeux d'enfant, d'un
+gris bleu, qui etaient extremement doux et tout naifs.
+
+Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver
+un vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur.
+
+... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des
+eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur,
+marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
+plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais
+sans rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour ceux
+qui etaient encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees dans
+le pays, pendant des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient bien,
+avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer.
+Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempes, est toujours
+une chose saine, et dans sa crudite meme il demeure presque chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom
+que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou etait-
+il donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne descendait-il
+pas prendre un peu de sa part de la fete?
+
+--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de
+bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange tomba
+d'en haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! l'homme!
+
+L'homme repondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui
+etait entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..."
+Cependant c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+crepusculaire renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux.
+
+Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller
+jaune, et on entendit l'homme descendre avec de gros sabots par une
+echelle de bois.
+
+Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait
+presque un geant. Et d'abord il fit une grimace en se pincant le bout du
+nez a cause de l'odeur acre de la saumure.
+
+Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait
+de face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu,
+formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux
+bruns tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le
+traitait comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un air
+de lion calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais
+coupees; elles etaient frisees tres serre en deux petits rouleaux
+symetriques au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et
+exquis; et puis elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote des
+coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras, et
+ses joues colorees avaient garde un veloute frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touches.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rembourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un
+petit garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
+marins qui etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire
+dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.
+
+Apres, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a
+vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent
+penser quand elles le voient?
+
+Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes ses
+epaules effrayantes:
+
+--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et
+c'est la, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a
+parler le francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il commenca
+de raconter ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure quinze
+jours.
+
+C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il
+etait entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une femme
+qui vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il
+en avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite
+en arrivant, il l'avait lance a tour de bras, en plein par la figure, a
+celle qui chantait sur la scene? - moitie declaration brusque, moitie
+ironie pour cette poupee peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme
+etait tombee du coup; apres, elle l'avait adore pendant pres de trois
+semaines.
+
+--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
+montre en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a
+lui. Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup au
+milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
+qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en
+haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole.
+
+Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le
+surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un
+chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur
+la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere
+avait disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres
+bonne heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au large.
+Chaque soir il disait encore ses prieres et ses yeux avaient garde une
+candeur religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres Yann, le mieux
+plante du bord. Sa voix tres douce et ses intonations de petit enfant
+contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa
+croissance s'etait faite tres vite, il se sentait presque embarrasse
+d'etre devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier
+bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait repondu aux
+avances d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour deux
+- et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de l'Assomption
+de la Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de minuit. Trois
+d'entre eux se coulerent pour dormir dans les petites niches noires qui
+ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres remonterent sur le
+pont reprendre le grand travail interrompu de la peche; c'etait Yann,
+Sylvestre, et un de leur pays appele Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, eternellement jour.
+
+Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle
+trainait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux,
+tout de suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune couleur,
+et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane,
+impalpable, chimerique.
+
+L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela
+prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
+image a refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
+de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du
+vrai froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel. Tout
+etait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et
+incolores semblaient contenir cette lumiere latente qui ne s'expliquait
+pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et
+toutes ces paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance pouvant etre
+nommee.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur ces
+mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et
+leurs yeux y etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du
+large.
+
+Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un
+homme endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs
+hamecons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et,
+aiguisant son grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette eau
+tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds, d'un
+gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'etait
+rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre eventrait, avec
+son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui
+devait faire leur fortune au retour s'empilait derriere eux, toute
+ruisselante et fraiche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du
+dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus
+reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete
+hyperboree, devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose
+comme une aurore, que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues
+trainees roses...
+
+--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre,
+avec beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait
+l'air de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait laisse
+prendre aux yeux bruns de son grand frere, mais il se sentait timide en
+touchant a ce sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, ce
+Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune des
+filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous,
+ici tant que vous etes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils
+avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures, plus
+de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las, et ils
+s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-meme sa
+manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient etait vierge
+comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgre leur
+fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues fraiches.
+
+La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au
+temps de la Genese elle s'etait separee d'avec les tenebres qui
+semblaient s'etre tassees sur l'horizon, et restaient la en masses tres
+lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien a present qu'on
+sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait ete vague et etrange
+comme celle des reves.
+
+Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des
+dechirures, comme des percees dans un dome, par ou arrivaient de grands
+rayons couleur d'argent rose.
+
+Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense,
+faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et
+d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite;
+ils etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles
+tendus pour cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble
+l'imagination des hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de
+planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors
+avait pris un aspect de recueillement immense; il s'etait arrange en
+sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les trainees de
+cette voute de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile
+comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer
+tres loin une autre chimere: une sorte de decoupure rosee tres haute,
+qui etait un promontoire de la sombre Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste
+en entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son
+grand frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve
+qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et que,
+lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont l'approche
+inevitable commencait a lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas,
+arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant a
+pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord par
+tous ces reflets de lumiere pale.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du matin
+avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils se
+mirent a les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les
+trouver si durs. Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de
+descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
+tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allerent jusqu'a
+l'ecoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.
+
+Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un
+certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'enormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la
+main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
+mal. Alors Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux changeants,
+le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu
+sauvage, et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse douce
+etait souvent chez lui tres pres d'une violence brutale.
+
+Chapitre II
+
+Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque
+annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides ou les
+etes n'ont plus de nuits.
+
+Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses flancs
+epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux, impregnes
+d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa
+membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il
+retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent reveille.
+Alors il avait sa facon a lui de s'elever a la lame et de rebondir, plus
+lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses modernes.
+
+Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des Islandais (une
+race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de Paimpol et
+de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette peche-la).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans
+le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete, un
+reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait une
+grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres, d'avirons
+et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge, patronne des
+marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours, de generation
+en generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux pour qui la
+saison allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas
+revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres,
+de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires
+islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage. Le
+pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait
+les gestes qui benissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages
+chantaient ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+Etoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux.
+
+Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre
+compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides
+de la mer hyperboree.
+
+Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege
+ce navire qui portait son nom.
+
+La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la Marie suivait
+l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a Paimpol,
+et puis de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend bien sa
+peche, et dans les iles de sable a marais salants ou l'on achete le sel
+pour la campagne prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour
+quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce
+lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a
+Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour
+un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant, et
+qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: - il
+faut beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore.
+
+Chapitre III
+
+A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y
+avait deux femmes tres occupees a ecrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont
+l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de
+fleurs.
+
+Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
+toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: -
+deux amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour
+quelque bel Islandais.
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses
+idees. Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure
+jeunette, ainsi vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait
+vieille: une bonne grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie
+par exemple, et encore fraiche, avec les pommettes bien roses, comme
+certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres basse
+sur le front et sur le sommet de la tete, etait composee de deux ou
+trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'echapper les uns des
+autres et retombaient sur la nuque. Sa figure venerable s'encadrait bien
+dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air
+religieux. Ses yeux, tres doux, etaient pleins d'une bonne honnetete.
+Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on
+voyait a la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de
+jeunesse. Malgre son menton, qui etait devenu "en pointe de sabot"
+(comme elle avait coutume de dire), son profil n'etait pas trop gate par
+les annees; on devinait encore qu'il avait du etre regulier et pur comme
+celui des saintes d'eglise.
+
+Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a
+dire sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette
+lettre, il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais
+sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame.
+
+L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire
+soigneusement l'adresse:
+
+A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reykjavik.
+
+Apres, elle aussi releva la tete pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mere Moan?
+
+Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt
+ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la race est
+brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils presque noirs.
+Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient comme repeints au
+milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui donnait une expression
+de vigueur et de volonte. Son profil, un peu court, etait tres noble, le
+nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans
+les visages grecs. Une fossette profonde, creusee sous la levre
+inferieure, en accentuait delicieusement le rebord; - et de temps en
+temps, quand une pensee la preoccupait beaucoup, elle la mordait, cette
+levre, avec ses dents blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la
+peau fine des petites trainees plus rouges. Dans toute sa personne
+svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui
+venait des hardis marins d'Islande ses ancetres. Elle avait une
+expression d'yeux a la fois obstinee et douce.
+
+Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon
+au-dessus des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et
+qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.
+
+On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille a
+qui elle pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait qu'une
+grand'tante eloignee, ayant eu des malheurs.
+
+Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un
+lit tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur
+claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche de
+chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient l'anciennete
+du logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises, et les fenetres
+donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou se tiennent les
+marches et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant
+ce nom-la.
+
+Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se
+leva en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de
+tres interessant sur la place.
+
+Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle
+d'une elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre sa
+coiffe, elle avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir
+cette excessive petitesse etiolee qui est devenue une beaute par
+convention, etaient fines et blanches, n'ayant jamais travaille a de
+grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon
+pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie,
+rose, depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand souffle
+apre de la Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par cette
+pauvre grand'mere Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder pendant ses
+dures journees de travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit qui
+lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois; aussi
+brun qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait vive et
+capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni
+les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un reve
+lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque vague et
+mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou certainement les
+falaises etaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent
+etait venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des
+cargaisons de navire, elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et
+plus tard a Paris. - Alors, de petite Gaud, elle etait devenue une
+mademoiselle Marguerite, grande, serieuse, au regard grave. Toujours un
+peu livree a elle-meme dans un autre genre d'abandon que celui de la
+greve bretonne, elle avait conserve sa nature obstinee d'enfant. Ce
+qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele bien au hasard,
+sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive, lui avait
+servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de
+hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
+surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
+devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si
+indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient
+bien tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de
+coeur autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus
+qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes
+quittent difficilement, elle avait vite appris a s'habiller d'une autre
+facon. Et sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant,
+en prenant la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer,
+s'etait amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete
+seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
+souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
+Marguerite); un peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on
+parlait tant, qui n'etaient jamais la, et dont chaque annee quelques-uns
+de plus manquaient a l'appel; entendant partout causer de cette Islande
+qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et ou etait a present
+celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de
+ces pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son
+existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle
+demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un hameau
+de la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee, ou elle
+avait eu ses fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui
+disait bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une
+famille vaillante et estimee.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu
+pres bien mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient
+plus. Toujours ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue
+d'habille et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les
+cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre chale de
+mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
+depuis ce temps la menage pour les dimanches, encore bien presentable.
+
+Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme
+les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte, avec ces
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la trouver
+bien jolie.
+
+Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs
+que les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant,
+un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat; octogenaire, qui
+maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les
+jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il ne s'etait
+console, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premieres
+ni en secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en une espece
+de rancune comique, moitie maligne, et il l'interpellait toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous prendre
+mesure?...
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se
+faire faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa
+plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
+sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et aujourd'hui
+elle avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguee, plus
+cassee par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait a son cher
+petit-fils, son dernier, qui, a son retour d'Islande, allait partir pour
+le service. - Cinq annees!... S'en aller en Chine peut-etre, a la
+guerre!... Serait-elle bien la, quand il reviendrait? - Une angoisse la
+prenait a cette pensee... Non, decidement, elle n'etait pas si gaie
+qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se
+contractait horriblement comme pour pleurer.
+
+C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le
+lui enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute
+seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir,
+comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait bientot
+plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de l'autre, Jean
+Moan le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne parlait plus
+dans la famille, mais qui existait tout de meme quelque part en
+Amerique, enlevant a son cadet le benefice de l'exemption militaire. Et
+puis on avait objecte sa petite pension de veuve de marin; on ne l'avait
+pas trouvee assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses
+defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
+confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
+songeant au costume en planches, le coeur affreusement serre de se
+sentir si vieille au moment de ce depart...
+
+L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre,
+regardant sur le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et,
+dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait
+toujours tres mort, meme le dimanche, par ces longues soirees de mai;
+des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
+peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux
+galants d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait
+plus la quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle.
+Son pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres
+filles de son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et
+puis, en sortant du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa
+pipe avec d'autres anciens marins comme lui, il etait content
+d'apercevoir la-haut, a sa fenetre encadree de granit, entre les pots de
+fleurs, sa fille installee dans cette maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on ne
+voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites
+ruelles par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait dans
+les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
+devore; sa pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires,
+ou naviguait la Marie, capitaine Guermeur.
+
+Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
+maintenant, apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si
+douce.
+
+*****
+
+Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere.
+
+Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de Paris
+les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour brumeux
+et blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors elle avait
+ete saisie par une impression inconnue: cette vieille petite ville,
+qu'elle n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la reconnaissait
+plus; elle y eprouvait comme le sensation de plonger tout a coup dans ce
+qu'on appelle, a la campagne: les temps, les temps lointains du passe.
+Ce silence, apres Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre
+monde, allant dans la brume a leurs toutes petites affaires! Ces
+vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidite et d'un reste de
+nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient a present qu'elle
+aimait Yann - lui avaient paru ce matin-la d'une tristesse bien desolee.
+Des menageres matineuses ouvraient deja leurs portes, et, en passant,
+elle regardait dans ces interieurs anciens, a grande cheminee, ou se
+tenaient assises, avec des poses de quietude, des aieules en coiffe qui
+venaient de se lever. Des qu'il avait fait un peu plus jour, elle etait
+entree dans l'eglise pour dire ses prieres. Et comme elle lui avait
+semble immense et tenebreuse, cette nef magnifique, - et differente des
+eglises parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base par les
+siecles, sa senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul
+profond, derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se
+tenait agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de
+cette flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes...
+Elle avait retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un
+sentiment bien oublie: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle
+eprouvait jadis, etant toute petite, quand on la menait a la premiere
+messe des matins d'hiver, dans l'eglise de Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut
+la beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
+Et puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes,
+c'etaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se
+tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente
+pour avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses
+coiffes, commandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se
+trouvait mal a l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
+que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres
+charmante a regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles-
+la. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier
+connaissance, elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant
+pas dignes. Elle avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe
+que celle de son pere, souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas
+cette vie de depaysement et de solitude.
+
+Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon
+penible par l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la
+pensee qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
+s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a Paimpol,
+l'avait inquietee comme une oppression.
+
+Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage, son
+pere et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte a
+tous les vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes,
+sous des fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientot
+il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu -
+que deux trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui
+semblaient courir de chaque cote en avant des chevaux, et qui etaient
+les lueurs de ces deux lanternes jetees sur les interminables haies du
+chemin. - Comment tout a coup cette verdure si verte, en decembre?...
+D'abord etonnee, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla
+reconnaitre et se rappeler: les ajoncs, les eternels ajoncs marins des
+sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de
+Paimpol. En meme temps commencait a souffler une brise plus tiede,
+qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee
+par cette reflexion qui lui etait venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les
+beaux pecheurs d'Islande.
+
+En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les
+fiances, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les
+promenades du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que ses
+pieds se glacaient dans l'immobilite de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete
+pris par l'un d'eux...
+
+Chapitre IV
+
+La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le
+lendemain de son arrivee, au pardon des Islandais, qui est le 8
+decembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
+pecheurs, - un peu apres la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels etaient piques du lierre et du houx, des
+feuillages et des fleurs d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel
+triste. Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de
+defi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+deguisee qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres. Chansons
+rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain,
+aux belles poitrines serrees et fremissantes, aux beaux yeux remplis des
+desirs de tout un ete. Vieilles maisons de granit enfermant ce
+grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs
+siecles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre
+tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils
+ont abritees, des aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de
+la Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au perron
+seme de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur
+d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de marins
+partout accroches a la sainte voute. A cote des filles amoureuses, les
+fiancees de matelots disparus, les veuves de naufrages, sortant des
+chapelles des morts, avec leurs longs chales de deuil et leurs petites
+coiffes lisses; les yeux a terre, silencieuses, passant au milieu de ce
+bruit de vie, comme un avertissement noir. Et la tout pres, la mer
+toujours, la grande nourrice et la grande devorante de ces generations
+vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de
+la fete...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une
+espece d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait
+redevenu le sien pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux et
+des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient,
+de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec.
+Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" etait
+arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par l'un d'eux qui avait
+une taille de geant et des epaules presque trop larges, elle avait
+simplement dit, meme avec une nuance de moquerie:
+
+--En voila un qui est grand!
+
+Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari
+de cette carrure!
+
+Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds,
+il l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+elegante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait de
+nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tete
+que les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles derriere,
+sur le cou.
+
+Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait pas
+ose pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard superbe et
+un peu farouche; ces prunelles brunes legerement fauves, courant tres
+vite sur l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnee
+et intimidee aussi.
+
+Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les
+Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+croises, son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une
+espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient continue
+de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord, devant ce grand
+garcon de dix-sept ans ayant deja une barbe noire; mais, comme ses bons
+yeux d'enfant si doux n'avaient guere change, elle l'avait bientot assez
+reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait
+a Paimpol, elle le retenait a diner le soir; c'etait sans consequence,
+et il mangeait de tres bon appetit, etant un peu prive chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant
+cette premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute
+jonchee de rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau, d'un
+geste presque timide bien que tres noble; puis l'ayant parcourue de son
+meme regard rapide, il avait detourne les yeux d'un autre cote,
+paraissant etre mecontent de cette rencontre et avoir hate de passer son
+chemin. Une grande brise d'ouest qui s'etait levee pendant la
+procession, avait seme par terre des rameaux de buis et jete sur le ciel
+des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie de souvenir, revoyait
+tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit sur cette fin de
+pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se tordaient au vent le
+long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens de vent et
+de tempete, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant
+contre la pluie prochaine; surtout ce grand garcon, plante debout devant
+elle, detournant la tete, avec un air ennuye et trouble de l'avoir
+rencontree... Quel changement profond s'etait fait en elle depuis cette
+epoque!...
+
+Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la
+tranquillite d'a present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et vide
+ce soir, pendant le long crepuscule tiede de mai qui la retenait a sa
+fenetre, seule, songeuse et enamouree!...
+
+Chapitre V
+
+La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils Gaos
+avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait imagine
+en etre contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que tout le
+monde regardait a cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait
+probablement rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-
+la, decidement, avec son grand air sauvage.
+
+A l'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann
+n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour lui
+seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes
+hommes, la fete, le bal, seraient pour elle manques et sans plaisir...
+
+A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales
+d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
+alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
+appareille en hate. Un emoi dans les villages, les femmes cherchant
+leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+demenant elles-memes pour hisser les voiles, aider a la manoeuvre, enfin
+un vrai branle-bas dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
+extreme aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un
+beau sourire qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la
+precipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu
+des phrases un certain petit hou! prolonge, tres drole, - qui est un cri
+de matelot donnant une idee de vitesse et ressemblant au son flute du
+vent. Lui qui parlait avait ete oblige de se chercher un remplacant bien
+vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il
+s'etait loue pour la saison d'hiver. De la venait son retard, et, pour
+n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de
+peche.
+
+Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui
+l'ecoutaient et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait bien,
+n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant des
+choses imprevues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
+temps et aux migrations mysterieuses des poissons. Les autres Islandais
+qui etaient la regrettaient seulement de n'avoir pas ete avertis assez
+tot pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui
+allait passer au large.
+
+Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras
+aux filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment on
+s'etait mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on
+en conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on connait
+peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des etrangers l'un
+pour l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que cousins et
+cousines, fiances et fiancees. Des amants, il y en avait bien quelques
+paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tres loin en amour, a
+l'epoque de la rentree d'Islande. (Seulement on a le coeur honnete, et
+l'on s'epouse apres.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me
+serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud...
+
+Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait
+venue a ce bal un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement,
+elle avait fini par repondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec vous
+qu'avec aucun autre.
+
+C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des danses,
+ils s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix plus basse
+et plus douce...
+
+On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance
+danse avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres
+intime. Naivement, Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses
+salaires, les difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu elever les quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine.
+
+--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave
+que leur pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait
+rapporte dix mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de
+construire un premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a
+la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de
+Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue tres belle.
+
+--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le
+mois de fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre,
+avec une mer si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence,
+qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas
+l'air d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le
+monde...
+
+-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte a
+notre mere.
+
+--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et
+toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu
+quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette
+annee notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi
+je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne serais pas
+venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas
+tres elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte, ouverte
+sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait
+dessous etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait grand
+air tout de meme.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il avait
+dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son regard
+restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle
+fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
+repondant tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours
+plus etonnee et attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse
+sauvage et d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres etait
+brusque et decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus
+fraiche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec
+une extreme douceur, comme une musique voilee d'instruments a cordes.
+
+Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses
+allures desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en
+petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle
+aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a l'aise comme a present; que
+son pere avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup
+d'estime pour les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru pieds
+nus, etant toute petite, - sur la greve, - apres la mort de sa pauvre
+mere...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans sa
+vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de decembre
+et qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pechaient a
+present la-bas, epars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pale
+soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurite se faisait
+tranquillement sur la terre bretonne.
+
+Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous
+cotes par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
+nuit; on n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons,
+le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se
+separer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, a cette heure
+crepusculaire, se tenaient toutes en une seule decoupure noire de
+pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou
+une fenetre; quelque ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
+filles attardees rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
+de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut
+vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubepine comme pour la lui
+faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurite transparente ces
+legeres touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre
+odeur douce qui etait montee des jardins et des cours, celle des
+chevrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
+senteur de goemon, venue du port. Les dernieres chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les betes des reves.
+
+Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place
+melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a
+ce meme bal...
+
+... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes
+de valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec
+d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou moins
+l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour repondre a
+leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!...
+
+Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et
+tournant avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en
+arriere. Ses cheveux bruns, qui etaient en boucles, retombaient un peu
+sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait assez
+grande, en sentait le frolement sur sa coiffe, quand il se penchait vers
+elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air
+tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres de
+l'autre, se faisant des reverences, prenant des figures timides pour se
+dire bien bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas
+permis qu'il en fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si
+naifs; il echangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
+qui disaient: "Comme ils sont gentils et droles a regarder, nos deux
+petits freres!..."
+
+On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins,
+baisers de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un
+bon air franc et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde.
+Lui ne l'avait pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela
+avec la fille de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus
+contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
+resistait pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son ame.
+Dans ce vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout entiere
+vers lui, ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque chose, mais
+c'etait son coeur qui avait commence le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds ou
+noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien
+deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse,
+c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui elle eut
+jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la debandade,
+au petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a part, comme
+deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer,
+elle avait traverse cette meme place avec son pere, nullement fatiguee,
+se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume
+gelee du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout
+suave.
+
+... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres s'etaient
+toutes peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs ferrures.
+Gaud restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers
+passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe,
+devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur, reve a son galant." Et
+c'etait vrai, qu'elle y revait, - avec une envie de pleurer par exemple;
+ses petites dents blanches mordaient ses levres, defaisaient constamment
+ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraiche. Et ses
+yeux restaient fixes dans l'obscurite, ne regardant rien des choses
+reelles...
+
+... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel changement
+en lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en detournant
+ses yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le
+pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres sage,
+sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un
+peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait doux.
+Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A chaque
+saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car jamais
+elle n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait donc bien
+egal qu'il ne fut pas riche. D'abord, un marin comme ca, il suffirait
+d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de
+cabotage, et il deviendrait un capitaine a qui tous les armateurs
+voudraient confier des navires.
+
+Cela lui etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort, ca
+peut devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit
+pas du tout a la beaute.
+
+Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des
+filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
+connaissait point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a
+l'autre, il allait de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien qu'a
+Paimpol, aupres des belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses
+fenetres, reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff,
+qui etait jolie assurement, mais dont la reputation etait fort mauvaise.
+Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un
+soir, dans un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs fetes,
+il avait lance une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on
+ne voulait pas lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins,
+quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur bon,
+pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien, pour la
+quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit,
+avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A present
+elle etait incapable de s'attacher a un autre et de changer. Dans ce
+meme pays, autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant, on avait
+coutume de lui dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise petite,
+entetee dans ses idees comme aucune autre; cela lui etait reste. Belle
+demoiselle a present, un peu serieuse et hautaine d'allures, que
+personne n'avait faconnee, elle demeurait dans le fond toute pareille.
+
+Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le
+revoir, et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart
+d'Islande. Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour elle;
+le temps ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour d'automne pour
+lequel elle avait forme ses projets d'en avoir le coeur net et d'en
+finir...
+
+... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite
+particuliere que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
+printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou,
+comme lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant
+trop riche?... Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout
+simplement; mais c'etait Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait
+pas se faire, que ce ne serait pas tres bien pour une jeune fille de
+paraitre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait deja son air et sa
+toilette...
+
+... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille
+qui reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante,
+ajustee a la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle
+reprit ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle
+des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses etait exquise a regarder.
+
+La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait avec
+un peu de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable
+qu'aucun oeil n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre
+perdue pour tous, se dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne
+la voulait pas pour lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la
+beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez
+les filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette beaute-
+la; on ne la remarque plus guere, et meme les moins sages d'entre elles,
+au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur a la laisser voir. Non,
+ce sont les raffines des villes qui attachent tant d'importance a ces
+choses pour les mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient
+enroules au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son
+dos comme deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne sur
+le haut de sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors, avec
+son profil droit, elle ressemblait a une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose;
+apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les defaire
+pour s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte jusqu'aux
+reins, ayant l'air de quelque druidesse de foret.
+
+Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre
+l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant
+la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait deployee a
+present comme un voile...
+
+Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle,
+sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
+s'endormir, du sommeil glace des vieillards, en songeant a son petit-
+fils et a la mort. Et, a cette meme heure, a bord de la Marie, - sur la
+mer Boreale qui etait ce soir-la tres remuante - Yann et Sylvestre, les
+deux desires, se chantaient des chansons, tout en faisant gaiment leur
+peche a la lumiere sans fin du jour...
+
+Chapitre VI
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le calme blanc; c'est-a-dire que rien ne bougeait dans l'air,
+comme si toutes les brises etaient epuisees, finies.
+
+Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui s'assombrissait
+par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombes, aux nuances ternes
+de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes jetaient un eclat pale, qui
+fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes qui
+jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte
+d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres
+vite effaces, tres fugitifs.
+
+Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil
+qui n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a
+ce resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre
+cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo
+trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient: Jean-
+Francois de Nantes, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa
+monotonie meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espece
+de drolerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpetuellement les
+couplets, en tachant d'y mettre un entrain nouveau a chaque fois. Leurs
+joues etaient roses sous la grande fraicheur salee; cet air qu'ils
+respiraient etait vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur
+poitrine, a la source meme de toute vigueur et de toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore cree; la lumiere n'avait aucune chaleur; les choses
+se tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de
+cette espece de grand oeil spectral qui etait le soleil.
+
+La Marie projetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme
+le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
+refletant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se
+passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
+myriades, tous pareils, glissant doucement dans la meme direction, comme
+ayant un but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues qui
+executaient leurs evolutions d'ensemble, toutes en long dans le meme
+sens, bien paralleles, faisant un effet de hachures grises, et sans
+cesse agitees d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidite a
+cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue
+brusque, toutes se retournaient en meme temps, montrant le brillant de
+leur ventre argente; et puis le meme coup de queue, le meme
+retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
+lentes, comme si des milliers de lames de metal eussent jete, entre deux
+eaux, chacune un petit eclair.
+
+Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir
+decidement. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
+qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
+plus net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
+pour la lune.
+
+Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin
+dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
+jusqu'au bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air a quelques metres au-dessus des eaux.
+
+La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait
+tres bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour mieux
+se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a deux
+mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a qui
+devait l'eventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille,
+animant ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles lointaines,
+deployees pour la forme puisque rien ne soufflait, et tres blanches, se
+decoupant en clair sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de
+pecheur d'Islande; - un metier de demoiselle...
+
+*****
+
+Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement
+avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-la;
+renferme au contraire avec les autres, et plutot fier et sombre; - tres
+doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable
+quand on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus
+loin, chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de
+somnolence, de sante et de vague melancolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme
+pour procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de
+sommeil. Il leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins
+robustes, eleves dans les villes, en eussent desire davantage. Mais,
+quand la poitrine profonde s'est gonflee tout le jour a meme
+l'atmosphere infinie, elle s'endort elle aussi, apres, et ne remue
+presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
+comme font les betes.
+
+On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments quelconques,
+les heures n'important plus dans cette clarte continuelle. Et c'etaient
+toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui reposaient de
+tout.
+
+Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et
+qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja
+aimees, ils rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la
+maniere honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des periodes bien longues...
+
+*****
+
+Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois!
+
+... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque
+chose d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une
+queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que
+celui du ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils
+l'avaient vite apercue:
+
+--Un vapeur, la-bas!
+
+--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un
+vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et,
+entre autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une main
+de belle jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait bien
+le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer,
+commencait a marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
+tracait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
+s'allongeaient en trainees, s'etendaient comme des eventails, ou se
+ramifiaient en forme de madrepores; cela se faisait tres vite avec un
+bruissement, c'etait comme un signe de reveil presageant la fin de cette
+torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de son voile, devenait clair;
+les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements
+d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer.
+Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pecheurs etaient -celle
+d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde,
+comme si on eut essuye les buees qui les avaient ternies. Le temps
+changeait, mais d'une facon rapide qui n'etait pas bonne.
+
+Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue,
+arrivaient des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans
+ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
+Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se
+rassemblaient a la suite de se croiseur; il en sortait meme des coins
+vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisatres apparaissaient
+partout. Ils peuplaient tout a fait le pale desert.
+
+Plus de lente derive, ils avaient tendu leurs voiles a la fraiche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que
+par cote, par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme par
+une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu; -
+mais qui etait chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus
+gigantesques n'etaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil,
+toujours bas et trainant, incapable de monter au-dessus des choses, se
+voyait a travers cette illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose
+devant et que c'etait pour les yeux un aspect incomprehensible. Il
+n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours tres
+accuses, il semblait plutot quelque pauvre planete jaune, mourante, qui
+se serait arretee la, indecise, au milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade
+des Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en
+coquille de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants, des
+remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres, des
+lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de
+l'Etat, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+etroit du croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands garcons
+etendus la boucle au pied, le vieux maitre qui les avait cadenasses leur
+dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce
+qu'ils firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une a monsieur Gaos,
+Yann, la seconde a monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivee par le
+Danemark a Reykjavik, ou le croiseur l'avait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui
+n'etaient pas toutes mises par de mains tres habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
+amenees a la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu
+sure.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se
+tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se mieux
+penetrer des choses du pays qui leur etaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles
+de la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser
+les absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le bonjour de
+ma part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
+a son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui l'avait
+tracee:
+
+--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille,
+detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on
+l'ennuyait a la fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne, le
+remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine,
+se disant tout triste:
+
+--Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ca contre elle?...
+
+... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours la,
+assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un reve...
+
+A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans les
+eaux, recommenca a monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+Deuxieme partie
+
+Chapitre I
+
+... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
+et il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a fait
+degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le
+ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise
+soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le besoin de
+l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a se
+disperser, a fuir comme une armee en deroute, - rien que devant cette
+menace ecrite en l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les
+autres, a se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume
+blanche qui s'etalait dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement,
+il en sortait des fumees; on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; -
+et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les lignes
+etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en aller, -
+les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver a
+temps; d'autres, preferant depasser la pointe sud d'Islande, trouvant
+plus sur de prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre
+pour filer vent arriere. Ils se voyaient encore un peu les uns les
+autres; ca et la, dans les creux de lames, des voiles surgissaient,
+pauvres petites choses mouillees, fatiguees, fuyantes, - mais tenant
+debout tout de meme, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que
+l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de l'ouest
+avec un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et les
+lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette panne:
+le vent l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir
+indefiniment des rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel
+jaune, devenu d'une lividite froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs restaient
+seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une teinte
+affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.
+Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
+
+Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se
+reunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
+hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la
+veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de
+bruit. Changement a vue que toute cette agitation d'a present,
+inconsciente, inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout
+cela?... Quel mystere de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de
+l'ouest, se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout.
+Quelques dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil
+envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre
+maintenant, etait de plus en plus zebree de baves blanches.
+
+A midi, la Marie avait tout a fait pris son allure de mauvais temps; ses
+ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple et
+legere; - au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de
+jouer comme font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant
+plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l'expression de
+marine qui designe cette allure-la.
+
+En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee, ecrasante,
+- avec quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en taches
+informes, cela semblait presque un dome immobile, et il fallait regarder
+bien pour comprendre que c'etait au contraire en plein vertige de
+mouvement: grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans cesse
+remplacees par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de
+tenebres, se devidant comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le
+temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de
+terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout etait pris d'un
+meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui
+detalait le plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de
+houle, plus lourdes, plus lentes, courant apres lui; puis la Marie
+entrainee dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec
+leurs cretes blemes qui se roulaient dans une perpetuelle chute, et
+elle, - toujours rattrapee, toujours depassee, - leur echappait tout de
+meme, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derriere, d'un
+remous ou leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de fuite, ce qu'on eprouvait surtout, c'etait une
+illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir.
+Quand la Marie montait sur ces lames, c'etait sans secousse comme si le
+vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une glissade,
+faisant eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes
+simulees des "chars russes" ou dans celles imaginaires des reves. Elle
+glissait comme a reculons, la montagne fuyante se derobant sous elle
+pour continuer de courir, et alors elle etait replongee dans un de ces
+grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le
+fond horrible, dans un eclaboussement d'eau qui ne la mouillait meme
+pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s'evanouissait
+en avant comme de la fumee, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame passee,
+on regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande,
+qui se dressait toute verte par transparence; qui se depechait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes pretes a se
+refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
+t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces
+lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes dont
+les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de mouvement
+s'accelerait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit
+plus immense.
+
+C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on
+a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis,
+justement la Marie, cette annee-la, avait passe sa saison dans la partie
+la plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute cette fuite
+dans l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de Jean-Francois de Nantes; grises de
+mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a
+tourner la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entrebaillee, comme
+un diable pret a sortir de sa boite.
+
+Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur.
+
+Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable,
+ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui, depuis
+quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois cette
+mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de fausses
+fleurs...
+
+Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois!
+
+En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines de
+metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en cretes
+blemes qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au
+milieu d'une scene restreinte, bien que perpetuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte de fumee d'eau,
+qui fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur toute la surface de
+la mer.
+
+Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest d'ou
+une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de
+l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre le dome de
+ce ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et cette
+eclaircie etait triste a regarder; ces lointains entrevus, ces echappees
+serraient le coeur davantage en donnant trop bien a comprendre que
+c'etait le meme chaos partout, la meme fureur - jusque derriere ces
+grands horizons vides et infiniment au dela: l'epouvante n'avait pas de
+limites, et on etait seul au milieu!
+
+Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse
+jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de
+voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
+semblaient presque lointaines a force d'etre immenses: cela c'etait le
+vent, la grande ame de ce desordre, la puissance invisible menant tout.
+Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches, plus
+materiels, plus menacants de detruire, que rendait l'eau tourmentee,
+gresillant comme sur des braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les
+manger comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arriere,
+puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout briser. Les lames
+se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant
+elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait de grands lambeaux
+verdatres, qui etaient de l'eau retombante que le vent jetait partout.
+Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et
+alors la Marie vibrait tout entiere comme de douleur. Maintenant on ne
+distinguait plus rien, a cause de toute cette bave blanche, eparpillee;
+quand les rafales gemissaient plus fort, on la voyait courir en
+tourbillons plus epais - comme, en ete, la poussiere des routes. Une
+grosse pluie, qui etait venue, passait aussi tout en biais, horizontale,
+et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des
+lanieres.
+
+Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme,
+vetus de leurs cirages, qui etaient durs et luisants comme des peaux de
+requins; ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles
+goudronnees, bien serres aux poignets et aux chevilles pour ne pas
+laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos
+quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas etre
+renverses. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration
+a toute minute coupee. Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se
+regardaient - en souriant, a cause de tout ce sel amasse dans leur
+barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme
+exaspere. Les rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent
+vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui
+sont sans cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la mort.
+
+Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois!
+
+A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a
+autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait rendus
+ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient sur
+leurs dents entrechoquees par un tremblement de froid; leurs yeux, a
+demi fermes sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes
+dans une atonie farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants de
+marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les efforts
+qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les
+cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient devenus etranges,
+et en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore
+la, a cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que
+se dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
+bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
+une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne
+songeaient plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pensees; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
+tout dans leur tete. Ils n'etaient plus que deux piliers de chair raidie
+qui maintenaient cette barre; que deux betes vigoureuses cramponnees la
+par instinct pour ne pas mourir.
+
+Chapitre II
+
+...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja
+fraiche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
+la direction de Pors-Even.
+
+Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins
+deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie
+ayant tenu bon, Yan et tous ceux du bord etaient au pays tranquillement.
+
+Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce
+Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'etait
+quand on etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre,
+a son depart pour le service. (On l'avait accompagne jusqu'a la
+diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant
+beaucoup, et il etait parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann,
+qui etait venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de
+detourner les yeux quand elle l'avait regarde, et comme il avait
+beaucoup de monde autour de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en
+allaient, des parents assembles pour leur dire adieu - il n'y avait pas
+eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu
+craintive, s'en allait chez les Gaos.
+
+Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire a la part.
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette
+grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou
+elle entrerait peut-etre un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait
+explique a sa maniere la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un
+jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours
+dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait a esperer.
+
+Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur;
+son intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la revoyant
+de pres, parlerait peut-etre...
+
+Chapitre III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise saine
+du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre des
+murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois",
+et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues,
+buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot
+revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont
+tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que
+les autres aux mille details de la route.
+
+Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure
+qu'elle s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
+arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
+la grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande rase,
+aux ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant sur le
+ciel leurs grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air d'un
+immense lieu de justice.
+
+A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre
+deux chemins qui fuyaient entres des talus d'epines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer
+d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir
+embrassee, elle lui demanda si ses parents etaient a la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
+tard dehors.
+
+Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visite a une autre fois, elle y pensa
+bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler...
+Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida poursuivre, en
+musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le
+sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre, feuillages
+d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils se repandaient
+dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et
+decidees, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si
+lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles peut-etre...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en
+temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en general
+qu'a se presenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille
+chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne resistant
+guere a un garcon aussi beau. Non, tout simplement, il etait alle faire
+une commande a certain vannier de ce village, qui avait seul dans le
+pays la bonne maniere pour tresser les casiers a prendre les homards. Sa
+tete etait tres libre d'amour en ce moment.
+
+Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au milieu
+de l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja sans
+feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetes tous du meme cote,
+comme par une main qu'on y aurait passee.
+
+Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des
+pecheurs, main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
+lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient
+pousse de travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous
+l'effort seculaire de cette main-la.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du
+temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et
+tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le
+lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le vent de la
+mer; un meme lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune pale de soufre,
+couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui
+se tenaient dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres:
+Gaos. - Gaos, Joel, quatre-vingts ans.
+
+Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des
+parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'etait naturel, et elle
+aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait
+une impression penible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce
+porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la
+elle s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce
+nom, grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder le
+souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit a lire cette inscription:
+
+En memoire de GAOS, Jean-Louis age de 24 ans, matelot a bord de la
+Marguerite, disparu en Islande, le 3 aout 1877. Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de chapelle,
+etaient clouees d'autres plaques de bois, avec des noms de marins morts.
+C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle regretta d'y etre
+venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'eglise, elle
+avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il etait
+plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pecheurs
+islandais. Il y avait de chaque cote un banc de granit, pour les veuves,
+pour les meres: et ce lieu bas, irregulier comme une grotte, etait garde
+par une bonne vierge tres ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux
+mechants, qui ressemblait a Cybele, deesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+En memoire de GAOS, Francois epoux de Anne-Marie LE GOASTER, capitaine a
+bord du Paimpolais, perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, avec vingt-
+trois hommes composant son equipage. Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux
+verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
+age.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, enleve du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fjord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans. La
+plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre bien
+oublie, celui-la...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et
+un peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle!
+Comment le disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombre,
+des ancetres, des freres, qui devaient avoir avec lui des ressemblances
+profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses
+fenetres basses aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes qui
+voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des
+saintes enormes, entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient la
+voute avec leur tete. Dehors, le vent qui se levait commencait a gemir,
+comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa
+visite et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle
+trouva la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a l'idee
+que Yann pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou poussaient
+des chrysanthemes et des veroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui
+lui signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux
+chercherent Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien blanche,
+on taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes appeles
+cirages, pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun
+deux rechanges complets pour la-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la chose,
+ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes;
+une immense cheminee occupait le fond, et des lits en armoire
+s'etageaient sur les cotes. Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la
+melancolie de ces gites des laboureurs, qui sont toujours a demi enfouis
+au bord des chemins; c'etait clair et propre, comme en general chez les
+gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres d'Yann,
+- sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite
+blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.
+
+--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en
+avions deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud!
+son pere etait de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande a la
+saison derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est
+partage les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est echue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son
+prefere.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante
+se voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d'en
+haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de
+la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une trouvaille de
+bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son cousin le
+pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconte cela.
+
+Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute
+neuve; il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en
+perse rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les Islandais la-bas, au mouillage, - et la
+passe par ou ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou
+dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait peut-
+etre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au
+courant des details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses
+longues soirees d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses
+cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait
+droit comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche.
+
+Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui
+signa son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus,
+disait-il, tres assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement definitif, le desinteressant de cette vente de barque;
+non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. Mevel.
+Et Gaud, a qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
+imperceptible: allons, bon, cette histoire n'etait pas encore finie,
+elle s'en etait bien doutee; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
+encore des affaires melees avec les Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la
+recevoir. Le pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de vieux
+matelot, que son fils n'etait pas indifferent a cette belle heritiere;
+car il mettait un peu d'insistance a toujours reparler de lui:
+
+--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est
+alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les
+homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee
+qu'elle ne le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au cabaret,
+il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre avec notre
+fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des
+camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu,
+quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout a
+fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous
+pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replie les cirages commences,
+suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur des
+bancs, se serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du
+soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu
+du crepuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au visage
+a la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge.
+
+Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de
+chemin, jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font
+un passage noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis les mots
+s'arretaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs
+etaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'etait loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a
+distance et vite elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de
+longues plantes brunes, emmelees comme des chevelures, qui etaient les
+goemons trainant a terre.
+
+A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait
+plus aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand elle
+verrait Yann...
+
+Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque,
+mais elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il
+fallait etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre, son
+petit confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre
+d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il
+etait parti et pour combien d'annees?...
+
+Chapitre IV
+
+- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de pauvres
+gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis ni celle-la
+ni une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas, ca n'est pas
+mon idee.
+
+Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes
+profondement; car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre
+bien surs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais
+ils ne tenterent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa
+mere surtout baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les
+volontes de ce fils, de cet aine qui avait presque rang de chef de
+famille: bien qu'il fut toujours tres doux et tres tendre avec elle,
+soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il etait
+depuis longtemps son maitre absolu pour les grandes, echappant a toute
+pression avec une independance tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pecheurs,
+de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures, ayant jete
+un dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de Loguivy, a ses
+filets neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en apparence fort
+calme; puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux de perse rose
+qu'il partageait avec Laumec son petit frere.
+
+Chapitre V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au
+cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son
+col bleu ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec
+son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
+toujours sa bonne vieille grand'mere et reste l'enfant innocent
+d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'etait grise, avec des pays, parce que c'est l'usage:
+ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le bras, en
+chantant a tue-tete.
+
+Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes. On
+jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre le
+traitre, l'accueillent avec un hou! qu'ils poussent tous ensemble et qui
+fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouve
+qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de
+l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin.
+
+En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames
+d'un age assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
+leur trottoir.
+
+--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant point
+si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout a coup,
+de sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant
+elles tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa
+jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete
+fort etonnees, les belles, de la reserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il etait
+tres fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+Chapitre VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer
+qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a
+ceux qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en finissait
+plus. A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en meme temps
+qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordee d'ordinaire,
+pour les adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il
+faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extreme:
+c'etait le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi
+l'angoisse de tout quitter, avec l'inquietude vague de ne plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans les salles du quartier, ou quantite d'autres
+venaient d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon, assis
+par terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du va-et-vient et de
+la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir.
+
+Chapitre VII
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours
+apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de meme.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout a fait douces.
+
+Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le
+regarder avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne.
+
+...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du
+depart de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.
+
+Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un carton
+sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle etait partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord l'adjudant
+de sa compagnie avait refuse de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voila qui passe.
+
+Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher.
+
+--Envoyez Moan se changer, avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue de
+sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe
+noire, qu'un coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des
+marins cette annee-la, les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee
+menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient termines par
+des encres d'or.
+
+Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
+ce long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete
+furtivement sur l'heure presente une ombre triste.
+
+Tristesse vite effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous,
+dans la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par
+des Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop
+chere. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans
+Brest, regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant
+que tout ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, - en
+breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+Chapitre VIII
+
+Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur lesquels
+pesait un apres bien sombre, autant dire trois jours de grace.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
+departs (un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui est
+une precaution necessaire contre les bordees qu'ils ont tendance a
+courir au moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa
+tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle n'avait
+rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie de venir,
+les sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge. Suspendue
+a son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a lui aussi,
+donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une
+eglise pour dire ensemble leurs prieres.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser,
+ils s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de voyage
+et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son
+poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle n'en
+pouvait plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre jours. Le
+dos tout courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la force de se
+redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait
+bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idee que
+c'etait fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son
+coeur se dechirait d'une maniere affreuse. Et c'etait en Chine qu'il
+s'en allait, la-bas, a la tuerie! Elle l'avait encore la, avec elle:
+elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il
+partirait; ni toute sa volonte, ni toutes ses larmes ni tout son
+desespoir de grand'mere ne pourraient rien pour le garder!...
+
+Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines,
+agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernieres
+auxquelles il repondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tete
+penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son
+air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre, pour
+se pendre a son cou dans un embrassement supreme.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee, perdue,
+elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma
+brusquement la portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa
+course legere de matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole,
+afin de faire le tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour
+la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la
+grand'mere passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace
+juvenile son bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre de
+son wagon de troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre mieux
+reconnue. Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette
+forme bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle le suivait des
+yeux, lui jetant de toute son ame cet "au revoir" toujours incertain que
+l'on dit aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la
+derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas
+pour jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume
+partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces
+dames qui avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a
+peine jusqu'au matin.
+
+Chapitre IX
+
+...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de
+bruler les relaches.
+
+Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui
+etait incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du vent
+ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche comme un
+oiseau, evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue d'en bas.
+
+On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore
+des zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa
+hune pour regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles
+blancs, qui etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme.
+
+Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les
+pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
+donnant un air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au
+milieu des longues rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart, il
+n'avait vu si clair et de si pres le monde du dehors, et cela l'avait
+distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un
+fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du haut
+de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe
+de toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient
+venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous les
+exiles qui passaient.
+
+Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans
+l'etroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
+tous les pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file
+dans le desert; puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils
+avaient repris le large.
+
+On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune,
+se chantant tout bas a lui-meme Jean Francois de Nantes, pour se
+rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient
+le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le vague,
+ces caps avances des continents qui sont comme des points de repere
+eternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on
+navigue emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant les
+distances et les mesures sur l'etendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut ce
+sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des tentes,
+haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumiere avaient pris une
+splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses etait
+comme une ironie pour les etres, pour les existences organisees qui sont
+ephemeres:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits
+oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des
+tourbillons de poussiere noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs epaules.
+
+Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent de
+tempete. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout, ils
+s'etaient abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui passait.
+La-bas, au fond de quelque region lointaine de la Libye, leur race avait
+pullule dans des amours exuberantes. Leur race avait pullule sans
+mesure, et il y en avait eu trop; alors la mere aveugle, et sans ame, la
+mere nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec
+la meme impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait
+jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et les
+gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de
+commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient au
+grand neant de la mer, a coups de balai...
+
+Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le
+navire en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inalterable ou on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+Chapitre X
+
+... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le hasard
+l'ayant fait choisir a bord pour completer l'armement d'une baleiniere.
+
+A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et
+regardait autour de lui les choses etranges. Tout etait magnifiquement
+vert; les feuilles des arbres etaient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
+veloutes qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent
+qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Ecoute
+ici, joli garcon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce
+pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des frissons
+dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu
+a peu, pour les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait
+repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se retrouva
+au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant.
+
+Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays
+de pluie et de verdure. Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient
+des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc deja en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que Singapour.
+Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fievreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au
+mouillage une certaine Circe tenant un blocus. C'etait le bateau auquel
+il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec son sac.
+
+Il y retrouva des pays meme deux Islandais qui pour le moment etaient
+canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait
+rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il du passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment desire d'aller se battre.
+
+Chapitre XI
+
+Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs
+pour l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue
+tres pale.
+
+C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere. Elle l'avait vu
+venir, et elle entendait vaguement resonner sa voix.
+
+Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite
+les eut toujours eloignes l'un de l'autre.
+
+Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le
+pardon des Islandais, ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
+causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, des le matin de
+cette fete, les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de
+l'ouest par une brise gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
+ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la. Et,
+en effet, ils n'etaient pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes a
+boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus serre
+que de coutume, etait restee derriere ses vitres toute la soiree,
+ecoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
+chants bruyants des pecheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le
+pere Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui
+reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la maniere de
+garcons qui n'ont pas d'honneur. Entetement, sauvagerie, attachement au
+metier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiques par Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber,
+qui sait! Apres un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-
+etre, reparaitrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce meme
+sourire qui l'avait tant surprise et charmee l'hiver d'avant, pendant
+une certaine nuit de bal passee tout entiere a valser entres ses bras.
+Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience
+presque douce.
+
+De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire.
+
+Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle
+etait sure que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait
+pas pour le reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait
+personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extreme. L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au
+pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait a se
+rompre... Et dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas allait
+s'ouvrir, - avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait bien, -
+pour lui donner passage!
+
+Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et deja elle avait
+fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappellent que c'etait
+demain le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait
+unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
+solitude et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un
+ete de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement resolue, elle
+descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant
+lui.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la
+main a son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee en
+arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si seulement
+il s'arreterait. Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait ses larges
+epaules a la muraille, comme pour etre moins pres d'elle dans ce couloir
+etroit ou il se voyait pris.
+
+Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare
+pour lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet
+affront-la, de passer sans l'avoir ecoutee...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, detournait les yeux, regardant dehors. Ses joues etaient devenues
+tres rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines
+mobiles se dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa
+poitrine, comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
+comme on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes
+sans memoire donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
+derriere eux, fit furieusement battre une porte. On etait mal dans ce
+corridor pour parler de choses graves. Apres ses premieres phrases,
+etranglees dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete,
+n'ayant plus d'idees. Ils s'etaient avances vers la porte de la rue,
+lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir. Par cette
+porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si
+troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une
+aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur
+nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous etes riche, nous ne sommes pas
+gens de la meme classe. Je ne suis pas un garcon a venir chez vous,
+moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout etait fini, fini a jamais. Et, elle n'avait meme rien dit de
+ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a la
+faire passer a ses yeux pour une effrontee... Quel garcon etait-il donc,
+ce Yann, avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son dedain
+de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un eclair:
+des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la
+place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
+comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa
+chambre, pour les observer a travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur
+differentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre.
+
+Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait
+pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les
+autres et, sans plus prendre garde a eux ni a la pluie commencee,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une
+reverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur.
+
+Elle s'assit, la tete dans ses mains. Que faire a present?
+
+Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait
+venir la, seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix,
+tout s'expliquerait peut-etre encore.
+
+Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je suis
+a vous de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de
+devenir la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons de
+Paimpol, je n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari; mais je
+vous aime vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur que les
+autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie;
+bien que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis une
+fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime
+tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il
+etait trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise
+au hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait
+voir crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir,
+au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout
+autour d'elle.
+
+Elle souhaitait etre debarrassee de la vie, etre deja couchee bien
+tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment,
+elle lui pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour desespere
+pour lui...
+
+Chapitre XII
+
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en
+Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'etaient disperses comme des mouettes.
+
+Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du
+temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser de
+son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien a faire, qu'a
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'a
+respirer et a se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des
+grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du silence...
+
+... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et
+venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
+lorsque l'on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche,
+demeura immobilisee...
+
+Echoues!!! ou et sur quoi? Quelque banc de la cote anglaise,
+probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
+ces brumes en rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire.
+Voila, elle s'etait arretee a cette place, la Marie, et n'en bougeait
+plus. Au milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces temps
+mous, semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete saisie
+par je ne sais quoi de resistant et d'immuable qui etait dissimule sous
+ces eaux; elle y etait bien prise, et risquait peut-etre d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes a de la glu?
+
+D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il
+faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer
+jamais.
+
+C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet air
+pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir.
+
+Pour la Marie, c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais c'etait
+en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour
+s'inquieter et comprendre que c'etait grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--Ma Doue! ma Doue! sur un ton de desespoir.
+
+Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitot; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee. - Et pour le moment, ils
+aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur
+maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates.
+
+Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait
+tres emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il
+comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait
+dans les coins, la queue basse.
+
+Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
+de se dehaler, en reunissant toutes leurs forces sur des amarres - une
+rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu, le
+pauvre bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja
+mauvaise figure, inonde, souille, en plein desarroi. Il s'etait debattu,
+secoue de toutes les manieres, et restait toujours la, cloue comme un
+bateau mort.
+
+*****
+
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus
+haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila
+degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se
+tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a
+l'arriere en criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de flotter; de
+se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu d'un
+commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!...
+
+Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi. Allege
+comme son bateau, gueri par la saine fatigue de ses bras, il avait
+retrouve son air insouciant, secoue ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua
+sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que
+dans ses premieres annees.
+
+Chapitre XIII
+
+On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la Circe, en
+rade d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serre
+de matelots, le vaguemestre appelait a haute voix les noms des heureux,
+qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en
+se bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien
+timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud. - Qu'est-
+ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement.
+
+Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+"Mon cher petit-fils,"
+
+*****
+
+C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux.
+Elle avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur,
+toute tremblee et ecoliere: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement irreflechi,
+et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette
+lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin, des le jour,
+il partait pour aller au feu.
+
+On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris.
+Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les
+renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a bord
+des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer les
+compagnies de marins deja debarquees. Et Sylvestre, qui avait langui
+longtemps dans les croisieres et les blocus, venait d'etre designe avec
+quelques autres pour combler des vides dans ces compagnies-la.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre
+un peu. Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait
+leurs adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des
+autres qui restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la;
+chacun a sa maniere manifestait ses impressions de depart, les uns
+graves, un peu recueillis; les autres se repandant en exuberantes
+paroles.
+
+Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire
+contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour demain
+matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idee
+incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de
+vaillante race.
+
+... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait a
+s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'etait difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour lire
+aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu
+experte d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son pere a ete pris de mort
+subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a ete
+mangee, a de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
+Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose a
+laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher
+enfant, que cela va te faire comme a moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le depart pour l'Islande a
+eu lieu d'assez bonne heure cette annee. Ils on appareille le 1er du
+courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre pauvre Gaud, et
+ils n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous
+ne les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour
+gagner son pain..."
+
+... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa
+joie d'aller se battre...
+
+Troisieme partie
+
+Chapitre I
+
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps.
+Le ciel est gris, pesant aux epaules.
+
+Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des fraiches
+rizieres, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et
+ronflant, espece de dzinn prolonge, donnant bien l'impression de la
+petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et
+dont la rencontre peut etre mortelle.
+
+Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la. Ces
+balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire soi-
+meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend plus;
+alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui file en
+trainee rapide, frolant vos oreilles...
+
+... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout
+pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde de la
+riziere, chacune avec un petit flac de grele, sec et rapide, et un leger
+eclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas dure une
+minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse. Sur la grande
+plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on apercoit rien
+qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'ou cela a pu venir.
+
+De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi
+cachees, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre
+detrempee de la riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre,
+avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et
+eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraiche
+des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, avec
+des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu que celui de
+la mort.
+
+Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
+finesse exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent
+l'etrangete de leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contractees par la malice
+et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
+deploient en une longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire.
+
+Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui
+arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages...
+
+*****
+
+... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier!
+
+Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il
+etait la comme dans un element a lui. A une minute d'indecision supreme,
+les matelots, erafles par les balles, avaient presque commence ce
+mouvement de recul qui eut ete leur mort a tous; mais Sylvestre avait
+continue d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tete a
+tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, a grands coups de
+crosse qui assommaient. Et, grace a lui, la partie avait change de
+tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui decide
+aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees etait passe
+du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer.
+
+... C'etait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y
+avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes
+versant leur cervelle dans l'eau de la riziere.
+
+Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des
+leopards. Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup de
+lance a la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant
+rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnee qui vient
+du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle
+qui faisait les heros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur desesperee. Sylvestre s'arreta, souriant,
+meprisant, sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un
+peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais,
+dans le mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par hasard dans
+le meme sens. Alors, lui, sentit une commotion a la poitrine, et,
+comprenant bien ce que c'etait, par un eclair de pensee, meme avant
+toute douleur, il detourna la tete vers les autres marins qui suivaient,
+pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacree:
+"Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit,
+venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses
+poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou a son sein droit, avec
+un petit bruit horrible, comme dans un soufflet creve. En meme temps, sa
+bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui venait au cote une douleur
+aigue, qui s'exasperait vite, vite, jusqu'a etre quelque chose d'atroce
+et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et
+cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
+dont la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, il
+s'abattit.
+
+Chapitre II
+
+Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long et
+mis a bord d'un navire-hopital qui rentrait en France.
+
+Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps
+d'arret dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans
+ces conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du cote
+perce, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se
+fermait pas.
+
+On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a la
+voix vibrante et breve. Non, tout cela etait tombe devant la longue
+souffrance et la fievre amollissante. Il etait redevenu enfant, avec le
+mal du pays; il ne parlait presque plus, repondant a peine d'une petite
+voix douce, presque eteinte. Se sentir si malade, et etre si loin, si
+loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au
+pays, - vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces qui
+diminuaient?... Cette notion d'effroyable eloignement etait une chose
+qui l'obsedait sans cesse; qui l'oppressait a ses reveils, - quand,
+apres les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse
+de ses plaies, la chaleur de sa fievre et le petit bruit soufflant de sa
+poitrine crevee. Aussi il avait supplie qu'on l'embarquat, au risque de
+tout.
+
+Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
+lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse
+sa longue promenade a travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu
+de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures
+et de miseres.
+
+Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peu de
+mieux. Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers, et de
+temps en temps il demandait sa boite. Sa boite de matelot etait le
+coffret de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses
+precieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles
+d'Yann et de Gaud, un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et
+un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
+lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naif
+de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les
+medecins penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee.
+
+... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
+Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses malades;
+s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee encore comme au
+renversement des moussons.
+
+Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait
+fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup
+de ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre contenu.
+
+Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait
+ete oblige, a cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet etouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'etait la fin. Couche toujours sur son cote
+perce, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
+force, pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce
+poumon droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet
+autre aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse
+supreme etait commencee.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher
+sur lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la
+Bretagne et l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un
+vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de
+trouver, sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le
+temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui
+des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les
+poitrines ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce lit,
+ou il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent la-haut,
+essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans,
+qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en
+aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son cou
+affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait
+pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les
+memes creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et chaque
+fois apres la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant
+conscience de tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut
+encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee. C'etait le soir, vers
+six heures. Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la lumiere
+seulement, de l'eblouissante lumiere rouge. Le soleil couchant
+apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure
+d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+eclairait cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait
+impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre. Partout, a
+l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude, que
+lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas meme pour les mourants
+qui haletaient.
+
+... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere, passant
+sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete dechirante; la
+pluie tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle se rendait a
+Paimpol, mandee au bureau de la marine pour y etre informee qu'il etait
+mort.
+
+Il se debattait maintenant; il ralait. On epongeait aux coins de sa
+bouche de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a
+flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'eclairait toujours; au couchant, on eut dit l'incendie de tout un
+monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
+entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
+Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou midi
+allait sonner. Il etait bien le meme soleil, et au meme instant precis
+de sa duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres
+differente; se tenant plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait
+d'une douce lumiere blanche la grand'-mere Yvonne, qui travaillait a
+coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, ou c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme
+minute de mort.
+
+Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une
+sorte de tour de force d'obliquite. Il rayonnait tristement, dans un
+fiord ou derivait la Marie, et son ciel etait cette fois d'une de ces
+puretes hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies
+n'ayant plus d'atmosphere. Avec une nettete glacee, il accentuait les
+details de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la
+Marie, semblait plaque sur un meme plan et se tenir debout. Yann, qui
+etait la, eclaire un peu etrangement lui aussi, pechait comme
+d'habitude, au milieu de ces aspects lunaires.
+
+... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord
+de navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait dans
+les eaux dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se
+retourner vers le front comme pour disparaitre dans la tete. Alors on
+abaissa dessus les paupieres avec leurs longs cils - et Sylvestre
+redevint tres beau et calme, comme un marbre couche...
+
+Chapitre III
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour. On
+en avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers
+jours de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout pres, on
+s'etait decide a le garder quelques heures de plus pour l'y mettre.
+
+C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil. Dans
+le canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de France.
+La grande ville etrange dormait encore quand nous accostames la terre.
+Un petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le quai; nous y
+mimes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite a bord; la
+peinture en etait encore fraiche, car il avait fallu se hater, et les
+lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversames cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une
+emotion, de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois,
+le calme d'une eglise francaise. Sous cette haute nef blanche, ou
+j'etais seul avec mes matelots, le Dies irae chante par un pretre
+missionnaire resonnait comme une douce incantation magique. Par les
+portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient a des jardins
+enchantes, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent
+secouait les grands arbres en fleurs, et c'etait une pluie de petales
+d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'eglise.
+
+Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin. Notre petit cortege de
+matelots etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon
+de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un
+fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou
+toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
+etonnes.
+
+Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient
+d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale.
+Enfin, le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des
+plantes inconnues. L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin des
+jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons plante cette petite croix de
+bois qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit:
+
+SYLVESTRE MOAN Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui
+montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
+merveilleux, sous ses grandes fleurs.
+
+Chapitre IV
+
+Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien. En bas, dans
+l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees. Sur le
+pont, on ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse. Alentour, sur la
+mer, une vraie fete d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des
+voiles, s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir. (Dans ce
+Singapour d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
+de betes apprivoisees.)
+
+Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient ete
+verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de
+cette couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des
+tropiques.
+
+Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens, comme
+pour s'examiner sous differents aspects. Elles marchaient comme des
+boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout d'un
+coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y en
+avait qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees
+avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie grotesque,
+moitie touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux sacs
+de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom de
+Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement l'exige
+pour les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait appartenu au
+monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; a bord
+d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac,
+pour que cela n'emotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu
+connu Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes,
+retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous. On
+en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la medaille
+militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de
+Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer
+et recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux
+petits bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si
+droles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre
+comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par manque
+de coeur, mais par irreflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de
+rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce
+pont si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce
+deballage.
+
+Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et
+leurs singes.
+
+Chapitre V
+
+Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la demander
+de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne
+lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent
+affaire a l'Inscription; elle donc, qui etait fille, femme, mere et
+grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans.
+
+C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit
+decompte de la Circe a toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu'on
+doit a M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et
+une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la reflexion,
+a cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis
+les froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent
+de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guere
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons
+fugitives, courtes a present comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des
+oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de chaume et
+de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons
+blancs.
+
+Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les
+portes, semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs
+yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, a qui allaient leurs melancolies
+et leurs desirs, etaient a faire la grande peche, la-bas, sur la mer
+hyperboree...
+
+Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec de
+legers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille
+grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort
+de son dernier petit-fils. Elle touchait a l'heure terrible ou cette
+chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui etre
+dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de
+mourir avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'mere, mandee a l'Inscription de
+Paimpol pour apprendre qu'il etait mort! - Il l'avait vu tres nettement
+passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit
+chale brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition
+l'avait fait se soulever et se tordre avec un dechirement affreux,
+tandis que l'enorme soleil rouge de l'Equateur, qui se couchait
+magnifiquement, entrait par le sabord de l'hopital pour le regarder
+mourir.
+
+Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous
+un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
+se faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou tombait
+ce soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses contemporaines,
+assises a leur fenetre. Intriguees de la voir, elles disaient:
+
+--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur
+semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit
+etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son commis, se
+tenait assis a son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pecheur, il
+avait recu de l'instruction et passait ses jours sur cette meme chaise,
+en fausses manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a
+voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+ecrivait pour elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non
+decachetees... Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la
+mort de son fils Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez
+M. le commissaire, qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du
+Bien-Hoa le 14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?...
+
+--Decede!... Il est decede, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait cela
+de cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement,
+inintelligence de petit etre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait
+pas ce beau mot, il s'exprima en breton:
+
+--Marw eo!...
+
+--Marw eo!... (Il est mort...)
+
+Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
+pauvre echo fele redirait une phrase indifferente.
+
+C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait
+trembler seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air
+de la toucher. D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu
+emoussee, a force d'age, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne
+venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le
+moment dans sa tete, et voila qu'elle confondait cette mort avec
+d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un instant
+pour bien entendre que celui-ci etait son dernier, si cheri, celui a qui
+se rapportaient toutes ses prieres, toute sa vie, toute son attente,
+toutes ses pensees, deja obscurcies par l'approche sombre de
+l'enfance...
+
+Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant
+se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca
+qu'on annoncait a une grand'mere la mort de son petit-fils?... Elle
+restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
+chale brun avec ses pauvres vieilles mains gercees de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet
+qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le gite de
+chaume ou elle avait hate de s'enfermer - comme les betes blessees qui
+se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle
+s'efforcait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre,
+epouvantee surtout d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le
+promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le
+corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre
+machine deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour la
+derniere fois, sans s'inquieter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de
+temps a autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la
+tete un grand choc douloureux. Et elle se depechait de se terrer chez
+elle, de peur de tomber et d'etre rapportee...
+
+Chapitre VI
+
+La vieille Yvonne qui est soule!
+
+Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres. C'etait justement
+en entrant dans la commune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup de
+maisons le long de la route. Tout de meme elle avait eu la force de se
+relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son baton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soule!
+
+Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe etait toute de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le
+fond, - et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de
+desespoir senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant
+plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui
+l'etouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur. Sa coiffe
+lui etait descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre
+belle coiffe autrefois si menagee. Sa derniere robe des dimanches etait
+toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de
+son serre-tete, completant un desordre de pauvresse...
+
+Chapitre VII
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+decoiffee, laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une
+grimace et un hi hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
+presque pas pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes
+dans leurs yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a
+genoux pour prier.
+
+Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui la-
+bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminee, le grillon qui porte
+bonheur leur faisait tout de meme sa grele musique. Et la lueur jaune du
+soir entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la mer avait
+tous pris, qui etaient maintenant une famille eteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous;
+j'apporterai mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous
+soignerai, vous ne serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui qui
+etait reparti pour la grande peche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement
+les chasseurs devaient bientot partir. Le pleurerait-il seulement?...
+Peut-etre que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres
+larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot s'indignant contre
+ce garcon dur, tantot s'attendrissant a son souvenir, a cause de cette
+douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui etait comme un rapprochement
+entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...
+
+Chapitre VIII
+
+... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son
+frere finit par arriver a bord de la Marie sur la mer d'Islande; -
+c'etait apres une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
+moment ou il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis
+de sommeil, il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune
+de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, etourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Tres
+renferme, par fierte, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la
+lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots
+font, sans rien dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer pourquoi,
+il se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit.
+
+Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et il se disait:
+
+--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a
+dire: "Gaos! - allons debout, la releve!" il entendit sur sa poitrine un
+leger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+realite de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et
+deja ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
+dressant vite, dans son reveil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son
+poste de peche...
+
+Chapitre IX
+
+Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus
+etonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
+impressions de profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme
+aucun age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis l'origine
+des siecles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, -
+rien que l'eternite des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser
+d'etre.
+
+Il ne faisait meme pas absolument nuit. C'etait eclaire faiblement, par
+un reste de lumiere, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme
+par habitude, rendant une plainte sans but. C'etait gris, d'un gris
+trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mysterieux
+et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes qui n'ont pas
+de nom.
+
+Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans
+l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand
+voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient
+une sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un dessin
+mou, comme trace par une main distraite; combinaison de hasard, non
+destinee a etre vue, et fugitive, prete a mourir. - Et cela seul, dans
+tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eut dit que la
+pensee melancolique, insaisissable, de tout ce neant, etait inscrite la;
+- et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a
+l'obscurite du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
+unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
+bras qui se tendent. Et a present qu'il avait commence a voir la cette
+apparence, il lui semblait que ce fut une vraie ombre humaine, agrandie,
+rendue gigantesque a force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles
+et les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de ce
+ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort,
+comme une derniere manifestation de lui.
+
+Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants...
+
+Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop precis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois dans les reves, et dont on ne retient au reveil que
+d'enigmatiques fragments n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame;
+beaucoup mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
+avait ete long a percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
+entrait a present jusqu'a pleins bords. Il revoyait la figure douce de
+Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque
+chose comme un voile tombait tout a coup entre ses paupieres, malgre
+lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'etait, n'ayant
+jamais pleure dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commencaient a
+couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire,
+et les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient
+d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme
+et si fier.
+
+... Dans son idee a lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer a ces prieres qu'on dit
+en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance des
+ames.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une maniere
+breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant
+n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague frayeur
+des cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les images qui
+protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre benite qui
+entoure les eglises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si cela
+aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste la-bas,
+dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus
+desespere, plus sombre.
+
+Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eut ete seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine
+deux heures; et en meme temps il paraissait s'etendre, devenir plus
+demesure, se creuser d'une maniere plus effrayante. Avec cette espece
+d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
+eveille concevait mieux l'immensite des lointains; alors les limites de
+l'espace visible etaient encore reculees et fuyaient toujours.
+
+C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que
+cela vint par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a
+flamme blanche eussent ete montees peu a peu, derriere les informes
+nuees grises; - montees discretement, avec des precautions mysterieuses,
+de peur de troubler le morne repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se
+trainait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade
+lente et froide commencee des l'extreme matin...
+
+Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait
+bleme et triste. Et, a bord de la Marie, un homme pleurait, le grand
+Yann...
+
+Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du
+dehors, c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros
+obscur, sur ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait completement repris par le travail de la peche, par le train
+monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a
+suffire.
+
+Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau
+changement a vue. Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du
+matin etait termine, et maintenant les lointains paraissaient au
+contraire se retrecir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru
+voir tout a l'heure la mer si demesuree? L'horizon etait a present tout
+pres, et il semblait meme qu'on manquat d'espace. Le vide se remplissait
+de voiles tenus qui flottaient, les uns plus vagues que des buees,
+d'autres aux contours presque visibles et comme franges. Ils tombaient
+mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n'ayant
+pas de poids; mais il en descendait de partout en meme temps, aussi
+l'emprisonnement la-dessous se faisait tres vite, et cela oppressait, de
+voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'etait la premiere brume d'aout qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la Marie, on ne
+distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la lumiere et
+ou la mature du navire semblait meme se perdre.
+
+--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la
+seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison
+d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidite leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un
+bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes; par
+contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous cette
+lumiere fade et blanchatre. On prenait garde de respirer la bouche
+ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les poitrines.
+
+En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait
+plus, tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a
+bord des gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet;
+apres, ils se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre
+le bois du pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines
+ecailles argentees qu'ils jetaient en se debattant. Le marin qui leur
+fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa precipitation,
+s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se melait a la saumure.
+
+Chapitre X
+
+Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume
+epaisse, sans rien voir. La peche continuait d'etre bonne et, avec tant
+d'activite, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, a intervalles
+reguliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un
+bruit pareil au beuglement d'une bete sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement
+lointain repondait a leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri
+se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu,
+qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la presence etait pourtant
+un danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait une
+occupation, une societe et, par envie de le voir, les yeux s'efforcaient
+a percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues
+partout dans l'air.
+
+Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout etait impregne d'eau; tout
+etait ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus penetrant;
+le soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il y avait
+deja de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise etait
+sinistre et glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la Marie ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande. Mais toutes les
+lignes du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le lit de
+la mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-
+etre du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans la
+cabine en chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour
+dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines,
+causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
+heures et des heures a son meme poste invariable, les bras seuls occupes
+au travail incessant de la peche. Ils n'etaient separes les uns des
+autres que de deux ou trois metres, et ils finissaient par ne plus se
+voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormait l'esprit. Tout
+en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a demi-
+voix, de peur d'eloigner les poissons. Les pensees se faisaient plus
+lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en duree
+afin d'arriver a remplir le temps sans y laisser des vides, des
+intervalles de non-etre. On n'avait plus du tout l'idee aux femmes,
+parce qu'il faisait deja froid; mais on revait a des choses incoherentes
+ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces reves etait
+aussi peu serree qu'un brouillard...
+
+Ce brumeux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee,
+d'une maniere triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement
+c'etait toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles,
+comme si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte,
+prompt a la manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a
+pas de soucis; du reste, communicatif a ses heures seulement - qui
+etaient rares - et portant toujours la tete aussi haut avec son air a la
+fois indifferent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de
+faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant quelque
+bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire
+aux choses droles que les autres disaient.
+
+En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
+Sylvestre lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres
+petites idees d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a
+present sans personne au monde... Peut-etre bien surtout, le deuil de ce
+frere durait-il encore dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue,
+ou se passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors.
+
+Chapitre XI
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla etrange et non connu d'eux. Ils se regarderent les
+uns les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parle?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien
+eu l'air de sortir du vide exterieur.
+
+Alors, celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee
+depuis la veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son
+souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si,
+au contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de
+cornemuse, une grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille,
+s'etait dressee menacante, tres haut tout pres d'eux: des mats, des
+vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'etait fait en l'air,
+partout a la fois et d'un meme coup, comme ces fantasmagories pour
+effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees sur des voiles
+tendus. Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher, penches sur
+le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un reveil de
+surprise et d'epouvante...
+
+Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes - tout
+ce qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointerent
+en dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effares, allongeaient vers eux
+d'enormes batons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus
+de leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent
+aussitot sans aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait tout
+a fait amorti; il avait ete si faible meme, que vraiment il semblait que
+cet autre navire n'eut pas de masse et qu'il fut une chose molle,
+presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohe! de la Marie.
+
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'etait la Reine-Berthe, capitaine Larvoer, aussi de
+Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la, tout
+en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait Kerjegou, un
+de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de Plounerin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? demandait Larvoer de la Reine-Berthe.
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, mauvais poison
+de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est different; ca nous est defendu de faire du bruit.
+(Il avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere
+noir; avec un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete a
+ceux de la Marie et leur donna a penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette
+plaisanterie:
+
+--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a
+crevee.
+
+Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et
+tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou quelque
+courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que l'autre,
+separer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyes en babord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent
+fait des assieges avec des piques, ils parlerent des choses du pays, des
+dernieres lettres recues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.
+
+--Moi, disait Kerjegou, la mienne me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a
+l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de
+la belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec
+certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe et
+de lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un
+petit homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle
+part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
+Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants.
+
+--Moi, disait encore Larvoer, de la Reine-Berthe, on m'a marque la mort
+du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait
+son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la Marie se tournerent vers Yann pour
+savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait
+sur la derniere lettre que mon pere m'a envoyee.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son
+chagrin, et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale,
+pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de
+M. Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la
+vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present, en
+journee chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours
+eu dans l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une courageuse,
+malgre ses airs de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et
+une couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore.
+
+Par cette appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la
+Reine-Berthe qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis
+un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car leur navire
+etait moins pres, et, tout a coup, ceux de la Marie ne trouverent plus
+rien a pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous
+leurs "espars", avirons, mats ou vergues, s'agiterent en cherchant dans
+le vide, puis retomberent les uns apres les autres lourdement dans la
+mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces defenses inutiles:
+la Reine-Berthe, replongee dans la brume profonde, avait disparu
+brusquement tout d'une piece, comme s'efface l'image d'un transparent
+derriere lequel la lampe a ete soufflee. Ils essayerent de la heler,
+mais rien ne repondit a leurs cris, - qu'une espece de clameur moqueuse
+a plusieurs voix, terminee en un gemissement qui les fit se regarder
+avec surprise...
+
+Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme
+ceux du Samuel Azenide avaient rencontre dans un fiord une epave non
+douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa quille), on
+ne l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous ses marins
+furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la Marie avaient
+bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait eu aucun
+mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire
+trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporte
+plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de
+Larvoer et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de
+conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au
+clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demanderent
+craintivement si, ce matin-la, ils n'avaient point cause avec des
+trepasses.
+
+Chapitre XII
+
+L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers
+brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis trois mois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a
+Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille dans
+ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoye la tout ce qu'on lui
+avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit a la
+mode des villes et ses belles jupes de differentes couleurs. Elle avait
+fait elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple et portait,
+comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline epaisse ornee
+seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin
+par aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un
+respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient
+comme autrefois, la main a leur chapeau.
+
+Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
+long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
+Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer - comme
+d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage - et, en
+regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait
+de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel
+etait Yann...
+
+Cette meme route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a ce
+hameau de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises, croissent
+tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales
+d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even,
+bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y
+etait allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son
+chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle
+pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs
+courts. Donc elle aimait toute cette region de Ploubazlanec; elle etait
+presque heureuse que le sort l'eut rejetee la: en aucun autre lieu du
+pays elle n'eut pu se faire a vivre.
+
+A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur
+la mer bretonne. Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
+nuage nulle part.
+
+Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble
+pour la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes. Ca
+et la, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
+pierres, comme un panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait
+un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau a toit
+de paille dessinait au-dessus de la lande une petite decoupure bossue.
+Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne etendaient
+leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplicies,
+et, dans le lointain, la Manche se detachait en clair, en grand miroir
+jaune sur un ciel qui etait deja tenebreux vers l'horizon. Et dans ce
+pays, meme ce calme, meme ces beau temps, etaient melancoliques; il
+restait, malgre tout, une inquietude planant sur les choses; une anxiete
+venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et dont
+l'eternelle menace n'etait qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salee des greves, et l'odeur
+douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les
+epines maigres. Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au logis,
+volontiers elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a la
+maniere de ces belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs d'ete,
+dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules,
+amoindris par son amour! Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann
+comme une sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage,
+qu'elle n'aurait jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele
+en esprit, sans plus confier cela a personne. Pour le moment, elle
+aimait a le savoir en Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans
+ses cloitres profonds et il ne pouvait se donner a aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait
+aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par instinct, elle
+comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus
+dedaignee, - car il n'etait pas un garcon comme les autres. - Et puis
+cette mort du petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait
+decidement. A son arrivee, il ne pourrait manquer de venir sous leur
+toit pour voir la grand'mere de son ami: et elle avait decide qu'elle
+serait la pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fut manquer
+de dignite; sans paraitre se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
+a quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait meme
+avec affection comme a un frere de Sylvestre, en tachant d'avoir l'air
+naturel. Et qui sait? il ne serait peut-etre pas impossible de prendre
+aupres de lui une place de soeur, a present qu'elle allait etre si seule
+au monde; de se reposer sur son amitie; de la lui demander comme un
+soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut plus a aucune arriere-
+pensee de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entete dans ses
+idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre
+les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette chaumiere
+presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mere Moan,
+n'etant plus assez forte pour aller en journee aux lessives, n'avait
+plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu
+maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans
+demander rien a personne...
+
+La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant
+d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la
+chaumiere se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
+la partie de terrain qui s'incline vers la greve. Elle etait presque
+cachee sous son epais toit de paille brune, tout gondole, qui
+ressemblait au dos de quelque enorme bete morte effondree sous ses poils
+durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers,
+avec des mousses et du cochlearia formant de petites touffes vertes. On
+montait les trois marches gondolees du seuil, et on ouvrait le loquet
+interieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire qui sortait
+par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi la lucarne,
+percee comme dans l'epaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer d'ou
+venait une derniere clarte jaune pale. Dans la grande cheminee
+flambaient des brindilles odorantes de pin et de hetre, que la vieille
+Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-meme
+etait la assise, surveillant leur petit souper; dans son interieur, elle
+portait un serre-tete seulement, pour menager ses coiffes; son profil,
+encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait
+vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passee,
+tournee au bleuatre, et qui etaient troubles, incertains, egares de
+vieillesse. Elle disait toutes les fois la meme chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee.
+Il est la meme heure que les autres jours.
+
+--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard
+que de coutume.
+
+Elles soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre
+usee, mais encore epaisse comme le tronc d'un chene. Et le grillon ne
+manquait jamais de leur recommencer sa petite musique a son d'argent.
+
+Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries
+grossierement sculptees et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient acces dans des etageres ou plusieurs generations
+pecheurs avaient ete concues, avaient dormi, et ou les meres vieillies
+etaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de menage tres
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume; aussi
+de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers fils
+Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans
+une hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochee au granit du mur. Sa grand'mere y avait attache sa medaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi
+achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires et
+blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts. C'etait
+la son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa memoire,
+dans son pays breton...
+
+Les soirs d'ete, elles ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand
+le temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre,
+devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur tete.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et
+Gaud, dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des Islandais
+et fille sage, resolue, dans un trouble trop grand...
+
+Chapitre XIII
+
+Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver,
+elle se sentit prise d'une espece de fievre. Tout son calme d'attente
+l'avait abandonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans savoir
+pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et, dans le
+chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui venait a
+l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir. Il etait deja tout
+pres, se dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux boucles sous son bonnet de pecheur. Elle se trouvait prise si au
+depourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler,
+et qu'il s'en apercut; elle en serait morte de honte a present... Et
+puis elle se croyait mal coiffee, avec un air fatigue pour avoir fait
+son ouvrage trop vite; elle eut donne je ne sais quoi pour etre cachee
+dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du
+reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de
+changer de route. Mais c'etait trop tard: ils se croiserent dans
+l'etroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de cote
+comme un cheval ombrageux qui se derobe, en la regardant d'une maniere
+furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant
+malgre elle-meme une priere et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque
+grande flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa
+figure etait devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
+tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il etait passe. Elle continua sa route, encore
+tremblante, mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang
+reprendre son cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete entre
+ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant,
+toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete comme un
+maigre echeveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrives ce
+matin de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une
+visite pendant que j'etais dehors. Pauvre garcon, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
+ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi,
+cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire
+tant de choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute
+plus; c'etait fini...
+
+Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le
+monde plus vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir.
+
+Chapitre XIV
+
+L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait tres
+lentement tomber. Les journees grises passerent apres les journees
+grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien
+abandonnees.
+
+Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner. Sa pauvre tete
+s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, a propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours
+clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir. Avoir
+toujours ete bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une
+science de mots grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame
+et quel mystere moqueur!
+
+Elle commencait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a
+entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui
+revenaient en tete, des oremus de messe, ou bien des couplets tres
+vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, repetes par des
+matelots. Il lui arrivait d'entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien,
+en balancant la tete et battant la mesure avec son pied, elle prenait:
+
+Mon mari vient de partir; Pour la peche d'Islande, Mon mari vient de
+partir, Il m'a laisse sans le sou, Mais..., trala, trala la lou... J'en
+gagne! J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement
+pour s'eteindre. Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps
+caduque, en laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts.
+
+Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre
+d'epreuve sur lequel Gaud n'avait pas compte.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en
+ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des filles et
+des garcons qu'a cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees, avec
+un geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journee elle le pleura.
+
+Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu,
+achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de Paimpol.
+
+La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les
+pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son
+tablier. Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir
+des conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc? Dans mon temps a
+moi, j'en ai pourtant connu de ton age qui savaient causer. Me semble
+que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si tu
+voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en
+ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en chemin,
+parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a elle-meme comme,
+du reste, tout au monde a present, puis s'arretait au milieu de ses
+histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beaute allait se consumer, solitaire et
+sterile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle y
+melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces
+choses etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou tout
+etait dechaine et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec
+plus d'angoisse a lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires,
+qui avaient peri au large pendant de semblables nuits, et dont les ames
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protegee contre la visite de
+ces morts par la presence de cette si vieille femme qui etait deja
+presque des leurs...
+
+Tout a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du
+coin de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe
+sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix
+chantait:
+
+Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir, Il m'a laisse sans le
+sou, Mais..., trala, trala la lou...
+
+Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on
+l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs. Dans le
+vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux memes
+endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement triste;
+elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de roches et de
+terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant
+dans l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les
+unes des autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause
+d'une certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des
+especes de soirees joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la
+cote; il y avait toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue
+par la pluie noire, d'ou partaient des chants lourds. Au dedans, des
+tables alignees pour les buveurs; des marins se sechant a des flambees
+fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
+courtisant des filles, tous allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour
+s'etourdir. Et, pres d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
+aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de
+la porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des
+terres, vers Pors-Even. Ils passaient tres tard, echappes des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ondees, Gaud tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres vite
+noyes dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant a demeler
+la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait
+l'avoir reconnue.
+
+N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener
+une vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et,
+malgre tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans
+coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee.
+
+D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de plaisir,
+un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a depenser sans
+souci (de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur
+les grandes parts de peche, payables seulement en hiver).
+
+On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et lui
+s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille brune,
+sa maitresse du precedent automne. Ensemble ils s'etaient promenes, au
+dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des
+alouettes, tout embaumees par les raisins murs, les oeillets des sables
+et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chante et danse
+des rondes a ces veillees de vendange ou l'on se grise, d'une ivresse
+amoureuse et legere, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la Marie ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve, dans
+un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la montre, et
+s'etait negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs
+mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fete, et souvent ivre apres minuit, sur la fin des bals.
+Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les
+filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exagerant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui
+aussi du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande. Comme par
+une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+Chapitre XV
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une
+des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des moustaches
+a present, une carrure d'homme et la replique hardie. Un air de
+cantiniere, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je
+ne sais quoi de religieux, qui persiste quand meme parce qu'elle est
+Bretonne. Dans sa tete, les noms de tous les marins du pays tiennent
+comme sur un registre; elle connait les bons, les mauvais, sait au plus
+juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe, vint
+travailler la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la
+mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrees
+brusques, comme lances par une lame de houle. La salle est basse et
+profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores ou se
+voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une
+Vierge en faience est posee sur une console, entre des bouquets
+artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots,
+ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, - depuis les
+temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des corsaires,
+jusqu'a ces Islandais de nos jours tres peu differents de leurs
+ancetres. Et bien des existences d'hommes ont ete jouees, engagees la,
+entre deux ivresses, sur ces tables de chene.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation sur
+les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre madame
+Tressoleur et deux retraites assis a boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait paree,
+cette Leopoldine, a faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! -
+Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de
+l'ancienne Marie, de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq
+jeunes personnes, qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette
+table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des bel'hommes, je vous
+jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; -
+et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La Leopoldine!... Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud,
+comme si on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable.
+
+Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la
+lumiere de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
+triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
+par eux-memes, presque un sens. Et ce Leopoldine, mot nouveau, inusite,
+la poursuivait avec une persistance qui n'etait pas naturelle, devenait
+une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'etait attendue a voir Yann
+repartir encore sur la Marie qu'elle avait visitee jadis, qu'elle
+connaissait, et dont la Vierge avait protege pendant de longues annees
+les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Leopoldine,
+augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres
+desertees, sur les femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un
+nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+pecheurs?... Tout cela pour elle etait indifferent, semblable, egalement
+sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux,
+aucun motif de rapprochement, puisque meme il oubliait le pauvre petit
+Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en etait fait pour
+toujours de ce seul reve, de ce seul desir de sa vie; elle devait se
+detacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait a son
+existence, meme de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme si
+douloureux a cause de lui; chasser absolument ces pensees, tout balayer;
+se dire que c'etait fini, fini a jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait
+encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir. Et alors,
+apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
+
+Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit
+avaient recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit
+tranquille et leger de grelot de poupee. Et ses larmes aussi se mirent a
+couler, larmes d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres avec
+un petit gout amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme
+ces pluies d'ete qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a coup,
+pressees et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se
+sentant brisee, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia
+le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant: il
+devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les
+choses de cette chaumiere. - Cependant, comme elle etait tres jeune,
+tout en continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et
+s'endormir.
+
+Chapitre XVI
+
+Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux premiers
+jours de fevrier, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du
+dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a sa
+mere, suivant la coutume de famille. L'annee avait ete bonne, et il s'en
+retournait content.
+
+Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une
+vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins
+ameutes qui riaient... La grand'mere Moan!... La bonne grand'mere que
+Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de
+ces vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les
+menacait de son baton, tres en colere et en desespoir:
+
+--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas ose,
+bien sur, mes vilains droles!...
+
+Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battre; sa
+coiffe etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle etait grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques
+pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi,
+avec sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour la
+veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce
+groupe. Effrayee, elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait, ce
+qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur
+chat qu'on avait tue.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses
+tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs
+joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
+pres; mais sans haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans
+une commune pensee de pitie et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce
+pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
+diable; mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de
+pres, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et caline. Ils
+l'avaient tue avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille,
+en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout emue, toute
+branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce
+monde on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!...
+
+Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides;
+et ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des
+paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'etait
+possible, que des enfants fussent si mechants! Faire une chose pareille
+a une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, a lui
+aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes,
+rudes comme lui, s'ils aiment bien a jouer avec les betes, n'ont guere
+de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait, a marcher la
+derriere cette grand'mere en enfance, emportant son pauvre chat par la
+queue. Il pensait a Sylvestre, qui l'avait tant aimee; au chagrin
+horrible qu'il aurait eu, si on lui avait predit qu'elle finirait ainsi,
+en derision et en misere.
+
+Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas; sa
+robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches,
+monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce matin
+quand je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par cette
+petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles
+phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+pres de l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan. - Pour jolie,
+elle l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort bien, mais
+il lui parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa pauvrete et son
+deuil. Son air etait devenu plus serieux, ses yeux gris de lin avaient
+l'expression plus reservee et semblaient malgre cela vous penetrer plus
+avant, jusqu'au fond de l'ame. Sa taille aussi avait acheve de se
+former. Vingt-trois ans bientot; elle etait dans tout son epanouissement
+de beaute.
+
+Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe
+noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
+ne savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache
+en elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
+reproche; peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui
+des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
+et le haut de ses bras... Mais non, cela residait plutot dans sa voix
+tranquille et dans son regard.
+
+Chapitre XVII
+
+Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi passer
+en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La
+vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa droite, troublee et
+toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en route;
+d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire, elle
+commencait a les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de
+son oeil qui etait redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre
+conge; elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu
+de lui, marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose,
+marcher ainsi bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait,
+au lieu d'arriver si vite a leur logis vide et sombre ou tout allait
+s'evanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mere entra sans se
+retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi...
+
+Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord
+le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete. Bien pauvre, en effet,
+malgre son air range et honnete, le logis de ces deux abandonnees qui
+s'etaient reunies. Peut-etre, au moins, eprouverait-il pour elle un peu
+de bonne pitie, en la voyant redescendue a cette meme misere, a ce
+granit fruste et a ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passee,
+que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les
+yeux de Yann revenaient la...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait
+semblant de ne pas prendre garde a lui. Donc ils restaient debout devant
+l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour
+quelque interrogation supreme.
+
+Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence
+semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours
+plus profondement, comme dans l'attente solennelle de quelque chose
+d'inoui qui tardait a venir.
+
+*****
+
+--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande decision, brusque comme
+etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre
+formulee...
+
+--Si vous voulez toujours... La peche s'est bien vendue cette annee, et
+j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant du
+bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez
+toujours...
+
+... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait
+l'empecher de prononcer ce oui? Il s'etonnait, il avait peur, et elle
+s'en apercevait bien. Appuyee des deux mains a la table, devenue tout
+blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans voix,
+ressemblait a une mourante tres jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait
+levee pour venir a eux. Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il
+faut l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure...
+Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il avait
+du coeur. Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait
+jamais cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre son refus
+sauvage, malgre tout. Il l'avait dedaignee longtemps, il l'acceptait
+aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait son idee a
+lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en
+ce moment, elle ne songeait pas du tout a lui en demander compte, non
+plus qu'a lui reprocher son chagrin de deux annees... Tout cela,
+d'ailleurs, etait si oublie, tout cela venait d'etre emporte si loin, en
+une seconde, par le tourbillon delicieux qui passait sur sa vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une
+grosse pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan. Et
+moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre
+devenue si vieille, pour avoir vu ca avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
+ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui
+fut assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui
+leur semblat digne de rompre leur delicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la
+par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De
+mon temps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait
+promis...
+
+Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect
+inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que
+c'etait le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance
+que la mer avait doree. Dans les pierres du mur, le grillon leur
+chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
+milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'etre subitement
+vivifie et rajeuni dans la chaumiere morte. Le silence s'etait rempli de
+musiques inouies; meme le crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la
+lucarne, etait devenu comme une belle lueur enchantee...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tete. L'Islande, la Leopoldine, - c'est vrai, elle avait
+deja oublie ces epouvante dressees sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet ete d'attente
+craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, a petits coups
+rapides, devenu for presse lui aussi, comptait en lui-meme tres vite,
+pour voir si, en se depechant bien, on n'aurait pas le temps de se
+marier avant ce depart: tant de jours pour reunir les papiers, tant de
+jours pour publier les bans a l'eglise; oui, cela ne menerait jamais
+qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on
+aurait donc encore une grande semaine a rester ensemble apres.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec
+autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant
+mesurees et precieuses...
+
+Quatrieme partie
+
+Chapitre I
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'etait a la
+porte de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le ciel
+immense, ou passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des
+algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve, avaient
+entrainees dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des
+courants de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent
+des humidites glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se
+deposaient sur leurs epaules.
+
+Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la. Et ce banc, qui
+avait plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja
+vu bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des
+jeunes, et il etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard,
+changes en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la
+meme place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
+et se chauffer a leur dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour
+les regarder. Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient
+ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
+aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doue,
+ma Doue, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca a-t-il du bon
+sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un
+pres de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger
+murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous,
+au pied des falaises. C'etait une musique tres harmonieuse, la voix
+fraiche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites
+douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs
+deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils etaient
+adosses: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme
+svelte en robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de son ami.
+Au-dessus d'eux, le dome bossu de leur toit de paille et, derriere tout
+cela, les infinis crepusculaires, le vide incolore des eaux et du
+ciel...
+
+Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et
+la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne
+genait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommencaient a
+se parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence;
+ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
+puisqu'elle devait si peu durer.
+
+Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui,
+par testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y
+faisaient aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole.
+
+Chapitre II
+
+... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle avait
+faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere rencontre; il
+lui disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes ou celle etait
+allee.
+
+Elle l'ecoutait avec une extreme surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il etait
+capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres
+petits details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a
+deviner, a comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce
+temps-la!... Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en
+faisait l'aveu naif a present!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussee, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont
+il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un
+commencement de sourire incomprehensible.
+
+Chapitre III
+
+Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour
+acheter la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, il
+y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la circonstance,
+sans qu'on eut besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue: avoir une robe
+donnee par lui, payee avec l'argent de son travail et de sa peche, il
+lui semblait que cela la fit deja un peu son epouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on deployait
+devant eux. Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune des boutiques
+de Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la forme qu'aurait
+cette robe; il voulut qu'on y mis de grandes bandes de velours pour la
+rendre plus belle.
+
+Chapitre IV
+
+Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de
+leur falaise ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard sur
+un buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurite, il leur sembla
+distinguer sur ce buisson de legeres petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approcherent pour s'en
+assurer.
+
+Il etait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le toucherent,
+verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui
+etaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premiere
+impression hative de printemps; du meme coup, ils s'apercurent que les
+jours avaient allonge; qu'il y avait quelque chose de plus tiede dans
+l'air, de plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson etait en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil. Sans doute, il avait
+fleuri la expres pour eux, pour leur fete d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
+le grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva
+soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre la
+nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets
+de la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a
+cette cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et
+ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
+venait un petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini...
+
+Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre
+pas pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne,
+jusqu'a l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du temps,
+prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre.
+Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves, plus
+inquiets dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre elle
+et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure.
+
+C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a
+present: cela augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une maree,
+qui monte, jusqu'a tout remplir. Il n'avait jamais connu cette maniere
+d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant
+pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance.
+Il eut aime se coucher par terre a ses pieds, et rester la, le front
+appuye sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frere qu'il lui
+donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il
+adorait le je ne sais quoi invisible qui etait en elle, qui etait son
+ame, qui se manifestait a lui dans le son pur et tranquille de sa voix,
+dans l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide...
+
+Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et
+plus desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot d'une
+maniere aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser pour cela
+d'etre elle-meme!... Cette idee le faisait frissonner jusqu'aux moelles
+profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par respect, se demandant
+presque s'il oserait commettre ce delicieux sacrilege...
+
+Chapitre V
+
+Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la
+cheminee, et leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui
+dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond noir
+leurs ombres agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie.
+Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un demi-
+sourire, cherchant a se derober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce
+mystere qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se
+voyait pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun faux-
+fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? demandait-elle.
+
+Il essaya de repondre oui. De mechants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien
+que se devait etre autre chose.
+
+--C'etait ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en faisait
+trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pecheur. Mais
+enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout.
+
+--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches? Vous
+aviez peur d'etre refuse?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en
+fut amusee. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
+entendit dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui
+venir, et son expression changeait a mesure:
+
+--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine.
+
+Et lui detourna la tete, en riant tout a fait.
+
+Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait
+pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
+jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme
+Sylvestre disait jadis), et c'etait tout. Mais voila aussi, on l'avait
+tourmente avec cette Gaud! Tout le monde s'y etait mis, ses parents,
+Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme. Alors il
+avait commence a dire non, obstinement non, tout en gardant au fond de
+son coeur l'idee qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
+finirait certainement par etre oui.
+
+Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnee pendant deux ans, et desire mourir...
+
+Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion
+d'etre decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a leur
+tour interrogeaient profondement: lui pardonnerait-elle au moins? Il
+avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine,
+lui pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec
+mes parents, c'est la meme chose. Des fois, quand je fais ma tete dure,
+je reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans parler
+a personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis
+toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'etais
+encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ca faisait mon
+affaire, a moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus dure
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller a cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance
+d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a present que
+c'etait fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d'epreuve.
+
+Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere inattendue,
+il est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre leurs deux
+ames. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes s'etant
+rapprochees, ils resterent la longtemps, leurs joues appuyees l'une sur
+l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et
+en ce moment, leur etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne
+s'etant reveillee, ils demeurerent devant elle comme ils etaient, sans
+aucun trouble.
+
+Chapitre VI
+
+C'etait six jours avant le depart pour l'Islande. Leur cortege de noces
+s'en revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent
+furieux, sous un ciel charge et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme des
+rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve. Calmes,
+recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la
+vie, d'etre au-dessus de tout. Ils semblaient meme etre respectes par le
+vent, tandis que, derriere eux, ce cortege etait un joyeux desordre de
+couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres, deja
+grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs
+noces et leurs premieres annees. Grand'mere Yvonne etait la et suivait
+aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de
+Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle
+coiffe neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et toujours
+son petit chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause de
+Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les
+jupes relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la coutume,
+des bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de fete.
+Yann avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il
+etait de ceux a qui tout va bien. Quant a Gaud, il y avait de la
+demoiselle encore dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres
+etaient piquees en haut de son corsage - tres ajuste, comme autrefois
+sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le bruit
+des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele que les
+cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde; aux
+carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes. Ils saluaient les maries
+au passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une
+demoiselle, avec sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle
+etait admiree.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux
+des bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de
+leurs fous, de leurs idiots a bequilles. Cette gent etait echelonnee sur
+le parcours, avec des musiques, des accordeons, des vielles; ils
+tendaient leurs mains, leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
+aumones que Yann leur lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec
+son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui etaient tres
+vieux, qui avaient des cheveux gris sur des tetes vides n'ayant jamais
+rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils etaient de la meme
+couleur que la terre d'ou ils semblaient n'etre qu'incompletement
+sortis, et ou ils allaient rentrer bientot sans avoir eu de pensees;
+leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de leurs existences
+avortees et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette
+fete de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison
+des Gaos. C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
+maries du pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est
+comme au bout du monde breton.
+
+Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de
+roches basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer.
+Pour y descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de
+granit. Et le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap isole,
+au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout
+a fait dans le bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups.
+On voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+deployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula
+le premier devant les embruns. En arriere, son cortege restait echelonne
+sur les roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu la pour
+presenter sa femme a la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage a la
+mariee nouvelle.
+
+En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris et
+cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis
+le matin. Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires,
+pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+Chapitre VII
+
+Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis de
+Gaud, qui etait bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq
+personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos le
+pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne Marie, qui
+etaient de la Leopoldine a present; quatre filles d'honneur tres jolies,
+leurs nattes de cheveux disposees en rond au-dessus des oreilles, comme
+autrefois les imperatrices de Byzance, et leur coiffe blanche a la
+nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garcons
+d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de peine,
+louees a Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee encombree
+de poeles et de marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus
+riche, c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille
+sage et courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait
+la plus belle du pays, et cela le flattait de voir les deux epoux si
+assortis.
+
+Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee
+comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus
+jeune de neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des
+cousines, et ca en avait fait, tout ca, des Gaos, malgre les disparus
+d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en
+avons fait encore quatorze a nous deux.
+
+Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete
+blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos;
+mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'epave les avaient mis vraiment bien a leur aise.
+
+En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au service
+(Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot dans la
+marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Bresil,
+faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de l'Iphigenie,
+on faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la brune; et la manche
+en cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait crevee. Alors, au
+lieu d'avertir, on s'etait mis a boire a meme jusqu'a plus soif; ca
+avait dure deux heures, cette fete; a la fin ca coulait plein la
+batterie; tout le monde etait soul!
+
+Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant avec
+une pointe de malice.
+
+--On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n'y a encore que
+la, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie,
+faisaient rage dans une epaisse nuit. Malgre les precautions prises,
+quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque amarree
+dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en
+bas ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
+c'etaient les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et des
+petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par le
+cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets,
+plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes.
+
+On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures
+droles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque,
+avaient roule le monde.
+
+--A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont la, en
+montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait
+frequentees, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions
+consomme la dedans, a trois que nous etions... Des vilaines femmes, ma
+Doue, mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui,
+lui aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les
+avait connues, ces Chinoises.
+
+--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il
+contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise tres
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a faire
+le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme
+cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait retrousses
+par le coin avec ces doigts.) Et voila les deux Chinois, les deux...
+enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui ferment la
+grille a clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la tete contre les murs. - Mais crac! il
+en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se
+relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se
+mefier tout de meme. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes a
+sucre, achetees pour mes provisions de route; et c'est solide, ca ne
+casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les
+magots, si ca nous a ete utile...
+
+Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient
+sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la fin de son
+histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal
+d'armes sur la Zenobie, a Aden, un jour, je vois les marchands de plumes
+d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas): "Bonjour,
+caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un pare a
+virer je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon marchand,
+que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire
+cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas ete
+si bete! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'etais jeune
+homme... Alors, a Toulon, une connaissance a moi qui travaillait dans
+les modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette modiste
+pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps en
+temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur ses
+fondements de pierre.
+
+--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous
+amuser, dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant a
+Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous
+deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu
+de la gaite des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
+sens, ne buvait pas du tout ce soir-la. Et il rougissait a present, ce
+grand garcon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
+plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a
+Sylvestre... D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a
+cause du pere de Gaud et a cause de lui.
+
+On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons. Mais
+avant, il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille;
+dans les fetes de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion,
+et quand on vit le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il
+se fit du silence partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere.
+
+Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine:
+
+--Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum...
+
+Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux tablees
+joyeuses des petits. Tous ceux qui etaient dans cette maison repetaient
+en esprit les memes mots eternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de la
+Zelie...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers
+la grand'mere Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en recita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--...Sed libera nos a malo, Amen.
+
+Les chansons commencerent apres. Des chansons apprises au service, sur
+le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, Mais chez nous les
+braves Narguent le destin, Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere
+tout a fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait
+repris par d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat
+trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus bas,
+la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete, prise
+peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus
+delicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un
+certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de precautions,
+caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors
+ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord de
+pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes
+aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en vue
+s'etaient rassemblees autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a Pors-
+Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques-
+uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres
+faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais: Francois)
+et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant absolument aller
+sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a des rafales
+furieuses qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat
+pas, a cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
+pu lui chercher une affaire pour cette epave non declaree.
+
+--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si
+on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin
+superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin
+que dans toutes les caves des debitants de Paimpol.
+
+Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage? Il etait fort, haut en
+couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel. Il fut
+neanmoins trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent.
+
+Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et les
+garcons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit
+tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes
+d'inquietude a cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la fois,
+a plein gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette
+musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de
+noces.
+
+Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement,
+fit signe a sa femme de venir lui parler.
+
+C'etait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'etre levee... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
+aller tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraina. Ils se sauverent furtivement.
+
+Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentee. Ils se mirent a courir, en se tenant par la
+main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les
+lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant, contre les
+rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant la bouche,
+pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de trainer
+sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
+ruisselait par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et
+continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant
+l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot vingt-huit;
+que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu etre maries, et heureux
+comme ce soir.
+
+Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son
+lit en armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent
+avec respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de
+lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils
+virent que sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes;
+elle etait endormie ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord
+vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les levres par
+ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait froidie
+par le vent, tout a fait glacee.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid. Ah!
+si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle aurait
+eue a arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre
+nue... Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit brut, a
+cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec elle;
+alors, par sa presence, tout etait change, transfigure, et elle ne
+voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait
+plus les siennes. Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un a
+l'autre, ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
+finissait plus. Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et
+ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre. Ils
+semblaient etre sans force pour rompre leur etreinte, et ne connaitre
+rien de plus, ne desirer rien au dela de ce long baiser.
+
+Elle se degagea enfin, troublee tout a coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mere Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve sa
+coupe d'eau fraiche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hesitation delicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis
+a genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il
+regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire, ennuye d'etre
+aussi pres de cette grand'mere, cherchant un moyen sur pour ne plus etre
+vu; toujours sans quitter les levres exquises, il allongea le bras
+derriere lui, et, du revers de la main, eteignit la lumiere comme avait
+fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la
+tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un fauve
+qui aurait plante ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps,
+son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans resistance
+possible, tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il
+l'emportait dans l'obscurite vers le beau lit blanc a la mode des villes
+qui devait etre leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantot donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus
+bas a l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
+sons files, en prenant la voix fluttee d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante,
+battant les falaises de ses memes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il
+faudrait etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie des
+choses noires et glacees: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute cette
+fureur inutile et retournee contre elle-meme. Alors, dans le logis
+pauvre et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a l'autre,
+sans souci de rien ni de la mort, enivres, leurres delicieusement par
+l'eternelle magie de l'amour...
+
+Chapitre VIII
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la
+mere, les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les suroits,
+les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps etait sombre, et la
+mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante et troublee.
+
+Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini, elle
+avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi? Elle esperait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui
+en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait
+different; c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les
+memes baisers, les memes etreintes, avec elle etaient autre chose; et,
+chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par
+l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux, si
+enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son grand
+dedaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait
+toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et
+elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que leurs yeux se
+rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le
+respect inne de la majeste de l'epouse; un abime la separe de l'amante,
+chose de plaisir, a qui, dans un sourire de dedain, on a l'air ensuite
+de rejeter les baisers de la nuit. Gaud etait l'epouse, elle, et, dans
+le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne
+pas compter tant ils etaient une meme chair tous deux et pour toute la
+vie.
+
+... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de ses
+aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette
+tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait
+rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de l'existence
+- qui pouvait encore etre si long devant eux! A peine avaient-ils pu se
+parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs
+projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de menage,
+avaient ete forcement remis au retour...
+
+Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son metier de mer...
+
+Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur.
+Etre femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
+tristesse, passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a
+present qu'elle l'adorait au dela de ce qu'elle eut imagine jamais, elle
+se sentait prise d'une epouvante trop grande en songeant a ces annees a
+venir...
+
+Ils eurent une journee de printemps, une seule... C'etait la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenerent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des maries d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de
+voir tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmente. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et
+restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le
+rude pays breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine et
+rare; il semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et ont
+eut dit qu'il s'etait immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir
+de jours sombres ni de tempetes. Les caps, les baies, sur lesquels ne
+passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil
+leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi,
+dans des tranquillites ne devant pas finir... Tout cela comme pour
+rendre plus douce et eternelle leur fete d'amour; - et on voyait deja
+des fleurs hatives, des primeveres le long des fosses, ou des violettes,
+freles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux
+francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait
+avoir la son vrai sens d'eternite.
+
+Elle s'appuyait a son bras. Dans l'enchantement du reve accompli, elle
+se serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolee au large!... Et cette premiere
+fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher de
+partir...
+
+De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce
+pays marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et
+seme de pierres. Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur
+les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, tres
+hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans
+l'extreme eloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
+decrivait son cercle immense et eternel qui avait l'air de tout
+envelopper.
+
+Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de
+ce Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y
+interessait pas.
+
+--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ca
+doit etre malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des
+mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre la-
+dedans, moi, bien sur.
+
+Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un
+enfant naif.
+
+Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de
+vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large.
+La, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelees
+et de l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs verts, devenait
+sombre sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque
+hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce
+bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant eux,
+parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois ronge comme un
+cadavre, grimacant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les
+soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien
+et se faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son
+bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours
+bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour monter; a
+minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se
+releve et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune
+aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux,
+chacun de son bord, et on ne les connait pas trop l'un de l'autre, car
+ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil a minuit!... Comme ca devait etre loin, cette ile
+d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
+parmi les noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait
+l'effet de designer une chose sinistre.
+
+--Les fjords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si
+hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages qui
+sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent point
+ce que c'est que les arbres. A la mi-aout, quand notre peche est finie,
+il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir
+se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote, dans
+un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont
+morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer; c'est
+en terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des croix
+en bois toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits dessus.
+Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi Guillaume Moan,
+le grand-pere de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles,
+sous la pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle
+songeait a ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
+nuits longues comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pecher? demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par la. Dame! on est fatigue le soir, ca donne
+appetit pour souper et, des jours, l'on devore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+Cinquieme partie
+
+Chapitre I
+
+... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant
+leur feu, qui etait une flambee de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit a
+dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait
+d'etre deja tristes.
+
+Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du
+printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
+etait tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a
+trainer sur la campagne.
+
+Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+Chapitre II
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde. Les
+departs d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque
+maree, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-la, quinze bateaux
+devaient sortir avec la Leopoldine, et les femmes de ces marins, ou les
+meres, etaient toutes presentes pour l'appareillage. - Gaud s'etonnait
+de se trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi,
+et amenee la pour la meme cause fatale. Sa destinee venait de se
+precipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait a peine eu le
+temps de se bien representer la realite des choses; en glissant sur une
+pente irresistiblement rapide, elle etait arrivee a ce denouement-la,
+qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a present - comme faisaient
+les autres, les habituees...
+
+Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux. Tout
+cela etait nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isolee, differente; son passe de demoiselle, qui
+subsistait malgre tout, la mettait a part.
+
+Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large
+seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du
+vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
+dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle, bien
+jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en
+avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou
+qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient
+menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants
+s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a leur bord
+d'un air sombre, s'en allant comme a un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes
+les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a cause
+de leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les
+apportait sur des civieres et, au fond des cales des navires, on les
+descendait comme des morts.
+
+Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce
+metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des
+hommes de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche. C'etaient les
+bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient
+garcons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur
+les filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes ou
+leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus
+riches. Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient tous
+ainsi a bord de cette Leopoldine, qui avait vraiment un equipage de
+choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors
+par des remorqueurs. Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots,
+decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la
+Vierge: "Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
+s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
+sur les mousselines des coiffes.
+
+Des que la Leopoldine fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers
+la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la cote, par
+les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La Leopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils
+s'etaient donnes un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme
+beau temps printanier, le meme ciel tranquille. Ils sortirent un moment
+sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade
+d'hier, seulement la nuit ne devait plus les reunir. Ils marchaient sans
+but, en rebroussant vers Paimpol, et bientot se trouverent pres de leur
+maison, ramenes la insensiblement sans y avoir pense; ils entrerent donc
+encore une derniere fois chez eux, ou la grand'mere Yvonne fut saisie de
+les voir reparaitre ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur pourtant
+que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec amour.
+
+D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes...
+
+Yann raconta qu'a bord de la Leopoldine, on venait de tirer au sort les
+postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien
+des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des
+trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons trous de
+macques; c'est pour y planter des petits supports a rouet dans lesquels
+nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-la
+aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet du mousse.
+Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne apres, l'on
+n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh
+bien, mon poste a moi se trouve sur l'arriere du bateau, qui est, comme
+tu dois savoir, l'endroit ou l'on prend le plus de poissons; et puis il
+touche aux grand haubans ou l'on peut toujours attacher un bout de
+toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre
+toutes ces neiges ou ces greles de la-bas; - cela sert, tu comprends; on
+n'a pas la peau si brulee, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux
+voient plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement
+finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
+semblaient devenir ce jour-la mysterieuses et supremes...
+
+A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et
+ils se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
+longue etreinte silencieuse.
+
+Il s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un vent
+leger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore,
+agita son bonnet d'une maniere convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann. - C'etait lui encore, cette
+petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des eaux, - et
+deja vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui persistent a
+fixer se troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette Leopoldine, Gaud comme attiree par un
+aimant, suivait a pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors
+elle s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'etait un point eleve, la mer
+vue de la semblait avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que
+cette Leopoldine, en s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite, sur
+les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes ondulations
+lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque tourmente
+formidable qui se serait passee ailleurs, derriere l'horizon; mais dans
+le champ profond de la vue, ou Yann etait encore, tout demeurait
+paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin de
+le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place,
+l'attendre.
+
+Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
+regulierement l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant
+leur effort inutile, se brisant sur les memes rochers, deferlant aux
+memes places pour inonder les memes greves. Et a la longue, c'etait
+etrange, cette agitation sourde des eaux avec cette serenite de l'air et
+du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop rempli, voulait deborder
+et envahir les plages.
+
+Cependant la Leopoldine se faisait de plus en plus diminuee, lointaine,
+perdue. Des courants sans doute l'entrainaient, car les brises de cette
+soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait vite. Devenue une
+petite tache grise, presque un point, elle allait bientot atteindre
+l'extreme bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-dela
+infinis ou l'obscurite commencait a venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu,
+Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui
+lui venaient toujours. Quelle difference, en effet, et quel vide plus
+sombre s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme
+un adieu! Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait
+tellement a elle son Yann, elle se sentait si aimee malgre ce depart,
+qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
+consolation et l'attente delicieuse de cet au revoir qu'ils s'etaient
+dit pour l'automne.
+
+Chapitre III
+
+L'ete passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premieres
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthemes.
+
+Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui ecrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en recut une de lui. Il l'informait qu'il
+etait en bonne sante a la date du 10 courant, que la saison de la peche
+s'annoncait excellente et qu'il avait deja quinze cents poissons pour sa
+part. D'un bout a l'autre c'etait dit dans le style naif et calque sur
+le modele uniforme de toutes les lettres de ces Islandais a leur
+famille. Les hommes eleves comme Yann ignorent absolument la maniere
+d'ecrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils
+revent. Etant plus cultivee que lui, elle sut donc faire la part de cela
+et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'etait pas exprimee.
+A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui
+donnait le nom d'epouse, comme trouvant plaisir a le repeter. Et
+d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en
+Ploubazlanec, etait deja une chose qu'elle relisait avec joie. Elle
+avait encore eu si peu le temps d'etre appelee: Madame Marguerite
+Gaos!...
+
+Chapitre IV
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'ete. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'etaient mefiees de son talent d'ouvriere improvisee, disant
+qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au
+contraire, qu'elle excellait a leur faire des robes qui avantageaient la
+tournure; alors elle etait devenue presque une couturiere en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait a embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits a etageres, etaient repares, cires, avec des
+ferrures luisantes; elle avait arrange leur lucarne sur la mer avec une
+vitre et des rideaux, achete une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.
+
+Tout cela, sans toucher a l'argent que son Yann lui avait laisse en
+partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boite chinoise, pour
+lui montrer a son arrivee.
+
+Pendant les veillees d'ete, aux dernieres clartes des jours, assise
+devant la porte avec la grand'mere Yvonne dont la tete et les idees
+allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour
+Yann un beau maillot de pecheur en laine bleue; il y avait, aux bordures
+du col et des manches des merveilles de points compliques et ajoures; la
+grand'mere Yvonne, qui avait ete jadis une habile tricoteuse, s'etait
+rappele peu a peu ces procedes de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et
+c'etait un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un
+maillot tres grand pour Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commencait a avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donne toute
+leur pousse en juillet, prenaient deja un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites
+sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aout arriverent,
+et un premier navire islandais apparut un soir, a la pointe de Pors-
+Even. La fete du retour etait commencee.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce?
+
+C'etait le Samuel Azenide; - toujours en avance celui-la.
+
+--Pour sur, disait le vieux pere d'Yann, la Leopoldine ne va pas tarder;
+la-bas, je connais ca, quand un commence a partir les autres ne tiennent
+plus en place.
+
+Chapitre V
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journee, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'etait fete chez les epouses, chez les
+meres: fete aussi dans les cabarets, ou les belles filles paimpolaises
+servent a boire aux pecheurs.
+
+Le Leopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore
+dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, a l'idee que, dans un delai
+extreme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de deception,
+Yann serait la, Gaud etait dans une delicieuse ivresse d'attente, tenant
+le menage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.
+
+Tout range, il ne lui restait rien a faire, et d'ailleurs elle
+commencait a n'avoir plus la tete a grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arriverent encore, et puis cinq. Deux seulement
+manquaient toujours a l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette annee, c'est la Leopoldine ou la
+Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour.
+
+Et Gaud se mettait a rire, elle aussi, plus animee et plus jolie, dans
+sa joie de l'attendre.
+
+Chapitre VI
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d'aller
+sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'etait tout
+naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque annee? Oh!
+d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentree chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiete, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'etait possible qu'elle eut peur, si tot?... Est-ce
+qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir deja peur...
+
+Chapitre VII
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin ou il y avait deja une brume froide sur la terre, un vrai matin
+d'automne, le soleil levant la trouva assise de tres bonne heure sous le
+porche de la chapelle des naufrages, au lieu ou vont prier les veuves; -
+assise, les yeux fixes, les tempes serrees comme dans un anneau de fer.
+Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commence, et ce
+matin-la Gaud s'etait reveillee avec une inquietude plus poignante, a
+cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journee, cette
+heure, cette minute, de plus que les precedentes?... On voit tres bien
+des bateaux retardes de quinze jours, meme d'un mois.
+
+Ce matin-la avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle etait venue pour la premiere fois s'asseoir sous ce porche
+de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+En memoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Norden-Fjord...
+
+*****
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en meme temps, sur la voute, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volee sous ce
+porche; les vieux arbres ebouriffes du preau se depouillaient, secoues
+par ce vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+... perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5
+aout 1880.
+
+*****
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-la, elle etait tres vague, sous la
+brume grise, et une panne suspendue trainait sur les lointains comme un
+grand rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une
+rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis seme ces
+morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'a ces inscriptions qui
+rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle etait
+poursuivie par l'idee d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-etre mettre
+la, bientot, avec un autre nom que, meme en esprit, elle n'osait pas
+redire dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tete
+renversee contre la pierre.
+
+...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 aout a
+l'age de 23 ans... Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetiere de la-bas, -
+l'Islande lointaine, lointaine, eclairee par en dessous au soleil de
+minuit... Et tout a coup, - toujours a cette meme place vide du mur qui
+semblait attendre, - elle eut, avec une nettete horrible, la vision de
+cette plaque neuve a laquelle elle songeait: une plaque fraiche, une
+tete de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom adore, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en
+poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les
+feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les
+pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'etre la
+par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler a une
+femme de naufrage.
+
+Justement c'etait Fante Flory, la femme du second de la Leopoldine. Elle
+comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait la; inutile de
+feindre avec elle. Et d'abord elles resterent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, epouvantees davantage et s'en voulant de
+s'etre rencontrees dans un meme sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Treguier et de Saint-Brieuc sont rentres depuis huit
+jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritee.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, a ce
+moyen des desolees. Mais elle entra dans la chapelle, derriere Fante,
+sans rien dire, et elles s'agenouillerent pres l'une de l'autre comme
+deux soeurs.
+
+A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prieres ardentes, avec
+toute leur ame. Et puis bientot on n'entendit plus qu'un bruit de
+sanglots, et leurs larmes pressees commencerent a tomber sur la terre...
+
+Elles se releverent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuye leurs larmes, arrange leurs cheveux, epoussete le salpetre
+et la poussiere des dalles sur leur jupon a l'endroit des genoux, elles
+s'en allerent sans plus rien se dire, par des chemins differents.
+
+Chapitre VIII
+
+Cette fin de septembre ressemblait a un autre ete un peu melancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette annee la que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eut
+dit le gai mois de juin. Les maris, les fiances, les amants etaient
+revenus, et partout c'etait la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut
+signale au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'etaient formes, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et palie, etait la, a cote du pere de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pecheur, je crois fort que c'est eux!
+
+Un liston rouge, un hunier a rouleau, ca leur ressemble joliment
+toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un decouragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un foc,
+c'est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sur, ma fille, ils ne tarderont
+pas.
+
+Et chaque jour venait apres chaque jour; et chaque nuit arrivait a son
+heure, avec une tranquillite inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensee,
+toujours par peur de ressembler a une femme de naufrage, s'exasperant
+quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystere,
+detournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la
+glacaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller des le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derriere la
+maison paternelle de son Yann pour n'etre pas vue par la mere ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule a l'extreme pointe de ce
+pays de Ploubazlanec qui se decoupe en corne de renne sur la Manche
+grise, et s'asseyait la tout le jour aux pieds d'une croix isolee qui
+domine les lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les
+falaises avancees de cette terre des marins, comme pour demander grace;
+comme pour apaiser la grande chose mouvante, mysterieuse, qui attire les
+hommes et ne les rend plus, et garde de preference les plus vaillants,
+les plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes eternellement
+vertes, tapissees d'ajoncs courts. Et, a cette hauteur, l'air de la mer
+etait tres pur, ayant a peine l'odeur salee des goemons, mais rempli des
+senteurs delicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner tres loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les decoupures de la cote, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelees qui s'allongeaient sur le tranquille neant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au dela, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, leger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et
+c'etaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+neant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystere impenetrable,
+tandis que des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur
+des genets ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.
+
+A certaines heures regulieres, la mer baissait, et des taches
+s'elargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait;
+ensuite, avec la meme lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur
+va-et-vient eternel, sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait la, au milieu de ces
+tranquillites regardant toujours, jusqu'a la nuit tombee, jusqu'a ne
+plus rien voir.
+
+Chapitre IX
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle
+ne dormait plus.
+
+A present, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tete renversee et appuyee au mur derriere. A quoi
+bon se lever, a quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans
+retirer sa robe, quand elle etait trop epuisee. Autrement elle demeurait
+la, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette
+immobilite; toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui
+serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche
+etait seche, avec un gout de fievre, et a certaines heures elle poussait
+un gemissement rauque du gosier, repete par saccades, longtemps,
+longtemps, tandis que sa tete se frappait contre le granit du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, tres tendrement, a voix basse,
+comme s'il eut ete la tout pres, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser a d'autres choses qu'a lui, a de toutes
+petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple a regarder
+l'ombre de la Vierge de faience et du benitier, s'allonger lentement, a
+mesure que baissait la lumiere, sur la haute boiserie de son lit. Et
+puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle
+recommencait son cri, en battant le mur de sa tete...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une apres l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait du revenir,
+une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaitre ni
+les dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouve un
+debris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non,
+de la Leopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-
+Jeanne, les derniers qui l'avaient apercue le 2 aout, disaient qu'elle
+avait du s'en aller pecher plus loin vers le nord, et apres, cela
+devenait le mystere impenetrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment
+ou vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait meme pas, et a
+present elle avait presque hate que ce fut bientot.
+
+Oh! s'il etait mort, au moins qu'on eut la pitie de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il etait en ce moment meme, - lui, ou ce qui restait
+de lui!... Si seulement la Vierge tant priee, ou quelque autre puissance
+comme elle, voulait lui faire la grace, par une sorte de double vue, de
+le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roule par la mer... pour etre fixee au moins! pour
+savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout a coup le sentiment d'une voile
+surgissant du bout de l'horizon: la Leopoldine, s'approchant, se hatant
+d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irreflechi pour se
+lever, pour courir regarder le large, voir si c'etait vrai...
+
+Elle retombait assise. Helas! Ou etait-elle en ce moment, cette
+Leopoldine? ou pouvait-elle bien etre? La-bas, sans doute, la-bas dans
+cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnee, emiettee, perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsedante, toujours la meme: une
+epave eventree et vide, bercee sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+bercee lentement, lentement, sans bruit, avec une extreme douceur, par
+ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+Chapitre X
+
+Deux heures du matin.
+
+C'etait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive a tous les pas qui
+s'approchaient: a la moindre rumeur, au moindre son inaccoutume, ses
+tempes vibraient; a force d'etre tendues aux choses du dehors, elles
+etaient devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-la comme les autres, les mains jointes,
+et les yeux ouverts dans l'obscurite, elle ecoutait le vent faire sur la
+lande son bruit eternel.
+
+Des pas d'homme tout a coup, des pas precipites dans le chemin! A
+pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuee jusqu'au fond
+de l'ame, son coeur cessant de battre...
+
+On s'arretait devant la porte, on montait les petites marches de
+pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappe, est ce que ce pouvait
+etre un autre!... Elle etait debout, pieds nus; elle, si faible depuis
+tant de jours, avait saute lestement comme les chattes, les bras ouverts
+pour enlacer le bien-aime. Sans doute la Leopoldine etait arrivee de
+nuit, et mouillee en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il
+accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tete avec une vitesse
+d'eclair. Et maintenant, elle se dechirait les doigts aux clous de la
+porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui etait dur...
+
+*****
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissee, la tete retombee sur
+la poitrine. Son beau reve de folle etait fini. Ce n'etait que Fantec,
+leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'etait que lui, que
+rien de son Yann n'avait passe dans l'air, elle se sentit replongee
+comme par degres dans son meme gouffre, jusqu'au fond de son meme
+desespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, etait au
+plus mal, et a present, c'etait leur enfant qui etouffait dans son
+berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il etait venu demander du
+secours, pendant que lui irait d'une course chercher le medecin a
+Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, a elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien a donner aux peines des autres.
+Effondree sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une
+morte, sans lui repondre, ni l'ecouter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitie pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas du la deranger... elle!...
+
+--Moi! repondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas moi, Fantec?
+
+La vie lui etait revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore
+etre une desesperee aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument
+pas. Et puis, a son tour, elle avait pitie de lui; elle s'habilla pour
+le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, a quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle etait tres fatiguee.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laisse dans sa tete une
+empreinte qui, malgre tout, etait persistante; elle se reveilla bientot
+avec une secousse, se dressant a moitie, au souvenir de quelque chose...
+Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la
+confusion des idees qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tete,
+elle cherchait ce que c'etait...
+
+--Ah! rien, helas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son meme abime. Non,
+en realite, il n'y avait rien de change dans son attente morne et sans
+esperance.
+
+Pourtant, l'avoir senti la si pres, c'etait comme si quelque chose emane
+de lui etait revenu flotter alentour; c'etait ce qu'on appelle, au pays
+breton, un pre-signe; et elle ecoutait plus attentivement les pas du
+dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-etre arriver qui parlerait
+de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le pere de Yann entra. Il ota son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui etaient en boucles comme ceux de
+son fils, et s'assit pres du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur angoisse, lui aussi; car son Yann, son beau Yann etait
+son aine, son prefere, sa gloire. Mais il ne desesperait pas, non
+vraiment, il ne desesperait pas encore. Il se mit a rassurer Gaud d'une
+maniere tres douce: d'abord les derniers rentres d'Islande parlaient
+tous de brumes tres epaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et
+puis surtout il lui etait venu une idee: une relache aux iles Feroe, qui
+sont des iles lointaines situees sur la route et d'ou les lettres
+mettent tres longtemps a venir; cela lui etait arrive a lui-meme, il y
+avait une quarantaine d'annees, et sa pauvre defunte mere avait deja
+fait dire une messe pour son ame... Un si beau bateau, la Leopoldine,
+presque neuf, et de si forts marins qu'ils etaient tous a bord...
+
+La vieille Moan rodait autour d'eux tout en hochant la tete; la detresse
+de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idees;
+elle rangeait le menage, regardant de temps en temps le petit portrait
+jauni de son Sylvestre accroche au granit du mur, avec ses ancres de
+marine et sa couronne funeraire en perles noires; non, depuis que le
+metier de mer lui avait pris son petit-fils, a elle, elle n'y croyait
+plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que par
+crainte, du bout de ses pauvres vieilles levres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.
+
+Mais Gaud ecoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux
+cernes regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui
+ressemblait au bien-aime; rien que de l'avoir la, pres d'elle, c'etait
+une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassuree, plus
+rapprochee de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus
+douces, et elle redisait en elle-meme ses prieres ardentes a la Vierge
+Etoile-de-la-mer.
+
+Une relache la-bas, dans ces iles, pour des avaries peut-etre; c'etait
+une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une
+sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'etait
+pas perdu, puisqu'il ne desesperait pas, lui, son pere. Et, pendant
+quelques jours, elle se remit encore a attendre.
+
+C'etait bien l'automne, l'arriere-automne, les tombees de nuit lugubres
+ou, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumiere, et
+noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-memes semblaient n'etre plus que des crepuscules; des
+nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout a coup des
+obscurites en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'etait comme
+un son lointain de grandes orgues d'eglise, jouant des airs mechants ou
+desesperes; d'autres fois, cela se rapprochait tout pres contre la
+porte, se mettant a rugir comme les betes.
+
+Elle etait devenue pale, pale, et se tenait toujours plus affaissee,
+comme si la vieillesse l'eut deja frolee de son aile chauve. Tres
+souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces,
+les depliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des ses
+maillots en laine bleue qui avait garde la forme de son corps; quand on
+le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-meme, comme par
+habitude, les reliefs des ses epaules et de sa poitrine; aussi a la fin
+elle l'avait pose tout seul dans une etagere de leur armoire, ne voulant
+plus le remuer pour qu'il gardat plus longtemps cette empreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenetre la lande triste, ou des petits panaches de
+fumee blanche commencaient a sortir ca et la des chaumieres des autres:
+la partout les hommes etaient revenus, oiseaux voyageurs ramenes par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillees devaient etre
+douces; car le renouveau d'amour etait commence avec l'hiver dans tout
+ce pays des Islandais...
+
+Cramponnee a l'idee de ces iles ou il avait pu relacher, ayant repris
+une sorte d'espoir, elle s'etait remise a l'attendre...
+
+Chapitre XI
+
+Il ne revint jamais.
+
+Une nuit d'aout, la-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient ete celebrees ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait ete aussi sa nourrice; c'etait elle qui
+l'avait berce, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilite superbe, pour elle seule. Un
+profond mystere avait enveloppe ces noces monstrueuses. Tout le temps,
+des voiles obscurs s'etaient agites au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentes, tendus pour cacher la fete; et la fiancee donnait de la
+voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour etouffer les
+cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'etait defendu,
+dans une lutte de geant, contre cette epousee de tombeau. Jusqu'au
+moment ou il s'etait abandonne, les bras ouverts pour la recevoir, avec
+un grand cri profond comme un taureau qui rale, la bouche deja emplie
+d'eau; les bras ouverts, etendus et raidis pour jamais.
+
+Et a ses noces, ils y etaient tous, ceux qu'il avait convies jadis.
+Tous, excepte Sylvestre, qui, lui, s'en etait alle dormir dans des
+jardins enchantes, - tres loin, de l'autre cote de la Terre...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 7pchs12.txt or 7pchs12.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7pchs13.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7pchs12a.txt
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7pchs12.zip b/old/7pchs12.zip
new file mode 100644
index 0000000..8b4f074
--- /dev/null
+++ b/old/7pchs12.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8pchs10.txt b/old/8pchs10.txt
new file mode 100644
index 0000000..04ead35
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs10.txt
@@ -0,0 +1,7249 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pêcheur d'Islande, by Pierre Loti
+#8 in our series by Pierre Loti
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pêcheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on March 19, 2002]
+[Most recently updated: June 15, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg
+volunteer.
+
+
+
+
+
+Pêcheur d'Islande
+
+Compositions de E. Rudaux
+
+Pierre Loti
+De l'Académie Française
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+
+
+
+Première Partie
+
+I
+
+
+Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une
+sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop
+bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une
+grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
+monotone, avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop
+rien: une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un
+couvercle en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les
+éclairait en vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient,
+en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de
+terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très
+exactement la forme,
+et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
+caissons étroits scellés au murailles de chène. De grosses poutres
+passaient aud-dessus d'eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière
+leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur de
+la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les
+morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et frustes, imprégnées
+d'humidité et de sel; usées, polies par les frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient,
+en breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur
+une planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la
+patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les
+personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les
+vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet
+d'une petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de
+cette pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente
+prière, à des heures d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux
+bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine
+bleue serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur
+la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle _suroît_
+(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les
+pluies).
+
+Ils étaient d'âges divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme,
+pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée,
+couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeus d'enfant, d'un
+gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs.
+
+Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver
+un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur.
+
+... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des
+eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur,
+marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
+plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais
+sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour
+ceux qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées
+dans le _pays,_ pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient
+bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
+d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est
+toujours une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque
+chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom
+que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où
+était-il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne
+descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête?
+
+--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de
+bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange
+tomba d'en haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_
+
+_L'homme_ répondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui
+était entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..."
+Cependant c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux.
+
+Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller
+jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une
+échelle de bois.
+
+Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était
+presque un géant. Et d'abrod il fit une grimace en se pinçant le bout
+du nez à cause de l'odeur âcre de la saumure.
+
+Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait
+de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu,
+formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands
+yeux bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le
+traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un
+air de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais
+coupées; elles étaient frisées très serré en eux petits rouleaux
+symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et
+exquis; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté
+des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras,
+et ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touchés.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un
+petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
+marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire
+dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.
+
+Après, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à
+vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles
+doivent penser quand elles le voient?
+
+Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes
+ses épaules effrayantes:
+
+--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et
+c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à
+parler le français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il
+commença de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré
+quinze jours.
+
+C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il
+était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une
+femme qui vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt
+francs. Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis
+tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, _en plein
+par la figure,_ à celle qui chantait sur la scène? - moitié
+déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu'il
+trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup; après, elle
+l'avait adoré pendant près de trois semaines.
+
+--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
+montre en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à
+lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup
+au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
+qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par
+en haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle.
+
+Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le
+surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un
+chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur
+la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père
+avait disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très
+bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au
+large. Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient
+gardé une candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après
+Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce et ses intonnations
+de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe
+noire; comme sa croissance s'était faite très vite, il se sentait
+presque embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et si grand.
+Il comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il
+n'avait répondu aux avances d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour
+deux - et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de
+l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de
+minuit. Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites
+niches noires qui ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres
+remontèrent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la
+pêche; c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, éternellement jour.
+
+Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle
+traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour
+d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune
+couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait
+diaphane, impalpable, chimérique.
+
+L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela
+prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
+image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
+de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du
+vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel.
+Tout était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes
+et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne
+s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la
+nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance
+pouvant être nommée.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur
+ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le
+voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y
+étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large.
+
+Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un
+homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs
+hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel
+et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette
+eau tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds,
+d'un gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre;
+c'était rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre
+éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la
+saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière
+eux, toute ruisselante et fraîche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du
+dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus
+réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été
+hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose
+comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues
+traînées roses...
+
+--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre,
+avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il
+avait l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était
+laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se santait
+timide en touchant à ce sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
+ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
+des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
+tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
+Ils avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures,
+plus de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las,
+et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de
+lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit
+flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
+était vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que,
+malgré leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues
+fraîches.
+
+La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au
+temps de la Genèse elle s'était _séparée d'avec les ténèbres_ qui
+semblaient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très
+lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on
+sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait été vague et
+étrange comme celle des rêves.
+
+Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des
+déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands
+rayons couleur d'argent rose.
+
+Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense,
+faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et
+d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite;
+ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles
+tendus pour
+cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l'imagination
+des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de planches qui
+portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un
+aspect de recueillement immense; il s'étair arrangé en sanctuaire, et
+les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de
+temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un
+parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin une
+autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, qui était un
+promontoire de la sombre Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste
+en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son
+grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé
+qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et
+que, lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le
+service, avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont
+l'approche inévitable commençait à lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas,
+arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant
+à pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de
+mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord
+par tous ces reflets de lumière pâle.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du
+matin avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils
+se mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les
+trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de
+descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
+tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à
+l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.
+
+Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un
+certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la
+main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
+mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux
+changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et
+hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu
+sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse
+douce était souvent chez lui très près d'une violence brutale.
+
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides
+où les étés n'ont plus de nuits.
+
+Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses
+flancs épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux,
+imprégnés
+d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec
+sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
+il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent
+réveille. Alors il avait sa façon à lui de _s'élever à la lame_ et de
+rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses
+modernes.
+
+Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des _Islandais_
+(une race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de
+Paimpol et de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette
+pêche-là).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans
+le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête,
+un reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait
+une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres,
+d'avirons et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge,
+patronne des marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours,
+de génération en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux
+pour qui la saison allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne
+devaient pas revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères,
+de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires
+islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage.
+Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et
+faisait les gestes qui bénissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages
+chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+Étoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.
+
+Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre
+compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux
+froides de la mer hyperborée.
+
+Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé
+ce navire qui portait son nom.
+
+La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait
+l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à
+Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend
+bien sa pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on
+achète le sel pour la campagne prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour
+quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce
+lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à
+Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour
+un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant,
+et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: -
+il faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore.
+
+
+
+
+
+
+III
+
+
+A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y
+avait deux femmes très occupées à écrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont
+l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de
+fleurs.
+
+Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
+toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: -
+deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour
+quelque bel _Islandais._
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses
+idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure
+jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait
+vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore
+jolie par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses,
+comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très
+basse sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux
+ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns
+des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable
+s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui
+avaient un air religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une
+bonne honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et,
+quand elle riait, on voyait à la place ses gencives rondes qui avaient
+un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu "en
+pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'était
+pas trop gâté par les années; on devinait encore qu'il avait dû être
+régulier et pur comme celui des saintes d'église.
+
+Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à
+dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette
+lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais
+sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme.
+
+L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire
+soigneusement l'adresse:
+
+_A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reickawick._
+
+Après, elle aussi releva la tête pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mère Moan?
+
+Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de
+vingt ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la
+race est brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils
+presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient
+comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui
+donnait une expression de vigueur et de volonté. Son profil, un peu
+court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une
+rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette
+profonde, creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait
+délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensée la
+préocupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents
+blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
+traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait
+quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis
+marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d'yeux à la
+fois obstinée et douce.
+
+Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon
+au-dessus des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et
+qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.
+
+On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille
+à qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était
+qu'une grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs.
+
+Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un
+lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur
+claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche
+de chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient
+l'ancienneté du logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés,
+et les fenêtres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où
+se tiennent les marchés et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant
+ce nom-là.
+
+Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se
+leva en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de
+très intéressant sur la place.
+
+Debout élle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle
+d'une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré
+sa coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir
+cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par
+convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de
+grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon
+pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie,
+rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand
+souffle âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par
+cette pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder
+pendant ses dures journées de travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit
+qui lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois;
+aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était
+vive et capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
+ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un
+rêve lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque
+vague et mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où
+certainement les falaises étaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent
+était venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des
+cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et
+plus tard à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une
+_mademoiselle Marguerite,_ grande, sérieuse, au regard grave. Toujours
+un peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la
+grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce
+qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé bien au hasard,
+sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait
+servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de
+hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
+surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
+devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si
+indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient
+bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de
+coeur autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus
+qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes
+quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une autre
+façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant,
+en prenant la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer,
+s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été
+seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
+souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
+Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on
+parlait tant, qui n'étaient jamais là, et dont chaque année
+quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de
+cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et où
+était à présent celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de
+ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son
+existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle
+demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un
+hameau de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née,
+où elle avait eu ses fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui
+disait bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une
+famille vaillante et estimée.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu
+près bien mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient
+plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue
+d'habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les
+cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châlen de
+mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
+depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable.
+
+Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout
+comme les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté,
+avec ces
+
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la
+trouver bien jolie.
+
+Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les
+bonsoirs que les gens lui doannaient. En route elle passa devant chez
+son _galant_, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état;
+octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte
+tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il
+ne s'était consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en
+premières ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en
+une espèce de rancune comique, moitié maligne, et il l'interpellait
+toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous _prendre
+mesure?..._
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se
+faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa
+plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
+sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et
+aujourd'hui elle avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus
+fatiguée, plus cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle
+songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à son retour
+d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq années!... S'en
+aller en Chine peut-être, à la guerre!... Serait-elle bien là, quand
+il reviendrait? - Une angoisse la prenait à cette pensée... Non,
+décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette
+pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement
+comme pour pleurer.
+
+C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le
+lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute
+seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir,
+comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait
+bientôt plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de
+l'autre, Jean Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne
+parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de même quelque
+part en Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption
+militaire. Et puis on avait objecté sa petite pension de veuve de
+marin; on ne l'avait pas trouvée assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses
+défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
+confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
+songeant au costume en planches, le coeur affreusement serré de se
+sentir si vieille au moment de ce départ...
+
+L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre,
+regardant sur le granit des mursles reflets jaunes du couchant, et,
+dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était
+toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai;
+des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
+peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux
+galants d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait
+plus la quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle.
+Son père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres
+filles de
+son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en
+sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec
+d'autres anciens marins comme lui, il était content d'apercevoir
+là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa
+fille installée dans cette maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on
+ne voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites
+ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait
+dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
+dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires,
+où naviguait la _Marie, capitaine Guermeur._
+
+Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
+maintenant, après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si
+douce.
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui était de l'année dernière.
+
+Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de
+Paris les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour
+brumeux et blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors
+elle avait été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite
+ville, qu'elle n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la
+reconnaissait plus; ell;e y éprouvait comme le sensation de plonger
+tout à coup dans ce qu'on appelle, à la campagne: _les temps,_ les
+temps lointains du passé. Ce silence, après Paris! Ce train de vie
+tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume à leurs
+toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
+d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui
+charmaient à présent qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce
+matin-là d'une tristesse bien désolée. Des ménagères matineuses
+ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
+intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient assises, avec des
+poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès
+qu'il avait fait un peu plus jour, elle était entrée dans l'église pour
+dire ses prières. Et comme elle lui avait semblé immense et
+ténébreuse, cette nef magnifique, - et différente des églises
+parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les siècles, sa
+senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul profond,
+derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait
+agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
+flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle
+avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un sentiment
+bien oublié: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle éprouvait
+jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première messe des
+matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût
+là beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
+Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes,
+c'étaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se
+trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente
+pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses
+coiffes, comandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se
+trouvait mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
+que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très
+charmante à regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
+celles-là. Et les
+autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance,
+elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant pas dignes.
+Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre société que celle
+de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas cette vie
+de dépaysement et de solitude.
+
+Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon
+pénible par l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la
+pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
+s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à
+Paimpol, l'avait inquiétée comme une oppression.
+
+Tout l'après-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyagé,
+son père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte
+à tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes,
+sous des fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines.
+Bientôt il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus
+rien vu - que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale
+qui sembalient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui
+étaient les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminables
+haies du chemin. - Comment tout à coup cette verdure si verte, en
+décembre?... D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il
+lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs
+marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le
+pays de Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus
+tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée
+par cette réflexion qui lui était venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
+les beaux pècheurs d'Islande.
+
+En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les
+fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les
+promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que
+ses pieds se glaçaient dans l'immobilité de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été
+pris par l'un d'eux...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le
+lendemain de son arrivée, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8
+décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
+pêcheurs, - un peu après la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des
+feuillages et des fleurs d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel
+triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de
+défi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres.
+Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les
+matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de
+nonnain, aux belles poitrines serrées et fréissantes, aux beaux yeux
+remplis des désirs de tout un été.
+Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
+toits racontant leurs luttes de plusiers siècles contre les vents
+d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
+mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritées, des
+aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de
+la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au
+perron semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son
+odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de
+marins partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles
+amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés,
+sortant des chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et
+leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant
+au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout
+près, la mer toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces
+générations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit,
+prenant sa part de la fête...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une
+espèce d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était
+redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux
+et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui
+nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de
+Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces
+"Islandais" était arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par
+l'un d'eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop
+larges, elle avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie:
+
+--En voilà un qui est grand!
+
+Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari
+de cette carrure!
+
+Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds,
+il l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+élégante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait
+de nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa
+tête que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés
+derrière, sur le cou.
+
+Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait
+pas osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard
+superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves,
+courant très vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait
+impressionnée et intimidée aussi.
+
+Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez
+les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une
+espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient
+continué de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord,
+devant ce grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire;
+mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guère changé, elle
+l'avait bientôt assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu
+de vue. Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir;
+c'était sans conséquence, et il mangeait de très bon appétit, étant un
+peu privé chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant
+cette première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute
+jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau,
+d'un geste presque timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de
+son même regard rapide, il avait détourné les yeux d'un autre côté,
+paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer
+son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était levée pendant la
+procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le
+ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir,
+revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur cette
+fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au
+vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens
+de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se
+garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté
+debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé
+de l'avoir rencontrée... Quel changement profond s'était fait en elle
+depuis cette époque!...
+
+Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la
+tranquillité d'à présent! Comme se même Paimpol était silencieux et
+vide ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à
+sa fenêtre, seule, songeuse et enamourée!...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils
+Gaos avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était
+imaginé en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que
+tout le monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste,
+ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il
+l'intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.
+
+Al'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann
+n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour
+lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces
+jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans
+plaisir...
+
+A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés
+d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
+alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
+appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant
+leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre,
+enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
+extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un
+beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux
+la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au
+milieu des phrases un certain petit _hou!_ prolongé,très drôle, - qui
+est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son
+flûté du vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un
+remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque
+auquel il s'était loué pour la saison d'hiver. De là venait son
+retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre
+toute sa part de pêche.
+
+Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui
+l'écoutaient et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait
+bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant
+des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
+temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres
+Islandais qui étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été
+avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette
+fortune qui allait passer au large.
+
+Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras
+aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment
+on s'était mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on
+en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on
+connait peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des
+étrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que
+cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait
+bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très
+loin en amour, à l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a le
+coeur honnête, et l'on s'épouse après.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me
+serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...
+
+Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était
+venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement,
+elle avait fini par répondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec
+vous qu'avec aucun autre.
+
+Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des
+danses, ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix
+plus basse et plus douce...
+
+On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance
+dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui était très
+intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses
+salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné.
+
+--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave
+que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait
+rapporté dix mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de
+construire un
+premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à la pointe du
+pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
+dominant la Manche, avec une vue très belle.
+
+--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le
+mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre,
+avec une mer si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence,
+qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas
+l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le
+monde...
+
+-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte
+à notre mère.
+
+--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due
+et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu
+quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette
+année notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans
+quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne
+serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas
+très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte,
+ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se
+moulait dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait
+grand air tout de même.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
+avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son
+regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour
+qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
+répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours
+plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse
+sauvage et d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres
+était brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en
+plus fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer
+avec une extrême douceur, comme une musique voilée d'instruments à
+cordes.
+
+Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses
+allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en
+petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle
+aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à laise comme à présent; que
+son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup
+d'estime pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru
+pieds nus, étant toute petite, - sur la grève, - après la mort de sa
+pauvre mère...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans
+sa vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de
+décembre et qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors
+pêchaient à présent là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant
+clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis que
+l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre bretonne.
+
+Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous
+côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
+nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons,
+le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se
+séparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, à cette
+heure crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de
+pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou
+une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
+filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
+de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien
+haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la
+lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente
+ces légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une
+autre odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des
+chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
+senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves.
+
+Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place
+mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à
+ce même bal...
+
+... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes
+de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant
+avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou
+moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour
+répondre à leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!...
+
+Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et
+tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en
+arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un
+peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était
+assez grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se
+penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un
+air très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près
+de l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour
+se dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas
+permis qu'il en fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si
+naîfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
+qui disaient: "Comme ils sont gentils et drôles à regarder, _nos_ deux
+petits frères!..."
+
+On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins,
+baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un
+bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde.
+ Lui ne l'avait
+pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
+de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa
+poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
+résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son
+âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout
+entière vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque
+chose, mais c'était son coeur qui avait commencé le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds
+ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au
+bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
+excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui
+elle eût jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la
+débandade, au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à
+part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
+pour rentrer, elle avait traversé cette même place avec son père,
+nullement fatiguée, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer,
+aimant cette brume gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout
+exquis et tout suave.
+
+... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres
+s'étaient toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs
+ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les
+rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme
+blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr,
+rêve à son galant." Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une
+envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
+lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour
+de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne
+regardant rien des choses réelles...
+
+... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel
+changement en lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en
+détournant ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans
+le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très
+sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait
+bien un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait
+doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! à
+chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car
+jamais elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était
+donc bien égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il
+suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les
+cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les
+armateurs voudraient confier des navires.
+
+Cela luit était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort,
+ça peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne
+nuit pas du tout à la beauté.
+
+Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des
+filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
+connaissait point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à
+l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien
+qu'à Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses
+fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff,
+qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort
+mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un
+soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs
+fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte
+qu'on ne voulait pas lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
+marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le coeur
+bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien,
+pour la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une
+nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette
+voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A
+présent elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer.
+Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant,
+on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise
+petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était
+resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine
+d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond
+toute pareille.
+
+Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le
+revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ
+d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour
+elle; le temps ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour
+d'automne pour lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le coeur
+net et d'en finir...
+
+... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité
+particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
+printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou,
+comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant
+trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout
+simplement; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait
+pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de
+paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa
+toilette...
+
+... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille
+qui rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante,
+ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle
+reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle
+des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses était exquise à regarder.
+
+La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait
+avec un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable
+qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être
+perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne
+la voulait pas pour lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la
+beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez
+les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette
+beauté-là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages
+d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la
+laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tant
+d'importance à ces choses pour les mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient
+enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son
+dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne
+sur le haut de sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors,
+avec son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose;
+après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les
+défaire pour s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte
+jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.
+
+Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré
+l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se
+cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était
+déployée à présent comme un voile...
+
+Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle,
+sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
+s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son
+petit-fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la _Marie_,
+- sur la mer Boréale qui était ce soir-là très remuante - Yann et
+Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des chansons, tout en
+faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le _calme blanc;_ c'est-à-dire que rien ne bougeait dans
+l'air, comme si toutes les brises étaient épuisées, finies.
+
+Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui
+s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombés,
+aux nuances ternes de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes
+jetaient un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes
+qui jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte
+d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très
+vite effacés, très fugitifs.
+
+Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil
+qui n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à
+ce
+resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre
+cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo
+trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient:
+_Jean-François de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de
+sa monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de
+l'espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
+perpétuellement les couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau
+à chaque fois. Leurs joues étaient roses sous la grande fraîcheur
+salée; cet air qu'ils respiraient était vivifiant et vierge; ils en
+prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute vigueur et de
+toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore créé; la lumière avait aucune chaleur; les choses se
+tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de
+cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil.
+
+La _Maire_ pojetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme
+le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
+reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de
+passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
+myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction,
+comme ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues
+qui exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans le
+même sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et
+sans cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de
+fluidité à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de
+queue brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le
+brillant de leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même
+retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
+lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre
+deux eaux, chacune un petit éclair.
+
+Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir
+décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
+qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
+plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
+pour la lune.
+
+Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin
+dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
+jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux.
+
+La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait
+très bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour
+mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à
+deux mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à
+qui devait l'éventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille,
+animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles
+lointaines, déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très
+blanches, se découpant en clair sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de
+pêcheur d'Islande; - un métier de demoiselle...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant
+seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec
+celui-là; renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et
+sombre; - très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon
+et serviable quand on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus
+loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de
+somnolence, de santé et de vague méloncolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé
+pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de
+sommeil. Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins
+robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais,
+quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à même
+l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, après, et ne remue
+presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
+comme font les bêtes.
+
+On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments
+quelconques, les heures n'important plus dans cette clarté continuelle.
+ Et c'étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui
+reposaient de tout.
+
+Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et
+qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà
+aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la
+manière honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des périodes bien longues...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque
+chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une
+queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que
+celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils
+l'avaient vite aperçue:
+
+--Un vapeur, là-bas!
+
+--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un
+vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et,
+entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une
+main de belle jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était
+bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer,
+commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
+traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
+s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se
+ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un
+bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de
+cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait
+clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en
+amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles
+autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les
+pêcheurs étaient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur
+transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient
+ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas
+bonne.
+
+Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue,
+arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans
+ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
+Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se
+rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins
+vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient
+partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.
+
+Plus de lente dérive, ils avaient endu leurs voiles à la fraîche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que
+par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même
+par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu;
+- mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus
+gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil,
+toujours bas et traînant, incapable de monter aud-dessus des choses, se
+voyait à travers cette illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé
+devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il
+n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très
+accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui
+se serait arrêtée là, indécise, au milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade
+des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en
+coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants,
+des remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres,
+des lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de
+l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands
+garçons étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait
+cadenassés leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on
+puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une à _monsieur
+Gaos, Yann,_ la seconde à _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivée
+par le Danemark à Reickavick, où le croiseur l'a'ait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui
+n'étaient pas toutes mises par de mains très habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
+amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu
+sûre.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se
+tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se
+mieux pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles
+de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour
+amuser les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le
+bonjour de ma part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
+à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui
+l'avait tracée:
+
+--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille,
+détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on
+l'ennuyait à la fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné,
+le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
+poitrine, se disant tout triste:
+
+--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ça contre elle?...
+
+... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours
+là, assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un
+rêve...
+
+A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans
+les eaux, recommença à monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+
+
+
+
+Deuxième Partie
+
+I
+
+
+... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
+et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à
+fait
+dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient
+le ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La
+brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le
+besoin de l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à
+se disperser, à fuir comme une armée en déroute, - rien que devant
+cette menace écrite en l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les
+autres, à se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume
+blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement,
+il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; -
+et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les
+lignes étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en
+aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter
+d'arriver à temps; d'autres, préférant dépasser la pointe sud
+d'Islande, trouvant plus sûr de prendre le large et d'avoir devant eux
+de l'espace libre pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un
+peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles
+surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, -
+mais tenant debout tout de même, comme ces jouets d'enfants en moelle
+de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
+redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de
+l'ouest avec un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et
+les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette
+panne: le vent l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir
+indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel
+jaune, devenu d'une lividité froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs
+restaient seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une
+teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros
+temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de
+vue.
+
+Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se
+réunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
+hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la
+veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de
+bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent,
+inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout
+cela?... Quel mystère de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de
+l'ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout.
+Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit
+envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre
+maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches.
+
+A midi, la _Marie_ avait tout à fait pris son allure de mauvais temps;
+ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple
+et légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de
+jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant
+plus que
+la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
+marine qui désigne cette allure-là.
+
+En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée,
+écrasante, - avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en
+taches informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait
+regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige
+de mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans
+cesse remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon,
+tentures de ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
+le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de
+terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout était pris
+d'un même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui
+détalait le plus vite, c'était le vent; puis les grosses lévées de
+houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la _Marie_
+entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec
+leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et
+elle, - toujours rattrapée, toujours dépassée, - leur échappait tout de
+même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un
+remous où leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on éprouvait surtout, c'était
+une illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait
+bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'était sans secousse
+comme si le vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une
+glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les
+chutes simulées des "chars russes" ou dans celles imaginaires des
+rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant
+sous elle pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans
+un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en
+touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la
+mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
+s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame
+passée, on regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus
+grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se
+refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
+t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours.
+Ces lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes
+dont les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de
+mouvement s'accélérait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu
+d'un bruit plus immense.
+
+C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant
+qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et
+puis, justement la _Marie,_ cette année-là, avait passé sa saison dans
+la partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute
+cette fuite dans l'Est était autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de _Jean-François de Nantes;_ grisés de
+mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à
+tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entre-bâillée, comme
+un diable prêt à sortir de sa boîte.
+
+Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.
+
+Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
+ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui,
+depuis quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois
+cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de
+fausses fleurs...
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines
+de mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en
+crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait
+toujours au milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement
+changeante; et, d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte
+de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur
+toute la surface de la mer.
+
+Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest
+d'où une _saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante
+arrivait de l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre
+le dôme de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et
+cette éclaircie était triste à regarder; ces lointians entrevus, ces
+échappées serraient le coeur davantage en donnant trop bien à
+comprendre que c'était le même chaos partout, la même fureur - jusque
+derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà: l'épouvante
+n'avait pas de limites, et on était seul au milieu!
+
+Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse
+jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de
+voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
+semblaient presque lointaines à force d'être immenses: cel c'était le
+vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout.
+ Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés,
+plus matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau
+tourmentée, grésillant comme sur des braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les
+_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de
+l'arrière, puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout
+briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement
+hautes, et pourtant elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait
+de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le
+vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec
+un bruit clasuant, et alors la _Marie_ vibrait tout entière comme de
+douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause de toute
+cette bave blanche, éparpillée; quand les rafales gémissaient plus
+fort, on la voyait courir en tourbillons plus épais - comme, en éte, la
+poussière des routes. Une grosse pluie, qui était venue, passait aussi
+tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble siffllaient,
+cinglaient, blessaient comme des lanières.
+
+Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme,
+vêtus de leurs _cirages,_ qui étaient durs et luisants comme des peaux
+de requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles
+goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas
+laisser d'eau passer,
+et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
+plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas être renversés. La peau des
+joues leur cuisait et ils avaient le respiration à toute minute coupée.
+ Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en
+souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme
+exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent
+vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes
+qui sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la
+mort.
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+
+A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à
+autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait
+rendus ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient
+sur leurs dents entre-choquées par un tremblement de froid; leurs yeux,
+à demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes
+dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants
+de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les
+efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des
+muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient
+devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie
+primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore
+là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois
+que se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
+bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
+une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils
+ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
+tout dans leur tête. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair
+raidie qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses
+cromponnées là par instinct pour ne pas mourir.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà
+fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
+la direction de Pors-Even.
+
+Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins
+deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_
+ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays
+tranquillement.
+
+Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce
+Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande;
+c'était quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit
+Sylvestre, à son départ pour le service. (On l'avait accompagné
+jusqu'à la dilligence, lui,
+pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était
+parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi
+pour embrasser son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux
+quand elle l'avait regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour
+de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
+assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu
+craintive, s'en allait chez les Gaos.
+
+Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire _à la part._
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire
+cette grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où
+elle entrerait peutt-être un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait
+expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un
+jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours
+dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait à espérer.
+
+Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr;
+son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la
+revoyant de près, parlerait peut-être...
+
+
+
+
+
+III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise
+saine du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre
+des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des
+huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
+chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des
+queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien
+matelot revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens
+qui sont très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours
+plus que les autres aux mille détails de la route.
+
+Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure
+qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
+arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
+la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande
+rase, aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant
+sur le siel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air
+d'un immense lieu de justice.
+
+A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre
+deux chemins qui fuyaient entres des talus d'épines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer
+d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir
+embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
+tard dehors.
+
+Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visitie à une autre fois, elle y
+pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
+parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
+rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans
+le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre,
+feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils
+se répandaient dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et
+décidées, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si
+lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles
+peut-être...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps
+en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en
+général qu'à se présenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la
+vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
+résisten guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était
+allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul
+dans le pays la bonne manière pour tresser les _casiers_ à prendre les
+homards. Sa tête était très libre d'amour en ce moment.
+
+Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au
+milieu de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà
+sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jetés tous du même
+côté, comme par une main qu'on y aurait passée.
+
+Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des
+pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
+lames et de
+la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de
+travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
+séculaire de cette main-là.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du
+temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
+Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les
+tombes; le lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le
+vent de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune
+pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les
+saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres:
+_Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts ans._
+
+Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs
+des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'était naturel,
+et elle aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
+faisait une impression pénible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce
+porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là
+elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce
+nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder
+le souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit à lire cette inscription:
+
+ En mémoire de
+ GAOS, Jean-Louis
+ âgé de 24 ans, matelot à bord de la _Marguerite_,
+ disparu en Islande, le 3 août 1877.
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de
+chapelle, étaient clouées d'autre plaques de bois, avec des noms de
+marins morts. C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle
+regretta d'y être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol,
+dans l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans
+ce village, il était plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau
+vide des pêcheurs islandais. Il y avait de chaque côté un banc de
+granit, pour les veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier
+comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne,
+repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle,
+déesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+ En mémoire de
+ GAOS, François
+ époux de Anne-Marie LE GOASTER,
+ capitaine à bord du _Paimpolais_,
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
+ avec vingt-trois hommes composant son équipage.
+ Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux
+verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
+âge.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlevé du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fiord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans._
+La plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être
+bien oublié, celui-là...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et
+un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle!
+Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
+sombré, des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des
+ressemblances profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses
+fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes
+qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et
+des saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient
+la voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à
+gémir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes
+morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa
+visite et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle
+trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à
+l'idée que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où
+poussaient des chrysanthèmes et des véroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui
+lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux
+cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien
+blanche, on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes
+appelés _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun
+deux rechanges complets pour là-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la
+chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes;
+une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire
+s'étageaient sur les côtés. Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la
+mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi
+enfouis au bord des chemins; c'était clair et propre, comme en général
+chez les gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères
+d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une
+bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux
+autres.
+
+--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en
+avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle
+Gaud! son père était de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en
+Islande à la saison dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins,
+on s'est partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est
+échue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son
+préféré.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé
+se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
+d'en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappellait bien
+l'histoire de la construction de cet étage; c'était à la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son
+cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconté cela.
+
+Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute
+neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en
+perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ là-bas, au mouillage, - et
+la passe par où ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où
+dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était
+peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au
+courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses
+longues soirées d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses
+cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était
+droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.
+
+Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui
+signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus,
+disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de
+barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec
+M. Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
+imperceptible: allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie,
+elle s'en était bien doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
+encore des affaires mèlées avec les Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la
+recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de
+vieux matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle
+héritière; car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de
+lui:
+
+--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il
+est allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre
+les homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée
+qu'elle ne le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre
+avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le
+dimanche, avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les
+marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas,
+pourquoi s'en priver tout à fait?... Mais la chose est bien rare avec
+lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replié les _cirages_ commencés,
+suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur
+des bancs, se
+serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du soir, et
+regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu
+du crépuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au
+visage à la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé.
+
+Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de
+chemin, jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font
+un passage noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis le mots
+s'arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs
+étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à
+distance et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de
+longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les
+goémons traînant à terre.
+
+A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait
+plus aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand
+elle verrait Yann...
+
+Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué,
+mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il
+fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre,
+son petit confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être
+d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il
+était parti et pour combien d'années?...
+
+
+IV
+
+- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de
+pauvres gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis
+ni celle-là ni une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas,
+ça n'est pas mon idée.
+
+Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés
+profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être
+bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais
+ils ne tentèrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile.
+Sa mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les
+volontés de ce fils, de cet ainé qui avait presque rang de chef de
+famille: bien qu'il fût toujours très doux et très tendre avec elle,
+soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était
+depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute
+pression avec une indépendance tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
+pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures,
+ayant jeté un dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de
+Loguivy, à ses filets neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en
+apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux
+de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frère.
+
+
+
+V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au
+cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son
+col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec
+son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
+toujours sa bonne vieille grand'mère et resté l'enfant innocent
+d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'était grisé, avec des _pays,_ parce que c'est
+l'usage: ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le
+bras, en chantant à tue-tête.
+
+Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes.
+On jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre
+le traître, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble
+et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout
+trouvé qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place;
+une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de
+l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin.
+
+En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames
+d'un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
+leur trottoir.
+
+--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant
+point si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout
+à coup, de sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer
+devant elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa
+jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été
+fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il
+était très fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+
+
+
+
+VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer
+qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à
+ceux qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en
+finissait plus. A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en
+même temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordée
+d'ordinaire, pour les adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq
+jours, il faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble
+extrème: c'était le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la
+guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne
+plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans le salles du quartier, où quantité d'autres
+venaient d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon,
+assis par terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du
+va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui,
+allaient partir.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
+jours après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de même.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout à fait douces.
+
+Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le
+regarder avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne.
+
+...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du
+départ de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.
+
+Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un
+carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle
+était partie pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait éte le demander à la caserne et d'abord
+l'adjudant de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voilà qui passe.
+
+Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher.
+
+--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue
+de sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe
+noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des
+marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée
+menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par
+des encres d'or.
+
+Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
+ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté
+furtivement sur l'heure présente une ombre triste.
+
+Tristesse vitte effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous,
+dans la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par
+des Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop
+chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans
+Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant
+que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, -
+en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur
+lesquels pesait un _après_ bien sombre, autant dire trois jours de
+grâce.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
+départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui
+est une précaution nécessaire contre les _bordées_ qu'ils ont tendance
+à courir au moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
+sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle
+n'avait rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie
+de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge.
+ Suspendue à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à
+lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par
+entrer dans une église pour dire ensemble leurs prières.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser,
+ils s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de
+voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
+tout son poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle
+n'en pouvait plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre
+jours. Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la
+force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la
+tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses
+soixante-seize ans. A l'idée que c'était fini, que dans quelques
+minutes il faudrait le quitter, son coeur se déchirait d'une manière
+affreuse. Et c'était en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie!
+Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait encore de ses deux
+pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonté, ni
+toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand'mère ne pourraient
+rien pour le garder!...
+
+Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses
+mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations
+dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits _oui_ bien
+soumis, la tête penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses
+bons yeux doux, son air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre,
+pour se pendre à son cou dans un embrassement suprême.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée,
+perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui
+referma brusquement la
+portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de
+matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
+tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la
+grand'mère passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce
+juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre
+de son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être
+mieux reconnue. Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle
+distingua cette forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle
+le suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet "au revoir"
+toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la
+dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas
+pour jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé
+partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces
+dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à
+peine jusqu'au matin.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de
+brûler les relâches.
+
+Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui
+était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du
+vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché
+comme un oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue
+d'en bas.
+
+On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore
+des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa
+hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles
+blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême.
+
+Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les
+pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
+donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au
+milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ,
+il n'avait vu si clair et de si
+près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation,
+cette profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un
+fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du
+haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se
+perdre dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe
+de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient
+venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous
+les exilés qui passaient.
+
+Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans
+l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
+tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file
+dans le désert; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils
+avaient repris le large.
+
+On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa
+hune, se chantant tout bas à lui-même _Jean François de Nantes,_ pour
+se rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui
+menaient le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le
+vague, ces caps avancés des continents qui sont comme des points de
+repère éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est
+gabier, on navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant
+les distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut
+ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des
+tentes, haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient
+pris une splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses
+était comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées
+qui sont éphémères:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits
+oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme
+des tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et
+caresser, n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs
+épaules.
+
+Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent
+de tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout,
+ils s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui
+passait. Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur
+race avait pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait
+pullulé sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle,
+et sans âme, la mère
+nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec la
+même impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était
+jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et
+les gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de
+commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au
+grand néant de la mer, à coups de balai...
+
+Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le
+navire en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inaltérable où on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le
+hasard l'ayant fait choisir à bord pour compléter _l'armement_ d'une
+baleinière.
+
+A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et
+regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement
+vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
+veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent
+qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Écoute
+ici, joli garçon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de
+ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des
+frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu
+à peu, pour les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait
+repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se
+retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant.
+
+Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays
+de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient
+des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda Sylvestre,voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que
+Singapour. Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre
+que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits
+paniers s'entassait fiévreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au
+mouillage une certaine _Circé_ tenant un blocus. C'était le bateau
+auquel il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec
+son sac.
+
+Il y retrouva des _pays_ même deux _Islandais_ qui pour le moment
+étaient canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait
+rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment désiré d'aller se battre.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs
+pour l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
+devenue très pâle.
+
+C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu
+venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix.
+
+Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité
+les eût toujours éloignés l'un de l'autre.
+
+Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le
+_pardon des Islandais,_ où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
+causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de
+cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de
+l'ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
+ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là.
+Et, en effet, ils n'étaient pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés
+à boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus
+serré que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée,
+écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
+chants bruyants des pêcheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le
+père Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle
+lui reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manières de
+garçons qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement
+au métier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber,
+qui sait! après un entretien franc comme serait le leur. Et alors,
+peut-être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
+même sourire qui l'avait tant surprise et charmée l'hiver d'avant,
+pendant une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres
+ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une
+impatience presque douce.
+
+De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire.
+
+Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle
+était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait
+pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait
+personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au
+pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se
+rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas
+allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait
+bien, - pour lui donner passage!
+
+Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait
+fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappelent que c'était
+demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était
+unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
+solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un
+été de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle
+descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter
+devant luit.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
+la main à son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée
+en arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si
+seulement il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait
+ses larges épaules à la muraille, comme pour être moins près d'elle
+dans ce couloir étroit où il se voyait pris.
+
+Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé
+pour lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet
+affront-là, de passer sans l'avoir écoutée...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues
+très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines
+mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa
+poitrine, comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
+comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes
+sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
+derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce
+corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases,
+étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête,
+n'ayant plus d'idées. Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue,
+lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette
+porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si
+troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une
+aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
+sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes
+pas gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez
+vous, moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit
+de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à
+la faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il
+donc, ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son
+dédain de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un
+éclair: des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur
+la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
+comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans
+sa chambre, pour les observer à travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur
+différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre.
+
+Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait
+pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les
+autres et, sans plus prendre garde à exu ni à la pluie commencée,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une
+rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur.
+
+Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?
+
+Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait
+venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix,
+tout s'expliquerait peut-être encore.
+
+Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je
+suis à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute
+pas de devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons
+de Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari;
+mais je vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur
+que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis
+jolie; bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis
+une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous
+aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il
+était trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la
+prendrait-il, alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise
+au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait
+voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir,
+au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser partout
+autour d'elle.
+
+Elle souhaitait être débarassée de la vie, être déjà couchée bien
+tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment,
+elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour
+désespéré pour lui...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en
+Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'étaient dispersés comme des mouettes.
+
+Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait
+du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour
+chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à
+faire, qu'à glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles;
+rien qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait
+que des grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du
+silence...
+
+... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et
+venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
+lorsque l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa
+marche, demeura immobilisée...
+
+Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise,
+probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
+ces brumes en rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire.
+Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait
+plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces
+temps mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été
+saisie par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était
+dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être
+d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes à de la glu?
+
+D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il
+faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en
+tirer jamais.
+
+C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet
+air pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir.
+
+Pour la _Marie,_ c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais
+c'était en plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_
+pour s'inquiéter et comprendre que c'était grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--_Ma Doué! ma Doué!_ sur un ton de désespoir.
+
+Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment,
+ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur
+manière, et dont il faut se défendre comme de pirates.
+
+Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était
+très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il
+comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait
+dans les coins, la queue basse.
+
+Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
+de se _déhaler,_ en réunissant toutes leurs forces sur des amarres -
+une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu,
+le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà
+mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était
+débattu, secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué
+comme un bateau mort.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus
+haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà
+dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se
+tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à
+l'arrière en criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de _flotter;_
+de se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu
+d'un commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!...
+
+Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé
+comme son bateau, guéri par la saine fatique de ses bras, il avait
+retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
+continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
+libre que dans ses premières années.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la _Circé,_ en
+rade d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe
+serré de matelots, le vaguemestre apppelait à haute voix les noms des
+heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la
+batterie, en se bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien
+timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. -
+Qu'est-ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement.
+
+ Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+ "Mon cher petit-fils,"
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux.
+Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur,
+toute tremblée et écolière: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement
+irréfléchi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est
+que cette lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin,
+dès le jour, il partait pour aller au feu.
+
+On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris.
+Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant
+les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à
+bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter
+les compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait
+langui longtemps dans les croisières det les blocus, venait d'être
+désigné avec quelques autres pour combler des vides dans ces
+compagnies-là.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre
+un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait
+leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des
+autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là;
+chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns
+graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes
+paroles.
+
+Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
+sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
+demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une
+idée incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de
+vaillante race.
+
+... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait
+à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile
+au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour
+lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu
+experte d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort
+subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été
+mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
+Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à
+laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher
+enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le départ pour
+l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé
+le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre
+pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous
+ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour
+gagner son pain..."
+
+... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa
+joie d'aller se battre...
+
+
+
+
+
+Troisième parties.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps.
+ Le ciel est gris, pesant aux épaules.
+
+Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des
+fraîches rizières, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre
+et ronflant, espèce de _dzinn_ prolongé, donnant bien l'impression de
+la petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et
+dont la rencontre peut être mortelle.
+
+Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là.
+Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend
+plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui
+file en traînée rapide, frôlant vos oreilles...
+
+... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles.
+Tout près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé
+de la rizière, chacune avec un petit _flac_ de grêle, sec et rapide, et
+un léger éclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré
+une minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la
+grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on
+aperçoit rien qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'où cela a pu venir.
+
+De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi
+cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre
+détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent;
+Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui
+court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
+et éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte
+fraîche des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de
+France, avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu
+que celui de la mort.
+
+Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
+finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent
+l'étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice
+et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
+déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire.
+
+Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui
+arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier!
+
+Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il
+était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision
+suprême, les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé
+ce mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre
+avaitcontinué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait
+tête à tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups
+de crosse qui assomnaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de
+tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne sais quoi, qui décide
+aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était
+passé du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer.
+
+... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y
+avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes
+versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.
+
+Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des
+léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup
+de lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
+sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée
+qui vient du sang
+vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
+faisait les héros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant,
+méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un
+peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
+Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par
+hasard dans le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la
+poitrine, et, comprenant bien ce que c'était, par un éclair de pensée,
+même avant toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins
+qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la
+phrase consacrée: "Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande
+aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche,
+de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à
+son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
+crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui
+venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à
+être quelque chose d'atroce et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et
+cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
+dont la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
+s'abattit.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long
+et mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France.
+
+Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps
+d'arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais,
+dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du
+côté percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui
+ne se fermait pas.
+
+On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à
+la voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue
+souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec
+le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d'une
+petite voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si
+loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant
+d'arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces
+qui diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement était une
+chose qui l'obsédait sans cesse; qui l'oppressait à ses réveils, -
+quand, après les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation
+affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit
+soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu'on
+l'embarquât, au risque de tout.
+
+Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
+lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse
+sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu
+de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures
+et de misères.
+
+Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peux
+de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers,
+et de temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était
+le coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses
+précieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles
+d'Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et
+un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
+lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf
+de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les
+médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.
+
+... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
+ Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses
+malades; s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée
+encore comme au renversement des moussons.
+
+Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait
+fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France;
+beaucoup de ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre
+contenu.
+
+Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait
+été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté
+percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
+force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce
+poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet
+autre aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse
+suprême était commencée.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher
+sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la
+Bretagne et l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un
+vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de
+trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le
+temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur
+lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les
+poitrines ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce
+lit, où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
+là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les
+haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort
+pour s'en aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son
+cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on
+fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait
+dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et
+chaque fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un
+instant conscience de tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût
+encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir,
+vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la
+lumière seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant
+apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure
+d'un
+ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était
+impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout,
+à l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude,
+que lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les
+mourants qui haletaient.
+
+... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère,
+passant sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété
+déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle
+se rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être
+informée qu'il était mort.
+
+Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa
+bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à
+flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un
+monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
+entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
+Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où
+midi allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant
+précis de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très
+différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait
+d'une douce lumière blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à
+coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même
+minute de mort.
+
+Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une
+sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un
+fiord où dérivait la _Marie,_ et son ciel était cette fois d'une de ces
+puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies
+n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les
+détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de
+la _Marie,_ semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann,
+qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme
+d'habitude, au milieu de ces espects lunaires.
+
+... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord
+de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait
+dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se
+chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la
+tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils - et
+Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché...
+
+
+
+
+
+III
+
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour.
+On en avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les
+premiers jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout
+près, on s'était décidé à le garder quelques heures de plus pour l'y
+mettre.
+
+C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil.
+Dans le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de
+France. La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes
+la terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le
+quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite
+à bord; la peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se
+hâter, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une
+émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois,
+le calme d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où
+j'étais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ chanté par un prêtre
+missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les
+portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins
+enchantés, der verdures admirables, des palmes immenses; le vent
+secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie de pétales
+d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'église.
+
+Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège
+de matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
+pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois,
+un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où
+toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
+étonnés.
+
+Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient
+d'admirables papillons aux ailes de verlours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale.
+Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des
+plantes inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin
+des jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite
+croix de bois qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:
+
+ SYLVESTRE MOAN
+ Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui
+montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
+merveilleux, sous ses grandes fleurs.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas,
+dans l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur
+le pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur
+la mer, une vraie fête d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des
+voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce
+Singapour d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
+de bêtes apprivoisées.)
+
+Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été
+verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de
+cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des
+tropiques.
+
+Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens,
+comme pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme
+des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout
+d'un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y
+en avait qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées
+avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié
+grotesque, moitié touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux
+sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom
+de Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement
+l'exige pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait
+appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper
+autour; à bord d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces
+ventes de sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau,
+on avait si peu connu Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés,
+retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous.
+On en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la
+médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre
+de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer
+et recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux
+petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si
+drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître
+comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par
+manque de coeur, mais par irréflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de
+rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce
+pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce
+déballage.
+
+Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et
+leurs singes.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . .
+Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la
+demander de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne
+lui fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a
+souvent
+affaire à _l'Inscription;_ elle donc, qui était fille, femme, mère et
+grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
+
+C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit
+décompte de la _Circé_ à toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce
+qu'on doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle
+robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la
+réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis
+les froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent
+de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons
+fugitives, courtes à présent comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
+des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de
+chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
+papillons blancs.
+
+Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fière que l'on apercevait, rèveuses, sur les
+portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs
+yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs
+mélancolies et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas,
+sur la mer hyperborée...
+
+Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec
+de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille
+grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la
+mort de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où
+cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui
+être dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment
+de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée à _l'Inscription_ de
+Paimpol pour apprendre qu'il était mort! - Il l'avait vu très
+nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec
+son petit châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
+apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement
+affreux, tandis que l'énorme soleil rouge de l'Équateur, qui se
+couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le
+regarder mourir.
+
+Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous
+un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
+se faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où
+tombait ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses
+contemporaines, assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles
+disaient:
+
+--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur
+semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un
+petit être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son comis, se
+tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur,
+il avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même
+chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à
+voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+écrivait pout elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non
+décachetées... Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la
+mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez
+M. le commissaire, qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du
+_Bien-Hoa_ le 14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
+
+--Décédé!... Il est décédé, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait
+cela de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement,
+inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne
+comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton:
+
+--_Marw éo!..._
+
+--_Marw éo!..._ (Il est mort...)
+
+Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
+pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.
+
+C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait
+trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air
+de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu
+émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur
+ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour
+le moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec
+d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un
+instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri,
+celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son
+attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de
+_l'enfance..._
+
+Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant
+se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça
+qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle
+restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
+châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce
+trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le
+gîte de chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes
+blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi
+qu'elle s'efforçait
+de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée
+surtout d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
+le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le
+corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre
+machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour
+la dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de
+temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans
+la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer
+chez elle, de peur de tomber et d'être rapportée...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était
+justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup
+de maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de
+se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe était tout de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le
+fond, - et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de
+désespoir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant
+plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui
+l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa
+coiffe lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa
+pauvre belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des
+dimanches était toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc
+jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une
+grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
+presque pas pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes
+dans leurs yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à
+genoux pour prier.
+
+Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui
+là-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui
+porte bonheur leur faisait tout de même sa grèle musique. Et la lueur
+jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la
+mer avait tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous;
+j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous
+soignerai, vous ne serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui
+qui était reparti pour la grande pêche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement
+les _chasseurs_ devaient bientôt partir. Le pleurerait-il
+seulement?... Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu
+de ses propres larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt
+s'indignant contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son
+souvenir, à cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui
+était comme un rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout
+rempli de lui...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son
+frère finit par arriver à bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; -
+c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
+moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis
+de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune
+de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien.
+Très renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il
+cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les
+matelots font, sans rien dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer
+pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit.
+
+Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et ils se disait:
+
+--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à
+dire: "Gaos! - allons debout, la _relève!_" il entendit sur sa poitrine
+un léger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et
+déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
+dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son
+poste de pêche...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus
+étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
+impressions de profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même
+aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis
+l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne
+vit rien, - rien que l'éternité des choses qui _sont_ et qui ne peuvent
+se dispenser _d'être._
+
+Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement,
+par un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait
+comme par habitude, rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un
+gris trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos
+mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes
+qui n'ont pas de nom.
+
+Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans
+l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand
+voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient
+une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un
+dessin mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard,
+non destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul,
+dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit
+que la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était
+inscrite là; - et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à
+l'obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
+unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
+bras qui se tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette
+apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine,
+agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles
+et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de
+ce ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort,
+comme une dernière manifestation de lui.
+
+Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants...
+Mais
+les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop précis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois
+dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d'énigmatiques
+fragments n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme;
+beaucoup mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
+avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
+entrait à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait la figure douce de
+Sylvèstre, ses bons yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque
+chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré
+lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n'ayant
+jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commençaient à
+couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire,
+et les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient
+d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé
+et si fier.
+
+... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on
+dit en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance
+des âmes.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une
+manière brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui
+pourtant n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague
+frayeur des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les
+images qui protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre
+bénite qui entoure les églises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si
+cela anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté
+là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin
+plus désespéré, plus sombre.
+
+Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eût été seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine
+deux heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus
+démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec ette espèce
+d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
+éveillé concevait mieux l'immensité des lointains; alors les limites de
+l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours.
+
+C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que
+cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à
+flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes
+nuées grises; - montées discrètement, avec des précautions
+mystérieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se
+traînait san force, avant de faire aud-dessus des eaux sa promenade
+lente et froide commencée dès l'extrème matin...
+
+Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout
+restait blême et triste. Et, à bord de la _Marie,_ un homme pleurait,
+le grand Yann...
+
+Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du
+dehors, c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros
+obscur, sur ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train
+monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à
+suffire.
+
+Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau
+changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du
+matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au
+contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru
+voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent
+tout près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se
+remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des
+buées, d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils
+tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines
+blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en même
+temps, aussi l'emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela
+oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la _Marie,_ on
+ne distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la
+lumière et où la mâture du navire semblait même se perdre.
+
+--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la
+seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison
+d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient
+d'un bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes;
+par contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous
+cette lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la
+bouche ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les
+poitrines.
+
+En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait
+plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à
+bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet;
+après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre
+le bois du pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines
+écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur
+fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation,
+s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume
+épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec
+tant d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à
+intervalles réguliers, l'un
+d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un bruit pareil
+au beuglement d'une bête sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait
+davantage. Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient
+vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la
+présence était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui;
+il devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les
+yeux s'efforcaient à percer les impalpables mousselines blanches qui
+restaient tendues partout dans l'air.
+
+Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout
+était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus
+pénétrant; le soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il
+y avait déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise
+était sinistre et glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la _Marie_ ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes
+les _lignes_ du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le
+lit de la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le
+bien-être du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on éprouvait dans
+la cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour
+dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines,
+causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
+heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls
+occupés au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les
+uns des autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne
+plus se voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormaient l'esprit.
+Tout en pèchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à
+demi-voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient
+plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en
+durée afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des
+intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes,
+parce qu'il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses
+incohérentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de
+ces rêves était aussi peu serrée qu'un brouillard...
+
+Ce brumeaux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année,
+d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement
+c'était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles,
+comme si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte,
+prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a
+pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement - qui
+étaient rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air à
+la fois indifférent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de
+faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant
+quelque bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois,
+de rire aux choses drôles que les autres disaient.
+
+En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
+Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières
+petites idées d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à
+présent sans personne
+au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il
+encore dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue,
+où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les
+uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parlé?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait
+bien eu l'air de sortir du vide extérieur.
+
+Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée
+depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son
+souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si,
+au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de
+cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille,
+s'était dressée menaçante, très haut tout près d'eux: des mâts, des
+vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'était fait en l'air,
+partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour
+effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles
+tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés
+sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil
+de surprise et d'épouvante...
+
+Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes -
+tout ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide - et les
+pointèrent en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs
+qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers
+eux d'énormes bâtons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus
+de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent
+aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était
+tout à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il
+semblait que cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose
+molle, presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohé! de la _Marie._
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'était la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoër, aussi de
+Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là,
+tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était
+Kerjégou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de
+Plounérin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? Demandait Larvoër de la _Reine-Berthe._
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, _mauvaise
+poison_ de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est différent; _ça nous est défendu de faire du bruit._
+ (Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère
+noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête
+à ceux de la _Marie_ et leur donna à penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette
+plaisanterie:
+
+--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à
+crevée.
+
+Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et
+tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou
+quelque courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que
+l'autre, séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en
+bâbord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois,
+comme eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des
+choses du pays, des dernières lettres reçues par les "chasseurs", des
+vieux parents et des femmes.
+
+--Moi, disait Kerjégou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à
+l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de
+la belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec
+certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé
+et de lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un
+petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle
+part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
+Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.
+
+--Moi, disait encore Larvoër, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marqué la
+mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui
+faisait son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine;
+un bien grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournèrent vers Yann pour
+savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était
+sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son
+chagrin, et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle,
+pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de
+M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la
+vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent,
+en journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais
+toujours eu dans l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une
+courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et
+une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré.
+
+Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de
+la _Reine-Berthe_ qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir.
+Depuis un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car
+leur navire était moins près, et, tout à coup, ceux de la _Marie_ ne
+trouvèrent plus rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs
+morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mâts ou vergues,
+s'agitèrent en cherchant dans le vide, puis retombèrent les uns après
+les atures lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On
+rentra donc ces défenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replongée dans la
+brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une pièce, comme
+s'efface l'image d'un transparent derrière lequel la lampe a été
+soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs
+cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse à plusiers voix, terminée en
+un gémissement qui les fit se regarder avec surprise...
+
+Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
+comme ceux du _Samuel_Azénide_ avaient rencontré dans un fiord une
+épave non douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa
+quille), on ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous
+ses marins furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la _Marie_
+avaient bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait
+eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au
+contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait
+emporté plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le
+sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
+beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin
+au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se demandèrent
+craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des
+trépassés.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers
+brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis troism ois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à
+Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille
+dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on
+lui avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit
+_à la mode des villes_ et ses belles jupes de différentes couleurs.
+Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple
+et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline
+épaisse ornée seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin
+par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un
+respect de
+demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme
+autrefois, la main à leur chapeau.
+
+Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
+long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
+ Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer -
+comme d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage -
+et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle
+tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au
+fond duquel était Yann...
+
+Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à
+ce hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises,
+croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des
+rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce
+Pors-Even, bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa
+vie, elle y était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur
+tout son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
+porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase,
+entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de
+Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l'eût rejetée là:
+en aucun autre lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre.
+
+A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur
+la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
+nuage nulle part.
+
+Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble
+pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà
+et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
+pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait
+un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau à toit
+de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue.
+Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient
+leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés,
+et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir
+jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce
+pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il
+restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une
+anxiété venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et
+dont l'éternelle menace n'était qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et
+l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre
+les épines maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au
+logis, volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à
+la manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs
+d'été, dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés,
+amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann
+comme une sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage,
+qu'elle n'aurait jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle
+en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle
+aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans
+ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle
+comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus
+dédaignée, - car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis
+cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait
+décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur
+toit pour voir la grand'mère de son ami: et elle avait décidé qu'elle
+serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer
+de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
+à quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait même
+avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air
+naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre
+auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si
+seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme
+un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune
+arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté
+dans ses idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien
+compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette
+chaumière presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la
+grand'mère Moan, n'étant plus assez forte pour aller en journée aux
+lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
+mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
+s'arranger pour vivre sans demander rien à personne...
+
+La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant
+d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la
+chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
+la partie de terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque
+cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui
+ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses
+poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des
+rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes
+vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait
+le loquet intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire
+qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi
+la lucarne, percée comme dans l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur
+la mer d'où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande
+cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la
+vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
+elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans son
+intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses
+coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de
+son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris
+une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés,
+incertains, égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même
+chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée.
+Il est la même heure que les autre jours.
+
+--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard
+que de coutume.
+
+Elle soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être
+usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne
+manquait jamais de leur recommencer sa petite pusique à son d'argent.
+
+Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries
+grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient accès dans des étagères où plusiers générations
+pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies
+étaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de ménage très
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé;
+aussi de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers
+fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans
+une hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
+aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires
+et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts.
+C'était là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa
+mémoire, dans son pays breton...
+
+Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par économie de lumière; quand
+le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de
+pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le
+chemin un peu aud-dessus de leur tête.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et
+Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite,
+ayant beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des
+Islandais et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand...
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait
+d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme
+d'attente l'avait abondonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans
+savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et,
+dans le chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui
+venait à l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout
+près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si
+au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de
+chanceler, et qu'il s'en aperçût; elle en serait morte de honte à
+présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué
+pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi
+pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou
+de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme
+pour essayer de changer de route. Mais c'était trop tard: ils se
+croisèrent dans l'étroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de
+côté comme un cheval ombrageaux qui se dérobe, en la regardant d'une
+manière furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant
+malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque
+grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa
+figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
+tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore
+tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang
+reprendre son cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête
+entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit
+enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête
+comme un maigre écheveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce
+matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une
+visite pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
+ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi,
+cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire
+tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute
+plus; c'était fini...
+
+Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le
+monde plus vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait
+très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les
+journées grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes
+vivaient bien abandonnées.
+
+Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête
+s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, à propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours
+clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir
+toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute un
+science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme
+et quel mystère moqueur!
+
+Elle commançait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à
+entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui
+revenaient en tête, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets très
+vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, répétés par des
+matelots. Il lui arrivait d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou
+bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle
+prenait:
+
+ Mon mari vient de partir;
+Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laissé sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+ J'en gagne!
+ J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement
+pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps
+caduque, en laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts.
+
+Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre
+d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends,
+j'en ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des
+filles et des garçons qu'à cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées,
+avec un geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journée elle le pleura.
+
+Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
+menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de
+Paimpol.
+
+La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les
+pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son
+tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir
+des conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps
+à moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me
+semble que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si
+tu voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises
+en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en
+chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à
+elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au
+milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et
+stérile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle
+y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces
+choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où
+tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait
+avec plus d'angoisse à lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins
+ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui
+avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de
+ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà
+presque des leurs...
+
+Tou à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du
+coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé
+sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix
+chantait:
+
+ Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laissé sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+
+
+Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
+on l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans
+le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux
+mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement
+triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de
+roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant
+dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les
+unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause
+d'une certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des
+espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la
+côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue
+par la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au dedans, des
+tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées
+fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
+courtisant des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour
+s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
+aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de
+la porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des
+terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très
+vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant à
+démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle
+s'imaginait l'avoir reconnue.
+
+N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener
+une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et,
+malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans
+coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
+
+D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de
+plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à
+dépenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les
+capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement
+en hiver).
+
+On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et
+lui s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille
+brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient
+promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes
+remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs,
+les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble
+ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où
+l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la _Marie_ ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé,
+dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la
+montre, et s'était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux
+jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs
+mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des
+bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que
+les filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exgérant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui
+aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par
+une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une
+des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des
+moustaches à présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un
+air de cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en
+elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce
+qu'elle est Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du
+pays tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les
+mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe,vint
+travaille là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la
+mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
+entrées brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est
+basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés
+où se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle,
+une Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets
+artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'épanouir bien des gaités lourdes et sauvages, -
+depuis les temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des
+corsaires, jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu différents de
+leurs ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées,
+engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de chêne.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation
+sur les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre
+madame Tressoleur et deux _retraités_ assis à boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait
+parée, cette _Léopoldine,_ à faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! -
+Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de
+l'ancienne _Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq
+_jeunes personnes,_ qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette
+table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous
+jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; -
+et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La _Léopoldine!_... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud,
+comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable.
+
+Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la
+lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
+triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
+par eux-mêmes, presque un sens. Et ce _Léopoldine,_ mot nouveau,
+inusité, la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle,
+devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue à
+voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait visitée jadis,
+qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues
+années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
+_Léopoldine,_ augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières
+désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un
+nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable,
+également sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre
+eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le
+pauvre petit Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
+était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie;
+elle devait se détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait
+à son existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un
+charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées,
+tout balayer; se dire que c'était fini, fini à jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
+avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et
+alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi
+faire?...
+
+Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit
+avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit
+tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent
+à couler, larmes d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres
+avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
+comme ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à
+coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant
+plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie,
+elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se
+coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant:
+il devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes
+les choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très
+jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et
+s'endormir.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux
+premiers jours de février, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du
+dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à
+sa mère, suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il
+s'en retournait content.
+
+Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
+vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins
+ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que
+Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de
+ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les
+menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir:
+
+--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas
+osé, bien sûr, mes vilains drôles!...
+
+Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battres; so
+coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques
+pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi,
+avec sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
+la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce
+groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était,
+ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant
+leur chat qu'on avait tué.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses
+tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs
+joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
+près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans
+une commune pensée de pitié et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce
+pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
+diable; mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de
+près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils
+l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre
+vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout émue,
+toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce
+monde on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!...
+
+Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides;
+et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des
+paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était
+possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose
+pareille à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient
+presque, à lui aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les
+jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec les
+bêtes, n'ont guère de sensiblerie pour elles; mais son coeur se
+fendait, à marcher là derrière cette grand'mère en enfance, emportant
+son pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui l'avait tant
+aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prédit
+qu'elle finirait ainsi, en dérision et en misère.
+
+Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas;
+sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas
+riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce
+matin quand je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en
+ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par
+cette petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles
+phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour
+jolie, elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort
+bien, mais il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa
+pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux
+gris de lin avaient l'expression plus réservée et semblaient malgré
+cela vous pénétrer plus avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi
+avait achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans
+tout son épanouissement de beauté.
+
+Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe
+noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
+ne savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché
+en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
+reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui
+des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
+et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix
+tranquille et dans son regard.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi
+passer en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui
+souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa
+droite, troublée et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête
+haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en
+route; d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire,
+elle commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin
+de son oeil qui était redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre
+congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu
+de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose,
+marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait,
+au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait
+s'évanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se
+retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
+
+Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord
+le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en
+effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux
+abandonnées qui s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il
+pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même
+misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la
+richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et
+involontairement les yeux de Yann revenaient là...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait
+semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout
+devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme
+pour quelque interrogation suprême.
+
+Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence
+semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours
+plus profondément, comme dans l'attente solenelle de quelque chose
+d'inouï qui tardait à venir.
+
+. . . . . . . . . . . .
+--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque
+comme étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être
+formulée...
+
+--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année,
+et j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant
+du bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
+vouliez toujours...
+
+... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc
+pouvait l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur,
+et elle s'en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table,
+devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans
+voix, ressemblait à une mourante très jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était
+levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il
+faut l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure...
+Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il
+avait du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle
+n'avait jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré
+son refus sauvage, malgré tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il
+l'acceptait aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était
+son idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait
+plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander
+compte, non plus qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout
+cela, d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait d'être emporté si
+loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa
+vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une
+grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et
+moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être
+devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
+ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole
+qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune
+qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là
+par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...
+De mont emps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était
+promis...
+
+Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect
+inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla
+que c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé
+que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur
+chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
+milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement
+vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli
+de musique inouïes; même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la
+lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tête. L'Islande, la _Léopoldine,_ - c'est vrai, elle
+avait déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d'attente
+craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups
+rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite,
+pour voir si, en se
+
+dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ:
+tant de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les
+bans à l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois
+pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une
+grande semaine à rester ensemble après.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec
+autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant
+mesurées et précieuses...
+
+
+
+
+
+Quatrième partie.
+
+
+
+
+I
+
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la
+porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le
+ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour
+fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève,
+avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des
+courants de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent
+des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se
+déposaient sur leurs épaules.
+
+Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui
+avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà
+vu
+bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des
+jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard,
+changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la
+même place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
+et se chauffer à leur dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour
+les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient
+ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
+aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma
+Doué, ma Doué,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça
+a-t-il du bon sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un
+près de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger
+murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous,
+au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix
+fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités
+douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi
+leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils
+étaient adossés: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa
+forme svelte en robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de
+son ami. Aus-dessus d'eux, le dôme bossu der leur toit de paille et,
+derrière tout cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des
+eaux et du ciel...
+
+Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et
+la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne
+gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient
+à se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence;
+ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
+puisqu'elle devait si peu durer.
+
+Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui,
+par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y
+faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle
+avait faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première
+rencontre; il lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes
+où celle était allée.
+
+Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il
+était capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres
+petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à
+deviner, à comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce
+temps-
+là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en faisait
+l'aveu naïf à présent!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussée, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont
+il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un
+commencement de sourire incompréhensible.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour
+acheter la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
+il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la
+circonstance, sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait
+voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue:
+avoir une robe donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de
+sa pêche, il lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on
+déployait devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands
+et, lui qui autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune
+des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la
+forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mît de grandes bandes de
+velours pour la rendre plus belle.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude
+de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard
+sur un buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla
+distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour
+s'en assurer.
+
+Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent,
+vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui
+étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une
+première impression hâtive de printemps; du même coup, ils
+s'aperçurent que les jours avaient allongé; qu'il y avait quelque chose
+de plus tiède dans l'air, de plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait
+fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
+le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva
+soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré
+la nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets
+de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à
+cette cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et
+ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
+venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini...
+
+Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être
+pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne,
+jusqu'à l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du
+temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque
+sombre. Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves,
+plus inquiets dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
+elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre.
+
+
+C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à
+présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une
+marée, qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette
+manière d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant
+pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par
+convenance. Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester
+là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de
+frère qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas
+l'embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui était en
+elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et
+tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau
+regard limpide...
+
+Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et
+plus désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt
+d'une manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser
+pour cela d'être _elle-même!..._ Cette idée le faisait frissonner
+jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que
+serait une pareille ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par
+respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce délicieux
+sacrilège...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la
+cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme
+qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond
+noir leurs ombres agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie.
+Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un
+demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce
+mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il
+se voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun
+faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.
+
+Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit
+bien que se devait être autre chose.
+
+--C'était ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en
+faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple
+pêcheur. Mais enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout.
+
+--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches?
+Vous aviez peur d'être refusé?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en
+fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
+entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui
+venir, et son expression changeait à mesure:
+
+--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné.
+
+Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.
+
+Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait
+pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
+jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme
+Sylvestre disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait
+tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents,
+Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il
+avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de
+son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
+finirait certainement par être oui.
+
+Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir...
+
+Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion
+d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à
+leur tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins?
+ Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de
+peine, lui pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous,
+avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête
+dure, je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans
+parler à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
+finis toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si
+j'étais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait
+mon affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa
+souffrance d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à
+présent que c'était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce
+temps d'épreuve.
+
+Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière
+inattendue, il est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre
+leurs deux âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes
+s'étant rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées
+l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien
+se dire. Et en ce moment, leur
+étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée,
+ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de
+noces s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent
+furieux, sous un ciel chargé et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme
+des rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve.
+Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de
+dominer la vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être
+respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un
+joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
+tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres,
+déjà grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
+leurs noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et
+suivait aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
+oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait
+une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et
+toujours son petit châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause
+de Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les
+jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la
+coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de
+fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large,
+mais il était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de
+la demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières
+étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois
+sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le
+bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle
+que les cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde;
+aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés
+au passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une
+demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle
+était admirée.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux
+des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de
+leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée
+sur le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils
+tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
+aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec
+son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient
+très vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant
+jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de
+la même couleur que la terre d'où ils semblaient n'être
+qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir
+eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs
+existences avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans
+comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison
+des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
+mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est
+comme au bout du monde breton.
+
+Au pied de la dernière et extrème falaise, elle pose sur un seuil de
+roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer.
+Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de
+granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap
+isolé, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se
+perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups.
+ On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+déployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula
+le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait
+échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu
+là pour présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais
+visage à la mariée nouvelle.
+
+En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris
+et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis
+le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires,
+pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis
+de Gaud, qui était bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq
+personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos
+le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_qui étaient de la _Léopoldine_ à présent; quatre filles
+d'honneur très jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond
+au-dessus des oreilles, comme autrefois les impératrices de Byzance, et
+leur coiffe blanche à la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
+marine; quatre garçons d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de
+beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de
+peine, louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée
+encombrée de poêles et de marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus
+riche, c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille
+sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était
+la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir les deux époux si
+assortis.
+
+Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée
+comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus
+jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des
+cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgrés les disparus
+d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en
+avons fait encore quatorze à nous deux.
+
+Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête
+blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos;
+mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'épave les avaient mis vraiment bien à leur aise.
+
+En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au
+_service_ (Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot
+dans la marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de
+Brésil, faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de
+_l'Iphigénie,_ on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la
+brune; et la manche en cuir, par où ça passait pour descendre, s'était
+crevée. Alors, au lieu d'avertir, on s'était mis à boire à même
+jusqu'à plus soif; ça avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça
+coulait plein la batterie; tout le monde était soûl!
+
+Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant
+avec une pointe de malice.
+
+--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
+que là, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
+pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions
+prises, quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque
+amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en
+bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
+c'étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et
+des petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par
+le cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets,
+plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes.
+
+On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures
+drôles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque,
+avaient roulé le monde.
+
+--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont là,
+en montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait
+fréquentées, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous
+avions _consommé_ là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines
+femmes, _ma Doué,_ mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui,
+lui aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les
+avait connues, ces Chinoises.
+
+--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici,
+il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise
+très surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à
+faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme
+cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait
+retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois,
+les deux... enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui
+ferment la grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les
+empoigne par la queue pour les mettre en danse la tête contre les murs.
+ - Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
+douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec
+des airs de se méfier tout de même. - Moi, j'avais justement mon
+paquet de cannes à sucre, achetées pour mes provisions de route; et
+c'est solide, ça ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
+cogner sur les magots, si ça nous a été utile...
+
+Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres
+tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la
+fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal
+d'armes sur la _Zénobie,_ à Aden, un jour, je vois les marchands de
+plumes d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas):
+"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands."
+D'un _paravirer_ je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon
+marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour
+me faire cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta
+pacotille." Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je
+n'avais pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce
+temps j'étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi
+qui travaillait dans les modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette
+modiste pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps
+en temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur
+ses fondements de pierre.
+
+--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous
+amuser, dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant
+à Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous
+deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu
+de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
+sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce
+grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
+plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à
+Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à
+cause du père de Gaud et à cause de lui.
+
+On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais
+avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille;
+dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion,
+et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il
+se fit du silence partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
+
+Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine:
+
+--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._
+
+Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux
+tablées joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison
+répétaient en esprit les mêmes mots éternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de
+la _Zélie_...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers
+la grand'mère Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--..._Sed libera nos a malo, Amen._
+
+Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises _au service,_
+sur le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+ Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
+ Mais chez nous les braves
+ Narguent le destin,
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière
+tout à fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était
+repris par d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat
+trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus
+bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête,
+prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus
+délicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
+d'un certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de
+précautions, caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas
+remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors
+ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord
+de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des
+signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en
+vue s'étaient rassemblées autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à
+Pors-Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
+autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français:
+François) et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant
+absolument aller sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à
+des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât
+pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
+pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée.
+
+--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles;
+si on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin
+supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de
+raisin que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.
+
+Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut
+en couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il
+fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.
+
+Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et
+les garçons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit
+tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes
+d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la
+fois, à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette
+musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de
+noces.
+
+Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement,
+fit signe à sa femme de venir lui parler.
+
+C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
+aller tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement.
+
+Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par
+la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir
+les lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils
+couraient tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant,
+contre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant
+la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de
+traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
+ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et
+continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant
+l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt
+vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés,
+et heureux comme ce soir.
+
+Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son
+lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent
+avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de
+lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils
+virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés;
+elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha
+d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les
+lèvres par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir
+de leurs fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était
+froidie par le vent, tout à fait glacée.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid.
+Ah! si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle
+aurait eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la
+terre nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit
+brut, à cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec
+elle; alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle
+ne voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait
+plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un
+à l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
+finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et
+ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre.
+Ils semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne
+connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser.
+
+Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé
+sa coupe d'eau fraîche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait
+mis à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir
+sauvage. Il regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire,
+ennuyé d'être aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr
+pour ne plus être vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il
+allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la
+lumière comme avait fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la
+tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un
+fauve qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait
+son corps, son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans
+résistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse
+enveloppante: il l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc _à
+la mode des villes_ qui devait être leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus
+bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
+sons filés, en prenant la voix flutée d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante,
+battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre,
+il faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie
+des choses noires et glacées: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute
+cette fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le
+logis pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à
+l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés
+délicieusement par l'éternelle magie de l'amour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la
+mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les
+_suroîts,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps
+était sombre, et la mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante
+et troublée.
+
+Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini,
+elle avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui
+en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était
+différent; c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les
+mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient _autre chose;_
+et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
+l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux,
+si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son
+grand dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire,
+il avait toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle
+chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que
+leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le
+sentiment, le respect inné de la majesté de _l'épouse;_un abîme la
+sépare de l'amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain,
+on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était
+l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs
+caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair
+tous deux et pour toute la vie.
+
+... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de
+ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours
+cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était
+rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de
+l'existence - qui pouvait encore être si long devant eux! A peine
+avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient.
+- Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
+d'arrangement de ménage, avaient été forcément remis au retour...
+
+Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son métier de mer...
+
+Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur.
+Être femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
+tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à
+présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais,
+elle se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces
+années à venir...
+
+Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mamriés d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de
+voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et
+restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le
+rude pays breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine
+et rare; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et
+ont eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y
+avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur
+lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages,
+dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient
+se reposer, eux aussi, dans des tranquillités ne devant pas finir...
+Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour;
+- et on voyait déjà des fleurs hâtives, des primevères le long des
+fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux
+yeux francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait
+avoir là son vrai sens d'éternité.
+
+Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle
+se serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette
+première fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher
+de partir...
+
+De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce
+pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et
+semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur
+les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume,
+très hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et,
+dans l'extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
+décrivait son cercle immense et éternel qui avait l'air de tout
+envelopper.
+
+Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de
+ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y
+intéressait pas.
+
+--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres...
+ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y
+avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas
+vivre là-dedans, moi, bien sûr.
+
+Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un
+enfant naïf.
+
+Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de
+vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du
+large. Là, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes
+amoncelées et de l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs
+verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre
+les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse,
+qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait
+bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ
+de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les
+soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas
+bien et se faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
+sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste
+toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
+monter; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de
+suite il se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des
+fois, la lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils
+travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connait pas
+trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île
+d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
+parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait
+l'effet de désigner une chose sinistre.
+
+--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
+si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages
+qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres,
+des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent
+point ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est
+finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent,
+et elles allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre
+sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout
+l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte,
+dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui
+sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer;
+c'est en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des
+croix en bois toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits
+dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi
+Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés,
+sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle
+songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
+nuits longues comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne
+appétit pour souper et, des jours, l'on dévore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+
+
+
+
+Cinquième partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant
+leur feu, qui était une flambée de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit
+à dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait
+d'être déjà tristes.
+
+Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du
+printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
+était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à
+traîner sur la campagne.
+
+Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les
+départs d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque
+marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux
+devaient sortir avec la _Léopoldine,_et les femmes de ces marins, ou
+les mères, étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud
+s'étonnait de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais
+elle aussi, et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait
+de se précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait à peine eu
+le temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur
+une pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce
+dénouement-là, qui était inexorable, et qu'il fallait subir à présent -
+comme faisaient les autres, les habituées...
+
+Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout
+cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isolée, différente; son passé de _demoiselle,_
+qui subsistait malgré tout, la mettait à part.
+
+Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large
+seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du
+vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
+dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle,
+bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y
+en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur
+ou qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se
+sentaient menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des
+amants s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des
+matelots gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à
+leur bord d'un air sombre, s'en allant comme à un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes
+les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à
+cause de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les
+apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les
+descendait comme des morts.
+
+Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce
+métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des
+hommes de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les
+bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient
+garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil
+sur les filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes
+ou leur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir de revenir
+plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient
+tous ainsi à bord de cette _Léopoldine,_ qui avait vraiment un équipage
+de choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors
+par des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots,
+découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la
+Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
+s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
+sur les mousselines des coiffes.
+
+
+Dès que la _Léopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide
+vers la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la
+côte, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas,
+tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La _Léopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils
+s'étaient donné un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même
+beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un
+moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur
+promenade d'hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils
+marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se
+trouvèrent près de leur maison, ramenés là insensiblement sans y avoir
+pensé; ils entrèrent donc encore une dernière fois chez eux, où la
+grand'mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr
+pourtant que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec
+amour.
+
+D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes...
+
+Yann raconta qu'à bord de la _Léopoldine,_ on venait de tirer au sort
+les postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un
+des meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
+rien des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
+trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons _trous de
+mecques;_ c'est pour y planter des petits supports à rouet dans
+lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons
+ces trous-là aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet
+du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne
+après, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne
+change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur l'arrière du
+bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus
+de poissons; et puis il touche aux grand haubans où l'on peut toujours
+attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un petit abri quelconque,
+pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; -
+cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brûlée, pendant les
+mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement
+finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
+semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes...
+
+A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et
+ils se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
+longue étreinte silencieuse.
+
+Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un
+vent léger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait
+encore, agita son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle
+regarda, en silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui
+encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des
+eaux, - et déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui
+persistent à fixer se troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette _Léopoldine,_ Gaud comme attirée par
+un aimant, suivait à pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors
+elle s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer
+vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que
+cette _Léopoldine,_ en s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite,
+sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes
+ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque
+tourmente formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l'horizon;
+mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout
+demeurait paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin
+de le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place,
+l'attendre.
+
+Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
+régulièrement l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant
+leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux
+mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c'était
+étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l'air
+et du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait
+déborder et envahir les plages.
+
+Cependant la _Léopoldine_ se faisait de plus en plus diminuée,
+lointaine, perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les
+brises de cette soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait
+vite. Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
+bientôt atteindre l'extrême bord du cercle des choses visibles, et
+entrer dans ces au-delà infinis où l'obscurité commençait à venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu,
+Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui
+lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus
+sombre s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même
+un adieu! Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était
+tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ,
+qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
+consolation et l'attente délicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'étaient
+dit pour l'automne.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthèmes.
+
+Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui écrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il l'informait qu'il
+était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche
+s'annonçait excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour
+sa part. D'un bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué
+sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur
+famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière
+d'écrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils
+rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de
+cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'était pas
+exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages,
+il lui donnait le nom d'épouse, comme trouvant plaisir à le répéter.
+Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite Gaos, maison Moan,
+en Ploubazlanec,_ était déjà une chose qu'elle relisait avec joie.
+Elle avait encore eu si peu le temps d'être appelée: _Madame Marguerite
+Gaos!..._
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant
+qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au
+contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient
+la tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des
+ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une
+vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.
+
+Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en
+partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour
+lui montrer à son arrivée.
+
+Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise
+devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées
+allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour
+Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux
+bordures du col et des manches des merveilles de points compliqués et
+ajourés; la grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une habile
+tricoteuse, s'était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour
+les lui enseigner. Et c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de
+laine, car il fallait un maillot très grand pour Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné
+toute leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et
+les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
+petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août
+arrivèrent, et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe
+de Pors-Even. La fête du retour était commencée.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce?
+
+C'était le _Samuel-Azénide;_ - toujours en avance celui-là.
+
+--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la _Léopoldine_ ne va pas
+tarder; là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne
+tiennent plus en place.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les
+mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises
+servent à boire aux pêcheurs.
+
+Le _Léopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
+encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un
+delai extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de
+déception, Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse
+d'attente, tenant le ménage bien en ordre, bien propre et bien net,
+pour le recevoir.
+
+Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle
+commençait à n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux
+seulement manquaient toujours à l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la _Léopoldine_ ou
+la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.
+
+Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans
+sa joie de l'attendre.
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
+d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était
+tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque
+année? Oh! d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiété, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?...
+Est-ce qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai
+matin d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure
+sous le porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les
+veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un
+anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient
+commencé, et ce matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude
+plus poignante, à cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc
+cette journée, cette heure, cette minute, de plus que les
+précédentes?... On voit très bien des bateaux retardés de quinze
+jours, même d'un mois.
+
+Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche
+de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+ En mémoire de
+ GAOS, Yvon, perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce
+porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués
+par ce vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+ ... perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan deu 4 au 5 août 1880.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la
+brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un
+grand rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
+Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé
+ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces
+inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était
+poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être
+mettre là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait
+pas redire dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête
+renversée contre la pierre.
+
+ ...perdu aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 août
+ à l'âge de 23 ans...
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, -
+l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de
+minuit... Et tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur
+qui semblait attendre, - elle eut, avec une netteté horrible, la vision
+de cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une
+tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom adoré, _Yann Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout,
+en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
+les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
+Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air
+d'être là par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde,
+ressembler à une femme de naufragé.
+
+Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la _Léopoldine._
+Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile
+de feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de
+s'être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit
+jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce
+moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante,
+sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme
+deux soeurs.
+
+A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec
+toute leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de
+sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...
+
+Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre
+et la poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles
+s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, on eût
+dit le goi mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient
+revenus, et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut
+signalé au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux!
+Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment
+toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
+foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne
+tarderont pas.
+
+Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son
+heure, avec une tranquillité inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée,
+toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant
+quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de
+mystère, détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
+regards qui la glaçaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la
+maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrème pointe de ce
+pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche
+grise, et s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui
+domine les lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
+les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander
+grâce; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui
+attire les hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus
+vaillants, les plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement
+vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la
+mer était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais
+rempli des senteurs délicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies.
+Et c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le
+grand néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère
+impénétrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles,
+promenaient l'odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier
+soleil d'automne.
+
+A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches
+s'élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait;
+ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient
+leur va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces
+tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne
+plus rien voir.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture,
+elle ne dormait plus.
+
+A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi
+bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans
+retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle
+demeurait là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid,
+dans cette immobilité; toujours elle avait cette impression d'un cercle
+de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient,
+sa bouche était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures
+elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades,
+longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit
+du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse,
+comme s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes
+petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder
+l'ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à
+mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et
+puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle
+recommençait son cri, en battant le mur de sa tête...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû
+revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus
+connaître ni les dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un
+débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais
+non, de la _Léopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de
+la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août,
+disaient qu'elle avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et
+après, cela devenait le mystère impénétrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le
+moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas,
+et à présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt.
+
+Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui
+restait de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre
+puissance comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de
+double vue, de le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant
+pour rentrer - ou bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au
+moins! pour savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile
+surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se
+hâtant d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi
+pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c'était vrai...
+
+Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette
+_Léopoldine?_ où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas
+dans cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée,
+perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une
+épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par
+ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Deux heures du matin.
+C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui
+s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses
+tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles
+étaient devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains
+jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent
+faire sur la lande son bruit éternel.
+
+Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A
+pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au
+fond de l'âme, son coeur cessant de battre...
+
+On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de
+pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait
+être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis
+tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras
+ouverts pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la _Léopoldine_ était
+arrivée de nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et
+lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une
+vitesse d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux
+clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur...
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur
+la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que
+Fantec, leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que
+lui, que rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit
+replongée comme par degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son
+même désespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au
+plus mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son
+berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander
+du secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à
+Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres.
+Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme
+une morte, sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!...
+
+--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?
+
+La vie lui était revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore
+être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument
+pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour
+le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle était très fatiguée.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une
+empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt
+avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque
+chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de
+la confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa
+tête, elle cherchait ce que c'était...
+
+--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non,
+en réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans
+espérance.
+
+Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose
+émané de lui était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle,
+au pays breton, un _pressigne;_ et elle écoutait plus attentivement les
+pas du dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui
+parlerait de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de
+son fils, et s'assit près du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur engoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann
+était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas,
+non vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud
+d'une manière très douce: d'abord les derniers rentrés d'Islande
+partaient tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le
+navire; et puis surout il lui était venu une idée: une relâche aux îles
+Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la route et d'où les
+lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à
+lui-même, il y avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte
+mère avait déjà fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau,
+la _Léopoldine,_ presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient
+tous à bord...
+
+La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la
+détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des
+idées; elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit
+portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses
+ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis
+que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y
+croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que
+par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.
+
+Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux
+cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui
+ressemblait au bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était
+une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus
+rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus
+douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge
+Étoile-de-la-mer.
+
+Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était
+une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une
+sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était
+pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant
+quelques jours, elle se remit encore à attendre.
+
+C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres
+où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et
+noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des
+nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup
+des obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était
+comme un son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs
+méchants ou désespérés; d'autres fois, cela se rapprochait tout près
+contre la porte, se mettant à rugir comme les bêtes.
+
+Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée,
+comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très
+souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de
+noces, les dépliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des
+ses maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps;
+quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même,
+comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine;
+aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur
+armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps
+cette enpreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de
+fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres:
+là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être
+douces; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver dans tout
+ce pays des Islandais...
+
+Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris
+une sorte d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...
+ . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il ne revint jamais.
+Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui
+l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un
+profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps,
+des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la
+voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les
+cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu,
+dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au
+moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec
+un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie
+d'eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais.
+
+Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis.
+Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des
+jardins enchantés, - très loin, de l'autre côté de la Terre...
+
+
+
+
+
+
+End of this Project Gutenberg Etext of "Pêcheur d'Islande" by Pierre
+Loti.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 8pchs10.txt or 8pchs10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs10a.txt
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net,
+Project Gutenberg volunteer.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/8pchs10.zip b/old/8pchs10.zip
new file mode 100644
index 0000000..2059971
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8pchs10h.htm b/old/8pchs10h.htm
new file mode 100644
index 0000000..fa18175
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs10h.htm
@@ -0,0 +1,8672 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<title>New File</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<style type="text/css">
+<!--
+body {margin:10%; text-align:justify}
+blockquote {font-size:14pt}
+P {font-size:14pt}
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+
+
+<h1>The Project Gutenberg EBook of P&ecirc;cheur d'Islande, by
+Pierre Loti</h1>
+
+<h2>#8 in our series by Pierre Loti</h2>
+
+<pre>
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: P&ecirc;cheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on March 19, 2002]
+[Most recently updated: June 15, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK P&Ecirc;CHEUR D'ISLANDE ***
+</pre>
+
+<p><font face="Times New Roman, Times, serif" size="4">This Etext
+was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg
+volunteer.</font></p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>P&ecirc;cheur d'Islande</h2>
+
+Compositions de E. Rudaux
+
+<h3>Pierre Loti<br>
+ De l'Acad&eacute;mie Fran&ccedil;aise</h3>
+
+<p>A Madame Adam<br>
+ (Juliette Lamber)<br>
+ Hommage d'affection filiale,<br>
+ Pierre Loti</p>
+
+<h3><br>
+ Premi&egrave;re Partie</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p><br>
+ Ils &eacute;taient cinq, aux carrures terribles, accoud&eacute;s
+&agrave; boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la
+saumure et la mer. Le g&icirc;te, trop bas pour leurs tailles,
+s'effilait par un bout, comme l'int&eacute;rieur d'une grande
+mouette vid&eacute;e; il oscillait faiblement, en rendant une
+plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.</p>
+
+<p>Dehors, ce devait &ecirc;tre la mer et la nuit, mais on n'en
+savait trop rien: une seule ouverture coup&eacute;e dans le
+plafond &eacute;tait ferm&eacute;e par un couvercle en bois, et
+c'&eacute;tait une vieille lampe suspendue qui les
+&eacute;clairait en vacillant.</p>
+
+<p>Il y avait du feu dans un fourneau; leurs v&ecirc;tements
+mouill&eacute;s s&eacute;chaient, en r&eacute;pandant de la
+vapeur qui se m&ecirc;lait aux fum&eacute;es de leurs pipes de
+terre.</p>
+
+<p>Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en
+prenait tr&egrave;s exactement la forme, et il restait juste de
+quoi se couler autour pour s'asseoir sur des caissons
+&eacute;troits scell&eacute;s au murailles de ch&egrave;ne. De
+grosses poutres passaient aud-dessus d'eux, presque &agrave;
+toucher leurs t&ecirc;tes; et, derri&egrave;re leurs dos, des
+couchettes qui semblaient creus&eacute;es dans l'&eacute;paisseur
+de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour
+mettre les morts. Toutes ces boiseries &eacute;taient
+grossi&egrave;res et frustes, impr&eacute;gn&eacute;es
+d'humidit&eacute; et de sel; us&eacute;es, polies par les
+frottements de leurs mains.</p>
+
+<p>Ils avaient bu, dans leurs &eacute;cuelles, du vin et du
+cidre, qui &eacute;taient franches et braves. Maintenant ils
+restaient attabl&eacute;s et devisaient, en breton, sur des
+questions de femmes et de mariages.</p>
+
+<p>Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en fa&iuml;ence
+&eacute;tait fix&eacute;e sur une planchette, &agrave; une place
+d'honneur. Elle &eacute;tait un peu ancienne, la patronne de ces
+marins, et peinte avec un art encore na&iuml;f. Mais les
+personnages en fa&iuml;ence se conservent beaucoup plus longtemps
+que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait
+encotre l'effet d'une petite chose tr&egrave;s fra&icirc;che au
+milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois.
+Elle avait d&ucirc; &eacute;couter plus d'une ardente
+pri&egrave;re, &agrave; des heures d'angoisses; on avait
+clou&eacute; &agrave; ses pieds deux bouquets de fleurs
+artivicielles et un chapelet.</p>
+
+<p>Ces cinq hommes &eacute;taient v&ecirc;tus pareillement, un
+&eacute;pais tricot de laine bleue serrant le torse et
+s'enfon&ccedil;ant dans la ceinture du pantalon; sur la
+t&ecirc;te, l'esp&egrave;ce de casque en toile goudronn&eacute;e
+qu'on appelle <i>suro&icirc;t</i> (du nom de ce vent de sud-ouest
+qui dans notre h&eacute;misph&egrave;re am&egrave;ne les
+pluies).</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient d'&acirc;ges divers. Le <i>capitaine</i>
+pouvait avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq &agrave;
+trente. Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en
+avait que dix-sept. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; un homme,
+pour la taille et la force; une barbe noire, tr&egrave;s fine et
+tr&egrave;s fris&eacute;e, couvrait ses joues; seulement il avait
+gard&eacute; ses yeus d'enfant, d'un gris bleu, qui
+&eacute;taient extr&ecirc;mement doux et tout na&iuml;fs.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s pr&egrave;s les uns des autres, faute d'espace,
+ils paraissaient &eacute;prouver un vrai bien-&ecirc;tre, ainsi
+tapis dans leur g&icirc;te obscur.</p>
+
+<p>... Dehors, ce devait &ecirc;tre la mer et la nuit, l'infinie
+d&eacute;solation des eaux noires et profondes. Une montre de
+cuivre, accroch&eacute;e au mur, marquait onze heures, onze
+heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on
+entendait le bruit de la pluie.</p>
+
+<p>Ils traitaient tr&egrave;s ga&icirc;ment entre eux ces
+questions de mariage, - mais sans rien dire qui f&ucirc;t
+d&eacute;shonn&ecirc;te. Non, c"&eacute;taient des projets pour
+ceux qui &eacute;taient encore gar&ccedil;ons, ou bien des
+histoires dr&ocirc;les arriv&eacute;es dans le <i>pays</i>,
+pendant des f&ecirc;tes de noces. Quelquefois ils
+lan&ccedil;aient bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop
+franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les
+hommes ainsi tremp&eacute;s, est toujours une chose saine, et
+dans sa crudit&eacute; m&ecirc;me il demeure presque chaste.</p>
+
+<p>Cependant Sylvestre s'ennuyait, &agrave; cause d'un autre
+appel&eacute; Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui
+ne venait pas. En effet, o&ugrave; &eacute;tait-il donc ce Yann;
+toujours &agrave; l'ouvrage l&agrave;-haut? Pourquoi ne
+descendait-il pas prendre un peu de sa part de la f&ecirc;te?</p>
+
+<p>--Tant&ocirc;t minuit, pourtant, dit le capitaine.</p>
+
+<p>Et, en se redressant debout, il souleva avec sa t&ecirc;te le
+couvercle de bois, afin d'appeler par l&agrave; ce Yann. Alors
+une lueur tr&egrave;s &eacute;trange tomba d'en haut:</p>
+
+<p>--Yann! Yann !... Eh! <i>l'homme</i>!</p>
+
+<p><i>L'homme</i> r&eacute;pondit rudement du dehors.</p>
+
+<p>Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si
+p&acirc;le qui &eacute;tait entr&eacute;e ressemblait bien
+&agrave; celle du jour. - "Bient&ocirc;t minuit..." Cependant
+c'&eacute;tait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+cr&eacute;pusculaire renvoy&eacute;e de tr&egrave;s loin par des
+miroirs myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Le trou referm&eacute;, la nuit revint, la petite lampe se
+remit &agrave; briller jaune, et on entendit <i>l'homme</i>
+descendre avec de gros sabots par une &eacute;chelle de bois.</p>
+
+<p>Il entra, oblig&eacute; de se courber en deux comme un gros
+ours, car il &eacute;tait presque un g&eacute;ant. Et d'abrod il
+fit une grimace en se pin&ccedil;ant le bout du nez &agrave;
+cause de l'odeur &acirc;cre de la saumure.</p>
+
+<p>Il d&eacute;passait un peu trop les proportions ordinaires des
+hommes, surtout par sa carrure qui &eacute;tait droite comme une
+barre; quand il se pr&eacute;sentait de face, les muscles de ses
+&eacute;paules, dessin&eacute;s sous son tricot bleu, formaient
+comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux
+bruns tr&egrave;s mobiles, &agrave; l'expression sauvage et
+superbe.</p>
+
+<p>Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre
+lui par tendresse, &agrave; la fa&ccedil;on des enfants; il
+&eacute;tait fianc&eacute; &agrave; sa soeur et le traitait comme
+un grand fr&egrave;re. L'autre se laissait caresser avec un air
+de lion c&acirc;lin, en r&eacute;pondant par un bon sourire
+&agrave; dents blanches.</p>
+
+<p>Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour
+s'arranger que chez les autres hommes, &eacute;taient un peu
+espac&eacute;es et semblaient toutes petites. Ses moustaches
+blondes &eacute;taient assez courtes, bien que jamais
+coup&eacute;es; elles &eacute;taient fris&eacute;es tr&egrave;s
+serr&eacute; en eux petits rouleaux sym&eacute;triques au-dessus
+de ses l&egrave;vres qui avaient des contours fins et exquis; et
+puis elles s'&eacute;bouriffaient aux deux bouts, de chaque
+c&ocirc;t&eacute; des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa
+barbe &eacute;tait tondu ras, et ses joues color&eacute;es
+avaient gard&eacute; un velout&eacute; frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touch&eacute;s.</p>
+
+<p>On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on
+appela le mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.</p>
+
+<p>Cet allumage &eacute;tait une mani&egrave;re pour lui de fumer
+un peu. C'&eacute;tait un petit gar&ccedil;on robuste, &agrave;
+la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
+&eacute;taient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il &eacute;tait l'enfant g&acirc;t&eacute; du
+bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se
+coucher.<br>
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, on reprit la grande conversation des
+mariages:</p>
+
+<p>--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous
+tes noces?</p>
+
+<p>--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme
+tu es, &agrave; vingt-sept ans, pas mari&eacute; encore! Les
+filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le
+voient?</p>
+
+<p>Lui r&eacute;pondit, en secouant d'un geste tr&egrave;s
+d&eacute;daigneux pour les femmes ses &eacute;paules
+effrayantes:</p>
+
+<p>--Mes noces &agrave; moi, je les fais &agrave; la nuit;
+d'autre fois, je les fais &agrave; l'heure; c'est suivant.</p>
+
+<p>Il venait de finir ses cinq ann&eacute;es de service &agrave;
+l'&Eacute;tat, ce Yann. Et c'est l&agrave;, comme matelot
+canonnier de la flotte, qu'il avait appris &agrave; parler le
+fran&ccedil;ais et &agrave; tenir des propos sceptiques. - Alors
+il commen&ccedil;a de raconter ses noces derni&egrave;res qui,
+para&icirc;t-il, avaient dur&eacute; quinze jours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; Nantes, avec une chanteuse. Un soir,
+revenant de la mer, il &eacute;tait entr&eacute; un peu gris dans
+un Alcazar. Il y avait &agrave; la porte une femme qui vendait
+des bouquets &eacute;normes aux prix d'un louis de vingt francs.
+Il en avait achet&eacute; un, sans trop savoir qu'en faire, et
+puis tout de suite en arrivant, il l'avait lanc&eacute; &agrave;
+tour de bras, <i>en plein par la figure,</i> &agrave; celle qui
+chantait sur la sc&egrave;ne? - moiti&eacute; d&eacute;claration
+brusque, moiti&eacute; ironie pour cette poup&eacute;e peinte
+qu'il trouvait par trop rose. La femme &eacute;tait tomb&eacute;e
+du coup; apr&egrave;s, elle l'avait ador&eacute; pendant
+pr&egrave;s de trois semaines.</p>
+
+<p>--M&ecirc;me, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait
+cadeau de cette montre en or.</p>
+
+<p>Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme
+un m&eacute;prisable joujou. C'&eacute;tait cont&eacute; avec des
+mots rudes et des images &agrave; lui. Cependant cette
+banalit&eacute; de la vie civilis&eacute;e, d&eacute;tonnait
+beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands
+silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur
+de minuit, entrevue par en haut, qui avait apport&eacute; la
+notion des &eacute;t&eacute;s mourants du p&ocirc;le.</p>
+
+<p>Et puis ces mani&egrave;res de Yann faisaient de la peine
+&agrave; Sylvestre et le surprenaient. Lui &eacute;tait un enfant
+vierge, &eacute;lev&eacute; dans le respect des sacrements par
+une vieille grand'm&egrave;re, veuve d'un p&ecirc;cheur du
+village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec
+elle r&eacute;citer un chapelet, &agrave; genoux sur la tombe de
+sa m&egrave;re. De ce cimeti&egrave;re, situ&eacute; sur la
+falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche o&ugrave;
+son p&egrave;re avait disparu autrefois dans un naufrage.</p>
+
+<p>--Comme ils &eacute;taient pauvres, sa grand'm&egrave;re et
+lui, il avait d&ucirc; de tr&egrave;s bonne heure naviguer
+&agrave; la p&ecirc;che, et son enfance s'&eacute;tait
+pass&eacute;e au large. Chaque soir il disait encore ses
+pri&egrave;res et ses yeux avaient gard&eacute; une candeur
+religieuse. Il &eacute;tait beau, lui aussi, et, apr&egrave;s
+Yann, le mieux plant&eacute; du bord. Sa voix tr&egrave;s douce
+et ses intonnations de petit enfant contrastaient un peu avec sa
+haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance
+s'&eacute;tait faite tr&egrave;s vite, il se sentait presque
+embarrass&eacute; d'&ecirc;tre devenu tout d'un coup si large et
+si grand. Il comptait se marier bient&ocirc;t avec la soeur de
+Yann, mais jamais il n'avait r&eacute;pondu aux avances d'aucune
+fille.</p>
+
+<p>A bord, ils ne poss&eacute;daient en tout que trois
+couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient &agrave; tour de
+r&ocirc;le, en se partageant la nuit.</p>
+
+<p>Quand ils eurent fini leur f&ecirc;te,
+--c&eacute;l&eacute;br&eacute;e en l'honneur de l'Assomption de
+la Vierge leur patronne, - il &eacute;tait un peu plus de minuit.
+Trois d'entre eux se coul&egrave;rent pour dormir dans les
+petites niches noires qui ressemblaient &agrave; des
+s&eacute;pulcres, et les trois autres remont&egrave;rent sur le
+pont reprendre le grand travail interrompu de la p&ecirc;che;
+c'&eacute;tait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appel&eacute;
+Guillaume.</p>
+
+<p>Dehors il faisait jour, &eacute;ternellement jour.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait une lumi&egrave;re p&acirc;le, p&acirc;le,
+qui ne ressemblait &agrave; rien; elle tra&icirc;nait sur les
+choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de
+suite commen&ccedil;ait un vide immense qui n'&eacute;tait
+d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout
+semblait diaphane, impalpable, chim&eacute;rique.</p>
+
+<p>L'oeil saisissait &agrave; peine ce qui devait &ecirc;tre la
+mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir
+tremblant qui n'aurait aucune image &agrave; refl&eacute;ter; en
+se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, -
+et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.</p>
+
+<p>La fra&icirc;cheur humide de l'air &eacute;tait plus intense,
+plus p&eacute;n&eacute;trante que du vrai froid, et, en
+respirant, on sentait tr&egrave;s fort le go&ucirc;t de sel. Tout
+&eacute;tait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages
+informes et incolores semblaient contenir cette lumi&egrave;re
+latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant
+cependant conscience de la nuit, et toutes ces p&acirc;leurs des
+choses n'&eacute;taient d'aucune nuance pouvant &ecirc;tre
+nomm&eacute;e.<br>
+</p>
+
+Ces trois hommes qui se tenaient l&agrave; vivaient depuis leur
+enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories
+qui sont vagues et troubles comme des visions. Tout cet infini
+changeant, ils avaient coutume de le <br>
+voir jouer autour de leur &eacute;troite maison de planches, et
+leurs yeux y &eacute;taient habitu&eacute;s autant que ceux des
+grands oiseaux du large.
+
+<p>Le navire ce balan&ccedil;ait lentement sur place; en rendant
+toujours sa m&ecirc;me plainte, monotone comme une chanson de
+Bretagne r&eacute;p&eacute;t&eacute;e en r&ecirc;ve par un homme
+endormi. Yann et Sylvestre avaient pr&eacute;par&eacute;
+tr&egrave;s vite leurs hame&ccedil;ons et leurs lignes, tandis
+que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand
+couteau, s'asseyait derri&egrave;re eux pour attendre.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jet&eacute; leurs
+lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le
+relev&egrave;rent avec des poissons lourds, d'un gris luisant
+d'acier.</p>
+
+<p>Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient
+prendre; c'&eacute;tait rapide et incessant, cette p&ecirc;che
+silencieuse. L'autre &eacute;ventrait, avec son grand couteau,
+aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire
+leur fortune au retour s'empilait derri&egrave;re eux, toute
+ruisselante et fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Les heures passaient monotones, et, dans les grandes
+r&eacute;gions vides du dehors, lentement la lumi&egrave;re
+changeait; elle semblait maintenant plus r&eacute;elle. Ce qui
+avait &eacute;t&eacute; un cr&eacute;puscule bl&ecirc;me, une
+esp&egrave;ce de soir d'&eacute;t&eacute; hyperbor&eacute;e,
+devenait &agrave; pr&eacute;sent, sans interm&egrave;de de nuit,
+quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer
+refl&eacute;taient en vagues tra&icirc;n&eacute;es roses...</p>
+
+<p>--C'est s&ucirc;r que tu devrais te marier, Yann, dit tout
+&agrave; coup Sylvestre, avec beaucoup de s&eacute;rieux cette
+fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en
+conna&icirc;tre quelqu'une en Bretagne qui s'&eacute;tait
+laiss&eacute; prendre aux yeux bruns de son grand fr&egrave;re,
+mais il se santait timide en touchant &agrave; ce sujet
+grave.)</p>
+
+<p>--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il
+souriait, ce Yann, toujours d&eacute;daigneux, roulant ses yeux
+vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera
+avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous
+&ecirc;tes, au bal que je donnerai...</p>
+
+<p>Ils continu&egrave;rent de p&ecirc;cher, car il ne fallait pas
+perdre son temps en causeries: on &eacute;tait au milieu d'une
+immense peuplade de poissons, d'un <i>banc</i> voyageur, qui,
+depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous
+veill&eacute; la nuit d'avant et attrap&eacute;, en trente
+heures, plus de mille morues tr&egrave;s grosses; aussi leurs
+bras forts &eacute;taient las, et ils s'endormaient. Leur corps
+veillait seul, et continuait de lui-m&ecirc;me sa manoeuvre de
+p&ecirc;che, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
+&eacute;tait vierge comme aux premiers jours du monde, et si
+vivifiant que, malgr&eacute; leur fatigue, ils se sentaient la
+poitrine dilat&eacute;e et les joues fra&icirc;ches.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re matinale, la lumi&egrave;re vraie, avait
+fini par venir; comme au temps de la Gen&egrave;se elle
+s'&eacute;tait <i>s&eacute;par&eacute;e d'avec les
+t&eacute;n&egrave;bres</i> qui semblaient s'&ecirc;tre
+tass&eacute;es sur l'horizon, et restaient l&agrave; en masses
+tr&egrave;s lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien
+&agrave; pr&eacute;sent qu'on sortait de la nuit, - que cette
+lueur d'avant avait &eacute;t&eacute; vague et &eacute;trange
+comme celle des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Dans ce ciel tr&egrave;s couvert, tr&egrave;s &eacute;pais, il
+y avait &ccedil;&agrave; et l&agrave; des d&eacute;chirures,
+comme des perc&eacute;es dans un d&ocirc;me, par o&ugrave;
+arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.</p>
+
+<p>Les nuages inf&eacute;rieurs &eacute;taient dispos&eacute;s en
+une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux,
+emplissant les lointains d'ind&eacute;cision et
+d'obscurit&eacute;. Ils donnaient l'illusion d'un espace
+ferm&eacute;, d'une limite; ils &eacute;taient comme des rideaux
+tir&eacute;s sur l'infini, comme des voiles tendus pour<br>
+ cacher de trop gigantesques myst&egrave;res qui eussent
+troubl&eacute; l'imagination des hommes. Ce matin-l&agrave;,
+autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et
+Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de
+recueillement immense; il s'&eacute;tair arrang&eacute; en
+sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les
+tra&icirc;n&eacute;es de cette vo&ucirc;te de temple,
+s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis
+de marbre. Et puis, peu &agrave; peu, on vit s'&eacute;clairer
+tr&egrave;s loin une autre chim&egrave;re: une sorte de
+d&eacute;coupure ros&eacute;e tr&egrave;s haute, qui &eacute;tait
+un promontoire de la sombre Islande...</p>
+
+<p>Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout
+en continuant de p&ecirc;cher sans plus oser rien dire. Il
+s'&eacute;tait senti triste en entendant le sacrement du mariage
+ainsi tourn&eacute; en moquerie par son grand fr&egrave;re; et
+puis surtout, cela lui avait fait peur, car il &eacute;tait
+superstitieux.</p>
+
+<p>Depuis si longtemps il y songeait, &agrave; ces noces de Yann!
+Il avait r&ecirc;v&eacute; qu'elles se feraient avec Gaud
+M&eacute;vel, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la
+joie de voir cette f&ecirc;te avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq ann&eacute;es, au retour incertain, dont
+l'approche in&eacute;vitable commen&ccedil;ait &agrave; lui
+serrer le coeur...</p>
+
+<p>Quatre heures du matin. Les autres, qui &eacute;taient
+rest&eacute;s couch&eacute;s en bas, arriv&egrave;rent tous trois
+pour les relever. Encore un peu endormis, humant &agrave; pleine
+poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, &eacute;blouis
+d'abord par tous ces reflets de lumi&egrave;re p&acirc;le.<br>
+</p>
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier
+d&eacute;jeuner du matin avec des biscuits; apr&egrave;s les
+avoir cass&eacute;s &agrave; coups de maillet, ils se mirent
+&agrave; les croquer d'une mani&egrave;re tr&egrave;s bruyante,
+en riant de les trouver si durs. Ils &eacute;taient redevenus
+tout &agrave; fait gais &agrave; l'id&eacute;e de descendre
+dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant
+l'un l'autre par la taille, ils s'en all&egrave;rent
+jusqu'&agrave; l'&eacute;coutille, en se dandinant sur un air de
+vieille chanson.
+
+<p>Avant de dispara&icirc;tre par ce trou, ils
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; jouer avec un certain Turc, le
+chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'&eacute;normes pattes encore gauches et enfantines. Ils
+l'aga&ccedil;aient de la main; l'autre les mordillait comme un
+loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un
+froncement de col&egrave;re dans ses yeux changeants, le repoussa
+d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.</p>
+
+<p>Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature &eacute;tait
+rest&eacute;e un peu sauvage, et quand son &ecirc;tre physique
+&eacute;tait seul en jeu, une caresse douce &eacute;tait souvent
+chez lui tr&egrave;s pr&egrave;s d'une violence brutale.<br>
+</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p><br>
+ Leur navire s'appelait la <i>Marie</i>, capitaine Guermeur. Il
+allait chaque ann&eacute;e faire la grande p&ecirc;che dangereuse
+dans ces r&eacute;gions froides o&ugrave; les &eacute;t&eacute;s
+n'ont plus de nuits.<br>
+</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s ancien, comme la Vierge de
+fa&iuml;ence sa patronne. Ses flancs &eacute;pais, &agrave;
+vert&egrave;bres de ch&ecirc;ne, &eacute;taient
+&eacute;raill&eacute;s, rugueux, impr&eacute;gn&eacute;s<br>
+ d'humidit&eacute; et de saumure; mais sains encore et robustes,
+exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait
+un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes
+brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur
+l&eacute;g&egrave;re, comme les mouettes que le vent
+r&eacute;veille. Alors il avait sa fa&ccedil;on &agrave; lui de
+<i>s'&eacute;lever &agrave; la lame</i> et de rebondir, plus
+lestement que bien des jeunes, taill&eacute;s avec les finesses
+modernes.</p>
+
+<p>Quant &agrave; eux, les six hommes et le mousse, ils
+&eacute;taient des <i>Islandais</i> (une race vaillante de marins
+qui est r&eacute;pandue surtout au pays de Paimpol et de
+Tr&eacute;guier, et qui s'est vou&eacute;e de p&egrave;re en fils
+&agrave; cette p&ecirc;che-l&agrave;).</p>
+
+<p>Ils n'avaient presque jamais vu l'&eacute;t&eacute; de
+France.</p>
+
+<p>A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres
+p&ecirc;cheurs, dans le port de Paimpol, la
+b&eacute;n&eacute;diction des d&eacute;parts. Pour ce jour de
+f&ecirc;te, un reposoir, toujours le m&ecirc;me, &eacute;tait
+construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au
+milieu, parmi des troph&eacute;es d'ancres, d'avirons et de
+filets, tr&ocirc;nait, douce et impassible, la Vierge, patronne
+des marins, sortie pour eux de son &eacute;glise, regardant
+toujours, de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration, avec ses m&ecirc;mes yeux sans vie, les
+heureux pour qui la saison allait &ecirc;tre bonne, - et les
+autres, ceux qui ne devaient pas revenir.</p>
+
+<p>Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et
+de m&egrave;res, de fianc&eacute;es et de soeurs, faisait le tour
+du port, o&ugrave; tous les navires islandais, qui
+s'&eacute;taient pavois&eacute;s, saluaient du pavillon au
+passage. Le pr&ecirc;tre, s'arr&ecirc;tant devant chacun d'eux,
+disait les paroles et faisait les gestes qui
+b&eacute;nissent.</p>
+
+<p>Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays
+presque vide d'&eacute;poux, d'amants et de fils. En
+s'&eacute;loignant, les &eacute;quipages chantaient ensemble,
+&agrave; pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+&Eacute;toile-de-la-Mer.</p>
+
+<p>Et chaque ann&eacute;e, c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+c&eacute;r&eacute;monial de d&eacute;part, les m&ecirc;mes
+adieux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, recommen&ccedil;ait la vie du large, l'isolement
+&agrave; trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches
+mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
+hyperbor&eacute;e.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, ont &eacute;tait revenu; - la Vierge
+&Eacute;toile-de-la-Mer avait prot&eacute;g&eacute; ce navire qui
+portait son nom.</p>
+
+<p>La fin d'ao&ucirc;t &eacute;tait l'&eacute;poque de ces
+retours. Mais la <i>Marie</i> suivait l'usage de beaucoup
+d'Islandais, qui est de toucher seulement &agrave; Paimpol, et
+puis de descendre dans le golfe de Gascogne o&ugrave; l'on vend
+bien sa p&ecirc;che, et dans les &icirc;les de sable &agrave;
+marais salants o&ugrave; l'on ach&egrave;te le sel pour la
+campagne prochaine.</p>
+
+<p>Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se
+r&eacute;pandent pour quelques jours les &eacute;quipages
+robustes, avides de plaisir, gris&eacute;s par ce lambeau
+d'&eacute;t&eacute;, par cet air plus ti&egrave;de; - par la
+terre et par les femmes.</p>
+
+<p>Et puis, avec les premi&egrave;res brumes de l'automne, on
+rentre au foyer, &agrave; Paimpol ou dans les chaumi&egrave;res
+&eacute;parses du pays de Go&euml;lo, s'occuper pour un temps de
+famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve l&agrave; des petits nouveau-n&eacute;s,
+con&ccedil;us l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour
+recevoir le sacrement du bapt&ecirc;me: - il faut beaucoup
+d'enfants &agrave; ces races de p&ecirc;cheurs que l'Islande
+d&eacute;vore.</p>
+
+<h4><br>
+ III</h4>
+
+<p><br>
+ A Paimpol, un beau soir de cette ann&eacute;e-l&agrave;, un
+dimanche de juin, il y avait deux femmes tr&egrave;s
+occup&eacute;es &agrave; &eacute;crire une lettre.</p>
+
+<p>Cela se passait devant une large fen&ecirc;tre qui
+&eacute;tait ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif,
+portait une rang&eacute;e de pots de fleurs.</p>
+
+<p>Pench&eacute;es sur leur table, toutes deux semblaient jeunes;
+l'une avait une coiffe extr&ecirc;mement grande, &agrave; la mode
+d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme
+nouvelle qu'ont adopt&eacute;e les Paimpolaises: - deux
+amoureuses, e&ucirc;t-on dit, r&eacute;digeant ensemble un
+message tendre pour quelque bel <i>Islandais</i>.<br>
+</p>
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la t&ecirc;te,
+cherchant ses id&eacute;es. Tiens! Elle &eacute;tait vieille,
+tr&egrave;s vieille, malgr&eacute; sa tournure jeunette, ainsi
+vue de dos sous son petit ch&acirc;le brun. Mais tout &agrave;
+fait vieille: une bonne grand'm&egrave;re d'au moins soixante-dix
+ans. Encore jolie par exemple, et encore fra&icirc;che, avec les
+pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les
+conserver. Sa coiffe, tr&egrave;s basse sur le front et sur le
+sommet de la t&ecirc;te, &eacute;tait compos&eacute;e de deux ou
+trois larges cornets en mousseline qui semblaient
+s'&eacute;chapper les uns des autres et retombaient sur la nuque.
+Sa figure v&eacute;n&eacute;rable s'encadrait bien dans toute
+cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux.
+Ses yeux, tr&egrave;s doux, &eacute;taient pleins d'une bonne
+honn&ecirc;tet&eacute;. Elle n'avait plus trace de dents, plus
+rien, et, quand elle riait, on voyait &agrave; la place ses
+gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse.
+Malgr&eacute; son menton, qui &eacute;tait devenu "en pointe de
+sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil
+n'&eacute;tait pas trop g&acirc;t&eacute; par les ann&eacute;es;
+on devinait encore qu'il avait d&ucirc; &ecirc;tre
+r&eacute;gulier et pur comme celui des saintes d'&eacute;glise.
+
+<p>Elle regardait par la fen&ecirc;tre, cherchant ce qu'elle
+pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.</p>
+
+<p>Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays
+Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des
+choses aussi dr&ocirc;les &agrave; dire sur les uns ou les
+autres, ou m&ecirc;me sur rien du tout. Dans cette lettre, il y
+avait d&eacute;j&agrave; trois ou quatre histoires impayables, -
+mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais
+dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>L'autre, voyant que les id&eacute;es ne venaient plus,
+s'&eacute;tait mise &agrave; &eacute;crire soigneusement
+l'adresse:</p>
+
+<p><i>A monsieur Moan, Sylvestre, &agrave; bord de la MARIE,
+capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par
+Reickawick</i>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, elle aussi releva la t&ecirc;te pour
+demander:</p>
+
+<p>--C'est-il fini, grand'm&egrave;re Moan?</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune,
+une figure de vingt ans. Tr&egrave;s blonde, - couleur rare en ce
+coin de Bretagne o&ugrave; la race est brune; tr&egrave;s blonde,
+avec des yeux d'un gris de lin &agrave; cils presque noirs. Ses
+sourcils, blonde autant que ses cheveux, &eacute;taient comme
+repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus fonc&eacute;e,
+qui donnait une expression de vigueur et de volont&eacute;. Son
+profil, un peu court, &eacute;tait tr&egrave;s noble, le nez
+prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme
+dans les visages grecs. Une fossette profonde, creus&eacute;e
+sous la l&egrave;vre inf&eacute;rieure, en accentuait
+d&eacute;licieusement le rebord; - et de temps en temps, quand
+une pens&eacute;e la pr&eacute;ocupait beaucoup, elle la mordait,
+cette l&egrave;vre, avec ses dents<br>
+ blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des
+petites tra&icirc;n&eacute;es plus rouges. Dans toute sa personne
+svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu,
+qui lui venait des hardis marins d'Islande ses anc&ecirc;tres.
+Elle avait une expression d'yeux &agrave; la fois obstin&eacute;e
+et douce.</p>
+
+<p>Sa coiffe, &eacute;tait en forme de coquille, descendait bas
+sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se
+relevant beaucoup des deux c&ocirc;t&eacute;s, laissant voir
+d'&eacute;paisses nattes de cheveux roul&eacute;es en
+colima&ccedil;on au-dessus des oreilles - coiffure
+conserv&eacute;e des temps tr&egrave;s anciens et qui donne
+encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.</p>
+
+<p>On sentait qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e autrement que cette pauvre vieille &agrave;
+qui elle pr&ecirc;tait le nom de grand'm&egrave;re, mais qui, de
+fait, n'&eacute;tait qu'une grand'tante &eacute;loign&eacute;e,
+ayant eu des malheurs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait la fille de M. M&eacute;vel, un ancien
+Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses
+sur mer.</p>
+
+<p>Cette belle chambre o&ugrave; la lettre venait de
+s'&eacute;crire &eacute;tait la sienne: un lit tout neuf &agrave;
+la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle
+au bord; et, sur les &eacute;paisses murailles, un papier de
+couleur claire att&eacute;nuant les irr&eacute;gularit&eacute;s
+du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des
+solives &eacute;normes qui r&eacute;v&eacute;laient
+l'anciennet&eacute; du logis; - c'&eacute;tait une vraie maison
+de bourgeois ais&eacute;s, et les fen&ecirc;tres donnaient sur
+cette vieille place grise de Paimpol o&ugrave; se tiennent les
+march&eacute;s et les pardons.</p>
+
+<p>--C'est fini, grand'm&egrave;re Yvonne? Vous n'avez plus rien
+&agrave; lui dire?</p>
+
+<p>--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de
+ma part au fils Gaos.</p>
+
+<p>Le fils Gaos!... autrement dit Yann...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue tr&egrave;s rouge, la belle jeune
+fille fi&egrave;re, en &eacute;crivant ce nom-l&agrave;.</p>
+
+<p>D&egrave;s que ce fut ajout&eacute; au bas de la page d'une
+&eacute;criture courue, elle se leva en d&eacute;tournant la
+t&ecirc;te, comme pour regarder dehors quelque chose de
+tr&egrave;s int&eacute;ressant sur la place.</p>
+
+<p>Debout &eacute;lle &eacute;tait un peu grande; sa taille
+&eacute;tait moul&eacute;e comme celle d'une
+&eacute;l&eacute;gante dans un corsage ajust&eacute; ne faisant
+pas de plis. Malgr&eacute; sa coiffe, elle avait un air de
+demoiselle. M&ecirc;me ses mains, sans avoir cette excessive
+petitesse &eacute;tiol&eacute;e qui est devenue une beaut&eacute;
+par convention, &eacute;taient fines et blanches, n'ayant jamais
+travaill&eacute; &agrave; de grossiers ouvrages.</p>
+
+<p>Il est vrai, elle avait bien commenc&eacute; par &ecirc;tre
+une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de
+m&egrave;re, allant presque &agrave; l'abandon pendant ces
+saisons de p&ecirc;che que son p&egrave;re passait en Islande;
+jolie, rose, d&eacute;peign&eacute;e, volontaire, t&ecirc;tue,
+poussant vigoureuse au grand souffle &acirc;pre de la Manche. En
+ce temps-l&agrave;, elle &eacute;tait recueillie par cette pauvre
+grand'm&egrave;re Moan, qui lui donnait Sylvestre &agrave; garder
+pendant ses dures journ&eacute;es de travail chez les gens de
+Paimpol.</p>
+
+<p>Et elle avait une adoration de petite m&egrave;re pour cet
+autre tout petit qui lui &eacute;tait confi&eacute;, dont elle
+&eacute;tait l'a&icirc;n&eacute;e d'&agrave; peine dix-huit mois;
+aussi brun qu'elle &eacute;tait blonde, aussi soumis et
+c&acirc;lin qu'elle &eacute;tait vive et capricieuse.</p>
+
+<p>Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la
+richesse ni les villes n'avaient gris&eacute;e: il lui revenait
+&agrave; l'esprit comme un r&ecirc;ve lointain de libert&eacute;
+sauvage, comme un ressouvenir d'une &eacute;poque vague et
+myst&eacute;rieuse o&ugrave; les gr&egrave;ves avaient plus
+d'espace, o&ugrave; certainement les falaises &eacute;taient plus
+gigantesques...</p>
+
+<p>Vers cinq ou six ans, encore de tr&egrave;s bonne heure pour
+elle, l'argent &eacute;tait venu &agrave; son p&egrave;re qui
+s'&eacute;tait mis &agrave; acheter et &agrave; revendre des
+cargaisons de navire, elle avait &eacute;t&eacute; emmen&eacute;e
+par lui &agrave; Saint-Brieuc, et plus tard &agrave; Paris. -
+Alors, de petite Gaud, elle &eacute;tait devenue une
+<i>mademoiselle Marguerite</i>, grande, s&eacute;rieuse, au
+regard grave. Toujours un peu livr&eacute;e &agrave;
+elle-m&ecirc;me dans un autre genre d'abandon que celui de la
+gr&egrave;ve bretonne, elle avait conserv&eacute; sa nature
+obstin&eacute;e d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie
+avait &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute; bien au
+hasard, sans discernement aucun; mais une dignit&eacute;
+inn&eacute;e, excessive, lui avait servi de sauvegarde. De temps
+en temps elle prenait des allures de hardiesse, disant aux gens,
+bien en face, des choses trop franches qui surprenaient, et son
+beau regard clair ne s'abaissait pas toujours devant celui des
+jeunes hommes; mais il &eacute;tait si honn&ecirc;te et si
+indiff&eacute;rent que ceux-ci ne pouvaient gu&egrave;re s'y
+m&eacute;prendre, ils voyaient bien tout de suite qu'ils avaient
+affaire &agrave; une fille sage, fra&icirc;che de coeur autant
+que de figure.</p>
+
+<p>Dans ces grandes villes, son costume s'&eacute;tait
+modifi&eacute; beaucoup plus qu'elle-m&ecirc;me. Bien qu'elle
+e&ucirc;t gard&eacute; sa coiffe, que les Bretonnes quittent
+difficilement, elle avait vite appris &agrave; s'habiller q'une
+autre fa&ccedil;on. Et sa taille autrefois libre de petite
+p&ecirc;cheuse, en se formant, en prenant la pl&eacute;nitude de
+ses beaux contours germ&eacute;s au vent de la mer,
+s'&eacute;tait amincie par le bas dans de longs corsets de
+demoiselle.</p>
+
+<p>Tous les ans, avec son p&egrave;re, elle revenait en Bretagne,
+- l'&eacute;t&eacute; seulement comme les baigneuses, -
+retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son
+nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse
+peut-&ecirc;tre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui
+n'&eacute;taient jamais l&agrave;, et dont chaque ann&eacute;e
+quelques-uns de plus manquaient &agrave; l'appel; entendant
+partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un
+gouffre lointain - et o&ugrave; &eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent celui qu'elle aimait...</p>
+
+<p>Et puis un beau jour elle avait &eacute;t&eacute;
+ramen&eacute;e pour tout &agrave; fait au pays de ces
+p&ecirc;cheurs, par un caprice de son p&egrave;re, qui avait
+voulu finir l&agrave; son existence et habiter comme un bourgeois
+sur cette place de Paimpol.</p>
+
+<p>La bonne vieille grand'm&egrave;re, pauvre et proprette, s'en
+alla en remerciant, d&egrave;s que la lettre fut relue et
+l'enveloppe ferm&eacute;e. Elle demeurait assez loin, &agrave;
+l'entr&eacute;e du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la
+c&ocirc;te, encore dans cette m&ecirc;me chaumi&egrave;re
+o&ugrave; elle &eacute;tait n&eacute;e, o&ugrave; elle avait eu
+ses fils et ses petits-fils.</p>
+
+<p>En traversant la ville, elle r&eacute;pondait &agrave;
+beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle &eacute;tait une
+des anciennes du pays, d&eacute;bris d'une famille vaillante et
+estim&eacute;e.</p>
+
+<p>Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait &agrave;
+para&icirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s bien mise, avec de
+pauvres robes raccommod&eacute;es, qui ne tenaient plus. Toujours
+ce petit ch&acirc;le brun de Paimpolaise, qui &eacute;tait sa
+tenue d'habill&eacute; et sur lequel retombaient depuis une
+soixantaine d'ann&eacute;es les cornets de mousseline de ses
+grandes coiffes: son propre ch&acirc;len de mariage, jadis bleu,
+reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps
+l&agrave; m&eacute;nag&eacute; pour les dimanches, encore bien
+pr&eacute;sentable.<br>
+</p>
+
+Elle avait continu&eacute; de se tenir droite dans sa marche, pas
+du tout comme les vieilles; et vraiment malgr&eacute; ce menton
+un peu trop remont&eacute;, avec ces
+
+<p>yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher de la trouver bien jolie.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tr&egrave;s respect&eacute;e, et cela ce
+voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui doannaient.
+En route elle passa devant chez son <i>galant</i>, un vieux
+soupirant d'autrefois, menuisier de son &eacute;tat;
+octog&eacute;naire, qui maintenant se tenait toujours assis
+devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux
+&eacute;tablis. - Jamais il ne s'&eacute;tait consol&eacute;,
+disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en
+premi&egrave;res ni en secondes noces; mais avec l'&acirc;ge,
+cela avait tourn&eacute; en une esp&egrave;ce de rancune comique,
+moiti&eacute; maligne, et il l'interpellait toujours:</p>
+
+<p>--Eh bien! la belle, quand &ccedil;a donc qu'il faudra aller
+vous <i>prendre mesure</i>?...</p>
+
+<p>Elle remercia, disant que non, qu'elle n'&eacute;tait pas
+encore d&eacute;cid&eacute;e &agrave; se faire faire ce
+costume-l&agrave;. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie
+un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin
+par lequel finissent tous les habillements terrestres...</p>
+
+<p>--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous g&ecirc;nez
+pas, la belle, vous savez...</p>
+
+<p>Il lui avait d&eacute;j&agrave; fait cette m&ecirc;me
+fac&eacute;tie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine
+&agrave; en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatigu&eacute;e,
+plus cass&eacute;e par sa vie de labeur incessant, - et elle
+songeait &agrave; son cher petit-fils, son dernier, qui, &agrave;
+son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq
+ann&eacute;es!... S'en aller en Chine peut-&ecirc;tre, &agrave;
+la guerre!... Serait-elle bien l&agrave;, quand il reviendrait? -
+Une angoisse la prenait &agrave; cette pens&eacute;e... Non,
+d&eacute;cid&eacute;ment, elle n'&eacute;tait pas si gaie qu'elle
+en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se
+contractait horriblement comme pour pleurer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc possible cela, c'&eacute;tait donc vrai,
+qu'on allait bient&ocirc;t le lui enlever, ce dernier
+petit-fils... H&eacute;las! Mourir peut-&ecirc;tre toute seule,
+sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques d&eacute;marches
+(des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour
+l'emp&ecirc;cher de partir, comme soutien d'une grand'm&egrave;re
+presque indigente qui ne pourrait bient&ocirc;t plus travailler.
+Cela n'avait pas r&eacute;ussi, - &agrave; cause de l'autre, Jean
+Moan le d&eacute;serteur, un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; de
+Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui
+existait tout de m&ecirc;me quelque part en Am&eacute;rique,
+enlevant &agrave; son cadet le b&eacute;n&eacute;fice de
+l'exemption militaire. Et puis on avait object&eacute; sa petite
+pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouv&eacute;e assez
+pauvre.</p>
+
+<p>Quand elle fut rentr&eacute;e, elle dit longuement ses
+pri&egrave;res, pour tous ses d&eacute;funts, fils et
+petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente
+pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au
+costume en planches, le coeur affreusement serr&eacute; de se
+sentir si vieille au moment de ce d&eacute;part...</p>
+
+<p>L'autre, la jeune fille, &eacute;tait rest&eacute;e assise
+pr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre, regardant sur le granit des
+mursles reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les
+hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol &eacute;tait
+toujours tr&egrave;s mort, m&ecirc;me le dimanche, par ces
+longues soir&eacute;es de mai; des jeunes filles, qui n'avaient
+seulement personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient
+deux par deux, trois par trois, r&ecirc;vant aux galants
+d'Islande...</p>
+
+<p>"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait
+beaucoup troubl&eacute;e d'&eacute;crire cette phrase, et ce nom
+qui, &agrave; pr&eacute;sent, ne voulait plus la quitter.</p>
+
+<p>Elle passait souvent ses soir&eacute;es &agrave; cette
+fen&ecirc;tre, comme un demoiselle. Son p&egrave;re n'aimait pas
+beaucoup qu'elle se promen&acirc;t avec les autres filles de<br>
+ son &acirc;ge et qui, autrefois, avaient &eacute;t&eacute; de sa
+condition. Et puis, en sortant du caf&eacute;, quand il faisait
+les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme
+lui, il &eacute;tait content d'apercevoir l&agrave;-haut,
+&agrave; sa fen&ecirc;tre encadr&eacute;e de granit, entre les
+pots de fleurs, sa fille install&eacute;e dans cette maison de
+riches.</p>
+
+<p>Le fils Gaos!... Elle regardait malgr&eacute; elle du
+c&ocirc;t&eacute; de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on
+sentait l&agrave; tout pr&egrave;s, au bout de ces petites
+ruelles par o&ugrave; remontaient des bateliers. Et sa
+pens&eacute;e s'en allait dans les infinis de cette chose
+toujours attirante, qui fascine et qui d&eacute;vore; sa
+pens&eacute;e s'en allait l&agrave;-bas, tr&egrave;s loin dans
+les mers polaires, o&ugrave; naviguait la <i>Marie, capitaine
+Guermeur</i>.</p>
+
+<p>Quel &eacute;trange gar&ccedil;on que ce fils Gaos!... fuyant,
+insaisissable maintenant, apr&egrave;s s'&ecirc;tre avanc&eacute;
+d'une mani&egrave;re &agrave; la fois si os&eacute;e et si
+douce.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Ensuite, dans sa longue r&ecirc;verie, elle repassait les
+souvenirs de son retour en Bretagne, qui &eacute;tait de
+l'ann&eacute;e derni&egrave;re.</p>
+
+<p>Un matin de d&eacute;cembre, apr&egrave;s une nuit de voyage,
+le train venant de Paris les avait d&eacute;pos&eacute;s, son
+p&egrave;re et elle, &agrave; Guingamp, au petit jour brumeux et
+blanch&acirc;tre, tr&egrave;s froid, frisant encore
+l'obscurit&eacute;. Alors elle avait &eacute;t&eacute; saisie par
+une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle
+n'avait jamais travers&eacute;e qu'en &eacute;t&eacute;, elle ne
+la reconnaissait plus; ell;e y &eacute;prouvait comme le
+sensation de plonger tout &agrave; coup dans ce qu'on appelle,
+&agrave; la campagne: <i>les temps,</i> les temps lointains du
+pass&eacute;. Ce silence, apr&egrave;s Paris! Ce train de vie
+tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume
+&agrave; leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en
+granit sombre, noires d'humidit&eacute; et d'un reste de nuit;
+toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient &agrave;
+pr&eacute;sent qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce
+matin-l&agrave; d'une tristesse bien d&eacute;sol&eacute;e. Des
+m&eacute;nag&egrave;res matineuses ouvraient d&eacute;j&agrave;
+leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
+int&eacute;rieurs anciens, &agrave; grande chemin&eacute;e,
+o&ugrave; se tenaient assises, avec des poses de qui&eacute;tude,
+des a&iuml;eules en coiffe qui venaient de se lever. D&egrave;s
+qu'il avait fait un peu plus jour, elle &eacute;tait
+entr&eacute;e dans l'&eacute;glise pour dire ses pri&egrave;res.
+Et comme elle lui avait sembl&eacute; immense et
+t&eacute;n&eacute;breuse, cette nef magnifique, - et
+diff&eacute;rente des &eacute;glises parisiennes, avec ses
+piliers rudes us&eacute;s &agrave; la base par les
+si&egrave;cles, sa senteur de caveau, de v&eacute;tust&eacute;,
+de salp&ecirc;tre! Dans un recul profond, derri&egrave;re les
+colonnes, un cierge br&ucirc;lait, et une femme se tenait
+agenouill&eacute;e devant, sans doute pour faire un voeu; la
+lueur de cette flamm&egrave;che gr&ecirc;le se perdait dans le
+vide incertain des vo&ucirc;tes... Elle avait retrouv&eacute;
+l&agrave; tout &agrave; coup, en elle-m&ecirc;me, la trace d'un
+sentiment bien oubli&eacute;: cette sorte de tristesse et
+d'effroi qu'elle &eacute;prouvait jadis, &eacute;tant toute
+petite, quand on la menait &agrave; la premi&egrave;re messe des
+matins d'hiver, dans l'&eacute;glise de Paimpol.</p>
+
+<p>Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien s&ucirc;r,
+quoiqu'il y e&ucirc;t l&agrave; beaucoup de choses belles et
+amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque &agrave;
+l'&eacute;troit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de
+mer. Et puis, elle s'y sentait une &eacute;trang&egrave;re, une
+d&eacute;plac&eacute;e: les Parisiennes, c'&eacute;taient ces
+femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une mani&egrave;re &agrave; part
+de marcher, de se tr&eacute;mousser dans des gaines
+balein&eacute;es: et elle &eacute;tait trop intelligente pour
+avoir jamais essay&eacute; de copier de plus pr&egrave;s ces
+choses. Avec ses coiffes, comand&eacute;es chaque ann&eacute;e
+&agrave; la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal &agrave;
+l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si
+on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s charmante &agrave; regarder.</p>
+
+<p>Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient
+une distinction qui l'attirait, mais elle les savait
+inaccessibles, celles-l&agrave;. Et les<br>
+ autres, celles de plus bas, qui auraient consenti &agrave; lier
+connaissance, elle les tenait d&eacute;daigneusement &agrave;
+l'&eacute;cart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc
+v&eacute;cu sans amies, presque sans autre soci&eacute;t&eacute;
+que celle de son p&egrave;re, souvent affair&eacute;, absent.
+Elle ne regrettait pas cette vie de d&eacute;paysement et de
+solitude.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, ce jour d'arriv&eacute;e, elle avait
+&eacute;t&eacute; surprise d'une fa&ccedil;on p&eacute;nible par
+l'&acirc;pret&eacute; de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et
+la pens&eacute;e qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq
+heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays
+morne pour arriver &agrave; Paimpol, l'avait
+inqui&eacute;t&eacute;e comme une oppression.</p>
+
+<p>Tout l'apr&egrave;s-midi de ce meme jour gris, ils avaient en
+effet voyag&eacute;, son p&egrave;re et elle, dans une vieille
+petite diligence crevass&eacute;e, ouverte &agrave; tous les
+vents; passant &agrave; la nuit tombante dans des villages
+tristes, sous des fant&ocirc;mes d'arbres suant la brume en
+gouttelettes fines. Bient&ocirc;t il avait fallu allumer les
+lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux
+tra&icirc;n&eacute;es d'une nuance bien verte de feu de Bengale
+qui sembalient courir de chaque c&ocirc;t&eacute; en avant des
+chevaux, et qui &eacute;taient les lueurs de ces deux lanternes
+jet&eacute;es sur les interminables haies du chemin. - Comment
+tout &agrave; coup cette verdure si verte, en d&eacute;cembre?...
+D'abord &eacute;tonn&eacute;e, elle se pencha pour mieux voir,
+puis il lui sembla reconna&icirc;tre et se rappeler: les ajoncs,
+les &eacute;ternels ajoncs marins des sentiers et des falaises,
+qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En m&ecirc;me
+temps commen&ccedil;ait &agrave; souffler une brise plus
+ti&egrave;de, qu'elle croyait reconna&icirc;tre aussi, et qui
+sentait la mer.</p>
+
+<p>Vers la fin de la route, elle avait &eacute;t&eacute; tout
+&agrave; fait r&eacute;veill&eacute;e et amus&eacute;e par cette
+r&eacute;flexion qui lui &eacute;tait venue:</p>
+
+<p>--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette
+fois, les beaux p&egrave;cheurs d'Islande.</p>
+
+<p>En d&eacute;cembre, ils devaient &ecirc;tre l&agrave;, revenus
+tous, les fr&egrave;res, les fianc&eacute;s, les amants, les
+cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient
+tant, &agrave; chacun de ses voyages d'&eacute;t&eacute;, pendant
+les promenades du soir. Et cette id&eacute;e l'avait tenue
+occup&eacute;e, pendant que ses pieds se gla&ccedil;aient dans
+l'immobilit&eacute; de la carriole...</p>
+
+<p>En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui
+avait &eacute;t&eacute; pris par l'un d'eux...</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p><br>
+ La premi&egrave;re fois qu'elle l'avait aper&ccedil;u, lui, ce
+Yann, c'&eacute;tait le lendemain de son arriv&eacute;e, au
+<i>pardon des Islandais</i>, qui est le 8 d&eacute;cembre, jour
+de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des p&ecirc;cheurs,
+- un peu apr&egrave;s la procession, les rues sombres encore
+tendues de draps blancs sur lesquels &eacute;taient piqu&eacute;s
+du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.</p>
+
+<p>A ce pardon, la joie &eacute;tait lourde et un peu sauvage,
+sous un ciel triste. Joie sans ga&icirc;t&eacute;, qui
+&eacute;tait faite surtout d'insouciance et de d&eacute;fi; de
+vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+d&eacute;guis&eacute;e qu'ailleurs, l'universelle menace de
+mourir.</p>
+
+<p>Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de
+pr&ecirc;tres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets;
+vieux airs &agrave; bercer les matelots;<br>
+ vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais
+d'o&ugrave;, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se
+donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler
+et par commencement d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus
+vifs apr&egrave;s les longues continences du large. Groupes de
+filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines
+serr&eacute;es et fr&eacute;issantes, aux beaux yeux remplis des
+d&eacute;sirs de tout un &eacute;t&eacute;.<br>
+ Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde;
+vieux toits racontant leurs luttes de plusiers si&egrave;cles
+contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre
+tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes
+qu'ils ont abrit&eacute;es, des aventures anciennes d'audace et
+d'amour.</p>
+
+<p>Et un sentiment religieux, une impression de pass&eacute;,
+planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des
+symboles qui prot&egrave;gent, de la Vierge blanche et
+immacul&eacute;e. A c&ocirc;t&eacute; des cabarets,
+l'&eacute;glise au perron sem&eacute; de feuillages, tout ouverte
+en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges
+dans son obscurit&eacute;, et ses ex-voto de marins partout
+accroch&eacute;s &agrave; la sainte vo&ucirc;te. A
+c&ocirc;t&eacute; des filles amoureuses, les fianc&eacute;es de
+matelots disparus, les veuves de naufrag&eacute;s, sortant des
+chapelles des morts, avec leurs longs ch&acirc;les de deuil et
+leurs petites coiffes lisses; les yeux &agrave; terre,
+silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un
+avertissement noir. Et l&agrave; tout pr&egrave;s, la mer
+toujours, la grande nourrice et la grande d&eacute;vorante de ces
+g&eacute;n&eacute;rations vigoureuses, s'agitant elle aussi,
+faisant son bruit, prenant sa part de la f&ecirc;te...</p>
+
+<p>De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression
+confuse. Excit&eacute;e et rieuse, avec le coeur serr&eacute;
+dans le fond, elle sentait une esp&egrave;ce d'angoisse la
+prendre, &agrave; l'id&eacute;e que ce pays maintenant
+&eacute;tait redevenu le sien pour toujours. Sur la place,
+o&ugrave; il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se
+promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de
+gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant
+des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais"
+&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, tournant le dos. Et d'abord,
+frapp&eacute;e par l'un d'eux qui avait une taille de
+g&eacute;ant et des &eacute;paules presque trop larges, elle
+avait simplement dit, m&ecirc;me avec une nuance de moquerie:</p>
+
+<p>--En voil&agrave; un qui est grand!</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; peu pr&egrave;s ceci de sous-entendu dans
+sa phrase:</p>
+
+<p>--Pour celle qui l'&eacute;pousera quel encombrement dans son
+m&eacute;nage, un mari de cette carrure!<br>
+</p>
+
+Lui c'&eacute;tait retourn&eacute; comme s'il e&ucirc;t entendue
+et, de la t&ecirc;te aux pieds, il l'avait envelopp&eacute;e d'un
+regard rapide qui semblait dire:
+
+<p>--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui
+est si &eacute;l&eacute;gante et que je n'ai jamais vue?</p>
+
+<p>Et puis, ses yeux s'&eacute;taient abaiss&eacute;s vite, par
+politesse, et il avait de nouveau paru tr&egrave;s occup&eacute;
+des chanteurs, ne laissant plus voir de sa t&ecirc;te que les
+cheveux noirs, qui &eacute;taient assez longs et tr&egrave;s
+boucl&eacute;s derri&egrave;re, sur le cou.</p>
+
+<p>Ayant demand&eacute; sans g&ecirc;ne le nom d'une
+quantit&eacute; d'autres, elle n'avait pas os&eacute; pour
+celui-l&agrave;. Ce beau profil &agrave; peine aper&ccedil;u; ce
+regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes
+l&eacute;g&egrave;rement fauves, courant tr&egrave;s vite sur
+l'opale bleu&acirc;tre de ses yeux, tout cela l'avait
+impressionn&eacute;e et intimid&eacute;e aussi.</p>
+
+<p>Justement c'&eacute;tait ce "fils Gaos" dont elle avait
+entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre;
+le soir de ce m&ecirc;me pardon,<br>
+ Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+crois&eacute;s, son p&egrave;re et elle, et s'&eacute;taient
+arr&ecirc;t&eacute;s pour dire bonjour...</p>
+
+<p>... Ce petit Sylvestre, il &eacute;tait tout de suite redevenu
+pour elle une esp&egrave;ce de fr&egrave;re. Comme des cousins
+qu'ils &eacute;taient, ils avaient continu&eacute; de se tutoyer;
+- il est vrai, elle avait h&eacute;sit&eacute; d'abord, devant ce
+grand gar&ccedil;on de dix-sept ans ayant d&eacute;j&agrave; une
+barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient
+gu&egrave;re chang&eacute;, elle l'avait bient&ocirc;t assez
+reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il
+venait &agrave; Paimpol, elle le retenait &agrave; d&icirc;ner le
+soir; c'&eacute;tait sans cons&eacute;quence, et il mangeait de
+tr&egrave;s bon app&eacute;tit, &eacute;tant un peu priv&eacute;
+chez lui...</p>
+
+<p>... A vrai dire, ce Yann n'avait pas &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s galant pour elle, pendant cette premi&egrave;re
+pr&eacute;sentation, - au d&eacute;tour d'une petite rue grise
+toute jonch&eacute;e de rameaux verts. Il s'&eacute;tait
+born&eacute; &agrave; lui &ocirc;ter son chapeau, d'un geste
+presque timide bien tr&egrave;s noble; puis l'ayant parcourue de
+son m&ecirc;me regard rapide, il avait d&eacute;tourn&eacute; les
+yeux d'un autre c&ocirc;t&eacute;, paraissant &ecirc;tre
+m&eacute;content de cette rencontre et avoir h&acirc;te de passer
+son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'&eacute;tait
+lev&eacute;e pendant la procession, avait sem&eacute; par terre
+des rameaux de buis et jet&eacute; sur le ciel des tentures gris
+noir... Gaud, dans sa r&ecirc;verie de souvenir, revoyait
+tr&egrave;s bien tout cela: cette tomb&eacute;e triste de la nuit
+sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqu&eacute;s de fleurs
+qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes
+tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de temp&ecirc;te, qui
+entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la
+pluie prochaine; surtout ce grand gar&ccedil;on, plant&eacute;
+debout devant elle, d&eacute;tournant la t&ecirc;te, avec un air
+ennuy&eacute; et troubl&eacute; de l'avoir rencontr&eacute;e...
+Quel changement profond s'&eacute;tait fait en elle depuis cette
+&eacute;poque!...</p>
+
+<p>Et quelle diff&eacute;rence entre le bruit de cette fin de
+f&ecirc;te et la tranquillit&eacute; d'&agrave; pr&eacute;sent!
+Comme se m&ecirc;me Paimpol &eacute;tait silencieux et vide ce
+soir, pendant le long cr&eacute;puscule ti&egrave;de de mai qui
+la retenait &agrave; sa fen&ecirc;tre, seule, songeuse et
+enamour&eacute;e!...</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p><br>
+ La seconde fois qu'ils s'&eacute;taient vus, c'&eacute;tait
+&agrave; des noces. Ce fils Gaos avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sign&eacute; pour lui donner le bras. D'abord elle
+s'&eacute;tait imagin&eacute; en &ecirc;tre contrari&eacute;e:
+d&eacute;filer dans la rue avec ce gar&ccedil;on, que tout le
+monde regardait &agrave; cause de sa haute taille, et qui, du
+reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et
+puis, il l'intimidait, celui-l&agrave;, d&eacute;cid&eacute;ment,
+avec son grand air sauvage.</p>
+
+<p>Al'heure dite, tout le monde &eacute;tant d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;uni pour le cort&egrave;ge, ce Yann n'avait point paru.
+Le temps passait, il ne venait pas, et d&eacute;j&agrave; on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'&eacute;tait
+aper&ccedil;ue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec
+n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la f&ecirc;te, le bal,
+seraient pour elle manqu&eacute;s et sans plaisir...</p>
+
+<p>A la fin il &eacute;tait arriv&eacute;, en belle tenue lui
+aussi, s'excusant sans embarras aupr&egrave;s des parents de la
+mari&eacute;e. Voil&agrave;: de grands bancs de poissons, qu'on
+n'attendait pas du tout, avaient &eacute;t&eacute;
+signal&eacute;s d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu
+au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans
+Ploubazlanec avait appareill&eacute; en h&acirc;te. Un
+&eacute;moi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris
+dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+d&eacute;menant elles-m&ecirc;mes pour hisser les voiles, aider
+&agrave; la manoeuvre, enfin un vrai <i>branle-bas</i> dans le
+pays...</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec
+une extr&ecirc;me aisance; avec des gestes &agrave; lui, des
+roulements d'yeux, et un beau sourire qui d&eacute;couvrait ses
+dents brillantes. Pour exprimer mieux la pr&eacute;cipitation des
+appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases
+un certain petit <i>hou</i>! prolong&eacute;,tr&egrave;s
+dr&ocirc;le, - qui est un cri de matelot donnant une id&eacute;e
+de vitesse et ressemblant au son fl&ucirc;t&eacute; du vent. Lui
+qui parlait avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de se chercher
+un rempla&ccedil;ant bien vite et de le faire accepter par le
+patron de la barque auquel il s'&eacute;tait lou&eacute; pour la
+saison d'hiver. De l&agrave; venait son retard, et, pour n'avoir
+pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de
+p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ces motifs avaient &eacute;t&eacute; parfaitement compris par
+les p&ecirc;cheurs qui l'&eacute;coutaient et personne n'avait
+song&eacute; &agrave; lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce
+pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins d&eacute;pendant
+des choses impr&eacute;vues de la mer, plus ou moins soumis aux
+changements du temps et aux migrations myst&eacute;rieuses des
+poissons. Les autres Islandais qui &eacute;taient l&agrave;
+regrettaient seulement de n'avoir pas &eacute;t&eacute; avertis
+assez t&ocirc;t pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de
+cette fortune qui allait passer au large.</p>
+
+<p>Trop tard &agrave; pr&eacute;sent, tant pis, il n'y avait plus
+qu'&agrave; offrir son bras aux filles. Les violons
+commen&ccedil;aient dehors leur musique, et ga&icirc;ment on
+s'&eacute;tait mis en route.</p>
+
+<p>D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans
+port&eacute;es, comme on en conte pendant les f&ecirc;tes de
+mariage aux jeunes filles que l'on connait peu. Parmi ces couples
+de la noce, eux seuls &eacute;taient des &eacute;trangers l'un
+pour l'autre; ailleurs dans le cort&egrave;ge, ce n'&eacute;tait
+que cousins et cousines, fianc&eacute;s et fianc&eacute;es. Des
+amants, il y en avait bien quelques paires aussi; car, dans ce
+pays de Paimpol, on va tr&egrave;s loin en amour, &agrave;
+l'&eacute;poque de la rentr&eacute;e d'Islande. (Seulement on a
+le coeur honn&ecirc;te, et l'on s'&eacute;pouse
+apr&egrave;s.)</p>
+
+<p>Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie &eacute;tant
+revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui
+avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette
+chose inattendue:</p>
+
+<p>Il n'y a que vous dans Paimpol, - et m&ecirc;me dans le monde,
+- pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, s&ucirc;r que
+pour aucune autre, je ne me serais d&eacute;rang&eacute; de ma
+p&ecirc;che, mademoiselle Gaud...</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute;e d'abord que ce p&ecirc;cheur os&acirc;t
+lui parler ainsi, &agrave; elle qui &eacute;tait venue &agrave;
+ce bal un peu comme une reine, et puis charm&eacute;e
+d&eacute;licieusement, elle avait fini par r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-m&ecirc;me je
+pr&eacute;f&egrave;re &ecirc;tre avec vous qu'avec aucun
+autre.</p>
+
+<p>&Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; tout. Mais, &agrave; partir
+de ce moment jusqu'&agrave; la fin des danses, ils
+s'&eacute;taient mis &agrave; se parler d'une fa&ccedil;on
+diff&eacute;rente, &agrave; voix plus basse et plus douce...</p>
+
+<p>On dansait &agrave; la vielle, au violon, les m&ecirc;mes
+couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre,
+apr&egrave;s avoir par convenance dans&eacute; avec quelque
+autre, ils &eacute;changeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui
+&eacute;tait tr&egrave;s intime. Na&iuml;vement, Yann racontait
+sa vie de p&ecirc;cheur, ses fatigues, ses salaires, les
+difficult&eacute;s d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu &eacute;lever les quatorze petits Gaos dont il &eacute;tait
+le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent ils &eacute;taient tir&eacute;s de la
+peine, surtout &agrave; cause d'une &eacute;pave que leur
+p&egrave;re avait rencontr&eacute;e en Manche, et dont la vente
+leur avait rapport&eacute; dix mille francs, part faite &agrave;
+l'&Eacute;tat; cela avait permis de construire un<br>
+ premier &eacute;tage au-dessus de leur maison, - laquelle
+&eacute;tait &agrave; la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au
+bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec
+une vue tr&egrave;s belle.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait dur, disait-il, ce m&eacute;tier d'Islande:
+partir comme &ccedil;a d&egrave;s le mois de f&eacute;vrier, pour
+un tel pays, o&ugrave; il fait si froid et si sombre, avec une
+mer si mauvaise...</p>
+
+<p>... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait
+comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa
+m&eacute;moire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol.
+S'il n'avait pas eu des id&eacute;es de mariage, pourquoi lui
+aurait-il appris tous ces d&eacute;tails d'existence, qu'elle
+avait &eacute;cout&eacute;s un peu comme fianc&eacute;e; il
+n'avait pourtant pas l'air d'un gar&ccedil;on banal aimant
+&agrave; communiquer ses affaires &agrave; tout le monde...</p>
+
+<p>-... Le m&eacute;tier est assez bon tout de m&ecirc;me,
+avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des
+ann&eacute;es, c'est huit cents francs; d'autres fois douze
+cents, que l'on me donne au retour et que je porte &agrave; notre
+m&egrave;re.<br>
+</p>
+
+--Que vous portez &agrave; votre m&egrave;re, monsieur Yann?
+
+<p>--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est
+l'habitude comme &ccedil;a, mademoiselle Gaud. (Il disait cela
+comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne
+croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est
+notre m&egrave;re qui m'en donne un peu quand je viens &agrave;
+Paimpol. Pour tout c'est la m&ecirc;me chose. Ainsi cette
+ann&eacute;e notre p&egrave;re m'a fait faire ces habits neufs
+que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces;
+oh! non s&ucirc;r, je ne serais pas venu vous donner le bras avec
+mes habits de l'an dernier...</p>
+
+<p>Pour elle, accoutum&eacute;e &agrave; voir des Parisiens, ils
+n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s
+&eacute;l&eacute;gants, ces habits neufs d'Yann, cette veste
+tr&egrave;s courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu
+ancienne; mais le torse qui se moulait dessous &eacute;tait
+irr&eacute;prochablement beau, et alors le danseur avait grand
+air tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois
+qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait.
+Et comme son regard restait bon et honn&ecirc;te, tandis qu'il
+racontait tout cela pour qu'elle f&ucirc;t bien pr&eacute;venue
+qu'il n'&eacute;tait pas riche!</p>
+
+<p>Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en
+face; r&eacute;pondant tr&egrave;s peu de chose, mais
+&eacute;coutant avec toute son &acirc;me, toujours plus
+&eacute;tonn&eacute;e et attir&eacute;e vers lui. Quel
+m&eacute;lange il &eacute;tait, de rudesse sauvage et
+d'enfantillage c&acirc;lin! Sa voix grave, qui avec d'autres
+&eacute;tait brusque et d&eacute;cid&eacute;e, devenait, quand il
+lui parlait, de plus en plus fra&icirc;che et caressante; pour
+elle seule, il savait la faire vibrer avec une extr&ecirc;me
+douceur, comme une musique voil&eacute;e d'instruments &agrave;
+cordes.</p>
+
+<p>Et quelle chose singuli&egrave;re et inattendue, ce grand
+gar&ccedil;on avec ses allures d&eacute;sinvoltes, sons aspect
+terrible, toujours trait&eacute; chez lui en petit enfant et
+trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.</p>
+
+<p>Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets
+de Paris, commis, &eacute;crivassiers ou je ne sais quoi, qui
+l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et
+celui-ci lui semblait &ecirc;tre ce qu'elle avait connu de
+meilleur, en m&ecirc;me temps qu'il &eacute;tait le plus
+beau.</p>
+
+<p>Pour se mettre davantage &agrave; sa port&eacute;e, elle avait
+racont&eacute; que, chez elle aussi, on ne s'&eacute;tait pas
+toujours trouv&eacute; &agrave; laise comme &agrave;
+pr&eacute;sent; que son p&egrave;re avait commenc&eacute; par
+&ecirc;tre p&ecirc;cheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime
+pour les Islandais; qu'elle-m&ecirc;me se rappelait avoir couru
+pieds nus, &eacute;tant toute petite, - sur la gr&egrave;ve, -
+apr&egrave;s la mort de sa pauvre m&egrave;re...</p>
+
+<p>...Oh! cette nuit de bal, la nuit d&eacute;licieuse,
+d&eacute;cisive et unique dans sa vie, - elle &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; presque lointaine, puisqu'elle datait de
+d&eacute;cembre et qu'on &eacute;tait en mai. Tous les beaux
+danseurs d'alors p&ecirc;chaient &agrave; pr&eacute;sent
+l&agrave;-bas, &eacute;pars sur la mer d'Islande - y voyant
+clair, au p&acirc;le soleil, dans leur solitude immense, tandis
+que l'obscurit&eacute; se faisait tranquillement sur la terre
+bretonne.</p>
+
+<p>Gaud restait &agrave; sa fen&ecirc;tre. La place de Paimpol,
+presque ferm&eacute;e de tous c&ocirc;t&eacute;s par des maisons
+antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
+n'entendait gu&egrave;re de bruit nulle part. Au-dessus des
+maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser,
+s'&eacute;lever, se s&eacute;parer davantage des choses
+terrestres, - qui maintenant, &agrave; cette heure
+cr&eacute;pusculaire, se tenaient toutes en une seule
+d&eacute;coupure noire de pignons et de vieux toits. De temps en
+temps une porte se fermait, ou une fen&ecirc;tre; quelque ancien
+marin, &agrave; la d&eacute;marche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien
+quelques filles attard&eacute;es rentraient de la promenade avec
+des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui
+disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une
+gerbe d'aub&eacute;pine comme pour la lui faire sentir; on voyait
+encore un peu dans l'obscurit&eacute; transparente ces
+l&eacute;g&egrave;res touffes de fleurettes blanches. Il y avait
+du reste une autre odeur douce qui &eacute;tait mont&eacute;e des
+jardins et des cours, celle des ch&egrave;vrefeuilles fleuris sur
+le granit des murs, - et aussi une vague senteur de
+go&eacute;mon, venue du port. Les derni&egrave;res chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les b&ecirc;tes
+des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Gaud avait pass&eacute; bien de soir&eacute;es &agrave; cette
+fen&ecirc;tre, regardant cette place m&eacute;lancolique,
+songeant aux Islandais qui &eacute;taient partis, et toujours
+&agrave; ce m&ecirc;me bal...</p>
+
+<p>... Il faisait tr&egrave;s chaud sur la fin de ces noces, et
+beaucoup de t&ecirc;tes de valseurs commen&ccedil;aient &agrave;
+tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des
+filles ou des femmes dont il avait d&ucirc; &ecirc;tre plus ou
+moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance
+d&eacute;daigneuse pour r&eacute;pondre &agrave; leurs appels...
+Comme il &eacute;tait diff&eacute;rent avec
+celles-l&agrave;!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait un charmant danseur, droit comme un
+ch&ecirc;ne de futaie, et tournant avec une gr&acirc;ce &agrave;
+la fois l&eacute;g&egrave;re et noble, la t&ecirc;te
+rejet&eacute;e en arri&egrave;re. Ses cheveux bruns, qui
+&eacute;taient en boucles, retombaient un peur sur son front et
+remuaient au vent des danses; Gaud, qui &eacute;tait assez
+grande, en sentait le fr&ocirc;lement sur sa coiffe, quand il se
+penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses
+rapides.</p>
+
+<p>De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur
+Marie et Sylvestre, les deux fianc&eacute;s, qui dansaient
+ensemble. Il riait, d'un air tr&egrave;s bon, en les voyant tous
+deux si jeunes, si r&eacute;serv&eacute;s l'un pr&egrave;s de
+l'autre, se faisant des r&eacute;v&eacute;rences, prenant des
+figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute
+tr&egrave;s aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en f&ucirc;t
+autrement, bien s&ucirc;r; mais c'est &eacute;gal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il &eacute;tait devenu, de les
+trouver si na&icirc;fs; il &eacute;changeait alors avec Gaud des
+sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont
+gentils et dr&ocirc;les &agrave; regarder, <i>nos</i> deux petits
+fr&egrave;res!..."</p>
+
+<p>On s'embrassait beaucoup &agrave; la fin de la nuit: baisers
+de cousins, baisers de fianc&eacute;s, baisers d'amants, qui
+conservaient malgr&eacute; tout un bon air franc et
+honn&ecirc;te, l&agrave;, &agrave; pleine bouche, et devant tout
+le monde. Lui ne l'avait<br>
+ pas embrass&eacute;e, bien entendu; on ne se permettait pas cela
+avec la fille de M. M&eacute;vel; peut-&ecirc;tre seulement la
+serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de
+la fin, et elle, confiante, ne r&eacute;sistait pas, s'appuyait
+au contraire, s'&eacute;tant donn&eacute;e de toute son
+&acirc;me. Dans ce vertige subit, profond, d&eacute;licieux, qui
+l'entra&icirc;nait tout enti&egrave;re vers lui, ses sens de
+vingt ans &eacute;taient bien pour quelque chose, mais
+c'&eacute;tait son coeur qui avait commenc&eacute; le
+mouvement.</p>
+
+<p>--Avez-vous vu cette effront&eacute;e, comme elle le regarde?
+Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement
+baiss&eacute;s sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient
+parmi les danseurs un amant pour le moins au bien deux. En effet
+elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est
+qu'il &eacute;tait le premier, l'unique des jeunes hommes
+&agrave; qui elle e&ucirc;t jamais fait attention dans sa
+vie.</p>
+
+<p>En se quittant le matin, quand tout le monde &eacute;tait
+parti &agrave; la d&eacute;bandade, au petit jour glac&eacute;,
+ils s'&eacute;taient dit adieu d'une fa&ccedil;on &agrave; part,
+comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
+pour rentrer, elle avait travers&eacute; cette m&ecirc;me place
+avec son p&egrave;re, nullement fatigu&eacute;e, se sentant
+alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume
+gel&eacute;e du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis
+et tout suave.</p>
+
+<p>... La nuit de mai &eacute;tait tomb&eacute;e depuis
+longtemps; les fen&ecirc;tres s'&eacute;taient toutes peu
+&agrave; peu ferm&eacute;es, avec de petits grincements de leurs
+ferrures. Gaud restait toujours l&agrave;, laissant la sienne
+ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le
+noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voil&agrave;
+une fille, qui, pour s&ucirc;r, r&ecirc;ve &agrave; son galant."
+Et c'&eacute;tait vrai, qu'elle y r&ecirc;vait, - avec une envie
+de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
+l&egrave;vres, d&eacute;faisaient constamment ce pli qui
+soulignait en bas le contour de sa bouche fra&icirc;che. Et ses
+yeux restaient fixes dans l'obscurit&eacute;, ne regardant rien
+des choses r&eacute;elles...</p>
+
+<p>... Mais, apr&egrave;s ce bal, pourquoi n'&eacute;tait-il pas
+revenu? Quel changement en lui? Rencontr&eacute; par hasard, il
+avait l'air de la fuir, en d&eacute;tournant ses yeux dont les
+mouvements &eacute;taient toujours si rapides.</p>
+
+<p>Souvent elle en avait caus&eacute; avec Sylvestre, qui ne
+comprenait pas non plus:</p>
+
+<p>--C'est pourtant bien avec celui-l&agrave; que tu devrais te
+marier, Gaud, disait-il, si ton p&egrave;re le permettait, car tu
+n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord
+je te dirai qu'il est tr&egrave;s sage, sans en avoir l'air;
+c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son
+t&ecirc;tu quelquefois, mais dans le fond il est tout &agrave;
+fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un
+marin! &agrave; chaque saison de p&ecirc;che les capitaines se
+disputent pour l'avoir...</p>
+
+<p>La permission de son p&egrave;re, elle &eacute;tait bien
+s&ucirc;re de l'obtenir, car jamais elle n'avait
+&eacute;t&eacute; contrari&eacute;e dans ses volont&eacute;s.
+Cela lui &eacute;tait donc bien &eacute;gal qu'il ne f&ucirc;t
+pas riche. D'abord, un marin comme &ccedil;a, il suffirait d'un
+peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de
+cabotage, et il deviendrait un capitaine &agrave; qui tous les
+armateurs voudraient confier des navires.</p>
+
+<p>Cela luit &eacute;tait &eacute;gal aussi qu'il f&ucirc;t un
+peu un g&eacute;ant; &ecirc;tre trop fort, &ccedil;a peut devenir
+un d&eacute;faut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit
+pas du tout &agrave; la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Par ailleurs elle s'&eacute;tait inform&eacute;e, sans en
+avoir l'air, aupr&egrave;s des filles du pays qui savaient toutes
+les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements;
+sans para&icirc;tre tenir &agrave; l'une plus qu'&agrave;
+l'autre, il allait de droite et de gauche, &agrave;
+L&eacute;zardrieux aussi bien qu'&agrave; Paimpol, aupr&egrave;s
+des belles qui avaient envie de lui.</p>
+
+<p>Un soir de dimanche, tr&egrave;s tard, elle l'avait vu passer
+sous ses fen&ecirc;tres, reconduisant et serrant de pr&egrave;s
+une certaine Jeannie Caroff, qui &eacute;tait jolie
+assur&eacute;ment, mais dont la r&eacute;putation &eacute;tait
+fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal
+cruel.</p>
+
+<p>On lui avait assur&eacute; aussi qu'il &eacute;tait
+tr&egrave;s emport&eacute;; qu'&eacute;tant gris, un soir, dans
+un certain caf&eacute; de Paimpol o&ugrave; les Islandais font
+leurs f&ecirc;tes, il avait lanc&eacute; une grosse table en
+marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui
+ouvrir...</p>
+
+<p>Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont
+les marins, quelquefois, quand &ccedil;a les prend... Mais, s'il
+avait le coeur bon, pourquoi &eacute;tait-il venu la chercher,
+elle qui ne songeait &agrave; rien, pour la quitter apr&egrave;s;
+quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce
+beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme &agrave; une
+fianc&eacute;e ? A pr&eacute;sent elle &eacute;tait incapable de
+s'attacher &agrave; un autre et de changer. Dans ce m&ecirc;me
+pays, autrefois, quand elle &eacute;tait tout &agrave; fait une
+enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle
+&eacute;tait une mauvaise petite, ent&ecirc;t&eacute;e dans ses
+id&eacute;es comme aucune autre; cela lui &eacute;tait
+rest&eacute;. Belle demoiselle &agrave; pr&eacute;sent, un peu
+s&eacute;rieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait
+fa&ccedil;onn&eacute;e, elle demeurait dans le fond toute
+pareille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce bal, l'hiver dernier s'&eacute;tait
+pass&eacute; dans cette attente de le revoir, et il
+n'&eacute;tait m&ecirc;me pas venu lui dire adieu avant le
+d&eacute;part d'Islande. Maintenant qu'il n'&eacute;tait plus
+l&agrave;, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait
+se tra&icirc;ner - jusqu'&agrave; ce retour d'automne pour lequel
+elle avait form&eacute; ses projets d'en avoir le coeur net et
+d'en finir...</p>
+
+<p>... Onze heures &agrave; l'horloge de la mairie, - avec cette
+sonorit&eacute; particuli&egrave;re que les cloches prennent
+pendant les nuits tranquilles des printemps.</p>
+
+<p>A Paimpol, onze heures, c'est tr&egrave;s tard; alors Gaud
+ferma sa fen&ecirc;tre et alluma sa lampe pour se coucher...</p>
+
+<p>Chez ce Yann, peut-&ecirc;tre bien &eacute;tait-ce seulement
+de la sauvagerie; ou, comme lui aussi &eacute;tait fier,
+&eacute;tait-ce la peur d'&ecirc;tre refus&eacute;, la croyant
+trop riche?... Elle avait d&eacute;j&agrave; voulu le lui
+demander elle-m&ecirc;me tout simplement; mais c'&eacute;tait
+Sylvestre qui avait trouv&eacute; que &ccedil;a ne pouvait pas se
+faire, que ce ne serait pas tr&egrave;s bien pour une jeune fille
+de para&icirc;tre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait
+d&eacute;j&agrave; son air et sa toilette...</p>
+
+<p>... Elle enlevait ses v&ecirc;tements avec la lenteur
+distraite d'une fille qui r&ecirc;ve: d'abord sa coiffe de
+mousseline, puis sa robe &eacute;l&eacute;gante, ajust&eacute;e
+&agrave; la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une
+chaise.</p>
+
+<p>Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les
+gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois
+libre, devint plus parfaite; n'&eacute;tant plus
+comprim&eacute;e, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses
+lignes naturelles, qui &eacute;taient pleines et douce comme
+celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les
+aspects, et chacune de ses poses &eacute;tait exquise &agrave;
+regarder.</p>
+
+<p>La petite lampe, qui br&ucirc;lait seule &agrave; cette heure
+avanc&eacute;e, &eacute;clairait avec un peu de myst&egrave;re
+ses &eacute;paules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun
+oeil n'avait jamais regard&eacute;e et qui allait sans doute
+&ecirc;tre perdue pour tous, se dess&eacute;cher sans &ecirc;tre
+jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...</p>
+
+<p>Elle se savait jolie de figure, mais elle &eacute;tait bien
+inconsciente de la beaut&eacute; de son corps. Du reste, dans
+cette r&eacute;gion de la Bretagne, chez les filles des
+p&ecirc;cheurs islandais, c'est presque de race, cette
+beaut&eacute;-l&agrave;; on ne la remarque plus gu&egrave;re, et
+m&ecirc;me les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire
+parade, auraient une pudeur &agrave; la laisser voir. Non, ce
+sont les raffin&eacute;s des villes qui attachent tant
+d'importance &agrave; ces choses pour les mouler ou les
+peindre...</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; d&eacute;faire les esp&egrave;ces de
+colima&ccedil;ons en cheveux qui &eacute;taient enroul&eacute;s
+au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomb&egrave;rent sur
+son dos comme deux serpents tr&egrave;s lourds. Elle les
+retroussa en couronne sur le haut de sa t&ecirc;te, - ce qui
+&eacute;tait commode pour dormir; - alors, avec son profil droit,
+elle ressemblait &agrave; une vierge romaine.</p>
+
+<p>Cependant ses bras restaient relev&eacute;s, et, en mordant
+toujours sa l&egrave;vre, elle continuait de remuer dans ses
+doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un
+jouet quelconque en pensant &agrave; autre chose; apr&egrave;s,
+les laissant encore retomber, elle se mit tr&egrave;s vite
+&agrave; les d&eacute;faire pour s'amuser, pour les
+&eacute;tendre; bient&ocirc;t elle en fut couverte jusqu'aux
+reins, ayant l'air de quelque druidesse de for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Et puis, le sommeil &eacute;tant venu tout de m&ecirc;me,
+malgr&eacute; l'amour et malgr&eacute; l'envie de pleurer, elle
+se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans
+cette masse soyeuse de ses cheveux, qui &eacute;tait
+d&eacute;ploy&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent comme un
+voile...</p>
+
+<p>Dans sa chaumi&egrave;re de Ploubazlanec, la grand'm&egrave;re
+Moan, qui &eacute;tait, elle, sur l'autre versant plus noir de la
+vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glac&eacute; des
+vieillards, en songeant &agrave; son petit-fils et &agrave; la
+mort. Et, &agrave; cette m&ecirc;me heure, &agrave; bord de la
+<i>Marie</i>, - sur la mer Bor&eacute;ale qui &eacute;tait ce
+soir-l&agrave; tr&egrave;s remuante - Yann et Sylvestre, les deux
+d&eacute;sir&eacute;s, se chantaient des chansons, tout en
+faisant ga&icirc;ment leur p&ecirc;che &agrave; la lumi&egrave;re
+sans fin du jour...<br>
+</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Environ un mois plus tard. - En juin.</p>
+
+<p>Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les
+matelots appellent le <i>calme blanc</i>; c'est-&agrave;-dire que
+rien ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises
+&eacute;taient &eacute;puis&eacute;es, finies.</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait couvert d'un grand voile
+blanch&acirc;tre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon,
+passait au gris plomb&eacute;s, aux nuances ternes de
+l'&eacute;tain. Et l&agrave;-dessous, les eaux inertes jetaient
+un &eacute;clat p&acirc;le, qui fatiguait les yeux et qui donnait
+froid.</p>
+
+<p>Cette fois-l&agrave;, c'&eacute;taient des moires, rien que
+des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes
+tr&egrave;s l&eacute;gers, comme on en ferait en soufflant contre
+un miroir. Toute l'&eacute;tendue luisante semblait couverte d'un
+r&eacute;seau de dessins vagues qui s'enla&ccedil;aient et se
+d&eacute;formaient, tr&egrave;s vite effac&eacute;s, tr&egrave;s
+fugitifs.</p>
+
+<p>&Eacute;ternel soir ou &eacute;ternel matin, il &eacute;tait
+impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure,
+restait l&agrave; toujours, pour pr&eacute;sider &agrave; ce<br>
+ resplendissement de choses mortes, il n'&eacute;tait
+lui-m&ecirc;me qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi
+jusqu'&agrave; l'immense par un halo trouble.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre, en p&ecirc;chant &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+l'un de l'autre, chantaient: <i>Jean-Fran&ccedil;ois de
+Nantes</i>, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa
+monotonie m&ecirc;me et se regardant du coin de l'oeil pour rire
+de l'esp&egrave;ce de dr&ocirc;lerie enfantine avec laquelle ils
+reprenaient perp&eacute;tuellement les couplets, en t&acirc;chant
+d'y mettre un entrain nouveau &agrave; chaque fois. Leurs joues
+&eacute;taient roses sous la grande fra&icirc;cheur sal&eacute;e;
+cet air qu'ils respiraient &eacute;tait vivifiant et vierge; ils
+en prenaient plein leur poitrine, &agrave; la source m&ecirc;me
+de toute vigueur et de toute existence.</p>
+
+<p>Et pourtant, autour d'eux, c'&eacute;taient des aspects de non
+vie, de monde fini ou pas encore cr&eacute;&eacute;; la
+lumi&egrave;re avait aucune chaleur; les choses se tenaient
+immobiles et comme refroidies &agrave; jamais, sous le regard de
+cette esp&egrave;ce de grand oeil spectral qui &eacute;tait le
+soleil.</p>
+
+<p>La <i>Marie</i> pojetait sur l'&eacute;tendue une ombre qui
+&eacute;tait tr&egrave;s longue comme le soir, et qui paraissait
+verte, au milieu de ces surfaces polies refl&eacute;tant les
+blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombr&eacute;e
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce
+qui de passait sous l'eau: des poissons innombrables, des
+myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la
+m&ecirc;me direction, comme ayant un but dans leur
+perp&eacute;tuel voyage. C'&eacute;taient des morues qui
+ex&eacute;cutaient leurs &eacute;volutions d'ensemble, toutes en
+long dans le m&ecirc;me sens, bien parall&egrave;les, faisant un
+effet de hachures grises, et sans cesse agit&eacute;es d'un
+tremblement rapide, qui donnait un air de fluidit&eacute;
+&agrave; cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup
+de queue brusque, toutes se retournaient en m&ecirc;me temps,
+montrant le brillant de leur ventre argent&eacute;; et puis le
+m&ecirc;me coup de queue, le m&ecirc;me retournement, se
+propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme
+si des milliers de lames de m&eacute;tal eussent jet&eacute;,
+entre deux eaux, chacune un petit &eacute;clair.</p>
+
+<p>Le soleil, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s bas, s'abaissait
+encore; donc s'&eacute;tait le soir d&eacute;cid&eacute;ment. A
+mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui
+avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se
+dessinait plus net, plus r&eacute;el. On pouvait le fixer avec
+les yeux, comme on fait pour la lune.</p>
+
+<p>Il &eacute;clairait pourtant; mais on e&ucirc;t dit qu'il
+n'&eacute;tait pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en
+allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on
+e&ucirc;t rencontr&eacute; l&agrave; ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessus des
+eaux.</p>
+
+<p>La p&ecirc;che allait assez vite; en regardant dans l'eau
+repos&eacute;e, on voyait tr&egrave;s bien la chose se faire: les
+morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer
+un peu, se sentant piqu&eacute;es, comme pour mieux se faire
+accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, &agrave; deux
+mains, les p&ecirc;cheurs rentraient leur ligne, - rejetant la
+b&ecirc;te &agrave; qui devait l'&eacute;venter et l'aplatir.</p>
+
+<p>La flottille des Paimpolais &eacute;tait &eacute;parse sur ce
+miroir tranquille, animant ce d&eacute;sert. &Ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, paraissaient les petites voiles lointaines,
+d&eacute;ploy&eacute;es pour la forme puisque rien ne soufflait,
+et tr&egrave;s blanches, se d&eacute;coupant en clair sur les
+grisailles des horizons.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, &ccedil;'avait l'air d'un m&eacute;tier si
+calme, si facile, celui de p&ecirc;cheur d'Islande; - un
+m&eacute;tier de demoiselle...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait
+bien peu d'&ecirc;tre si beau et d'avoir la mine si noble.
+D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne
+jouant jamais qu'avec celui-l&agrave;; renferm&eacute; au
+contraire avec les autres, et plut&ocirc;t fier et sombre; -
+tr&egrave;s doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours
+bon et serviable quand on ne l'irritait pas.</p>
+
+<p>Eux chantaient cette chanson-l&agrave;; les deux autres,
+&agrave; quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une
+autre m&eacute;lop&eacute;e faite aussi de somnolence, de
+sant&eacute; et de vague m&eacute;loncolie.</p>
+
+<p>On ne s'ennuyait pas et le temps passait.</p>
+
+<p>En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au
+fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'&eacute;coutille
+&eacute;tait maintenu ferm&eacute; pour procurer des illusions de
+nuit &agrave; ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait
+tr&egrave;s peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes,
+&eacute;lev&eacute;s dans les villes, en eussent
+d&eacute;sir&eacute; davantage. Mais, quand la poitrine profonde
+s'est gonfl&eacute;e tout le jour &agrave; m&ecirc;me
+l'atmosph&egrave;re infinie, elle s'endort elle aussi,
+apr&egrave;s, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir
+dans n'importe quel petit trou comme font les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>On se couchait apr&egrave;s le quart, par fantaisie, &agrave;
+des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette
+clart&eacute; continuelle. Et c'&eacute;taient toujours de bons
+sommes, sans agitations, sans r&ecirc;ves, qui reposaient de
+tout.</p>
+
+<p>Quand par hasard l'id&eacute;e &eacute;tait aux femmes, cela
+par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six
+semaines la p&ecirc;che allait finir, et qu'ils en
+poss&eacute;deraient bient&ocirc;t des nouvelles, ou des
+anciennes d&eacute;j&agrave; aim&eacute;es, ils rouvraient tout
+grands leurs yeux.</p>
+
+<p>Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait
+plut&ocirc;t &agrave; la mani&egrave;re honn&ecirc;te: on se
+rappelait les &eacute;pouses, les fianc&eacute;es, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des p&eacute;riodes bien longues...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>... Ils regardaient &agrave; pr&eacute;sent, au fond de leur
+horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite
+fum&eacute;e, montant des eaux comme une queue microscopique,
+d'un autre gris, un tout petit peu plus fonc&eacute; que celui du
+ciel. Avec leurs yeux exerc&eacute;s &agrave; sonder les
+profondeurs, ils l'avaient vite aper&ccedil;ue:</p>
+
+<p>--Un vapeur, l&agrave;-bas!</p>
+
+<p>--J'ai id&eacute;e, dit le capitaine en regardant bien, j'ai
+id&eacute;e que c'est un vapeur de l'&Eacute;tat, - le croiseur
+qui vient faire sa ronde...</p>
+
+<p>Cette vague fum&eacute;e apportait aux p&ecirc;cheurs des
+nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille
+grand'm&egrave;re, &eacute;crite par une main de belle jeune
+fille.</p>
+
+<p>Il se rapprocha lentement; bient&ocirc;t on vit sa coque
+noire, - c'&eacute;tait bien le croiseur, qui venait faire un
+tour dans ces fiords de l'ouest.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une l&eacute;g&egrave;re brise qui
+s'&eacute;tait lev&eacute;e, piquante &agrave; respirer,
+commen&ccedil;ait &agrave; marbrer par endroits la surface des
+eaux mortes; elle tra&ccedil;ait sur le luisant miroir des
+dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en
+tra&icirc;n&eacute;es, s'&eacute;tendaient comme des
+&eacute;ventails, ou se ramifiaient en forme de
+madr&eacute;pores; cela se faisait tr&egrave;s vite avec un
+bruissement, c'&eacute;tait comme un signe de r&eacute;veil
+pr&eacute;sageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel,
+d&eacute;barrass&eacute; de son voile, devenait clair; les
+vapeurs, retomb&eacute;es sur l'horizon, s'y tassaient en
+amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles
+molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre
+lesquelles les p&ecirc;cheurs &eacute;taient -celle d'en haut et
+celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si
+on e&ucirc;t essuy&eacute; les bu&eacute;es qui les avaient
+ternies. Le temps changeait, mais d'une fa&ccedil;on rapide qui
+n'&eacute;tait pas bonne.</p>
+
+<p>Et, de diff&eacute;rents points de la mer, de
+diff&eacute;rents c&ocirc;t&eacute;s de l'&eacute;tendue,
+arrivaient des navires p&ecirc;cheurs: tous ceux de France qui
+r&ocirc;daient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des
+Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient
+&agrave; un rappel, ils se rassemblaient &agrave; la suite de se
+croiseur; il en sortait m&ecirc;me des coins vides de l'horizon,
+et leurs petites ailes gris&acirc;tres apparaissaient partout.
+Ils peuplaient tout &agrave; fait le p&acirc;le
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Plus de lente d&eacute;rive, ils avaient endu leurs voiles
+&agrave; la fra&icirc;che brise nouvelle et se donnaient de la
+vitesse pour s'approcher.</p>
+
+<p>L'Islande, assez lointaine, &eacute;tait apparue aussi, avec
+un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en
+plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont
+jamais &eacute;t&eacute; &eacute;clair&eacute;e que par
+c&ocirc;t&eacute;, par en dessous et comme &agrave; regret. Elle
+se continuait m&ecirc;me par une autre Islande de couleur
+semblable qui s'accentuait peu &agrave; peu; - mais qui
+&eacute;tait chim&eacute;rique, celle-ci, et dont les montagnes
+plus gigantesques n'&eacute;taient qu'une condensation de
+vapeurs. Et le soleil, toujours bas et tra&icirc;nant, incapable
+de monter aud-dessus des choses, se voyait &agrave; travers cette
+illusion d'&icirc;le, tellement, qu'il paraissait pos&eacute;
+devant et que c'&eacute;tait pour les yeux un aspect
+incompr&eacute;hensible. Il n'avait plus de halo, et son disque
+rond ayant repris des contours tr&egrave;s accus&eacute;s, il
+semblait plut&ocirc;t quelque pauvre plan&egrave;te jaune,
+mourante, qui se serait arr&ecirc;t&eacute;e l&agrave;,
+ind&eacute;cise, au milieu d'un chaos...</p>
+
+<p>Le croiseur, qui avait stopp&eacute;, &eacute;tait
+entour&eacute; maintenant de la pl&eacute;iade des Islandais. De
+tous ces navires se d&eacute;tachaient des barques, en coquille
+de noix, lui amenant &agrave; bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.</p>
+
+<p>Ils avaient tous quelque chose &agrave; demander, un peu comme
+les enfants, des rem&egrave;des pour des petites blessures, des
+r&eacute;parations, des vivres, des lettres.</p>
+
+<p>D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire
+mettre aux fers, pour quelque mutinerie &agrave; expier; ayant
+tous &eacute;t&eacute; au service de l'&Eacute;tat, ils
+trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+&eacute;troit du croiseur fut encombr&eacute; par quatre ou cinq
+de ces grands gar&ccedil;ons &eacute;tendus la boucle au pied, le
+vieux ma&icirc;tre qui les avait cadenass&eacute;s leur dit:
+"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce
+qu'ils firent docilement, avec un sourire.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais.
+Entre autres, deux pour la <i>Marie, capitaine Guermeur</i>,
+l'une &agrave; <i>monsieur Gaos, Yann</i>, la seconde &agrave;
+<i>monsieur Moan, Sylvestre</i> (celle-ci arriv&eacute;e par le
+Danemark &agrave; Reickavick, o&ugrave; le croiseur l'a'ait
+prise).</p>
+
+<p>Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile &agrave; voile,
+leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent
+&agrave; lire les adresses qui n'&eacute;taient pas toutes mises
+par de mains tr&egrave;s habiles.</p>
+
+<p>Et le commandant disait:</p>
+
+<p>--D&eacute;p&ecirc;chez-vous, d&eacute;p&ecirc;chez-vous, le
+barom&egrave;tre baisse.</p>
+
+<p>Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de
+noix amen&eacute;es &agrave; la mer, et tant de p&ecirc;cheurs
+assembl&eacute;s dans cette r&eacute;gion peu s&ucirc;re.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres
+ensemble.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les
+&eacute;clairait du haut de l'horizon toujours avec son
+m&ecirc;me aspect d'astre mort.</p>
+
+<p>Assis tous deux &agrave; l'&eacute;cart, dans un coin du pont,
+les bras enlac&eacute;s et se tenant par les &eacute;paules, ils
+lisaient tr&egrave;s lentement, comme pour se mieux
+p&eacute;n&eacute;trer des choses du pays qui leur &eacute;taient
+dites.</p>
+
+<p>Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie
+Gaos, sa petite fianc&eacute;e; dans celle de Sylvestre, Yann lut
+les histoires dr&ocirc;les de la vieille grand'm&egrave;re
+Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et
+puis le dernier alin&eacute;a qui le concernait: "Le bonjour de
+ma part au fils Gaos".</p>
+
+<p>Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait
+la sienne &agrave; son grand ami, pour essayer de lui faire
+appr&eacute;cier la main qui l'avait trac&eacute;e:</p>
+
+<p>--Regarde, c'est une tr&egrave;s belle &eacute;criture,
+n'est-ce pas, Yann?</p>
+
+<p>Mais Yann qui savait tr&egrave;s bien quelle &eacute;tait
+cette main de jeune fille, d&eacute;tourna la t&ecirc;te en
+secouant ses &eacute;paules, comme pour dire qu'on l'ennuyait
+&agrave; la fin avec cette Gaud.</p>
+
+<p>Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier
+d&eacute;daign&eacute;, le remit dans son enveloppe et le serra
+dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:</p>
+
+<p>--Bien s&ucirc;r, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce
+qu'il peut avoir comme &ccedil;a contre elle?...</p>
+
+<p>... Minuit sonne &agrave; la cloche du croiseur. Et ils
+restaient toujours l&agrave;, assis, songeant au pays, aux
+absents, &agrave; mille choses, dans un r&ecirc;ve...</p>
+
+<p>A ce moment, l'&eacute;ternel soleil, qui avait un peu
+tremp&eacute; son bord dans les eaux, recommen&ccedil;a &agrave;
+monter lentement.</p>
+
+<p>Et ce fut le matin...<br>
+</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Deuxi&egrave;me Partie</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p><br>
+ ... Il avait aussi chang&eacute; d'aspect et de couleur, le
+soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journ&eacute;e par
+un matin sinistre. Tout &agrave; fait<br>
+ d&eacute;gag&eacute; de son voile, il avait pris de grands
+rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annon&ccedil;ant
+le mauvais temps prochain.</p>
+
+<p>Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir.
+La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme
+&eacute;prouvant le besoin de l'&eacute;parpiller, d'en
+d&eacute;barrasser la mer; et ils commen&ccedil;aient &agrave; se
+disperser, &agrave; fuir comme une arm&eacute;e en
+d&eacute;route, - rien que devant cette menace &eacute;crite en
+l'air, &agrave; laquelle on ne pouvait plus se tromper.</p>
+
+<p>Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les
+hommes et les navires.</p>
+
+<p>Les lames, encore petites, se mettaient &agrave; courir les
+unes apr&egrave;s les autres, &agrave; se grouper; elles
+s'&eacute;taient marbr&eacute;es d'abord d'une &eacute;cume
+blanche qui s'&eacute;talait dessus en bavures; ensuite, avec un
+gr&eacute;sillement, il en sortait des fum&eacute;es; on
+e&ucirc;t dit que &ccedil;a cuisait, que &ccedil;a br&ucirc;lait;
+- et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en
+minute.</p>
+
+<p>On ne pensait plus &agrave; la p&ecirc;che, mais &agrave; la
+manoeuvre seulement. Les lignes &eacute;taient depuis longtemps
+rentr&eacute;es. Ils se h&acirc;taient tous de s'en aller, - les
+uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver
+&agrave; temps; d'autres, pr&eacute;f&eacute;rant d&eacute;passer
+la pointe sud d'Islande, trouvant plus s&ucirc;r de prendre le
+large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent
+arri&egrave;re. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres;
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;, dans les creux de lames, des
+voiles surgissaient, pauvres petites choses mouill&eacute;es,
+fatigu&eacute;es, fuyantes, - mais tenant debout tout de
+m&ecirc;me, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que
+l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
+redressent.</p>
+
+<p>La grande panne des nuages, qui s'&eacute;tait
+condens&eacute;e &agrave; l'horizon de l'ouest avec un aspect
+d'&icirc;le, se d&eacute;faisait maintenant par le haut, et les
+lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait
+in&eacute;puisable, cette panne: le vent l'&eacute;tendait,
+l'allongeait, l'&eacute;tirait, en faisait sortir
+ind&eacute;finiment des rideaux obscurs, qu'il d&eacute;ployait
+dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividit&eacute; froide et
+profonde.</p>
+
+<p>Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute
+chose.</p>
+
+<p>Le croiseur &eacute;tait parti vers les abris d'Islande; les
+p&ecirc;cheurs restaient seuls sur cette mer remu&eacute;e qui
+prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient,
+pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances
+augmentaient; ils allaient se perdre de vue.</p>
+
+<p>Les lames, fris&eacute;es en volutes, continuaient de se
+courir apr&egrave;s, de se r&eacute;unir, de s'agripper les unes
+les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles,
+les vides se creusaient.</p>
+
+<p>En quelques heures, tout &eacute;tait labour&eacute;,
+boulevers&eacute; dans cette r&eacute;gion la veille si calme,
+et, au lieu du silence d'avant on &eacute;tait assourdi de bruit.
+Changement &agrave; vue que toute cette agitation d'&agrave;
+pr&eacute;sent, inconsciente, inutile, qui s'&eacute;tait faite
+si vite. Dans quel but tout cela?... Quel myst&egrave;re de
+destruction aveugle!...</p>
+
+<p>Les nuages achevaient de se d&eacute;plier en l'air, venant
+toujours de l'ouest, se superposant, empress&eacute;s, rapides,
+obscurcissant tout. Quelques d&eacute;chirures jaunes restaient
+seules, par lesquels le soleit envoyait d'en bas ses derniers
+rayons en gerbes. Et l'eau, verd&acirc;tre maintenant,
+&eacute;tait de plus en plus z&eacute;br&eacute;e de baves
+blanches.</p>
+
+<p>A midi, la <i>Marie</i> avait tout &agrave; fait pris son
+allure de mauvais temps; ses &eacute;coutilles ferm&eacute;es et
+ses voiles r&eacute;duites, elle bondissait souple et
+l&eacute;g&egrave;re; - au milieu du d&eacute;sarroi qui
+commen&ccedil;ait, elle avait un air de jouer comme font les gros
+marsouins que les temp&ecirc;tes amusent. N'ayant plus que<br>
+ la misaine elle <i>fuyait devant le temps,</i> suivant
+l'expression de marine qui d&eacute;signe cette
+allure-l&agrave;.</p>
+
+<p>En haut, c'&eacute;tait devenu enti&egrave;rement sombre, une
+vo&ucirc;te ferm&eacute;e, &eacute;crasante, - avec quelques
+charbonnages plus noirs &eacute;tendus dessus en taches informes,
+cela semblait presque un d&ocirc;me immobile, et il fallait
+regarder bien pour comprendre que c'&eacute;tait au contraire en
+plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se
+d&eacute;p&ecirc;chant de passer, et sans cesse remplac&eacute;es
+par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de
+t&eacute;n&egrave;bres, se d&eacute;vidant comme d'un rouleau
+sans fin...</p>
+
+<p>Elle fuyait devant le temps, la <i>Marie</i>, fuyait, toujours
+plus vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de
+myst&eacute;rieux et de terrible. La brise, la mer, la
+<i>Marie</i>, les nuages, tout &eacute;tait pris d'un m&ecirc;me
+affolement de fuite et de vitesse dans le m&ecirc;me sens. Ce qui
+d&eacute;talait le plus vite, c'&eacute;tait le vent; puis les
+grosses l&eacute;v&eacute;es de houle, plus lourdes, plus lentes,
+courant apr&egrave;s lui; puis la <i>Marie</i>
+entra&icirc;n&eacute;e dans ce mouvement de tout. Les lames la
+poursuivaient, avec leurs cr&ecirc;tes bl&ecirc;mes qui se
+roulaient dans une perp&eacute;tuelle chute, et elle, - toujours
+rattrap&eacute;e, toujours d&eacute;pass&eacute;e, - leur
+&eacute;chappait tout de m&ecirc;me, au moyen d'un sillage habile
+qu'elle se faisait derri&egrave;re, d'un remous o&ugrave; leur
+fureur se brisait.</p>
+
+<p>Et dans cette allure de <i>fuite</i>, ce qu'on
+&eacute;prouvait surtout, c'&eacute;tait une illusion de
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;; sans aucune peine ni effort, on se
+sentait bondir. Quand la <i>Marie</i> montait sur ces lames,
+c'&eacute;tait sans secousse comme si le vent l'e&ucirc;t
+enlev&eacute;e; et sa redescente apr&egrave;s &eacute;tait comme
+une glissade, faisant &eacute;prouver ce tressaillement du ventre
+qu'on a dans les chutes simul&eacute;es des "chars russes" ou
+dans celles imaginaires des r&ecirc;ves. Elle glissait comme
+&agrave; reculons, la montagne fuyante se d&eacute;robant sous
+elle pour continuer de courir, et alors elle &eacute;tait
+replong&eacute;e dans un de ces grands creux qui couraient aussi;
+sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un
+&eacute;claboussement d'eau qui ne la mouillait m&ecirc;me pas,
+mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
+s'&eacute;vanouissait en avant comme de la fum&eacute;e, comme
+rien...</p>
+
+<p>Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apr&egrave;s
+chaque lame pass&eacute;e, on regardait derri&egrave;re soi
+arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait
+toute verte par transparence; qui se d&eacute;p&ecirc;chait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes
+pr&ecirc;tes &agrave; se refermer, un air de dire: "Attends que
+je t'attrape, et je t'engouffre..."</p>
+
+<p>... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un
+haussement d'&eacute;paule on enl&egrave;verait une plume; et,
+presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son
+&eacute;cume bruissante, son fracas de cascade.</p>
+
+<p>Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait
+toujours. Ces lames se succ&eacute;daient, plus &eacute;normes,
+en longues cha&icirc;nes de montagnes dont les vall&eacute;es
+commen&ccedil;aient &agrave; faire peur. Et toute cette folie de
+mouvement s'acc&eacute;l&eacute;rait, sous en ciel de plus en
+plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien du tr&egrave;s gros temps, et il fallait
+veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de
+l'espace pour courir! Et puis, justement la <i>Marie</i>, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, avait pass&eacute; sa saison dans la
+partie la plus occidentale des p&ecirc;cheries d'Islande; alors
+toute cette fuite dans l'Est &eacute;tait autant de bonne route
+faite pour le retour.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre &eacute;taient &agrave; la barre,
+attach&eacute;s par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson
+de <i>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes</i>; gris&eacute;s de
+mouvement et de vitesse ils chantaient &agrave; pleine voix,
+riant de ne plus s'entendre au milieu de tout ce
+d&eacute;cha&icirc;nement de bruits, s'amusant &agrave; tourner
+la t&ecirc;te pour chanter contre le vent et perdre haleine.</p>
+
+<p>--Eh ben! Les enfants, &ccedil;a sent-il le renferm&eacute;,
+l&agrave;-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue
+par l'&eacute;coutille entre-b&acirc;ill&eacute;e, comme un
+diable pr&ecirc;t &agrave; sortir de sa bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Oh! non, &ccedil;a ne sentait pas le renferm&eacute;, pour
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est
+<i>maniable</i>, ayant confiance dans la solidit&eacute; de leur
+bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection
+de cette Vierge de fa&iuml;ence qui, depuis quarante
+ann&eacute;es de voyages en Islande, avait dans&eacute; tant de
+fois cette mauvaise danse-l&agrave; toujours souriante entre ses
+bouquets de fausses fleurs...</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, on ne voyait pas loin autour de soi;
+&agrave; quelques centaines de m&egrave;tres, tout paraissait
+finir en esp&egrave;ces d'&eacute;pouvantes vagues, en
+cr&ecirc;tes bl&ecirc;mes qui se h&eacute;rissaient, fermant la
+vue. On se croyait toujours au milieu d'une sc&egrave;ne
+restreinte, bien que perp&eacute;tuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses &eacute;taient noy&eacute;es dans cette
+sorte de fum&eacute;e d'eau, qui fuyait en nuage, avec une
+extr&ecirc;me vitesse, sur toute la surface de la mer.</p>
+
+<p>Mais, de temps &agrave; autre, une &eacute;claircie se faisait
+vers le nord-ouest d'o&ugrave; une <i>saute de vent</i> pouvait
+venir: alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet
+tra&icirc;nant, faisant para&icirc;tre plus sombre le d&ocirc;me
+de ce ciel, se r&eacute;pandait sur les cr&ecirc;tes blanches
+agit&eacute;es. Et cette &eacute;claircie &eacute;tait triste
+&agrave; regarder; ces lointians entrevus, ces
+&eacute;chapp&eacute;es serraient le coeur davantage en donnant
+trop bien &agrave; comprendre que c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+chaos partout, la m&ecirc;me fureur - jusque derri&egrave;re ces
+grands horizons vides et infiniment au del&agrave;:
+l'&eacute;pouvante n'avait pas de limites, et on &eacute;tait
+seul au milieu!</p>
+
+<p>Une clameur g&eacute;ante sortait des choses comme un
+pr&eacute;lude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et
+on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de
+sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines
+&agrave; force d'&ecirc;tre immenses: cel c'&eacute;tait le vent,
+la grande &acirc;me de ce d&eacute;sordre, la puissance invisible
+menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits,
+plus rapproch&eacute;s, plus mat&eacute;riels, plus
+mena&ccedil;ants de d&eacute;truire, que rendait l'eau
+tourment&eacute;e, gr&eacute;sillant comme sur des braises...</p>
+
+<p>Toujours cela grossissait.</p>
+
+<p>Et, malgr&eacute; leur allure de fuite, la mer
+commen&ccedil;ait &agrave; les couvrir, &agrave; les
+<i>manger</i> comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant
+de l'arri&egrave;re, puis de l'eau &agrave; paquets,
+lanc&eacute;e avec une force &agrave; tout briser. Les lames se
+faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et
+pourtant elles &eacute;taient d&eacute;chiquet&eacute;es &agrave;
+mesure, on en voyait de grands lambeaux verd&acirc;tres, qui
+&eacute;taient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il
+en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit clasuant,
+et alors la <i>Marie</i> vibrait tout enti&egrave;re comme de
+douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, &agrave; cause
+de toute cette bave blanche, &eacute;parpill&eacute;e; quand les
+rafales g&eacute;missaient plus fort, on la voyait courir en
+tourbillons plus &eacute;pais - comme, en &eacute;te, la
+poussi&egrave;re des routes. Une grosse pluie, qui &eacute;tait
+venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses
+ensemble siffllaient, cinglaient, blessaient comme des
+lani&egrave;res.</p>
+
+<p>Ils restaient tous les deux &agrave; la barre, attach&eacute;s
+et se tenant ferme, v&ecirc;tus de leurs <i>cirages</i>, qui
+&eacute;taient durs et luisants comme des peaux de requins; ils
+les avaient bien serr&eacute;s au cou, par des ficelles
+goudronn&eacute;es, bien serr&eacute;s aux poignets et aux
+chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,<br>
+ et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela
+tombait plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas &ecirc;tre
+renvers&eacute;s. La peau des joues leur cuisait et ils avaient
+le respiration &agrave; toute minute coup&eacute;e. Apr&egrave;s
+chaque grande masse d'eau tomb&eacute;e, ils se regardaient - en
+souriant, &agrave; cause de tout ce sel amass&eacute; dans leur
+barbe.</p>
+
+<p>A la longue, pourtant, cela devenait une extr&ecirc;me
+fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait
+toujours &agrave; son m&ecirc;me paroxysme
+exasp&eacute;r&eacute;. Les rages des hommes, celles des
+b&ecirc;tes s'&eacute;puisent et tombent vite; - il faut subir
+longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
+cause et sans but, myst&eacute;rieuses comme la vie et comme la
+mort.</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p><br>
+ A travers leurs l&egrave;vres devenues blanches, le refrain de
+la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone,
+reprise de temps &agrave; autre inconsciemment. L'exc&egrave;s de
+mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau
+&ecirc;tre jeunes, leurs sourires grima&ccedil;aient sur leurs
+dents entre-choqu&eacute;es par un tremblement de froid; leurs
+yeux, &agrave; demi ferm&eacute;s sous les paupi&egrave;res
+br&ucirc;l&eacute;es qui battaient, restaient fixes dans une
+atonie farouche. Riv&eacute;s &agrave; leur barre comme deux
+arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains
+crisp&eacute;es et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque
+sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux
+ruisselants, la bouche contract&eacute;e, ils &eacute;taient
+devenus &eacute;tranges, et en eux repassait tout un fond de
+sauvagerie primitive.</p>
+
+<p>Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement
+d'&ecirc;tre encore l&agrave;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de
+l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se
+dressait, derri&egrave;re, la montagne d'eau nouvelle,
+surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un
+grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de
+croix involontaire. Ils ne songeaient plus &agrave; rien, ni
+&agrave; Gaud, ni &agrave; aucune femme, ni &agrave; aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pens&eacute;es; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid,
+obscurcissait tout dans leur t&ecirc;te. Ils n'&eacute;taient
+plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette
+barre; que deux b&ecirc;tes vigoureuses cromponn&eacute;es
+l&agrave; par instinct pour ne pas mourir.</p>
+
+<h4>II<br>
+</h4>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>...C'&eacute;tait en Bretagne, apr&egrave;s la mi-septembre,
+par une journ&eacute;e d&eacute;j&agrave; fra&icirc;che. Gaud
+cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la
+direction de Pors-Even.</p>
+
+<p>Depuis pr&egrave;s d'un mois, les navires islandais
+&eacute;taient rentr&eacute;s, - moins deux qui avaient disparu
+dans ce coup de vent de juin. Mais la <i>Marie</i> ayant tenu
+bon, Yanne et tous ceux qu bord &eacute;taient au pays
+tranquillement.</p>
+
+<p>Gaud se sentait tr&egrave;s troubl&eacute;es, &agrave;
+l'id&eacute;e qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois
+elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'&eacute;tait quand
+on &eacute;tait all&eacute;, tous ensemble, conduire le pauvre
+petit Sylvestre, &agrave; son d&eacute;part pour le service. (On
+l'avait accompagn&eacute; jusqu'&agrave; la dilligence, lui,<br>
+ pleurant un peu, sa vieille grand'm&egrave;re pleurant beaucoup,
+et il &eacute;tait parti pour rejoindre le quartier de Brest.)
+Yann, qui &eacute;tait venu aussi pour embrasser son petit ami,
+avait fait mine de d&eacute;tourner les yeux quand elle l'avait
+regard&eacute;, et comme il avait beaucoup de monde autour de
+cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
+assembl&eacute;s pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen
+de se parler.</p>
+
+<p>Alors elle avait pris &agrave; la fin une grande
+r&eacute;solution, et, un peu craintive, s'en allait chez les
+Gaos.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re avait eu jadis des int&eacute;r&ecirc;ts
+communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliqu&eacute;es
+qui, entre p&ecirc;cheurs comme entre paysans, n'en finissent
+plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une
+barque qui venait de se faire <i>&agrave; la part</i>.</p>
+
+<p>--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet
+argent, mon p&egrave;re; d'abord je serais contente de voir Marie
+Gaos; puis je ne suis jamais all&eacute;e si loin en
+Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande
+course.</p>
+
+<p>Au fond elle avait une curiosit&eacute; anxieuse de cette
+famille d'Yann, o&ugrave; elle entrerait peutt-&ecirc;tre un
+jour, de cette maison, de ce village.</p>
+
+<p>Dans une derni&egrave;re causerie, Sylvestre, avant de partir,
+luit avait expliqu&eacute; &agrave; sa mani&egrave;re la
+sauvagerie de son ami:</p>
+
+<p>--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut
+se marier avec personne, par id&eacute;e &agrave; lui; il n'aime
+bien que la mer, et m&ecirc;me un jour, par plaisanterie, il nous
+a dit lui avoir promis le mariage.</p>
+
+<p>Elle lui pardonnerait donc ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre,
+et, retrouvant toujours dans sa m&eacute;moire son beau sourire
+franc de la nuit du bal, elle se reprenait &agrave;
+esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Si elle le rencontrait l&agrave;, au logis, elle ne lui dirait
+rien, bien s&ucirc;r; son intention n'&eacute;tait point de se
+montrer si os&eacute;e. Mais lui, la revoyant de pr&egrave;s,
+parlerait peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<h4>III<br>
+</h4>
+
+<p>Elle marchait depuis une heure, alerte, agit&eacute;e,
+respirant la brise saine du large.</p>
+
+<p>Il y avait de grands calvaires plant&eacute;s aux carrefours
+des chemins.</p>
+
+<p>De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de
+marins qui sont toute l'ann&eacute;e battus par le vent, et dont
+la couleur est celle des rochers. Dans l'un, o&ugrave; le sentier
+se r&eacute;tr&eacute;cissait tout &agrave; coup entre des murs
+sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
+chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose,
+avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de
+quelque ancien matelot revenu de l&agrave;-bas... En passant,
+elle regardait tout; les gens qui sont tr&egrave;s
+pr&eacute;occup&eacute;s par le but de leur voyage s'amusent
+toujours plus que les autres aux mille d&eacute;tails de la
+route.</p>
+
+<p>Le petit village &eacute;tait loin derri&egrave;re elle
+maintenant, et, &agrave; mesure qu'elle s'avan&ccedil;ait sur ce
+dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient
+plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.</p>
+
+<p>Le terrain &eacute;tait ondul&eacute;, rocheux, et, de toutes
+les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout
+&agrave; pr&eacute;sent; rien que la lande rase, aux ajoncs
+verts, et, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, les divins
+crucifi&eacute;s d&eacute;coupant sur le siel leurs grands bras
+en croix, donnant &agrave; tout ce pays l'air d'un immense lieu
+de justice.</p>
+
+<p>A un carrefour, gard&eacute; par un de ces christs
+&eacute;normes, elle h&eacute;sita entre deux chemins qui
+fuyaient entres des talus d'&eacute;pines.</p>
+
+<p>Une petite fille qui arrivait se trouva &agrave; point pour la
+tirer d'embarras:</p>
+
+<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann.
+Apr&egrave;s l'avoir embrass&eacute;e, elle lui demanda si ses
+parents &eacute;taient &agrave; la maison.</p>
+
+<p>--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon fr&egrave;re Yann, dit
+la petite sans aucune malice, qui est all&eacute; &agrave;
+Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas l&agrave;, lui! Encore se mauvais sort
+qui l'&eacute;loignait d'elle partout et toujours. Remettre sa
+visitie &agrave; une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette
+petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que
+penserait-on de cela &agrave; Pors-Even? Alors elle d&eacute;cida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le
+temps de rentrer.</p>
+
+<p>A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette
+pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus
+d&eacute;sol&eacute;es. Ce grand air de mer qui faisait les
+hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses,
+courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y
+avait des go&eacute;mons qui tra&icirc;naient par terre,
+feuillages <i>d'ailleurs</i>, indiquant qu'un autre monde
+&eacute;tait voisin. Ils se r&eacute;pandaient dans l'air leur
+odeur saline.</p>
+
+<p>Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on
+voyait &agrave; longue distance dans ce pays nu, se dessinant,
+comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes
+ou p&ecirc;cheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin,
+de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient
+bonjour. Des figures brunies, tr&egrave;s m&acirc;les et
+d&eacute;cid&eacute;es, sous un bonnet de marin.</p>
+
+<p>L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire
+pour allonger sa route; ces gens s'&eacute;tonnaient de la voir
+marcher si lentement.</p>
+
+<p>Ce Yann, que faisait-il &agrave; Loguivy? Il courtisait les
+filles peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles.
+De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il
+n'avait en g&eacute;n&eacute;ral qu'&agrave; se pr&eacute;senter.
+Les <i>fillettes</i> <i>de Paimpol</i>, comme dit la vieille
+chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
+r&eacute;sisten gu&egrave;re &agrave; un gar&ccedil;on aussi
+beau. Non, tout simplement, il &eacute;tait all&eacute; faire une
+commande &agrave; certain vannier de ce village, qui avait seul
+dans le pays la bonne mani&egrave;re pour tresser les
+<i>casiers</i> &agrave; prendre les homards. Sa t&ecirc;te
+&eacute;tait tr&egrave;s libre d'amour en ce moment.</p>
+
+<p>Elle arriva &agrave; une chapelle, qu'on apercevait de loin
+sur une hauteur. C'&eacute;tait une chapelle toute grise,
+tr&egrave;s petite et tr&egrave;s vieille; au milieu de
+l'aridit&eacute; d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et
+d&eacute;j&agrave; sans feuilles, lui faisait des cheveux, des
+cheveaux jet&eacute;s tous du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;, comme
+par une main qu'on y aurait pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Et cette main &eacute;tait celle aussi qui fait sombrer les
+barques des p&ecirc;cheurs, main &eacute;ternelle des vents
+d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de<br>
+ la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient
+pouss&eacute; de travers et &eacute;chevel&eacute;s, les vieux
+arbres, courbant le dos sous l'effort s&eacute;culaire de cette
+main-l&agrave;.</p>
+
+<p>Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque
+c'&eacute;tait la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y
+arr&ecirc;ta, pour gagner encore du temps.</p>
+
+<p>Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des
+croix. Et tout &eacute;tait de la m&ecirc;me couleur, la
+chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait
+uniform&eacute;ment h&acirc;l&eacute;, rong&eacute; par le vent
+de la mer; un m&ecirc;me lichen gris&acirc;tre, avec ses taches
+d'un jaune p&acirc;le de soufre, couvrait les pierres, les
+branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans
+les niches du mur.</p>
+
+<p>Sur une de ces croix de bois, un nom &eacute;tait &eacute;cris
+en grosses lettres: <i>Gaos. - Gaos, Jo&euml;l, quatre-vingts
+ans</i>.</p>
+
+<p>Ah! Oui, le grand-p&egrave;re; elle savait cela.</p>
+
+<p>La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste,
+plusieurs des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos,
+c'&eacute;tait naturel, et elle aurait d&ucirc; s'y attendre;
+pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression
+p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une
+pri&egrave;re sous ce porche antique, tout petit, us&eacute;,
+badigeonn&eacute; de chaux blanche. Mais l&agrave; elle
+s'arr&ecirc;ta, avec un plus fort serrement de coeur.
+<i>Gaos</i>! encore ce nom, grav&eacute; sur une des plaques
+fun&eacute;raires comme on en met pour garder le souvenir de ceux
+qui meurent au large.</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; lire cette inscription:</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Jean-Louis<br>
+ &acirc;g&eacute; de 24 ans, matelot &agrave; bord de la
+<i>Marguerite</i>,<br>
+ disparu en Islande, le 3 ao&ucirc;t 1877.<br>
+ Qu'il repose en paix!</p>
+
+<p>L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, &agrave; cette
+entr&eacute;e de chapelle, &eacute;taient clou&eacute;es d'autre
+plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'&eacute;tait le
+coin des naufrag&eacute;s de Pors-Even, et elle regretta d'y
+&ecirc;tre venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans
+l'&eacute;glise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais
+ici, dans ce village, il &eacute;tait plus petit, plus fruste,
+plus sauvage, le tombeau vide des p&ecirc;cheurs islandais. Il y
+avait de chaque c&ocirc;t&eacute; un banc de granit, pour les
+veuves, pour les m&egrave;res: et ce lieu bas, irr&eacute;gulier
+comme une grotte, &eacute;tait gard&eacute; par une bonne vierge
+tr&egrave;s ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux
+m&eacute;chants, qui ressemblait &agrave; Cyb&egrave;le,
+d&eacute;esse primitive de la terre.</p>
+
+<p>Gaos! Encore!</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Fran&ccedil;ois<br>
+ &eacute;poux de Anne-Marie LE GOASTER,<br>
+ capitaine &agrave; bord du <i>Paimpolais</i>,<br>
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br>
+ avec vingt-trois hommes composant son &eacute;quipage.<br>
+ Qu'ils reposent en paix!</p>
+
+<p>Et, en bas, deux os de mort en croix sous un cr&acirc;ne noir
+avec des yeux verts, peinture na&iuml;ve et macabre, sentant
+encore la barbarie d'un autre &acirc;ge.</p>
+
+<p>Gaos! partout ce nom!</p>
+
+<p>Un autre Gaos s'appelait Yves, <i>enlev&eacute; du bord de son
+navire et disparu aux environs de Norden-Fiord, en Islande,
+&agrave; l'&acirc;ge de vingt-deux ans</i>. La plaque semblait
+&ecirc;tre l&agrave; depuis de longues ann&eacute;es; il devait
+&ecirc;tre bien oubli&eacute;, celui-l&agrave;...</p>
+
+<p>En lisant, il lui venait pour ce Yann des &eacute;lans de
+tendresse douce, et un peu d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e aussi.
+Jamais, non, jamais il ne serait &agrave; elle! Comment le
+disputer &agrave; la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
+sombr&eacute;, des anc&ecirc;tres, des fr&egrave;res, qui
+devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.</p>
+
+<p>Elle entra dans la chapelle, d&eacute;j&agrave; obscure,
+&agrave; peine &eacute;clair&eacute;e par ses fen&ecirc;tres
+basses aux parois &eacute;paisses. Et l&agrave;, le coeur plein
+de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier
+devant des saints et des saintes &eacute;normes, entour&eacute;s
+de fleurs grossi&egrave;res, et qui touchaient la vo&ucirc;te
+avec leur t&ecirc;te. Dehors, le vent qui se levait
+commen&ccedil;ait &agrave; g&eacute;mir, comme rapportant au pays
+breton la plainte des jeunes hommes morts.</p>
+
+<p>Le soir approchait; il fallait pourtant bien se d&eacute;cider
+&agrave; faire sa visite et s'acquitter de sa commission.</p>
+
+<p>Elle reprit sa route et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+inform&eacute;e dans le village, elle trouva la maison des Gaos,
+qui &eacute;tait adoss&eacute;e &agrave; une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu
+&agrave; l'id&eacute;e que Yann pouvait &ecirc;tre revenu, elle
+traversa le jardinet o&ugrave; poussaient des
+chrysanth&egrave;mes et des v&eacute;roniques.</p>
+
+<p>En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette
+barque vendue, et on la fit asseoir tr&egrave;s poliment pour
+attendre le retour du p&egrave;re, qui lui signerait son
+re&ccedil;u. Parmi tout ce monde qui &eacute;tait l&agrave;, ses
+yeux cherch&egrave;rent Yann, mais elle ne le vit point.</p>
+
+<p>On &eacute;tait fort occup&eacute; dans la maison. Sur une
+grande table bien blanche, on taillait d&eacute;j&agrave;
+&agrave; la pi&egrave;ce, dans du coton neuf, des costumes
+appel&eacute;s <i>cirages</i>, pour la prochaine saison
+d'Islande.</p>
+
+<p>--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut
+&agrave; chacun deux rechanges complets pour l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>On lui expliqua comment on s'y prenait apr&egrave;s pour les
+peindre et les cirer, ces tenues de mis&egrave;re. Et, pendant
+qu'on lui d&eacute;taillait la chose, ses yeux parcouraient
+attentivement ce logis des Gaos.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait am&eacute;nag&eacute; &agrave; la
+mani&egrave;re traditionnelle des chaumi&egrave;res bretonnes;
+une immense chemin&eacute;e occupait le fond, et des lits en
+armoire s'&eacute;tageaient sur les c&ocirc;t&eacute;s. Mais cela
+n'avait pas l'obscurit&eacute; ni la m&eacute;lancolie de ces
+g&icirc;tes des laboureurs, qui sont toujours &agrave; demi
+enfouis au bord des chemins; c'&eacute;tait clair et propre,
+comme en g&eacute;n&eacute;ral chez les gens de mer.</p>
+
+<p>Plusieurs petits Gaos &eacute;taient l&agrave;, gar&ccedil;ons
+ou filles, tous fr&egrave;res d'Yann, - sans compter deux grands
+qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et
+proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.</p>
+
+<p>--Une que nous avons adopt&eacute;e l'an dernier, expliqua la
+m&egrave;re; nous en avions d&eacute;j&agrave; beaucoup pourtant;
+mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son p&egrave;re
+&eacute;tait de la <i>Maria-Dieu-l'aime</i>, qui s'est perdue en
+Islande &agrave; la saison derni&egrave;re, comme vous savez, -
+alors, entre voisins, on s'est partag&eacute; les cinq enfants
+qui restaient et celle-ci nous est &eacute;chue.</p>
+
+<p>Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adopt&eacute;e
+baissait la t&ecirc;te et souriait en se cachant contre le petit
+Laumec Gaos qui &eacute;tait son
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la
+fra&icirc;che sant&eacute; se voyait &eacute;panouie sur toutes
+ces joues roses d'enfants.</p>
+
+<p>On mettait beaucoup d'empressement &agrave; recevoir Gaud -
+comme une belle demoiselle dont la visite &eacute;tait un honneur
+pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la
+fit montrer dans la chambre d'en haut qui &eacute;tait la gloire
+du logis. Elle se rappellait bien l'histoire de la construction
+de cet &eacute;tage; c'&eacute;tait &agrave; la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonn&eacute; faite en Manche par le
+p&egrave;re Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bat, Yann
+luit avait racont&eacute; cela.</p>
+
+<p>Cette chambre de l'&eacute;pave &eacute;tait jolie et gaie
+dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits &agrave; la
+mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table
+au milieu. Par la fen&ecirc;tre, on voyait tout Paimpol, toute la
+rade, avec les <i>Islandais</i> l&agrave;-bas, au mouillage, - et
+la passe par o&ugrave; ils s'en vont.</p>
+
+<p>Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu
+savoir o&ugrave; dormait Yann; &eacute;videmment, tout enfant, il
+avait d&ucirc; habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques
+lits en armoire. Mais &agrave; pr&eacute;sent, c'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait
+aim&eacute; &ecirc;tre au courant des d&eacute;tails de sa vie,
+savoir surtout &agrave; quoi se passaient ses longues
+soir&eacute;es d'hiver...</p>
+
+<p>... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit
+tressaillir.</p>
+
+<p>Non, ce n'&eacute;tait pas Yann, mais un homme qui lui
+ressemblait malgr&eacute; ses cheveux d&eacute;j&agrave; blancs,
+qui avait presque sa haute stature et qui &eacute;tait droit
+comme lui: le p&egrave;re Gaos rentrant de la p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'avoir salu&eacute;e et s'&ecirc;tre enquis des
+motifs de sa visite, il lui signa son re&ccedil;u, ce qui fut un
+peu long, car sa main n'&eacute;tait plus, disait-il, tr&egrave;s
+assur&eacute;e. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement d&eacute;finitif, le
+d&eacute;sint&eacute;ressant de cette vente de barque; non, mais
+comme un acompte seulement; il en recauserait avec M.
+M&eacute;vel. Et Gaud, &agrave; qui l'argent importait peu, fit
+un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire
+n'&eacute;tait pas encore finie, elle s'en &eacute;tait bien
+dout&eacute;e; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des
+affaires m&egrave;l&eacute;es avec les Gaos.</p>
+
+<p>On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann,
+comme si on e&ucirc;t trouv&eacute; plus honn&ecirc;te que toute
+la famille f&ucirc;t l&agrave; assembl&eacute;e pour la recevoir.
+Le p&egrave;re avait peut-&ecirc;tre m&ecirc;me devin&eacute;,
+avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'&eacute;tait pas
+indiff&eacute;rent &agrave; cette belle h&eacute;riti&egrave;re;
+car il mettait un peu d'insistance &agrave; toujours reparler de
+lui:</p>
+
+<p>--C'est bien &eacute;tonnant, disait-il, il n'est jamais si
+tard dehors. Il est all&eacute; &agrave; Loguivy, mademoiselle
+Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous
+savez, c'est notre grande p&ecirc;che de l'hiver.</p>
+
+<p>Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant
+conscience que c'&eacute;tait trop, et sentant un serrement de
+coeur lui venir &agrave; l'id&eacute;e qu'elle ne le verrait
+pas.</p>
+
+<p>--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien s&ucirc;r; nous n'avons pas cela
+&agrave; craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de
+temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez
+mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune
+homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout &agrave; fait?...
+Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous
+pouvons le dire.</p>
+
+<p>Cependant la nuit venait; on avait repli&eacute; les
+<i>cirages</i> commenc&eacute;s, suspendu le travail. Les petits
+Gaos et la petite adopt&eacute;e, assis sur des bancs, se<br>
+ serraient les un aux autres, attrist&eacute; par l'heure grise
+du soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:</p>
+
+<p>"A pr&eacute;sent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"</p>
+
+<p>Et, dans la chemin&eacute;e, la flamme commen&ccedil;ait
+&agrave; &eacute;clairer rouge, au milieu du cr&eacute;puscule
+qui tombait.</p>
+
+<p>--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle
+Gaud.</p>
+
+<p>Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout
+&agrave; coup au visage &agrave; la pens&eacute;e d'&ecirc;tre
+rest&eacute;e si tard. Elle se leva et prit cong&eacute;.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re d'Yann s'&eacute;tait lev&eacute; lui aussi
+pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au del&agrave; de
+certain bas-fond isol&eacute; o&ugrave; de vieux arbres font un
+passage noir.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils marchaient pr&egrave;s l'un de l'autre, elle se
+sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait
+envie de lui parler comme &agrave; un p&egrave;re, dans des
+&eacute;lans qui lui venaient; puis le mots s'arr&ecirc;taient
+dans sa gorge, et elle ne disait rien.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de
+la mer, rencontrant &ccedil;&agrave; et l&agrave;, sur la rase
+lande, des chaumi&egrave;res d&eacute;j&agrave; ferm&eacute;es,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids o&ugrave;
+des p&ecirc;cheurs &eacute;taient blottis; rencontrant les croix,
+les ajoncs et les pierres.</p>
+
+<p>Comme c'&eacute;tai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y
+&eacute;tait attard&eacute;e!</p>
+
+<p>Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol
+ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes,
+elle pensait chaque fois &agrave; lui, &agrave; Yann; mais
+c'&eacute;tait ais&eacute; de le reconna&icirc;tre &agrave;
+distance et vite elle &eacute;tait d&eacute;&ccedil;ue. Ses pieds
+s'embarrassaient dans de longues plantes brunes,
+emm&ecirc;l&eacute;es comme des chevelures, qui &eacute;taient
+les go&eacute;mons tra&icirc;nant &agrave; terre.</p>
+
+<p>A la croix de Plou&euml;zoc'h, elle salue le vieillard, le
+priant de retourner. Les lumi&egrave;res de Paimpol se voyaient
+d&eacute;j&agrave;, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir
+peur.</p>
+
+<p>Allons, c'&eacute;tait fini pour cette fois... Et qui sait
+&agrave; pr&eacute;sent quand elle verrait Yann...</p>
+
+<p>Pour retourner &agrave; Pors-Even, les pr&eacute;textes ne lui
+auraient pas manqu&eacute;, mais elle aurait eu trop mauvais air
+en recommen&ccedil;ant cette visite. Il fallait &ecirc;tre plus
+courageuse et plus fi&egrave;re. Si seulement Sylvestre, son
+petit confident, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l&agrave; encore,
+elle l'aurait charg&eacute; peut-&ecirc;tre d'aller trouver Yann
+de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il &eacute;tait
+parti et pour combien d'ann&eacute;es?...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>- Me marier? Disait Yann &agrave; ses parents le soir, - me
+marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je
+serai jamais si heureux qu&#146;ici avec vous; pas de soucis, pas
+de contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude
+chaque soir, quand je rentre de la mer&#133; Oh! je comprends
+bien, allez, qu&#146;il s&#146;agit de celle qui est venue
+&agrave; la maison aujourd&#146;hui. D&#146;abord, une fille si
+riche, en vouloir &agrave; de pauvres gens comme nous, &ccedil;a
+n&#146;est pas assez clair &agrave; mon gr&eacute;. Et puis ni
+celle-l&agrave; ni une autre, on, c&#146;est tout
+r&eacute;fl&eacute;chi, je ne me marie pas, &ccedil;a n&#146;est
+pas mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils se regard&egrave;rent en silence, les deux vieux Gaos,
+d&eacute;sappoint&eacute;s profond&eacute;ment; car, apr&egrave;s
+en avoir caus&eacute; ensemble, ils croyaient &ecirc;tre bien
+s&ucirc;rs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau
+Yann. Mais ils ne tent&egrave;rent point d&#146;insister, sachant
+combien ce serait inutile. Sa m&egrave;re surtout baissa la
+t&ecirc;te et ne dit plus mot; elle respectait les
+volont&eacute;s de ce fils, de cet ain&eacute; qui avait presque
+rang de chef de famille: bien qu&#146;il f&ucirc;t toujours
+tr&egrave;s doux et tr&egrave;s tendre avec elle, soumis plus
+qu&#146;un enfant pour les petites choses de la vie, il
+&eacute;tait depuis longtemps son ma&icirc;tre absolu pour les
+grandes, &eacute;chappant &agrave; toute pression avec une
+ind&eacute;pendance tranquillement farouche.</p>
+
+<p>Il ne veillait jamais tard, ayant l&#146;habitude, comme les
+autres p&ecirc;cheurs, de se lever avant le jour. Et apr&egrave;s
+souper, d&egrave;s huit heures, ayant jet&eacute; un dernier coup
+d&#146;oeil de satisfaction &agrave; ses casiers de Loguivy,
+&agrave; ses filets neufs, il commen&ccedil;a de se
+d&eacute;shabiller, l&#146;esprit en apparence fort calme; puis
+il monta se coucher, dans le lit &agrave; rideaux de perse rose
+qu&#146;il partageait avec Laumec son petit fr&egrave;re.<br>
+</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>V<br>
+</h4>
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud,
+&eacute;tait au cartier de Brest; - tr&egrave;s
+d&eacute;pays&eacute;, mais tr&egrave;s sage; portant
+cr&acirc;nement son col bleu ouvert et son bonnet &agrave; pompon
+rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute
+taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille
+grand'm&egrave;re et rest&eacute; l'enfant innocent d'autrefois.
+
+<p>Un seul soir il s'&eacute;tait gris&eacute;, avec des
+<i>pays</i>, parce que c'est l'usage: ils &eacute;taient
+rentr&eacute;s au quartier, toute une bande se donnant le bras,
+en chantant &agrave; tue-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Un dimanche aussi, il &eacute;tait all&eacute; au
+th&eacute;&acirc;tre dans les galeries hautes. On jouait un de
+ces grands drames o&ugrave; les matelots, s'exasp&eacute;rant
+contre le tra&icirc;tre, l'accueillent avec un <i>hou</i>! qu'ils
+poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent
+d'ouest. Il avait surtout trouv&eacute; qu'il y faisait
+tr&egrave;s chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une
+r&eacute;primande de l'officier de service. Et il s'&eacute;tait
+endormi sur la fin.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; la caserne, pass&eacute; minuit, il avait
+rencontr&eacute; des dames d'un &acirc;ge assez m&ucirc;r,
+coiff&eacute;es en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur
+trottoir.</p>
+
+<p>--&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on, disaient-elles avec
+des grosses voix rauques.</p>
+
+<p>Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient,
+n'&eacute;tant point si na&iuml;f qu'on aurait pu le croire. Mais
+le souvenir, &eacute;voqu&eacute; tout &agrave; coup, de sa
+vieille grand'm&egrave;re et de Marie Gaos, l'avait fait passer
+devant elles tr&egrave;s d&eacute;daigneux, les toisant du haut
+de sa beaut&eacute; et de sa jeuneese avec un sourire de moquerie
+enfantine. Elles avaient m&ecirc;me &eacute;t&eacute; fort
+&eacute;tonn&eacute;es, les belles, de la r&eacute;serve de ce
+matelot:</p>
+
+<p>--As-tu vu celui-l&agrave;!... Prends garde, sauve-toi, mon
+fils; sauve-toi, l'on va te manger.</p>
+
+<p>Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient
+s'&eacute;tait perdu dans la rumeur vague qui emplissait les
+rues, par cette nuit de dimanche.</p>
+
+<p>Il se conduisait &agrave; Brest comme en Islande; comme au
+large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas
+de lui, parce qu'il &eacute;tait tr&egrave;s fort, ce qui inspire
+le respect aux marins.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait
+&agrave; lui annoncer qu'il &eacute;tait d&eacute;sign&eacute;
+pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...</p>
+
+<p>Il se doutait depuis longtemps que &ccedil;a arriverait, ayant
+entendu dire &agrave; ceux qui lisaient les journaux que, par
+l&agrave;-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de
+l'urgence du d&eacute;part, on le pr&eacute;venait en m&ecirc;me
+temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission
+accord&eacute;e d'ordinaire, pour les adieux, &agrave; ceux qui
+vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et
+s'en aller. Il lui vint un trouble extr&egrave;me: c'&eacute;tait
+le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi
+l'angoisse de tout quitter, avec l'inqui&eacute;tude vague de ne
+plus revenir.</p>
+
+<p>Mille choses tourbillonnaient dans sa t&ecirc;te. Un grand
+bruit se faisait autour de lui, dans le salles du quartier,
+o&ugrave; quantit&eacute; d'autres venaient d'&ecirc;tre
+d&eacute;sign&eacute;s aussi pour cette escadre de Chine.</p>
+
+<p>Et vite il &eacute;crivit &agrave; sa pauvre vieille
+grand'm&egrave;re, vite au crayon, assis par terre, isol&eacute;
+dans une r&ecirc;verie agit&eacute;e, au milieu du va-et-vient et
+de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient
+partir.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p><br>
+ Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres,
+deux jours apr&egrave;s, en riant derri&egrave;re lui; c'est
+&eacute;gal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ils s'amusaient de le voir, pour la premi&egrave;re fois, se
+promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras,
+comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui
+disant des choses qui avaient l'air tout &agrave; fait
+douces.</p>
+
+<p>Une petite personne &agrave; la tournure assez alerte, vue de
+dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du
+jour; un petit ch&acirc;le brun, et une grande coiffe de
+Paimpolaise.</p>
+
+<p>Elle aussi, suspendue &agrave; son bras, se retournait vers
+lui pour le regarder avec tendresse.</p>
+
+<p>--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!</p>
+
+<p>Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien
+que c'&eacute;tait une bonne vieille grand'm&egrave;re, venue de
+la campagne.</p>
+
+<p>...Venue en h&acirc;te, prise d'une &eacute;pouvante affreuse,
+&agrave; la nouvelle du d&eacute;part de son petit-fils: - car
+cette guerre de Chine avait d&eacute;j&agrave; co&ucirc;t&eacute;
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.</p>
+
+<p>Ayant r&eacute;uni toutes ses pauvres petites
+&eacute;conomies, arrang&eacute; dans un carton sa belle robe des
+dimanches et une coiffe de rechange, elle &eacute;tait partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.</p>
+
+<p>Tout droit elle avait &eacute;te le demander &agrave; la
+caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait refus&eacute;
+de le laisser sortir.</p>
+
+<p>--Si vous voulez r&eacute;clamer, allez, ma bonne dame, allez
+vous adresser au capitaine, le voil&agrave; qui passe.</p>
+
+<p>Et carr&eacute;ment, elle y &eacute;tait all&eacute;e.
+Celui-ci s'&eacute;tait laiss&eacute; toucher.</p>
+
+<p>--Envoyez Moan <i>se changer</i>, avait-il dit.</p>
+
+<p>Et Moan, quatre &agrave; quatre, &eacute;tait mont&eacute; se
+mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour
+l'amuser, comme toujours, faisait par derri&egrave;re &agrave;
+cet adjudant une fine grimace impayable, avec une
+r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien
+d&eacute;collet&eacute; dans sa tenue de sortie, elle avait
+&eacute;t&eacute; &eacute;merveill&eacute;e de le trouver si
+beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taill&eacute;e,
+&eacute;tait en pointe &agrave; la mode des marins cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, les liettes de sa chemise ouverte
+&eacute;taient fris&eacute;e menu, et son bonnet avait de longs
+rubans qui flottaient termin&eacute;s par des encres d'or.</p>
+
+<p>Un instant elle s'&eacute;tait imagin&eacute; voir son fils
+Pierre qui, vingt ans auparavant, avait &eacute;t&eacute; lui
+aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long pass&eacute;
+d&eacute;j&agrave; enfui derri&egrave;re elle, de tous ces morts,
+avait jet&eacute; furtivement sur l'heure pr&eacute;sente une
+ombre triste.</p>
+
+<p>Tristesse vitte effac&eacute;e. Ils &eacute;taient sortis bras
+dessus bras dessous, dans la joie d'&ecirc;tre ensemble; - et
+c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait
+jug&eacute;e "un peu ancienne".</p>
+
+<p>Elle l'avait emmen&eacute; d&icirc;ner, en partie fine, dans
+une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait
+recommand&eacute;e comme n'&eacute;tant pas trop ch&egrave;re.
+Ensuite, se donnant le bras toujours, ils &eacute;taient
+all&eacute;s dans Brest, regarder les &eacute;talages des
+boutiques. Et rien n'&eacute;tait si amusant que tout ce qu'elle
+trouvait &agrave; dire pour faire rire son petit-fils, - en
+breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas
+comprendre.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p><br>
+ Elle &eacute;tait rest&eacute;e trois jours avec lui, trois
+jours de f&ecirc;te sur lesquels pesait un <i>apr&egrave;s</i>
+bien sombre, autant dire trois jours de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner &agrave;
+Ploubazlanec. C'est que d'abord elle &eacute;tait au bout de son
+pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et
+les matelots sont toujours consign&eacute;s inexorablement dans
+les quartiers, la veille des grands d&eacute;parts (un usage qui
+semble &agrave; premi&egrave;re vue un peu barbare, mais qui est
+une pr&eacute;caution n&eacute;cessaire contre les
+<i>bord&eacute;es</i> qu'ils ont tendance &agrave; courir au
+moment de se mettre en campagne).</p>
+
+<p>Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau
+chercher dans sa t&ecirc;te pour dire encore des choses
+dr&ocirc;les &agrave; son petit-fils, elle n'avait rien
+trouv&eacute;, non, mais c'&eacute;taient des larmes qui avaient
+envie de venir, les sanglots qui, &agrave; chaque instant, lui
+montaient &agrave; la gorge. Suspendue &agrave; son bras, elle
+lui faisait mille recommandations qui, &agrave; lui aussi,
+donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans
+une &eacute;glise pour dire ensemble leurs pri&egrave;res.</p>
+
+<p>C'est par le train du soir qu'elle s'en &eacute;tait
+all&eacute;e. Pour &eacute;conomiser, ils s'&eacute;taient rendus
+&agrave; pied &agrave; la gare; lui, portant son carton de voyage
+et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
+tout son poids. Elle &eacute;tait fatigu&eacute;e,
+fatigu&eacute;e, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de
+s'&ecirc;tre tant surmen&eacute;e pendant trois ou quatre jours.
+Le dos tout courb&eacute; sous son ch&acirc;le brun, ne trouvant
+plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet
+dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de
+ses soixante-seize ans. A l'id&eacute;e que c'&eacute;tait fini,
+que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se
+d&eacute;chirait d'une mani&egrave;re affreuse. Et c'&eacute;tait
+en Chine qu'il s'en allait, l&agrave;-bas, &agrave; la tuerie!
+Elle l'avait encore l&agrave;, avec elle: elle le tenait encore
+de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute
+sa volont&eacute;, ni toutes ses larmes ni tout son
+d&eacute;sespoir de grand'm&egrave;re ne pourraient rien pour le
+garder!...</p>
+
+<p>Embarrass&eacute;e de son billet, de son panier de provisions,
+de ses mitaines, agit&eacute;e, tremblante, elle lui faisait ses
+recommandations derni&egrave;res auxquelles il r&eacute;pondait
+tout bas par de petits <i>oui</i> bien soumis, la t&ecirc;te
+pench&eacute;e tendrement vers elle, la regardant avec ses bons
+yeux doux, son air de petit enfant.</p>
+
+<p>--Allons, la vieille, il faut vous d&eacute;cider si vous
+voulez partir!</p>
+
+<p>La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train,
+elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la
+chose &agrave; terre, pour se pendre &agrave; son cou dans un
+embrassement supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne
+donnaient plus envie de sourire &agrave; personne. Pouss&eacute;e
+par les employ&eacute;s, &eacute;puis&eacute;e, perdue, elle se
+jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma
+brusquement la<br>
+ porti&egrave;re sur les talons, tandis que, lui, prenait sa
+course l&eacute;g&egrave;re de matelot, d&eacute;crivait une
+courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le tour et d'arriver
+&agrave; la barri&egrave;re, dehors, &agrave; temps pour la voir
+passer.</p>
+
+<p>Un grand coup de sifflet, l'&eacute;branlement bruyant des
+roues, - la grand'm&egrave;re passa. - Lui, contre cette
+barri&egrave;re, agitait avec une gr&acirc;ce juv&eacute;nile son
+bonnet &agrave; rubans flottants, et elle, pench&eacute;e
+&agrave; la fen&ecirc;tre de son wagon de troisi&egrave;me,
+faisant signe avec son mouchoir pour &ecirc;tre mieux reconnue.
+Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette
+forme bleu-noir qui &eacute;tait encore son petit-fils, elle le
+suivait des yeux, lui jetant de toute son &acirc;me cet "au
+revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en
+vont.</p>
+
+<p>Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre;
+jusqu'&agrave; la derni&egrave;re minute, suis bien sa silhouette
+fuyante, qui s'efface l&agrave;-bas pour jamais...</p>
+
+<p>Lui, s'en retournant lentement, t&ecirc;te baiss&eacute;e,
+avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit
+d'automne &eacute;tait venue, le gaz allum&eacute; partout, la
+f&ecirc;te des matelots commenc&eacute;e. Sans prendre garde
+&agrave; rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se
+rendant au quartier.</p>
+
+<p>--"&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on," disaient
+d&eacute;j&agrave; des vois enrou&eacute;es de ces dames qui
+avaient commenc&eacute; leurs cent pas sur les trottoirs.</p>
+
+<p>Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul,
+dormant &agrave; peine jusqu'au matin.<br>
+</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ ...Il avait pris le large, emport&eacute; tr&egrave;s vite sur
+des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de
+l'Islande.</p>
+
+<p>Le navire qui le conduisait en extr&ecirc;me Asie avait ordre
+de se h&acirc;ter, de br&ucirc;ler les rel&acirc;ches.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il avait conscience d'&ecirc;tre bien loin,
+&agrave; cause de cette vitesse qui &eacute;tait incessante,
+&eacute;gale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni
+de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa m&acirc;ture,
+perch&eacute; comme un oiseau, &eacute;vitant ces soldats
+entass&eacute;s sur le pont, cette cohue d'en bas.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; deux fois sur la
+c&ocirc;te de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des
+mulets; de tr&egrave;s loin il avait aper&ccedil;u des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il &eacute;tait
+m&ecirc;me descendu du sa hune pour regarder curieusement des
+hommes tr&egrave;s bruns, drap&eacute;s de voiles blancs, qui
+&eacute;taient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'&eacute;taient &ccedil;a, les
+B&eacute;douins.</p>
+
+<p>Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours,
+malgr&eacute; la saison d'automne, lui donnaient l'impression
+d'un d&eacute;paysement extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Un jour, on &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; une ville
+appel&eacute;e Port-Sa&iuml;d. Tous les pavillons d'Europe
+flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air
+de Babel en f&ecirc;te, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouill&eacute; l&agrave; &agrave; toucher
+les quais, presque au milieu des longues rues &agrave; maisons de
+bois. Jamais, depuis le d&eacute;part, il n'avait vu si clair et
+de si<br>
+ pr&egrave;s le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette
+agitation, cette profusion de bateaux.</p>
+
+<p>Avec un bruit continuel de sifflets et de sir&egrave;nes
+&agrave; vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte
+de long canal, &eacute;troit comme un foss&eacute;, qui fuyait en
+ligne argent&eacute;e dans l'infini de ces sables. Du haut de sa
+hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.</p>
+
+<p>Sur ces quais circulaient toute esp&egrave;ce de costumes; des
+hommes en robe de toutes les couleurs, affair&eacute;s, criant,
+dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets
+diaboliques des machines, &eacute;taient venus se m&ecirc;ler les
+tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses
+bruyantes, comme pour endormir les regrets d&eacute;chirants de
+tous les exil&eacute;s qui passaient.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s le soleil lev&eacute;, ils
+&eacute;taient entr&eacute;s eux aussi dans l'&eacute;troit ruban
+d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les
+pays. Cela avait dur&eacute; deux jours, cette promenade &agrave;
+la file dans le d&eacute;sert; puis une autre mer s'&eacute;tait
+ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.</p>
+
+<p>On marchait &agrave; toute vitesse toujours; cette mer plus
+chaude avait &agrave; sa surface des marbrures rouges et
+quelquefois l'&eacute;cume battue du sillage avait la couleur du
+sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant
+tout bas &agrave; lui-m&ecirc;me <i>Jean Fran&ccedil;ois de
+Nantes</i>, pour se rappeler son fr&egrave;re Yann, l'Islande, le
+bon temps pass&eacute;.</p>
+
+<p>Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il
+voyait appara&icirc;tre quelque montagne de nuance
+extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans
+doute, malgr&eacute; l'&eacute;loignement et le vague, ces caps
+avanc&eacute;s des continents qui sont comme des points de
+rep&egrave;re &eacute;ternels sur les grands chemins du monde.
+Mais, quand on est gabier, on navigue emport&eacute; comme une
+chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures
+sur l'&eacute;tendue qui ne finit pas.</p>
+
+<p>Lui, n'avait que la notion d'un &eacute;loignement effroyable
+qui augmentait toujours; mais il en avait la notion tr&egrave;s
+nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui
+fuyait derri&egrave;re; en comptant depuis combien durait cette
+vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.</p>
+
+<p>En bas, sur le pont, la foule, les hommes entass&eacute;s
+&agrave; l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau,
+l'air, la lumi&egrave;re avaient pris une splendeur morne,
+&eacute;crasante; et la f&ecirc;te &eacute;ternelle de ces choses
+&eacute;tait comme une ironie pour les &ecirc;tres, pour les
+existences organis&eacute;es qui sont
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res:</p>
+
+<p>... Une fois, dans sa hune, il fut tr&egrave;s amus&eacute;
+par des nu&eacute;es de petits oiseaux, d'esp&egrave;ce inconnue,
+qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de
+poussi&egrave;re noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t, les plus fatigu&eacute;s
+commenc&egrave;rent &agrave; mourir.</p>
+
+<p>... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les
+sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient venus de par del&agrave; les grands
+d&eacute;serts, pouss&eacute;s par un vent de temp&ecirc;te. Par
+peur de tomber dans cet infini bleu qui &eacute;tait partout, ils
+s'&eacute;taient abattus, d'un dernier vol &eacute;puis&eacute;,
+sur ce bateau qui passait. L&agrave;-bas, au fond de quelque
+r&eacute;gion lointaine de la Libye, leur race avait
+pullul&eacute; dans des amours exub&eacute;rantes. Leur race
+avait pullul&eacute; sans mesure, et il y en avait eu trop; alors
+la m&egrave;re aveugle, et sans &acirc;me, la m&egrave;re<br>
+ nature, avait chass&eacute; d'un souffle cet exc&egrave;s de
+petits oiseaux avec la m&ecirc;me impassibilit&eacute; que s'il
+se f&ucirc;t agi d'une g&eacute;n&eacute;ration d'hommes.</p>
+
+<p>Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le
+pont &eacute;tait jonch&eacute; de leurs petits corps qui hier
+palpitaient de vie, de chants et d'amour... Petites loques
+noires, aux plumes mouill&eacute;es, Sylvestre et les gabiers les
+ramassaient, &eacute;tendant dans leurs mains, d'un air de
+commis&eacute;ration, ces fines ailes bleu&acirc;tres, - et puis
+les poussaient au grand n&eacute;ant de la mer, &agrave; coups de
+balai...</p>
+
+<p>Ensuite pass&egrave;rent des sauterelles, filles de celles de
+Mo&iuml;se, et le navire en fut couvert.</p>
+
+<p>Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu
+inalt&eacute;rable o&ugrave; on ne voyait plus rien de vivant, -
+si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de
+l'eau...</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p><br>
+ ... De la pluie &agrave; torrents, sous un ciel lourd et tout
+noir; - c'&eacute;tait l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied
+sur cette terre-l&agrave;, le hasard l'ayant fait choisir
+&agrave; bord pour compl&eacute;ter <i>l'armement</i> d'une
+baleini&egrave;re.</p>
+
+<p>A travers l'&eacute;paisseur des feuillages, il recevait
+l'ond&eacute;e ti&egrave;de, et regardait autour de lui les
+choses &eacute;tranges. Tout &eacute;tait magnifiquement vert;
+les feuilles des arbres &eacute;taient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands
+yeux velout&eacute;s qui semblaient se fermer sous le poids de
+leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et
+les fleurs.</p>
+
+<p>Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme
+le <i>&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on</i>, entendu maintes
+fois dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchant&eacute;, leur
+appel &eacute;tait troublant et faisait passer des frissons dans
+la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles &eacute;taient
+fauves et polies comme du bronze.</p>
+
+<p>H&eacute;sitant encore, et pourtant fascin&eacute; par elles,
+il s'avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, peu &agrave; peu, pour
+les suivre.</p>
+
+<p>...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine,
+modul&eacute; en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa
+baleini&egrave;re, qui allait repartir.</p>
+
+<p>Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on
+se retrouva au large le soir, il &eacute;tait encore vierge comme
+un enfant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une nouvelle semaine de mer bleue, on
+s'arr&ecirc;ta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une
+nu&eacute;e de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris,
+envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.</p>
+
+<p>--Alors nous sommes donc d&eacute;j&agrave; en Chine? Demanda
+Sylvestre,voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des
+queues.</p>
+
+<p>On lui dit que non; encore un peu de patience: ce
+n'&eacute;tait que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour
+&eacute;viter la poussi&egrave;re noir&acirc;tre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fi&eacute;vreusement dans les soutes.</p>
+
+<p>Enfin on arriva un jour dans un pays appel&eacute; Tourane,
+o&ugrave; se trouvait au mouillage une certaine
+<i>Circ&eacute;</i> tenant un blocus. C'&eacute;tait le bateau
+auquel il se savait depuis longtemps destin&eacute;s, et on l'y
+d&eacute;posa avec son sac.</p>
+
+<p>Il y retrouva des <i>pays</i> m&ecirc;me deux <i>Islandais</i>
+qui pour le moment &eacute;taient canonniers.</p>
+
+<p>Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles
+o&ugrave; il l'y avait rien &agrave; faire, ils se
+r&eacute;unissaient sur le pont, isol&eacute;s des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.</p>
+
+<p>Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie
+triste, avant le moment d&eacute;sir&eacute; d'aller se
+battre.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Paimpol, - le dernier jour de f&eacute;vrier, - veille du
+d&eacute;part des p&ecirc;cheurs pour l'Islande.</p>
+
+<p>Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile
+et devenue tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+
+<p>C'est que Yann &eacute;tait en bas, &agrave; causer avec son
+p&egrave;re. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement
+r&eacute;sonner sa voix.</p>
+
+<p>Ils ne s'&eacute;taient pas rencontr&eacute;s de tout l'hiver,
+comme si une fatalit&eacute; les e&ucirc;t toujours
+&eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa course &agrave; Pors-Even, elle avait
+fond&eacute; quelque esp&eacute;rance sur le <i>pardon des
+Islandais</i>, o&ugrave; l'on a beaucoup d'occasions de se voir
+et de causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais,
+d&egrave;s le matin de cette f&ecirc;te, les rues &eacute;tant
+d&eacute;j&agrave; tendues de blanc, orn&eacute;es de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'&eacute;tait mise &agrave; tomber
+&agrave; torrents, chass&eacute;e de l'ouest par une brise
+g&eacute;missante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si
+noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Et, en effet, ils n'&eacute;taient
+pas venus, ou bien s'&eacute;taient vite enferm&eacute;s &agrave;
+boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur
+plus serr&eacute; que de coutume, &eacute;tait rest&eacute;e
+derri&egrave;re ses vitres toute la soir&eacute;e,
+&eacute;coutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des
+cabarets les chants bruyants des p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, elle avait pr&eacute;vu cette visite
+d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de
+barque non encore r&eacute;gl&eacute;e, le p&egrave;re Gaos, qui
+n'aimait pas venir &agrave; Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'&eacute;tait promis qu'elle irait &agrave; lui, ce que les
+filles ne font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en
+avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l'avoir
+troubl&eacute;e, puis abandonn&eacute;e, &agrave; la
+mani&egrave;res de gar&ccedil;ons qui n'ont pas d'honneur.
+Ent&ecirc;tement, sauvagerie, attachement au m&eacute;tier de la
+mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiqu&eacute;s par Sylvestre &eacute;taient les seuls, ils
+pourraient bien tomber, qui sait! apr&egrave;s un entretien franc
+comme serait le leur. Et alors, peut-&ecirc;tre,
+repara&icirc;trait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
+m&ecirc;me sourire qui l'avait tant surprise et charm&eacute;e
+l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal pass&eacute;e
+tout enti&egrave;re &agrave; valser entres ses bras. Et cet
+espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience
+presque douce.</p>
+
+<p>De loin, tout para&icirc;t toujours si facile, si simple
+&agrave; dire et &agrave; faire.</p>
+
+<p>Et, pr&eacute;cis&eacute;ment, cette visite d'Yann tombait
+&agrave; une heure choisie: elle &eacute;tait s&ucirc;re que son
+p&egrave;re, en ce moment assis &agrave; fumer, ne se
+d&eacute;rangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor
+o&ugrave; il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son
+explication avec lui.</p>
+
+<p>Mais voici qu'&agrave; pr&eacute;sent, le moment venu, cette
+hardiesse lui semblait extr&ecirc;me. L'id&eacute;e seulement de
+le rencontrer, de le voir face &agrave; face au pied de ces
+marches la faisait trembler. Son coeur battait &agrave; se
+rompre... Et dire que, d'un moment &agrave; l'autre, cette porte
+en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grin&ccedil;ant
+qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!</p>
+
+<p>Non, d&eacute;cid&eacute;ment, elle n'oserait jamais;
+plut&ocirc;t se consumer d'attente et mourir de chagrin, que
+tenter une chose pareille. Et d&eacute;j&agrave; elle avait fait
+quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.</p>
+
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta encore, h&eacute;sitante,
+effar&eacute;e, se rappelent que c'&eacute;tait demain le
+d&eacute;part pour l'Islande, et que cette occasion de le voir
+&eacute;tait unique. Il faudrait donc, si elle la manquait,
+recommencer des mois de solitude et d'attente, languir
+apr&egrave;s son retour, perdre encore tout un &eacute;t&eacute;
+de sa vie...</p>
+
+<p>En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement
+r&eacute;solue, elle descendit en courant l'escaldier, et arriva
+tremblante se planter devant luit.</p>
+
+<p>--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous
+pla&icirc;t.</p>
+
+<p>--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix,
+portant la main &agrave; son chapeau.</p>
+
+<p>Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la
+t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, l'expression dure,
+ayant m&ecirc;me l'air de se demander si seulement il
+s'arr&ecirc;terait. Un pied en avant, pr&ecirc;t &agrave; fuir,
+il plaquait ses larges &eacute;paules &agrave; la muraille, comme
+pour &ecirc;tre moins pr&egrave;s d'elle dans ce couloir
+&eacute;troit o&ugrave; il se voyait pris.</p>
+
+<p>Glac&eacute;e, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle
+avait pr&eacute;par&eacute; pour lui dire: elle n'avait pas
+pr&eacute;vu qu'il pourrait lui faire cet affront-l&agrave;, de
+passer sans l'avoir &eacute;cout&eacute;e...</p>
+
+<p>--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann?
+Demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'&eacute;tait pas
+celui qu'elle voulait avoir.</p>
+
+<p>Lui, d&eacute;tournait les yeux, regardant dehors. Ses joues
+&eacute;taient devenues tr&egrave;s rouges, une mont&eacute;e de
+sang lui br&ucirc;lait le visage, et ses narines mobiles se
+dilataient &agrave; chaque respiration suivant les mouvements de
+sa poitrine, comme celles des taureaux.</p>
+
+<p>Elle essaya de continuer:</p>
+
+<p>--Le soir du bal o&ugrave; nous &eacute;tions ensemble, vous
+m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas &agrave; une
+indiff&eacute;rente... Monsieur Yann, vous &ecirc;tes sans
+m&eacute;moire donc... Que vous ai-je fait?...</p>
+
+<p>... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait l&agrave;,
+venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la
+coiffe de Gaud, et, derri&egrave;re eux, fit furieusement battre
+une porte. On &eacute;tait mal dans ce corridor pour parler de
+choses graves. Apr&egrave;s ses premi&egrave;res phrases,
+&eacute;trangl&eacute;es dans sa gorge, Gaud restait muette,
+sentant tourner sa t&ecirc;te, n'ayant plus d'id&eacute;es. Ils
+s'&eacute;taient avanc&eacute;s vers la porte de la rue, lui,
+fuyant toujours.</p>
+
+<p>Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel &eacute;tait
+noir. Par cette porte ouverte, un &eacute;clairage livide et
+triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en
+face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces
+deux-l&agrave;, dans le corridor, avec des airs si
+troubl&eacute;s? qu'est-ce qui se passait donc chez les
+M&eacute;vel?</p>
+
+<p>--Non, mademoiselle Gaud, r&eacute;pondit-il &agrave; la fin
+en se d&eacute;gageant avec une aisance de fauve. -
+D&eacute;j&agrave; j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
+sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous &ecirc;tes riche, nous
+ne sommes pas gens de la m&ecirc;me classe. Je ne suis pas un
+gar&ccedil;on &agrave; venir chez vous, moi...</p>
+
+<p>Et il s'en alla...</p>
+
+<p>Ainsi tout &eacute;tait fini, fini &agrave; jamais. Et, elle
+n'avait m&ecirc;me rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans
+cette entrevue qui n'avait r&eacute;ussi qu'&agrave; la faire
+passer &agrave; ses yeux pour une effront&eacute;e... Quel
+gar&ccedil;on &eacute;tait-il donc, ce Yann, avec son
+d&eacute;dain des filles, son d&eacute;dain de l'argent, son
+d&eacute;dain de tout!...</p>
+
+<p>Elle restait d'abord clou&eacute;e sur place, voyant les
+choses remuer autour d'elle, avec du vertige...</p>
+
+<p>Et puis une id&eacute;e, plus intol&eacute;rable que toutes,
+lui vint comme un &eacute;clair: des camarades d'Yann, des
+Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il
+allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se serait un
+affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre,
+pour les observer &agrave; travers ses rideaux...</p>
+
+<p>Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes.
+Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de
+plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande
+pluie mena&ccedil;ante, disant:</p>
+
+<p>--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa
+passera.</p>
+
+<p>Et puis ils plaisant&egrave;rent &agrave; haute voix sur
+Jeannie Caroff, sur diff&eacute;rentes belles; mais aucun ne se
+retourna vers sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient gais tous, except&eacute; lui qui ne
+r&eacute;pondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et
+triste. Il n'entra point boire avec les autres et, sans plus
+prendre garde &agrave; exu ni &agrave; la pluie commenc&eacute;e,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorb&eacute;
+dans une r&ecirc;verie, il traversa la place, dans la direction
+de Ploubazlanec...</p>
+
+<p>Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse
+sans espoir prit la place de l'amer d&eacute;pit qui lui
+&eacute;tait d'abord mont&eacute; au coeur.</p>
+
+<p>Elle s'assit, la t&ecirc;te dans ses mains. Que faire &agrave;
+pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>Oh! s'il avait pu l'&eacute;couter rien qu'un moment;
+plut&ocirc;t, s'il pouvait venir l&agrave;, seul avec elle dans
+cette chambre o&ugrave; on se parlerait en paix, tout
+s'expliquerait peut-&ecirc;tre encore.</p>
+
+<p>Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui
+dirait: "Vous m'avez cherch&eacute;e quand je ne vous demandais
+rien; &agrave; pr&eacute;sent je suis &agrave; vous de toute mon
+&acirc;me si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir
+la femme d'un p&ecirc;cheur, et cependant, parmi les
+gar&ccedil;ons de Paimpol, je n'aurais qu'&agrave; choisir si
+j'en d&eacute;sirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce
+que, malgr&eacute; tout, je vous crois meilleur que les autres
+jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie;
+bien que j'aie habit&eacute; dans les villes, je vous jure que je
+suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors,
+puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?</p>
+
+<p>... Mais tout cela ne serait jamais exprim&eacute;, jamais dit
+qu'en r&ecirc;ve; il &eacute;tait trop tard, Yann ne l'entendrait
+point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour
+quelle esp&egrave;ce de cr&eacute;ature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.</p>
+
+<p>Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa
+belle chambre, o&ugrave; entrait le jour blanch&acirc;tre de
+f&eacute;vrier, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises
+rang&eacute;es le long du mur, il lui semblait voir crouler le
+monde, avec les choses pr&eacute;sentes et les choses &agrave;
+venir, au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se
+creuser partout autour d'elle.</p>
+
+<p>Elle souhaitait &ecirc;tre d&eacute;barass&eacute;e de la vie,
+&ecirc;tre d&eacute;j&agrave; couch&eacute;e bien tranquille sous
+une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui
+pardonnait, et aucune haine n'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e
+&agrave; son amour d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour lui...<br>
+</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ La mer, la mer grise.</p>
+
+<p>Sur la grand'route non trac&eacute;e qui m&egrave;ne, chaque
+&eacute;t&eacute;, les p&ecirc;cheurs en Islande, Yann filait
+doucement depuis un jour.</p>
+
+<p>La veille, quand on &eacute;tait parti au chant des vieux
+cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires,
+couverts de voiles, s'&eacute;taient dispers&eacute;s comme des
+mouettes.</p>
+
+<p>Puis cette brise &eacute;tait devenue plus molle, et les
+marches s'&eacute;taient ralenties; des bancs de brume
+voyageaient au ras des eaux.</p>
+
+<p>Yann &eacute;tait peut-&ecirc;tre plus silencieux que
+d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait
+avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque
+obsession. Il n'y avait pourtant rien &agrave; faire, qu'&agrave;
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien
+qu'&agrave; respirer et &agrave; se laisser vivre. En regardant,
+on ne voyait que des grisailles profondes; en &eacute;coutant, on
+n'entendait que du silence...</p>
+
+<p>... Tout &agrave; coup, un bruit sourd, &agrave; peine
+perceptible, mais inusit&eacute; et venu d'en dessous avec une
+sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les
+freins des roues! Et la <i>Marie</i>, cessant sa marche, demeura
+immobilis&eacute;e...</p>
+
+<p>&Eacute;chou&eacute;s!!! o&ugrave; et sur quoi? Quelque banc
+de la c&ocirc;te anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien
+depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.</p>
+
+<p>Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de
+mouvement contrastait avec cette tranquillit&eacute; brusque,
+fig&eacute;e, de leur navire. Voil&agrave;, elle s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; cette place, la <i>Marie</i>, et
+n'en bougeait plus. Au milieu de cette immensit&eacute; de choses
+fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir m&ecirc;me
+pas de consistance, elle avait &eacute;t&eacute; saisie par je ne
+sais quoi de r&eacute;sistant et d'immuable qui &eacute;tait
+dissimul&eacute; sous ces eaux; elle y &eacute;tait bien prise,
+et risquait peut-&ecirc;tre d'y mourir.</p>
+
+<p>Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par
+les pattes &agrave; de la glu?</p>
+
+<p>D'abord on ne s'en aper&ccedil;oit gu&egrave;re; cela ne
+change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en
+dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.</p>
+
+<p>C'est quand ils se d&eacute;battent ensuite, que la chose
+collante vient souiller leurs ailes, leur t&ecirc;te, et que, peu
+&agrave; peu, ils prennent cet air pitoyable d'une b&ecirc;te en
+d&eacute;tresse qui va mourir.</p>
+
+<p>Pour la <i>Marie</i>, c'&eacute;tait ainsi; au commencement
+cela ne paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu
+inclin&eacute;e, il est vrai, mais c'&eacute;tait en plein matin,
+par un beau temps calme; il fallait <i>savoir</i> pour
+s'inqui&eacute;ter et comprendre que c'&eacute;tait grave.</p>
+
+<p>Le capitaine faisait un peu piti&eacute;, lui qui avait commis
+la faute en ne s'occupant pas assez du point o&ugrave; l'on
+&eacute;tait; il secouait ses mains en l'air, en disant:</p>
+
+<p>--<i>Ma Dou&eacute;! ma Dou&eacute;!</i> sur un ton de
+d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s d'eux, dans une &eacute;claircie, se dessina
+un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque
+aussit&ocirc;t; on ne le distingua plus.</p>
+
+<p>D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fum&eacute;e. - Et
+pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient
+grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force
+vous tirer de peine &agrave; leur mani&egrave;re, et dont il faut
+se d&eacute;fendre comme de pirates.</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;menaient tous, changeant, chavirant
+l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les
+mouvements de la mer, &eacute;tait tr&egrave;s
+&eacute;motionn&eacute; lui aussi par cet incident: ces bruits
+d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis
+ces immobilit&eacute;s, il comprenait tr&egrave;s bien que tout
+cela n'&eacute;tait pas naturel, et se cachait dans les coins, la
+queue basse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, ils amen&egrave;rent des embarcations pour
+mouiller des ancres, essayer de se <i>d&eacute;haler</i>, en
+r&eacute;unissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude
+manoeuvre qui dura dix heures d'affil&eacute;e; - et, le soir
+venu, le pauvre bateau, arriv&eacute; le matin si propre et
+pimpant, prenait d&eacute;j&agrave; mauvaise figure,
+inond&eacute;, souill&eacute;, en plein d&eacute;sarroi. Il
+s'&eacute;tait d&eacute;battu, secou&eacute; de toutes les
+mani&egrave;res, et restait toujours l&agrave;, clou&eacute;
+comme un bateau mort.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle
+&eacute;tait plus haute; cela tournait mal quand, tout &agrave;
+coup, vers six heures, les voil&agrave; d&eacute;gag&eacute;s,
+partis, cassant les amarres qu'ils avaient laiss&eacute;es pour
+se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de
+l'avant &agrave; l'arri&egrave;re en criant:</p>
+
+<p>--Nous flottons!</p>
+
+<p>Ils flottaient en effet; mais comment dire cette
+joie-l&agrave;, de <i>flotter</i>; de se tenir s'en aller,
+redevenir une chose l&eacute;g&egrave;re, vivante, au lieu d'un
+commencement d'&eacute;pave qu'on &eacute;tait tout &agrave;
+l'heure!...</p>
+
+<p>Et, du m&ecirc;me coup, la tristesse d'Yann s'&eacute;tait
+envol&eacute;e aussi. All&eacute;g&eacute; comme son bateau,
+gu&eacute;ri par la saine fatique de ses bras, il avait
+retrouv&eacute; son air insouciant, secou&eacute; ses
+souvenirs.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres,
+il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en
+apparence aussi libre que dans ses premi&egrave;res
+ann&eacute;es.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ On distribuait un courrier de France, l&agrave; bas, &agrave;
+bord de la <i>Circ&eacute;</i>, en rade d'Ha-Long, &agrave;
+l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serr&eacute; de
+matelots, le vaguemestre apppelait &agrave; haute voix les noms
+des heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir,
+dans la batterie, en se bousculant autour d'un fanal.</p>
+
+<p>--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui
+&eacute;tait bien timbr&eacute;e de Paimpol, - mais ce
+n'&eacute;tait pas l'&eacute;criture de Gaud. - Qu'est-ce que
+cela voulait dire? Et de qui venait-elle?</p>
+
+<p>L'ayant tourn&eacute;e et retourn&eacute;e, il l'ouvrit
+craintivement.</p>
+
+<p>Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.</p>
+
+<p>"Mon cher petit-fils,"<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien de sa bonne vieille grand'm&egrave;re;
+alors il respira mieux. Elle avait m&ecirc;me appos&eacute; au
+bas sa grosse signature apprise par coeur, toute trembl&eacute;e
+et &eacute;coli&egrave;re: "Veuve Moan".</p>
+
+<p>Veuve Moan. Il porta le papier &agrave; ses l&egrave;vres,
+d'un mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi, et embrassa ce pauvre
+nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait
+&agrave; un heure supr&ecirc;me de sa vie: demain matin,
+d&egrave;s le jour, il partait pour aller au feu.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa
+venaient d'&ecirc;tre pris. Aucune grande op&eacute;ration
+n'&eacute;tait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les renforts
+qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait &agrave;
+bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour
+compl&eacute;ter les compagnies de marins d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;barqu&eacute;es. Et Sylvestre, qui avait langui
+longtemps dans les croisi&egrave;res det les blocus, venait
+d'&ecirc;tre d&eacute;sign&eacute; avec quelques autres pour
+combler des vides dans ces compagnies-l&agrave;.</p>
+
+<p>En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque
+chose leur disait tout de m&ecirc;me qu'ils d&eacute;barqueraient
+encore &agrave; temps pour se battre un peu. Ayant arrang&eacute;
+leurs sacs, termin&eacute; leurs pr&eacute;paratifs, et fait
+leurs adieux, ils s'&eacute;taient promen&eacute;s toute la
+soir&eacute;e au milieu des autres qui restaient, se sentant
+grandis et fiers aupr&egrave;s de ceux-l&agrave;; chacun &agrave;
+sa mani&egrave;re manifestait ses impressions de d&eacute;part,
+les uns graves, un peu recueillis; les autres se r&eacute;pandant
+en exub&eacute;rantes paroles.</p>
+
+<p>Sylvestre, lui, &eacute;tait assez silencieux et concentrait
+en lui-m&ecirc;me son impatience d'attente; seulement quand on le
+regardait, son petit sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis
+en effet, et c'est pour demain matin". La guerre, le feu, il ne
+s'en faisait encore qu'une id&eacute;e incompl&egrave;te; mais
+cela le fascinait pourtant, parce qu'il &eacute;tait de vaillante
+race.</p>
+
+<p>... Inquiet de Gaud, &agrave; cause de cette &eacute;criture
+&eacute;trang&egrave;re, il cherchait &agrave; s'approcher d'un
+fanal pour pouvoir bien lire. Et c'&eacute;tait difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient
+l&agrave;, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette
+batterie...</p>
+
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but de sa lettre, comme il l'avait
+pr&eacute;vu, la grand'm&egrave;re Yvonne expliquait pourquoi
+elle avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de recourir &agrave;
+la main peu experte d'une vieille voisine:</p>
+
+<p>"Mon cher enfant, je ne te fais pas &eacute;crire cette fois
+par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son
+p&egrave;re a &eacute;t&eacute; pris de mort subite, il y a deux
+jours. Et il parait que toute sa fortune a &eacute;t&eacute;
+mang&eacute;e, &agrave; de mauvais jeux d'argent qu'il avait
+faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses
+meubles. C'est une chose &agrave; laquelle personne ne
+s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va
+te faire comme &agrave; moi beaucoup de peine.</p>
+
+<p>"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvel&eacute;
+engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la
+<i>Marie</i>, et le d&eacute;part pour l'Islande a eu lieu
+d'assez bonne heure cette ann&eacute;e. Ils on appareill&eacute;
+le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arriv&eacute;
+&agrave; notre pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance
+encore.</p>
+
+<p>"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'&agrave;
+pr&eacute;sent c'est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi
+elle va &ecirc;tre oblig&eacute;e de travailler pour gagner son
+pain..."</p>
+
+<p>... Il resta atterr&eacute;; ces mauvaises nouvelles lui
+avaient g&acirc;t&eacute; toute sa joie d'aller se battre...</p>
+
+<h3>Troisi&egrave;me parties.</h3>
+
+<h4>I<br>
+</h4>
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre
+s'arr&ecirc;te court, dressant l'oreille...
+
+<p>C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et
+velout&eacute; de printemps. Le ciel est gris, pesant aux
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Ils sont l&agrave; six matelots arm&eacute;s, en
+reconnaissance au milieu des fra&icirc;ches rizi&egrave;res, dans
+un sentier de boue...</p>
+
+<p>... Encore!!... ce m&ecirc;me bruit dans le silence de l'air!
+- Bruit aigre et ronflant, esp&egrave;ce de <i>dzinn</i>
+prolong&eacute;, donnant bien l'impression de la petite chose
+m&eacute;chante et dure qui passe l&agrave; tout droit,
+tr&egrave;s vite, et dont la rencontre peut &ecirc;tre
+mortelle.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, Sylvestre
+&eacute;coute cette musique-l&agrave;. Ces balles qui vous
+arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-m&ecirc;me: le coup de feu, parti de loin, est
+att&eacute;nu&eacute;, on ne l'entend plus; alors on distingue
+mieux ce petit bourdonnement de m&eacute;tal, qui file en
+tra&icirc;n&eacute;e rapide, fr&ocirc;lant vos oreilles...</p>
+
+<p>... Et <i>dzin</i> encore, et <i>dzin</i>! Il en pleut
+maintenant, des balles. Tout pr&egrave;s des marins,
+arr&ecirc;t&eacute;s net, elles s'enfoncent dans le sol
+inond&eacute; de la rizi&egrave;re, chacune avec un petit
+<i>flac</i> de gr&ecirc;le, sec et rapide, et un l&eacute;ger
+&eacute;claboussement d'eau.</p>
+
+<p>Eux se regardent, en souriant comme d'une farce
+dr&ocirc;lement jou&eacute;e, et ils disent:</p>
+
+<p>--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour
+les matelots, tout cela c'est de la m&ecirc;me famille
+chinoise.)</p>
+
+<p>Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes,
+celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans
+l'herbe. Cela n'a pas dur&eacute; une minute, ce petit arrosage
+de plomb, et d&eacute;j&agrave; cela cesse. Sur la grande plaine
+verte, le silence absolu revient, et nulle part on
+aper&ccedil;oit rien qui bouge.</p>
+
+<p>Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant
+le vent, ils cherchent d'o&ugrave; cela a pu venir.</p>
+
+<p>De l&agrave;-bas, s&ucirc;rement, de ce bouquet de bambous,
+qui fait dans la plaine comme un &icirc;lot de plumes, et
+derri&egrave;re lesquels apparaissent, &agrave; demi
+cach&eacute;es, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans
+la terre d&eacute;tremp&eacute;e de la rizi&egrave;re, leurs
+pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus
+longues et plus agiles, est celui qui court devant.</p>
+
+<p>Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont
+r&ecirc;v&eacute;...</p>
+
+<p>Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont
+toujours et &eacute;ternellement les m&ecirc;mes, - le gris des
+ciels couverts, la teinte fra&icirc;che des prairies au
+printemps, - on croirait voir les champs de France, avec des
+jeunes hommes courant l&agrave; ga&icirc;ment, pour tout autre
+jeu que celui de la mort.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; mesure qu'ils s'approchent, ces bambous
+montrent mieux la finesse exotique de leur feuill&eacute;e, ces
+toits de village accentuent l'&eacute;tranget&eacute; de leur
+courbure, et des hommes jaunes, embusqu&eacute;s derri&egrave;re,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contract&eacute;es
+par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en
+jetant un cri, et se d&eacute;ploient en une longue ligne
+tremblante, mais d&eacute;cid&eacute;e et dangereuse.</p>
+
+<p>--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur
+m&ecirc;me brave sourire.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, ils trouvent cette fois qu'il y en a
+beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en
+aper&ccedil;oit d'autres, qui arrivent par derri&egrave;re,
+&eacute;mergeant d'entre les herbages...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ ... Il fut tr&egrave;s beau, dans cet instant, dans cette
+journ&eacute;e, le petit Sylvestre; sa vieille grand'm&egrave;re
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fi&egrave;re de le voir si
+guerrier!</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; transfigur&eacute; depuis quelques jours,
+bronz&eacute;, la voix chang&eacute;e, il &eacute;tait l&agrave;
+comme dans un &eacute;l&eacute;ment &agrave; lui. A une minute
+d'ind&eacute;cision supr&ecirc;me, les matelots,
+&eacute;rafl&eacute;s par les balles, avaient presque
+commenc&eacute; ce mouvement de recul qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; leur mort &agrave; tous; mais Sylvestre
+avaitcontinu&eacute; d'avancer; ayant pris son fusil par le
+canon, il tenait t&ecirc;te &agrave; tout un groupe, fauchant de
+droite et de gauche, &agrave; grands coups de crosse qui
+assomnaient. Et, gr&acirc;ce &agrave; lui, la partie avait
+chang&eacute; de tournure: cette panique, cet afollement, ce je
+ne sais quoi, qui d&eacute;cide aveugl&eacute;ment de tout, dans
+ces petites batailles non dirig&eacute;es &eacute;tait
+pass&eacute; du c&ocirc;t&eacute; des Chinois; c'&eacute;taient
+eux qui avaient commenc&eacute; &agrave; reculer.</p>
+
+<p>... C'&eacute;tait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six
+matelots, ayant recharg&eacute; leurs armes &agrave; tir rapide,
+les abattaient &agrave; leur aise; il y avait des flaques rouges
+dans l'herbe, des corps effondr&eacute;s, des cr&acirc;nes
+versant leur cervelle dans l'eau de la rizi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils fuyaient tout courb&eacute;s, rasant le sol, s'aplatissant
+comme des l&eacute;opards. Et Sylvestre courait apr&egrave;s,
+d&eacute;j&agrave; bless&eacute; deux fois, un coup de lance
+&agrave; la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
+sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non
+raisonn&eacute;e qui vient du sang<br>
+ vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle
+qui faisait les h&eacute;ros antiques.</p>
+
+<p>Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue,
+dans une inspiration de terreur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.
+Sylvestre s'arr&ecirc;ta, souriant, m&eacute;prisant, sublime,
+pour le laisser d&eacute;charger son arme, puis se jeta un peu
+sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
+Mais, dans le mouvement de d&eacute;tente, le canon de ce fusil
+d&eacute;via par hasard dans le m&ecirc;me sens. Alors, lui,
+sentit une commotion &agrave; la poitrine, et, comprenant bien ce
+que c'&eacute;tait, par un &eacute;clair de pens&eacute;e,
+m&ecirc;me avant toute douleur, il d&eacute;tourna la t&ecirc;te
+vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire,
+comme un vieux soldat, la phrase consacr&eacute;e: "Je crois que
+j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de
+courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons,
+il en sentit entrer aussi, par un trou &agrave; son sein droit,
+avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
+crev&eacute;. En m&ecirc;me temps, sa bouche s'emplit de sang,
+tandis qu'il lui venait au c&ocirc;t&eacute; une douleur
+aigu&euml;, qui s'exasp&eacute;rait vite, vite, jusqu'&agrave;
+&ecirc;tre quelque chose d'atroce et d'indicible.</p>
+
+<p>Il tourna sur lui-m&ecirc;me deux ou trois fois, la t&ecirc;te
+perdue de vertige et cherchant &agrave; reprendre son souffle au
+milieu de tout ce liquide rouge dont la mont&eacute;e
+l'&eacute;touffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
+s'abattit.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Environ quinze jours apr&egrave;s, comme le ciel se faisait
+d&eacute;j&agrave; plus sombre &agrave; l'approche des pluies, et
+la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on
+avait rapport&eacute; &agrave; Hano&iuml;, fut envoy&eacute; en
+rade d'Ha-Long et mis &agrave; bord d'un navire-h&ocirc;pital qui
+rentrait en France.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; longtemps promen&eacute; sur divers
+brancards, avec des temps d'arr&ecirc;t dans des ambulances. On
+avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions
+mauvaises, sa poitrine s'&eacute;tait remplie d'eau, du
+c&ocirc;t&eacute; perc&eacute;, et l'air entrait toujours, en
+gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.</p>
+
+<p>On lui avait donn&eacute; la m&eacute;daille militaire et il
+en avait eu un moment de joie. Mais il n'&eacute;tait plus le
+guerrier d'avant, &agrave; l'allure d&eacute;cid&eacute;e,
+&agrave; la voix vibrante et br&egrave;ve. Non, tout cela
+&eacute;tait tomb&eacute; devant la longue souffrance et la
+fi&egrave;vre amollissante. Il &eacute;tait redevenu enfant, avec
+le mal du pays; il ne parlait presque plus, r&eacute;pondant
+&agrave; peine d'une petite voix douce, presque &eacute;teinte.
+Se sentir si malade, et &ecirc;tre si loin, si loin; penser qu'il
+faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, -
+vivrait-il seulement jusque-l&agrave;, avec ses forces qui
+diminuaient?... Cette notion d'effroyable &eacute;loignement
+&eacute;tait une chose qui l'obs&eacute;dait sans cesse; qui
+l'oppressait &agrave; ses r&eacute;veils, - quand, apr&egrave;s
+les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse
+de ses plaies, la chaleur de sa fi&egrave;vre et le petit bruit
+soufflant de sa poitrine crev&eacute;e. Aussi il avait
+suppli&eacute; qu'on l'embarqu&acirc;t, au risque de tout.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s lourd &agrave; porter dans son
+cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses
+cruelles en le charroyant.</p>
+
+<p>A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans
+l'un des petits lits de fer align&eacute;s &agrave;
+l'h&ocirc;pital et il recommen&ccedil;a en sens inverse sa longue
+promenade &agrave; travers les mers. Seulement, cette fois, au
+lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes,
+c'&eacute;tait dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des
+exhalaisons de rem&egrave;des, de blessures et de
+mis&egrave;res.</p>
+
+<p>Les premiers jours, la joie d'&ecirc;tre en route avait
+amen&eacute; en lui un peux de mieux. Il pouvait se tenir
+soulev&eacute; sur son lit avec des oreillers, et de temps en
+temps il demandait sa bo&icirc;te. Sa bo&icirc;te de matelot
+&eacute;tait le coffret de bois blanc, achet&eacute; &agrave;
+Paimpol, pour mettre ses choses pr&eacute;cieuses; on y trouvait
+les lettres de la grand'm&egrave;re Yvonne, celles d'Yann et de
+Gaud, un cahier o&ugrave; il avait copi&eacute; des chansons du
+bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un
+pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait
+inscrit le journal na&iuml;f de sa campagne.</p>
+
+<p>Le mal pourtant ne s'am&eacute;liorait pas et, d&egrave;s la
+premi&egrave;re semaine, les m&eacute;decins pens&egrave;rent que
+la mort ne pouvait plus &ecirc;tre &eacute;vit&eacute;e.</p>
+
+<p>... Pr&egrave;s de l'&Eacute;quateur maintenant, dans
+l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait,
+secouant ses lits, ses bless&eacute;s et ses malades; s'en allait
+toujours vite sur une mer remu&eacute;e, tourment&eacute;e encore
+comme au renversement des moussons.</p>
+
+<p>Depuis le d&eacute;part d'Ha-Long, il en &eacute;tait mort
+plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce
+grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits
+s'&eacute;taient d&eacute;barrass&eacute; d&eacute;j&agrave; de
+leur pauvre contenu.</p>
+
+<p>Et ce jour-l&agrave;, dans l'h&ocirc;pital mouvant, il faisait
+tr&egrave;s sombre: on avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;,
+&agrave; cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet &eacute;touffoir de
+malades.</p>
+
+<p>Il allait plus mal, lui; c'&eacute;tait la fin. Couch&eacute;
+toujours sur son c&ocirc;t&eacute; perc&eacute;, il le comprimait
+des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour
+immobiliser cette eau, cette d&eacute;composition liquide dans ce
+poumon droit, et t&acirc;cher de respirer seulement avec l'autre.
+Mais cet autre aussi, peu &agrave; peu, s'&eacute;tait pris par
+voisinage, et l'angoisse supr&ecirc;me &eacute;tait
+commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant;
+dans l'obscurit&eacute; chaude, des figures aim&eacute;es ou
+affreuses venaient se pencher sur lui; il &eacute;tait dans un
+perp&eacute;tuel r&ecirc;ve d'hallucin&eacute;, o&ugrave;
+passaient la Bretagne et l'Islande.</p>
+
+<p>Le matin, il avait fait appeler le pr&ecirc;tre, et celui-ci,
+qui &eacute;tait un vieillard habitu&eacute; &agrave; voir mourir
+des matelots, avait &eacute;t&eacute; surpris de trouver, sous
+cette enveloppe si virile, la puret&eacute; d'un petit
+enfant.</p>
+
+<p>Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle
+part; les manches &agrave; vent n'en donnaient plus; l'infirmier,
+qui l'&eacute;ventait tout le temps avec un &eacute;ventail
+&agrave; fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des
+bu&eacute;es malsaines, des fadeurs d&eacute;j&agrave; cent fois
+respir&eacute;es, dont les poitrines ne voulaient plus.</p>
+
+<p>Quelquefois, il lui prenait des rages
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es pour sortir de ce lit, o&ugrave;
+il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
+l&agrave;-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui
+couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!...
+Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait
+qu'&agrave; un soul&egrave;vement de sa t&ecirc;te et de son cou
+affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que
+l'on fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il
+retombait dans les m&ecirc;mes creux de son lit d&eacute;fait,
+d&eacute;j&agrave; englu&eacute; l&agrave; par la mort; et chaque
+fois apr&egrave;s la fatigue d'une telle secousse, il perdait
+pour un instant conscience de tout.</p>
+
+<p>Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien
+que se f&ucirc;t encore dangereux, la mer n'&eacute;tant pas
+assez calm&eacute;e. C'&eacute;tait le soir, vers six heures.
+Quand cet auvent de fer fut soulev&eacute;, il entra de la
+lumi&egrave;re seulement, de l'&eacute;blouissante lumi&egrave;re
+rouge. Le soleil couchant apparaissait &agrave; l'horizon avec
+une extr&ecirc;me splendeur, dans la d&eacute;chirure d'un<br>
+ ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+&eacute;clairait cet h&ocirc;pital en vacillant, comme une torche
+que l'on balance.</p>
+
+<p>De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait
+dehors &eacute;tait impuissant &agrave; entrer ici, &agrave;
+chasser les senteurs de la fi&egrave;vre. Partout, &agrave;
+l'infini, sur cette mer &eacute;quatoriale, ce n'&eacute;tait
+qu'humidit&eacute; chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air
+nulle part, pas m&ecirc;me pour les mourants qui haletaient.</p>
+
+<p>... Une derni&egrave;re vision l'agita beaucoup: sa vieille
+grand'm&egrave;re, passant sur un chemin, tr&egrave;s vite, avec
+une expression d'anxi&eacute;t&eacute; d&eacute;chirante; la
+pluie tombait sur elle, de nuages bas et fun&egrave;bres; elle se
+rendait &agrave; Paimpol, mand&eacute;e au bureau de la marine
+pour y &ecirc;tre inform&eacute;e qu'il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;battait maintenant; il r&acirc;lait. On
+&eacute;pongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui
+&eacute;taient remont&eacute;s de sa poitrine, &agrave; flots,
+pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'&eacute;clairait toujours; au couchant, on e&ucirc;t dit
+l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par
+le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge,
+qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour
+de lui.</p>
+
+<p>... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, l&agrave;-bas, en
+Bretagne, o&ugrave; midi allait sonner. Il &eacute;tait bien le
+m&ecirc;me soleil, et au m&ecirc;me instant pr&eacute;cis de sa
+dur&eacute;e sans fin; l&agrave;, pourtant, il avait une couleur
+tr&egrave;s diff&eacute;rente; se tenant plus haut dans un ciel
+bleu&acirc;tre; il &eacute;clairait d'une douce lumi&egrave;re
+blanche la grand'-m&egrave;re Yvonne, qui travaillait &agrave;
+coudre, assise sur sa porte.</p>
+
+<p>En Islande, om c'&eacute;tait le matin, il paraissait aussi,
+&agrave; cette m&ecirc;me minute de mort.</p>
+
+<p>P&acirc;li davantage, on e&ucirc;t dit qu'il ne parvenait
+&agrave; &ecirc;tre vu l&agrave; que par une sorte de tour de
+force d'obliquit&eacute;. Il rayonnait tristement, dans un fiord
+o&ugrave; d&eacute;rivait la <i>Marie</i>, et son ciel
+&eacute;tait cette fois d'une de ces puret&eacute;s
+hyperbor&eacute;ennes qui &eacute;veillent des id&eacute;es de
+plan&egrave;tes refroidies n'ayant plus d'atmosph&egrave;re. Avec
+une nettet&eacute; glac&eacute;e, il accentuait les
+d&eacute;tails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce
+pays, vu de la <i>Marie</i>, semblait plaqu&eacute; sur un
+m&ecirc;me plan et se tenir debout. Yann, qui &eacute;tait
+l&agrave;, &eacute;clair&eacute; un peu &eacute;trangement lui
+aussi, p&ecirc;chait comme d'habitude, au milieu de ces espects
+lunaires.</p>
+
+<p>... Au moment o&ugrave; cette tra&icirc;n&eacute;e de feu
+rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'&eacute;teignit,
+o&ugrave; le soleil &eacute;quatorial disparut tout &agrave; fait
+dans les eaux dor&eacute;es, on vit les yeux du petit fils
+mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour
+dispara&icirc;tre dans la t&ecirc;te. Alors on abaissa dessus les
+paupi&egrave;res avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint
+tr&egrave;s beau et calme, comme un marbre couch&eacute;...</p>
+
+<h4>III<br>
+</h4>
+
+... Aussi bien, je ne puis m'emp&ecirc;cher de conter cet
+enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-m&ecirc;me
+l&agrave;-bas, dans l'&icirc;le de Singapour. On en avait assez
+jet&eacute; d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers
+jours de la travers&eacute;e; comme cette terre malaise
+&eacute;tait l&agrave; tout pr&egrave;s, on s'&eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; le garder quelques heures de plus
+pour l'y mettre.
+
+<p>C'&eacute;tait le matin, de tr&egrave;s bonne heure, &agrave;
+cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps
+&eacute;tait recouvert du pavillon de France. La grande ville
+&eacute;trange dormait encore quand nous accost&acirc;mes la
+terre. Un petit fourgon, envoy&eacute; par le consul, attendait
+sur le quai; nous y m&icirc;mes Sylvestre et la croix de bois
+qu'on lui avait faite &agrave; bord; la peinture en &eacute;tait
+encore fra&icirc;che, car il avait fallu se h&acirc;ter, et les
+lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes cette Babel au soleil levant. Et puis
+se fut une &eacute;motion, de retrouver l&agrave;, &agrave; deux
+pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une
+&eacute;glise fran&ccedil;aise. Sous cette haute nef blanche,
+o&ugrave; j'&eacute;tais seul avec mes matelots, le <i>Dies
+irae</i> chant&eacute; par un pr&ecirc;tre missionnaire
+r&eacute;sonnait comme une douce incantation magique. Par les
+portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient &agrave;
+des jardins enchant&eacute;s, der verdures admirables, des palmes
+immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et
+c'&eacute;tait une pluie de p&eacute;tales d'un rouge de carmin
+qui tombaient jusque dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, nous sommes all&eacute;s au cimeti&egrave;re
+tr&egrave;s loin. Notre petit cort&egrave;ge de matelots
+&eacute;tait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
+pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers
+chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs
+malais, indiens, o&ugrave; toute sorte de figures d'Asie nous
+regardaient passer avec des yeux &eacute;tonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ensuite, la campagne, d&eacute;j&agrave; chaude; des chemins
+ombreux o&ugrave; volaient d'admirables papillons aux ailes de
+verlours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les
+splendeurs de la s&egrave;ve &eacute;quatoriale. Enfin, le
+cimeti&egrave;re: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'&eacute;tonnants
+feuillages, des plantes inconnues. L'endroit o&ugrave; nous
+l'avons mis ressemble &agrave; un coin des jardins d'Indra. Sur
+sa terre, nous avons plant&eacute; cette petite croix de bois
+qu'on lui avait faite &agrave; la h&acirc;te pendant la nuit:</p>
+
+<p>SYLVESTRE MOAN<br>
+ Dix-neuf ans</p>
+
+<p>Et nous l'avons laiss&eacute; l&agrave;, press&eacute;s de
+repartir &agrave; cause de ce soleil qui montait toujours, nous
+retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses
+grandes fleurs.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p><br>
+ Le transport continuait sa route &agrave; travers l'oc&eacute;an
+Indien. En bas, dans l'h&ocirc;pital flottant, il y avait encore
+des mis&egrave;res enferm&eacute;es. Sur le pont, on ne voyait
+qu'insouciance, sant&eacute; et jeunesse. Alentour, sur la mer,
+une vraie f&ecirc;te d'air pur et de soleil.</p>
+
+<p>Par ces beaux temps d'aliz&eacute;s, les matelots,
+&eacute;tendus &agrave; l'ombre des voiles, s'amusaient avec
+leurs perruches, &agrave; les faire courir. (Dans ce Singapour
+d'o&ugrave; ils venaient, on vend aux marins qui passent toute
+sorte de b&ecirc;tes apprivois&eacute;es.)</p>
+
+<p>Ils avaient tous choisi des b&eacute;b&eacute;s de perruches,
+ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas
+encore de queue, mais d&eacute;j&agrave; vertes, oh! d'un vert
+admirable. Les papas et les mamans avaient &eacute;t&eacute;
+verts; alors elles, toutes petites, avaient h&eacute;rit&eacute;
+inconsciemment de cette couleur-l&agrave;, pos&eacute;es sur ces
+planches si propres du navire, elles<br>
+ ressemblaient &agrave; des feuilles tr&egrave;s fra&icirc;ches
+tomb&eacute;es d'un arbre des tropiques.</p>
+
+<p>Quelquefois on les r&eacute;unissait toutes; alors elles
+s'observaient entre elles dr&ocirc;lement; elles se mettaient
+&agrave; tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous
+diff&eacute;rents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses,
+avec des petits tr&eacute;moussements comiques, partant tout d'un
+coup tr&egrave;s vite, empress&eacute;es, on ne sait pour quelle
+patrie; et il y en avait qui tombaient.</p>
+
+<p>Et puis les guenons apprenaient &agrave; faire des tours, et
+c'&eacute;tait un autre amusement. Il y en avait de tendrement
+aim&eacute;es, qui &eacute;taient embrass&eacute;es avec
+transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure
+de leurs ma&icirc;tres en les regardant avec des yeux de femme,
+moiti&eacute; grotesque, moiti&eacute; touchantes.</p>
+
+<p>Au coup de trois heures, les fourriers apport&egrave;rent sur
+le pont deux sacs de toile, scell&eacute;s de gros cachets en
+cire rouge, et marqu&eacute;s au nom de Sylvestre; c'&eacute;tait
+pour vendre &agrave; la cri&eacute;e, - comme le r&egrave;glement
+l'exige pour les morts, - tous ses v&ecirc;tements, tout ce qui
+lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain,
+vinrent se grouper autour; &agrave; bord d'un
+navire-h&ocirc;pital, on en voit assez souvent, de ces ventes de
+sac, pour que cela n'&eacute;motionne plus. Et puis, sur ce
+bateau, on avait si peu connu Sylvestre.</p>
+
+<p>Ses vareuses, ses chemises, ses maillots &agrave; raies
+bleues, furent palp&eacute;s, retourn&eacute;s et puis
+enlev&eacute;s &agrave; des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.</p>
+
+<p>Vint le tour de la petite bo&icirc;te sacr&eacute;e, qu'on
+adjugea cinquante sous. On en avait retir&eacute;, pour remettre
+&agrave; la famille, les lettres et la m&eacute;daille militaire;
+mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius,
+et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses
+dispos&eacute;es l&agrave; par la pr&eacute;voyance de
+grand'm&egrave;re Yvonne pour r&eacute;parer et recoudre.</p>
+
+<p>Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets &agrave; vendre,
+pr&eacute;senta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour
+&ecirc;tre donn&eacute;s &agrave; Gaud, et si dr&ocirc;les de
+tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit
+appara&icirc;tre comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce
+n'&eacute;tait pas par manque de coeur, mais par
+irr&eacute;flexion seulement.</p>
+
+<p>Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit
+aussit&ocirc;t de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien
+&agrave; la place.</p>
+
+<p>Un soigneux coup de balai fut donn&eacute; apr&egrave;s, afin
+de bien d&eacute;barrasser ce pont si propre des
+poussi&egrave;res ou des d&eacute;bris de fil tomb&eacute;s de ce
+d&eacute;ballage.</p>
+
+<p>Et les matelots retourn&egrave;rent ga&icirc;ment s'amuser
+avec leurs perruches et leurs singes.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Un jour de la premi&egrave;re quinzaine de juin, comme la
+vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on
+&eacute;tait venu la demander de la part du commissaire de
+l'inscription maritime.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque chose concernant son petit-fils, bien
+s&ucirc;r; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les
+familles des <i>gens de mer</i>,on a souvent<br>
+ affaire &agrave; <i>l'Inscription</i>; elle donc, qui
+&eacute;tait fille, femme, m&egrave;re et grand'm&egrave;re de
+marin, connaissait ce bureau depuis tant&ocirc;t soixante
+ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au sujet de sa d&eacute;l&eacute;gation, sans
+doute; ou peut-&ecirc;tre un petit d&eacute;compte de la
+<i>Circ&eacute;</i> &agrave; toucher au moyen de sa
+<i>procure</i>. Sachant ce qu'on doit &agrave; M. le commissaire,
+elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanche,
+puis se mit en route sur les deux heures.</p>
+
+<p>Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise,
+elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de
+m&ecirc;me, &agrave; la r&eacute;flexion, &agrave; cause de ces
+deux mois sans lettre.</p>
+
+<p>Elle rencontra son vieux galant, assis &agrave; une porte,
+tr&egrave;s tomb&eacute; depuis les froids de l'hiver.</p>
+
+<p>--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous
+g&ecirc;ner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il
+avait dans l'id&eacute;e.)</p>
+
+<p>Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les
+hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux
+fleurs jaune d'or; mais d&egrave;s qu'on passait dans les
+bas-fonds abrit&eacute;s contre le vent de la mer, on trouvait
+tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aub&eacute;pine
+fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait
+gu&egrave;re tout cela, elle, si vieille, sur qui
+s'&eacute;taient accumul&eacute;es les saisons fugitives, courtes
+&agrave; pr&eacute;sent comme des jours...</p>
+
+<p>Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des
+rosiers, des oeillets, des girofl&eacute;es et, jusque sur les
+hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui
+attiraient les premiers papillons blancs.</p>
+
+<p>Ce printemps &eacute;tait presque sans amour, dans ce pays
+d'Islandais, et les belles filles de race fi&egrave;re que l'on
+apercevait, r&egrave;veuses, sur les portes, semblaient darder
+tr&egrave;s loin au del&agrave; des objets visibles leurs yeux
+bruns ou bleus. Les jeunes hommes, &agrave; qui allaient leurs
+m&eacute;lancolies et leurs d&eacute;sirs, &eacute;taient
+&agrave; faire la grande p&ecirc;che, l&agrave;-bas, sur la mer
+hyperbor&eacute;e...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait un printemps tout de m&ecirc;me,
+ti&egrave;de, suave, troublant, avec de l&eacute;gers
+bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.</p>
+
+<p>Et tout cela, qui est sans &acirc;me, continuait de sourire
+&agrave; cette vieille grand'm&egrave;re qui marchait de son
+meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier
+petit-fils. Elle touchait &agrave; l'heure terrible o&ugrave;
+cette chose, qui s'&eacute;tait pass&eacute;e si loin sur la mer
+chinoise, allait lui &ecirc;tre dite; elle faisait cette course
+sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devin&eacute;e
+et qui lui avait arrach&eacute; ses derni&egrave;res larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'm&egrave;re, mand&eacute;e
+&agrave; <i>l'Inscription</i> de Paimpol pour apprendre qu'il
+&eacute;tait mort! - Il l'avait vu tr&egrave;s nettement passer,
+sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit
+ch&acirc;le brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
+apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un
+d&eacute;chirement affreux, tandis que l'&eacute;norme soleil
+rouge de l'&Eacute;quateur, qui se couchait magnifiquement,
+entrait par le sabord de l'h&ocirc;pital pour le regarder
+mourir.</p>
+
+<p>Seulement, de l&agrave;-bas, lui, dans sa vision
+derni&egrave;re, s'&eacute;tait figur&eacute; sous un ciel de
+pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se
+faisait au gai printemps moqueur...</p>
+
+<p>En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus
+inqui&egrave;te, et pressait encore sa marche.</p>
+
+<p>La voil&agrave; dans la ville grise, dans les petites rues de
+granit o&ugrave; tombait ce soleil, donnant le bonjour &agrave;
+d'autres vieilles, ses contemporaines, assises &agrave; leur
+fen&ecirc;tre. Intrigu&eacute;es de la voir, elles disaient:</p>
+
+<p>--O&ugrave; va-t-elle comme &ccedil;a si vite, en robe du
+dimanche, un jour sur semaine?</p>
+
+<p>M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez
+lui. Un petit &ecirc;tre tr&egrave;s laid, d'une quinzaine
+d'ann&eacute;es, qui &eacute;tait son comis, se tenait assis
+&agrave; son bureau. &Eacute;tant trop mal venu pour faire un
+p&ecirc;cheur, il avait re&ccedil;u de l'instruction et passait
+ses jours sur cette m&ecirc;me chaise, en fausses manches noires,
+grattant son papier.</p>
+
+<p>Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il
+se leva pour prendre, dans un casier, des pi&egrave;ces
+timbr&eacute;es.</p>
+
+<p>Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin
+jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...</p>
+
+<p>Il les &eacute;talait devant la pauvre vieille, qui
+commen&ccedil;ait &agrave; trembler et &agrave; voir trouble.
+C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+&eacute;crivait pout elle &agrave; son petit-fils, et qui
+&eacute;taient revenues l&agrave;, non
+d&eacute;cachet&eacute;es... Et &ccedil;a c'&eacute;tait
+pass&eacute; ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils
+Pierre: les lettres &eacute;taient revenues de la Chine chez M.
+le commissaire, qui les lui avait remises...</p>
+
+<p>Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan,
+Jean-Marie-Sylvestre, inscrit &agrave; Paimpol, folio 213,
+num&eacute;ro matricule 2091, d&eacute;c&eacute;d&eacute;
+&agrave; bord du <i>Bien-Hoa</i> le 14..."</p>
+
+<p>--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arriv&eacute;, mon bon
+Monsieur?...</p>
+
+<p>--D&eacute;c&eacute;d&eacute;!... Il est
+d&eacute;c&eacute;d&eacute;, reprit-il.</p>
+
+<p>Mon Dieu, il n'&eacute;tait sans doute pas m&eacute;chant, ce
+commis; s'il disait cela de cette mani&egrave;re brutale,
+c'&eacute;tait plut&ocirc;t manque de jugement, inintelligence de
+petit &ecirc;tre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas
+ce beau mot, il s'exprima en breton:</p>
+
+<p>--<i>Marw &eacute;o!.</i>..</p>
+
+<p>--<i>Marw &eacute;o!</i>... (Il est mort...)</p>
+
+<p>Elle r&eacute;p&eacute;ta apr&egrave;s lui, avec son
+chevrotement de vieillesse, comme un pauvre &eacute;cho
+f&ecirc;l&eacute; redirait une phrase indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien ce qu'elle avait &agrave; moiti&eacute;
+devin&eacute;, mais cela la faisait trembler seulement; &agrave;
+pr&eacute;sent que c'&eacute;tait certain, &ccedil;a n'avait pas
+l'air de la toucher. D'abord sa facult&eacute; de souffrir
+s'&eacute;tait vraiment un peu &eacute;mouss&eacute;e, &agrave;
+force d'&acirc;ge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne
+venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait
+pour le moment dans sa t&ecirc;te, et voil&agrave; qu'elle
+confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de
+fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci
+&eacute;tait son dernier, si ch&eacute;ri, celui &agrave; qui se
+rapportaient toutes ses pri&egrave;res, toute sa vie, toute son
+attente, toutes ses pens&eacute;es, d&eacute;j&agrave; obscurcies
+par l'approche sombre de <i>l'enfance</i>...</p>
+
+<p>Elle &eacute;prouvait une honte aussi &agrave; laisser
+para&icirc;tre son d&eacute;sespoir devant se petit monsieur qui
+lui faisait horreur: est-ce que c'&eacute;tait comme &ccedil;a
+qu'on annon&ccedil;ait &agrave; une grand'm&egrave;re la mort de
+son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie,
+torturant les franges de son ch&acirc;le brun avec ses pauvres
+vieilles mains gerc&eacute;es de laveuse.</p>
+
+<p>Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout
+ce trajet qu'il faudrait faire, et faire d&eacute;cemment, avant
+d'atteindre le g&icirc;te de chaume o&ugrave; elle avait
+h&acirc;te de s'enfermer - comme les b&ecirc;tes bless&eacute;es
+qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi
+qu'elle s'effor&ccedil;ait<br>
+ de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre,
+&eacute;pouvant&eacute;e surtout d'une route si longue.</p>
+
+<p>On lui remit un mandat pour aller toucher, comme
+h&eacute;riti&egrave;re, les trente francs qui lui revenaient de
+la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats
+et la bo&icirc;te contenant la m&eacute;daille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient
+ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses
+poches pour le mettre.</p>
+
+<p>Dans Paimpol, elle passa tout d'une pi&egrave;ce et ne
+regardant personne, le corps un peu pench&eacute; comme qui va
+tomber, entendant un bourdonnement de sang &agrave; ses oreilles;
+- et se h&acirc;tant, se surmenant, comme une pauvre machine
+d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s ancienne qu'on aurait
+remont&eacute;e &agrave; toute vitesse pour la derni&egrave;re
+fois, sans s'inqui&eacute;ter d'en briser les ressorts.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me kilom&egrave;tre, elle allait toute
+courb&eacute;e en avant, &eacute;puis&eacute;e; de temps &agrave;
+autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la
+t&ecirc;te un grand choc douloureux. Et elle se
+d&eacute;p&ecirc;chait de se terrer chez elle, de peur de tomber
+et d'&ecirc;tre rapport&eacute;e...</p>
+
+<h4>VI<br>
+</h4>
+
+La vieille Yvonne qui est so&ucirc;le!
+
+<p>Elle &eacute;tait tomb&eacute;e, et les gamins lui couraient
+apr&egrave;s. C'&eacute;tait justement en entrant dans la comune
+de Ploubazlanec, o&ugrave; il y a beaucoup de maisons le long de
+la route. Tout de m&ecirc;me elle avait eu la force de se relever
+et, clopin-clopant, se sauvait avec son b&acirc;ton.</p>
+
+<p>--La vieille Yvonne qui est so&ucirc;le!</p>
+
+<p>Et des petits effront&eacute;s venaient la regarder sous le
+nez en riant. Sa coiffe &eacute;tait tout de travers.</p>
+
+<p>Il y en avait, de ces petits, qui n'&eacute;taient pas bien
+m&eacute;chant dans le fond, - et quand ils l'avaient vue de plus
+pr&egrave;s devant cette grimace de d&eacute;sespoir
+s&eacute;nile, s'en retournaient tout attrist&eacute;s et saisis,
+n'osant plus rien dire.</p>
+
+<p>Chez elle, la porte ferm&eacute;e, elle poussa un cri de
+d&eacute;tresse qui l'&eacute;touffait, et se laissa tomber dans
+un coin, la t&ecirc;te au mur. Sa coiffe lui &eacute;tait
+descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle
+coiffe autrefois si m&eacute;nag&eacute;e. Sa derni&egrave;re
+robe des dimanches &eacute;tait toute salie, et une mince queue
+de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-t&ecirc;te,
+compl&eacute;tant un d&eacute;sordre de pauvresse...</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p><br>
+ Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+d&eacute;coiff&eacute;e, laissant pendre les bras, la t&ecirc;te
+contre la pierre, avec une grimace et un <i>hi hi hi!</i>
+plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer:
+les trop vieilles grand'm&egrave;res n'ont plus de larmes dans
+leurs yeux taris.</p>
+
+<p>--Mon petit-fils qui est mort!</p>
+
+<p>Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la
+m&eacute;daille.</p>
+
+<p>Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'&eacute;tait bien
+vrai, et se mit &agrave; genoux pour prier.</p>
+
+<p>Elles rest&egrave;rent l&agrave; ensemble, presque muettes,
+les deux femmes, tant que dura ce cr&eacute;puscule de juin - qui
+est tr&egrave;s long en Bretagne et qui l&agrave;-bas, en
+Islande, ne finit plus. Dans la chemin&eacute;e, le grillon qui
+porte bonheur leur faisait tout de m&ecirc;me sa gr&egrave;le
+musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans
+cette chaumi&egrave;re Moan que la mer avait tous pris, qui
+&eacute;taient maintenant une famille &eacute;teinte...</p>
+
+<p>A la fin Gaud disait:</p>
+
+<p>--Je viendrai, moi, ma bonne grand'm&egrave;re, demeurer avec
+vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laiss&eacute;, je vous
+garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...</p>
+
+<p>Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin
+elle se sentait distraite involontairement par la pens&eacute;e
+d'un autre: - celui qui &eacute;tait reparti pour la grande
+p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre &eacute;tait
+mort; justement les <i>chasseurs</i> devaient bient&ocirc;t
+partir. Le pleurerait-il seulement?... Peut-&ecirc;tre que oui,
+car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle
+se pr&eacute;occupait de cela beaucoup, tant&ocirc;t s'indignant
+contre ce gar&ccedil;on dur, tant&ocirc;t s'attendrissant
+&agrave; son souvenir, &agrave; cause de cette douleur qu'il
+allait avoir lui aussi et qui &eacute;tait comme un rapprochement
+entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p><br>
+ ... Un soir p&acirc;le d'ao&ucirc;t, la lettre qui
+annon&ccedil;ait &agrave; Yann la mort de son fr&egrave;re finit
+par arriver &agrave; bord de la <i>Marie</i> sur la mer
+d'Islande; - c'&eacute;tait apr&egrave;s une journ&eacute;e de
+dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment o&ugrave; il
+allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de
+sommeil, il lut cela en bas, dans le r&eacute;duit sombre,
+&agrave; le lueur jaune de la petite lampe; et, dans le premier
+moment, lui aussi resta insensible, &eacute;tourdi, comme
+quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Tr&egrave;s
+renferm&eacute;, par fiert&eacute;, pour tout ce qui concernait
+son coeur, il cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa
+poitrine, comme les matelots font, sans rien dire.</p>
+
+<p>Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec
+les autres pour manger la soupe; alors, d&eacute;daignant
+m&ecirc;me de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa
+couchette et, du m&ecirc;me coup, s'endormit.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il r&ecirc;va de Sylvestre mort, de son
+enterrement qui passait...</p>
+
+<p>Aux approches de minuit, - &eacute;tant dans cet &eacute;tat
+d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure
+dans le sommeil et qui sentent venir le moment o&ugrave; on les
+fera lever pour le quart, - il voyait cet enterrement encore. Et
+ils se disait:</p>
+
+<p>--Je r&ecirc;ve; heureusement ils vont me r&eacute;veiller
+mieux et &ccedil;a s'&eacute;vanouira.</p>
+
+<p>Mais quand une rude main fut pos&eacute;e sur lui, et qu'une
+voix se mit &agrave; dire: "Gaos! - allons debout, la
+<i>rel&egrave;ve</i>!" il entendit sur sa poitrine un
+l&eacute;ger froissement de papier - petite musique sinistre
+affirmant la r&eacute;alit&eacute; de la mort. - Ah! Oui, la
+lettre!... c'&eacute;tait vrai, donc! - et d&eacute;j&agrave; ce
+fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
+dressant vite, dans son r&eacute;veil subit, il heurta contre les
+poutres son front large.</p>
+
+<p>Puis il s'habilla et ouvrit l'&eacute;coutille pour aller
+l&agrave;-haut prendre son poste de p&ecirc;che...</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p><br>
+ Quand Yann fut mont&eacute;, il regarda tout autour de lui, avec
+ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de la
+mer.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, c'&eacute;tait l'immensit&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;e sous ses aspects les plus
+&eacute;tonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement
+des impressions de profondeur.</p>
+
+<p>Cet horizon, qui n'indiquait aucune r&eacute;gion
+pr&eacute;cise de la terre, ni m&ecirc;me aucun &acirc;ge
+g&eacute;ologique, avait d&ucirc; &ecirc;tre tant de fois pareil
+depuis l'origine des si&egrave;cles, qu'en regardant il semblait
+vraiment qu'on ne vit rien, - rien que l'&eacute;ternit&eacute;
+des choses qui <i>sont</i> et qui ne peuvent se dispenser
+<i>d'&ecirc;tre.</i></p>
+
+<p>Il ne faisait m&ecirc;me pas absolument nuit. C'&eacute;tait
+&eacute;clair&eacute; faiblement, par un reste de lumi&egrave;re,
+qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude,
+rendant une plainte sans but. C'&eacute;tais gris, d'un gris
+trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos
+myst&eacute;rieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes
+discr&egrave;tes qui n'ont pas de nom.</p>
+
+<p>Il y avait en haut des nu&eacute;es diffuses; elles avaient
+pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent
+gu&egrave;re n'en pas avoir dans l'obscurit&eacute;, elles se
+confondaient presque pour n'&ecirc;tre qu'un grand voile.</p>
+
+<p>Mais, en un point de ce ciel, tr&egrave;s bas, pr&egrave;s des
+eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien
+que tr&egrave;s lointaine; un dessin mou, comme trac&eacute; par
+une main distraite; combinaison de hasard, non destin&eacute;e
+&agrave; &ecirc;tre vue, et fugitive, pr&ecirc;te &agrave;
+mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait
+signifier quelque chose; on e&ucirc;t dit que la pens&eacute;e
+m&eacute;lancolique, insaisissable, de tout ce n&eacute;ant,
+&eacute;tait inscrite l&agrave;; - et les yeux finissaient par
+s'y fixer, sans le vouloir.</p>
+
+<p>Lui, Yann, &agrave; mesure que ses prunelles mobiles
+s'habituaient &agrave; l'obscurit&eacute; du dehors, il regardait
+de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme
+de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et
+&agrave; pr&eacute;sent qu'il avait commenc&eacute; &agrave; voir
+l&agrave; cette apparence, il lui semblait que ce f&ucirc;t une
+vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque &agrave; force
+de venir de loin.</p>
+
+<p>Puis, dans son imagination o&ugrave; flottaient ensemble les
+r&ecirc;ves indicibles et les croyances primitives, cette ombre
+triste, effondr&eacute;e au bout de ce ciel de
+t&eacute;n&egrave;bres, se m&ecirc;lait peu &agrave; peu au
+souvenir de son fr&egrave;re mort, comme une derni&egrave;re
+manifestation de lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait coutumier de ces &eacute;tranges associations
+d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie,
+dans la t&ecirc;te des enfants... Mais<br>
+ les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop
+pr&eacute;cis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue
+incertaine qui se parle quelquefois<br>
+ dans les r&ecirc;ves, et dont on ne retient au r&eacute;veil que
+d'&eacute;nigmatiques fragments n'ayant plus de sens.</p>
+
+<p>A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse
+profonde, angoiss&eacute;e, pleine d'inconnu et de
+myst&egrave;re, qui lui gla&ccedil;ait l'&acirc;me; beaucoup
+mieux que tout &agrave; l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit fr&egrave;re ne repara&icirc;trait jamais, jamais
+plus; le chagrin, qui avait &eacute;t&eacute; long &agrave;
+percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait
+&agrave; pr&eacute;sent jusqu'&agrave; pleins bords. Il revoyait
+la figure douce de Sylv&egrave;stre, ses bons yeux d'enfant;
+&agrave; l'id&eacute;e de l'embrasser, quelque chose comme un
+voile tombait tout &agrave; coup entre ses paupi&egrave;res,
+malgr&eacute; lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce
+que c'&eacute;tait, n'ayant jamais pleur&eacute; dans sa vie
+d'homme. - Mais les larmes commen&ccedil;aient &agrave; couler
+lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.</p>
+
+<p>Il continuait de p&ecirc;cher tr&egrave;s vite, sans perdre
+son temps ni rien dire, et les deux autres, qui
+l'&eacute;coutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air
+d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferm&eacute;
+et si fier.</p>
+
+<p>... Dans son id&eacute;e &agrave; lui, la mort finissait
+tout...</p>
+
+<p>Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer &agrave; ces
+pri&egrave;res qu'on dit en famille pour les d&eacute;funts; mais
+il ne croyait &agrave; aucune survivance des &acirc;mes.</p>
+
+<p>Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela,
+d'une mani&egrave;re br&egrave;ve et assur&eacute;e, comme une
+chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'emp&ecirc;chait
+pas une vague appr&eacute;hension des fant&ocirc;mes, une vague
+frayeur des cimeti&egrave;res, une confiance extr&ecirc;me dans
+les saints et les images qui prot&egrave;gent, ni surtout une
+v&eacute;n&eacute;ration inn&eacute;e pour la terre b&eacute;nite
+qui entoure les &eacute;glises.</p>
+
+<p>Ainsi Yann redoutait pour lui-m&ecirc;me d'&ecirc;tre pris par
+la mer, comme si cela an&eacute;antissait davantage, - et la
+pens&eacute;e que Sylvestre &eacute;tait rest&eacute;
+l&agrave;-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait
+son chagrin plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, plus sombre.</p>
+
+<p>Avec son d&eacute;dain des autres, il pleura sans aucune
+contrainte ni honte, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+seul.</p>
+
+<p>... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il
+f&ucirc;t &agrave; peine deux heures; et en m&ecirc;me temps il
+paraissait s'&eacute;tendre, devenir plus d&eacute;mesur&eacute;,
+se creuser d'une mani&egrave;re plus effrayante. Avec ette
+esp&egrave;ce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage
+et l'esprit plus &eacute;veill&eacute; concevait mieux
+l'immensit&eacute; des lointains; alors les limites de l'espace
+visible &eacute;taient encore recul&eacute;es et fuyaient
+toujours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;clairage tr&egrave;s p&acirc;le,
+mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets,
+par secousses l&eacute;g&egrave;res; les choses &eacute;ternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des
+lampes &agrave; flamme blanche eussent &eacute;t&eacute;
+mont&eacute;es peu &agrave; peu, derri&egrave;re les informes
+nu&eacute;es grises; - mont&eacute;es discr&egrave;tement, avec
+des pr&eacute;cautions myst&eacute;rieuses, de peur de troubler
+le morne repos de la mer.</p>
+
+<p>Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'&eacute;tait le
+soleil, qui se tra&icirc;nait san force, avant de faire
+aud-dessus des eaux sa promenade lente et froide commenc&eacute;e
+d&egrave;s l'extr&egrave;me matin...</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, on ne voyait nulle part de tons roses
+d'aurore, tout restait bl&ecirc;me et triste. Et, &agrave; bord
+de la <i>Marie</i>, un homme pleurait, le grand Yann...</p>
+
+<p>Ces larmes de son fr&egrave;re sauvage, et cette plus grande
+m&eacute;lancolie du dehors, c'&eacute;tait l'appareil de deuil
+employ&eacute; pour le pauvre petit h&eacute;ros obscur, sur ces
+mers d'Islande o&ugrave; il avait pass&eacute; la moiti&eacute;
+de sa vie...</p>
+
+<p>Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux
+avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut
+fini. Il semblait compl&egrave;tement repris par le travail de la
+p&ecirc;che, par le train monotone des choses r&eacute;elles et
+pr&eacute;sentes, comme ne pensant plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient
+peine &agrave; suffire.</p>
+
+<p>Autour des p&ecirc;cheurs, dans les fonds immenses,
+c'&eacute;tait un nouveau changement &agrave; vue. Le grand
+d&eacute;ploiement d'infini, le grand spectacle du matin
+&eacute;tait termin&eacute;, et maintenant les lointains
+paraissaient au contraire se r&eacute;tr&eacute;cir, se refermer
+sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout &agrave; l'heure la
+mer si d&eacute;mesur&eacute;e? L'horizon &eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent tout pr&egrave;s, et il semblait m&ecirc;me qu'on
+manqu&acirc;t d'espace. Le vide se remplissait de voiles
+t&eacute;nus qui flottaient, les uns plus vagues que des
+bu&eacute;es, d'autres aux contours presque visibles et comme
+frang&eacute;s. Ils tombaient mollement, dans un grand silence,
+comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en
+descendait de partout en m&ecirc;me temps, aussi l'emprisonnement
+l&agrave;-dessous se faisait tr&egrave;s vite, et cela
+oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re brume d'ao&ucirc;t qui se
+levait. En quelques minutes le suaire fut uniform&eacute;ment
+dense, imp&eacute;n&eacute;trable; autour de la <i>Marie</i>, on
+ne distinguait plus rien qu'une p&acirc;leur humide o&ugrave; se
+diffusait la lumi&egrave;re et o&ugrave; la m&acirc;ture du
+navire semblait m&ecirc;me se perdre.</p>
+
+<p>--De ce coup, la voil&agrave; arriv&eacute;e, la sale brume,
+dirent les hommes.</p>
+
+<p>Ils connaissaient depuis longtemps cette in&eacute;vitable
+compagne de la seconde p&eacute;riode de p&ecirc;che; mais aussi
+cela annon&ccedil;ait la fin de la saison d'Islande,
+l'&eacute;poque o&ugrave; l'on fait route pour revenir en
+Bretagne.</p>
+
+<p>En fines gouttelettes brillantes, cela se d&eacute;posait sur
+leur barbe; cela faisait luire d'humidit&eacute; leur peau
+brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout &agrave; l'autre du
+bateau se voyaient troubles comme des fant&ocirc;mes; par contre
+les objets tr&egrave;s rapproch&eacute;s apparaissaient plus
+cr&ucirc;ment sous cette lumi&egrave;re fade et blanch&acirc;tre.
+On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de
+froid et de mouill&eacute; p&eacute;n&eacute;trait les
+poitrines.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la p&ecirc;che allait de plus en plus
+vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; &agrave;
+tout instant, on entendait tomber &agrave; bord des gros
+poissons, lanc&eacute;s sur les planches avec un bruit de fouet;
+apr&egrave;s, ils se tr&eacute;moussaient rageusement en claquant
+de la queue contre le bois du pont; tout &eacute;tait
+&eacute;clabouss&eacute; de l'eau de la mer et des fines
+&eacute;cailles argent&eacute;es qu'ils jetaient en se
+d&eacute;battant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son
+grand couteau, dans sa pr&eacute;cipitation, s'entaillait les
+doigts, et son sang bien rouge se m&ecirc;lait &agrave; la
+saumure.</p>
+
+<h4>X<br>
+</h4>
+
+Ils rest&egrave;rent, cette fois, dix jours d'affil&eacute;e pris
+dans la brume &eacute;paisse, sans rien voir. La p&ecirc;che
+continuait d'&ecirc;tre bonne et, avec tant d'activit&eacute;, on
+ne s'ennuyait pas. De temps en temps, &agrave; intervalles
+r&eacute;guliers, l'un <br>
+d'eux soufflait dans une trompe de corne d'o&ugrave; sortait un
+bruit pareil au beuglement d'une b&ecirc;te sauvage.
+
+<p>Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain r&eacute;pondait &agrave; leur appel. Alors
+on veillait davantage. Si le crise rapprochait, toutes les
+oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait
+sans doute jamais et dont la pr&eacute;sence &eacute;tait
+pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il
+devenait une occupation, une soci&eacute;t&eacute; et, par envie
+de le voir, les yeux s'efforcaient &agrave; percer les
+impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout
+dans l'air.</p>
+
+<p>Puis il s'&eacute;loignait, les beuglements de sa trompe
+mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul
+dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles.
+Tout &eacute;tait impr&eacute;gn&eacute; d'eau; tout &eacute;tait
+ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus
+p&eacute;n&eacute;trant; le soleil s'attardait davantage &agrave;
+tra&icirc;ner sous l'horizon; il y avait d&eacute;j&agrave; de
+vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tomb&eacute;e grise
+&eacute;tait sinistre et glaciale.</p>
+
+<p>Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de
+peur que la <i>Marie</i> ne se f&ucirc;t trop rapproch&eacute;e
+de l'&icirc;le d'Islande. Mais toutes les <i>lignes</i> du bord
+fil&eacute;es bout &agrave; bout n'arrivaient pas &agrave;
+toucher le lit de la mer: on &eacute;tait donc bien au large et
+en belle eau profonde.</p>
+
+<p>La vie &eacute;tait saine et rude; ce froid plus piquant
+augmentait le bien-&ecirc;tre du soir, l'impression de gite bien
+chaud qu'on &eacute;prouvait dans la cabine en ch&ecirc;ne
+massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.</p>
+
+<p>Dans le jour, ces hommes, qui &eacute;taient plus
+clo&icirc;tr&eacute;s que des moines, causaient peu entre eux.
+Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures
+&agrave; son m&ecirc;me poste invariable, les bras seuls
+occup&eacute;s au travail incessant de la p&ecirc;che. Ils
+n'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s les uns des autres que de
+deux ou trois m&egrave;tres, et ils finissaient par ne plus se
+voir.</p>
+
+<p>Ce calme de la brume, cette obscurit&eacute; blanche
+endormaient l'esprit. Tout en p&egrave;chant, on se chantait pour
+soi-m&ecirc;me quelque air du pays &agrave; demi-voix, de peur
+d'&eacute;loigner les poissons. Les pens&eacute;es se faisaient
+plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre,
+s'allonger en dur&eacute;e afin d'arriver &agrave; remplir le
+temps sans y laisser des vides, des intervalles de
+non-&ecirc;tre. On n'avait plus du tout l'id&eacute;e aux femmes,
+parce qu'il faisait d&eacute;j&agrave; froid; mais on
+r&ecirc;vait &agrave; des choses incoh&eacute;rentes ou
+merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces
+r&ecirc;ves &eacute;tait aussi peu serr&eacute;e qu'un
+brouillard...</p>
+
+<p>Ce brumeaux mois d'ao&ucirc;t, il avait coutume de clore ainsi
+chaque ann&eacute;e, d'une mani&egrave;re triste et tranquille,
+la saison d'Islande. Autrement c'&eacute;tait toujours la
+m&ecirc;me pl&eacute;nitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.</p>
+
+<p>Yann avait bien retrouv&eacute; tout de suite ses
+fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre habituelles, comme si son grand
+chagrin n'e&ucirc;t pas persist&eacute;: vigilant et alerte,
+prompt &agrave; la manoeuvre et &agrave; la p&ecirc;che, l'allure
+d&eacute;sinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste,
+communicatif &agrave; ses heures seulement - qui &eacute;taient
+rares - et portant toujours la t&ecirc;te aussi haut avec son air
+&agrave; la fois indiff&eacute;rent et dominateur.</p>
+
+<p>Le soir, au souper, dans le logis fruste que prot&eacute;geait
+la Vierge de fa&iuml;ence, quand on &eacute;tait attabl&eacute;,
+le grand couteau en main devant quelque bonne assiett&eacute;e
+toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux
+choses dr&ocirc;les que les autres disaient.</p>
+
+<p>En lui-m&ecirc;me, peut-&ecirc;tre, s'occupait-il un peu de
+cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donn&eacute;e pour
+femme dans ses derni&egrave;res petites id&eacute;es d'agonie, -
+et qui &eacute;tait devenue une pauvre fille &agrave;
+pr&eacute;sent sans personne<br>
+ au monde... Peut-&ecirc;tre bien surtout, le deuil de ce
+fr&egrave;re durait-il encore dans le fond de son coeur...</p>
+
+<p>Mais ce coeur d'Yann &eacute;tait une r&eacute;gion vierge,
+&agrave; gouverner, peu connue, o&ugrave; se passaient des choses
+qui ne se r&eacute;v&eacute;laient pas au dehors.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p><br>
+ Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils r&ecirc;vaient
+tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme
+des bruits de voix dont le timbre leur sembla &eacute;trange et
+non connu d'eux. Ils se regard&egrave;rent les uns les autres,
+ceux qui &eacute;taient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui a parl&eacute;?</p>
+
+<p>Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela
+avait bien eu l'air de sortir du vide ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Alors, celui qui &eacute;tait charg&eacute; de la trompe, et
+qui l'avait n&eacute;glig&eacute;e depuis la veille, se
+pr&eacute;cipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour
+pousser le long beuglement d'alarme.</p>
+
+<p>Cela seul faisait d&eacute;j&agrave; frissonner, dans ce
+silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;voqu&eacute;e par ce son
+vibrant de cornemuse, une grande chose impr&eacute;vue
+s'&eacute;tait dessin&eacute;e en grisaille, s'&eacute;tait
+dress&eacute;e mena&ccedil;ante, tr&egrave;s haut tout
+pr&egrave;s d'eux: des m&acirc;ts, des vergues, des cordages, un
+dessin de navire qui s'&eacute;tait fait en l'air, partout
+&agrave; la fois et d'un m&ecirc;me coup, comme ces
+fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de
+lumi&egrave;re, sont cr&eacute;&eacute;es sur des voiles tendus.
+Et d'autre hommes apparaissaient l&agrave;, &agrave; les toucher,
+pench&eacute;s sur le rebord, les regardant avec des yeux
+tr&egrave;s ouverts dans un r&eacute;veil de surprise et
+d'&eacute;pouvante...</p>
+
+<p>Ils se jet&egrave;rent sur des avirons, des m&acirc;ts de
+rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la dr&ocirc;me
+de long et de solide - et les point&egrave;rent en dehors pour
+tenir &agrave; distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effar&eacute;s, allongeaient
+vers eux d'&eacute;normes b&acirc;tons pour les repousser.</p>
+
+<p>Mais il n'y eut qu'un craquement tr&egrave;s l&eacute;ger dans
+les vergues, au-dessus de leurs t&ecirc;tes, et les
+m&acirc;tures, un instant accroch&eacute;es, se
+d&eacute;gag&egrave;rent aussit&ocirc;t sans aucune avarie; le
+choc, tr&egrave;s doux par ce calme, &eacute;tait tout &agrave;
+fait amorti; il avait &eacute;t&eacute; si faible m&ecirc;me, que
+vraiment il semblait que cet autre navire n'e&ucirc;t pas de
+masse et qu'il f&ucirc;t une chose molle, presque sans
+poids...</p>
+
+<p>Alors, le saisissement pass&eacute;, les hommes se mirent
+&agrave; rire; ils se reconnaissaient entre eux:</p>
+
+<p>--Oh&eacute;! de la <i>Marie</i>.<br>
+ --Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!</p>
+
+<p>L'apparition, c'&eacute;tait la <i>Reine-Berthe</i>, capitaine
+Larvo&euml;r, aussi de Paimpol; ces matelots &eacute;taient des
+villages d'alentour; ce grand-l&agrave;, tout en barbe noire,
+montrant ses dents dans son rire, c'&eacute;tait Kerj&eacute;gou,
+un de Ploudaniel; et les autres venaient de Ploun&egrave;s ou de
+Ploun&eacute;rin.</p>
+
+<p>--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande
+de sauvages? Demandait Larvo&euml;r de la
+<i>Reine-Berthe</i>.</p>
+
+<p>--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et
+d'&eacute;cumeurs, <i>mauvaise poison</i> de la mer?...</p>
+
+<p>--Oh! nous... c'est diff&eacute;rent; <i>&ccedil;a nous est
+d&eacute;fendu de faire du bruit</i>. (Il avait r&eacute;pondu
+cela avec un air de sous-entendre quelque myst&egrave;re noir;
+avec un sourire dr&ocirc;le, qui, par la suite, revint souvent en
+t&ecirc;te &agrave; ceux de la <i>Marie</i> et leur donna
+&agrave; penser beaucoup.)</p>
+
+<p>Et puis comme s'il en e&ucirc;t dit trop long, il finit par
+cette plaisanterie:</p>
+
+<p>--Notre corne &agrave; nous, c'est celui-l&agrave;, en
+soufflant dedans, qui nous l'&agrave; crev&eacute;e.</p>
+
+<p>Et il montrait un matelot &agrave; figure de triton, qui
+&eacute;tait tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur
+jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de
+l'inqui&eacute;tant dans sa puissance difforme.</p>
+
+<p>Et pendant qu'on se regardait l&agrave;, attendant que quelque
+brise ou quelque courant d'en dessous voul&ucirc;t bien emmener
+l'un plus vite que l'autre, s&eacute;parer les navires, on
+engagea une causerie. Tous appuy&eacute;s en b&acirc;bord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
+eussent fait des assi&eacute;g&eacute;s avec des piques, ils
+parl&egrave;rent des choses du pays, des derni&egrave;res lettres
+re&ccedil;ues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.</p>
+
+<p>--Moi, disait Kerj&eacute;gou, la <i>mienne</i> me marque
+qu'elle vient d'avoir son petit que nous attendions; &ccedil;a va
+nous en faire la douzaine tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisi&egrave;me
+annon&ccedil;ait le mariage de la belle Jeannie Caroff - une
+fille tr&egrave;s connue des Islandais - avec certain vieux
+richard infirme, de la commune de Plourivo.</p>
+
+<p>Ils se voyaient comme &agrave; travers des gazes blanches, et
+il semblait que cela change&acirc;t aussi le son des voix qui
+avait quelque chose d'&eacute;touff&eacute; et de lointain.</p>
+
+<p>Cependant Yann ne pouvait d&eacute;tacher ses yeux d'un de ces
+p&ecirc;cheurs, un petit homme d&eacute;j&agrave; vieillot qu'il
+&eacute;tait s&ucirc;r de n'avoir jamais vu nulle part et qui
+pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!"
+avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux
+per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>--Moi, disait encore Larvo&euml;r, de la <i>Reine-Berthe</i>,
+on m'a marqu&eacute; la mort du petit-fils de la vieille Yvonne
+Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service &agrave;
+l'&Eacute;tat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!</p>
+
+<p>Entendant cela, les autres de la <i>Marie</i> se
+tourn&egrave;rent vers Yann pour savoir s'il avait
+d&eacute;j&agrave; connaissance de ce malheur.</p>
+
+<p>--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indiff&eacute;rent et
+hautain, c'&eacute;tait sur la derni&egrave;re lettre que mon
+p&egrave;re m'a envoy&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils le regardaient tous, dans la curiosit&eacute; qu'ils
+avaient de son chagrin, et cela l'irritait.</p>
+
+<p>Leurs propos se croisaient &agrave; la h&acirc;te, au travers
+du brouillard p&acirc;le, pendant que fuyaient les minutes de
+leur bizarre entrevue.</p>
+
+<p>--Ma femme me marque en m&ecirc;me temps, continuait
+Larvo&euml;r, que la fille de M. M&eacute;vel a quitt&eacute; la
+ville pour demeurer &agrave; Ploubazlanec et soigner la vieille
+Moan, sa grand'tante; elle s'est mise &agrave; travailler
+&agrave; pr&eacute;sent, en journ&eacute;e chez le monde, pour
+gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
+l'id&eacute;e, moi, que c'&eacute;tait une brave fille, et une
+courageuse, malgr&eacute; ses airs de demoiselle et ses
+falbalas.</p>
+
+<p>Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui
+d&eacute;plaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous
+son h&acirc;le dor&eacute;.</p>
+
+<p>Par cette appr&eacute;ciation sur Gaud fut clos l'entretien
+avec ces gens de la <i>Reine-Berthe</i> qu'aucun &ecirc;tre
+vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs
+figures semblaient d&eacute;j&agrave; plus effac&eacute;es, car
+leur navire &eacute;tait moins pr&egrave;s, et, tout &agrave;
+coup, ceux de la <i>Marie</i> ne trouv&egrave;rent plus rien
+&agrave; pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de
+bois; tous leurs "espars", avirons, m&acirc;ts ou vergues,
+s'agit&egrave;rent en cherchant dans le vide, puis
+retomb&egrave;rent les uns apr&egrave;s les atures lourdement
+dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces
+d&eacute;fenses inutiles: la <i>Reine-Berthe,</i>
+replong&eacute;e dans la brume profonde, avait disparu
+brusquement tout d'une pi&egrave;ce, comme s'efface l'image d'un
+transparent derri&egrave;re lequel la lampe a &eacute;t&eacute;
+souffl&eacute;e. Ils essay&egrave;rent de la h&eacute;ler, mais
+rien ne r&eacute;pondit &agrave; leurs cris, - qu'une
+esp&egrave;ce de clameur moqueuse &agrave; plusiers voix,
+termin&eacute;e en un g&eacute;missement qui les fit se regarder
+avec surprise...</p>
+
+<p>Cette <i>Reine-Berthe</i> ne revint point avec les autres
+Islandais et, comme ceux du <i>Samuel</i> <i>Az&eacute;nide</i>
+avaient rencontr&eacute; dans un fiord une &eacute;pave non
+douteuse (son couronnement d'arri&egrave;re avec un morceau de sa
+quille), on ne l'attendit plus; d&egrave;s le mois d'octobre, les
+noms de tous ses marins furent inscrits dans l'&eacute;glise sur
+des plaques noires.</p>
+
+<p>Or, depuis cette derni&egrave;re apparition dont les gens de
+la <i>Marie</i> avaient bien retenu la date, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;poque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps
+dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois
+semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait emport&eacute;
+plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire
+de Larvo&euml;r et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
+beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le
+marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la
+<i>Marie</i> se demand&egrave;rent craintivement si, ce
+matin-l&agrave;, ils n'avaient point caus&eacute; avec des
+tr&eacute;pass&eacute;s.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p><br>
+ L'&eacute;t&eacute; s'avan&ccedil;a et, &agrave; la fin
+d'ao&ucirc;t, en m&ecirc;me temps que les premiers brouillards du
+matin, on vit les Islandais revenir.</p>
+
+<p>Depuis troism ois d&eacute;j&agrave;, les deux
+abandonn&eacute;es habitaient ensemble, &agrave; Ploubazlanec, la
+chaumi&egrave;re des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce
+pauvre nid de marins morts. Elle avait envoy&eacute; l&agrave;
+tout ce qu'on lui avait laiss&eacute; apr&egrave;s la vente de la
+maison de son p&egrave;re: son beau lit <i>&agrave; la mode des
+villes</i> et ses belles jupes de diff&eacute;rentes couleurs.
+Elle avait fait elle-m&ecirc;me sa nouvelle robe noire d'un
+fa&ccedil;on plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une
+coiffe de deuil en mousseline &eacute;paisse orn&eacute;e
+seulement de plis.</p>
+
+<p>Tous le jours, elle travaillait &agrave; des ouvrages de
+couture chez les gens riches de la ville et rentrait &agrave; la
+nuit, sans &ecirc;tre distraite en chemin par aucun amoureux,
+rest&eacute;e un peu hautaine, et encore entour&eacute;e d'un
+respect de<br>
+ demoiselle; en lui disant bonsoir, les gar&ccedil;ons mettaient
+comme autrefois, la main &agrave; leur chapeau.</p>
+
+<p>Par les beaux cr&eacute;puscules d'&eacute;t&eacute;, elle
+s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise,
+aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille
+n'avaient pas eu le temps de la d&eacute;former - comme d'autres,
+qui vivent toujours pench&eacute;es de c&ocirc;t&eacute; sur leur
+ouvrage - et, en regardant la mer, elle redressait la belle
+taille souple qu'elle tenait de race; en regardant la mer, en
+regardant le large, tout au fond duquel &eacute;tait Yann...</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me route menait chez lui. En continuant un peu,
+vers certaine r&eacute;gion plus pierreuse et plus balay&eacute;e
+par le vent, on serait arriv&eacute; &agrave; ce hameau de
+Pors-Even o&ugrave; les arbres, couverts de mousses grises,
+croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le
+sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute
+jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il f&ucirc;t &agrave; moins
+d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y &eacute;tait
+all&eacute;e et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout
+son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
+porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande
+rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette
+r&eacute;gion de Ploubazlanec; elle &eacute;tait presque heureuse
+que le sort l'e&ucirc;t rejet&eacute;e l&agrave;: en aucun autre
+lieu du pays elle n'e&ucirc;t pu se faire &agrave; vivre.</p>
+
+<p>A cette saison de fin d'ao&ucirc;t, il y a comme un
+alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il
+y a des soir&eacute;es lumineuses, des reflets du grand soleil
+d'ailleurs qui viennent tra&icirc;ner jusque sur la mer bretonne.
+Tr&egrave;s souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage
+nulle part.</p>
+
+<p>Aux heures o&ugrave; Gaud s'en revenait, les choses se
+fondaient d&eacute;j&agrave; ensemble pour la nuit,
+commen&ccedil;aient &agrave; se r&eacute;unir et &agrave; former
+des silhouettes. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, un bouquet
+d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
+panache &eacute;bouriff&eacute;; un groupe d'arbres tordus
+formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue
+hameau &agrave; toit de paille dessinait au-dessus de la lande
+une petite d&eacute;coupure bossue. Aux carrefours les vieux
+christs qui gardaient la campagne &eacute;tendaient leurs bras
+noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplici&eacute;s,
+et, dans le lointain, la Manche se d&eacute;tachait en clair, en
+grand miroir jaune sur un ciel qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; t&eacute;n&eacute;breux vers l'horizon. Et
+dans ce pays, m&ecirc;me ce calme, m&ecirc;me ces beau temps,
+&eacute;taient m&eacute;lancoliques; il restait, malgr&eacute;
+tout, une inqui&eacute;tude planant sur les choses; une
+anxi&eacute;t&eacute; venue de la mer &agrave; qui tant
+d'existences &eacute;taient confi&eacute;es et dont
+l'&eacute;ternelle menace n'&eacute;tait qu'endormie.</p>
+
+<p>Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue
+sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur sal&eacute;e
+des gr&egrave;ves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui
+croissent sur les falaises entre les &eacute;pines maigres. Sans
+la grand'm&egrave;re Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers
+elle se serait attard&eacute;e dans ces sentiers d'ajoncs,
+&agrave; la mani&egrave;re de ces belles demoiselles qui aiment
+&agrave; r&ecirc;ver, les soirs d'&eacute;t&eacute;, dans les
+parcs.</p>
+
+<p>En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques
+souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils &eacute;taient
+effac&eacute;s &agrave; pr&eacute;sent, recul&eacute;s, amoindris
+par son amour! Malgr&eacute; tout, elle voulait consid&eacute;rer
+ce Yann comme une sorte de fianc&eacute;, - un fianc&eacute;
+fuyant, d&eacute;daigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais
+&agrave; qui elle s'obstinerait &agrave; rester fid&egrave;le en
+esprit, sans plus confier cela &agrave; personne. Pour le moment,
+elle aimait &agrave; le savoir en Islande; l&agrave;, au moins,
+la mer le lui gardait dans ses clo&icirc;tres profonds et il ne
+pouvait se donner &agrave; aucune autre.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle<br>
+ comprenait que sa pauvret&eacute; ne serait pas un motif pour
+&ecirc;tre plus d&eacute;daign&eacute;e, - car il n'&eacute;tait
+pas un gar&ccedil;on comme les autres. - Et puis cette mort du
+petit Sylvestre &eacute;tait une chose qui les rapprochait
+d&eacute;cid&eacute;ment. A son arriv&eacute;e, il ne pourrait
+manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'm&egrave;re de
+son ami: et elle avait d&eacute;cid&eacute; qu'elle serait
+l&agrave; pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce
+f&ucirc;t manquer de dignit&eacute;; sans para&icirc;tre se
+souvenir de rien, elle lui parlerait comme &agrave; quelqu'un que
+l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait m&ecirc;me avec
+affection comme &agrave; un fr&egrave;re de Sylvestre, en
+t&acirc;chant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait
+peut-&ecirc;tre pas impossible de prendre aupr&egrave;s de lui
+une place de soeur, &agrave; pr&eacute;sent qu'elle allait
+&ecirc;tre si seule au monde; de se reposer sur son
+amiti&eacute;; de la lui demander comme un soutien, en
+s'expliquant assez pour qu'il ne cr&ucirc;t plus &agrave; aucune
+arri&egrave;re-pens&eacute;e de mariage. Elle le jugeait sauvage
+seulement, ent&ecirc;t&eacute; dans ses id&eacute;es
+d'ind&eacute;pendance, mais doux, franc, et capable de bien
+compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.</p>
+
+<p>Qu'allait-il &eacute;prouver, en la retrouvant l&agrave;,
+pauvre, dans cette chaumi&egrave;re presque en ruine?... Bien
+pauvre, oh! oui, car la grand'm&egrave;re Moan, n'&eacute;tant
+plus assez forte pour aller en journ&eacute;e aux lessives,
+n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
+mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
+s'arranger pour vivre sans demander rien &agrave; personne...</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait toujours tomb&eacute;e quand elle
+arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu,
+sur des roches us&eacute;es, la chaumi&egrave;re se trouvant en
+contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de
+terrain qui s'incline vers la gr&egrave;ve. Elle &eacute;tait
+presque cach&eacute;e sous son &eacute;pais toit de paille brune,
+tout gondol&eacute;, qui ressemblait au dos de quelque
+&eacute;norme b&ecirc;te morte effondr&eacute;e sous ses poils
+durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des
+rochers, avec des mousses et du cochl&eacute;aria formant de
+petites touffes vertes. On montait les trois marches
+gondol&eacute;es du seuil, et on ouvrait le loquet
+int&eacute;rieur de la porte au moyen d'un bout de corde de
+navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en
+face de soi la lucarne, perc&eacute;e comme dans
+l'&eacute;paisseur d'un rempart, et donnant sur la mer
+d'o&ugrave; venait une derni&egrave;re clart&eacute; jaune
+p&acirc;le. Dans la grande chemin&eacute;e flambaient des
+brindilles odorantes de pin et de h&ecirc;tre, que la vieille
+Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
+elle-m&ecirc;me &eacute;tait l&agrave; assise, surveillant leur
+petit souper; dans son int&eacute;rieur, elle portait un
+serre-t&ecirc;te seulement, pour m&eacute;nager ses coiffes; son
+profil, encore joli, se d&eacute;coupait sur la lueur rouge de
+son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient
+pris une couleur pass&eacute;e, tourn&eacute;e au bleu&acirc;tre,
+et qui &eacute;taient troubl&eacute;s, incertains,
+&eacute;gar&eacute;s de vieillesse. Elle disait toutes les fois
+la m&ecirc;me chose:</p>
+
+<p>--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce
+soir...</p>
+
+<p>--Mais non, grand'm&egrave;re, r&eacute;pondait doucement Gaud
+qui y &eacute;tait habitu&eacute;e. Il est la m&ecirc;me heure
+que les autre jours.</p>
+
+<p>--Ah!... me semblait &agrave; moi, ma fille, me semblait qu'il
+&eacute;tait plus tard que de coutume.</p>
+
+<p>Elle soupaient sur une table devenue presque informe &agrave;
+force d'&ecirc;tre us&eacute;e, mais encore &eacute;paisse comme
+le tronc d'un ch&ecirc;ne. Et le grillon ne manquait jamais de
+leur recommencer sa petite pusique &agrave; son d'argent.</p>
+
+<p>Un des c&ocirc;t&eacute;s de la chaumi&egrave;re &eacute;tait
+occup&eacute; par des boiseries grossi&egrave;rement
+sculpt&eacute;es et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient acc&egrave;s dans des &eacute;tag&egrave;res
+o&ugrave; plusiers g&eacute;n&eacute;rations p&ecirc;cheurs
+avaient &eacute;t&eacute; con&ccedil;ues, avaient dormi, et
+o&ugrave; les m&egrave;res vieillies &eacute;taient mortes.</p>
+
+<p>Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de
+m&eacute;nage tr&egrave;s anciens, des paquets d'herbes, des
+cuillers de bois, du lard fum&eacute;; aussi de vieux filets, qui
+dormaient l&agrave; depuis le naufrage des derniers fils Moan, et
+dont les rats venaient la nuit couper les mailles.</p>
+
+<p>Le lit de Gaud, install&eacute; dans un angle avec ses rideaux
+de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose
+&eacute;l&eacute;gante et fra&icirc;che, apport&eacute;e dans une
+hutte de Celte.</p>
+
+<p>Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un
+cadre, accroch&eacute;e au granit du mur. Sa grand'm&egrave;re y
+avait attach&eacute; sa m&eacute;daille militaire, avec une de
+ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la
+manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi
+achet&eacute; &agrave; Paimpol une de ces couronnes
+fun&eacute;raires en perles noires et blanches dont on entoure,
+en Bretagne, les portrait des d&eacute;funts. C'&eacute;tait
+l&agrave; son petit mausol&eacute;e, tout ce qu'il avait pour
+consacrer sa m&eacute;moire, dans son pays breton...</p>
+
+<p>Les soirs d'&eacute;t&eacute;, elle ne veillaient pas, par
+&eacute;conomie de lumi&egrave;re; quand le temps &eacute;tait
+beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant
+la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu aud-dessus de leur t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son
+&eacute;tag&egrave;re d'armoire, et Gaud, dans son lit de
+demoiselle; l&agrave;, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaill&eacute;, beaucoup march&eacute;, et songeant au
+retour des Islandais et fille sage, r&eacute;solue, dans un
+trouble trop grand...</p>
+
+<h4>XIII<br>
+</h4>
+
+Mais un jour, &agrave; Paimpol, entendant dire que la
+<i>Marie</i> venait d'arriver, elle se sentit prise d'une
+esp&egrave;ce de fi&egrave;vre. Tout son calme d'attente l'avait
+abondonn&eacute;e; ayant brusqu&eacute; la fin de son ouvrage,
+sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus t&ocirc;t que de
+coutume, - et, dans le chemin, comme elle se h&acirc;tait, elle
+le reconnut de loin qui venait &agrave; l'encontre d'elle.
+
+<p>Ses jambes tremblaient et elle les sentait fl&eacute;chir. Il
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout pr&egrave;s, se dessinant
+&agrave; vingt pas &agrave; peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux boucl&eacute;s sous son bonnet de p&ecirc;cheur. Elle se
+trouvait prise si au d&eacute;pourvu par cette rencontre, que
+vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en
+aper&ccedil;&ucirc;t; elle en serait morte de honte &agrave;
+pr&eacute;sent... Et puis elle se croyait mal coiff&eacute;e,
+avec un air fatigu&eacute; pour avoir fait son ouvrage trop vite;
+elle e&ucirc;t donn&eacute; je ne sais quoi pour &ecirc;tre
+cach&eacute;e dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque
+trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de
+recul, comme pour essayer de changer de route. Mais
+c'&eacute;tait trop tard: ils se crois&egrave;rent dans
+l'&eacute;troit chemin.</p>
+
+<p>Lui, pour ne pas la fr&ocirc;ler, se rangea contre le talus,
+d'un bond de c&ocirc;t&eacute; comme un cheval ombrageaux qui se
+d&eacute;robe, en la regardant d'une mani&egrave;re furtive et
+sauvage.</p>
+
+<p>Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait lev&eacute; les
+yeux, lui jetant malgr&eacute; elle-m&ecirc;me une pri&egrave;re
+et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs
+regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin
+avaient paru s'&eacute;largir, s'&eacute;clairer de quelque
+grande flamme de pens&eacute;e, lanc&eacute;e une vraie lueur
+bleu&acirc;tre, tandis que sa figure &eacute;tait devenue toute
+rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.</p>
+
+<p>Il avait dit en touchant son bonnet:</p>
+
+<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p>
+
+<p>--Bonjour, monsieur Yann, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Et ce fut tout; il &eacute;tait pass&eacute;. Elle continua sa
+route, encore tremblante, mais sentant peu &agrave; peu &agrave;
+mesure qu'il s'&eacute;loignait, le sang reprendre son cours et
+la force revenir...</p>
+
+<p>Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le
+t&ecirc;te entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son <i>hi
+hi hi!</i>de petit enfant, toute d&eacute;peign&eacute;e, sa
+queue de cheveux tomb&eacute;e de son serre-t&ecirc;te comme un
+maigre &eacute;cheveau de chanvre gris:</p>
+
+<p>--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai
+rencontr&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de Plouherzel, comme je
+m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous avons
+parl&eacute; de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont
+arriv&eacute;s ce matin de l'Islande et, d&egrave;s ce midi, il
+&eacute;tait venu pour me faire une visite pendant que
+j'&eacute;tais dehors. Pauvre gar&ccedil;on, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'&agrave; ma porte, qu'il a voulu me
+raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit
+fagot...</p>
+
+<p>Elle &eacute;coutait cela, debout, et son coeur se serrait
+&agrave; mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle
+avait tant compt&eacute; pour lui dire tant de choses,
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; faite, et ne se renouvellerait
+sans doute plus; c'&eacute;tait fini...</p>
+
+<p>Alors la chaumi&egrave;re lui sembla plus
+d&eacute;sol&eacute;e, la mis&egrave;re plus dure, le monde plus
+vide, - et elle baissa la t&ecirc;te avec une envie de
+mourir.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p><br>
+ L'hiver vint peu &agrave; peu, s'&eacute;tendit comme un linceul
+qu'on laisserait tr&egrave;s lentement tomber. Les
+journ&eacute;es grises pass&egrave;rent apr&egrave;s les
+journ&eacute;es grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux
+femmes vivaient bien abandonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Avec le froid, leur existence &eacute;tait plus co&ucirc;teuse
+et plus dure.</p>
+
+<p>Et puis la vieille Yvonne devenait difficile &agrave; soigner.
+Sa pauvre t&ecirc;te s'en allait; elle se f&acirc;chait
+maintenant, disait des m&eacute;chancet&eacute;s et des injures;
+une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants,
+&agrave; propos de rien.</p>
+
+<p>Pauvre vieille!... elle &eacute;tait encore si douce dans ses
+bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la
+ch&eacute;rir. Avoir toujours &eacute;t&eacute; bonne, et finir
+par &ecirc;tre mauvaise; &eacute;taler, &agrave; l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute
+un science de mots grossiers qu'on avait cach&eacute;e, quelle
+d&eacute;rision de l'&acirc;me et quel myst&egrave;re
+moqueur!</p>
+
+<p>Elle comman&ccedil;ait &agrave; chanter aussi, et cela faisait
+encore plus de mal &agrave; entendre que ses col&egrave;res;
+c'&eacute;tait, au hasard des choses qui lui revenaient en
+t&ecirc;te, des oremus de messe, ou bien des couplets tr&egrave;s
+vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s par des matelots. Il lui arrivait
+d'entonner les <i>Fillettes de Paimpol</i>; ou bien, en
+balan&ccedil;ant la t&ecirc;te et battant la mesure avec son
+pied, elle prenait:</p>
+
+<p>Mon mari vient de partir;<br>
+ Pour la p&ecirc;che d'Islande, mon mari vient de partir,<br>
+ Il m'a laiss&eacute; sans le sou,<br>
+ Mais..., trala, trala la lou...<br>
+ J'en gagne!<br>
+ J'en gagne!...</p>
+
+<p>Chaque fois, cela s'arr&ecirc;tait tout court, en m&ecirc;me
+temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en
+perdant toute expression de vie, - comme ces flammes
+d&eacute;j&agrave; mourantes qui s'agrandissent subitement pour
+s'&eacute;teindre. Et apr&egrave;s, elle baissait la t&ecirc;te,
+restait longtemps caduque, en laissant pendre la m&acirc;choire
+d'en bas &agrave; la mani&egrave;re des morts.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait plus bien propre non plus, et
+c'&eacute;tait un autre genre d'&eacute;preuve sur lequel Gaud
+n'avait pas compt&eacute;.</p>
+
+<p>Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son
+petit-fils.</p>
+
+<p>--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle &agrave; Gaud, en ayant
+l'air de chercher qui ce pouvait bien &ecirc;tre; ah dame! ma
+bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'&eacute;tais jeune,
+des gar&ccedil;ons, des filles, des filles et des gar&ccedil;ons
+qu'&agrave; cette heure, ma foi!...</p>
+
+<p>Et, en disant cela, elle lan&ccedil;ait en l'air ses pauvres
+mains rid&eacute;es, avec un geste d'insouciance presque
+libertine...</p>
+
+<p>Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et
+en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait
+dites, toute la journ&eacute;e elle le pleura.</p>
+
+<p>Oh! ces veill&eacute;es d'hiver, quand les branchages
+manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler
+pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les
+ouvrages rapport&eacute;s chaque soir de Paimpol.</p>
+
+<p>La grand'm&egrave;re Yvonne, assise dans la chemin&eacute;e,
+restait tranquille, les pieds contre les derni&egrave;res
+braises, les mains ramass&eacute;es sous son tablier. Mais au
+commencement de la soir&eacute;e, il fallait toujours tenir des
+conversations avec elle.</p>
+
+<p>--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi &ccedil;a donc?
+Dans mon temps &agrave; moi, j'en ai pourtant connu de ton
+&acirc;ge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas
+l'air si triste, l&agrave;, toutes les deux, si tu voulais parler
+un peu.</p>
+
+<p>Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait
+apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait
+rencontr&eacute;s en chemin, parlait de choses qui lui
+&eacute;taient bien indiff&eacute;rentes &agrave; elle-m&ecirc;me
+comme, du reste, tout au monde &agrave; pr&eacute;sent, puis
+s'arr&ecirc;tait au milieu de ses histoires quand elle voyait la
+pauvre vieille endormie.</p>
+
+<p>Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la
+fra&icirc;che jeunesse appelait la jeunesse. Sa beaut&eacute;
+allait se consumer, solitaire et st&eacute;rile...</p>
+
+<p>Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe,
+et le bruit des lames s'entendait l&agrave; comme dans un navire
+en l'&eacute;coutant elle y m&ecirc;lait le souvenir toujours
+pr&eacute;sent et douloureux de Yann, dont ces choses
+&eacute;taient le domaine; durant les grandes nuits
+d'&eacute;pouvante, o&ugrave; tout &eacute;tait
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; et hurlant dans le noir du dehors,
+elle songeait avec plus d'angoisse &agrave; lui.</p>
+
+<p>Et puis seule, toujours seule avec cette grand'm&egrave;re qui
+dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins
+obscurs, en pensant aux marins<br>
+ ses anc&ecirc;tres, qui avaient v&eacute;cu dans ces
+&eacute;tag&egrave;res d'armoires, qui avaient p&eacute;ri au
+large pendant de semblables nuits, et dont les &acirc;mes
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas prot&eacute;g&eacute;e
+contre la visite de ces morts par la pr&eacute;sence de cette si
+vieille femme qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; presque des
+leurs...</p>
+
+<p>Tou &agrave; coup elle fr&eacute;missait de la t&ecirc;te aux
+pieds, en entendant partir du coin de la chemin&eacute;e un petit
+filet de voix cass&eacute;e fl&ucirc;t&eacute;, comme
+&eacute;touff&eacute; sous terre. D'un ton guilleret qui donnait
+froid &agrave; l'&acirc;me, la voix chantait:</p>
+
+<p>Pour la p&ecirc;che d'Islande, mon mari vient de partir,<br>
+ Il m'a laiss&eacute; sans le sou,<br>
+ Mais..., trala, trala la lou...</p>
+
+<p><br>
+ Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que
+cause la compagnie des folles.</p>
+
+<p>La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de
+fontaine; on l'entendait presque sans r&eacute;pit ruisseler
+dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des
+goutti&egrave;res qui, toujours aux m&ecirc;mes endroits,
+infatigables, monotones, faisaient le m&ecirc;me tintement
+triste; elles d&eacute;trempaient par places le sol du logis, qui
+&eacute;tait de roches et de terre battue avec des graviers et
+des coquilles.</p>
+
+<p>On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait
+de ses masses froides, infinies: une eau tourment&eacute;e,
+fouettante, s'&eacute;miettant dans l'air, &eacute;paississant
+l'obscurit&eacute;, et isolant encore davantage les unes des
+autres les chaumi&egrave;res &eacute;parses du pays de
+Ploubazlanec.</p>
+
+<p>Les soir&eacute;es de dimanche &eacute;taient pour Gaud les
+plus sinistres, &agrave; cause d'une certaine ga&icirc;t&eacute;
+qu'elles apportaient ailleurs: c'&eacute;taient des
+esp&egrave;ces de soir&eacute;es joyeuses, m&ecirc;me dans ces
+petits hameaux perdus de la c&ocirc;te; il y avait toujours, ici
+ou l&agrave;, quelque chaumi&egrave;re ferm&eacute;e, battue par
+la pluie noire, d'o&ugrave; partaient des chants lourds. Au
+dedans, des tables align&eacute;es pour les buveurs; des marins
+se s&eacute;chant &agrave; des flamb&eacute;es fumeuses; les
+vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant
+des filles, tous allant jusqu'&agrave; l'ivresse, et chantant
+pour s'&eacute;tourdir. Et, pr&egrave;s d'eux, la mer, leur
+tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix
+immense...</p>
+
+<p>Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient
+de ces cabarets-l&agrave; ou revenaient de Paimpol, passaient
+dans le chemin, pr&egrave;s de la porte des Moan;
+c'&eacute;taient ceux qui habitaient &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; des terres, vers Pors-Even. Ils
+passaient tr&egrave;s tard, &eacute;chapp&eacute;s des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ond&eacute;es, Gaud tendait l'oreille &agrave; leurs chansons
+&agrave; leurs cris - tr&egrave;s vite noy&eacute;s dans le bruit
+des bourrasques ou de la houle - cherchant &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite
+quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.</p>
+
+<p>N'&ecirc;tre pas revenu les voir, c'&eacute;tait mal de la
+part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si pr&egrave;s de la
+mort de Sylvestre, - tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle
+ne le comprenait plus d&eacute;cid&eacute;ment, - et,
+malgr&eacute; tout, ne pouvait se d&eacute;tacher de lui, ni
+croire qu'il f&ucirc;t sans coeur.</p>
+
+<p>Le fait est que, depuis son retour, sa vie &eacute;tait bien
+dissip&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord il y avait eu la tourn&eacute;e habituelle d'octobre
+dans le golfe de Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais
+une p&eacute;riode de plaisir, un moment o&ugrave; ils ont dans
+leur bourse un peu d'argent &agrave; d&eacute;penser sans souci
+(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur
+les grandes parts de p&ecirc;che, payables seulement en
+hiver).</p>
+
+<p>On &eacute;tait all&eacute;, comme tous les ans, chercher du
+sel dans les &icirc;les, et lui s'&eacute;tait repris d'amour,
+&agrave; Saint-Martin-de-R&eacute;, pour certaine fille brune, sa
+ma&icirc;tresse du pr&eacute;c&eacute;dent automne. Ensemble ils
+s'&eacute;taient promen&eacute;s, au dernier gai soleil, dans les
+vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout
+embaum&eacute;es par les raisins m&ucirc;rs, les oeillets des
+sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient
+chant&eacute; et dans&eacute; des rondes &agrave; ces
+veill&eacute;es de vendange o&ugrave; l'on se grise, d'une
+ivresse amoureuse et l&eacute;g&egrave;re, en buvant le vin
+doux.</p>
+
+<p>Ensuite, la <i>Marie</i> ayant pouss&eacute; jusqu'&agrave;
+Bordeaux, il avait retrouv&eacute;, dans un grand estaminet tout
+en dorures, la belle chanteuse &agrave; la montre, et
+s'&eacute;tait n&eacute;gligemment laiss&eacute; adorer pendant
+huit nouveaux jours.</p>
+
+<p>Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait
+assist&eacute; &agrave; plusieurs mariages de ses amis, comme
+gar&ccedil;on d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de
+f&ecirc;te, et souvent ivre apr&egrave;s minuit, sur la fin des
+bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle,
+que les filles s'empressaient de raconter &agrave; Gaud, en
+exg&eacute;rant.</p>
+
+<p>Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face
+d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours &agrave;
+temps pour l'&eacute;viter; lui aussi du reste, dans ces
+cas-l&agrave;, prenait &agrave; travers la lande. Comme par une
+entente muette, maintenant ils se fuyaient.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p><br>
+ A Paimpol, il y a une grosse femme appel&eacute;e madame
+Tressoleur; dans une des rues qui m&egrave;nent au port, elle
+tient un cabaret fameux parmi les Islandais, o&ugrave; des
+capitaines et des armateurs viennent enr&ocirc;ler des matelots,
+faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.</p>
+
+<p>Autrefois belle, encore galante avec les p&ecirc;cheurs, elle
+a des moustaches &agrave; pr&eacute;sent, une carrure d'homme et
+la r&eacute;plique hardie. Un air de cantini&egrave;re, sous une
+grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi
+de religieux, qui persiste quand m&ecirc;me parce qu'elle est
+Bretonne. Dans sa t&ecirc;te, les noms de tous les marins du pays
+tiennent comme sur un registre; elle conna&icirc;t les bons, les
+mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils
+valent.</p>
+
+<p>Un jour de janvier, Gaud, ayant &eacute;t&eacute;
+mand&eacute;e pour lui faire une robe,vint travaille l&agrave;,
+dans une chambre, derri&egrave;re la salle aux buveurs...</p>
+
+<p>Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs
+piliers de granit, qui est en retrait sous le premier
+&eacute;tage de la maison, &agrave; la mode ancienne; quand on
+l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffr&eacute;e
+dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
+entr&eacute;es brusques, comme lanc&eacute;s par une lame de
+houle. La salle est basse et profonde, pass&eacute;e &agrave; la
+chaux blanche et orn&eacute;e de cadres dor&eacute;s o&ugrave; se
+voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle,
+une Vierge en fa&iuml;ence est pos&eacute;e sur une console,
+entre des bouquets artificiels.</p>
+
+<p>Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'&eacute;panouir bien des gait&eacute;s lourdes
+et sauvages, - depuis les temps recul&eacute;s de Paimpol, en
+passant par l'&eacute;poque agit&eacute;e des corsaires,
+jusqu'&agrave; ces Islandais de nos jours tr&egrave;s peu
+diff&eacute;rents de leurs anc&ecirc;tres. Et bien des existences
+d'hommes ont &eacute;t&eacute; jou&eacute;es, engag&eacute;es
+l&agrave;, entre deux ivresses, sur ces tables de
+ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille &agrave; une
+conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait
+derri&egrave;re la cloison entre madame Tressoleur et deux
+<i>retrait&eacute;s</i> assis &agrave; boire.</p>
+
+<p>Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau
+tout neuf, qu'on &eacute;tait en train de gr&eacute;er dans le
+port: jamais elle ne serait par&eacute;e, cette
+<i>L&eacute;opoldine</i>, &agrave; faire la campagne
+prochaine.</p>
+
+<p>--Eh! mais si, ripostait l'h&ocirc;tesse, bien s&ucirc;r
+qu'elle sera par&eacute;e! - Puisque je vous dis, moi, qu'elle a
+pris &eacute;quipage hier: tous ceux de l'ancienne <i>Marie</i>,
+de Guermeur, qu'on va vendre pour la d&eacute;molir; cinq
+<i>jeunes personnes</i>, qui sont venues s'engager l&agrave;,
+devant moi; - &agrave; cette table, - signer avec ma plume, -
+ainsi! - Et des <i>bel'hommes</i>, je vous jure: Laumec, Tugdual
+Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tr&eacute;guier; - et le
+grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!</p>
+
+<p>La <i>L&eacute;opoldine</i>!... Le nom, &agrave; peine
+entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s'&eacute;tait
+fix&eacute; d'un seul coup dans la m&eacute;moire de Gaud, comme
+si on l'y e&ucirc;t martel&eacute; pour le rendre plus
+ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>Le soir, revenu &agrave; Ploubazlanec, install&eacute;e
+&agrave; finir son ouvrage &agrave; la lumi&egrave;re de sa
+petite lampe, elle retrouvait dans sa t&ecirc;te ce mot-l&agrave;
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une
+chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une
+physionomie par eux-m&ecirc;mes, presque un sens. Et ce
+<i>L&eacute;opoldine</i>, mot nouveau, inusit&eacute;, la
+poursuivait avec une persistance qui n'&eacute;tait pas
+naturelle, devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle
+s'&eacute;tait attendue &agrave; voir Yann repartir encore sur la
+<i>Marie</i> qu'elle avait visit&eacute;e jadis, qu'elle
+connaissait, et dont la Vierge avait prot&eacute;g&eacute;
+pendant de longues ann&eacute;es les dangereux voyages; et voici
+que ce changement, cette <i>L&eacute;opoldine</i>, augmentait son
+angoisse.</p>
+
+<p>Mais, bient&ocirc;t, elle en vint &agrave; se dire que
+pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le
+concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet,
+qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il f&ucirc;t ici ou
+ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'&eacute;t&eacute; serait revenu, ti&egrave;de,
+sur les chaumi&egrave;res d&eacute;sert&eacute;es, sur les femmes
+solitaires et inqui&egrave;tes; - ou bien quand un nouvel automne
+commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+p&ecirc;cheurs?... Tout cela pour elle &eacute;tait
+indiff&eacute;rent, semblable, &eacute;galement sans joie et sans
+espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif
+de rapprochement, puisque m&ecirc;me il oubliait le pauvre petit
+Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
+&eacute;tait fait pour toujours de ce seul r&ecirc;ve, de ce seul
+d&eacute;sir de sa vie; elle devait se d&eacute;tacher de Yann,
+de toutes les choses qui avaient trait &agrave; son existence,
+m&ecirc;me de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme
+si douloureux &agrave; cause de lui; chasser absolument ces
+pens&eacute;es, tout balayer; se dire que c'&eacute;tait fini,
+fini &agrave; jamais...</p>
+
+<p>Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie,
+qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas
+&agrave; mourir. Et alors, apr&egrave;s, &agrave; quoi bon vivre,
+&agrave; quoi bon travailler, et pour quoi faire?...</p>
+
+<p>Le vent d'ouest s'&eacute;tait encore lev&eacute; dehors; les
+goutti&egrave;res du toit avaient recommenc&eacute;, sur ce grand
+g&eacute;missement lointain, leur bruit tranquille et
+l&eacute;ger de grelot de poup&eacute;e. Et ses larmes aussi se
+mirent &agrave; couler, larmes d'orpheline et
+d'abandonn&eacute;e, passant sur ses l&egrave;vres avec un petit
+go&ucirc;t amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
+comme ces pluies d'&eacute;t&eacute; qu'aucune brise
+n'am&egrave;ne, et qui tombent tout &agrave; coup,
+press&eacute;es et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y
+voyant plus, se sentant bris&eacute;e, prise de vertige devant le
+vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame
+Tressoleur et essaya de se coucher.</p>
+
+<p>Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en
+s'&eacute;tendant: il devenait chaque jour plus humide et plus
+froid, - ainsi que toutes les choses de cette chaumi&egrave;re. -
+Cependant, comme elle &eacute;tait tr&egrave;s jeune, tout en
+continuant de pleurer, elle finit par se r&eacute;chauffer et
+s'endormir.</p>
+
+<h4>XVI<br>
+</h4>
+
+Des semaines sombres avaient pass&eacute; encore, et on
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; aux premiers jours de
+f&eacute;vrier, par un assez beau temps doux.
+
+<p>Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de
+p&ecirc;che du dernier &eacute;t&eacute;, quinze cents francs,
+qu'il emportait pour les remettre &agrave; sa m&egrave;re,
+suivant la coutume de famille. L'ann&eacute;e avait
+&eacute;t&eacute; bonne, et il s'en retournait content.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord
+de la route;: une vieille, qui gesticulait avec son b&acirc;ton,
+et autour d'elle des gamins ameut&eacute;s qui riaient... La
+grand'm&egrave;re Moan!... La bonne grand'm&egrave;re que
+Sylvestre adorait, toute tra&icirc;n&eacute;e et
+d&eacute;chir&eacute;e, devenue maintenant une de ces vieilles
+pauvresses imb&eacute;ciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.</p>
+
+<p>Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tu&eacute; son chat, et
+elle les mena&ccedil;ait de son b&acirc;ton, tr&egrave;s en
+col&egrave;re et en d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>--Ah! s'il avait &eacute;t&eacute; ici, lui, mon pauvre
+gar&ccedil;on, vous n'auriez pas os&eacute;, bien s&ucirc;r, mes
+vilains dr&ocirc;les!...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tomb&eacute;e, parait-il, en courant
+apr&egrave;s eux pour les battres; so coiffe &eacute;tait de
+c&ocirc;t&eacute;, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle &eacute;tait grise (comme cela arrive bien en Bretagne
+&agrave; quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).</p>
+
+<p>Yann savait, lui, que ce n'&eacute;tait pas vrai, et qu'elle
+&eacute;tait une vieille respectable ne buvant jamais que de
+l'eau.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tr&egrave;s en
+col&egrave;re lui aussi, avec sa voix et son ton qui
+imposaient.</p>
+
+<p>Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauv&egrave;rent,
+penauds et confus, devant le grand Gaos.</p>
+
+<p>Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de
+l'ouvrage pour la veill&eacute;e, avait aper&ccedil;u cela de
+loin, reconnu sa grand'm&egrave;re dans ce groupe.
+Effray&eacute;e, elle arriva en courant pour savoir ce que
+c'&eacute;tait, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire,
+- et comprit, voyant leur chat qu'on avait tu&eacute;.</p>
+
+<p>Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne d&eacute;tourna
+pas les siens; ils ne songeaient plus &agrave; se fuir cette
+fois; devenus seulement tr&egrave;s roses tous deux, lui aussi
+vite qu'elle, d'une m&ecirc;me mont&eacute;e de sang &agrave;
+leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se
+trouver si pr&egrave;s; mais sans haine, presque avec douceur,
+r&eacute;unis qu'ils &eacute;taient dans une commune
+pens&eacute;e de piti&eacute; et de protection.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que les enfants de l'&eacute;cole lui en
+voulaient, &agrave; ce pauvre matou d&eacute;funt, parce qu'il
+avait la figure noire, un air de diable; mais c'&eacute;tait un
+tr&egrave;s bon chat, et, quand on le regardait de pr&egrave;s,
+on lui trouvait au contraire la mine tranquille et c&acirc;line.
+Ils l'avaient tu&eacute; avec des cailloux et son oeil pendait.
+La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en
+allait tout &eacute;mue, toute branlante, emportant par la queue,
+comme un lapin, ce chat mort.</p>
+
+<p>--Ah! mon pauvre gar&ccedil;on, mon pauvre gar&ccedil;on...
+s'il &eacute;tait encore de ce monde on n'aurait pas os&eacute;
+me faire &ccedil;a, non, bien s&ucirc;r!...</p>
+
+<p>Il lui &eacute;tait sorti des esp&egrave;ces de larmes qui
+coulaient dans ses rides; et ses mains, &agrave; grosses veines
+bleues, tremblaient.</p>
+
+<p>Gaud l'avait recoiff&eacute;e au milieu, t&acirc;chait de la
+consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann
+s'indignait; si c'&eacute;tait possible, que des enfants fussent
+si m&eacute;chants! Faire une chose pareille &agrave; une pauvre
+vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, &agrave; lui
+aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes
+hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien &agrave; jouer avec
+les b&ecirc;tes, n'ont gu&egrave;re de sensiblerie pour elles;
+mais son coeur se fendait, &agrave; marcher l&agrave;
+derri&egrave;re cette grand'm&egrave;re en enfance, emportant son
+pauvre chat par la queue. Il pensait &agrave; Sylvestre, qui
+l'avait tant aim&eacute;e; au chagrin horrible qu'il aurait eu,
+si on lui avait pr&eacute;dit qu'elle finirait ainsi, en
+d&eacute;rision et en mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Et Gaud s'excusait, comme &eacute;tant charg&eacute;e de sa
+tenue:</p>
+
+<p>--C'est qu'elle sera tomb&eacute;e, pour &ecirc;tre si sale,
+disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai,
+car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l'avais
+encore raccommod&eacute;e hier, et ce matin quand je suis partie,
+je suis s&ucirc;re qu'elle &eacute;tait propre et en ordre.</p>
+
+<p>Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touch&eacute;
+peut-&ecirc;tre par cette petite explication toute simple qu'il
+ne l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; par d'habiles phrases, des
+reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+pr&egrave;s de l'autre, se rapprochant de la chaumi&egrave;re des
+Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours &eacute;t&eacute; comme
+personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle
+l'&eacute;tait encore davantage depuis sa pauvret&eacute; et son
+deuil. Son air &eacute;tait devenu plus s&eacute;rieux, ses yeux
+gris de lin avaient l'expression plus r&eacute;serv&eacute;e et
+semblaient malgr&eacute; cela vous p&eacute;n&eacute;trer plus
+avant, jusqu'au fond de l'&acirc;me. Sa taille aussi avait
+achev&eacute; de se former. Vingt-trois ans bient&ocirc;t; elle
+&eacute;tait dans tout son &eacute;panouissement de
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Et puis elle avait &agrave; pr&eacute;sent la tenue d'une
+fille de p&ecirc;cheur, sa robe noire sans ornements et une
+coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien
+d'o&ugrave; il lui venait; c'&eacute;tait quelque chose de
+cach&eacute; en elle-m&ecirc;me et d'involontaire dont on ne
+pouvait plus lui faire reproche; peut-&ecirc;tre seulement son
+corsage, un peu plus ajust&eacute; que celui des autres, par
+habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le
+haut de ses bras... Mais non, cela r&eacute;sidait plut&ocirc;t
+dans sa voix tranquille et dans son regard.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p><br>
+ D&eacute;cid&eacute;ment il les accompagnait, - jusque chez
+elles sans doute.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce
+chat, et cela devenait presque un peu dr&ocirc;le, maintenant, de
+les voir ainsi passer en cort&egrave;ge; il y avait sur les
+portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au
+milieu, portant la b&ecirc;te; Gaud &agrave; sa droite,
+troubl&eacute;e et toujours tr&egrave;s rose; le grand Yann
+&agrave; sa gauche, t&ecirc;te haute, et pensif.</p>
+
+<p>Cependant la pauvre vieille s'&eacute;tait presque subitement
+apais&eacute;e en route; d'elle-m&ecirc;me, elle s'&eacute;tait
+recoiff&eacute;e et, sans plus rien dire, elle commen&ccedil;ait
+&agrave; les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de
+son oeil qui &eacute;tait redevenu clair.</p>
+
+<p>Gaud ne parlait pas de peur de donner &agrave; Yann une
+occasion de prendre cong&eacute;; elle e&ucirc;t voulu rester sur
+ce bon regard doux qu'elle avait re&ccedil;u de lui, marcher les
+yeux ferm&eacute;s pour ne plus voir rien autre chose, marcher
+ainsi bien longtemps &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s dans un
+r&ecirc;ve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite &agrave;
+leur logis vide et sombre o&ugrave; tout allait
+s'&eacute;vanouir.</p>
+
+<p>A la porte, il y eut une de ces minutes d'ind&eacute;cision
+pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La
+grand'm&egrave;re entra sans se retourner; puis Gaud,
+h&eacute;sitante, et Yann, par derri&egrave;re, entra
+aussi...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait chez elle, pour la premi&egrave;re fois de sa
+vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?...
+En passant le seuil, il avait touch&eacute; son chapeau, et puis,
+ses yeux ayant rencontr&eacute; d'abord le portrait de Sylvestre
+dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en
+&eacute;tait approch&eacute; lentement comme d'une tombe.</p>
+
+<p>Gaud &eacute;tait rest&eacute;e debout, appuy&eacute;e des
+mains &agrave; leur table. Il regardait maintenant tout autour de
+lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse
+qu'il passait de leur pauvret&eacute;. Bien pauvre, en effet,
+malgr&eacute; son air rang&eacute; et honn&ecirc;te, le logis de
+ces deux abandonn&eacute;es qui s'&eacute;taient r&eacute;unies.
+Peut-&ecirc;tre, au moins, &eacute;prouverait-il pour elle un peu
+de bonne piti&eacute;, en la voyant redescendue &agrave; cette
+m&ecirc;me mis&egrave;re, &agrave; ce granit fruste et &agrave;
+ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse pass&eacute;e, que le
+lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les
+yeux de Yann revenaient l&agrave;...</p>
+
+<p>Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La
+vieille grand'm&egrave;re, qui &eacute;tait encore si fine
+&agrave; ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre
+garde &agrave; lui. Donc ils restaient debout devant l'un
+l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour
+quelque interrogation supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais les instants passaient et, &agrave; chaque seconde
+&eacute;coul&eacute;e, le silence semblait entre eux se figer
+davantage. Et ils se regardaient toujours plus
+profond&eacute;ment, comme dans l'attente solenelle de quelque
+chose d'inou&iuml; qui tardait &agrave; venir.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . .<br>
+ --Gaud, demanda-t-il &agrave; demi-voix grave, si vous voulez
+toujours...</p>
+
+<p>Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande
+d&eacute;cision, brusque comme &eacute;taient les siennes, prise
+l&agrave; tout &agrave; coup, et osant &agrave; peine &ecirc;tre
+formul&eacute;e...</p>
+
+<p>--Si vous voulez toujours... La p&ecirc;che s'est bien vendue
+cette ann&eacute;e, et j'ai un peu d'argent devant moi...</p>
+
+<p>Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle
+bien entendu? Elle &eacute;tait an&eacute;antie devant
+l'immensit&eacute; de ce qu'elle croyait comprendre.</p>
+
+<p>Et la vieille Yvonne, de son coin l&agrave;-bas, dressait
+l'oreille, sentant du bonheur approcher...</p>
+
+<p>--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si
+vous vouliez toujours...</p>
+
+<p>... Et puis il attendit sa r&eacute;ponse, qui ne vint pas...
+Qui donc pouvait l'emp&ecirc;cher de prononcer ce oui? Il
+s'&eacute;tonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien.
+Appuy&eacute;e des deux mains &agrave; la table, devenue tout
+blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle &eacute;tait sans
+voix, ressemblait &agrave; une mourante tr&egrave;s jolie...</p>
+
+<p>--Eh bien, Gaud, r&eacute;pondis donc! dit la vieille
+grand'm&egrave;re qui s'&eacute;tait lev&eacute;e pour venir
+&agrave; eux. Voyez-vous, &ccedil;a la surprend, monsieur Yann;
+il faut l'excuser; elle va r&eacute;fl&eacute;chir et vous
+r&eacute;pondre tout &agrave; l'heure... Asseyez-vous, monsieur
+Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...</p>
+
+<p>Mais non, elle ne pouvait pas r&eacute;pondre, Gaud; aucun mot
+ne lui venait plus, dans son extase... C'&eacute;tait donc vrai
+qu'il &eacute;tait bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait
+l&agrave;, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cess&eacute;
+de le voir en elle-m&ecirc;me, malgr&eacute; sa duret&eacute;,
+malgr&eacute; son refus sauvage, malgr&eacute; tout. Il l'avait
+d&eacute;daign&eacute;e longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, -
+et aujourd'hui qu'elle &eacute;tait pauvre; c'&eacute;tait son
+id&eacute;e &agrave; lui sans doute, il avait eu quelque motif
+qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du
+tout &agrave; lui en demander compte, non plus qu'&agrave; lui
+reprocher son chagrin de deux ann&eacute;es... Tout cela,
+d'ailleurs, &eacute;tait si oubli&eacute;, tout cela venait
+d'&ecirc;tre emport&eacute; si loin, en une seconde, par le
+tourbillon d&eacute;licieux qui passait sur sa vie!...</p>
+
+<p>Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec
+les yeux, tout noy&eacute;s, qui le regardaient &agrave; une
+extr&ecirc;me profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes
+commen&ccedil;ait &agrave; descendre le long de ses joues...</p>
+
+<p>--Allons, Dieu vous b&eacute;nisse! mes enfants, dit la
+grand'm&egrave;re Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car
+je suis encore contente d'&ecirc;tre devenue si vieille, pour
+avoir vu &ccedil;a avant de mourir.</p>
+
+<p>Ils restaient toujours l&agrave;, l'un devant l'autre, se
+tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne
+connaissant aucune parole qui f&ucirc;t assez douce, aucune
+phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur sembl&acirc;t
+digne de rompre leur d&eacute;licieux silence.</p>
+
+<p>--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils
+ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les dr&ocirc;les de petits
+enfants que j'ai l&agrave; par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui
+donc quelque chose, ma fille... De mont emps &agrave; moi, me
+semble qu'on s'embrassait, quand on s'&eacute;tait promis...</p>
+
+<p>Yann &ocirc;ta son chapeau, comme saisi tout &agrave; coup
+d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser
+Gaud, - et il lui sembla que c'&eacute;tait le premier vrai
+baiser qu'il e&ucirc;t jamais donn&eacute; de sa vie.</p>
+
+<p>Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses
+l&egrave;vres fra&icirc;ches, inhabiles aux raffinements des
+caresses, sur cette joue de son fianc&eacute; que la mer avait
+dor&eacute;e. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait
+le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire,
+du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'&ecirc;tre
+subitement vivifi&eacute; et rajeuni dans la chaumi&egrave;re
+morte. Le silence s'&eacute;tait rempli de musique inou&iuml;es;
+m&ecirc;me le cr&eacute;puscule p&acirc;le d'hiver, qui entrait
+par la lucarne, &eacute;tait devenu comme une belle lueur
+enchant&eacute;e...</p>
+
+<p>--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire
+&ccedil;a, mes bons enfants?</p>
+
+<p>Gaud baissa la t&ecirc;te. L'Islande, la
+<i>L&eacute;opoldine</i>, - c'est vrai, elle avait
+d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; ces &eacute;pouvante
+dress&eacute;es sur la route. - Au retour d'Islande!... comme se
+serait long, encore tout cet &eacute;t&eacute; d'attente
+craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, &agrave;
+petits coups rapides, devenu for press&eacute; lui aussi,
+comptait en lui-m&ecirc;me tr&egrave;s vite, pour voir si, en
+se</p>
+
+<p>d&eacute;p&ecirc;chant bien, on n'aurait pas le temps de se
+marier avant ce d&eacute;part: tant de jours pour r&eacute;unir
+les papiers, tant de jours pour publier les bans &agrave;
+l'&eacute;glise; oui, cela ne m&egrave;nerait jamais qu'au 20 ou
+25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait
+donc encore une grande semaine &agrave; rester ensemble
+apr&egrave;s.</p>
+
+<p>--Je m'en vais toujours commencer par pr&eacute;venir notre
+p&egrave;re, dit-il, avec autant de h&acirc;te que si les minutes
+m&ecirc;mes de leur vie &eacute;taient maintenant mesur&eacute;es
+et pr&eacute;cieuses...</p>
+
+<h3>Quatri&egrave;me partie.</h3>
+
+<h4><br>
+ I<br>
+</h4>
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les
+bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+<p>Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir,
+c'&eacute;tait &agrave; la porte de la chaumi&egrave;re des Moan,
+sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.</p>
+
+<p>D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les
+soir&eacute;es ti&egrave;des, les rosiers fleuris. Eux n'avaient
+rien que des cr&eacute;puscules de f&eacute;vrier descendant sur
+un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune branche de
+verdure au-dessus de leur t&ecirc;te, ni alentour, rien que le
+ciel immense, o&ugrave; passaient lentement des brumes errantes.
+Et pour fleurs, des algues brunes, que les p&ecirc;cheurs, en
+remontant de la gr&egrave;ve, avaient entra&icirc;n&eacute;es
+dans le sentier avec leurs filets.</p>
+
+<p>Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette r&eacute;gion
+ti&eacute;die par des courants de la mer; mais c'est &eacute;gal,
+ces cr&eacute;puscules amenaient souvent des humidit&eacute;s
+glac&eacute;es et d'imperceptibles petites pluies qui se
+d&eacute;posaient sur leurs &eacute;paules.</p>
+
+<p>Ils restaient tout de m&ecirc;me, se trouvant tr&egrave;s bien
+l&agrave;. Et ce banc, qui avait plus d'un si&egrave;cle, ne
+s'&eacute;tonnait pas de leur amour, en ayant d&eacute;j&agrave;
+vu<br>
+ bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles,
+sortir, toujours les m&ecirc;mes, de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration, de la bouche des jeunes, et il
+&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; voir les amoureux revenir
+plus tard, chang&eacute;s en vieux branlants et en vieilles
+tremblotantes, s'asseoir &agrave; la m&ecirc;me place, - mais
+dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air et se
+chauffer &agrave; leur dernier soleil...</p>
+
+<p>De temps en temps, la grand'm&egrave;re Yvonne mettait la
+t&ecirc;te &agrave; la porte pour les regarder. Non pas qu'elle
+f&ucirc;t inqui&egrave;te de ce qu'ils faisaient ensemble, mais
+par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi
+pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:</p>
+
+<p>--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal.
+<i>Ma Dou&eacute;, ma Dou&eacute;</i>, rester dehors si tard, je
+vous demande un peu, &ccedil;a a-t-il du bon sens?</p>
+
+<p>Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils
+avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du
+bonheur d'&ecirc;tre l'un pr&egrave;s de l'autre?</p>
+
+<p>Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient
+un l&eacute;ger murmure &agrave; deux voix, m&ecirc;l&eacute; au
+bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises.
+C'&eacute;tait une musique tr&egrave;s harmonieuse, la voix
+fra&icirc;che de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des
+sonorit&eacute;s douces et caressantes dans des notes graves. On
+distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit
+du mur auquel ils &eacute;taient adoss&eacute;s: d'abord le blanc
+de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire
+et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, les &eacute;paules
+carr&eacute;es de son ami. Aus-dessus d'eux, le d&ocirc;me bossu
+der leur toit de paille et, derri&egrave;re tout cela, les
+infinis cr&eacute;pusculaires, le vide incolore des eaux et du
+ciel...</p>
+
+<p>Ils finissaient tout de m&ecirc;me par rentrer s'asseoir dans
+la chemin&eacute;e, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie,
+la t&ecirc;te tomb&eacute;e en avant, ne g&ecirc;nait pas
+beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils
+recommen&ccedil;aient &agrave; se parler &agrave; voix basse,
+ayant &agrave; se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin
+de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle
+devait si peu durer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait convenu qu'ils habiteraient chez cette
+grand'm&egrave;re Yvonne qui, par testament, leur l&eacute;guait
+sa chaumi&egrave;re; pour le moment, ils n'y faisaient aucune
+am&eacute;lioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop
+d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p><br>
+ ... Un soir, il s'amusait &agrave; lui citer mille petites
+choses qu'elle avait faites ou qui lui &eacute;taient
+arriv&eacute;es depuis leur premi&egrave;re rencontre; il lui
+disait m&ecirc;me les robes qu'elle avait eues, les f&ecirc;tes
+o&ugrave; celle &eacute;tait all&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;coutait avec une extr&ecirc;me surprise.
+Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imagin&eacute;
+qu'il y avait fait attention et qu'il &eacute;tait capable de le
+retenir?...</p>
+
+<p>Lui, souriait, faisant le myst&eacute;rieux, et racontait
+encore d'autres petits d&eacute;tails, m&ecirc;me des choses
+qu'elle avait presque oubli&eacute;es.</p>
+
+<p>Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire,
+avec un ravissement inattendu qui la prenait tout enti&egrave;re;
+elle commen&ccedil;ait &agrave; deviner, &agrave; comprendre:
+c'est qu'il l'avait aim&eacute;e, lui aussi, tout ce temps-<br>
+ l&agrave;!... Elle avait &eacute;t&eacute; sa
+pr&eacute;occupation constante; il lui en faisait l'aveu
+na&iuml;f &agrave; pr&eacute;sent!...</p>
+
+<p>Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi
+l'avait-il tant repouss&eacute;e, tant fait souffrir?</p>
+
+<p>Toujours ce myst&egrave;re qu'il avait promis
+d'&eacute;claircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse
+l'explication, avec un air embarrass&eacute; et un commencement
+de sourire incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p><br>
+ Ils all&egrave;rent &agrave; Paimpol un beau jour, avec la
+grand'm&egrave;re Yvonne, pour acheter la robe de noces.</p>
+
+<p>Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient
+d'autrefois, il y en avait qui auraient tr&egrave;s bien pu
+&ecirc;tre arrang&eacute;s pour la circonstance, sans qu'on
+e&ucirc;t besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en &eacute;tait pas trop d&eacute;fendue:
+avoir une robe donn&eacute;e par lui, pay&eacute;e avec l'argent
+de son travail et de sa p&ecirc;che, il lui semblait que cela la
+fit d&eacute;j&agrave; un peu son &eacute;pouse.</p>
+
+<p>Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son
+p&egrave;re. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les
+&eacute;toffes qu'on d&eacute;ployait devant eux. Il &eacute;tait
+un peu hautain vis-&agrave;-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entr&eacute; pour rien au monde dans aucune
+des boutiques de Paimpol, ce jour-l&agrave; s'occupait de tout,
+m&ecirc;me de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y
+m&icirc;t de grandes bandes de velours pour la rendre plus
+belle.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p><br>
+ Un soir qu'ils &eacute;taient assis sur leur banc de pierre dans
+la solitude de leur falaise o&ugrave; la nuit tombait, leurs yeux
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent par hasard sur un buisson
+d'&eacute;pines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurit&eacute;, il leur
+sembla distinguer sur ce buisson de l&eacute;g&egrave;res petites
+houppes blanches:</p>
+
+<p>--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils
+s'approch&egrave;rent pour s'en assurer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils
+le touch&egrave;rent, v&eacute;rifiant avec leurs doigts la
+pr&eacute;sence de ces petites fleurettes qui &eacute;taient tout
+humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premi&egrave;re
+impression h&acirc;tive de printemps; du m&ecirc;me coup, ils
+s'aper&ccedil;urent que les jours avaient allong&eacute;; qu'il y
+avait quelque chose de plus ti&egrave;de dans l'air, de plus
+lumineux dans la nuit.</p>
+
+<p>Mais comme ce buisson &eacute;tait en avance! Nulle part dans
+le pays au bord d'aucun chemin, on n'en e&ucirc;t trouv&eacute;
+un pareil. Sans doute, il avait fleuri l&agrave; expr&egrave;s
+pour eux, pour leur f&ecirc;te d'amour...</p>
+
+<p>--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.</p>
+
+<p>Et, presque &agrave; t&acirc;tons, il composa un bouquet entre
+ses mains rudes; avec le grand couteau de p&ecirc;cheur qu'il
+portait &agrave; sa ceinture, il enleva soigneusement les
+&eacute;pines, puis il le mit au corsage de Gaud:</p>
+
+<p>--L&agrave;, comme une mari&eacute;e, dit-il en se reculant
+comme pour voir, malgr&eacute; la nuit, si cela lui seyait
+bien.</p>
+
+<p>Au-dessous d'eux, la mer tr&egrave;s calme d&eacute;ferlait
+faiblement sur les galets de la gr&egrave;ve, avec un petit
+bruissement intermittent, r&eacute;gulier comme une respiration
+de sommeil; elle semblait indiff&eacute;rente, ou m&ecirc;me
+favorable &agrave; cette cour qu'ils se faisaient l&agrave; tout
+pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des
+soir&eacute;es, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup
+de dix heures, il leur venait un petit d&eacute;couragement de
+vivre, parce que c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; fini...</p>
+
+<p>Il fallait se h&acirc;ter pour les papiers, pour tout, sous
+peine de n'&ecirc;tre pas pr&ecirc;t et de laisser fuir le
+bonheur devant soi, jusqu'&agrave; l'automne, jusqu'&agrave;
+l'avenir incertain...</p>
+
+<p>Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit
+continuel de la mer, et avec cette pr&eacute;occupation un peu
+enfi&eacute;vr&eacute;e de la marche du temps, prenait de tout
+cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils
+&eacute;taient des amoureux diff&eacute;rents des autres, plus
+graves, plus inquiets dans leur amour.</p>
+
+<p>Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans
+contre elle et, quand il &eacute;tait reparti le soir, ce
+myst&egrave;re tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle
+en &eacute;tait s&ucirc;re.</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait vrai, qu'il l'avait de tout temps aim&eacute;e,
+mais pas comme &agrave; pr&eacute;sent: cela augmentait dans son
+coeur et dans sa t&ecirc;te comme une mar&eacute;e, qui monte,
+jusqu'&agrave; tout remplir. Il n'avait jamais connu cette
+mani&egrave;re d'aimer quelqu'un.</p>
+
+<p>De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait,
+presque &eacute;tendu, jetait la t&ecirc;te sur les genoux de
+Gaud, par c&acirc;linerie d'enfant pour se faire caresser, et
+puis se redressait bien vite, par convenance. Il e&ucirc;t
+aim&eacute; se coucher par terre &agrave; ses pieds, et rester
+l&agrave;, le front appuy&eacute; sur le bas de sa robe. En
+dehors de ce baiser de fr&egrave;re qu'il lui donnait en arrivant
+et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne
+sais quoi invisible qui &eacute;tait en elle, qui &eacute;tait
+son &acirc;me, qui se manifestait &agrave; lui dans le son pur et
+tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son
+beau regard limpide...</p>
+
+<p>Et dire qu'elle &eacute;tait en m&ecirc;me temps une femme de
+chair, plus belle et plus d&eacute;sirable qu'aucune autre;
+qu'elle lui appartiendrait bient&ocirc;t d'une mani&egrave;re
+aussi compl&egrave;te que ses ma&icirc;tresses d'avant, sans
+cesser pour cela d'&ecirc;tre <i>elle-m&ecirc;me</i>!... Cette
+id&eacute;e le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il
+ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arr&ecirc;tait pas sa pens&eacute;e, par
+respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce
+d&eacute;licieux sacril&egrave;ge...</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p><br>
+ Un soir de pluie, ils &eacute;taient assis pr&egrave;s l'un de
+l'autre dans la chemin&eacute;e, et leur grand'm&egrave;re Yvonne
+dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages
+du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres
+agrandies.</p>
+
+<p>Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais
+il y avait, ce soir-l&agrave;, de longs silences
+embarrass&eacute;s, dans leur causerie. Lui surtout ne disait
+presque rien, et baissait la t&ecirc;te avec un demi-sourire,
+cherchant &agrave; se d&eacute;rober aux regards de Gaud.</p>
+
+<p>C'est qu'elle l'avait press&eacute; de questions, toute la
+soir&eacute;e, sur ce myst&egrave;re qu'il n'y avait pas moyen de
+lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle
+&eacute;tait trop fine et trop d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais
+pas.</p>
+
+<p>--De m&eacute;chants propos, qu'on avait tenus sur mon compte?
+Demandait-elle.</p>
+
+<p>Il essaya de r&eacute;pondre oui. De m&eacute;chants propos,
+oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans
+Ploubazlanec...</p>
+
+<p>Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors
+elle vit bien que se devait &ecirc;tre autre chose.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait ma toilette, Yann?</p>
+
+<p>Pour la toilette, il est s&ucirc;r que cela y avait
+contribu&eacute;; elle en faisait trop, pendant un temps, pour
+devenir la femme d'un simple p&ecirc;cheur. Mais enfin il
+&eacute;tait forc&eacute; de convenir que ce n'&eacute;tait pas
+tout.</p>
+
+<p>--&Eacute;tait-ce parce que, dans ce temps l&agrave;, nous
+passions pour riches? Vous aviez peur d'&ecirc;tre
+refus&eacute;?</p>
+
+<p>--Oh! non, pas cela.</p>
+
+<p>Il fit cette r&eacute;ponse avec une si na&iuml;ve
+s&ucirc;ret&eacute; de lui-m&ecirc;me, que Gaud en fut
+amus&eacute;e. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant
+lequel on entendit dehors le bruit g&eacute;missant de la brise
+et de la mer.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle l'observait attentivement, une id&eacute;e
+commen&ccedil;ait &agrave; lui venir, et son expression changeait
+&agrave; mesure:</p>
+
+<p>--Ce n'&eacute;tait rien de tout cela, Yann; alors quoi?
+Dit-elle en le regardant tout &agrave; coup dans le blanc des
+yeux, avec le sourire d'inquisition irr&eacute;sistible de
+quelqu'un qui a devin&eacute;.</p>
+
+<p>Et lui d&eacute;tourna la t&ecirc;te, en riant tout &agrave;
+fait.</p>
+
+<p>Ainsi, c'&eacute;tait bien cela, elle avait trouv&eacute;: de
+raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait
+pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il
+avait fait son t&ecirc;tu (comme Sylvestre disait jadis), et
+c'&eacute;tait tout. Mais voil&agrave; aussi, on l'avait
+tourment&eacute; avec cette Gaud! Tout le monde s'y &eacute;tait
+mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais,
+jusqu'&agrave; Gaud elle-m&ecirc;me. Alors il avait
+commenc&eacute; &agrave; dire non, obstin&eacute;ment non, tout
+en gardant au fond de son coeur l'id&eacute;e qu'un jour, quand
+personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par
+&ecirc;tre oui.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud
+avait langui, abandonn&eacute;e pendant deux ans, et
+d&eacute;sir&eacute; mourir...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier mouvement, qui avait &eacute;t&eacute;
+de rire un peu, par confusion d'&ecirc;tre d&eacute;couvert, Yann
+regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, &agrave; leur tour
+interrogeaient profond&eacute;ment: lui pardonnerait-elle au
+moins? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait
+tant de peine, lui pardonnerait-elle?...</p>
+
+<p>--C'est mon caract&egrave;re qui est comme cela, Gaud, dit-il.
+Chez nous, avec mes parents, c'est la m&ecirc;me chose. Des fois,
+quand je fais ma t&ecirc;te dure, je reste pendant des huit jours
+comme f&acirc;ch&eacute; avec eux presque sans parler &agrave;
+personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
+finis toujours par leur ob&eacute;ir dans tout ce qu'ils veulent,
+comme si j'&eacute;tais encore un enfant de dix ans... Si vous
+croyez que &ccedil;a faisait mon affaire, &agrave; moi, de ne pas
+me marier! Non, cela n'aurait plus dur&eacute; longtemps dans
+tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.</p>
+
+<p>Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des
+larmes lui venir, et c'&eacute;tait le reste de son chagrin
+d'autrefois qui finissait de s'en aller &agrave; cet aveu de son
+Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure
+pr&eacute;sente n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; si
+d&eacute;licieuse; &agrave; pr&eacute;sent que c'&eacute;tait
+fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps
+d'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Maintenant tout &eacute;tait &eacute;clairci entre eux deux;
+d'une mani&egrave;re inattendue, il est vrai, mais
+compl&egrave;te: il n'y avait aucun voile entre leurs deux
+&acirc;mes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs
+t&ecirc;tes s'&eacute;tant rapproch&eacute;es, ils
+rest&egrave;rent l&agrave; longtemps, leurs joues appuy&eacute;es
+l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de
+rien se dire. Et en ce moment, leur<br>
+ &eacute;treinte &eacute;tait si chaste que, la grand'm&egrave;re
+Yvonne s'&eacute;tant r&eacute;veill&eacute;e, ils
+demeur&egrave;rent devant elle comme ils &eacute;taient, sans
+aucun trouble.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<h4>VI<br>
+</h4>
+
+C'&eacute;tait six jours avant le d&eacute;part pour l'Islande.
+Leur cort&egrave;ge de noces s'en revenait de l'&eacute;glise de
+Ploubazlanec, pourchass&eacute; par un vent furieux, sous un ciel
+charg&eacute; et tout noir.
+
+<p>Au bras l'un de l'autre, ils &eacute;taient beaux tous deux,
+marchant comme des rois, en t&ecirc;te de leur longue suite,
+marchant comme dans un r&ecirc;ve. Calmes, recueillis, graves,
+ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la vie,
+d'&ecirc;tre au-dessus de tout. Ils semblaient m&ecirc;me
+&ecirc;tre respect&eacute;s par le vent, tandis que,
+derri&egrave;re eux, ce cort&egrave;ge &eacute;tait un joyeux
+d&eacute;sordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
+tourmentaient.</p>
+
+<p>Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie
+d&eacute;bordait; d'autres, d&eacute;j&agrave; grisonnants, mais
+qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et
+leurs premi&egrave;res ann&eacute;es. Grand'm&egrave;re Yvonne
+&eacute;tait l&agrave; et suivait aussi, tr&egrave;s
+&eacute;vent&eacute;e, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
+oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle
+portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achet&eacute;e
+pour la circonstance et toujours son petit ch&acirc;le, reteint
+une troisi&egrave;me fois - en noir, &agrave; cause de
+Sylvestre.</p>
+
+<p>Et le vent secouait indistinctement tous ces invit&eacute;s;
+on voyait les jupes relev&eacute;es et des robes
+retourn&eacute;es; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.</p>
+
+<p>A la porte de l'&eacute;glise, les mari&eacute;s
+s'&eacute;taient achet&eacute;, suivant la coutume, des bouquets
+de fausses fleurs pour compl&eacute;ter leur toilette de
+f&ecirc;te. Yann avait attach&eacute; les siennes au hasard sur
+sa poitrine large, mais il &eacute;tait de ceux &agrave; qui tout
+va bien. Quant &agrave; Gaud, il y avait de la demoiselle encore
+dans la fa&ccedil;on dont ces pauvres fleurs grossi&egrave;res
+&eacute;taient piqu&eacute;es en haut de son corsage -
+tr&egrave;s ajust&eacute;, comme autrefois sur sa forme
+exquise.</p>
+
+<p>Le violonaire qui menait tout ce monde, affol&eacute; par le
+vent, jouait &agrave; la diable; ses airs arrivaient aux oreilles
+par bouff&eacute;es, et, dans le bruit des bourrasques,
+semblaient une petite musique dr&ocirc;le plus gr&ecirc;le que
+les cris d'une mouette.</p>
+
+<p>Tout Ploubazlanec &eacute;tait sorti pour les voir. Ce mariage
+avait quelque chose qui passionnait les gens, et on &eacute;tait
+venu de loin &agrave; la ronde; aux carrefours des sentiers, il y
+avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre.
+Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann,
+&eacute;taient l&agrave; post&eacute;s. Ils saluaient les
+mari&eacute;s au passage; Gaud r&eacute;pondait en s'inclinant
+l&eacute;g&egrave;rement comme une demoiselle, avec sa
+gr&acirc;ce s&eacute;rieuse, et, tout le long de sa route, elle
+&eacute;tait admir&eacute;e.</p>
+
+<p>Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs,
+m&ecirc;me ceux des bois, s'&eacute;taient vid&eacute;s de leurs
+mendiants, de leurs estropi&eacute;s, de leurs fous, de leurs
+idiots &agrave; b&eacute;quilles. Cette gent &eacute;tait
+&eacute;chelonn&eacute;e sur le parcours, avec des musiques, des
+accord&eacute;ons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs
+s&eacute;biles, leurs chapeaux, pour recevoir des aum&ocirc;nes
+que Yann leur lan&ccedil;ait avec son grand air noble, et Gaud,
+avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui
+&eacute;taient tr&egrave;s vieux, qui avaient des cheveux gris
+sur des t&ecirc;tes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans
+les creux des chemins, ils &eacute;taient de la m&ecirc;me
+couleur que la terre d'o&ugrave; ils semblaient n'&ecirc;tre
+qu'incompl&egrave;tement sortis, et o&ugrave; ils allaient
+rentrer bient&ocirc;t sans avoir eu de pens&eacute;es; leurs yeux
+&eacute;gar&eacute;s inqui&eacute;taient comme le myst&egrave;re
+de leurs existences avort&eacute;es et inutiles. Ils regardaient
+passer, sans comprendre, cette f&ecirc;te de la vie pleine et
+superbe...</p>
+
+<p>On continua de marcher au del&agrave; du hameau de Pors-Even
+et de la maison des Gaos. C'&eacute;tait pour se rendre, suivant
+l'usage traditionnel des mari&eacute;s du pays de Ploubazlanec,
+&agrave; la chapelle de la Trinit&eacute;, qui est comme au bout
+du monde breton.</p>
+
+<p>Au pied de la derni&egrave;re et extr&egrave;me falaise, elle
+pose sur un seuil de roches basses, tout pr&egrave;s des eaux, et
+semble d&eacute;j&agrave; appartenir &agrave; la mer. Pour y
+descendre, on prend un sentier de ch&egrave;vre parmi des blocs
+de granit. Et le cort&egrave;ge de noces se r&eacute;pandit sur
+la pente de ce cap isol&eacute;, au milieu des pierres, les
+paroles joyeuses ou galantes se perdant tout &agrave; fait dans
+le bruit du vent et des lames.</p>
+
+<p>Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le
+passage n'&eacute;tait pas s&ucirc;r, la mer venait trop
+pr&egrave;s pour frapper ses grands coups. On voyait bondir
+tr&egrave;s haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+d&eacute;ployaient pour tout inonder.</p>
+
+<p>Yann, qui s'&eacute;tait le plus avanc&eacute;, avec Gaud
+appuy&eacute;e &agrave; son bras, recula le premier devant les
+embruns. En arri&egrave;re, son cort&egrave;ge restait
+&eacute;chelonn&eacute; sur les roches, en
+amphith&eacute;&acirc;tre, et lui, semblait &ecirc;tre venu
+l&agrave; pour pr&eacute;senter sa femme &agrave; la mer; mais
+celle-ci faisait mauvais visage &agrave; la mari&eacute;e
+nouvelle.</p>
+
+<p>En se retournant, il aper&ccedil;ut le violonaire,
+perch&eacute; sur un rocher gris et cherchant &agrave; rattraper,
+entre deux rafales, son air de contredanse.</p>
+
+<p>--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue
+d'une autre qui marche mieux que la tienne...</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps commen&ccedil;a une grande pluie
+fouettante qui mena&ccedil;ait depuis le matin. Alors ce fut une
+d&eacute;bandade folle avec des cris et des rires, pour grimper
+sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p><br>
+ Le d&icirc;ner de noces se fit chez les parents d'Yann, &agrave;
+cause de ce logis de Gaud, qui &eacute;tait bien pauvre.</p>
+
+<p>Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une
+tabl&eacute;e de vingt-cinq personnes autour des mari&eacute;s;
+des soeurs et des fr&egrave;res; le cousin Gaos le pilote;
+Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
+<i>Marie</i>,qui &eacute;taient de la <i>L&eacute;opoldine</i>
+&agrave; pr&eacute;sent; quatre filles d'honneur tr&egrave;s
+jolies, leurs nattes de cheveux dispos&eacute;es en rond
+au-dessus des oreilles, comme autrefois les imp&eacute;ratrices
+de Byzance, et leur coiffe blanche &agrave; la nouvelle mode des
+jeunes, en forme de conque marine; quatre gar&ccedil;ons
+d'honneur, tous Islandais, bien plant&eacute;s, avec de beaux
+yeux fiers.</p>
+
+<p>Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait;
+toute la queue du cort&egrave;ge s'y &eacute;tait entass&eacute;e
+en d&eacute;sordre, et des femmes de peine, lou&eacute;es
+&agrave; Paimpol, perdaient la t&ecirc;te devant la grande
+chemin&eacute;e encombr&eacute;e de po&ecirc;les et de
+marmites.</p>
+
+<p>Les parents d'Yann auraient souhait&eacute; pour leur fils une
+femme plus riche, c'est bien s&ucirc;r; mais Gaud &eacute;tait
+connue &agrave; pr&eacute;sent pour une fille sage et courageuse;
+et puis, &agrave; d&eacute;faut de sa fortune perdue, elle
+&eacute;tait la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir
+les deux &eacute;poux si assortis.</p>
+
+<p>Le vieux p&egrave;re, en ga&icirc;t&eacute; apr&egrave;s la
+soupe, disait de ce mariage:</p>
+
+<p>--&Ccedil;a va faire encore des Gaos, on n'en manquait
+pourtant pas dans Ploubazlanec!</p>
+
+<p>Et en comptant sur ses doigts, il expliquait &agrave; un oncle
+de la mari&eacute;e comment il y en avait tant de ce
+nom-l&agrave;: son p&egrave;re, qui &eacute;tait le plus jeune de
+neuf fr&egrave;res, avait eu douze enfants, tous mari&eacute;s
+avec des cousines, et &ccedil;a en avait fait, tout &ccedil;a,
+des Gaos, malgr&eacute;s les disparus d'Islande!...</p>
+
+<p>--Pour moi, dit-il, j'ai &eacute;pous&eacute; aussi une Gaos
+ma parente, et nous en avons fait encore quatorze &agrave; nous
+deux.</p>
+
+<p>Et &agrave; l'id&eacute;e de cette peuplade, il se
+r&eacute;jouissait, en secouant sa t&ecirc;te blanche.</p>
+
+<p>Dame! il avait eu de la peine pour les &eacute;lever ses
+quatorze petits Gaos; mais &agrave; pr&eacute;sent ils se
+d&eacute;brouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'&eacute;pave les avaient mis vraiment bien &agrave; leur
+aise.</p>
+
+<p>En ga&icirc;t&eacute; aussi, le voisin Guermeur racontait ses
+tours jou&eacute;s au <i>service</i> (Les hommes de la c&ocirc;te
+appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.),
+des histoires de Chinois, d'Antilles, de Br&eacute;sil, faisant
+&eacute;carquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.</p>
+
+<p>Un de ses meilleurs souvenirs, c'&eacute;tait une fois,
+&agrave; bord de <i>l'Iphig&eacute;nie</i>, on faisait le plein
+des soutes &agrave; vin, le soir, &agrave; la brune; et la manche
+en cuir, par o&ugrave; &ccedil;a passait pour descendre,
+s'&eacute;tait crev&eacute;e. Alors, au lieu d'avertir, on
+s'&eacute;tait mis &agrave; boire &agrave; m&ecirc;me
+jusqu'&agrave; plus soif; &ccedil;a avait dur&eacute; deux
+heures, cette f&ecirc;te; &agrave; la fin &ccedil;a coulait plein
+la batterie; tout le monde &eacute;tait so&ucirc;l!</p>
+
+<p>Et ces vieux marins, assis &agrave; table, riaient de leur
+rire bon enfant avec une pointe de malice.</p>
+
+<p>--On crie contre le <i>service</i>, disaient-ils; eh bien! il
+n'y a encore que l&agrave;, pour faire des tours pareils!</p>
+
+<p>Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent,
+la pluie, faisaient rage dans une &eacute;paisse nuit.
+Malgr&eacute; les pr&eacute;cautions prises, quelques-uns
+s'inqui&eacute;taient de leur bateau, ou de leur barque
+amarr&eacute;e dans le port, et parlaient de se lever pour aller
+y voir.</p>
+
+<p>Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai &agrave; entendre,
+arrivait d'en bas o&ugrave; les plus jeunes de la noce soupaient
+les uns sur les autres: c'&eacute;taient les cris de joie, les
+&eacute;clats de rire des petits-cousins et des petites-cousines,
+qui commen&ccedil;aient &agrave; se sentir tr&egrave;s
+&eacute;moustill&eacute;s par le cidre.</p>
+
+<p>On avait servi des viandes bouillies, des viandes
+r&ocirc;ties, des poulets, plusieurs esp&egrave;ces de poissons,
+des omelettes et des cr&ecirc;pes.</p>
+
+<p>On avait caus&eacute; p&ecirc;che et contrebande,
+discut&eacute; toute sorte de fa&ccedil;ons pour attraper les
+messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des
+hommes de mer.</p>
+
+<p>En haut, &agrave; la table d'honneur, on se lan&ccedil;ait
+m&ecirc;me &agrave; parler d'aventures dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous,
+&agrave; leur &eacute;poque, avaient roul&eacute; le monde.</p>
+
+<p>--A Hong-Kong, les <i>maisons</i>, tu sais bien, les
+<i>maisons</i> qui sont l&agrave;, en montant dans les petites
+rues...</p>
+
+<p>--Ah! oui, r&eacute;pondait du bout de la table un autre qui
+les avait fr&eacute;quent&eacute;es, - oui, en tirant sur la
+droite quand on arrive?</p>
+
+<p>--C'est &ccedil;a; enfin, chez les dames chinoises, quoi!...
+Donc, nous avions <i>consomm&eacute;</i> l&agrave; dedans,
+&agrave; trois que nous &eacute;tions... Des vilaines femmes,
+<i>ma Dou&eacute;</i>, mais vilaines!...</p>
+
+<p>--Oh! pour vilaines, je te crois, dit n&eacute;gligemment le
+grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, apr&egrave;s
+une longue travers&eacute;e, les avait connues, ces
+Chinoises.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s, pour payer, qui est-ce qui en avait des
+piastres?... Cherche, cherche dans les poches, - ni moi, ni toi,
+ni lui, - plus le sou personne! - Nous faisons des excuses, en
+promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure
+bronz&eacute;e et minaudait comme une Chinoise tr&egrave;s
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence &agrave;
+miauler, &agrave; faire le diable, et finit pour nous griffer
+avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix
+pointues de l&agrave;-bas et grima&ccedil;ait comme cette vieille
+en col&egrave;re, tout en roulant ses yeux qu'il avait
+retrouss&eacute;s par le coin avec ces doigts.) Et voil&agrave;
+les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la
+bo&icirc;te, tu me comprends, - qui ferment la grille &agrave;
+clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la t&ecirc;te contre les murs. -
+Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
+douzaine qui se rel&egrave;vent les manches pour nous tomber
+dessus, - avec des airs de se m&eacute;fier tout de m&ecirc;me. -
+Moi, j'avais justement mon paquet de cannes &agrave; sucre,
+achet&eacute;es pour mes provisions de route; et c'est solide,
+&ccedil;a ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
+cogner sur les magots, si &ccedil;a nous a &eacute;t&eacute;
+utile...</p>
+
+<p>Non, d&eacute;cid&eacute;ment il venait trop fort; en ce
+moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le
+conteur, ayant brusqu&eacute; la fin de son histoire, se leva
+pour aller voir sa barque.</p>
+
+<p>Un autre disait:</p>
+
+<p>--Quand j'&eacute;tais quartier-ma&icirc;tre canonnier, en
+fonctions de caporal d'armes sur la <i>Z&eacute;nobie</i>,
+&agrave; Aden, un jour, je vois les marchands de plumes
+d'autruche qui montent &agrave; bord (imitant l'accent de
+l&agrave;-bas): "Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous
+bons marchands." D'un <i>paravirer</i> je te les fais redescendre
+quatre &agrave; quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte
+un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous
+verrons apr&egrave;s si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais
+pas &eacute;t&eacute; si b&ecirc;te! (Douloureusement): mais, tu
+sais, dans ce temps j'&eacute;tais jeune homme... Alors, &agrave;
+Toulon, une connaissance &agrave; moi qui travaillait dans les
+modes...</p>
+
+<p>Allons bon, voici qu'un des petits fr&egrave;res d'Yann, un
+futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs,
+tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien
+vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au
+r&eacute;cit des perfidies de cette modiste pour avoir ces
+plumes...</p>
+
+<p>Le vent dans la chemin&eacute;e hurlait comme un damn&eacute;
+qui souffre; de temps en temps, avec une force &agrave; faire
+peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de
+pierre.</p>
+
+<p>--On dirait que &ccedil;a le f&acirc;che, parce que nous
+sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.</p>
+
+<p>--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, r&eacute;pondit
+Yann, en souriant &agrave; Gaud, - parce que je lui avais promis
+mariage.</p>
+
+<p>Cependant, une sorte de langueur &eacute;trange
+commen&ccedil;ait &agrave; les prendre tous deux; ils se
+parlaient plus bas, la main dans la main, isol&eacute;s au milieu
+de la ga&icirc;t&eacute; des autres. Lui, Yann, connaissant
+l'effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce
+soir-l&agrave;. Et il rougissait &agrave; pr&eacute;sent, ce
+grand gar&ccedil;on, quand quelqu'un de ses camarades islandais
+disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait
+suivre.</p>
+
+<p>Par instants aussi il &eacute;tait triste, en pensant tout
+&agrave; coup &agrave; Sylvestre... D'ailleurs, il &eacute;tait
+convenu qu'on ne devait pas danser &agrave; cause du p&egrave;re
+de Gaud et &agrave; cause de lui.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au dessert; bient&ocirc;t allaient commencer
+les chansons. Mais avant, il y avait les pri&egrave;res &agrave;
+dire, pour les d&eacute;funts de la famille; dans les f&ecirc;tes
+de mariage, on ne manque jamais &agrave; ce devoir de religion,
+et quand on vit le p&egrave;re Gaos se lever en d&eacute;couvrant
+sa t&ecirc;te blanche, il se fit du silence partout:</p>
+
+<p>--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, en se signant, il commen&ccedil;a pour ce mort la
+pri&egrave;re latine:</p>
+
+<p>--<i>Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen
+tuum.</i>..</p>
+
+<p>Un silence d'&eacute;glise s'&eacute;tait maintenant
+propag&eacute; jusqu'en bas, aux tabl&eacute;es joyeuses des
+petits. Tous ceux qui &eacute;taient dans cette maison
+r&eacute;p&eacute;taient en esprit les m&ecirc;mes mots
+&eacute;ternels.</p>
+
+<p>--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes fr&egrave;res, perdus
+dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils,
+naufrag&eacute; &agrave; bord de la <i>Z&eacute;lie</i>...</p>
+
+<p>Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur pri&egrave;re, il
+se tourna vers la grand'm&egrave;re Yvonne:</p>
+
+<p>--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en
+r&eacute;cita une autre encore. Alors Yann pleura.</p>
+
+<p>--...<i>Sed libera nos a malo, Amen.</i></p>
+
+<p>Les chansons commenc&egrave;rent apr&egrave;s. Des chansons
+apprises <i>au service,</i> sur le gaillard d'avant, o&ugrave; il
+y a, comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:</p>
+
+<p>Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,<br>
+ Mais chez nous les braves<br>
+ Narguent le destin,<br>
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!</p>
+
+<p>Les couplets &eacute;taient dits par un des gar&ccedil;ons
+d'honneur, d'une mani&egrave;re tout &agrave; fait langoureuse
+qui allait &agrave; l'&acirc;me; et puis le choeur &eacute;tait
+repris par d'autres belles voix profondes.</p>
+
+<p>Mais les nouveaux &eacute;poux n'entendaient plus que du fond
+d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux
+brillaient d'un &eacute;clat trouble, comme des lampes
+voil&eacute;es; ils se parlaient de plus en plus bas, la main
+toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la t&ecirc;te,
+prise peu &agrave; peu, devant son ma&icirc;tre, d'une crainte
+plus grande et plus d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour
+servir d'un certain vin &agrave; lui; il l'avait apport&eacute;
+avec beaucoup de pr&eacute;cautions, caressant la bouteille
+couch&eacute;e, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.</p>
+
+<p>Il en raconta l'histoire: un jour de p&ecirc;che, une barrique
+flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle
+&eacute;tait trop grosse; alors ils l'avaient crev&eacute;e en
+mer, remplissant tout ce qu'il y avait &agrave; bord de pots et
+de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes
+aux autres pilotes, aux autres p&ecirc;cheurs; toutes les voiles
+en vue s'&eacute;taient rassembl&eacute;es autour de la
+trouvaille.</p>
+
+<p>--Et j'en connais plus d'un qui &eacute;tait so&ucirc;l, en
+rentrant le soir &agrave; Pors-Even.</p>
+
+<p>Toujours le vent continuait son bruit affreux.</p>
+
+<p>En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couch&eacute;s, - des tout petit Gaos, ceux-ci; -
+mais les autres faisaient le diable, men&eacute;s par le petit
+Fantec (en fran&ccedil;ais: Fran&ccedil;ois) et le petit Laumec
+(en fran&ccedil;ais: Guillaume), voulant absolument aller sauter
+dehors, et, &agrave; toute minute, ouvrant la porte &agrave; des
+rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.</p>
+
+<p>Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour
+son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien
+qu'on n'en parl&acirc;t pas, &agrave; cause de M. le commissaire
+de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire
+pour cette &eacute;pave non d&eacute;clar&eacute;e.</p>
+
+<p>--Mais voil&agrave;, disait-il, il aurait fallu les soigner,
+ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, &ccedil;a
+serait devenu tout &agrave; fait du vin sup&eacute;rieur; car,
+certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans
+toutes les caves des d&eacute;bitants de Paimpol.</p>
+
+<p>Qui sait o&ugrave; il avait pouss&eacute;, ce vin de naufrage?
+Il &eacute;tait fort, haut en couleur, tr&egrave;s
+m&ecirc;l&eacute; d'eau de mer, et gardait le go&ucirc;t
+&acirc;cre du sel. Il fut n&eacute;anmoins trouv&eacute;
+tr&egrave;s bon, et plusieurs bouteilles se vid&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les t&ecirc;tes tourn&egrave;rent un peu; le son des voix
+devenait plus confus et les gar&ccedil;ons embrassaient les
+filles.</p>
+
+<p>Les chansons continuaient ga&icirc;ment; cependant on n'avait
+gu&egrave;re l'esprit tranquille &agrave; ce souper, et les
+hommes &eacute;changeaient des signes d'inqui&eacute;tude
+&agrave; cause du mauvais temps qui augmentait toujours.</p>
+
+<p>Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais.
+Cela devenait comme un seul cri, continu, renfl&eacute;,
+mena&ccedil;ant, pouss&eacute; &agrave; la fois, &agrave; plein
+gosier, &agrave; cou tendu, par des milliers de b&ecirc;tes
+enrag&eacute;es.</p>
+
+<p>On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans
+le lointain leurs formidables coups sourds: et cela,
+c'&eacute;tait la mer qui battait de partout le pays de
+Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente, en effet,
+et Gaud se sentait le coeur serr&eacute; par cette musique
+d'&eacute;pouvante, que personne n'avait command&eacute;e pour
+leur f&ecirc;te de noces.</p>
+
+<p>Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'&eacute;tait
+lev&eacute; doucement, fit signe &agrave; sa femme de venir lui
+parler.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise
+d'une pudeur, confuse de s'&ecirc;tre lev&eacute;e... Puis elle
+dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les
+autres.</p>
+
+<p>--Non, r&eacute;pondit Yann, c'est le p&egrave;re qui l'a
+permis; nous pouvons.</p>
+
+<p>Et il l'entra&icirc;na. Ils se sauv&egrave;rent
+furtivement.</p>
+
+<p>Dehors ils se trouv&egrave;rent dans le froid, dans le vent
+sinistre, dans la nuit profonde et tourment&eacute;e. Ils se
+mirent &agrave; courir, en se tenant par la main. Du haut de ce
+chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la
+mer furieuse, d'o&ugrave; montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cingl&eacute;s en plein visage, le corps pench&eacute;
+en avant, contre les rafales, oblig&eacute;s quelquefois de se
+retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur
+respiration que ce vent avait coup&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour
+l'emp&ecirc;cher de tra&icirc;ner sa robe, de mettre ses beaux
+souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis
+il la pris &agrave; son cou tout &agrave; fait, et continua de
+courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer!
+Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bient&ocirc;t
+vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu
+&ecirc;tre mari&eacute;s, et heureux comme ce soir.</p>
+
+<p>Enfin ils arriv&egrave;rent chez eux, dans leur pauvre petit
+logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et
+ils allum&egrave;rent une chandelle que le vent leur souffla deux
+fois.</p>
+
+<p>La vieille grand'm&egrave;re Moan, qu'on avait reconduite chez
+elle avant de commencer les chansons, &eacute;tait l&agrave;,
+couch&eacute;e depuis deux heures dans son lit en armoire dont
+elle avait referm&eacute; les battants; ils s'approch&egrave;rent
+avec respect et la regard&egrave;rent par les d&eacute;coupures
+de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne
+dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure
+v&eacute;n&eacute;rable demeurait immobile et ses yeux
+ferm&eacute;s; elle &eacute;tait endormie ou feignait de
+l'&ecirc;tre pour ne pas les troubler.</p>
+
+<p>Alors ils se sentirent seuls l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se
+pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud
+d&eacute;tourna les l&egrave;vres par ignorance de ce
+baiser-l&agrave;, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fian&ccedil;ailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui
+&eacute;tait froidie par le vent, tout &agrave; fait
+glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Bien pauvre, bien basse, leur chaumi&egrave;re, et il y
+faisait tr&egrave;s froid. Ah! si Gaud &eacute;tait rest&eacute;e
+riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue &agrave;
+arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre
+nue... Elle n'&eacute;tait gu&egrave;re habitu&eacute;e encore
+&agrave; ces murs de granit brut, &agrave; cet air rude
+qu'avaient les choses; mais son Yann &eacute;tait l&agrave; avec
+elle; alors, par sa pr&eacute;sence, tout &eacute;tait
+chang&eacute;, transfigur&eacute;, et elle ne voyait plus que
+lui...</p>
+
+<p>Maintenant leurs l&egrave;vres s'&eacute;taient
+rencontr&eacute;es, et elle ne d&eacute;tournait plus les
+siennes. Toujours debout, les bras nou&eacute;s pour se serrer
+l'un &agrave; l'autre, ils restaient l&agrave; muets, dans
+l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils m&ecirc;laient
+leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous
+deux plus fort, comme dans une ardente fi&egrave;vre. Ils
+semblaient &ecirc;tre sans force pour rompre leur
+&eacute;treinte, et ne conna&icirc;tre rien de plus, ne
+d&eacute;sirer rien au del&agrave; de ce long baiser.</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;gagea enfin, troubl&eacute;e tout &agrave;
+coup:</p>
+
+<p>--Non, Yann!... grand'm&egrave;re Yvonne pourrait nous
+voir!</p>
+
+<p>Mais lui, avec un sourire, chercha les l&egrave;vres de sa
+femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un
+alt&eacute;r&eacute; &agrave; qui on a enlev&eacute; sa coupe
+d'eau fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'h&eacute;sitation d&eacute;licieuse. Yann, qui, aux premiers
+instants, se serait mis &agrave; genoux comme devant la Vierge
+sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du
+c&ocirc;t&eacute; des vieux lits en armoire, ennuy&eacute;
+d'&ecirc;tre aussi pr&egrave;s de cette grand'm&egrave;re,
+cherchant un moyen s&ucirc;r pour ne plus &ecirc;tre vu; toujours
+sans quitter les l&egrave;vres exquises, il allongea le bras
+derri&egrave;re lui, et, du revers de la main, &eacute;teignit la
+lumi&egrave;re comme avait fait le vent.</p>
+
+<p>Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa
+mani&egrave;re de la tenir, la bouche toujours appuy&eacute;e sur
+la sienne, il &eacute;tait comme un fauve qui aurait
+plant&eacute; ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son
+corps, son &acirc;me, &agrave; cet enl&egrave;vement qui
+&eacute;tait imp&eacute;rieux et sans r&eacute;sistance possible,
+tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il
+l'emportait dans l'obscurit&eacute; vers le beau lit blanc
+<i>&agrave; la mode des villes</i> qui devait &ecirc;tre leur lit
+nuptial...</p>
+
+<p>Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le
+m&ecirc;me invisible orchestre jouait toujours.</p>
+
+<p>Houhou!... houhou!... Le vent tant&ocirc;t donnait en plein
+son bruit caverneux avec un tremblement de rage; tant&ocirc;t
+r&eacute;p&eacute;tait sa menace plus bas &agrave; l'oreille,
+comme par un raffinement de malice, avec des petits sons
+fil&eacute;s, en prenant la voix flut&eacute;e d'une
+chouette.</p>
+
+<p>Et la grande tombe des marins &eacute;tait tout pr&egrave;s,
+mouvante, d&eacute;vorante, battant les falaises de ses
+m&ecirc;mes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait
+&ecirc;tre pris l&agrave; dedans, s'y d&eacute;battre, au milieu
+de la fr&eacute;n&eacute;sie des choses noires et glac&eacute;es:
+- ils le savaient...</p>
+
+<p>Qu'importe! Pour le moment, ils &eacute;taient &agrave; terre,
+&agrave; l'abri de toute cette fureur inutile et retourn&eacute;e
+contre elle-m&ecirc;me. Alors, dans le logis pauvre et sombre
+o&ugrave; passait le vent, ils se donn&egrave;rent l'un &agrave;
+l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivr&eacute;s,
+leurr&eacute;s d&eacute;licieusement par l'&eacute;ternelle magie
+de l'amour...</p>
+
+<h4>VIII<br>
+</h4>
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+<p>En ce moment de d&eacute;part, les choses d'Islande occupaient
+tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la
+saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les
+gr&eacute;ements et, chez Yann, la m&egrave;re, les soeurs
+travaillaient du matin au soir &agrave; pr&eacute;parer les
+<i>suro&icirc;ts</i>, les <i>cirages</i>, tout le trousseau de
+campagne. Le temps &eacute;tait sombre, et la mer, qui sentait
+l'&eacute;quinoxe venir, &eacute;tait remuante et
+troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Gaud subissait ces pr&eacute;paratifs inexorables avec
+angoisse, comptant les heures rapides des journ&eacute;es,
+attendant le soir o&ugrave;, le travail fini, elle avait son Yann
+pour elle seule.</p>
+
+<p>Est-ce que, les autres ann&eacute;es, il partirait aussi? Elle
+esp&eacute;rait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle
+n'osait pas, d&egrave;s maintenant, lui en parler... Pourtant il
+l'aimait bien, lui aussi; avec ses ma&icirc;tresses d'avant,
+jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci &eacute;tait
+diff&eacute;rent; c'&eacute;tait une tendresse si confiante et si
+fra&icirc;che, que les m&ecirc;mes baisers, les m&ecirc;mes
+&eacute;treintes, avec elle &eacute;taient <i>autre chose</i>;
+et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient
+s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le
+matin venait.</p>
+
+<p>Ce qui la charmait comme une surprise, c'&eacute;tait de le
+trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois
+&agrave; Paimpol faire son grand d&eacute;daigneux avec des
+filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours
+cette m&ecirc;me courtoisie qui semblait toute naturelle chez
+lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, d&egrave;s
+que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il
+y a le sentiment, le respect inn&eacute; de la majest&eacute; de
+<i>l'&eacute;pouse;</i>un ab&icirc;me la s&eacute;pare de
+l'amante, chose de plaisir, &agrave; qui, dans un sourire de
+d&eacute;dain, on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la
+nuit. Gaud &eacute;tait l'&eacute;pouse, elle, et, dans le jour,
+il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas
+compter tant ils &eacute;taient une m&ecirc;me chair tous deux et
+pour toute la vie.</p>
+
+<p>... Inqui&egrave;te, elle l'&eacute;tait beaucoup dans son
+bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop
+inesp&eacute;r&eacute;, d'instable comme les r&ecirc;ves...</p>
+
+<p>D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet
+amour?... Parfois elle se souvenait de ses ma&icirc;tresses, de
+ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui
+garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si
+doux?...</p>
+
+<p>Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur,
+ce n'&eacute;tait rien; rien qu'un petit acompte
+enfi&eacute;vr&eacute; pris sur le temps de l'existence - qui
+pouvait encore &ecirc;tre si long devant eux! A peine avaient-ils
+pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et
+tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
+d'arrangement de m&eacute;nage, avaient &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;ment remis au retour...</p>
+
+<p>Oh! les autres ann&eacute;es, &agrave; tout prix
+l'emp&ecirc;cher de repartir pour cette Islande!... Mais comment
+s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, &eacute;tant
+si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son
+m&eacute;tier de mer...</p>
+
+<p>Elle essayerait malgr&eacute; tout, les autres fois, de le
+retenir; elle y mettrait toute sa volont&eacute;, toute son
+intelligence et tout son coeur. &Ecirc;tre femme d'Islandais,
+voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les
+&eacute;t&eacute;s dans l'anxi&eacute;t&eacute; douloureuse; non,
+&agrave; pr&eacute;sent qu'elle l'adorait au del&agrave; de ce
+qu'elle e&ucirc;t imagin&eacute; jamais, elle se sentait prise
+d'une &eacute;pouvante trop grande en songeant &agrave; ces
+ann&eacute;es &agrave; venir...</p>
+
+<p>Ils eurent une journ&eacute;e de printemps, une seule...
+C'&eacute;tait la veille de l'appareillage, on avait fini de
+mettre le gr&eacute;ement en ordre &agrave; bord, et Yann resta
+tout le jour avec elle. Ils se promen&egrave;rent bras dessus
+bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux,
+tr&egrave;s pr&egrave;s l'un de l'autre et se disant mille
+choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:</p>
+
+<p>--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des
+mamri&eacute;s d'hier!</p>
+
+<p>Un vrai printemps, ce dernier jour; c'&eacute;tait particulier
+et &eacute;trange de voir tout &agrave; coup ce grand calme, et
+plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourment&eacute;.
+Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'&eacute;tait faite
+tr&egrave;s douce; elle &eacute;tait partout du m&ecirc;me bleu
+p&acirc;le, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand
+&eacute;clat blanc, et le rude pays breton s'impr&eacute;gnait de
+cette lumi&egrave;re comme d'une chose fine et rare; il semblait
+s'&eacute;gayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une ti&eacute;deur d&eacute;licieuse
+sentant l'&eacute;t&eacute;, et ont e&ucirc;t dit qu'il
+s'&eacute;tait immobilis&eacute; &agrave; jamais, qu'il ne
+pouvait plus y avoir de jours sombres ni de temp&ecirc;tes. Les
+caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres
+changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes
+lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans
+des tranquillit&eacute;s ne devant pas finir... Tout cela comme
+pour rendre plus douce et &eacute;ternelle leur f&ecirc;te
+d'amour; - et on voyait d&eacute;j&agrave; des fleurs
+h&acirc;tives, des primev&egrave;res le long des foss&eacute;s,
+ou des violettes, fr&ecirc;les et sans parfum.</p>
+
+<p>Quand Gaud demandait:</p>
+
+<p>--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?</p>
+
+<p>Lui, r&eacute;pondait, &eacute;tonn&eacute;, en la regardant
+bien en face avec ses beaux yeux francs:</p>
+
+<p>--Mais, Gaud, toujours...</p>
+
+<p>Et ce mot, dit tr&egrave;s simplement par ses l&egrave;vres un
+peu sauvage, semblait avoir l&agrave; son vrai sens
+d'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle s'appuyait &agrave; son bras. Dans l'enchantement du
+r&ecirc;ve accompli, elle se serrait contre lui, inqui&egrave;te
+toujours, - le sentant fugitif comme un grand oiseau de mer...
+Demain, l'envol&eacute;e au large!... Et cette premi&egrave;re
+fois il &eacute;tait trop tard, elle ne pouvait rien pour
+l'emp&ecirc;cher de partir...</p>
+
+<p>De ces chemins de falaise o&ugrave; ils se promenaient, on
+dominait tout ce pays marin, qui paraissait &ecirc;tre sans
+arbres, tapiss&eacute; d'ajoncs ras et sem&eacute; de pierres.
+Les maisons des p&ecirc;cheurs &eacute;taient pos&eacute;es
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; sur les rochers avec leurs vieux
+murs de granit, leurs toits de chaume, tr&egrave;s hauts et
+bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans
+l'extr&ecirc;me &eacute;loignement, la mer, comme une grande
+vision diaphane, d&eacute;crivait son cercle immense et
+&eacute;ternel qui avait l'air de tout envelopper.</p>
+
+<p>Elle s'amusait &agrave; lui raconter les choses
+&eacute;tonnantes et merveilleuses de ce Paris o&ugrave;, elle
+avait habit&eacute;, mais lui, tr&egrave;s d&eacute;daigneux, ne
+s'y int&eacute;ressait pas.</p>
+
+<p>--Si loin de la c&ocirc;te, disait-il, et tant de terres, tant
+de terres... &ccedil;a doit &ecirc;tre malsain. Tant de maisons,
+tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces
+villes; non, je ne voudrais pas vivre l&agrave;-dedans, moi, bien
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Et elle souriait, s'&eacute;tonnant de voir combien ce grand
+gar&ccedil;on &eacute;tait un enfant na&iuml;f.</p>
+
+<p>Quelquefois ils s'enfon&ccedil;aient dans ces replis du sol
+o&ugrave; poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir
+blottis contre le vent du large. L&agrave;, il n'y avait plus de
+vue; par terre, des feuilles mortes amoncel&eacute;es et de
+l'humidit&eacute; froide, le chemin creux bord&eacute; d'ajoncs
+verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait
+entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de
+vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque
+crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches
+mortes, avec son grand Christ de bois rong&eacute; comme un
+cadavre, grima&ccedil;ant sa douleur sans fin.</p>
+
+<p>Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient
+les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des
+hauteurs et de la mer.</p>
+
+<p>Lui, &agrave; son tour, racontait l'Islande, les
+&eacute;t&eacute;s p&acirc;les et sans nuit, les soleils obliques
+qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se
+faisait expliquer.</p>
+
+<p>--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en
+promenant sons bras &eacute;tendu sur le cercle lointain des eaux
+bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a
+pas du tout de force pour monter; &agrave; minuit, il
+tra&icirc;ne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il
+se rel&egrave;ve et il continue de faire sa promenade ronde. Des
+fois, la lune aussi para&icirc;t &agrave; l'autre bout du ciel;
+alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les
+connait pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup
+dans ce pays.</p>
+
+<p>Voir le soleil &agrave; minuit!... Comme &ccedil;a devait
+&ecirc;tre loin, cette &icirc;le d'Islande. Et les fiords? Gaud
+avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts
+dans la chapelle des naufrag&eacute;s; il lui faisait l'effet de
+d&eacute;signer une chose sinistre.</p>
+
+<p>--Les fiords, r&eacute;pondait Yann, - des grandes baies,
+comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour
+des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais
+o&ugrave; elles finissent, &agrave; cause des nuages qui sont
+dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'&icirc;le ne
+connaissent point ce que c'est que les arbres. A la
+mi-ao&ucirc;t, quand notre p&ecirc;che est finie, il est grand
+temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent tr&egrave;s vite; le soleil tombe au-dessous de la
+terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux,
+l&agrave;-bas, pendant tout l'hiver.</p>
+
+<p>--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimeti&egrave;re,
+sur la c&ocirc;te, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux
+du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de
+p&ecirc;che, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre
+b&eacute;nite aussi bien qu'&agrave; Pors-Even, et les
+d&eacute;funts ont des croix en bois toutes pareilles &agrave;
+celles d'ici, avec leurs noms &eacute;crits dessus. Les deux
+Goazdiou, de Ploubazlanec, sont l&agrave;, eut aussi Guillaume
+Moan, le grand-p&egrave;re de Sylvestre.</p>
+
+<p>Et elle croyait le voir, ce petit cimeti&egrave;re au pied des
+caps d&eacute;sol&eacute;s, sous la p&acirc;le lumi&egrave;re
+rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait
+&agrave; ces m&ecirc;mes morts sous la glace et sous le suaire
+noir de ces nuits longues comme les hivers.</p>
+
+<p>--Tout le temps, tout le temps p&ecirc;cher? Demandait-elle,
+sans se reposer jamais?</p>
+
+<p>--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre &agrave; faire,
+car la mer n'est pas toujours belle par l&agrave;. Dame! on est
+fatigu&eacute; le soir, &ccedil;a donne app&eacute;tit pour
+souper et, des jours, l'on d&eacute;vore.</p>
+
+<p>--Et on ne s'ennuie jamais?</p>
+
+<p>--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal;
+&agrave; bord, au large, moi, le temps ne me dure pas,
+jamais!</p>
+
+<p>Elle baissa la t&ecirc;te, se sentant plus triste, plus
+vaincue par la mer.</p>
+
+<h3>Cinqui&egrave;me partie.</h3>
+
+<h4>I<br>
+</h4>
+
+... A la fin de cette journ&eacute;e de printemps qu'ils avaient
+eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils
+rentr&egrave;rent d&icirc;ner devant leur feu, qui &eacute;tait
+une flamb&eacute;e de branchages.
+
+<p>Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute
+une nuit &agrave; dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette
+attente les emp&ecirc;chait d'&ecirc;tre d&eacute;j&agrave;
+tristes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, ils retrouv&egrave;rent encore un
+peu l'impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur
+la route de Pors-Even: l'air &eacute;tait tranquille, presque
+ti&egrave;de et un reste de cr&eacute;puscule s'attardait
+&agrave; tra&icirc;ner sur la campagne.</p>
+
+<p>Ils all&egrave;rent faire visite &agrave; leurs parents, pour
+les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant
+le projet de se lever tous deux au petit jour.</p>
+
+<h4><br>
+ II</h4>
+
+<p><br>
+ Le quai de Paimpol, le lendemain matin, &eacute;tait plein de
+monde. Les d&eacute;parts d'Islandais avaient commenc&eacute;
+depuis l'avant-veille et, &agrave; chaque mar&eacute;e, un groupe
+nouveau prenait le large. Ce matin-l&agrave;, quinze bateaux
+devaient sortir avec la <i>L&eacute;opoldine</i>,et les femmes de
+ces marins, ou les m&egrave;res, &eacute;taient toutes
+pr&eacute;sentes pour l'appareillage. - Gaud s'&eacute;tonnait de
+se trouver m&ecirc;l&eacute;e &agrave; elles, devenue une femme
+d'Islandais elle aussi, et amen&eacute;e l&agrave; pour la
+m&ecirc;me cause fatale. Sa destin&eacute;e venait de se
+pr&eacute;cipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait
+&agrave; peine eu le temps de se bien repr&eacute;senter la
+r&eacute;alit&eacute; des choses; en glissant sur une pente
+irr&eacute;sistiblement rapide, elle &eacute;tait arriv&eacute;e
+&agrave; ce d&eacute;nouement-l&agrave;, qui &eacute;tait
+inexorable, et qu'il fallait subir &agrave; pr&eacute;sent -
+comme faisaient les autres, les habitu&eacute;es...</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais assist&eacute; de pr&egrave;s &agrave; ces
+sc&egrave;nes, &agrave; ces adieux. Tout cela &eacute;tait
+nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isol&eacute;e, diff&eacute;rente; son
+pass&eacute; de <i>demoiselle</i>, qui subsistait malgr&eacute;
+tout, la mettait &agrave; part.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait rest&eacute; beau sur ce jour des
+s&eacute;parations; au large seulement une grosse houle lourde
+arrivait de l'ouest, annon&ccedil;ant du vent, et de loin on
+voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.</p>
+
+<p>... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui &eacute;taient,
+comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins
+de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui
+n'avaient pas de coeur ou qui pour le moment n'aimaient personne.
+Des vieilles, qui se sentaient menac&eacute;es par la mort,
+pleuraient en quittant leurs fils; des amants s'embrassaient
+longuement sur les l&egrave;vres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'&eacute;gayer, tandis que d'autres montaient
+&agrave; leur bord d'un air sombre, s'en allant comme &agrave; un
+calvaire.</p>
+
+<p>Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui
+avaient sign&eacute; leur engagement par surprise, quelque jour
+dans un cabaret, et qu'on embarquait par force &agrave;
+pr&eacute;sent; leurs propres femmes et des gendarmes les
+poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la
+r&eacute;sistance &agrave; cause de leur grande force, avaient
+&eacute;t&eacute; enivr&eacute;s par pr&eacute;caution; on les
+apportait sur des civi&egrave;res et, au fond des cales des
+navires, on les descendait comme des morts.</p>
+
+<p>Gaud s'&eacute;pouvantait de les voir passer: avec quels
+compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose
+terrible &eacute;tait-ce donc, ce m&eacute;tier d'Islande, pour
+s'annoncer de cette mani&egrave;re et inspirer &agrave; des
+hommes de telles frayeurs?</p>
+
+<p>Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans
+doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande
+p&ecirc;che. C'&eacute;taient les bons, ceux-l&agrave;; ils
+avaient la mine noble et belle; s'ils &eacute;taient
+gar&ccedil;ons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier
+coup d'oeil sur les filles; s'ils &eacute;taient mari&eacute;s,
+ils s'embrassaient leurs femmes ou leur petits avec unte
+tristesse douce et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se
+sentit un peu rassur&eacute;e en voyant qu'ils &eacute;taient
+tous ainsi &agrave; bord de cette <i>L&eacute;opoldine</i>, qui
+avait vraiment un &eacute;quipage de choix.</p>
+
+<p>Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre,
+tra&icirc;n&eacute;s dehors par des remorqueurs. Et alors,
+d&egrave;s qu'ils s'&eacute;branlaient, les matelots,
+d&eacute;couvrant leur t&ecirc;te, entonnaient &agrave; pleine
+voix le cantique de la Vierge: "Salut, &Eacute;toile-de-la-Mer!"
+sur le quai, des mains de femmes s'agitaient en l'air pour de
+derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des
+coiffes.</p>
+
+<p><br>
+ D&egrave;s que la <i>L&eacute;opoldine</i> fut partie, Gaud
+s'achemina d'un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et
+demie de marche le long de la c&ocirc;te, par les sentiers
+familiers de Ploubazlanec et elle arriva l&agrave;-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.</p>
+
+<p>La <i>L&eacute;opoldine</i> devait mouiller en grande rade
+devant ce Pors-Even, et n'appareiller d&eacute;finitivement que
+le soir; c'&eacute;tait donc l&agrave; qu'ils s'&eacute;taient
+donn&eacute; un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses
+adieux.</p>
+
+<p>A terre, o&ugrave; l'on ne sentait point la houle,
+c'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me beau temps printanier, le
+m&ecirc;me ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route,
+en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier,
+seulement la nuit ne devait plus les r&eacute;unir. Ils
+marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et
+bient&ocirc;t se trouv&egrave;rent pr&egrave;s de leur maison,
+ramen&eacute;s l&agrave; insensiblement sans y avoir
+pens&eacute;; ils entr&egrave;rent donc encore une
+derni&egrave;re fois chez eux, o&ugrave; la grand'm&egrave;re
+Yvonne fut saisie de les voir repara&icirc;tre ensemble.</p>
+
+<p>Yann faisait des recommandations &agrave; Gaud pour
+diff&eacute;rentes petites choses qu'il laissait dans leur
+armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les
+d&eacute;plier de temps en temps et les mettre au soleil. - A
+bord des navires de guerre les matelots apprennent ces
+soins-l&agrave;. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu;
+il pouvait &ecirc;tre bien s&ucirc;r pourtant que tout ce qui
+&eacute;tait &agrave; lui serait conserv&eacute; et soign&eacute;
+avec amour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ces pr&eacute;occupations &eacute;taient
+secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se
+donner le change &agrave; eux-m&ecirc;mes...</p>
+
+<p>Yann raconta qu'&agrave; bord de la <i>L&eacute;opoldine</i>,
+on venait de tirer au sort les postes de p&ecirc;che et que, lui,
+&eacute;tait tr&egrave;s content d'avoir gagn&eacute; l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
+rien des choses d'Islande:</p>
+
+<p>--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le <i>plat-bord</i> de nos
+navires, il y a des trous qui sont perc&eacute;s &agrave;
+certaines places et que nous appelons <i>trous de mecques</i>;
+c'est pour y planter des petits supports &agrave; rouet dans
+lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous
+jouons ces trous-l&agrave; aux d&eacute;s, ou bien avec des
+num&eacute;ros brass&eacute;s dans le bonnet du mousse. Chacun de
+nous gagne le sien et, pendant toute la campagne apr&egrave;s,
+l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne
+change plus. Eh bien, mon poste &agrave; moi se trouve sur
+l'arri&egrave;re du bateau, qui est, comme tu dois savoir,
+l'endroit o&ugrave; l'on prend le plus de poissons; et puis il
+touche aux grand haubans o&ugrave; l'on peut toujours attacher un
+bout de toile, un <i>cirage</i>, enfin un petit abri quelconque,
+pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces gr&ecirc;les de
+l&agrave;-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si
+br&ucirc;l&eacute;e, pendant les mauvais grains noirs, et les
+yeux voient plus longtemps clair.</p>
+
+<p>... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher
+les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus
+vite. Leur causerie avait le caract&egrave;re &agrave; part de
+tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes
+petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce
+jour-l&agrave; myst&eacute;rieuses et supr&ecirc;mes...</p>
+
+<p>A la derni&egrave;re minute du d&eacute;part, Yann enleva sa
+femme entre ses bras et ils se serr&egrave;rent l'un contre
+l'autre sans plus rien dire, dans une longue &eacute;treinte
+silencieuse.</p>
+
+<p>Ils s'embarqua, les voiles grises se d&eacute;ploy&egrave;rent
+pour se tendre &agrave; un vent l&eacute;ger qui se levait dans
+l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet
+d'une mani&egrave;re convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'&eacute;loigner son Yann. -
+C'&eacute;tait lui encore, cette petite forme humaine debout,
+noire sur le bleu cendr&eacute; des eaux, - et d&eacute;j&agrave;
+vague, perdue dans cet &eacute;loignement o&ugrave; les yeux qui
+persistent &agrave; fixer se troublent et ne voient plus...</p>
+
+<p>... A mesure que s'en allait cette <i>L&eacute;opoldine</i>,
+Gaud comme attir&eacute;e par un aimant, suivait &agrave; pied le
+long des falaises.</p>
+
+<p>Il lui fallut s'arr&ecirc;ter bient&ocirc;t, parce que la
+terre &eacute;tait finie; alors elle s'assit, au pied d'une
+derni&egrave;re grande croix, qui est l&agrave; plant&eacute;e
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'&eacute;tait un point
+&eacute;lev&eacute;, la mer vue de l&agrave; semblait avoir des
+lointains qui montaient, et on e&ucirc;t dit que cette
+<i>L&eacute;opoldine</i>, en s'&eacute;loignant, s'&eacute;levait
+peu &agrave; peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle
+immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme
+les derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se
+serait pass&eacute;e ailleurs, derri&egrave;re l'horizon; mais
+dans le champ profond de la vue, o&ugrave; Yann &eacute;tait
+encore, tout demeurait paisible.</p>
+
+<p>Gaud regardait toujours, cherchant &agrave; bien fixer dans sa
+m&eacute;moire la physionomie de ce navire, sa silhouette de
+voiture et de car&egrave;ne, afin de le reconna&icirc;tre de
+loin, quand elle reviendrait, &agrave; cette m&ecirc;me place,
+l'attendre.</p>
+
+<p>Des lev&eacute;es &eacute;normes de houle continuaient
+d'arriver de l'ouest r&eacute;guli&egrave;rement l'une
+apr&egrave;s l'autre, sans arr&ecirc;t, sans tr&ecirc;ve,
+renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les m&ecirc;mes
+rochers, d&eacute;ferlant aux m&ecirc;mes places pour inonder les
+m&ecirc;mes gr&egrave;ves. Et &agrave; la longue, c'&eacute;tait
+&eacute;trange, cette agitation sourde des eaux avec cette
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de l'air et du ciel; c'&eacute;tait
+comme si le lit des mers, trop rempli, voulait d&eacute;border et
+envahir les plages.</p>
+
+<p>Cependant la <i>L&eacute;opoldine</i> se faisait de plus en
+plus diminu&eacute;e, lointaine, perdue. Des courants sans doute
+l'entra&icirc;naient, car les brises de cette soir&eacute;e
+&eacute;taient faibles et pourtant elle s'&eacute;loignait vite.
+Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
+bient&ocirc;t atteindre l'extr&ecirc;me bord du cercle des choses
+visibles, et entrer dans ces au-del&agrave; infinis o&ugrave;
+l'obscurit&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; venir.</p>
+
+<p>Quand il fut sept heures du soir, la nuit tomb&eacute;e, le
+bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse
+malgr&eacute; les larmes qui lui venaient toujours. Quelle
+diff&eacute;rence, en effet, et quel vide plus sombre s'il
+&eacute;tait parti encore comme les deux autres ann&eacute;es,
+sans m&ecirc;me un adieu! Tandis qu'&agrave; pr&eacute;sent tout
+&eacute;tait chang&eacute;, adouci; il &eacute;tait tellement
+&agrave; elle son Yann, elle se sentait si aim&eacute;e
+malgr&eacute; ce d&eacute;part, qu'en s'en revenant toute seule
+au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente
+d&eacute;licieuse de cet <i>au revoir</i> qu'ils s'&eacute;taient
+dit pour l'automne.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p><br>
+ L'&eacute;t&eacute; passa, triste, chaud, tranquille. Elle,
+guettant les premi&egrave;res feuilles jaunies, les premiers
+rassemblements d'hirondelles, la pousse des
+chrysanth&egrave;mes.</p>
+
+<p>Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle
+lui &eacute;crivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si
+ces lettres arrivent.</p>
+
+<p>A la fin de juillet, elle en re&ccedil;ut un de lui. Il
+l'informait qu'il &eacute;tait en bonne sant&eacute; &agrave; la
+date du 10 courant, que la saison de la p&ecirc;che
+s'annon&ccedil;ait excellente et qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+quinze cents poissons pour sa part. D'un bout &agrave; l'autre
+c'&eacute;tait dit dans le style na&iuml;f et calqu&eacute; sur
+le mod&egrave;le uniforme de toutes les lettres de ces Islandais
+&agrave; leur famille. Les hommes &eacute;lev&eacute;s comme Yann
+ignorent absolument la mani&egrave;re d'&eacute;crire les mille
+choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils r&ecirc;vent.
+&Eacute;tant plus cultiv&eacute;e que lui, elle sut donc faire la
+part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui
+n'&eacute;tait pas exprim&eacute;e. A plusieurs reprises, dans le
+courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom
+d'&eacute;pouse, comme trouvant plaisir &agrave; le
+r&eacute;p&eacute;ter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: <i>A
+Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec</i>,
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; une chose qu'elle relisait avec
+joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'&ecirc;tre
+appel&eacute;e: <i>Madame Marguerite Gaos!</i>...</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p><br>
+ Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'&eacute;t&eacute;.
+Les Paimpolaises, qui d'abord s'&eacute;taient
+m&eacute;fi&eacute;es de son talent d'ouvri&egrave;re
+improvis&eacute;e, disant qu'elle avait de trop belles mains de
+demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait &agrave;
+leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle
+&eacute;tait devenue presque une couturi&egrave;re en renom.</p>
+
+<p>Ce qu'elle gagnait passait &agrave; embellir le logis - pour
+son retour. L'armoire, les vieux lits &agrave;
+&eacute;tag&egrave;res, &eacute;taient r&eacute;par&eacute;s,
+cir&eacute;s, avec des ferrures luisantes; elle avait
+arrang&eacute; leur lucarne sur la mer avec une vitre et des
+rideaux, achet&eacute; une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.</p>
+
+<p>Tout cela, sans toucher &agrave; l'argent que son Yann lui
+avait laiss&eacute; en partant et qu'elle gardait intact, dans
+une petite bo&icirc;te chinoise, pour lui montrer &agrave; son
+arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant les veill&eacute;es d'&eacute;t&eacute;, aux
+derni&egrave;res clart&eacute;s des jours, assise devant la porte
+avec la grand'm&egrave;re Yvonne dont la t&ecirc;te et les
+id&eacute;es allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs,
+elle tricotait pour Yann un beau maillot de p&ecirc;cheur en
+laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des
+merveilles de points compliqu&eacute;s et ajour&eacute;s; la
+grand'm&egrave;re Yvonne, qui avait &eacute;t&eacute; jadis une
+habile tricoteuse, s'&eacute;tait rappel&eacute; peu &agrave; peu
+ces proc&eacute;d&eacute;s de sa jeunesse pour les lui enseigner.
+Et c'&eacute;tait un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine,
+car il fallait un maillot tr&egrave;s grand pour Yann.</p>
+
+<p>Cependant, le soir surtout, on commen&ccedil;ait &agrave;
+avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines
+plantes, qui avaient donn&eacute; toute leur pousse en juillet,
+prenaient d&eacute;j&agrave; un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
+petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours
+d'ao&ucirc;t arriv&egrave;rent, et un premier navire islandais
+apparut un soir, &agrave; la pointe de Pors-Even. La f&ecirc;te
+du retour &eacute;tait commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel
+etait-ce?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le <i>Samuel-Az&eacute;nide</i>; - toujours en
+avance celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>--Pour s&ucirc;r, disait le vieux p&egrave;re d'Yann, la
+<i>L&eacute;opoldine</i> ne va pas tarder; l&agrave;-bas, je
+connais &ccedil;a, quand un commence &agrave; partir les autres
+ne tiennent plus en place.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p><br>
+ Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journ&eacute;e,
+quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et,
+dans le pays, la joie revenait avec eux, et c'&eacute;tait
+f&ecirc;te chez les &eacute;pouses, chez les m&egrave;res:
+f&ecirc;te aussi dans les cabarets, o&ugrave; les belles filles
+paimpolaises servent &agrave; boire aux p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Le <i>L&eacute;opoldine</i> restait du groupe des
+retardataires; il en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder,
+et Gaud, &agrave; l'id&eacute;e que, dans un delai extr&ecirc;me
+de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de
+d&eacute;ception, Yann serait l&agrave;, Gaud &eacute;tait dans
+une d&eacute;licieuse ivresse d'attente, tenant le m&eacute;nage
+bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.</p>
+
+<p>Tout rang&eacute;, il ne lui restait rien &agrave; faire, et
+d'ailleurs elle commen&ccedil;ait &agrave; n'avoir plus la
+t&ecirc;te &agrave; grand'chose dans son impatience.</p>
+
+<p>Trois des retardataires arriv&egrave;rent encore, et puis
+cinq. Deux seulement manquaient toujours &agrave; l'appel.</p>
+
+<p>--Allons, lui disait-on en riant, cette ann&eacute;e, c'est la
+<i>L&eacute;opoldine</i> ou la <i>Marie-Jeanne</i> qui
+<i>ramasseront les balais</i> du retour.</p>
+
+<p>Et Gaud se mettait &agrave; rire, elle aussi, plus
+anim&eacute;e et plus jolie, dans sa joie de l'attendre.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p><br>
+ Cependant les jours passaient.</p>
+
+<p>Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air
+gai, d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que
+c'&eacute;tait tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se
+voyait pas chaque ann&eacute;e? Oh! d'abord, de si bons marins,
+et deux si bons bateaux!</p>
+
+<p>Ensuite, rentr&eacute;e chez elle, il lui venait le soir de
+premiers petits frissons d'anxi&eacute;t&eacute;, d'angoisse.</p>
+
+<p>Est-ce que vraiment c'&eacute;tait possible qu'elle e&ucirc;t
+peur, si t&ocirc;t?... Est-ce qu'il y avait de quoi?...</p>
+
+<p>Et elle s'effrayait, d'avoir d&eacute;j&agrave; peur...</p>
+
+<h4>VII<br>
+</h4>
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+<p>Un matin o&ugrave; il y avait d&eacute;j&agrave; une brume
+froide sur la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la
+trouva assise de tr&egrave;s bonne heure sous le porche de la
+chapelle des naufrag&eacute;s, au lieu o&ugrave; vont prier les
+veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serr&eacute;es comme
+dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de
+l'aube avaient commenc&eacute;, et ce matin-l&agrave; Gaud
+s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e avec une inqui&eacute;tude
+plus poignante, &agrave; cause de cette impression d'hiver...
+Qu'avait donc cette journ&eacute;e, cette heure, cette minute, de
+plus que les pr&eacute;c&eacute;dentes?... On voit tr&egrave;s
+bien des bateaux retard&eacute;s de quinze jours, m&ecirc;me d'un
+mois.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave; avait bien quelque chose de particulier,
+sans doute, puisqu'elle &eacute;tait venue pour la
+premi&egrave;re fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et
+relire les noms des jeunes hommes morts.</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Yvon, perdu en mer<br>
+ aux environs de Norden-Fiord...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se
+lever de la mer, et en m&ecirc;me temps, sur la vo&ucirc;te,
+quelque chose s'abattre comme une pluie: les feuilles mortes!...
+il en entra toute une vol&eacute;e sous ce porche; les vieux
+arbres &eacute;bouriff&eacute;s du pr&eacute;au se
+d&eacute;pouillaient, secou&eacute;s par ce vent du large. -
+L'hiver qui venait!...</p>
+
+<p>... perdu en mer<br>
+ aux environs de Norden-Fiord,<br>
+ dans l'ouragan deu 4 au 5 ao&ucirc;t 1880.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses
+yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-l&agrave;, elle
+&eacute;tait tr&egrave;s vague, sous la brume grise, et une panne
+suspendue tra&icirc;nait sur les lointains comme un grand rideau
+de deuil.</p>
+
+<p>Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en
+dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui
+avait jadis sem&eacute; ces morts sur la mer, voulait encore
+tourmenter jusqu'&agrave; ces inscriptions qui rappelaient leurs
+noms aux vivants.</p>
+
+<p>Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place
+vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession
+terrible, elle &eacute;tait poursuivie par l'id&eacute;e d'une
+plaque neuve qu'il faudrait peut-&ecirc;tre mettre l&agrave;,
+bient&ocirc;t, avec un autre nom que, m&ecirc;me en esprit, elle
+n'osait pas redire dans un pareil lieu.</p>
+
+<p>Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la
+t&ecirc;te renvers&eacute;e contre la pierre.</p>
+
+<p>...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br>
+ dans l'ouragan du 4 au 5 ao&ucirc;t<br>
+ &agrave; l'&acirc;ge de 23 ans...<br>
+ Qu'il repose en paix!</p>
+
+<p>L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimeti&egrave;re de
+l&agrave;-bas, - l'Islande lointaine, lointaine,
+&eacute;clair&eacute;e par en dessous au soleil de minuit... Et
+tout &agrave; coup, - toujours &agrave; cette m&ecirc;me place
+vide du mur qui semblait attendre, - elle eut, avec une
+nettet&eacute; horrible, la vision de cette plaque neuve &agrave;
+laquelle elle songeait: une plaque fra&icirc;che, une t&ecirc;te
+de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom ador&eacute;, <i>Yann Gaos</i>!... Alors elle se
+dressa tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme
+une folle...</p>
+
+<p>Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du
+matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer en
+dansant.</p>
+
+<p><br>
+ Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se
+leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se
+composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer.
+Vite elle prit un air d'&ecirc;tre l&agrave; par hasard, ne
+voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler &agrave; une
+femme de naufrag&eacute;.</p>
+
+<p>Justement c'&eacute;tait Fante Flory, la femme du second de la
+<i>L&eacute;opoldine</i>. Elle comprit tout de suite, celle-ci,
+ce que Gaud faisait l&agrave;; inutile de feindre avec elle. Et
+d'abord elles rest&egrave;rent muettes l'une devant l'autre, les
+deux femmes, &eacute;pouvant&eacute;es davantage et s'en voulant
+de s'&ecirc;tre rencontr&eacute;es dans un m&ecirc;me sentiment
+de terreur, presque haineuses.</p>
+
+<p>--Tous ceux de Tr&eacute;guier et de Saint-Brieuc sont
+rentr&eacute;s depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable,
+d'une voix sourde et comme irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle apportait un cierge pour faire un voeu.</p>
+
+<p>--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y
+songer, &agrave; ce moyen des d&eacute;sol&eacute;es. Mais elle
+entra dans la chapelle, derri&egrave;re Fante, sans rien dire, et
+elles s'agenouill&egrave;rent pr&egrave;s l'une de l'autre comme
+deux soeurs.</p>
+
+<p>A la Vierge &Eacute;toile-de-la-mer, elles dirent des
+pri&egrave;res ardentes, avec toute leur &acirc;me. Et puis
+bient&ocirc;t on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et
+leurs larmes press&eacute;es commenc&egrave;rent &agrave; tomber
+sur la terre...</p>
+
+<p>Elles se relev&egrave;rent plus douces, plus confiantes. Fante
+aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras,
+l'embrassa.</p>
+
+<p>Ayant essuy&eacute; leurs larmes, arrang&eacute; leurs
+cheveux, &eacute;pousset&eacute; le salp&ecirc;tre et la
+poussi&egrave;re des dalles sur leur jupon &agrave; l'endroit des
+genoux, elles s'en all&egrave;rent sans plus rien se dire, par
+des chemins diff&eacute;rents.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p><br>
+ Cette fin de septembre ressemblait &agrave; un autre
+&eacute;t&eacute; un peu m&eacute;lancolique seulement. Il
+faisait vraiment si beau cette ann&eacute;e l&agrave; que, sans
+les feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins,
+on e&ucirc;t dit le goi mois de juin. Les maris, les
+fianc&eacute;s, les amants &eacute;taient revenus, et partout
+c'&eacute;tait la joie d'un second printemps d'amour...</p>
+
+<p>Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande
+fut signal&eacute; au large. Lequel?...</p>
+
+<p>Vite, les groupes de femmes s'&eacute;taient form&eacute;s,
+muets, anxieux, sur la falaise.</p>
+
+<p>Gaud tremblante et p&acirc;lie, &eacute;tait l&agrave;,
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; du p&egrave;re de son Yann:</p>
+
+<p>--Je crois fort, disait le vieux p&ecirc;cheur, je crois fort
+que c'est eux! Un liston rouge, un hunier &agrave; rouleau,
+&ccedil;a leur ressemble joliment toujours; qu'en dis-tu, Gaud,
+ma fille?</p>
+
+<p>--Et pourtant non, reprit-il avec un d&eacute;couragement
+soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas
+pareil et ils ont un foc, c'est la <i>Marie-Jeanne</i>. Oh! mais
+bien s&ucirc;r, ma fille, ils ne tarderont pas.</p>
+
+<p>Et chaque jour venait apr&egrave;s chaque jour; et chaque nuit
+arrivait &agrave; son heure, avec une tranquillit&eacute;
+inexorable.</p>
+
+<p>Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une
+insens&eacute;e, toujours par peur de ressembler &agrave; une
+femme de naufrag&eacute;, s'exasp&eacute;rant quand les autres
+prenaient avec elle un air de compassion et de myst&egrave;re,
+d&eacute;tournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
+regards qui la gla&ccedil;aient.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller d&egrave;s le
+matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even,
+passant par derri&egrave;re la maison paternelle de son Yann pour
+n'&ecirc;tre pas vue par la m&egrave;re ni les petites soeurs.
+Elle s'en allait toute seule &agrave; l'extr&egrave;me pointe de
+ce pays de Ploubazlanec qui se d&eacute;coupe en corne de renne
+sur la Manche grise, et s'asseyait l&agrave; tout le jour aux
+pieds d'une croix isol&eacute;e qui domine les lointains immenses
+des eaux...</p>
+
+<p>Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se
+dressent sur les falaises avanc&eacute;es de cette terre des
+marins, comme pour demander gr&acirc;ce; comme pour apaiser la
+grande chose mouvante, myst&eacute;rieuse, qui attire les hommes
+et ne les rend plus, et garde de pr&eacute;f&eacute;rence les
+plus vaillants, les plus beaux.</p>
+
+<p>Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes
+&eacute;ternellement vertes, tapiss&eacute;es d'ajoncs courts.
+Et, &agrave; cette hauteur, l'air de la mer &eacute;tait
+tr&egrave;s pur, ayant &agrave; peine l'odeur sal&eacute;e des
+go&eacute;mons, mais rempli des senteurs d&eacute;licieuses de
+septembre.</p>
+
+<p>On voyait se dessiner tr&egrave;s loin, les unes par-dessus
+les autres, toutes les d&eacute;coupures de la c&ocirc;te, la
+terre de Bretagne finissait en pointes dentel&eacute;es qui
+s'allongeaient sur le tranquille n&eacute;ant des eaux.</p>
+
+<p>Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au
+del&agrave;, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle
+menait un tout petit bruit caressant, l&eacute;ger et immense,
+qui montait du fond de toutes les baies. Et c'&eacute;taient des
+lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+n&eacute;ant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son
+myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable, tandis que des brises,
+faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des gen&ecirc;ts
+ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.</p>
+
+<p>A certaines heures r&eacute;guli&egrave;res, la mer baissait,
+et des taches s'&eacute;largissaient partout, comme si lentement
+la Manche se vidait; ensuite, avec la m&ecirc;me lenteur, les
+eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient &eacute;ternel,
+sans aucun souci des morts.</p>
+
+<p>Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait l&agrave;, au
+milieu de ces tranquillit&eacute;s regardant toujours,
+jusqu'&agrave; la nuit tomb&eacute;e, jusqu'&agrave; ne plus rien
+voir.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p><br>
+ Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune
+nourriture, elle ne dormait plus.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent, elle restait chez elle, et se tenait
+accroupie, les mains entre les genoux, la t&ecirc;te
+renvers&eacute;e et appuy&eacute;e au mur derri&egrave;re. A quoi
+bon se lever, &agrave; quoi bon se coucher; elle se jetait sur
+son lit sans retirer sa robe, quand elle &eacute;tait trop
+&eacute;puis&eacute;e. Autrement elle demeurait l&agrave;,
+toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans
+cette immobilit&eacute;; toujours elle avait cette impression
+d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues
+qui se tiraient, sa bouche &eacute;tait s&egrave;che, avec un
+go&ucirc;t de fi&egrave;vre, et &agrave; certaines heures elle
+poussait un g&eacute;missement rauque du gosier,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; par saccades, longtemps, longtemps,
+tandis que sa t&ecirc;te se frappait contre le granit du mur.</p>
+
+<p>Ou bien elle l'appelait par son nom, tr&egrave;s tendrement,
+&agrave; voix basse, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+l&agrave; tout pr&egrave;s, et lui disait des mots d'amour.</p>
+
+<p>Il lui arrivait de penser &agrave; d'autres choses qu'&agrave;
+lui, &agrave; de toutes petites choses insignifiantes; de
+s'amuser par exemple &agrave; regarder l'ombre de la Vierge de
+fa&iuml;ence et du b&eacute;nitier, s'allonger lentement,
+&agrave; mesure que baissait la lumi&egrave;re, sur la haute
+boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient
+plus horribles, et elle recommen&ccedil;ait son cri, en battant
+le mur de sa t&ecirc;te...</p>
+
+<p>Et toutes les heures du jour passaient, l'une apr&egrave;s
+l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la
+nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis
+combien de temps il aurait d&ucirc; revenir, une terreur plus
+grande la prenait; elle ne voulait plus conna&icirc;tre ni les
+dates, ni les noms des jours.</p>
+
+<p>Pour les naufrages d'Islande, on a des indications
+ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou
+bien ils ont trouv&eacute; un d&eacute;bris, un cadavre, ils ont
+quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la
+<i>L&eacute;opoldine</i> on avait rien vu, on ne savait rien.
+Ceux de la <i>Marie-Jeanne,</i> les derniers qui l'avaient
+aper&ccedil;ue le 2 ao&ucirc;t, disaient qu'elle avait d&ucirc;
+s'en aller p&ecirc;cher plus loin vers le nord, et apr&egrave;s,
+cela devenait le myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait
+le moment o&ugrave; vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le
+savait m&ecirc;me pas, et &agrave; pr&eacute;sent elle avait
+presque h&acirc;te que ce f&ucirc;t bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Oh! s'il &eacute;tait mort, au moins qu'on e&ucirc;t la
+piti&eacute; de le lui dire!...</p>
+
+<p>Oh! le voir, tel qu'il &eacute;tait en ce moment m&ecirc;me, -
+lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant
+pri&eacute;e, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui
+faire la gr&acirc;ce, par une sorte de double vue, de le lui
+montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roul&eacute; par la mer... pour &ecirc;tre
+fix&eacute;e au moins! pour savoir!!...</p>
+
+<p>Quelquefois il lui venait tout &agrave; coup le sentiment
+d'une voile surgissant du bout de l'horizon: la
+<i>Leopoldine</i>, s'approchant, se h&acirc;tant d'arriver! Alors
+elle faisait un premier mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi pour
+se lever, pour courir regarder le large, voir si c'&eacute;tait
+vrai...</p>
+
+<p>Elle retombait assise. H&eacute;las! O&ugrave;
+&eacute;tait-elle en ce moment, cette <i>L&eacute;opoldine</i>?
+o&ugrave; pouvait-elle bien &ecirc;tre? L&agrave;-bas, sans
+doute, l&agrave;-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande,
+abandonn&eacute;e, &eacute;miett&eacute;e, perdue...</p>
+
+<p>Et cela finissait par cette vision obs&eacute;dante, toujours
+la m&ecirc;me: une &eacute;pave &eacute;ventr&eacute;e et vide,
+berc&eacute;e sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+berc&eacute;e lentement, lentement, sans bruit, avec une
+extr&ecirc;me douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme
+d'eaux mortes.</p>
+
+<h4>X<br>
+</h4>
+
+<p>Deux heures du matin.<br>
+ C'&eacute;tait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive
+&agrave; tous les pas qui s'approchaient: &agrave; la moindre
+rumeur, au moindre son inaccoutum&eacute;, ses tempes vibraient;
+&agrave; force d'&ecirc;tre tendues aux choses du dehors, elles
+&eacute;taient devenues affreusement douloureuses.</p>
+
+<p>Deux heures du matin. Cette nuit-l&agrave; comme les autres,
+les mains jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurit&eacute;,
+elle &eacute;coutait le vent faire sur la lande son bruit
+&eacute;ternel.</p>
+
+<p>Des pas d'homme tout &agrave; coup, des pas
+pr&eacute;cipit&eacute;s dans le chemin! A pareille heure, qui
+pouvait passer? Elle se dressa, remu&eacute;e jusqu'au fond de
+l'&acirc;me, son coeur cessant de battre...</p>
+
+<p>On s'arr&ecirc;tait devant la porte, on montait les petites
+marches de pierre...</p>
+
+<p>Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frapp&eacute;, est ce
+que ce pouvait &ecirc;tre un autre!... Elle &eacute;tait debout,
+pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait
+saut&eacute; lestement comme les chattes, les bras ouverts pour
+enlacer le bien-aim&eacute;. Sans doute la
+<i>L&eacute;opoldine</i> &eacute;tait arriv&eacute;e de nuit, et
+mouill&eacute;e en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il
+accourait; elle arrangeait tout cela dans sa t&ecirc;te avec une
+vitesse d'&eacute;clair. Et maintenant, elle se d&eacute;chirait
+les doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce
+verrou qui &eacute;tait dur...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaiss&eacute;e, la
+t&ecirc;te retomb&eacute;e sur la poitrine. Son beau r&ecirc;ve
+de folle &eacute;tait fini. Ce n'&eacute;tait que Fantec, leur
+voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'&eacute;tait que
+lui, que rien de son Yann n'avait pass&eacute; dans l'air, elle
+se sentit replong&eacute;e comme par degr&eacute;s dans son
+m&ecirc;me gouffre, jusqu'au fond de son m&ecirc;me
+d&eacute;sespoir affreux.</p>
+
+<p>Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait,
+&eacute;tait au plus mal, et &agrave; pr&eacute;sent,
+c'&eacute;tait leur enfant qui &eacute;touffait dans son berceau,
+pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il &eacute;tait venu
+demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher
+le m&eacute;decin &agrave; Paimpol...</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tout cela lui faisait, &agrave; elle? Devenue
+sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien &agrave; donner
+aux peines des autres. Effondr&eacute;e sur un banc, elle restait
+devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui
+r&eacute;pondre, ni l'&eacute;couter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet
+homme?</p>
+
+<p>Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert
+cette porte si vite, et il eut piti&eacute; pour le mal qu'il
+venait de lui faire.</p>
+
+<p>Il balbutia un pardon:</p>
+
+<p>--C'est vrai, qu'il n'aurait pas d&ucirc; la
+d&eacute;ranger... elle!...</p>
+
+<p>--Moi! R&eacute;pondit Gaud vivement, - et pourquoi donc
+<i>pas moi,</i> Fantec?</p>
+
+<p>La vie lui &eacute;tait revenu brusquement, car elle ne
+voulait pas encore &ecirc;tre une d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis,
+&agrave; son tour, elle avait piti&eacute; de lui; elle s'habilla
+pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit
+enfant.</p>
+
+<p>Quand elle revint se jeter sur son lit, &agrave; quatre
+heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s fatigu&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais cette minute de joie immense avait laiss&eacute; dans sa
+t&ecirc;te une empreinte qui, malgr&eacute; tout, &eacute;tait
+persistante; elle se r&eacute;veilla bient&ocirc;t avec une
+secousse, se dressant &agrave; moiti&eacute;, au souvenir de
+quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann...
+Au milieu de la confusion des id&eacute;es qui revenaient, vite
+elle cherchait dans sa t&ecirc;te, elle cherchait ce que
+c'&eacute;tait...</p>
+
+<p>--Ah! rien, h&eacute;las! - non, rien que Fantec.</p>
+
+<p>Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son
+m&ecirc;me ab&icirc;me. Non, en r&eacute;alit&eacute;, il n'y
+avait rien de chang&eacute; dans son attente morne et sans
+esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Pourtant, l'avoir senti l&agrave; si pr&egrave;s,
+c'&eacute;tait comme si quelque chose &eacute;man&eacute; de lui
+&eacute;tait revenu flotter alentour; c'&eacute;tait ce qu'on
+appelle, au pays breton, un <i>pressigne</i>; et elle
+&eacute;coutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant
+que quelqu'un allait peut-&ecirc;tre arriver qui parlerait de
+lui.</p>
+
+<p>En effet, quand il fit jour, le p&egrave;re de Yann entra. Il
+&ocirc;ta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui
+&eacute;taient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit
+pr&egrave;s du lit de Gaud.</p>
+
+<p>Il avait le coeur engoiss&eacute;, lui aussi; car son Yann,
+son beau Yann &eacute;tait son a&icirc;n&eacute;, son
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, sa gloire. Mais il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait pas, non vraiment, il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait pas encore. Il se mit &agrave; rassurer
+Gaud d'une mani&egrave;re tr&egrave;s douce: d'abord les derniers
+rentr&eacute;s d'Islande partaient tous de brumes tr&egrave;s
+&eacute;paisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis
+surout il lui &eacute;tait venu une id&eacute;e: une
+rel&acirc;che aux &icirc;les Fero&euml;, qui sont des &icirc;les
+lointaines situ&eacute;es sur la route et d'o&ugrave; les lettres
+mettent tr&egrave;s longtemps &agrave; venir; cela lui
+&eacute;tait arriv&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, il y avait
+une quarantaine d'ann&eacute;es, et sa pauvre d&eacute;funte
+m&egrave;re avait d&eacute;j&agrave; fait dire une messe pour son
+&acirc;me... Un si beau bateau, la <i>L&eacute;opoldine</i>,
+presque neuf, et de si forts marins qu'ils &eacute;taient tous
+&agrave; bord...</p>
+
+<p>La vieille Moan r&ocirc;dait autour d'eux tout en hochant la
+t&ecirc;te; la d&eacute;tresse de sa petite-fille lui avait
+presque rendu de la force et des id&eacute;es; elle rangeait le
+m&eacute;nage, regardant de temps en temps le petit portrait
+jauni de son Sylvestre accroch&eacute; au granit du mur, avec ses
+ancres de marine et sa couronne fun&eacute;raire en perles
+noires; non, depuis que le m&eacute;tier de mer lui avait pris
+son petit-fils, &agrave; elle, elle n'y croyait plus, au retour
+des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du
+bout de ses pauvres vieilles l&egrave;vres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.</p>
+
+<p>Mais Gaud &eacute;coutait avidement ces choses consolantes,
+ses grands yeux cern&eacute;s regardaient avec une tendresse
+profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aim&eacute;; rien
+que de l'avoir l&agrave;, pr&egrave;s d'elle, c'&eacute;tait une
+protection contre la mort, et elle se sentait plus
+rassur&eacute;e, plus rapproch&eacute;e de son Yann. Ses larmes
+tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en
+elle-m&ecirc;me ses pri&egrave;res ardentes &agrave; la Vierge
+&Eacute;toile-de-la-mer.</p>
+
+<p>Une rel&acirc;che l&agrave;-bas, dans ces &icirc;les, pour des
+avaries peut-&ecirc;tre; c'&eacute;tait une chose possible en
+effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
+toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout
+n'&eacute;tait pas perdu, puisqu'il ne d&eacute;sesp&eacute;rait
+pas, lui, son p&egrave;re. Et, pendant quelques jours, elle se
+remit encore &agrave; attendre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l'automne, l'arri&egrave;re-automne, les
+tomb&eacute;es de nuit lugubres o&ugrave;, de bonne heure, tout
+se faisait noir dans la vieille chaumi&egrave;re, et noir aussi
+alentour, dans le vieux pays breton.</p>
+
+<p>Les jours eux-m&ecirc;mes semblaient n'&ecirc;tre plus que des
+cr&eacute;puscules; des nuages immenses, qui passaient lentement,
+venaient faire tout &agrave; coup des obscurit&eacute;s en plein
+midi. Le vent bruissait constamment, c'&eacute;tait comme un son
+lointain de grandes orgues d'&eacute;glise, jouant des airs
+m&eacute;chants ou d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s; d'autres
+fois, cela se rapprochait tout pr&egrave;s contre la porte, se
+mettant &agrave; rugir comme les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue p&acirc;le, p&acirc;le, et se tenait
+toujours plus affaiss&eacute;e, comme si la vieillesse
+l'e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; fr&ocirc;l&eacute;e de son aile
+chauve. Tr&egrave;s souvent elle touchait les effets de son Yann,
+ses beaux habits de noces, les d&eacute;pliant, les repliant
+comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue
+qui avait gard&eacute; la forme de son corps; quand on le jetait
+doucement sur la table, il dessinait de lui-m&ecirc;me, comme par
+habitude, les reliefs des ses &eacute;paules et de sa poitrine;
+aussi &agrave; la fin elle l'avait pos&eacute; tout seul dans une
+&eacute;tag&egrave;re de leur armoire, ne voulant plus le remuer
+pour qu'il gard&acirc;t plus longtemps cette enpreinte.</p>
+
+<p>Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors
+elle regardait par sa fen&ecirc;tre la lande triste, o&ugrave;
+des petits panaches de fum&eacute;e blanche commen&ccedil;aient
+&agrave; sortir &ccedil;&agrave; et l&agrave; des
+chaumi&egrave;res des autres: l&agrave; partout les hommes
+&eacute;taient revenus, oiseaux voyageurs ramen&eacute;s par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veill&eacute;es
+devaient &ecirc;tre douces; car le renouveau d'amour &eacute;tait
+commenc&eacute; avec l'hiver dans tout ce pays des
+Islandais...</p>
+
+<p>Cramponn&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e de ces &icirc;les
+o&ugrave; il avait pu rel&acirc;cher, ayant repris une sorte
+d'espoir, elle s'&eacute;tait remise &agrave; l'attendre...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p><br>
+ Il ne revint jamais.<br>
+ Une nuit d'ao&ucirc;t, l&agrave;-bas, au large de la sombre
+Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient
+&eacute;t&eacute; c&eacute;l&eacute;br&eacute;es ses noces avec
+la mer.</p>
+
+<p>Avec la mer qui autrefois avait &eacute;t&eacute; aussi sa
+nourrice; c'&eacute;tait elle qui l'avait berc&eacute;, qui
+l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite elle l'avait
+repris, dans sa virilit&eacute; superbe, pour elle seule. Un
+profond myst&egrave;re avait envelopp&eacute; ces noces
+monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'&eacute;taient
+agit&eacute;s au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourment&eacute;s, tendus pour cacher la f&ecirc;te; et la
+fianc&eacute;e donnait de la voix, faisait toujours son plus
+grand bruit horrible pour &eacute;touffer les cris. - Lui, se
+souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'&eacute;tait
+d&eacute;fendu, dans une lutte de g&eacute;ant, contre cette
+&eacute;pous&eacute;e de tombeau. Jusqu'au moment o&ugrave; il
+s'&eacute;tait abandonn&eacute;, les bras ouverts pour la
+recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui
+r&acirc;le, la bouche d&eacute;j&agrave; emplie d'eau; les bras
+ouverts, &eacute;tendus et raidis pour jamais.</p>
+
+<p>Et &agrave; ses noces, ils y &eacute;taient tous, ceux qu'il
+avait convi&eacute;s jadis. Tous, except&eacute; Sylvestre, qui,
+lui, s'en &eacute;tait all&eacute; dormir dans des jardins
+enchant&eacute;s, - tr&egrave;s loin, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la Terre...</p>
+
+<pre>
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK P&Ecirc;CHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 8pchs10h.htm or 8pchs10h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs11h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs10ah.htm
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net,
+Project Gutenberg volunteer.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+<a href="http://gutenberg.net">http://gutenberg.net</a> or
+<a href="http://promo.net/pg">http://promo.net/pg</a>
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+<a href=
+"http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04">http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04</a> or
+<a href=
+"ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03">ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03</a>
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+<a href=
+"http://www.gutenberg.net/donation.html">http://www.gutenberg.net/donation.html</a>
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart &lt;hart@pobox.com&gt;
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+<a href="mailto:hart@pobox.com">hart@pobox.com</a>
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
+
+</pre>
+</body>
+</html>
+
+
diff --git a/old/8pchs10h.zip b/old/8pchs10h.zip
new file mode 100644
index 0000000..dfa7022
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs10h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8pchs11.txt b/old/8pchs11.txt
new file mode 100644
index 0000000..d646105
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs11.txt
@@ -0,0 +1,6975 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+(#8 in our series by Pierre Loti)
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[This file was first posted on February 17, 2003]
+[Most recently updated: February 17, 2003]
+
+Edition: 11
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Latin1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg
+volunteer.
+
+
+
+
+
+Pêcheur d'Islande
+
+Compositions de E. Rudaux
+
+Pierre Loti
+De l'Académie Française
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+
+
+
+Première Partie
+
+I
+
+
+Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une sorte de
+logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour
+leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une grande
+mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone,
+avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien:
+une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle en
+bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, en
+répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très
+exactement la forme,
+et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
+caissons étroits scellés au murailles de chêne. De grosses poutres passaient
+au-dessus d'eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des
+couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur de la charpente
+s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les morts. Toutes
+ces boiseries étaient grossières et frustes, imprégnées d'humidité et de sel;
+usées, polies par les frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en
+breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur une
+planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne
+de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les personnages
+en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes;
+aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une petite chose
+très fraîche au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de
+bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente prière, à des heures
+d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux bouquets de fleurs
+artificielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine bleue
+serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la tête,
+l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle _suroît_ (du nom de ce
+vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies).
+
+Ils étaient d'âges divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, pour la
+taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée, couvrait ses
+joues; seulement il avait gardé ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui
+étaient extrêmement doux et tout naïfs.
+
+Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver un
+vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur.
+
+... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des eaux
+noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, marquait
+onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de
+bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais sans
+rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour ceux qui étaient
+encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans le _pays,_ pendant
+des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, avec un bon rire, une
+allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme
+l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours une chose saine, et
+dans sa crudité même il demeure presque chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom que
+les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était-il
+donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il pas
+prendre un peu de sa part de la fête?
+
+--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de
+bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba d'en
+haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_
+
+_L'homme_ répondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui était
+entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..." Cependant
+c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crépusculaire
+renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux.
+
+Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller jaune,
+et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une échelle de
+bois.
+
+Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était
+presque un géant. Et d'abord il fit une grimace en se pinçant le bout du
+nez à cause de l'odeur âcre de la saumure.
+
+Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait de
+face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient
+comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns
+très mobiles, à l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le traitait
+comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air de lion
+câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais
+coupées; elles étaient frisées très serré en eux petits rouleaux symétriques
+au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et puis
+elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des coins profonds de sa
+bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, et ses joues colorées
+avaient gardé un velouté frais, comme celui des fruits que personne n'a
+touchés.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un petit
+garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
+étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez
+dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire dans son verre, et
+puis on l'envoya se coucher.
+
+Après, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à
+vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent
+penser quand elles le voient?
+
+Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes ses
+épaules effrayantes:
+
+--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et c'est là,
+comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le
+français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il commença de raconter
+ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze jours.
+
+C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il était
+entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui
+vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il en
+avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en
+arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, _en plein par la figure,_ à celle
+qui chantait sur la scène? - moitié déclaration brusque, moitié ironie pour
+cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme était tombée du
+coup; après, elle l'avait adoré pendant près de trois semaines.
+
+--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre
+en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à lui.
+Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au milieu
+des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on
+devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en
+haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle.
+
+Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le
+surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un
+chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur la
+falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père avait
+disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très bonne
+heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large. Chaque soir
+il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une candeur
+religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux planté du
+bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit enfant
+contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa
+croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé d'être
+devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier
+bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances
+d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour deux
+- et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de l'Assomption de la
+Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. Trois d'entre
+eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui
+ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont
+reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c'était Yann, Sylvestre,
+et un de leur pays appelé Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, éternellement jour.
+
+Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle traînait sur
+les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de
+suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors
+des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable,
+chimérique.
+
+L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela prenait
+l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à
+refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de
+vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du vrai
+froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout était
+calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores
+semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas; on
+voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces
+pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être nommée.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces
+mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le
+voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y
+étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large.
+
+Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme
+endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs hameçons et leurs
+lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son
+grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau
+tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d'un
+gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'était
+rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec son
+grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait
+faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute ruisselante
+et fraîche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du
+dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus
+réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été hyperborée,
+devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore,
+que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues traînées roses...
+
+--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, avec
+beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air
+de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé prendre aux
+yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en touchant à ce
+sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
+ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
+des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
+tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
+Ils avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, plus
+de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils
+s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même sa
+manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge
+comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur
+fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches.
+
+La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au temps
+de la Genèse elle s'était _séparée d'avec les ténèbres_ qui semblaient s'être tassées
+sur l'horizon, et restaient là en masses très lourdes; en y voyant si
+clair, on s'apercevait bien à présent qu'on sortait de la nuit, - que cette
+lueur d'avant avait été vague et étrange comme celle des rêves.
+
+Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des déchirures, comme des
+percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur d'argent
+rose.
+
+Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense, faisant
+tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et
+d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite; ils
+étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour
+cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l'imagination des
+hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de planches qui portait
+Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de
+recueillement immense; il s'était arrangé en sanctuaire, et les gerbes de
+rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de temple,
+s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de
+marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin une autre chimère: une
+sorte de découpure rosée très haute, qui était un promontoire de la sombre
+Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste en
+entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son grand
+frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé
+qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et que,
+lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche
+inévitable commençait à lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas,
+arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à
+pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord par tous
+ces reflets de lumière pâle.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin
+avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent à
+les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les trouver si durs.
+Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de descendre dormir, d'avoir
+bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la
+taille, ils s'en allèrent jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de
+vieille chanson.
+
+Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un certain
+Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'énormes
+pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la main; l'autre
+les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors
+Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa
+d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu sauvage,
+et quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce était souvent
+chez lui très près d'une violence brutale.
+
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les étés
+n'ont plus de nuits.
+
+Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs
+épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés
+d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec
+sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
+il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille.
+Alors il avait sa façon à lui de _s'élever à la lame_ et de rebondir, plus
+lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes.
+
+Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des _Islandais_ (une
+race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et
+de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans
+le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un
+reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une
+grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons
+et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des
+marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération en
+génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison
+allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères,
+de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires
+islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le
+prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les
+gestes qui bénissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages chantaient
+ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Étoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.
+
+Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre compagnons
+rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
+hyperborée.
+
+Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé ce
+navire qui portait son nom.
+
+La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage
+de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, et puis
+de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa pêche, et dans
+les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel pour la campagne
+prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour
+quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce
+lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à
+Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un
+temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et qui
+attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: - il faut
+beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore.
+
+
+
+
+
+
+III
+
+
+A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y avait
+deux femmes très occupées à écrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont l'appui,
+en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de fleurs.
+
+Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute
+petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - deux
+amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour quelque
+bel _Islandais._
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses idées.
+ Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi
+vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait vieille: une bonne
+grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et
+encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards
+ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur
+le sommet de la tête, était composée de deux ou trois larges cornets en
+mousseline qui semblaient s'échapper les uns des autres et retombaient
+sur la nuque. Sa figure vénérable s'encadrait bien dans toute cette
+blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, très
+doux, étaient pleins d'une bonne honnêteté. Elle n'avait plus trace de
+dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses gencives
+rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était
+devenu "en pointe de sabot" (comme elle avait coutume de dire), son
+profil n'était pas trop gâté par les années; on devinait encore qu'il avait dû être
+régulier et pur comme celui des saintes d'église.
+
+Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à dire
+sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre,
+il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la
+moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme.
+
+L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire
+soigneusement l'adresse:
+
+_A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reickawick._
+
+Après, elle aussi releva la tête pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mère Moan?
+
+Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt
+ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est
+brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs.
+Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au
+milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression
+de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le nez
+prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans
+les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre inférieure,
+en accentuait délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une
+pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents
+blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
+traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque
+chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins
+d'Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d'yeux à la fois obstinée
+et douce.
+
+Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon au-dessus
+des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et qui donne
+encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.
+
+On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à qui elle
+prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était qu'une grand'tante
+éloignée, ayant eu des malheurs.
+
+Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un lit
+tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur
+claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de
+chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l'ancienneté du
+logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres
+donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les
+marchés et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant ce nom-là.
+
+Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se leva
+en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de très
+intéressant sur la place.
+
+Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle d'une
+élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa coiffe, elle
+avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette excessive
+petitesse étiolée qui est devenue une beauté par convention, étaient fines et
+blanches, n'ayant jamais travaillé à de grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon
+pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, rose,
+dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la
+Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre grand'mère
+Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses dures journées de
+travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui
+lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi brun
+qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
+ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un rêve
+lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et
+mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les falaises
+étaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent était
+venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des cargaisons de navire,
+elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - Alors, de
+petite Gaud, elle était devenue une _mademoiselle Marguerite,_ grande,
+sérieuse, au regard grave. Toujours un peu livrée à elle-même dans un autre
+genre d'abandon que celui de la grève bretonne, elle avait conservé sa
+nature obstinée d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé
+bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive,
+lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des
+allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop
+franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas
+toujours devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si
+indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient bien
+tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de coeur
+autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus
+qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent
+difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une autre façon. Et
+sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, en prenant
+la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, s'était amincie
+par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été seulement
+comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs
+d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un
+peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui
+n'étaient jamais là, et dont chaque année quelques-uns de plus manquaient à
+l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait
+comme un gouffre lointain - et où était à présent celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de ces
+pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son existence
+et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle
+demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de
+la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle avait eu ses
+fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui disait
+bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une famille
+vaillante et estimée.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu près bien
+mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours
+ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue d'habillé et sur
+lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les cornets de
+mousseline de ses grandes coiffes: son propre châle de mariage, jadis
+bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps là ménagé
+pour les dimanches, encore bien présentable.
+
+Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme
+les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces
+
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver
+bien jolie.
+
+Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que
+les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son _galant_,
+un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui
+maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les
+jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il ne s'était consolé,
+disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premières ni en
+secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce de rancune
+comique, moitié maligne, et il l'interpellait toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous _prendre
+mesure?..._
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se faire
+faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un
+peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel
+finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle
+avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, plus cassée
+par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait à son cher petit-fils,
+son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour le service.
+- Cinq années!... S'en aller en Chine peut-être, à la guerre!...
+Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait à
+cette pensée... Non, décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle en avait
+l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait
+horriblement comme pour pleurer.
+
+C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le lui
+enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule,
+sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir,
+comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait bientôt
+plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean Moan
+le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la
+famille, mais qui existait tout de même quelque part en Amérique, enlevant à
+son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa
+petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvée assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses
+défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance
+ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au
+costume en planches, le coeur affreusement serré de se sentir si vieille
+au moment de ce départ...
+
+L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, regardant sur
+le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel,
+les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était toujours très mort,
+même le dimanche, par ces longues soirées de mai; des jeunes filles, qui
+n'avaient seulement personne pour leur faire un peu la cour, se
+promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux galants
+d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait plus la
+quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. Son
+père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres filles de
+son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en sortant
+du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres
+anciens marins comme lui, il était content d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre
+encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installée dans cette
+maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne
+voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites ruelles
+par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait dans les
+infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa
+pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires, où naviguait la
+_Marie, capitaine Guermeur._
+
+Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant,
+après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si douce.
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui était de l'année dernière.
+
+Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris
+les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et
+blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors elle avait été saisie
+par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle
+n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la reconnaissait plus; elle y
+éprouvait comme le sensation de plonger tout à coup dans ce qu'on appelle, à
+la campagne: _les temps,_ les temps lointains du passé. Ce silence, après
+Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant
+dans la brume à leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en
+granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses
+bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle aimait Yann - lui avaient
+paru ce matin-là d'une tristesse bien désolée. Des ménagères matineuses
+ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
+intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient assises, avec des poses
+de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès qu'il avait
+fait un peu plus jour, elle était entrée dans l'église pour dire ses prières.
+Et comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, -
+et différente des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base
+par les siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul
+profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait
+agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
+flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle avait
+retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un sentiment bien oublié: cette
+sorte de tristesse et d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute petite,
+quand on la menait à la première messe des matins d'hiver, dans l'église de
+Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût là
+beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et
+puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, c'étaient
+ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se
+trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente pour
+avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses coiffes,
+commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal à l'aise
+dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se
+retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très charmante à regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
+celles-là. Et les
+autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance,
+elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant pas dignes. Elle
+avait donc vécu sans amies, presque sans autre société que celle de son père,
+souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement
+et de solitude.
+
+Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon pénible par
+l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensée qu'il
+faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir
+beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, l'avait
+inquiétée comme une oppression.
+
+Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son père
+et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à tous les
+vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, sous des
+fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt il avait
+fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux
+traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de
+chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux
+lanternes jetées sur les interminables haies du chemin. - Comment tout à
+coup cette verdure si verte, en décembre?... D'abord étonnée, elle se pencha
+pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaître et se rappeler: les
+ajoncs, les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne
+jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même temps commençait à
+souffler une brise plus tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui
+sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée par cette
+réflexion qui lui était venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
+les beaux pêcheurs d'Islande.
+
+En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les fiancés, les
+amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les promenades
+du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que ses pieds se
+glaçaient dans l'immobilité de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été pris
+par l'un d'eux...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le lendemain
+de son arrivée, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 décembre, jour de
+la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, - un peu après la
+procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur
+lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs
+d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste.
+ Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de défi; de vigueur
+physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins déguisée qu'ailleurs,
+l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons
+rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de
+nonnain, aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux
+remplis des désirs de tout un été.
+Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
+toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles contre les vents
+d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
+mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritées, des
+aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de la
+Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au perron semé de
+feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur
+d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins
+partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les fiancées de
+matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des chapelles des
+morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites coiffes lisses;
+les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie,
+comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer toujours, la grande
+nourrice et la grande dévorante de ces générations vigoureuses, s'agitant
+elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fête...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une espèce
+d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était redevenu le sien
+pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et des
+saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de
+droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec.
+Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" était
+arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par l'un d'eux qui avait une
+taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait simplement
+dit, même avec une nuance de moquerie:
+
+--En voilà un qui est grand!
+
+Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari de
+cette carrure!
+
+Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds, il
+l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+élégante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de
+nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que
+les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, sur le cou.
+
+Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas osé
+pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et un peu
+farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très vite sur
+l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée et intimidée
+aussi.
+
+Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les
+Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croisés,
+son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une
+espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient continué de se
+tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand garçon de
+dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant
+si doux n'avaient guère changé, elle l'avait bientôt assez reconnu pour
+s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait à Paimpol,
+elle le retenait à dîner le soir; c'était sans conséquence, et il mangeait de
+très bon appétit, étant un peu privé chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant cette
+première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute jonchée de
+rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un geste presque
+timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de son même regard rapide,
+il avait détourné les yeux d'un autre côté, paraissant être mécontent de cette
+rencontre et avoir hâte de passer son chemin. Une grande brise d'ouest
+qui s'était levée pendant la procession, avait semé par terre des rameaux de
+buis et jeté sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie
+de souvenir, revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit
+sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se
+tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs
+d'"Islandais", gens de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans
+les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand
+garçon, planté debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et
+troublé de l'avoir rencontrée... Quel changement profond s'était fait en
+elle depuis cette époque!...
+
+Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la tranquillité d'à
+présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce soir, pendant le
+long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et
+enamourée!...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos
+avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était imaginé en être
+contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regardait à
+cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement
+rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-là, décidément,
+avec son grand air sauvage.
+
+A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n'avait
+point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on parlait de ne
+point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour lui seul, elle
+avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la
+fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir...
+
+A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés d'Angleterre
+comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; alors tout ce
+qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un émoi
+dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets,
+les poussant pour les faire courir; se démenant elles-mêmes pour hisser les
+voiles, aider à la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extrême
+aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire
+qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation
+des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un
+certain petit _hou!_ prolongé,très drôle, - qui est un cri de matelot donnant
+une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait
+avait été obligé de se chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter
+par le patron de la barque auquel il s'était loué pour la saison d'hiver.
+De là venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il
+allait perdre toute sa part de pêche.
+
+Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui l'écoutaient
+et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce pas,
+que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des choses imprévues de
+la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations
+mystérieuses des poissons. Les autres Islandais qui étaient là regrettaient
+seulement de n'avoir pas été avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de
+Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large.
+
+Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras aux
+filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on s'était
+mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on en
+conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on connaît peu.
+Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un pour
+l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que cousins et cousines,
+fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi;
+car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à l'époque de la
+rentrée d'Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et l'on s'épouse après.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me
+serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...
+
+Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était venue à ce bal
+un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, elle avait fini par
+répondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous
+qu'avec aucun autre.
+
+Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des danses, ils
+s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix plus basse et plus
+douce...
+
+On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance dansé
+avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se retrouvent
+et continuaient leur conversation d'avant qui était très intime. Naïvement,
+Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les
+difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu élever les
+quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné.
+
+--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave que leur
+père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait rapporté dix
+mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de construire un
+premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à la pointe du pays
+de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
+dominant la Manche, avec une vue très belle.
+
+--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le mois de
+février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une mer
+si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence,
+qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas l'air
+d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le monde...
+
+-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte à
+notre mère.
+
+--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et
+toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu
+quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette année
+notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je
+n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne serais pas venu
+vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas très
+élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, ouverte sur un
+gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous
+était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de
+même.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
+avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son
+regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour
+qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; répondant
+très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours plus étonnée et
+attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse sauvage et
+d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres était brusque et
+décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraîche et
+caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême
+douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes.
+
+Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses allures
+désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en petit enfant
+et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures,
+tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission
+respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle
+aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme à présent; que son père
+avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour
+les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds nus, étant toute
+petite, - sur la grève, - après la mort de sa pauvre mère...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa
+vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre et
+qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pêchaient à présent là-bas,
+épars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pâle soleil, dans leur
+solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait tranquillement sur la
+terre bretonne.
+
+Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous côtés par
+des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
+n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide
+encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se séparer davantage
+des choses terrestres, - qui maintenant, à cette heure crépusculaire, se
+tenaient toutes en une seule découpure noire de pignons et de vieux
+toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque
+ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par
+les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardées rentraient de
+la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait
+Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son
+bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait
+encore un peu dans l'obscurité transparente ces légères touffes de fleurettes
+blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui était montée des
+jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur le granit des
+murs, - et aussi une vague senteur de goémon, venue du port. Les dernières
+chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les
+bêtes des rêves.
+
+Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place
+mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à ce même
+bal...
+
+... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de
+valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec
+d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins
+l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à
+leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!...
+
+Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et tournant
+avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux
+bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peur sur son front et
+remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez grande, en sentait le
+frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la
+tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air
+très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de l'autre,
+se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se dire bien
+bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en
+fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, lui, coureur et
+entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si naïfs; il échangeait alors
+avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils
+sont gentils et drôles à regarder, _nos_ deux petits frères!..."
+
+On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers
+de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un bon air franc
+et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait
+pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
+de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa
+poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne résistait
+pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme. Dans ce
+vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière vers lui,
+ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais c'était son
+coeur qui avait commencé le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou
+noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au bien
+deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
+excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle
+eût jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, au
+petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme deux promis
+qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait
+traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée, se sentant alerte
+et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelée du dehors et
+cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave.
+
+... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s'étaient toutes
+peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud
+restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers
+passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe,
+devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." Et c'était
+vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie de pleurer par exemple; ses
+petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli
+qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses yeux
+restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses réelles...
+
+... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel changement en
+lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant ses
+yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le
+pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage,
+sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien
+un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux.
+Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! à chaque
+saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais elle
+n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût
+pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un peu d'argent
+d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il
+deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs voudraient confier des
+navires.
+
+Cela luit était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, ça peut
+devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du
+tout à la beauté.
+
+Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des filles du
+pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui connaissait
+point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à l'autre, il allait
+de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès des
+belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses fenêtres,
+reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, qui était
+jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. Cela, par
+exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un soir, dans
+un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, il avait lancé
+une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas
+lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
+marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le coeur
+bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour
+la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit,
+avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent elle
+était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même pays,
+autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait coutume de lui
+dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, entêtée dans ses idées
+comme aucune autre; cela lui était resté. Belle demoiselle à présent, un peu
+sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait
+dans le fond toute pareille.
+
+Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le revoir,
+et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ d'Islande.
+Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle; le temps
+ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour lequel elle
+avait formé ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir...
+
+... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité particulière
+que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme
+lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant trop riche?...
+ Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout simplement; mais c'était
+Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se faire, que ce ne serait
+pas très bien pour une jeune fille de paraître si hardie. Dans Paimpol, on
+critiquait déjà son air et sa toilette...
+
+... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille qui
+rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, ajustée à la mode
+des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit
+ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle des
+statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses était exquise à regarder.
+
+La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec un peu
+de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil
+n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être perdue pour tous, se
+dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour
+lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la
+beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez les
+filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté-là; on ne
+la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en
+faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce sont les
+raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces choses pour les
+mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient enroulés
+au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son dos comme
+deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de
+sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, avec son profil
+droit, elle ressemblait à une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose;
+après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire pour
+s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux reins,
+ayant l'air de quelque druidesse de forêt.
+
+Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré l'envie
+de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la
+figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à présent
+comme un voile...
+
+Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, sur
+l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir,
+du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-fils et à la mort.
+Et, à cette même heure, à bord de la _Marie_, - sur la mer Boréale qui était ce
+soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des
+chansons, tout en faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le _calme blanc;_ c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air,
+comme si toutes les brises étaient épuisées, finies.
+
+Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait
+par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombés, aux nuances ternes
+de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui
+fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui
+jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte
+d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très vite
+effacés, très fugitifs.
+
+Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil qui
+n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à ce
+resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre cerne,
+presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: _Jean-François
+de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie
+même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce de drôlerie
+enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les couplets, en
+tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues étaient
+roses sous la grande fraîcheur salée; cet air qu'ils respiraient était
+vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, à la source même
+de toute vigueur et de toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore créé; la lumière avait aucune chaleur; les choses se
+tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de cette
+espèce de grand oeil spectral qui était le soleil.
+
+La _Maire_ projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme le
+soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant
+les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée qui ne
+miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de passait
+sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de myriades,
+tous pareils, glissant doucement dans la même direction, comme ayant un
+but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues qui exécutaient leurs
+évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même sens, bien parallèles,
+faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agitées d'un
+tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à cet amas de vies
+silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se
+retournaient en même temps, montrant le brillant de leur ventre argenté; et
+puis le même coup de queue, le même retournement, se propageait dans le
+banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames
+de métal eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit éclair.
+
+Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir décidément. A
+mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui
+avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus
+net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la
+lune.
+
+Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin dans
+l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au
+bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, flottant dans
+l'air à quelques mètres au-dessus des eaux.
+
+La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait très
+bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux
+se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux
+mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à qui devait
+l'éventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, animant
+ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines, déployées pour la
+forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se découpant en clair
+sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de pêcheur
+d'Islande; - un métier de demoiselle...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement
+avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là; renfermé
+au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - très doux
+pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand
+on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus loin,
+chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de somnolence, de santé
+et de vague mélancolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé pour
+procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il
+leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, élevés
+dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, quand la poitrine
+profonde s'est gonflée tout le jour à même l'atmosphère infinie, elle s'endort
+elle aussi, après, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans
+n'importe quel petit trou comme font les bêtes.
+
+On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques,
+les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. Et c'étaient
+toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de
+tout.
+
+Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et
+qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà aimées, ils
+rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la manière
+honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, les
+parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des périodes bien longues...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose
+d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue
+microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du
+ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l'avaient vite
+aperçue:
+
+--Un vapeur, là-bas!
+
+--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un
+vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, entre
+autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une main de belle
+jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était bien le
+croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, commençait à
+marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle traçait sur le
+luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en traînées,
+s'étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores;
+cela se faisait très vite avec un bruissement, c'était comme un signe de
+réveil présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de
+son voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y
+tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des
+murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre
+lesquelles les pêcheurs étaient -celle d'en haut et celle d'en bas -
+reprenaient leur transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui
+les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui
+n'était pas bonne.
+
+Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue, arrivaient
+des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans ces parages,
+des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme
+des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se
+croiseur; il en sortait même des coins vides de l'horizon, et leurs
+petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait
+le pâle désert.
+
+Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que par côté,
+par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par une autre
+Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; - mais qui était
+chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'étaient
+qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant,
+incapable de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette
+illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé devant et que c'était pour
+les yeux un aspect incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son
+disque rond ayant repris des contours très accusés, il semblait plutôt
+quelque pauvre planète jaune, mourante, qui se serait arrêtée là, indécise, au
+milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade des
+Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en coquille
+de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des
+accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des
+remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des
+lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de l'État, ils
+trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont étroit du
+croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la
+boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés leur dit:
+"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils
+firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une à _monsieur Gaos,
+Yann,_ la seconde à _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivée par le
+Danemark à Reickavick, où le croiseur l'ait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui n'étaient
+pas toutes mises par de mains très habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenées à
+la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se
+tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux
+pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de
+la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les
+absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de ma
+part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne à
+son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait
+tracée:
+
+--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille,
+détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait à la
+fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le
+remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
+poitrine, se disant tout triste:
+
+--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ça contre elle?...
+
+... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là,
+assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve...
+
+A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les
+eaux, recommença à monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+
+
+
+
+Deuxième Partie
+
+I
+
+
+... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et
+il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait
+dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le
+ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La
+brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin
+de l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à se disperser, à
+fuir comme une armée en déroute, - rien que devant cette menace écrite en
+l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les autres, à
+se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume blanche qui s'étalait
+dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées;
+on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - et le bruit aigre de tout cela
+augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes
+étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - les
+uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver à temps;
+d'autres, préférant dépasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sûr de
+prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer
+vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; çà et là,
+dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites
+choses mouillées, fatiguées, fuyantes, - mais tenant debout tout de même,
+comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que l'on couche en
+soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest avec
+un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les lambeaux
+couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: le vent
+l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir indéfiniment des
+rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une
+lividité froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient
+seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte
+affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.
+Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
+
+Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se réunir,
+de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes,
+et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la veille
+si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de bruit.
+Changement à vue que toute cette agitation d'à présent, inconsciente,
+inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel
+mystère de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de l'ouest,
+se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. Quelques
+déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d'en
+bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, était de
+plus en plus zébrée de baves blanches.
+
+A midi, la _Marie_ avait tout à fait pris son allure de mauvais temps;
+ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et légère;
+- au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de jouer comme
+font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant plus que
+la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
+marine qui désigne cette allure-là.
+
+En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, - avec
+quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, cela
+semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder bien pour
+comprendre que c'était au contraire en plein vertige de mouvement:
+grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse remplacées par
+d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de ténèbres, se dévidant
+comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
+le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de
+terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout était pris d'un
+même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le
+plus vite, c'était le vent; puis les grosses levées de houle, plus lourdes,
+plus lentes, courant après lui; puis la _Marie_ entraînée dans ce mouvement
+de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs crêtes blêmes qui se
+roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, - toujours rattrapée,
+toujours dépassée, - leur échappait tout de même, au moyen d'un sillage habile
+qu'elle se faisait derrière, d'un remous où leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on éprouvait surtout, c'était une
+illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir.
+Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'était sans secousse comme si le
+vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade, faisant
+éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulées des
+"chars russes" ou dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme à
+reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle pour continuer de
+courir, et alors elle était replongée dans un de ces grands creux qui
+couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible,
+dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, mais qui fuyait
+comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait en avant comme de la
+fumée, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, on
+regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui
+se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait d'approcher,
+avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer, un air
+de dire: "Attends que je t'attrape, et je t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours.
+Ces lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont
+les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement
+s'accélérait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit
+plus immense.
+
+C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a
+devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis,
+justement la _Marie,_ cette année-là, avait passé sa saison dans la partie la
+plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite dans
+l'Est était autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de _Jean-François de Nantes;_ grisés de
+mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à tourner
+la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entre-bâillée, comme un
+diable prêt à sortir de sa boîte.
+
+Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.
+
+Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
+ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis
+quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette
+mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses
+fleurs...
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de
+mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en crêtes blêmes
+qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu
+d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d'eau, qui
+fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de la mer.
+
+Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d'où une
+_saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de
+l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de ce
+ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette éclaircie était
+triste à regarder; ces lointains entrevus, ces échappées serraient le coeur
+davantage en donnant trop bien à comprendre que c'était le même chaos
+partout, la même fureur - jusque derrière ces grands horizons vides et
+infiniment au delà: l'épouvante n'avait pas de limites, et on était seul au
+milieu!
+
+Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse jetant
+l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix:
+d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient
+presque lointaines à force d'être immenses: cela c'était le vent, la grande âme
+de ce désordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur,
+mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus
+menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, grésillant comme sur des
+braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les
+_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrière,
+puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames se
+faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant
+elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux verdâtres,
+qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en
+tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors
+la _Marie_ vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne
+distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée; quand
+les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons
+plus épais - comme, en été, la poussière des routes. Une grosse pluie, qui était
+venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble
+sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières.
+
+Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, vêtus de
+leurs _cirages,_ qui étaient durs et luisants comme des peaux de requins;
+ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés
+aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,
+et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
+plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être renversés. La peau des
+joues leur cuisait et ils avaient le respiration à toute minute coupée.
+Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en souriant, à
+cause de tout ce sel amassé dans leur barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme exaspéré. Les
+rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent vite; - il faut
+subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
+cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort.
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+
+A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à
+autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait rendus
+ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs
+dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à demi fermés
+sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes dans une atonie
+farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils
+faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les efforts qu'il
+fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les
+cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient devenus étranges, et
+en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore là, à
+côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se
+dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante,
+horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs
+mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient
+plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun mariage. Cela durait
+depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensées; leur ivresse de
+bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tête. Ils
+n'étaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette
+barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là par instinct pour ne pas
+mourir.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà fraîche. Gaud
+cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction
+de Pors-Even.
+
+Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins deux
+qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_
+ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays tranquillement.
+
+Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann. Une
+seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était quand on
+était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, à son départ
+pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la diligence, lui,
+pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était parti
+pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi pour
+embrasser son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux quand elle
+l'avait regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour de cette
+voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assemblés
+pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu craintive,
+s'en allait chez les Gaos.
+
+Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire _à la part._
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette
+grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où elle
+entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait expliqué à
+sa manière la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un jour,
+par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours
+dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait à espérer.
+
+Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; son
+intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant de
+près, parlerait peut-être...
+
+
+
+
+
+III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine
+du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des murs
+sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois",
+et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues,
+buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot
+revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont
+très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les
+autres aux mille détails de la route.
+
+Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure qu'elle
+s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se
+faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la
+grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande rase, aux
+ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le ciel leurs
+grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un immense lieu de
+justice.
+
+A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre deux
+chemins qui fuyaient entres des talus d'épines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir embrassée,
+elle lui demanda si ses parents étaient à la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard
+dehors.
+
+Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa
+bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
+parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
+rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans
+le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages
+_d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils se répandaient
+dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et
+décidées, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps
+en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en général qu'à
+se présenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson
+islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistent guère à un garçon
+aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain
+vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour
+tresser les _casiers_ à prendre les homards. Sa tête était très libre d'amour
+en ce moment.
+
+Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu de
+l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans feuilles,
+lui faisait des cheveux, des chevaux jetés tous du même côté, comme par une
+main qu'on y aurait passée.
+
+Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs,
+main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de
+la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de
+travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
+séculaire de cette main-là.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
+Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le
+lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la mer; un même
+lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre, couvrait les
+pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient
+dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: _Gaos.
+- Gaos, Joël, quatre-vingts ans._
+
+Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs
+des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et
+elle aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
+faisait une impression pénible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce
+porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là elle
+s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce nom,
+gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le
+souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit à lire cette inscription:
+
+ En mémoire de
+ GAOS, Jean-Louis
+ âgé de 24 ans, matelot à bord de la _Marguerite_,
+ disparu en Islande, le 3 août 1877.
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de chapelle,
+étaient clouées d'autre plaques de bois, avec des noms de marins morts.
+C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être venue,
+prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle avait vu
+des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était plus
+petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais.
+ Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves, pour les
+mères: et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne
+vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui
+ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+ En mémoire de
+ GAOS, François
+ époux de Anne-Marie LE GOASTER,
+ capitaine à bord du _Paimpolais_,
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
+ avec vingt-trois hommes composant son équipage.
+ Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux
+verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre âge.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlevé du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fiord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans._ La
+plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien oublié,
+celui-là...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et un
+peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le
+disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré, des ancêtres,
+des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses fenêtres basses
+aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber,
+elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes énormes,
+entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte avec leur tête.
+Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir, comme rapportant au pays
+breton la plainte des jeunes hommes morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa visite
+et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle trouva
+la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y montait par
+une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l'idée que Yann
+pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient des
+chrysanthèmes et des véroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui lui
+signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux cherchèrent
+Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on
+taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés _cirages,_
+pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun deux
+rechanges complets pour là-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la chose,
+ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; une immense
+cheminée occupait le fond, et des lits en armoire s'étageaient sur les côtés.
+Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces gîtes des
+laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis au bord des chemins; c'était
+clair et propre, comme en général chez les gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d'Yann, - sans
+compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite
+blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.
+
+--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en avions
+déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père
+était de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en Islande à la saison
+dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partagé les
+cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son préféré.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé se
+voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
+d'en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien
+l'histoire de la construction de cet étage; c'était à la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son
+cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconté cela.
+
+Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve;
+il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en perse
+rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ là-bas, au mouillage, - et
+la passe par où ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où
+dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était peut-être
+ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au courant des
+détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses longues soirées
+d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses
+cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était droit
+comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.
+
+Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui signa
+son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus, disait-il, très
+assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement
+définitif, le désintéressant de cette vente de barque; non, mais comme un
+acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével. Et Gaud, à qui
+l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons,
+bon, cette histoire n'était pas encore finie, elle s'en était bien doutée;
+d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires mêlées avec les
+Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la recevoir. Le
+père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux matelot, que son
+fils n'était pas indifférent à cette belle héritière; car il mettait un peu
+d'insistance à toujours reparler de lui:
+
+--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est
+allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les
+homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée qu'elle ne
+le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre avec
+notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche,
+avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh!
+mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver
+tout à fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme
+sage, nous pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replié les _cirages_ commencés, suspendu
+le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs,
+se
+serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du soir, et
+regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu du
+crépuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage à
+la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé.
+
+Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin,
+jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un passage
+noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis le mots s'arrêtaient
+dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, bien sombres,
+sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs étaient blottis;
+rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à distance et vite
+elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes,
+emmêlées comme des chevelures, qui étaient les goémons traînant à terre.
+
+A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait plus
+aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle
+verrait Yann...
+
+Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, mais
+elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il fallait
+être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son petit
+confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann
+de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il était parti et pour
+combien d'années?...
+
+
+IV
+
+- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de pauvres
+gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis ni celle-là ni
+une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça n'est pas mon idée.
+
+Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés profondément;
+car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien sûrs que cette
+jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tentèrent
+point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mère surtout
+baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les volontés de ce fils,
+de cet aîné qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il fût
+toujours très doux et très tendre avec elle, soumis plus qu'un enfant pour
+les petites choses de la vie, il était depuis longtemps son maître absolu
+pour les grandes, échappant à toute pression avec une indépendance
+tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pêcheurs,
+de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté un
+dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses filets
+neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en apparence fort calme;
+puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose qu'il
+partageait avec Laumec son petit frère.
+
+
+
+V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au
+cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son col bleu
+ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure
+roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne
+vieille grand'mère et resté l'enfant innocent d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'était grisé, avec des _pays,_ parce que c'est l'usage:
+ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en
+chantant à tue-tête.
+
+Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On
+jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre le
+traître, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble et
+qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouvé
+qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de
+l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin.
+
+En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames d'un âge
+assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur
+trottoir.
+
+--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant point
+si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup, de
+sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles
+très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa jeunesse avec un
+sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été fort étonnées, les belles,
+de la réserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il était
+très fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+
+
+
+
+VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer
+qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à ceux
+qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en finissait plus.
+ A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en même temps qu'on ne
+pourrait pas lui donner la permission accordée d'ordinaire, pour les
+adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire
+son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extrême: c'était le charme
+des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de
+tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans le salles du quartier, où quantité d'autres venaient
+d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, assis par
+terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de la
+clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
+jours après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de même.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout à fait douces.
+
+Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le regarder
+avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne.
+
+...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du départ de
+son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté beaucoup de marins
+au pays de Paimpol.
+
+Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton sa
+belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d'abord l'adjudant de
+sa compagnie avait refusé de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voilà qui passe.
+
+Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher.
+
+--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de
+sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe noire, qu'un
+coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des marins cette année-là,
+les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée menu, et son bonnet avait
+de longs rubans qui flottaient terminés par des encres d'or.
+
+Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce
+long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté furtivement
+sur l'heure présente une ombre triste.
+
+Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, dans
+la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par des
+Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop chère.
+Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans Brest,
+regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant que tout
+ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en breton de
+Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels
+pesait un _après_ bien sombre, autant dire trois jours de grâce.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands départs
+(un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est une
+précaution nécessaire contre les _bordées_ qu'ils ont tendance à courir au
+moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
+sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait
+rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie de venir, les
+sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue à son
+bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, donnaient
+l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une église pour
+dire ensemble leurs prières.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser, ils
+s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage et la
+soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son
+poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en pouvait
+plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le dos tout
+courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle
+n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute
+l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idée que c'était
+fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se
+déchirait d'une manière affreuse. Et c'était en Chine qu'il s'en allait,
+là-bas, à la tuerie! Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait
+encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute
+sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand'mère ne
+pourraient rien pour le garder!...
+
+Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines,
+agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières
+auxquelles il répondait tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la tête
+penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son
+air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre, pour
+se pendre à son cou dans un embrassement suprême.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, elle se
+jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement
+la
+portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de
+matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
+tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la grand'mère
+passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce juvénile son
+bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de son wagon de
+troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si
+longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette forme
+bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui
+jetant de toute son âme cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit
+aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la
+dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas pour
+jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé
+partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces dames qui
+avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à peine
+jusqu'au matin.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de
+brûler les relâches.
+
+Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui était
+incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de
+la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un oiseau,
+évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d'en bas.
+
+On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore des
+zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes blanches sur
+des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa hune pour
+regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui
+étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui
+avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême.
+
+Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les pavillons
+d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un
+air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient comme une
+mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au milieu des longues
+rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il n'avait vu si clair
+et de si
+près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette
+profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un
+fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut
+de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe de
+toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient
+venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les
+exilés qui passaient.
+
+Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans l'étroit
+ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les
+pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert;
+puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils avaient repris le
+large.
+
+On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa
+hune, se chantant tout bas à lui-même _Jean François de Nantes,_ pour se
+rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient
+le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le vague, ces
+caps avancés des continents qui sont comme des points de repère éternels sur
+les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue
+emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les
+mesures sur l'étendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce
+sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des tentes,
+haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient pris une
+splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était comme une
+ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont éphémères:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits
+oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des
+tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules.
+
+Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de tempête.
+ Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils s'étaient
+abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond
+de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait pullulé dans des
+amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans mesure, et il y en avait
+eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la mère
+nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec la même
+impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était
+jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les
+gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de
+commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au
+grand néant de la mer, à coups de balai...
+
+Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le navire
+en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard
+l'ayant fait choisir à bord pour compléter _l'armement_ d'une baleinière.
+
+A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et regardait
+autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement vert; les
+feuilles des arbres étaient faites comme des plumes gigantesques, et les
+gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutés qui semblaient se
+fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie
+sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Écoute
+ici, joli garçon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de
+ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons
+dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu à peu, pour
+les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se
+retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant.
+
+Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays de
+pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des
+cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda Sylvestre, voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que Singapour.
+Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fiévreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au
+mouillage une certaine _Circé_ tenant un blocus. C'était le bateau auquel
+il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec son sac.
+
+Il y retrouva des _pays_ même deux _Islandais_ qui pour le moment étaient
+canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait
+rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour former
+ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment désiré d'aller se battre.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs pour
+l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
+devenue très pâle.
+
+C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu venir,
+et elle entendait vaguement résonner sa voix.
+
+Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité les eût
+toujours éloignés l'un de l'autre.
+
+Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le _pardon
+des Islandais,_ où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de causer,
+sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de cette fête,
+les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes vertes, une mauvaise
+pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de l'ouest par une brise
+gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si noir. "Allons,
+ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient dit tristement les
+filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et, en effet, ils n'étaient
+pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à boire. Pas de procession, pas
+de promenade, et elle, le coeur plus serré que de coutume, était restée
+derrière ses vitres toute la soirée, écoutant ruisseler l'eau des toits et
+monter du fond des cabarets les chants bruyants des pêcheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le père
+Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors elle
+s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle
+lui reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manières de garçons
+qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de
+la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles indiqués par
+Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! après un
+entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-être, reparaîtrait
+son beau sourire qui arrangerait tout, - ce même sourire qui l'avait tant
+surprise et charmée l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal
+passée tout entière à valser entres ses bras. Et cet espoir lui rendait du
+courage, l'emplissait d'une impatience presque douce.
+
+De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire.
+
+Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle était sûre
+que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait pas pour le
+reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait personne, elle
+pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au pied
+de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se rompre... Et
+dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, -
+avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait bien, - pour lui donner
+passage!
+
+Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait
+quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c'était demain
+le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était unique.
+Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude
+et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un été de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle
+descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant
+luit.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
+la main à son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en
+arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement il
+s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à la
+muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir étroit où il se
+voyait pris.
+
+Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé pour
+lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet affront-là,
+de passer sans l'avoir écoutée...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues très
+rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se
+dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine,
+comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir comme
+on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans mémoire
+donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrière
+eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce corridor
+pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, étranglées dans sa
+gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées.
+Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette
+porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si
+troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une
+aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur
+nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas
+gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit de ce
+qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la faire
+passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc, ce Yann,
+avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son dédain de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: des
+camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place,
+l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se
+serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa
+chambre, pour les observer à travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur différentes
+belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre.
+
+Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait pas,
+mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les autres
+et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, marchant lentement
+sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une rêverie, il traversa la
+place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur.
+
+Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?
+
+Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait venir là,
+seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, tout
+s'expliquerait peut-être encore.
+
+Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis à vous
+de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir
+la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je
+n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari; mais je vous aime
+vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres
+jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien
+que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une fille
+sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime
+tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il était
+trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise au
+hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait voir
+crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, au fond
+d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout autour
+d'elle.
+
+Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien tranquille sous
+une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui
+pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré pour lui...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en Islande, Yann
+filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'étaient dispersés comme des mouettes.
+
+Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du
+temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser
+de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'à
+respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des
+grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du silence...
+
+... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu
+d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque
+l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche,
+demeura immobilisée...
+
+Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, probablement.
+Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en
+rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. Voilà,
+elle s'était arrêtée à cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait plus. Au
+milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous,
+semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie par je ne
+sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé sous ces eaux; elle
+y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes à de la glu?
+
+D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il faut
+savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer
+jamais.
+
+C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air
+pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir.
+
+Pour la _Marie,_ c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était en
+plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour
+s'inquiéter et comprendre que c'était grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--_Ma Doué! ma Doué!_ sur un ton de désespoir.
+
+Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment, ils
+aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur
+manière, et dont il faut se défendre comme de pirates.
+
+Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était très
+émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il
+comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait dans
+les coins, la queue basse.
+
+Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de
+se _déhaler,_ en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude
+manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu, le pauvre
+bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise figure,
+inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu, secoué de toutes les
+manières, et restait toujours là, cloué comme un bateau mort.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus
+haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà
+dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se tenir...
+ Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à l'arrière en
+criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de _flotter;_
+de se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un
+commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!...
+
+Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé comme son
+bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air
+insouciant, secoué ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
+continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
+libre que dans ses premières années.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la _Circé,_ en rade
+d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré de
+matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, qui
+avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se
+bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien
+timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-ce
+que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement.
+
+ Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+ "Mon cher petit-fils,"
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux. Elle
+avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute
+tremblée et écolière: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement irréfléchi, et
+embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette
+lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour, il
+partait pour aller au feu.
+
+On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris.
+Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les
+renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à bord des
+navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les
+compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps
+dans les croisières dès les blocus, venait d'être désigné avec quelques autres
+pour combler des vides dans ces compagnies-là.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre un
+peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs
+adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui
+restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à sa manière
+manifestait ses impressions de départ, les uns graves, un peu recueillis;
+les autres se répandant en exubérantes paroles.
+
+Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
+sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
+demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée
+incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante
+race.
+
+... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à
+s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire
+aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu experte
+d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort subite, il
+y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais
+jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc
+vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à laquelle personne ne
+s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te
+faire comme à moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le départ pour l'Islande
+a eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du
+courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et ils
+n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous ne
+les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour gagner
+son pain..."
+
+... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie
+d'aller se battre...
+
+
+
+
+
+Troisième partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps.
+Le ciel est gris, pesant aux épaules.
+
+Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches
+rizières, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et
+ronflant, espèce de _dzinn_ prolongé, donnant bien l'impression de la
+petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et dont la
+rencontre peut être mortelle.
+
+Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces
+balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend plus;
+alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en traînée
+rapide, frôlant vos oreilles...
+
+... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles.
+Tout près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la
+rizière, chacune avec un petit _flac_ de grêle, sec et rapide, et un léger
+éclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré une
+minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande
+plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien
+qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'où cela a pu venir.
+
+De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi cachées, des
+toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre détrempée de la
+rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes
+plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
+et éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraîche
+des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France,
+avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de
+la mort.
+
+Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la finesse
+exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent l'étrangeté de
+leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, avancent, pour
+regarder, leurs figures plates contractées par la malice et la peur...
+Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se déploient en une
+longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire.
+
+Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui
+arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier!
+
+Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il était là comme
+dans un élément à lui. A une minute d'indécision suprême, les matelots, éraflés par
+les balles, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eût été leur
+mort à tous; mais Sylvestre avait continué d'avancer; ayant pris son fusil
+par le canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et de
+gauche, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie
+avait changé de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais
+quoi, qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées
+était passé du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer.
+
+... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y avait des
+flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes versant leur
+cervelle dans l'eau de la rizière.
+
+Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des léopards.
+ Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse,
+une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l'ivresse
+de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang
+vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
+faisait les héros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant, méprisant,
+sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu sur la
+gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le
+mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans le même
+sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant
+bien ce que c'était, par un éclair de pensée, même avant toute douleur, il
+détourna la tête vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur
+dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée: "Je crois que j'ai mon
+compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour
+prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit
+entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec un petit bruit horrible,
+comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang,
+tandis qu'il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite,
+jusqu'à être quelque chose d'atroce et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et
+cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont
+la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is s'abattit.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long et mis à
+bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France.
+
+Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps d'arrêt
+dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces
+conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté percé, et
+l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait
+pas.
+
+On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à la voix
+vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue souffrance et
+la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le mal du pays; il
+ne parlait presque plus, répondant à peine d'une petite voix douce, presque
+éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu'il
+faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, -
+vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui diminuaient?...
+Cette notion d'effroyable éloignement était une chose qui l'obsédait sans
+cesse; qui l'oppressait à ses réveils, - quand, après les heures
+d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la
+chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa poitrine crevée.
+Aussi il avait supplié qu'on l'embarquât, au risque de tout.
+
+Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui
+donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse sa
+longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de
+vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et
+de misères.
+
+Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peux de
+mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de
+temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret
+de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y
+trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de Gaud,
+un cahier où il avait copié des chansons du bord, et un livre de Confucius
+en chinois, pris au hasard d'un pillage sur lequel, au revers blanc des
+feuillets, il avait inscrit le journal naïf de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les médecins
+pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.
+
+... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. Le
+transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades;
+s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au
+renversement des moussons.
+
+Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait fallu
+jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de
+ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu.
+
+Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait été obligé, à
+cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela
+rendait plus horrible cet étouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté percé, il
+le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force,
+pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon
+droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet autre
+aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse suprême était
+commencée.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher sur
+lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la Bretagne et
+l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un
+vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de trouver,
+sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le
+temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui
+des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines
+ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il
+sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut, essayer de
+revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui
+habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en
+aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou affaibli, -
+quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le
+sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les mêmes
+creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque fois après la
+fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de
+tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût
+encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, vers six
+heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière
+seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant
+apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure d'un
+ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il éclairait
+cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était
+impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à
+l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que
+lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants
+qui haletaient.
+
+... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, passant
+sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la pluie
+tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à Paimpol,
+mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était mort.
+
+Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche
+de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant
+ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'éclairait toujours;
+au couchant, on eût dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein
+les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de
+feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe
+autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi
+allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis de sa
+durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très différente; se tenant
+plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière blanche la
+grand'-mère Yvonne, qui travaillait à coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de
+mort.
+
+Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une sorte de
+tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord où
+dérivait la _Marie,_ et son ciel était cette fois d'une de ces puretés
+hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies n'ayant plus
+d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les détails de ce chaos
+de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_ semblait
+plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu
+étrangement lui aussi, pêchait comme d'habitude, au milieu de ces aspects
+lunaires.
+
+... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de
+navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux
+dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner
+vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus
+les paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint très beau et
+calme, comme un marbre couché...
+
+
+
+
+
+III
+
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. On en
+avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours
+de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on s'était décidé à le
+garder quelques heures de plus pour l'y mettre.
+
+C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans le
+canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de France. La
+grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. Un
+petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y mîmes
+Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite à bord; la peinture
+en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les lettres blanches
+de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une émotion,
+de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois, le calme
+d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où j'étais seul avec mes
+matelots, le _Dies irae_ chanté par un prêtre missionnaire résonnait comme
+une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des
+choses qui ressemblaient à des jardins enchantés, der verdures admirables,
+des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et
+c'était une pluie de pétales d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans
+l'église.
+
+Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de matelots
+était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France.
+ Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de
+monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où toute sorte de
+figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux étonnés.
+
+Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient
+d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. Enfin,
+le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores,
+des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des plantes
+inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des jardins
+d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois
+qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:
+
+ SYLVESTRE MOAN
+ Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait
+toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux,
+sous ses grandes fleurs.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, dans
+l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, on
+ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une
+vraie fête d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des voiles,
+s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour
+d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de bêtes
+apprivoisées.)
+
+Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été
+verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de cette
+couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des tropiques.
+
+Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme
+pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des
+boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un
+coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait
+qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées avec
+transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque,
+moitié touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs
+de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de
+Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement l'exige pour
+les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au
+monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord
+d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour
+que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu
+Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés,
+retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs surfaisant
+pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. On
+en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille
+militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de
+Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer et
+recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux petits
+bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si drôles de tournure
+qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître comme dernier lot.
+S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque de coeur, mais par
+irréflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de rayer
+le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont
+si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage.
+
+Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et leurs
+singes.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . .
+Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander
+de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne lui
+fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a souvent
+affaire à _l'Inscription;_ elle donc, qui était fille, femme, mère et
+grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
+
+C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte de
+la _Circé_ à toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce qu'on doit à M. le
+commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe
+blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, à
+cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis les
+froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent de
+la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons
+fugitives, courtes à présent comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
+des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume
+et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
+papillons blancs.
+
+Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fière que l'on apercevait, rêveuses, sur les portes,
+semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou
+bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs,
+étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée...
+
+Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers
+bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille
+grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort
+de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où cette
+chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être dite;
+elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir
+avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes d'angoisses - sa
+bonne vieille grand'mère, mandée à _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre
+qu'il était mort! - Il l'avait vu très nettement passer, sur cette route,
+s'en allant bien vite, droite, avec son petit châle brun, son parapluie
+et sa grande coiffe. Et cette apparition l'avait fait se soulever et
+se tordre avec un déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil rouge de
+l'Équateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de
+l'hôpital pour le regarder mourir.
+
+Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous un ciel
+de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se
+faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait ce
+soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses contemporaines,
+assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:
+
+--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un
+petit être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son commis, se tenait
+assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu
+de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fausses
+manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir
+trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées...
+ Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils
+Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire,
+qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du _Bien-Hoa_ le
+14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
+
+--Décédé!... Il est décédé, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait cela de
+cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de
+petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot,
+il s'exprima en breton:
+
+--_Marw éo!..._
+
+--_Marw éo!..._ (Il est mort...)
+
+Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre
+écho fêlé redirait une phrase indifférente.
+
+C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler
+seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air de la toucher.
+D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu émoussée, à force d'âge,
+surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de
+suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête,
+et voilà qu'elle confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant
+perdu, de fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que
+celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses
+prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies
+par l'approche sombre de _l'enfance..._
+
+Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant se petit
+monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça qu'on annonçait à
+une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant
+ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses
+pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce
+trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte
+de chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées qui se
+cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle
+s'efforçait
+de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout
+d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
+le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le
+corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine
+déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois,
+sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de temps à
+autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un
+grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de
+peur de tomber et d'être rapportée...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était justement en
+entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le
+long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever et,
+clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe était tout de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le fond,
+- et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de désespoir
+sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui l'étouffait,
+et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était
+descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle
+coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie,
+et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son
+serre-tête, complétant un désordre de pauvresse...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute décoiffée,
+laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une grimace et
+un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas
+pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans leurs
+yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à
+genoux pour prier.
+
+Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui là-bas, en
+Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur
+leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du soir
+entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la mer avait tous
+pris, qui étaient maintenant une famille éteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous; j'apporterai
+mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne
+serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui qui
+était reparti pour la grande pêche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement
+les _chasseurs_ devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?...
+Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres
+larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre ce
+garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur
+qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement entre
+eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère
+finit par arriver à bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - c'était après
+une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il
+allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil,
+il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune de la petite
+lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, étourdi,
+comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très renfermé, par fierté,
+pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son
+tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien
+dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, il
+se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit.
+
+Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et il se disait:
+
+--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à dire:
+"Gaos! - allons debout, la _relève!_" il entendit sur sa poitrine un léger
+froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la réalité de la
+mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et déjà ce fut une
+impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans
+son réveil subit, il heurta contre les poutres son front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son
+poste de pêche...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus étonnamment
+simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de
+profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun
+âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine des siècles,
+qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - rien que
+l'éternité des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser _d'être._
+
+Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, par un
+reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par
+habitude, rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un gris trouble
+qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mystérieux et son
+sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n'ont pas de nom.
+
+Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans
+l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une
+sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin mou,
+comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non destinée à être
+vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble,
+paraissait signifier quelque chose; on eût dit que la pensée mélancolique,
+insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là; - et les yeux finissaient
+par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à l'obscurité du
+dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel;
+elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se
+tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette apparence, il lui
+semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à
+force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles et
+les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce
+ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, comme une
+dernière manifestation de lui.
+
+Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants...
+Mais
+les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop précis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois
+dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d'énigmatiques fragments
+n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme; beaucoup
+mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit
+frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à
+percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait à présent jusqu'à
+pleins bords. Il revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux
+d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait
+tout à coup entre ses paupières, malgré lui, - et d'abord il ne s'expliquait
+pas bien ce que c'était, n'ayant jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais
+les larmes commençaient à couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis
+des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, et
+les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir
+l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé et si fier.
+
+... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit
+en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des âmes.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière
+brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant
+n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur des
+cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui
+protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui entoure les
+églises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela
+anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté là-bas, dans
+cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus désespéré, plus
+sombre.
+
+Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eût été seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine deux
+heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus démesuré, se
+creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette espèce d'aube qui
+naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus éveillé concevait
+mieux l'immensité des lointains; alors les limites de l'espace visible
+étaient encore reculées et fuyaient toujours.
+
+C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que cela vint
+par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles avaient l'air
+de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à flamme blanche
+eussent été montées peu à peu, derrière les informes nuées grises; - montées
+discrètement, avec des précautions mystérieuses, de peur de troubler le morne
+repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se traînait
+sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et
+froide commencée dès l'extrème matin...
+
+Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait
+blême et triste. Et, à bord de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand
+Yann...
+
+Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du dehors,
+c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros obscur, sur
+ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train
+monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à
+suffire.
+
+Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau changement à
+vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du matin était
+terminé, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se rétrécir,
+se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la
+mer si démesurée? L'horizon était à présent tout près, et il semblait même qu'on
+manquât d'espace. Le vide se remplissait de voiles ténus qui flottaient,
+les uns plus vagues que des buées, d'autres aux contours presque visibles
+et comme frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme
+des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de
+partout en même temps, aussi l'emprisonnement là-dessous se faisait très
+vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la _Marie,_ on ne
+distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la lumière et où la
+mâture du navire semblait même se perdre.
+
+--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la
+seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison
+d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un
+bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par
+contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette
+lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche
+ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines.
+
+En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus,
+tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à bord des
+gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; après, ils
+se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du
+pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines écailles argentées
+qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre
+avec son grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les doigts,
+et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume épaisse,
+sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec tant d'activité,
+on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles réguliers, l'un
+d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un bruit pareil au
+beuglement d'une bête sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage.
+Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce
+voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la présence
+était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il
+devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux
+s'efforçaient à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient
+tendues partout dans l'air.
+
+Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout était
+ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le
+soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il y avait déjà de
+vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était sinistre et
+glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la _Marie_ ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes les
+_lignes_ du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le lit de la
+mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-être
+du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait dans la cabine en
+chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, causaient
+peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et
+des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés au travail
+incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des autres que de deux ou
+trois mètres, et ils finissaient par ne plus se voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormaient l'esprit. Tout
+en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi voix , de
+peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus lentes et plus
+rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en durée afin d'arriver à
+remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-être.
+On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, parce qu'il faisait déjà froid;
+mais on rêvait à des choses incohérentes ou merveilleuses, comme dans le
+sommeil, et la trame de ces rêves était aussi peu serrée qu'un brouillard...
+
+Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, d'une
+manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement c'était
+toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les poitrines et
+faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles, comme
+si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, prompt à la
+manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a pas de soucis; du
+reste, communicatif à ses heures seulement - qui étaient rares - et portant
+toujours la tête aussi haut avec son air à la fois indifférent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de
+faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque
+bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire
+aux choses drôles que les autres disaient.
+
+En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre
+lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières petites idées
+d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à présent sans personne
+au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore
+dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, où se
+passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les uns
+les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parlé?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait
+bien eu l'air de sortir du vide extérieur.
+
+Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée depuis la
+veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour
+pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au
+contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une
+grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille, s'était dressée menaçante, très
+haut tout près d'eux: des mâts, des vergues, des cordages, un dessin de
+navire qui s'était fait en l'air, partout à la fois et d'un même coup, comme
+ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées
+sur des voiles tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher,
+penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un
+réveil de surprise et d'épouvante...
+
+Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - tout ce
+qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointèrent en
+dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d'énormes
+bâtons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus de
+leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent aussitôt sans
+aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti; il
+avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet autre navire n'eût
+pas de masse et qu'il fût une chose molle, presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohé! de la _Marie._
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'était la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoër, aussi de
+Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là, tout en
+barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, un de
+Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? Demandait Larvoër de la _Reine-Berthe._
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, _mauvaise
+poison_ de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est différent; _ça nous est défendu de faire du bruit._ (Il
+avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; avec
+un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à ceux de la
+_Marie_ et leur donna à penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette plaisanterie:
+
+--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à crevée.
+
+Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et tout
+en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque
+courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que l'autre,
+séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
+eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays,
+des dernières lettres reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.
+
+--Moi, disait Kerjégou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de la
+belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec certain
+vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé et de
+lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un petit
+homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle part et qui
+pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" avec
+un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes
+avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.
+
+--Moi, disait encore Larvoër, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marqué la mort
+du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait
+son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournèrent vers Yann pour
+savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était sur
+la dernière lettre que mon père m'a envoyée.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son chagrin,
+et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, pendant
+que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de M.
+Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille
+Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent, en journée chez
+le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
+l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs
+de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et une
+couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré.
+
+Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la
+_Reine-Berthe_ qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis
+un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire était
+moins près, et, tout à coup, ceux de la _Marie_ ne trouvèrent plus rien à
+pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs
+"espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant dans le vide,
+puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la mer, comme de
+grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la
+_Reine-Berthe,_ replongée dans la brume profonde, avait disparu
+brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent
+derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne
+répondit à leurs cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix,
+terminée en un gémissement qui les fit se regarder avec surprise...
+
+Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
+comme ceux du _Samuel_Azénide_ avaient rencontré dans un fiord une épave non
+douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on ne
+l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins
+furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la _Marie_ avaient
+bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait eu aucun
+mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire
+trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté plusieurs
+marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en
+rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann
+revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et
+quelques-uns de la _Marie_ se demandèrent craintivement si, ce matin-là,
+ils n'avaient point causé avec des trépassés.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers brouillards du
+matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à
+Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans
+ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui
+avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit _à la mode
+des villes_ et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait
+elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple et portait, comme
+la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée
+seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin par
+aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un respect de
+demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autrefois,
+la main à leur chapeau.
+
+Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long
+de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les
+travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme
+d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage - et, en
+regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait
+de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond
+duquel était Yann...
+
+Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau
+de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout
+petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales
+d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even,
+bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était
+allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin;
+Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle
+pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs
+courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était
+presque heureuse que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre lieu du pays
+elle n'eût pu se faire à vivre.
+
+A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la
+mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage
+nulle part.
+
+Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour
+la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà et là, un bouquet
+d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
+panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un
+creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait
+au-dessus de la lande une petite découpure bossue. Aux carrefours les
+vieux christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur
+les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, et, dans le lointain, la
+Manche se détachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà
+ténébreux vers l'horizon. Et dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps,
+étaient mélancoliques; il restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les
+choses; une anxiété venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et
+dont l'éternelle menace n'était qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur
+douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines
+maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers
+elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à la manière de ces
+belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été, dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris
+par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une
+sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait
+jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle en esprit, sans plus
+confier cela à personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en
+Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et
+il ne pouvait se donner à aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle
+comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, -
+car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis cette mort du
+petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée,
+il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mère de
+son ami: et elle avait décidé qu'elle serait là pour cette visite, il ne lui
+semblait pas que ce fût manquer de dignité; sans paraître se souvenir de
+rien, elle lui parlerait comme à quelqu'un que l'on connaît depuis
+longtemps; elle lui parlerait même avec affection comme à un frère de
+Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait
+peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une place de soeur, à présent
+qu'elle allait être si seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la
+lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût
+plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement,
+entêté dans ses idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien
+comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière
+presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan,
+n'étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n'avait plus
+rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu
+maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans
+demander rien à personne...
+
+La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant d'entrer,
+il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant
+en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain
+qui s'incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de
+paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête
+morte effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur
+sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria
+formant de petites touffes vertes. On montait les trois marches
+gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet intérieur de la porte au moyen
+d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on
+voyait d'abord en face de soi la lucarne, percée comme dans l'épaisseur
+d'un rempart, et donnant sur la mer d'où venait une dernière clarté jaune
+pâle. Dans la grande cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin
+et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long
+des chemins; elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans
+son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses
+coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son
+feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une
+couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de
+vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. Il est
+la même heure que les autre jours.
+
+--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard que
+de coutume.
+
+Elle soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être usée,
+mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne manquait
+jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent.
+
+Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement sculptées
+et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, elles donnaient accès
+dans des étagères où plusieurs générations pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi,
+et où les mères vieillies étaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de ménage très
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi
+de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils
+Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans une
+hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
+aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et
+blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C'était là
+son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire, dans son
+pays breton...
+
+Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le
+temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre,
+devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur tête.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et Gaud,
+dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais et
+fille sage, résolue, dans un trouble trop grand...
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait d'arriver,
+elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente
+l'avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir
+pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, dans le
+chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à
+l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se
+dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés
+sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par
+cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il
+s'en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et puis elle se
+croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop
+vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes
+d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi
+avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route.
+ Mais c'était trop tard: ils se croisèrent dans l'étroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté
+comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière
+furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant
+malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque grande
+flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa figure était
+devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante,
+mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son
+cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre
+ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit enfant,
+toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre
+écheveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin
+de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite
+pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes aux yeux
+lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne
+Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, cette
+visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de
+choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c'était
+fini...
+
+Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le monde plus
+vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très
+lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises,
+mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien abandonnées.
+
+Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête
+s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, à propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours clairs,
+que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été
+bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds
+de malice qui avait dormi durant la vie, toute un science de mots
+grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur!
+
+Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à
+entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui revenaient
+en tête, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets très vilains qu'elle
+avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait
+d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en balançant la tête et
+battant la mesure avec son pied, elle prenait:
+
+ Mon mari vient de partir;
+Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laissé sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+ J'en gagne!
+ J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour
+s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en
+laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts.
+
+Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre d'épreuve
+sur lequel Gaud n'avait pas compté.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en
+ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des
+garçons qu'à cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec un
+geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journée elle le pleura.
+
+Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
+menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de
+Paimpol.
+
+La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les
+pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier.
+Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des
+conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à
+moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble
+que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu
+voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises
+en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin,
+parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du
+reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses histoires
+quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle y
+mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses
+étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout était déchaîné et
+hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse à lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins
+ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui avaient péri au
+large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir;
+elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence
+de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs...
+
+Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin
+de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé sous terre. D'un
+ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix chantait:
+
+ Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laissé sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+
+
+Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
+on l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le
+vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes
+endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste;
+elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de
+terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant dans
+l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les unes des
+autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d'une
+certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des espèces de soirées
+joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait
+toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie noire, d'où
+partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les
+buveurs; des marins se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se
+contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous
+allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour s'étourdir. Et, près d'eux, la
+mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa
+voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la
+porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des terres, vers
+Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles,
+insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées, Gaud
+tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très vite noyés dans le bruit
+des bourrasques ou de la houle - cherchant à démêler la voix de Yann, se
+sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.
+
+N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener une
+vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et, malgré
+tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
+
+D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de plaisir,
+un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à dépenser sans souci
+(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur les
+grandes parts de pêche, payables seulement en hiver).
+
+On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui
+s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa
+maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient promenés, au dernier gai
+soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes,
+tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables et les
+senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé des
+rondes à ces veillées de vendange où l'on se grise, d'une ivresse amoureuse
+et légère, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la _Marie_ ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un
+grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s'était
+négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs
+mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals.
+Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les
+filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exagérant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui aussi
+du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une
+entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une
+des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches à
+présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un air de cantinière,
+sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais
+quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est Bretonne.
+Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un
+registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce
+qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe,vint
+travaille là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la mode
+ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées
+brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et
+profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se voient des
+navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en
+faïence est posée sur une console, entre des bouquets artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, - depuis les
+temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des corsaires, jusqu'à
+ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs ancêtres. Et bien
+des existences d'hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces
+tables de chêne.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation sur
+les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame
+Tressoleur et deux _retraités_ assis à boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée,
+cette _Léopoldine,_ à faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! - Puisque
+je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq _jeunes
+personnes,_ qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette table, -
+signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous jure:
+Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; - et le
+grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La _Léopoldine!_... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si
+on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable.
+
+Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la lumière de sa
+petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la
+seule consonance l'impressionnait comme une chose triste. Les noms des
+personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque
+un sens. Et ce _Léopoldine,_ mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une
+persistance qui n'était pas naturelle, devenait une sorte d'obsession
+sinistre. Non, elle s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la
+_Marie_ qu'elle avait visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la
+Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages; et
+voici que ce changement, cette _Léopoldine,_ augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières désertées, sur les
+femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un nouvel automne
+commencerait encore, ramenant une fois de plus les pêcheurs?... Tout
+cela pour elle était indifférent, semblable, également sans joie et sans
+espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de
+rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre; - donc
+il fallait bien comprendre que c'en était fait pour toujours de ce seul
+rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de toutes
+les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d'Islande qui
+vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser
+absolument ces pensées, tout balayer; se dire que c'était fini, fini à
+jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
+avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et
+alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
+
+Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient
+recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger
+de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes
+d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer,
+descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d'été
+qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de
+nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se sentant brisée, prise de
+vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette
+dame Tressoleur et essaya de se coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant: il
+devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les
+choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, tout en
+continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s'endormir.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers jours
+de février, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du
+dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à sa mère,
+suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il s'en
+retournait content.
+
+Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
+vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins
+ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que
+Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de ces
+vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les menaçait
+de son bâton, très en colère et en désespoir:
+
+--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas osé, bien
+sûr, mes vilains drôles!...
+
+Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa coiffe
+était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu'elle était
+grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques pauvres vieux qui
+ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, avec
+sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
+la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce groupe.
+Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, ce qu'elle
+avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat
+qu'on avait tué.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses tous
+deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs joues, ils se
+regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si près; mais sans
+haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans une commune pensée de
+pitié et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce
+pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de diable;
+mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de près, on lui
+trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils l'avaient tué avec
+des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant
+toujours des menaces, s'en allait tout émue, toute branlante, emportant
+par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce monde
+on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!...
+
+Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; et
+ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des paroles
+douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était possible, que
+des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre
+vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui aussi. - Non
+point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme
+lui, s'ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n'ont guère de sensiblerie
+pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là derrière cette grand'mère
+en enfance, emportant son pauvre chat par la queue. Il pensait à
+Sylvestre, qui l'avait tant aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu,
+si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, en dérision et en misère.
+
+Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa
+robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches,
+monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce matin quand
+je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette
+petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles phrases, des
+reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un près de
+l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour jolie, elle
+l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais il lui
+parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son deuil.
+Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient
+l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus avant,
+jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se former.
+Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement de beauté.
+
+Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe noire
+sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne
+savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché en
+elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche;
+peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui des autres,
+par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut
+de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix tranquille et
+dans son regard.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer
+en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La
+vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et
+toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route;
+d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait à
+les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son oeil qui
+était redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé;
+elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu de lui,
+marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi
+bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si
+vite à leur logis vide et sombre où tout allait s'évanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se
+retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
+
+Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord le
+portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet,
+malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s'étaient
+réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié,
+en la voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume.
+Il n'y avait plus de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de
+demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant
+de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un
+l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque
+interrogation suprême.
+
+Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence semblait
+entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus
+profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque chose d'inouï qui
+tardait à venir.
+
+. . . . . . . . . . . .
+--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme
+étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être formulée...
+
+--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, et
+j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant du
+bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
+vouliez toujours...
+
+... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait
+l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur, et elle s'en
+apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout blanche,
+avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, ressemblait à une
+mourante très jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était levée
+pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il faut
+l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure... Asseyez-vous,
+monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il avait du
+coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais
+cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus sauvage, malgré
+tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - et
+aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son idée à lui sans doute, il avait
+eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne
+songeait pas du tout à lui en demander compte, non plus qu'à lui reprocher
+son chagrin de deux années... Tout cela, d'ailleurs, était si oublié, tout
+cela venait d'être emporté si loin, en une seconde, par le tourbillon
+délicieux qui passait sur sa vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une grosse
+pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et moi,
+je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être devenue si
+vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et ne
+trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fût
+assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur
+semblât digne de rompre leur délicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là par
+exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De
+mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis...
+
+Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect inconnu,
+avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que c'était
+le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé que
+la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le
+bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit
+portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa
+couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement vivifié et rajeuni
+dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli de musique inouïes; même le
+crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la lucarne, était devenu comme une
+belle lueur enchantée...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tête. L'Islande, la _Léopoldine,_ - c'est vrai, elle avait déjà
+oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour d'Islande!... comme
+se serait long, encore tout cet été d'attente craintive. Et Yann, battant
+le sol du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for pressé lui
+aussi, comptait en lui-même très vite, pour voir si, en se
+
+dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ: tant
+de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les bans à
+l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les
+noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande
+semaine à rester ensemble après.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec
+autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées
+et précieuses...
+
+
+
+
+
+Quatrième partie.
+
+
+
+
+I
+
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la porte
+de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel
+immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des
+algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient entraînées
+dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des courants
+de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent des humidités
+glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se déposaient sur leurs
+épaules.
+
+Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui avait
+plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà vu
+bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des jeunes, et il
+était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, changés en vieux branlants
+et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la même place, - mais dans le
+jour alors pour respirer encore un peu d'air et se chauffer à leur
+dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour les
+regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble,
+mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi
+pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma Doué,
+ma Doué,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon
+sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un près
+de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger
+murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, au
+pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de
+Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et
+caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux
+silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés:
+d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en
+robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami. Au-dessus d'eux,
+le dôme bossu der leur toit de paille et, derrière tout cela, les infinis
+crépusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel...
+
+Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et la
+vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne gênait
+pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient à se
+parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant
+besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle
+devait si peu durer.
+
+Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui, par
+testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y faisaient
+aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour d'Islande
+leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait
+faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il lui
+disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où celle était allée.
+
+Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il était
+capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres petits
+détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à deviner, à
+comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce temps-
+là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en faisait l'aveu naïf à
+présent!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussée, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont il
+reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un
+commencement de sourire incompréhensible.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour acheter
+la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
+il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance,
+sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: avoir une robe donnée par
+lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche, il lui semblait que
+cela la fit déjà un peu son épouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on déployait
+devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques de
+Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la forme qu'aurait cette
+robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de velours pour la rendre
+plus belle.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de
+leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur un
+buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les rochers
+au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur
+ce buisson de légères petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour s'en
+assurer.
+
+Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent,
+vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient
+tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première
+impression hâtive de printemps; du même coup, ils s'aperçurent que les jours
+avaient allongé; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de
+plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là
+exprès pour eux, pour leur fête d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le
+grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva
+soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la
+nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de
+la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette
+cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et ensuite,
+quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un
+petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini...
+
+Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être pas
+prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à
+l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps,
+prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre.
+ Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets
+dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
+elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre.
+
+
+C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela
+augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu'à
+tout remplir. Il n'avait jamais connu cette manière d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant pour se
+faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût
+aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas
+de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu'il lui donnait en
+arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je
+ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son âme, qui se
+manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans
+l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide...
+
+Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus
+désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière
+aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela d'être
+_elle-même!..._ Cette idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles
+profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant
+presque s'il oserait commettre ce délicieux sacrilège...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la cheminée, et
+leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans
+les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres
+agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. Lui
+surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire,
+cherchant à se dérober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère
+qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait
+pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-fuyant ne le
+tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.
+
+Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle vit
+bien que se devait être autre chose.
+
+--C'était ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait
+trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais
+enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout.
+
+--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous
+aviez peur d'être refusé?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en fut amusée.
+Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit
+dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui venir, et
+son expression changeait à mesure:
+
+--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné.
+
+Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.
+
+Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait pas
+lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu jamais.
+ Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme Sylvestre
+disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait tourmenté avec
+cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents, Sylvestre, ses
+camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait commencé à dire
+non, obstinément non, tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un
+jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par
+être oui.
+
+Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir...
+
+Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion d'être
+découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour
+interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait
+un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, lui
+pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec
+mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, je
+reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler à
+personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis
+toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais
+encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon
+affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance
+d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à présent que c'était fini, elle
+aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve.
+
+Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière inattendue, il
+est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux âmes.
+Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant rapprochées, ils
+restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur l'autre, n'ayant plus
+besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur
+étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée, ils demeurèrent
+devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces s'en
+revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous
+un ciel chargé et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des
+rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes,
+recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la
+vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le vent,
+tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de couples
+rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres, déjà
+grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
+leurs noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et suivait
+aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann
+qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe
+neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et toujours son petit
+châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause de Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les jupes
+relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, des
+bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. Yann
+avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il était de
+ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore
+dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières étaient piquées en haut de son
+corsage - très ajusté, comme autrefois sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit
+des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les
+cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux
+carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés au
+passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une demoiselle, avec
+sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle était admirée.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des
+bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous,
+de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur le parcours, avec
+des musiques, des accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains,
+leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur
+lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de
+reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des
+cheveux gris sur des têtes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans
+les creux des chemins, ils étaient de la même couleur que la terre d'où ils
+semblaient n'être qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt
+sans avoir eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de
+leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans
+comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des
+Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des mariés du
+pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout du
+monde breton.
+
+Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de roches
+basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. Pour y
+descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de granit. Et
+le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des
+pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le
+bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. On
+voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+déployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula le
+premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné sur les
+roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour présenter sa femme à la
+mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle.
+
+En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et
+cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis le
+matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, pour
+grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis de
+Gaud, qui était bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq
+personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le
+pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_qui étaient de la _Léopoldine_ à présent; quatre filles d'honneur très
+jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles,
+comme autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la
+nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons
+d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de peine, louées à
+Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée de poêles et de
+marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus riche,
+c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille sage et
+courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était la plus belle
+du pays, et cela le flattait de voir les deux époux si assortis.
+
+Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée
+comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus jeune de
+neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des cousines, et ça en
+avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en avons
+fait encore quatorze à nous deux.
+
+Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos;
+mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de l'épave
+les avaient mis vraiment bien à leur aise.
+
+En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au _service_
+(Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la
+marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil,
+faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de _l'Iphigénie,_ on
+faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche en
+cuir, par où ça passait pour descendre, s'était crevée. Alors, au lieu
+d'avertir, on s'était mis à boire à même jusqu'à plus soif; ça avait duré deux
+heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la batterie; tout le monde était
+soûl!
+
+Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec
+une pointe de malice.
+
+--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
+que là, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
+pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises,
+quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée dans
+le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en bas
+où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c'étaient
+les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des
+petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par le cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets,
+plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes.
+
+On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures drôles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque,
+avaient roulé le monde.
+
+--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont là, en
+montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait fréquentées,
+- oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions
+_consommé_ là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, _ma Doué,_
+mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, lui
+aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les avait
+connues, ces Chinoises.
+
+--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici,
+il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire le
+diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme
+cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait retroussés
+par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux...
+enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui ferment la
+grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il
+en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se
+relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se méfier
+tout de même. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à sucre,
+achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, ça ne casse pas,
+quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si ça nous
+a été utile...
+
+Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient
+sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son
+histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal d'armes
+sur la _Zénobie,_ à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes
+d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas): "Bonjour,
+caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un _pare à
+virer_ je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon marchand,
+que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire
+cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été si
+bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'étais jeune
+homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les
+modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste
+pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en
+temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses
+fondements de pierre.
+
+--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser,
+dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à
+Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux;
+ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu de la gaîté
+des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le sens, ne
+buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon,
+quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de
+matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre...
+D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à cause du père de
+Gaud et à cause de lui.
+
+On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant,
+il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes
+de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand on vit
+le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence
+partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
+
+Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine:
+
+--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._
+
+Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux tablées
+joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient en
+esprit les mêmes mots éternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la
+_Zélie_...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers la
+grand'mère Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--..._Sed libera nos a malo, Amen._
+
+Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises _au service,_ sur
+le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+ Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
+ Mais chez nous les braves
+ Narguent le destin,
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière tout à
+fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était repris par
+d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat
+trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas,
+la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise
+peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus délicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
+d'un certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions,
+caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors
+ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de
+pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des
+signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue
+s'étaient rassemblées autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
+autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François)
+et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller
+sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses
+qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât pas, à
+cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui
+chercher une affaire pour cette épave non déclarée.
+
+--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si
+on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin
+supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin
+que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.
+
+Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en
+couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut néanmoins
+trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.
+
+Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les
+garçons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit
+tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d'inquiétude à
+cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, à plein
+gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette
+musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de noces.
+
+Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, fit
+signe à sa femme de venir lui parler.
+
+C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller
+tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement.
+
+Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la
+main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les
+lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les
+rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche,
+pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner sa
+robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait
+par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et continua de courir
+encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! Et dire
+qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; que, depuis deux
+ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir.
+
+Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en
+armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent avec
+respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de lui dire
+bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que
+sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés; elle était endormie
+ou feignait de l'être pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha
+d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres
+par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie par
+le vent, tout à fait glacée.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah!
+si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à
+arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue...
+Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude
+qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; alors, par sa
+présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait plus les
+siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à l'autre,
+ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus.
+Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient
+tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être
+sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne
+désirer rien au delà de ce long baiser.
+
+Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa coupe
+d'eau fraîche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis à
+genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il
+regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être aussi près
+de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours
+sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras derrière lui, et, du
+revers de la main, éteignit la lumière comme avait fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la
+tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve
+qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps,
+son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance possible, tout en
+restant doux comme une longue caresse enveloppante: il l'emportait dans
+l'obscurité vers le beau lit blanc _à la mode des villes_ qui devait être
+leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus bas à
+l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons
+filés, en prenant la voix fluttée d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant
+les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait
+être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et
+glacées: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette
+fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre
+et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, sans souci de
+rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l'éternelle magie de
+l'amour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la mère,
+les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les _suroîts,_ les
+_cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la
+mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et troublée.
+
+Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle
+avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui en
+parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était différent;
+c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les mêmes baisers, les
+mêmes étreintes, avec elle étaient _autre chose;_ et, chaque nuit, leurs deux
+ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais
+s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, si
+enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand
+dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait
+toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et
+elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que leurs yeux se
+rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le
+respect inné de la majesté de _l'épouse;_un abîme la sépare de l'amante, chose de
+plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite de rejeter
+les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne
+se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant
+ils étaient une même chair tous deux et pour toute la vie.
+
+... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses
+aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette
+tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était
+rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l'existence -
+qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se
+parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs
+projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage,
+avaient été forcément remis au retour...
+
+Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son métier de mer...
+
+Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. Être
+femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse,
+passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à présent qu'elle l'adorait
+au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise d'une épouvante
+trop grande en songeant à ces années à venir...
+
+Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de voir
+tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et restait
+tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le rude pays
+breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine et rare; il
+semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains.
+L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et ont eût dit qu'il s'était
+immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de
+tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres
+changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes
+immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillités
+ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et
+éternelle leur fête d'amour; - et on voyait déjà des fleurs hâtives, des
+primevères le long des fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux
+francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait
+avoir là son vrai sens d'éternité.
+
+Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle se
+serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette première
+fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher de partir...
+
+De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce pays
+marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de
+pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur les rochers avec
+leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et bossus
+verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l'extrême éloignement,
+la mer, comme une grande vision diaphane, décrivait son cercle immense et
+éternel qui avait l'air de tout envelopper.
+
+Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de ce
+Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y intéressait pas.
+
+--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça
+doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir
+des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre
+là-dedans, moi, bien sûr.
+
+Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un enfant
+naïf.
+
+Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de vrais
+arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. Là,
+il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de
+l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs verts, devenait sombre
+sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque
+hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce
+bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant
+eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme
+un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les soleils
+obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se
+faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
+sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste
+toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
+monter; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite
+il se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la
+lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux,
+chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l'un de l'autre, car
+ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île d'Islande.
+Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les
+noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l'effet de
+désigner une chose sinistre.
+
+--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
+si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui
+sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent point
+ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie, il
+est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir
+se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans un
+fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont
+morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est en
+terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois
+toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux
+Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan, le grand-père
+de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, sous la
+pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait à
+ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues
+comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne appétit pour
+souper et, des jours, l'on dévore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+
+
+
+
+Cinquième partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant leur
+feu, qui était une flambée de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à
+dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait
+d'être déjà tristes.
+
+Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du printemps,
+quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air était
+tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à traîner sur
+la campagne.
+
+Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les départs
+d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque marée, un
+groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux devaient
+sortir avec la _Léopoldine,_et les femmes de ces marins, ou les mères,
+étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait de se
+trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, et amenée là
+pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se précipiter tellement en
+quelques jours, qu'elle avait à peine eu le temps de se bien représenter la
+réalité des choses; en glissant sur une pente irrésistiblement rapide, elle
+était arrivée à ce dénouement-là, qui était inexorable, et qu'il fallait subir à
+présent - comme faisaient les autres, les habituées...
+
+Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout cela était
+nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de pareille
+et se sentait isolée, différente; son passé de _demoiselle,_ qui subsistait
+malgré tout, la mettait à part.
+
+Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large seulement une
+grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du vent, et de loin on
+voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle, bien
+jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en
+avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou
+qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient
+menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants
+s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à leur bord d'un
+air sombre, s'en allant comme à un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes les
+poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause de
+leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les apportait sur des
+civières et, au fond des cales des navires, on les descendait comme des
+morts.
+
+Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce
+métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des hommes
+de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les
+bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient garçons, ils
+s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur les
+filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur
+petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus
+riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient tous ainsi à
+bord de cette _Léopoldine,_ qui avait vraiment un équipage de choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors par
+des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots,
+découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la Vierge:
+"Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes s'agitaient
+en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les
+mousselines des coiffes.
+
+
+Dès que la _Léopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers la
+maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par
+les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La _Léopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils s'étaient donné
+un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son
+navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même beau
+temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur
+la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier,
+seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans but, en
+rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de leur maison, ramenés
+là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent donc encore une dernière
+fois chez eux, où la grand'mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître
+ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant
+que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour.
+
+D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes...
+
+Yann raconta qu'à bord de la _Léopoldine,_ on venait de tirer au sort les
+postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien
+des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
+trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons _trous de
+mecques;_ c'est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels
+nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là
+aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun
+de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, l'on n'a plus
+le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien,
+mon poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui est, comme tu dois
+savoir, l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il touche
+aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un bout de toile, un
+_cirage,_ enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes
+ces neiges ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas
+la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient
+plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement finir;
+les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient
+devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes...
+
+A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils
+se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une longue
+étreinte silencieuse.
+
+Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent léger
+qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita
+son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui encore, cette
+petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des eaux, - et déjà
+vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à fixer se
+troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette _Léopoldine,_ Gaud comme attirée par un
+aimant, suivait à pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors elle
+s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée parmi les
+ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer vue de là semblait
+avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que cette _Léopoldine,_ en
+s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle
+immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les
+derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait
+passée ailleurs, derrière l'horizon; mais dans le champ profond de la vue, où
+Yann était encore, tout demeurait paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de
+le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place,
+l'attendre.
+
+Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest régulièrement
+l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant leur effort inutile,
+se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les
+mêmes grèves. Et à la longue, c'était étrange, cette agitation sourde des eaux
+avec cette sérénité de l'air et du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop
+rempli, voulait déborder et envahir les plages.
+
+Cependant la _Léopoldine_ se faisait de plus en plus diminuée, lointaine,
+perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les brises de cette
+soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. Devenue une petite
+tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre l'extrême bord
+du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où
+l'obscurité commençait à venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, Gaud
+rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui lui
+venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus sombre
+s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même un adieu!
+Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était tellement à elle son Yann,
+elle se sentait si aimée malgré ce départ, qu'en s'en revenant toute seule au
+logis, elle avait au moins la consolation et l'attente délicieuse de cet
+_au revoir_ qu'ils s'étaient dit pour l'automne.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthèmes.
+
+Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui écrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il l'informait qu'il était
+en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche s'annonçait
+excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D'un
+bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de
+toutes les lettres de ces Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme
+Yann ignorent absolument la manière d'écrire les mille choses qu'ils
+pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle
+sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse
+profonde qui n'était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant
+de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'épouse, comme trouvant
+plaisir à le répéter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite
+Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ était déjà une chose qu'elle relisait
+avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'être appelée: _Madame
+Marguerite Gaos!..._
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant qu'elle
+avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire,
+qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la tournure;
+alors elle était devenue presque une couturière en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures
+luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et
+des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une table et des
+chaises.
+
+Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en partant
+et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour lui
+montrer à son arrivée.
+
+Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise devant la
+porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées allaient
+sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un
+beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col
+et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la grand'mère
+Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s'était rappelé peu à peu ces
+procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c'était un ouvrage qui
+avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot très grand pour
+Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute
+leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites
+sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août arrivèrent, et
+un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-Even.
+La fête du retour était commencée.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel était-ce?
+
+C'était le _Samuel-Azénide;_ - toujours en avance celui-là.
+
+--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la _Léopoldine_ ne va pas tarder;
+là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent plus
+en place.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les mères: fête
+aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises servent à boire
+aux pêcheurs.
+
+Le _Léopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
+encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un délai
+extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception,
+Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d'attente, tenant le
+ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.
+
+Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle commençait à
+n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement
+manquaient toujours à l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la _Léopoldine_ ou la
+_Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.
+
+Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans sa
+joie de l'attendre.
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
+d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était tout
+naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh!
+d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiété, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?... Est-ce
+qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin
+d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le
+porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; -
+assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer.
+Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commencé, et ce
+matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à cause de
+cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journée, cette heure,
+cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien des bateaux
+retardés de quinze jours, même d'un mois.
+
+Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche de
+chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+ En mémoire de
+ GAOS, Yvon, perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fjord...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce
+porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce
+vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+ ... perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 août 1880.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la brume
+grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un grand
+rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
+Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé ces
+morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui
+rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était
+poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre là,
+bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait pas redire
+dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête
+renversée contre la pierre.
+
+ ...perdu aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 août
+ à l'âge de 23 ans...
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, - l'Islande
+lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et
+tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur qui semblait attendre,
+- elle eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à
+laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête de mort, des os en
+croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adoré, _Yann
+Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque
+de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
+les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
+Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'être
+là par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une
+femme de naufragé.
+
+Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la _Léopoldine._ Elle
+comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de
+feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de s'être
+rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit jours,
+dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce
+moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, sans
+rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme deux
+soeurs.
+
+A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec toute
+leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et
+leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...
+
+Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la
+poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles s'en
+allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût dit
+le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus,
+et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut signalé
+au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux!
+Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment toujours;
+qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
+foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne
+tarderont pas.
+
+Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son
+heure, avec une tranquillité inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée,
+toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant quand
+les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère,
+détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la
+glaçaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la
+maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de ce pays
+de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche grise, et
+s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui domine les
+lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
+les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce;
+comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les
+hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, les
+plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement
+vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la mer
+était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais rempli des senteurs
+délicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et
+c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable, tandis que
+des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genêts
+ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.
+
+A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches s'élargissaient
+partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la même
+lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel,
+sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces
+tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne plus rien
+voir.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture,
+elle ne dormait plus.
+
+A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi bon se
+lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa
+robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là, toujours
+assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilité;
+toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui serrant les
+tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec
+un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait un gémissement rauque du
+gosier, répété par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tête se
+frappait contre le granit du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, comme
+s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes petites
+choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder l'ombre de la
+Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à mesure que baissait
+la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels
+d'angoisse revenaient plus horribles, et elle recommençait son cri, en
+battant le mur de sa tête...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir,
+une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les
+dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un débris,
+un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la
+_Léopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la
+_Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, disaient
+qu'elle avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela
+devenait le mystère impénétrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le
+moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à
+présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt.
+
+Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait de
+lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance
+comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de
+le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile surgissant
+du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se hâtant d'arriver!
+ Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour
+courir regarder le large, voir si c'était vrai...
+
+Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette _Léopoldine?_ où
+pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans cet effroyable
+lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une épave
+éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: bercée
+lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par ironie,
+au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Deux heures du matin.
+C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui
+s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes
+vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles étaient
+devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes,
+et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent faire sur la
+lande son bruit éternel.
+
+Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A pareille
+heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de l'âme,
+son coeur cessant de battre...
+
+On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait être
+un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant
+de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour
+enlacer le bien-aimé. Sans doute la _Léopoldine_ était arrivée de nuit, et
+mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle
+arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse d'éclair. Et
+maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la porte, dans sa
+rage pour retirer ce verrou qui était dur...
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur la
+poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que Fantec, leur
+voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que rien
+de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée comme par
+degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son même désespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au plus
+mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son berceau, pris
+d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du secours,
+pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres. Effondrée
+sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte,
+sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. Qu'est-ce que
+cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!...
+
+--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?
+
+La vie lui était revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore être
+une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et
+puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour le suivre et
+trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle était très fatiguée.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une empreinte
+qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt avec une
+secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... Il y avait
+eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idées
+qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que
+c'était...
+
+--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, en
+réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans espérance.
+
+Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose émané de lui
+était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle, au pays breton, un
+_présigne;_ et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors,
+pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de son
+fils, et s'assit près du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était
+son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non vraiment, il ne
+désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une manière très douce:
+d'abord les derniers rentrés d'Islande partaient tous de brumes très épaisses
+qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui était venu
+une idée: une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la
+route et d'où les lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à
+lui-même, il y avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte mère avait déjà
+fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la _Léopoldine,_
+presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord...
+
+La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la détresse de
+sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; elle
+rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni
+de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine et
+sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis que le métier de mer
+lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour
+des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de
+ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une mauvaise rancune dans le
+coeur.
+
+Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernés
+regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au
+bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était une protection contre
+la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de son Yann.
+Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en
+elle-même ses prières ardentes à la Vierge Étoile-de-la-mer.
+
+Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était une chose
+possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
+toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était pas perdu,
+puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours,
+elle se remit encore à attendre.
+
+C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres où, de
+bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir
+aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des nuages
+immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des
+obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme un
+son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs méchants ou désespérés;
+d'autres fois, cela se rapprochait tout près contre la porte, se mettant à
+rugir comme les bêtes.
+
+Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, comme si
+la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très souvent elle touchait les
+effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant
+comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue qui
+avait gardé la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la
+table, il dessinait de lui-même, comme par habitude, les reliefs des ses
+épaules et de sa poitrine; aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans
+une étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardât plus
+longtemps cette empreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de fumée
+blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: là partout les
+hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le froid. Et, devant
+beaucoup de ces feux, les veillées devaient être douces; car le renouveau
+d'amour était commencé avec l'hiver dans tout ce pays des Islandais...
+
+Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte
+d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...
+ . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il ne revint jamais.
+Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui
+l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un
+profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des
+voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la voix,
+faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les cris. -
+Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu, dans une
+lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au moment où il s'était
+abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond
+comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie d'eau; les bras ouverts,
+étendus et raidis pour jamais.
+
+Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis. Tous,
+excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des jardins enchantés,
+- très loin, de l'autre côté de la Terre...
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 8pchs11.txt or 8pchs11.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs12.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs11a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/8pchs11.zip b/old/8pchs11.zip
new file mode 100644
index 0000000..f0da6ff
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs11.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8pchs11h.htm b/old/8pchs11h.htm
new file mode 100644
index 0000000..e8fe2db
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs11h.htm
@@ -0,0 +1,8635 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<title>New File</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content=
+"text/html; charset=iso-8859-1">
+<style type="text/css">
+<!--
+body {margin:10%; text-align:justify}
+blockquote {font-size:14pt}
+P {font-size:14pt}
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+<h1>The Project Gutenberg eBook of Pecheur d'Islande, by Pierre
+Loti</h1>
+
+<pre>
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[This file was first posted on February 17, 2003]
+[Most recently updated: February 17, 2003]
+
+Edition: 11
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Latin1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+</pre>
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project
+Gutenberg volunteer.
+
+<h3>P&ecirc;cheur d'Islande</h3>
+
+<p>Compositions de E. Rudaux</p>
+
+<p>Pierre Loti<br>
+ De l'Acad&eacute;mie Fran&ccedil;aise</p>
+
+<p>A Madame Adam<br>
+ (Juliette Lamber)<br>
+</p>
+
+<p><i>Hommage d'affection filiale,<br>
+</i> Pierre Loti</p>
+
+<h2 align="center"><br>
+ Premi&egrave;re Partie</h2>
+
+<p>I</p>
+
+<p><br>
+ Ils &eacute;taient cinq, aux carrures terribles, accoud&eacute;s
+&agrave; boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la
+saumure et la mer. Le g&icirc;te, trop bas pour leurs tailles,
+s'effilait par un bout, comme l'int&eacute;rieur d'une grande
+mouette vid&eacute;e; il oscillait faiblement, en rendant une
+plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.</p>
+
+<p>Dehors, ce devait &ecirc;tre la mer et la nuit, mais on n'en
+savait trop rien: une seule ouverture coup&eacute;e dans le
+plafond &eacute;tait ferm&eacute;e par un couvercle en bois, et
+c'&eacute;tait une vieille lampe suspendue qui les
+&eacute;clairait en vacillant.</p>
+
+<p>Il y avait du feu dans un fourneau; leurs v&ecirc;tements
+mouill&eacute;s s&eacute;chaient, en r&eacute;pandant de la
+vapeur qui se m&ecirc;lait aux fum&eacute;es de leurs pipes de
+terre.</p>
+
+<p>Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en
+prenait tr&egrave;s exactement la forme,<br>
+ et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur
+des caissons &eacute;troits scell&eacute;s au murailles de
+ch&ecirc;ne. De grosses poutres passaient au-dessus d'eux,
+presque &agrave; toucher leurs t&ecirc;tes; et, derri&egrave;re
+leurs dos, des couchettes qui semblaient creus&eacute;es dans
+l'&eacute;paisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches
+d'un caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries
+&eacute;taient grossi&egrave;res et frustes,
+impr&eacute;gn&eacute;es d'humidit&eacute; et de sel;
+us&eacute;es, polies par les frottements de leurs mains.</p>
+
+<p>Ils avaient bu, dans leurs &eacute;cuelles, du vin et du
+cidre, qui &eacute;taient franches et braves. Maintenant ils
+restaient attabl&eacute;s et devisaient, en breton, sur des
+questions de femmes et de mariages.</p>
+
+<p>Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en fa&iuml;ence
+&eacute;tait fix&eacute;e sur une planchette, &agrave; une place
+d'honneur. Elle &eacute;tait un peu ancienne, la patronne de ces
+marins, et peinte avec un art encore na&iuml;f. Mais les
+personnages en fa&iuml;ence se conservent beaucoup plus longtemps
+que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore
+l'effet d'une petite chose tr&egrave;s fra&icirc;che au milieu de
+tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait
+d&ucirc; &eacute;couter plus d'une ardente pri&egrave;re,
+&agrave; des heures d'angoisses; on avait clou&eacute; &agrave;
+ses pieds deux bouquets de fleurs artificielles et un
+chapelet.</p>
+
+<p>Ces cinq hommes &eacute;taient v&ecirc;tus pareillement, un
+&eacute;pais tricot de laine bleue serrant le torse et
+s'enfon&ccedil;ant dans la ceinture du pantalon; sur la
+t&ecirc;te, l'esp&egrave;ce de casque en toile goudronn&eacute;e
+qu'on appelle _suro&icirc;t_ (du nom de ce vent de sud-ouest qui
+dans notre h&eacute;misph&egrave;re am&egrave;ne les pluies).</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient d'&acirc;ges divers. Le _capitaine_ pouvait
+avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq &agrave; trente.
+Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que
+dix-sept. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; un homme, pour la
+taille et la force; une barbe noire, tr&egrave;s fine et
+tr&egrave;s fris&eacute;e, couvrait ses joues; seulement il avait
+gard&eacute; ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui
+&eacute;taient extr&ecirc;mement doux et tout na&iuml;fs.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s pr&egrave;s les uns des autres, faute d'espace,
+ils paraissaient &eacute;prouver un vrai bien-&ecirc;tre, ainsi
+tapis dans leur g&icirc;te obscur.</p>
+
+<p>... Dehors, ce devait &ecirc;tre la mer et la nuit, l'infinie
+d&eacute;solation des eaux noires et profondes. Une montre de
+cuivre, accroch&eacute;e au mur, marquait onze heures, onze
+heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on
+entendait le bruit de la pluie.</p>
+
+<p>Ils traitaient tr&egrave;s ga&icirc;ment entre eux ces
+questions de mariage, - mais sans rien dire qui f&ucirc;t
+d&eacute;shonn&ecirc;te. Non, c"&eacute;taient des projets pour
+ceux qui &eacute;taient encore gar&ccedil;ons, ou bien des
+histoires dr&ocirc;les arriv&eacute;es dans le _pays,_ pendant
+des f&ecirc;tes de noces. Quelquefois ils lan&ccedil;aient bien,
+avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
+d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi
+tremp&eacute;s, est toujours une chose saine, et dans sa
+crudit&eacute; m&ecirc;me il demeure presque chaste.</p>
+
+<p>Cependant Sylvestre s'ennuyait, &agrave; cause d'un autre
+appel&eacute; Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui
+ne venait pas. En effet, o&ugrave; &eacute;tait-il donc ce Yann;
+toujours &agrave; l'ouvrage l&agrave;-haut? Pourquoi ne
+descendait-il pas prendre un peu de sa part de la f&ecirc;te?</p>
+
+<p>--Tant&ocirc;t minuit, pourtant, dit le capitaine.</p>
+
+<p>Et, en se redressant debout, il souleva avec sa t&ecirc;te le
+couvercle de bois, afin d'appeler par l&agrave; ce Yann. Alors
+une lueur tr&egrave;s &eacute;trange tomba d'en haut:</p>
+
+<p>--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_</p>
+
+<p>_L'homme_ r&eacute;pondit rudement du dehors.</p>
+
+<p>Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si
+p&acirc;le qui &eacute;tait entr&eacute;e ressemblait bien
+&agrave; celle du jour. - "Bient&ocirc;t minuit..." Cependant
+c'&eacute;tait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+cr&eacute;pusculaire renvoy&eacute;e de tr&egrave;s loin par des
+miroirs myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Le trou referm&eacute;, la nuit revint, la petite lampe se
+remit &agrave; briller jaune, et on entendit _l'homme_ descendre
+avec de gros sabots par une &eacute;chelle de bois.</p>
+
+<p>Il entra, oblig&eacute; de se courber en deux comme un gros
+ours, car il &eacute;tait presque un g&eacute;ant. Et d'abord il
+fit une grimace en se pin&ccedil;ant le bout du nez &agrave;
+cause de l'odeur &acirc;cre de la saumure.</p>
+
+<p>Il d&eacute;passait un peu trop les proportions ordinaires des
+hommes, surtout par sa carrure qui &eacute;tait droite comme une
+barre; quand il se pr&eacute;sentait de face, les muscles de ses
+&eacute;paules, dessin&eacute;s sous son tricot bleu, formaient
+comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux
+bruns tr&egrave;s mobiles, &agrave; l'expression sauvage et
+superbe.</p>
+
+<p>Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre
+lui par tendresse, &agrave; la fa&ccedil;on des enfants; il
+&eacute;tait fianc&eacute; &agrave; sa soeur et le traitait comme
+un grand fr&egrave;re. L'autre se laissait caresser avec un air
+de lion c&acirc;lin, en r&eacute;pondant par un bon sourire
+&agrave; dents blanches.</p>
+
+<p>Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour
+s'arranger que chez les autres hommes, &eacute;taient un peu
+espac&eacute;es et semblaient toutes petites. Ses moustaches
+blondes &eacute;taient assez courtes, bien que jamais
+coup&eacute;es; elles &eacute;taient fris&eacute;es tr&egrave;s
+serr&eacute; en eux petits rouleaux sym&eacute;triques au-dessus
+de ses l&egrave;vres qui avaient des contours fins et exquis; et
+puis elles s'&eacute;bouriffaient aux deux bouts, de chaque
+c&ocirc;t&eacute; des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa
+barbe &eacute;tait tondu ras, et ses joues color&eacute;es
+avaient gard&eacute; un velout&eacute; frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touch&eacute;s.</p>
+
+<p>On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on
+appela le mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.</p>
+
+<p>Cet allumage &eacute;tait une mani&egrave;re pour lui de fumer
+un peu. C'&eacute;tait un petit gar&ccedil;on robuste, &agrave;
+la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
+&eacute;taient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il &eacute;tait l'enfant g&acirc;t&eacute; du
+bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se
+coucher.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, on reprit la grande conversation des
+mariages:</p>
+
+<p>--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous
+tes noces?</p>
+
+<p>--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme
+tu es, &agrave; vingt-sept ans, pas mari&eacute; encore! Les
+filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le
+voient?</p>
+
+<p>Lui r&eacute;pondit, en secouant d'un geste tr&egrave;s
+d&eacute;daigneux pour les femmes ses &eacute;paules
+effrayantes:</p>
+
+<p>--Mes noces &agrave; moi, je les fais &agrave; la nuit;
+d'autre fois, je les fais &agrave; l'heure; c'est suivant.</p>
+
+<p>Il venait de finir ses cinq ann&eacute;es de service &agrave;
+l'&Eacute;tat, ce Yann. Et c'est l&agrave;, comme matelot
+canonnier de la flotte, qu'il avait appris &agrave; parler le
+fran&ccedil;ais et &agrave; tenir des propos sceptiques. - Alors
+il commen&ccedil;a de raconter ses noces derni&egrave;res qui,
+para&icirc;t-il, avaient dur&eacute; quinze jours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; Nantes, avec une chanteuse. Un soir,
+revenant de la mer, il &eacute;tait entr&eacute; un peu gris dans
+un Alcazar. Il y avait &agrave; la porte une femme qui vendait
+des bouquets &eacute;normes aux prix d'un louis de vingt francs.
+Il en avait achet&eacute; un, sans trop savoir qu'en faire, et
+puis tout de suite en arrivant, il l'avait lanc&eacute; &agrave;
+tour de bras, _en plein par la figure,_ &agrave; celle qui
+chantait sur la sc&egrave;ne? - moiti&eacute; d&eacute;claration
+brusque, moiti&eacute; ironie pour cette poup&eacute;e peinte
+qu'il trouvait par trop rose. La femme &eacute;tait tomb&eacute;e
+du coup; apr&egrave;s, elle l'avait ador&eacute; pendant
+pr&egrave;s de trois semaines.</p>
+
+<p>--M&ecirc;me, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait
+cadeau de cette montre en or.</p>
+
+<p>Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme
+un m&eacute;prisable joujou. C'&eacute;tait cont&eacute; avec des
+mots rudes et des images &agrave; lui. Cependant cette
+banalit&eacute; de la vie civilis&eacute;e, d&eacute;tonnait
+beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands
+silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur
+de minuit, entrevue par en haut, qui avait apport&eacute; la
+notion des &eacute;t&eacute;s mourants du p&ocirc;le.</p>
+
+<p>Et puis ces mani&egrave;res de Yann faisaient de la peine
+&agrave; Sylvestre et le surprenaient. Lui &eacute;tait un enfant
+vierge, &eacute;lev&eacute; dans le respect des sacrements par
+une vieille grand'm&egrave;re, veuve d'un p&ecirc;cheur du
+village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec
+elle r&eacute;citer un chapelet, &agrave; genoux sur la tombe de
+sa m&egrave;re. De ce cimeti&egrave;re, situ&eacute; sur la
+falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche o&ugrave;
+son p&egrave;re avait disparu autrefois dans un naufrage.</p>
+
+<p>--Comme ils &eacute;taient pauvres, sa grand'm&egrave;re et
+lui, il avait d&ucirc; de tr&egrave;s bonne heure naviguer
+&agrave; la p&ecirc;che, et son enfance s'&eacute;tait
+pass&eacute;e au large. Chaque soir il disait encore ses
+pri&egrave;res et ses yeux avaient gard&eacute; une candeur
+religieuse. Il &eacute;tait beau, lui aussi, et, apr&egrave;s
+Yann, le mieux plant&eacute; du bord. Sa voix tr&egrave;s douce
+et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa
+haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance
+s'&eacute;tait faite tr&egrave;s vite, il se sentait presque
+embarrass&eacute; d'&ecirc;tre devenu tout d'un coup si large et
+si grand. Il comptait se marier bient&ocirc;t avec la soeur de
+Yann, mais jamais il n'avait r&eacute;pondu aux avances d'aucune
+fille.</p>
+
+<p>A bord, ils ne poss&eacute;daient en tout que trois
+couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient &agrave; tour de
+r&ocirc;le, en se partageant la nuit.</p>
+
+<p>Quand ils eurent fini leur f&ecirc;te,
+--c&eacute;l&eacute;br&eacute;e en l'honneur de l'Assomption de
+la Vierge leur patronne, - il &eacute;tait un peu plus de minuit.
+Trois d'entre eux se coul&egrave;rent pour dormir dans les
+petites niches noires qui ressemblaient &agrave; des
+s&eacute;pulcres, et les trois autres remont&egrave;rent sur le
+pont reprendre le grand travail interrompu de la p&ecirc;che;
+c'&eacute;tait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appel&eacute;
+Guillaume.</p>
+
+<p>Dehors il faisait jour, &eacute;ternellement jour.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait une lumi&egrave;re p&acirc;le, p&acirc;le,
+qui ne ressemblait &agrave; rien; elle tra&icirc;nait sur les
+choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de
+suite commen&ccedil;ait un vide immense qui n'&eacute;tait
+d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout
+semblait diaphane, impalpable, chim&eacute;rique.</p>
+
+<p>L'oeil saisissait &agrave; peine ce qui devait &ecirc;tre la
+mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir
+tremblant qui n'aurait aucune image &agrave; refl&eacute;ter; en
+se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, -
+et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.</p>
+
+<p>La fra&icirc;cheur humide de l'air &eacute;tait plus intense,
+plus p&eacute;n&eacute;trante que du vrai froid, et, en
+respirant, on sentait tr&egrave;s fort le go&ucirc;t de sel. Tout
+&eacute;tait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages
+informes et incolores semblaient contenir cette lumi&egrave;re
+latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant
+cependant conscience de la nuit, et toutes ces p&acirc;leurs des
+choses n'&eacute;taient d'aucune nuance pouvant &ecirc;tre
+nomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces trois hommes qui se tenaient l&agrave; vivaient depuis
+leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs
+fantasmagories qui sont vagues et troubles comme des visions.
+Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le<br>
+ voir jouer autour de leur &eacute;troite maison de planches, et
+leurs yeux y &eacute;taient habitu&eacute;s autant que ceux des
+grands oiseaux du large.</p>
+
+<p>Le navire ce balan&ccedil;ait lentement sur place; en rendant
+toujours sa m&ecirc;me plainte, monotone comme une chanson de
+Bretagne r&eacute;p&eacute;t&eacute;e en r&ecirc;ve par un homme
+endormi. Yann et Sylvestre avaient pr&eacute;par&eacute;
+tr&egrave;s vite leurs hame&ccedil;ons et leurs lignes, tandis
+que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand
+couteau, s'asseyait derri&egrave;re eux pour attendre.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jet&eacute; leurs
+lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le
+relev&egrave;rent avec des poissons lourds, d'un gris luisant
+d'acier.</p>
+
+<p>Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient
+prendre; c'&eacute;tait rapide et incessant, cette p&ecirc;che
+silencieuse. L'autre &eacute;ventrait, avec son grand couteau,
+aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire
+leur fortune au retour s'empilait derri&egrave;re eux, toute
+ruisselante et fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Les heures passaient monotones, et, dans les grandes
+r&eacute;gions vides du dehors, lentement la lumi&egrave;re
+changeait; elle semblait maintenant plus r&eacute;elle. Ce qui
+avait &eacute;t&eacute; un cr&eacute;puscule bl&ecirc;me, une
+esp&egrave;ce de soir d'&eacute;t&eacute; hyperbor&eacute;e,
+devenait &agrave; pr&eacute;sent, sans interm&egrave;de de nuit,
+quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer
+refl&eacute;taient en vagues tra&icirc;n&eacute;es roses...</p>
+
+<p>--C'est s&ucirc;r que tu devrais te marier, Yann, dit tout
+&agrave; coup Sylvestre, avec beaucoup de s&eacute;rieux cette
+fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en
+conna&icirc;tre quelqu'une en Bretagne qui s'&eacute;tait
+laiss&eacute; prendre aux yeux bruns de son grand fr&egrave;re,
+mais il se sentait timide en touchant &agrave; ce sujet
+grave.)</p>
+
+<p>--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il
+souriait, ce Yann, toujours d&eacute;daigneux, roulant ses yeux
+vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera
+avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous
+&ecirc;tes, au bal que je donnerai...</p>
+
+<p>Ils continu&egrave;rent de p&ecirc;cher, car il ne fallait pas
+perdre son temps en causeries: on &eacute;tait au milieu d'une
+immense peuplade de poissons, d'un _banc_ voyageur, qui, depuis
+deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous
+veill&eacute; la nuit d'avant et attrap&eacute;, en trente
+heures, plus de mille morues tr&egrave;s grosses; aussi leurs
+bras forts &eacute;taient las, et ils s'endormaient. Leur corps
+veillait seul, et continuait de lui-m&ecirc;me sa manoeuvre de
+p&ecirc;che, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
+&eacute;tait vierge comme aux premiers jours du monde, et si
+vivifiant que, malgr&eacute; leur fatigue, ils se sentaient la
+poitrine dilat&eacute;e et les joues fra&icirc;ches.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re matinale, la lumi&egrave;re vraie, avait
+fini par venir; comme au temps de la Gen&egrave;se elle
+s'&eacute;tait _s&eacute;par&eacute;e d'avec les
+t&eacute;n&egrave;bres_ qui semblaient s'&ecirc;tre
+tass&eacute;es sur l'horizon, et restaient l&agrave; en masses
+tr&egrave;s lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien
+&agrave; pr&eacute;sent qu'on sortait de la nuit, - que cette
+lueur d'avant avait &eacute;t&eacute; vague et &eacute;trange
+comme celle des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Dans ce ciel tr&egrave;s couvert, tr&egrave;s &eacute;pais, il
+y avait &ccedil;&agrave; et l&agrave; des d&eacute;chirures,
+comme des perc&eacute;es dans un d&ocirc;me, par o&ugrave;
+arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.</p>
+
+<p>Les nuages inf&eacute;rieurs &eacute;taient dispos&eacute;s en
+une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux,
+emplissant les lointains d'ind&eacute;cision et
+d'obscurit&eacute;. Ils donnaient l'illusion d'un espace
+ferm&eacute;, d'une limite; ils &eacute;taient comme des rideaux
+tir&eacute;s sur l'infini, comme des voiles tendus pour<br>
+ cacher de trop gigantesques myst&egrave;res qui eussent
+troubl&eacute; l'imagination des hommes. Ce matin-l&agrave;,
+autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et
+Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de
+recueillement immense; il s'&eacute;tait arrang&eacute; en
+sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les
+tra&icirc;n&eacute;es de cette vo&ucirc;te de temple,
+s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis
+de marbre. Et puis, peu &agrave; peu, on vit s'&eacute;clairer
+tr&egrave;s loin une autre chim&egrave;re: une sorte de
+d&eacute;coupure ros&eacute;e tr&egrave;s haute, qui &eacute;tait
+un promontoire de la sombre Islande...</p>
+
+<p>Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout
+en continuant de p&ecirc;cher sans plus oser rien dire. Il
+s'&eacute;tait senti triste en entendant le sacrement du mariage
+ainsi tourn&eacute; en moquerie par son grand fr&egrave;re; et
+puis surtout, cela lui avait fait peur, car il &eacute;tait
+superstitieux.</p>
+
+<p>Depuis si longtemps il y songeait, &agrave; ces noces de Yann!
+Il avait r&ecirc;v&eacute; qu'elles se feraient avec Gaud
+M&eacute;vel, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la
+joie de voir cette f&ecirc;te avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq ann&eacute;es, au retour incertain, dont
+l'approche in&eacute;vitable commen&ccedil;ait &agrave; lui
+serrer le coeur...</p>
+
+<p>Quatre heures du matin. Les autres, qui &eacute;taient
+rest&eacute;s couch&eacute;s en bas, arriv&egrave;rent tous trois
+pour les relever. Encore un peu endormis, humant &agrave; pleine
+poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, &eacute;blouis
+d'abord par tous ces reflets de lumi&egrave;re p&acirc;le.</p>
+
+<p>Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier
+d&eacute;jeuner du matin avec des biscuits; apr&egrave;s les
+avoir cass&eacute;s &agrave; coups de maillet, ils se mirent
+&agrave; les croquer d'une mani&egrave;re tr&egrave;s bruyante,
+en riant de les trouver si durs. Ils &eacute;taient redevenus
+tout &agrave; fait gais &agrave; l'id&eacute;e de descendre
+dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant
+l'un l'autre par la taille, ils s'en all&egrave;rent
+jusqu'&agrave; l'&eacute;coutille, en se dandinant sur un air de
+vieille chanson.</p>
+
+<p>Avant de dispara&icirc;tre par ce trou, ils
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; jouer avec un certain Turc, le
+chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'&eacute;normes pattes encore gauches et enfantines. Ils
+l'aga&ccedil;aient de la main; l'autre les mordillait comme un
+loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un
+froncement de col&egrave;re dans ses yeux changeants, le repoussa
+d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.</p>
+
+<p>Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature &eacute;tait
+rest&eacute;e un peu sauvage, et quand son &ecirc;tre physique
+&eacute;tait seul en jeu, une caresse douce &eacute;tait souvent
+chez lui tr&egrave;s pr&egrave;s d'une violence brutale.</p>
+
+<p><br>
+ II</p>
+
+<p><br>
+ Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque ann&eacute;e faire la grande p&ecirc;che dangereuse dans
+ces r&eacute;gions froides o&ugrave; les &eacute;t&eacute;s n'ont
+plus de nuits.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s ancien, comme la Vierge de
+fa&iuml;ence sa patronne. Ses flancs &eacute;pais, &agrave;
+vert&egrave;bres de ch&ecirc;ne, &eacute;taient
+&eacute;raill&eacute;s, rugueux, impr&eacute;gn&eacute;s<br>
+ d'humidit&eacute; et de saumure; mais sains encore et robustes,
+exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait
+un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes
+brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur
+l&eacute;g&egrave;re, comme les mouettes que le vent
+r&eacute;veille. Alors il avait sa fa&ccedil;on &agrave; lui de
+_s'&eacute;lever &agrave; la lame_ et de rebondir, plus lestement
+que bien des jeunes, taill&eacute;s avec les finesses
+modernes.</p>
+
+<p>Quant &agrave; eux, les six hommes et le mousse, ils
+&eacute;taient des _Islandais_ (une race vaillante de marins qui
+est r&eacute;pandue surtout au pays de Paimpol et de
+Tr&eacute;guier, et qui s'est vou&eacute;e de p&egrave;re en fils
+&agrave; cette p&ecirc;che-l&agrave;).</p>
+
+<p>Ils n'avaient presque jamais vu l'&eacute;t&eacute; de
+France.</p>
+
+<p>A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres
+p&ecirc;cheurs, dans le port de Paimpol, la
+b&eacute;n&eacute;diction des d&eacute;parts. Pour ce jour de
+f&ecirc;te, un reposoir, toujours le m&ecirc;me, &eacute;tait
+construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au
+milieu, parmi des troph&eacute;es d'ancres, d'avirons et de
+filets, tr&ocirc;nait, douce et impassible, la Vierge, patronne
+des marins, sortie pour eux de son &eacute;glise, regardant
+toujours, de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration, avec ses m&ecirc;mes yeux sans vie, les
+heureux pour qui la saison allait &ecirc;tre bonne, - et les
+autres, ceux qui ne devaient pas revenir.</p>
+
+<p>Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et
+de m&egrave;res, de fianc&eacute;es et de soeurs, faisait le tour
+du port, o&ugrave; tous les navires islandais, qui
+s'&eacute;taient pavois&eacute;s, saluaient du pavillon au
+passage. Le pr&ecirc;tre, s'arr&ecirc;tant devant chacun d'eux,
+disait les paroles et faisait les gestes qui
+b&eacute;nissent.</p>
+
+<p>Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays
+presque vide d'&eacute;poux, d'amants et de fils. En
+s'&eacute;loignant, les &eacute;quipages chantaient ensemble,
+&agrave; pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+&Eacute;toile-de-la-Mer.</p>
+
+<p>Et chaque ann&eacute;e, c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+c&eacute;r&eacute;monial de d&eacute;part, les m&ecirc;mes
+adieux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, recommen&ccedil;ait la vie du large, l'isolement
+&agrave; trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches
+mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
+hyperbor&eacute;e.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, ont &eacute;tait revenu; - la Vierge
+&Eacute;toile-de-la-Mer avait prot&eacute;g&eacute; ce navire qui
+portait son nom.</p>
+
+<p>La fin d'ao&ucirc;t &eacute;tait l'&eacute;poque de ces
+retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage de beaucoup d'Islandais,
+qui est de toucher seulement &agrave; Paimpol, et puis de
+descendre dans le golfe de Gascogne o&ugrave; l'on vend bien sa
+p&ecirc;che, et dans les &icirc;les de sable &agrave; marais
+salants o&ugrave; l'on ach&egrave;te le sel pour la campagne
+prochaine.</p>
+
+<p>Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se
+r&eacute;pandent pour quelques jours les &eacute;quipages
+robustes, avides de plaisir, gris&eacute;s par ce lambeau
+d'&eacute;t&eacute;, par cet air plus ti&egrave;de; - par la
+terre et par les femmes.</p>
+
+<p>Et puis, avec les premi&egrave;res brumes de l'automne, on
+rentre au foyer, &agrave; Paimpol ou dans les chaumi&egrave;res
+&eacute;parses du pays de Go&euml;lo, s'occuper pour un temps de
+famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve l&agrave; des petits nouveau-n&eacute;s,
+con&ccedil;us l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour
+recevoir le sacrement du bapt&ecirc;me: - il faut beaucoup
+d'enfants &agrave; ces races de p&ecirc;cheurs que l'Islande
+d&eacute;vore.</p>
+
+<p><br>
+ III</p>
+
+<p><br>
+ A Paimpol, un beau soir de cette ann&eacute;e-l&agrave;, un
+dimanche de juin, il y avait deux femmes tr&egrave;s
+occup&eacute;es &agrave; &eacute;crire une lettre.</p>
+
+<p>Cela se passait devant une large fen&ecirc;tre qui
+&eacute;tait ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif,
+portait une rang&eacute;e de pots de fleurs.</p>
+
+<p>Pench&eacute;es sur leur table, toutes deux semblaient jeunes;
+l'une avait une coiffe extr&ecirc;mement grande, &agrave; la mode
+d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme
+nouvelle qu'ont adopt&eacute;e les Paimpolaises: - deux
+amoureuses, e&ucirc;t-on dit, r&eacute;digeant ensemble un
+message tendre pour quelque bel _Islandais._</p>
+
+<p>Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la t&ecirc;te,
+cherchant ses id&eacute;es. Tiens! Elle &eacute;tait vieille,
+tr&egrave;s vieille, malgr&eacute; sa tournure jeunette, ainsi
+vue de dos sous son petit ch&acirc;le brun. Mais tout &agrave;
+fait vieille: une bonne grand'm&egrave;re d'au moins soixante-dix
+ans. Encore jolie par exemple, et encore fra&icirc;che, avec les
+pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les
+conserver. Sa coiffe, tr&egrave;s basse sur le front et sur le
+sommet de la t&ecirc;te, &eacute;tait compos&eacute;e de deux ou
+trois larges cornets en mousseline qui semblaient
+s'&eacute;chapper les uns des autres et retombaient sur la nuque.
+Sa figure v&eacute;n&eacute;rable s'encadrait bien dans toute
+cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux.
+Ses yeux, tr&egrave;s doux, &eacute;taient pleins d'une bonne
+honn&ecirc;tet&eacute;. Elle n'avait plus trace de dents, plus
+rien, et, quand elle riait, on voyait &agrave; la place ses
+gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse.
+Malgr&eacute; son menton, qui &eacute;tait devenu "en pointe de
+sabot" (comme elle avait coutume de dire), son profil
+n'&eacute;tait pas trop g&acirc;t&eacute; par les ann&eacute;es;
+on devinait encore qu'il avait d&ucirc; &ecirc;tre
+r&eacute;gulier et pur comme celui des saintes
+d'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Elle regardait par la fen&ecirc;tre, cherchant ce qu'elle
+pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.</p>
+
+<p>Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays
+Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des
+choses aussi dr&ocirc;les &agrave; dire sur les uns ou les
+autres, ou m&ecirc;me sur rien du tout. Dans cette lettre, il y
+avait d&eacute;j&agrave; trois ou quatre histoires impayables, -
+mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais
+dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>L'autre, voyant que les id&eacute;es ne venaient plus,
+s'&eacute;tait mise &agrave; &eacute;crire soigneusement
+l'adresse:</p>
+
+<p>_A monsieur Moan, Sylvestre, &agrave; bord de la MARIE,
+capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par Reickawick._</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, elle aussi releva la t&ecirc;te pour
+demander:</p>
+
+<p>--C'est-il fini, grand'm&egrave;re Moan?</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune,
+une figure de vingt ans. Tr&egrave;s blonde, - couleur rare en ce
+coin de Bretagne o&ugrave; la race est brune; tr&egrave;s blonde,
+avec des yeux d'un gris de lin &agrave; cils presque noirs. Ses
+sourcils, blonde autant que ses cheveux, &eacute;taient comme
+repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus fonc&eacute;e,
+qui donnait une expression de vigueur et de volont&eacute;. Son
+profil, un peu court, &eacute;tait tr&egrave;s noble, le nez
+prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme
+dans les visages grecs. Une fossette profonde, creus&eacute;e
+sous la l&egrave;vre inf&eacute;rieure, en accentuait
+d&eacute;licieusement le rebord; - et de temps en temps, quand
+une pens&eacute;e la pr&eacute;occupait beaucoup, elle la
+mordait, cette l&egrave;vre, avec ses dents<br>
+ blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des
+petites tra&icirc;n&eacute;es plus rouges. Dans toute sa personne
+svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu,
+qui lui venait des hardis marins d'Islande ses anc&ecirc;tres.
+Elle avait une expression d'yeux &agrave; la fois obstin&eacute;e
+et douce.</p>
+
+<p>Sa coiffe, &eacute;tait en forme de coquille, descendait bas
+sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se
+relevant beaucoup des deux c&ocirc;t&eacute;s, laissant voir
+d'&eacute;paisses nattes de cheveux roul&eacute;es en
+colima&ccedil;on au-dessus des oreilles - coiffure
+conserv&eacute;e des temps tr&egrave;s anciens et qui donne
+encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.</p>
+
+<p>On sentait qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e autrement que cette pauvre vieille &agrave;
+qui elle pr&ecirc;tait le nom de grand'm&egrave;re, mais qui, de
+fait, n'&eacute;tait qu'une grand'tante &eacute;loign&eacute;e,
+ayant eu des malheurs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait la fille de M. M&eacute;vel, un ancien
+Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses
+sur mer.</p>
+
+<p>Cette belle chambre o&ugrave; la lettre venait de
+s'&eacute;crire &eacute;tait la sienne: un lit tout neuf &agrave;
+la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle
+au bord; et, sur les &eacute;paisses murailles, un papier de
+couleur claire att&eacute;nuant les irr&eacute;gularit&eacute;s
+du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des
+solives &eacute;normes qui r&eacute;v&eacute;laient
+l'anciennet&eacute; du logis; - c'&eacute;tait une vraie maison
+de bourgeois ais&eacute;s, et les fen&ecirc;tres donnaient sur
+cette vieille place grise de Paimpol o&ugrave; se tiennent les
+march&eacute;s et les pardons.</p>
+
+<p>--C'est fini, grand'm&egrave;re Yvonne? Vous n'avez plus rien
+&agrave; lui dire?</p>
+
+<p>--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de
+ma part au fils Gaos.</p>
+
+<p>Le fils Gaos!... autrement dit Yann...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue tr&egrave;s rouge, la belle jeune
+fille fi&egrave;re, en &eacute;crivant ce nom-l&agrave;.</p>
+
+<p>D&egrave;s que ce fut ajout&eacute; au bas de la page d'une
+&eacute;criture courue, elle se leva en d&eacute;tournant la
+t&ecirc;te, comme pour regarder dehors quelque chose de
+tr&egrave;s int&eacute;ressant sur la place.</p>
+
+<p>Debout elle &eacute;tait un peu grande; sa taille &eacute;tait
+moul&eacute;e comme celle d'une &eacute;l&eacute;gante dans un
+corsage ajust&eacute; ne faisant pas de plis. Malgr&eacute; sa
+coiffe, elle avait un air de demoiselle. M&ecirc;me ses mains,
+sans avoir cette excessive petitesse &eacute;tiol&eacute;e qui
+est devenue une beaut&eacute; par convention, &eacute;taient
+fines et blanches, n'ayant jamais travaill&eacute; &agrave; de
+grossiers ouvrages.</p>
+
+<p>Il est vrai, elle avait bien commenc&eacute; par &ecirc;tre
+une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de
+m&egrave;re, allant presque &agrave; l'abandon pendant ces
+saisons de p&ecirc;che que son p&egrave;re passait en Islande;
+jolie, rose, d&eacute;peign&eacute;e, volontaire, t&ecirc;tue,
+poussant vigoureuse au grand souffle &acirc;pre de la Manche. En
+ce temps-l&agrave;, elle &eacute;tait recueillie par cette pauvre
+grand'm&egrave;re Moan, qui lui donnait Sylvestre &agrave; garder
+pendant ses dures journ&eacute;es de travail chez les gens de
+Paimpol.</p>
+
+<p>Et elle avait une adoration de petite m&egrave;re pour cet
+autre tout petit qui lui &eacute;tait confi&eacute;, dont elle
+&eacute;tait l'a&icirc;n&eacute;e d'&agrave; peine dix-huit mois;
+aussi brun qu'elle &eacute;tait blonde, aussi soumis et
+c&acirc;lin qu'elle &eacute;tait vive et capricieuse.</p>
+
+<p>Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la
+richesse ni les villes n'avaient gris&eacute;e: il lui revenait
+&agrave; l'esprit comme un r&ecirc;ve lointain de libert&eacute;
+sauvage, comme un ressouvenir d'une &eacute;poque vague et
+myst&eacute;rieuse o&ugrave; les gr&egrave;ves avaient plus
+d'espace, o&ugrave; certainement les falaises &eacute;taient plus
+gigantesques...</p>
+
+<p>Vers cinq ou six ans, encore de tr&egrave;s bonne heure pour
+elle, l'argent &eacute;tait venu &agrave; son p&egrave;re qui
+s'&eacute;tait mis &agrave; acheter et &agrave; revendre des
+cargaisons de navire, elle avait &eacute;t&eacute; emmen&eacute;e
+par lui &agrave; Saint-Brieuc, et plus tard &agrave; Paris. -
+Alors, de petite Gaud, elle &eacute;tait devenue une
+_mademoiselle Marguerite,_ grande, s&eacute;rieuse, au regard
+grave. Toujours un peu livr&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me
+dans un autre genre d'abandon que celui de la gr&egrave;ve
+bretonne, elle avait conserv&eacute; sa nature obstin&eacute;e
+d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait
+&eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute; bien au hasard,
+sans discernement aucun; mais une dignit&eacute; inn&eacute;e,
+excessive, lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle
+prenait des allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face,
+des choses trop franches qui surprenaient, et son beau regard
+clair ne s'abaissait pas toujours devant celui des jeunes hommes;
+mais il &eacute;tait si honn&ecirc;te et si indiff&eacute;rent
+que ceux-ci ne pouvaient gu&egrave;re s'y m&eacute;prendre, ils
+voyaient bien tout de suite qu'ils avaient affaire &agrave; une
+fille sage, fra&icirc;che de coeur autant que de figure.</p>
+
+<p>Dans ces grandes villes, son costume s'&eacute;tait
+modifi&eacute; beaucoup plus qu'elle-m&ecirc;me. Bien qu'elle
+e&ucirc;t gard&eacute; sa coiffe, que les Bretonnes quittent
+difficilement, elle avait vite appris &agrave; s'habiller q'une
+autre fa&ccedil;on. Et sa taille autrefois libre de petite
+p&ecirc;cheuse, en se formant, en prenant la pl&eacute;nitude de
+ses beaux contours germ&eacute;s au vent de la mer,
+s'&eacute;tait amincie par le bas dans de longs corsets de
+demoiselle.</p>
+
+<p>Tous les ans, avec son p&egrave;re, elle revenait en Bretagne,
+- l'&eacute;t&eacute; seulement comme les baigneuses, -
+retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son
+nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse
+peut-&ecirc;tre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui
+n'&eacute;taient jamais l&agrave;, et dont chaque ann&eacute;e
+quelques-uns de plus manquaient &agrave; l'appel; entendant
+partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un
+gouffre lointain - et o&ugrave; &eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent celui qu'elle aimait...</p>
+
+<p>Et puis un beau jour elle avait &eacute;t&eacute;
+ramen&eacute;e pour tout &agrave; fait au pays de ces
+p&ecirc;cheurs, par un caprice de son p&egrave;re, qui avait
+voulu finir l&agrave; son existence et habiter comme un bourgeois
+sur cette place de Paimpol.</p>
+
+<p>La bonne vieille grand'm&egrave;re, pauvre et proprette, s'en
+alla en remerciant, d&egrave;s que la lettre fut relue et
+l'enveloppe ferm&eacute;e. Elle demeurait assez loin, &agrave;
+l'entr&eacute;e du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la
+c&ocirc;te, encore dans cette m&ecirc;me chaumi&egrave;re
+o&ugrave; elle &eacute;tait n&eacute;e, o&ugrave; elle avait eu
+ses fils et ses petits-fils.</p>
+
+<p>En traversant la ville, elle r&eacute;pondait &agrave;
+beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle &eacute;tait une
+des anciennes du pays, d&eacute;bris d'une famille vaillante et
+estim&eacute;e.</p>
+
+<p>Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait &agrave;
+para&icirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s bien mise, avec de
+pauvres robes raccommod&eacute;es, qui ne tenaient plus. Toujours
+ce petit ch&acirc;le brun de Paimpolaise, qui &eacute;tait sa
+tenue d'habill&eacute; et sur lequel retombaient depuis une
+soixantaine d'ann&eacute;es les cornets de mousseline de ses
+grandes coiffes: son propre ch&acirc;le de mariage, jadis bleu,
+reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps
+l&agrave; m&eacute;nag&eacute; pour les dimanches, encore bien
+pr&eacute;sentable.</p>
+
+<p>Elle avait continu&eacute; de se tenir droite dans sa marche,
+pas du tout comme les vieilles; et vraiment malgr&eacute; ce
+menton un peu trop remont&eacute;, avec ces</p>
+
+<p>yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher de la trouver bien jolie.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tr&egrave;s respect&eacute;e, et cela ce
+voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui donnaient. En
+route elle passa devant chez son _galant_, un vieux soupirant
+d'autrefois, menuisier de son &eacute;tat; octog&eacute;naire,
+qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis
+que les jeunes, ses fils, rabotaient aux &eacute;tablis. - Jamais
+il ne s'&eacute;tait consol&eacute;, disait-on, de ce qu'elle
+n'avait voulu de lui ni en premi&egrave;res ni en secondes noces;
+mais avec l'&acirc;ge, cela avait tourn&eacute; en une
+esp&egrave;ce de rancune comique, moiti&eacute; maligne, et il
+l'interpellait toujours:</p>
+
+<p>--Eh bien! la belle, quand &ccedil;a donc qu'il faudra aller
+vous _prendre mesure?..._</p>
+
+<p>Elle remercia, disant que non, qu'elle n'&eacute;tait pas
+encore d&eacute;cid&eacute;e &agrave; se faire faire ce
+costume-l&agrave;. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie
+un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin
+par lequel finissent tous les habillements terrestres...</p>
+
+<p>--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous g&ecirc;nez
+pas, la belle, vous savez...</p>
+
+<p>Il lui avait d&eacute;j&agrave; fait cette m&ecirc;me
+fac&eacute;tie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine
+&agrave; en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatigu&eacute;e,
+plus cass&eacute;e par sa vie de labeur incessant, - et elle
+songeait &agrave; son cher petit-fils, son dernier, qui, &agrave;
+son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq
+ann&eacute;es!... S'en aller en Chine peut-&ecirc;tre, &agrave;
+la guerre!... Serait-elle bien l&agrave;, quand il reviendrait? -
+Une angoisse la prenait &agrave; cette pens&eacute;e... Non,
+d&eacute;cid&eacute;ment, elle n'&eacute;tait pas si gaie qu'elle
+en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se
+contractait horriblement comme pour pleurer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc possible cela, c'&eacute;tait donc vrai,
+qu'on allait bient&ocirc;t le lui enlever, ce dernier
+petit-fils... H&eacute;las! Mourir peut-&ecirc;tre toute seule,
+sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques d&eacute;marches
+(des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour
+l'emp&ecirc;cher de partir, comme soutien d'une grand'm&egrave;re
+presque indigente qui ne pourrait bient&ocirc;t plus travailler.
+Cela n'avait pas r&eacute;ussi, - &agrave; cause de l'autre, Jean
+Moan le d&eacute;serteur, un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; de
+Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui
+existait tout de m&ecirc;me quelque part en Am&eacute;rique,
+enlevant &agrave; son cadet le b&eacute;n&eacute;fice de
+l'exemption militaire. Et puis on avait object&eacute; sa petite
+pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouv&eacute;e assez
+pauvre.</p>
+
+<p>Quand elle fut rentr&eacute;e, elle dit longuement ses
+pri&egrave;res, pour tous ses d&eacute;funts, fils et
+petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente
+pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au
+costume en planches, le coeur affreusement serr&eacute; de se
+sentir si vieille au moment de ce d&eacute;part...</p>
+
+<p>L'autre, la jeune fille, &eacute;tait rest&eacute;e assise
+pr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre, regardant sur le granit des murs
+les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les hirondelles
+noires qui tournoyaient. Paimpol &eacute;tait toujours
+tr&egrave;s mort, m&ecirc;me le dimanche, par ces longues
+soir&eacute;es de mai; des jeunes filles, qui n'avaient seulement
+personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par
+deux, trois par trois, r&ecirc;vant aux galants d'Islande...</p>
+
+<p>"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait
+beaucoup troubl&eacute;e d'&eacute;crire cette phrase, et ce nom
+qui, &agrave; pr&eacute;sent, ne voulait plus la quitter.</p>
+
+<p>Elle passait souvent ses soir&eacute;es &agrave; cette
+fen&ecirc;tre, comme un demoiselle. Son p&egrave;re n'aimait pas
+beaucoup qu'elle se promen&acirc;t avec les autres filles de<br>
+ son &acirc;ge et qui, autrefois, avaient &eacute;t&eacute; de sa
+condition. Et puis, en sortant du caf&eacute;, quand il faisait
+les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme
+lui, il &eacute;tait content d'apercevoir l&agrave;-haut,
+&agrave; sa fen&ecirc;tre encadr&eacute;e de granit, entre les
+pots de fleurs, sa fille install&eacute;e dans cette maison de
+riches.</p>
+
+<p>Le fils Gaos!... Elle regardait malgr&eacute; elle du
+c&ocirc;t&eacute; de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on
+sentait l&agrave; tout pr&egrave;s, au bout de ces petites
+ruelles par o&ugrave; remontaient des bateliers. Et sa
+pens&eacute;e s'en allait dans les infinis de cette chose
+toujours attirante, qui fascine et qui d&eacute;vore; sa
+pens&eacute;e s'en allait l&agrave;-bas, tr&egrave;s loin dans
+les mers polaires, o&ugrave; naviguait la _Marie, capitaine
+Guermeur._</p>
+
+<p>Quel &eacute;trange gar&ccedil;on que ce fils Gaos!... fuyant,
+insaisissable maintenant, apr&egrave;s s'&ecirc;tre avanc&eacute;
+d'une mani&egrave;re &agrave; la fois si os&eacute;e et si
+douce.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Ensuite, dans sa longue r&ecirc;verie, elle repassait les
+souvenirs de son retour en Bretagne, qui &eacute;tait de
+l'ann&eacute;e derni&egrave;re.</p>
+
+<p>Un matin de d&eacute;cembre, apr&egrave;s une nuit de voyage,
+le train venant de Paris les avait d&eacute;pos&eacute;s, son
+p&egrave;re et elle, &agrave; Guingamp, au petit jour brumeux et
+blanch&acirc;tre, tr&egrave;s froid, frisant encore
+l'obscurit&eacute;. Alors elle avait &eacute;t&eacute; saisie par
+une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle
+n'avait jamais travers&eacute;e qu'en &eacute;t&eacute;, elle ne
+la reconnaissait plus; elle y &eacute;prouvait comme le sensation
+de plonger tout &agrave; coup dans ce qu'on appelle, &agrave; la
+campagne: _les temps,_ les temps lointains du pass&eacute;. Ce
+silence, apr&egrave;s Paris! Ce train de vie tranquille de gens
+d'un autre monde, allant dans la brume &agrave; leurs toutes
+petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
+d'humidit&eacute; et d'un reste de nuit; toutes ces choses
+bretonnes - qui lui charmaient &agrave; pr&eacute;sent qu'elle
+aimait Yann - lui avaient paru ce matin-l&agrave; d'une tristesse
+bien d&eacute;sol&eacute;e. Des m&eacute;nag&egrave;res
+matineuses ouvraient d&eacute;j&agrave; leurs portes, et, en
+passant, elle regardait dans ces int&eacute;rieurs anciens,
+&agrave; grande chemin&eacute;e, o&ugrave; se tenaient assises,
+avec des poses de qui&eacute;tude, des a&iuml;eules en coiffe qui
+venaient de se lever. D&egrave;s qu'il avait fait un peu plus
+jour, elle &eacute;tait entr&eacute;e dans l'&eacute;glise pour
+dire ses pri&egrave;res. Et comme elle lui avait sembl&eacute;
+immense et t&eacute;n&eacute;breuse, cette nef magnifique, - et
+diff&eacute;rente des &eacute;glises parisiennes, avec ses
+piliers rudes us&eacute;s &agrave; la base par les
+si&egrave;cles, sa senteur de caveau, de v&eacute;tust&eacute;,
+de salp&ecirc;tre! Dans un recul profond, derri&egrave;re les
+colonnes, un cierge br&ucirc;lait, et une femme se tenait
+agenouill&eacute;e devant, sans doute pour faire un voeu; la
+lueur de cette flamm&egrave;che gr&ecirc;le se perdait dans le
+vide incertain des vo&ucirc;tes... Elle avait retrouv&eacute;
+l&agrave; tout &agrave; coup, en elle-m&ecirc;me, la trace d'un
+sentiment bien oubli&eacute;: cette sorte de tristesse et
+d'effroi qu'elle &eacute;prouvait jadis, &eacute;tant toute
+petite, quand on la menait &agrave; la premi&egrave;re messe des
+matins d'hiver, dans l'&eacute;glise de Paimpol.</p>
+
+<p>Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien s&ucirc;r,
+quoiqu'il y e&ucirc;t l&agrave; beaucoup de choses belles et
+amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque &agrave;
+l'&eacute;troit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de
+mer. Et puis, elle s'y sentait une &eacute;trang&egrave;re, une
+d&eacute;plac&eacute;e: les Parisiennes, c'&eacute;taient ces
+femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une mani&egrave;re &agrave; part
+de marcher, de se tr&eacute;mousser dans des gaines
+balein&eacute;es: et elle &eacute;tait trop intelligente pour
+avoir jamais essay&eacute; de copier de plus pr&egrave;s ces
+choses. Avec ses coiffes, command&eacute;es chaque ann&eacute;e
+&agrave; la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal &agrave;
+l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si
+on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s charmante &agrave; regarder.</p>
+
+<p>Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient
+une distinction qui l'attirait, mais elle les savait
+inaccessibles, celles-l&agrave;. Et les<br>
+ autres, celles de plus bas, qui auraient consenti &agrave; lier
+connaissance, elle les tenait d&eacute;daigneusement &agrave;
+l'&eacute;cart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc
+v&eacute;cu sans amies, presque sans autre soci&eacute;t&eacute;
+que celle de son p&egrave;re, souvent affair&eacute;, absent.
+Elle ne regrettait pas cette vie de d&eacute;paysement et de
+solitude.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, ce jour d'arriv&eacute;e, elle avait
+&eacute;t&eacute; surprise d'une fa&ccedil;on p&eacute;nible par
+l'&acirc;pret&eacute; de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et
+la pens&eacute;e qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq
+heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays
+morne pour arriver &agrave; Paimpol, l'avait
+inqui&eacute;t&eacute;e comme une oppression.</p>
+
+<p>Tout l'apr&egrave;s-midi de ce m&ecirc;me jour gris, ils
+avaient en effet voyag&eacute;, son p&egrave;re et elle, dans une
+vieille petite diligence crevass&eacute;e, ouverte &agrave; tous
+les vents; passant &agrave; la nuit tombante dans des villages
+tristes, sous des fant&ocirc;mes d'arbres suant la brume en
+gouttelettes fines. Bient&ocirc;t il avait fallu allumer les
+lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux
+tra&icirc;n&eacute;es d'une nuance bien verte de feu de Bengale
+qui semblaient courir de chaque c&ocirc;t&eacute; en avant des
+chevaux, et qui &eacute;taient les lueurs de ces deux lanternes
+jet&eacute;es sur les interminables haies du chemin. - Comment
+tout &agrave; coup cette verdure si verte, en d&eacute;cembre?...
+D'abord &eacute;tonn&eacute;e, elle se pencha pour mieux voir,
+puis il lui sembla reconna&icirc;tre et se rappeler: les ajoncs,
+les &eacute;ternels ajoncs marins des sentiers et des falaises,
+qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En m&ecirc;me
+temps commen&ccedil;ait &agrave; souffler une brise plus
+ti&egrave;de, qu'elle croyait reconna&icirc;tre aussi, et qui
+sentait la mer.</p>
+
+<p>Vers la fin de la route, elle avait &eacute;t&eacute; tout
+&agrave; fait r&eacute;veill&eacute;e et amus&eacute;e par cette
+r&eacute;flexion qui lui &eacute;tait venue:</p>
+
+<p>--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette
+fois, les beaux p&ecirc;cheurs d'Islande.</p>
+
+<p>En d&eacute;cembre, ils devaient &ecirc;tre l&agrave;, revenus
+tous, les fr&egrave;res, les fianc&eacute;s, les amants, les
+cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient
+tant, &agrave; chacun de ses voyages d'&eacute;t&eacute;, pendant
+les promenades du soir. Et cette id&eacute;e l'avait tenue
+occup&eacute;e, pendant que ses pieds se gla&ccedil;aient dans
+l'immobilit&eacute; de la carriole...</p>
+
+<p>En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui
+avait &eacute;t&eacute; pris par l'un d'eux...</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p><br>
+ La premi&egrave;re fois qu'elle l'avait aper&ccedil;u, lui, ce
+Yann, c'&eacute;tait le lendemain de son arriv&eacute;e, au
+_pardon des Islandais,_ qui est le 8 d&eacute;cembre, jour de la
+Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des p&ecirc;cheurs, - un
+peu apr&egrave;s la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels &eacute;taient piqu&eacute;s du
+lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.</p>
+
+<p>A ce pardon, la joie &eacute;tait lourde et un peu sauvage,
+sous un ciel triste. Joie sans ga&icirc;t&eacute;, qui
+&eacute;tait faite surtout d'insouciance et de d&eacute;fi; de
+vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+d&eacute;guis&eacute;e qu'ailleurs, l'universelle menace de
+mourir.</p>
+
+<p>Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de
+pr&ecirc;tres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets;
+vieux airs &agrave; bercer les matelots;<br>
+ vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais
+d'o&ugrave;, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se
+donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler
+et par commencement d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus
+vifs apr&egrave;s les longues continences du large. Groupes de
+filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines
+serr&eacute;es et fr&eacute;missantes, aux beaux yeux remplis des
+d&eacute;sirs de tout un &eacute;t&eacute;.<br>
+ Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde;
+vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs si&egrave;cles
+contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre
+tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes
+qu'ils ont abrit&eacute;es, des aventures anciennes d'audace et
+d'amour.</p>
+
+<p>Et un sentiment religieux, une impression de pass&eacute;,
+planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des
+symboles qui prot&egrave;gent, de la Vierge blanche et
+immacul&eacute;e. A c&ocirc;t&eacute; des cabarets,
+l'&eacute;glise au perron sem&eacute; de feuillages, tout ouverte
+en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges
+dans son obscurit&eacute;, et ses ex-voto de marins partout
+accroch&eacute;s &agrave; la sainte vo&ucirc;te. A
+c&ocirc;t&eacute; des filles amoureuses, les fianc&eacute;es de
+matelots disparus, les veuves de naufrag&eacute;s, sortant des
+chapelles des morts, avec leurs longs ch&acirc;les de deuil et
+leurs petites coiffes lisses; les yeux &agrave; terre,
+silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un
+avertissement noir. Et l&agrave; tout pr&egrave;s, la mer
+toujours, la grande nourrice et la grande d&eacute;vorante de ces
+g&eacute;n&eacute;rations vigoureuses, s'agitant elle aussi,
+faisant son bruit, prenant sa part de la f&ecirc;te...</p>
+
+<p>De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression
+confuse. Excit&eacute;e et rieuse, avec le coeur serr&eacute;
+dans le fond, elle sentait une esp&egrave;ce d'angoisse la
+prendre, &agrave; l'id&eacute;e que ce pays maintenant
+&eacute;tait redevenu le sien pour toujours. Sur la place,
+o&ugrave; il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se
+promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de
+gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant
+des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais"
+&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, tournant le dos. Et d'abord,
+frapp&eacute;e par l'un d'eux qui avait une taille de
+g&eacute;ant et des &eacute;paules presque trop larges, elle
+avait simplement dit, m&ecirc;me avec une nuance de moquerie:</p>
+
+<p>--En voil&agrave; un qui est grand!</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; peu pr&egrave;s ceci de sous-entendu dans
+sa phrase:</p>
+
+<p>--Pour celle qui l'&eacute;pousera quel encombrement dans son
+m&eacute;nage, un mari de cette carrure!</p>
+
+<p>Lui c'&eacute;tait retourn&eacute; comme s'il e&ucirc;t
+entendue et, de la t&ecirc;te aux pieds, il l'avait
+envelopp&eacute;e d'un regard rapide qui semblait dire:</p>
+
+<p>--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui
+est si &eacute;l&eacute;gante et que je n'ai jamais vue?</p>
+
+<p>Et puis, ses yeux s'&eacute;taient abaiss&eacute;s vite, par
+politesse, et il avait de nouveau paru tr&egrave;s occup&eacute;
+des chanteurs, ne laissant plus voir de sa t&ecirc;te que les
+cheveux noirs, qui &eacute;taient assez longs et tr&egrave;s
+boucl&eacute;s derri&egrave;re, sur le cou.</p>
+
+<p>Ayant demand&eacute; sans g&ecirc;ne le nom d'une
+quantit&eacute; d'autres, elle n'avait pas os&eacute; pour
+celui-l&agrave;. Ce beau profil &agrave; peine aper&ccedil;u; ce
+regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes
+l&eacute;g&egrave;rement fauves, courant tr&egrave;s vite sur
+l'opale bleu&acirc;tre de ses yeux, tout cela l'avait
+impressionn&eacute;e et intimid&eacute;e aussi.</p>
+
+<p>Justement c'&eacute;tait ce "fils Gaos" dont elle avait
+entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre;
+le soir de ce m&ecirc;me pardon,<br>
+ Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+crois&eacute;s, son p&egrave;re et elle, et s'&eacute;taient
+arr&ecirc;t&eacute;s pour dire bonjour...</p>
+
+<p>... Ce petit Sylvestre, il &eacute;tait tout de suite redevenu
+pour elle une esp&egrave;ce de fr&egrave;re. Comme des cousins
+qu'ils &eacute;taient, ils avaient continu&eacute; de se tutoyer;
+- il est vrai, elle avait h&eacute;sit&eacute; d'abord, devant ce
+grand gar&ccedil;on de dix-sept ans ayant d&eacute;j&agrave; une
+barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient
+gu&egrave;re chang&eacute;, elle l'avait bient&ocirc;t assez
+reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il
+venait &agrave; Paimpol, elle le retenait &agrave; d&icirc;ner le
+soir; c'&eacute;tait sans cons&eacute;quence, et il mangeait de
+tr&egrave;s bon app&eacute;tit, &eacute;tant un peu priv&eacute;
+chez lui...</p>
+
+<p>... A vrai dire, ce Yann n'avait pas &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s galant pour elle, pendant cette premi&egrave;re
+pr&eacute;sentation, - au d&eacute;tour d'une petite rue grise
+toute jonch&eacute;e de rameaux verts. Il s'&eacute;tait
+born&eacute; &agrave; lui &ocirc;ter son chapeau, d'un geste
+presque timide bien tr&egrave;s noble; puis l'ayant parcourue de
+son m&ecirc;me regard rapide, il avait d&eacute;tourn&eacute; les
+yeux d'un autre c&ocirc;t&eacute;, paraissant &ecirc;tre
+m&eacute;content de cette rencontre et avoir h&acirc;te de passer
+son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'&eacute;tait
+lev&eacute;e pendant la procession, avait sem&eacute; par terre
+des rameaux de buis et jet&eacute; sur le ciel des tentures gris
+noir... Gaud, dans sa r&ecirc;verie de souvenir, revoyait
+tr&egrave;s bien tout cela: cette tomb&eacute;e triste de la nuit
+sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqu&eacute;s de fleurs
+qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes
+tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de temp&ecirc;te, qui
+entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la
+pluie prochaine; surtout ce grand gar&ccedil;on, plant&eacute;
+debout devant elle, d&eacute;tournant la t&ecirc;te, avec un air
+ennuy&eacute; et troubl&eacute; de l'avoir rencontr&eacute;e...
+Quel changement profond s'&eacute;tait fait en elle depuis cette
+&eacute;poque!...</p>
+
+<p>Et quelle diff&eacute;rence entre le bruit de cette fin de
+f&ecirc;te et la tranquillit&eacute; d'&agrave; pr&eacute;sent!
+Comme se m&ecirc;me Paimpol &eacute;tait silencieux et vide ce
+soir, pendant le long cr&eacute;puscule ti&egrave;de de mai qui
+la retenait &agrave; sa fen&ecirc;tre, seule, songeuse et
+enamour&eacute;e!...</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p><br>
+ La seconde fois qu'ils s'&eacute;taient vus, c'&eacute;tait
+&agrave; des noces. Ce fils Gaos avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sign&eacute; pour lui donner le bras. D'abord elle
+s'&eacute;tait imagin&eacute; en &ecirc;tre contrari&eacute;e:
+d&eacute;filer dans la rue avec ce gar&ccedil;on, que tout le
+monde regardait &agrave; cause de sa haute taille, et qui, du
+reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et
+puis, il l'intimidait, celui-l&agrave;, d&eacute;cid&eacute;ment,
+avec son grand air sauvage.</p>
+
+<p>A l'heure dite, tout le monde &eacute;tant d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;uni pour le cort&egrave;ge, ce Yann n'avait point paru.
+Le temps passait, il ne venait pas, et d&eacute;j&agrave; on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'&eacute;tait
+aper&ccedil;ue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec
+n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la f&ecirc;te, le bal,
+seraient pour elle manqu&eacute;s et sans plaisir...</p>
+
+<p>A la fin il &eacute;tait arriv&eacute;, en belle tenue lui
+aussi, s'excusant sans embarras aupr&egrave;s des parents de la
+mari&eacute;e. Voil&agrave;: de grands bancs de poissons, qu'on
+n'attendait pas du tout, avaient &eacute;t&eacute;
+signal&eacute;s d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu
+au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans
+Ploubazlanec avait appareill&eacute; en h&acirc;te. Un
+&eacute;moi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris
+dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+d&eacute;menant elles-m&ecirc;mes pour hisser les voiles, aider
+&agrave; la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le
+pays...</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec
+une extr&ecirc;me aisance; avec des gestes &agrave; lui, des
+roulements d'yeux, et un beau sourire qui d&eacute;couvrait ses
+dents brillantes. Pour exprimer mieux la pr&eacute;cipitation des
+appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases
+un certain petit _hou!_ prolong&eacute;,tr&egrave;s dr&ocirc;le,
+- qui est un cri de matelot donnant une id&eacute;e de vitesse et
+ressemblant au son fl&ucirc;t&eacute; du vent. Lui qui parlait
+avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de se chercher un
+rempla&ccedil;ant bien vite et de le faire accepter par le patron
+de la barque auquel il s'&eacute;tait lou&eacute; pour la saison
+d'hiver. De l&agrave; venait son retard, et, pour n'avoir pas
+voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de
+p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ces motifs avaient &eacute;t&eacute; parfaitement compris par
+les p&ecirc;cheurs qui l'&eacute;coutaient et personne n'avait
+song&eacute; &agrave; lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce
+pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins d&eacute;pendant
+des choses impr&eacute;vues de la mer, plus ou moins soumis aux
+changements du temps et aux migrations myst&eacute;rieuses des
+poissons. Les autres Islandais qui &eacute;taient l&agrave;
+regrettaient seulement de n'avoir pas &eacute;t&eacute; avertis
+assez t&ocirc;t pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de
+cette fortune qui allait passer au large.</p>
+
+<p>Trop tard &agrave; pr&eacute;sent, tant pis, il n'y avait plus
+qu'&agrave; offrir son bras aux filles. Les violons
+commen&ccedil;aient dehors leur musique, et ga&icirc;ment on
+s'&eacute;tait mis en route.</p>
+
+<p>D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans
+port&eacute;es, comme on en conte pendant les f&ecirc;tes de
+mariage aux jeunes filles que l'on conna&icirc;t peu. Parmi ces
+couples de la noce, eux seuls &eacute;taient des &eacute;trangers
+l'un pour l'autre; ailleurs dans le cort&egrave;ge, ce
+n'&eacute;tait que cousins et cousines, fianc&eacute;s et
+fianc&eacute;es. Des amants, il y en avait bien quelques paires
+aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tr&egrave;s loin en
+amour, &agrave; l'&eacute;poque de la rentr&eacute;e d'Islande.
+(Seulement on a le coeur honn&ecirc;te, et l'on s'&eacute;pouse
+apr&egrave;s.)</p>
+
+<p>Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie &eacute;tant
+revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui
+avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette
+chose inattendue:</p>
+
+<p>Il n'y a que vous dans Paimpol, - et m&ecirc;me dans le monde,
+- pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, s&ucirc;r que
+pour aucune autre, je ne me serais d&eacute;rang&eacute; de ma
+p&ecirc;che, mademoiselle Gaud...</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute;e d'abord que ce p&ecirc;cheur os&acirc;t
+lui parler ainsi, &agrave; elle qui &eacute;tait venue &agrave;
+ce bal un peu comme une reine, et puis charm&eacute;e
+d&eacute;licieusement, elle avait fini par r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-m&ecirc;me je
+pr&eacute;f&egrave;re &ecirc;tre avec vous qu'avec aucun
+autre.</p>
+
+<p>&Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; tout. Mais, &agrave; partir
+de ce moment jusqu'&agrave; la fin des danses, ils
+s'&eacute;taient mis &agrave; se parler d'une fa&ccedil;on
+diff&eacute;rente, &agrave; voix plus basse et plus douce...</p>
+
+<p>On dansait &agrave; la vielle, au violon, les m&ecirc;mes
+couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre,
+apr&egrave;s avoir par convenance dans&eacute; avec quelque
+autre, ils &eacute;changeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui
+&eacute;tait tr&egrave;s intime. Na&iuml;vement, Yann racontait
+sa vie de p&ecirc;cheur, ses fatigues, ses salaires, les
+difficult&eacute;s d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu &eacute;lever les quatorze petits Gaos dont il &eacute;tait
+le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent ils &eacute;taient tir&eacute;s de la
+peine, surtout &agrave; cause d'une &eacute;pave que leur
+p&egrave;re avait rencontr&eacute;e en Manche, et dont la vente
+leur avait rapport&eacute; dix mille francs, part faite &agrave;
+l'&Eacute;tat; cela avait permis de construire un<br>
+ premier &eacute;tage au-dessus de leur maison, - laquelle
+&eacute;tait &agrave; la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au
+bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec
+une vue tr&egrave;s belle.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait dur, disait-il, ce m&eacute;tier d'Islande:
+partir comme &ccedil;a d&egrave;s le mois de f&eacute;vrier, pour
+un tel pays, o&ugrave; il fait si froid et si sombre, avec une
+mer si mauvaise...</p>
+
+<p>... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait
+comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa
+m&eacute;moire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol.
+S'il n'avait pas eu des id&eacute;es de mariage, pourquoi lui
+aurait-il appris tous ces d&eacute;tails d'existence, qu'elle
+avait &eacute;cout&eacute;s un peu comme fianc&eacute;e; il
+n'avait pourtant pas l'air d'un gar&ccedil;on banal aimant
+&agrave; communiquer ses affaires &agrave; tout le monde...</p>
+
+<p>-... Le m&eacute;tier est assez bon tout de m&ecirc;me,
+avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des
+ann&eacute;es, c'est huit cents francs; d'autres fois douze
+cents, que l'on me donne au retour et que je porte &agrave; notre
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>--Que vous portez &agrave; votre m&egrave;re, monsieur
+Yann?</p>
+
+<p>--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est
+l'habitude comme &ccedil;a, mademoiselle Gaud. (Il disait cela
+comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne
+croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est
+notre m&egrave;re qui m'en donne un peu quand je viens &agrave;
+Paimpol. Pour tout c'est la m&ecirc;me chose. Ainsi cette
+ann&eacute;e notre p&egrave;re m'a fait faire ces habits neufs
+que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces;
+oh! non s&ucirc;r, je ne serais pas venu vous donner le bras avec
+mes habits de l'an dernier...</p>
+
+<p>Pour elle, accoutum&eacute;e &agrave; voir des Parisiens, ils
+n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s
+&eacute;l&eacute;gants, ces habits neufs d'Yann, cette veste
+tr&egrave;s courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu
+ancienne; mais le torse qui se moulait dessous &eacute;tait
+irr&eacute;prochablement beau, et alors le danseur avait grand
+air tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois
+qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait.
+Et comme son regard restait bon et honn&ecirc;te, tandis qu'il
+racontait tout cela pour qu'elle f&ucirc;t bien pr&eacute;venue
+qu'il n'&eacute;tait pas riche!</p>
+
+<p>Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en
+face; r&eacute;pondant tr&egrave;s peu de chose, mais
+&eacute;coutant avec toute son &acirc;me, toujours plus
+&eacute;tonn&eacute;e et attir&eacute;e vers lui. Quel
+m&eacute;lange il &eacute;tait, de rudesse sauvage et
+d'enfantillage c&acirc;lin! Sa voix grave, qui avec d'autres
+&eacute;tait brusque et d&eacute;cid&eacute;e, devenait, quand il
+lui parlait, de plus en plus fra&icirc;che et caressante; pour
+elle seule, il savait la faire vibrer avec une extr&ecirc;me
+douceur, comme une musique voil&eacute;e d'instruments &agrave;
+cordes.</p>
+
+<p>Et quelle chose singuli&egrave;re et inattendue, ce grand
+gar&ccedil;on avec ses allures d&eacute;sinvoltes, sons aspect
+terrible, toujours trait&eacute; chez lui en petit enfant et
+trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.</p>
+
+<p>Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets
+de Paris, commis, &eacute;crivassiers ou je ne sais quoi, qui
+l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et
+celui-ci lui semblait &ecirc;tre ce qu'elle avait connu de
+meilleur, en m&ecirc;me temps qu'il &eacute;tait le plus
+beau.</p>
+
+<p>Pour se mettre davantage &agrave; sa port&eacute;e, elle avait
+racont&eacute; que, chez elle aussi, on ne s'&eacute;tait pas
+toujours trouv&eacute; &agrave; l'aise comme &agrave;
+pr&eacute;sent; que son p&egrave;re avait commenc&eacute; par
+&ecirc;tre p&ecirc;cheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime
+pour les Islandais; qu'elle-m&ecirc;me se rappelait avoir couru
+pieds nus, &eacute;tant toute petite, - sur la gr&egrave;ve, -
+apr&egrave;s la mort de sa pauvre m&egrave;re...</p>
+
+<p>...Oh! cette nuit de bal, la nuit d&eacute;licieuse,
+d&eacute;cisive et unique dans sa vie, - elle &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; presque lointaine, puisqu'elle datait de
+d&eacute;cembre et qu'on &eacute;tait en mai. Tous les beaux
+danseurs d'alors p&ecirc;chaient &agrave; pr&eacute;sent
+l&agrave;-bas, &eacute;pars sur la mer d'Islande - y voyant
+clair, au p&acirc;le soleil, dans leur solitude immense, tandis
+que l'obscurit&eacute; se faisait tranquillement sur la terre
+bretonne.</p>
+
+<p>Gaud restait &agrave; sa fen&ecirc;tre. La place de Paimpol,
+presque ferm&eacute;e de tous c&ocirc;t&eacute;s par des maisons
+antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
+n'entendait gu&egrave;re de bruit nulle part. Au-dessus des
+maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser,
+s'&eacute;lever, se s&eacute;parer davantage des choses
+terrestres, - qui maintenant, &agrave; cette heure
+cr&eacute;pusculaire, se tenaient toutes en une seule
+d&eacute;coupure noire de pignons et de vieux toits. De temps en
+temps une porte se fermait, ou une fen&ecirc;tre; quelque ancien
+marin, &agrave; la d&eacute;marche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien
+quelques filles attard&eacute;es rentraient de la promenade avec
+des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui
+disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une
+gerbe d'aub&eacute;pine comme pour la lui faire sentir; on voyait
+encore un peu dans l'obscurit&eacute; transparente ces
+l&eacute;g&egrave;res touffes de fleurettes blanches. Il y avait
+du reste une autre odeur douce qui &eacute;tait mont&eacute;e des
+jardins et des cours, celle des ch&egrave;vrefeuilles fleuris sur
+le granit des murs, - et aussi une vague senteur de
+go&eacute;mon, venue du port. Les derni&egrave;res chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les b&ecirc;tes
+des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Gaud avait pass&eacute; bien de soir&eacute;es &agrave; cette
+fen&ecirc;tre, regardant cette place m&eacute;lancolique,
+songeant aux Islandais qui &eacute;taient partis, et toujours
+&agrave; ce m&ecirc;me bal...</p>
+
+<p>... Il faisait tr&egrave;s chaud sur la fin de ces noces, et
+beaucoup de t&ecirc;tes de valseurs commen&ccedil;aient &agrave;
+tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des
+filles ou des femmes dont il avait d&ucirc; &ecirc;tre plus ou
+moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance
+d&eacute;daigneuse pour r&eacute;pondre &agrave; leurs appels...
+Comme il &eacute;tait diff&eacute;rent avec
+celles-l&agrave;!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait un charmant danseur, droit comme un
+ch&ecirc;ne de futaie, et tournant avec une gr&acirc;ce &agrave;
+la fois l&eacute;g&egrave;re et noble, la t&ecirc;te
+rejet&eacute;e en arri&egrave;re. Ses cheveux bruns, qui
+&eacute;taient en boucles, retombaient un peur sur son front et
+remuaient au vent des danses; Gaud, qui &eacute;tait assez
+grande, en sentait le fr&ocirc;lement sur sa coiffe, quand il se
+penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses
+rapides.</p>
+
+<p>De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur
+Marie et Sylvestre, les deux fianc&eacute;s, qui dansaient
+ensemble. Il riait, d'un air tr&egrave;s bon, en les voyant tous
+deux si jeunes, si r&eacute;serv&eacute;s l'un pr&egrave;s de
+l'autre, se faisant des r&eacute;v&eacute;rences, prenant des
+figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute
+tr&egrave;s aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en f&ucirc;t
+autrement, bien s&ucirc;r; mais c'est &eacute;gal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il &eacute;tait devenu, de les
+trouver si na&iuml;fs; il &eacute;changeait alors avec Gaud des
+sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont
+gentils et dr&ocirc;les &agrave; regarder, _nos_ deux petits
+fr&egrave;res!..."</p>
+
+<p>On s'embrassait beaucoup &agrave; la fin de la nuit: baisers
+de cousins, baisers de fianc&eacute;s, baisers d'amants, qui
+conservaient malgr&eacute; tout un bon air franc et
+honn&ecirc;te, l&agrave;, &agrave; pleine bouche, et devant tout
+le monde. Lui ne l'avait<br>
+ pas embrass&eacute;e, bien entendu; on ne se permettait pas cela
+avec la fille de M. M&eacute;vel; peut-&ecirc;tre seulement la
+serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de
+la fin, et elle, confiante, ne r&eacute;sistait pas, s'appuyait
+au contraire, s'&eacute;tant donn&eacute;e de toute son
+&acirc;me. Dans ce vertige subit, profond, d&eacute;licieux, qui
+l'entra&icirc;nait tout enti&egrave;re vers lui, ses sens de
+vingt ans &eacute;taient bien pour quelque chose, mais
+c'&eacute;tait son coeur qui avait commenc&eacute; le
+mouvement.</p>
+
+<p>--Avez-vous vu cette effront&eacute;e, comme elle le regarde?
+Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement
+baiss&eacute;s sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient
+parmi les danseurs un amant pour le moins au bien deux. En effet
+elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est
+qu'il &eacute;tait le premier, l'unique des jeunes hommes
+&agrave; qui elle e&ucirc;t jamais fait attention dans sa
+vie.</p>
+
+<p>En se quittant le matin, quand tout le monde &eacute;tait
+parti &agrave; la d&eacute;bandade, au petit jour glac&eacute;,
+ils s'&eacute;taient dit adieu d'une fa&ccedil;on &agrave; part,
+comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
+pour rentrer, elle avait travers&eacute; cette m&ecirc;me place
+avec son p&egrave;re, nullement fatigu&eacute;e, se sentant
+alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume
+gel&eacute;e du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis
+et tout suave.</p>
+
+<p>... La nuit de mai &eacute;tait tomb&eacute;e depuis
+longtemps; les fen&ecirc;tres s'&eacute;taient toutes peu
+&agrave; peu ferm&eacute;es, avec de petits grincements de leurs
+ferrures. Gaud restait toujours l&agrave;, laissant la sienne
+ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le
+noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voil&agrave;
+une fille, qui, pour s&ucirc;r, r&ecirc;ve &agrave; son galant."
+Et c'&eacute;tait vrai, qu'elle y r&ecirc;vait, - avec une envie
+de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
+l&egrave;vres, d&eacute;faisaient constamment ce pli qui
+soulignait en bas le contour de sa bouche fra&icirc;che. Et ses
+yeux restaient fixes dans l'obscurit&eacute;, ne regardant rien
+des choses r&eacute;elles...</p>
+
+<p>... Mais, apr&egrave;s ce bal, pourquoi n'&eacute;tait-il pas
+revenu? Quel changement en lui? Rencontr&eacute; par hasard, il
+avait l'air de la fuir, en d&eacute;tournant ses yeux dont les
+mouvements &eacute;taient toujours si rapides.</p>
+
+<p>Souvent elle en avait caus&eacute; avec Sylvestre, qui ne
+comprenait pas non plus:</p>
+
+<p>--C'est pourtant bien avec celui-l&agrave; que tu devrais te
+marier, Gaud, disait-il, si ton p&egrave;re le permettait, car tu
+n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord
+je te dirai qu'il est tr&egrave;s sage, sans en avoir l'air;
+c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son
+t&ecirc;tu quelquefois, mais dans le fond il est tout &agrave;
+fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un
+marin! &agrave; chaque saison de p&ecirc;che les capitaines se
+disputent pour l'avoir...</p>
+
+<p>La permission de son p&egrave;re, elle &eacute;tait bien
+s&ucirc;re de l'obtenir, car jamais elle n'avait
+&eacute;t&eacute; contrari&eacute;e dans ses volont&eacute;s.
+Cela lui &eacute;tait donc bien &eacute;gal qu'il ne f&ucirc;t
+pas riche. D'abord, un marin comme &ccedil;a, il suffirait d'un
+peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de
+cabotage, et il deviendrait un capitaine &agrave; qui tous les
+armateurs voudraient confier des navires.</p>
+
+<p>Cela luit &eacute;tait &eacute;gal aussi qu'il f&ucirc;t un
+peu un g&eacute;ant; &ecirc;tre trop fort, &ccedil;a peut devenir
+un d&eacute;faut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit
+pas du tout &agrave; la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Par ailleurs elle s'&eacute;tait inform&eacute;e, sans en
+avoir l'air, aupr&egrave;s des filles du pays qui savaient toutes
+les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements;
+sans para&icirc;tre tenir &agrave; l'une plus qu'&agrave;
+l'autre, il allait de droite et de gauche, &agrave;
+L&eacute;zardrieux aussi bien qu'&agrave; Paimpol, aupr&egrave;s
+des belles qui avaient envie de lui.</p>
+
+<p>Un soir de dimanche, tr&egrave;s tard, elle l'avait vu passer
+sous ses fen&ecirc;tres, reconduisant et serrant de pr&egrave;s
+une certaine Jeannie Caroff, qui &eacute;tait jolie
+assur&eacute;ment, mais dont la r&eacute;putation &eacute;tait
+fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal
+cruel.</p>
+
+<p>On lui avait assur&eacute; aussi qu'il &eacute;tait
+tr&egrave;s emport&eacute;; qu'&eacute;tant gris, un soir, dans
+un certain caf&eacute; de Paimpol o&ugrave; les Islandais font
+leurs f&ecirc;tes, il avait lanc&eacute; une grosse table en
+marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui
+ouvrir...</p>
+
+<p>Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont
+les marins, quelquefois, quand &ccedil;a les prend... Mais, s'il
+avait le coeur bon, pourquoi &eacute;tait-il venu la chercher,
+elle qui ne songeait &agrave; rien, pour la quitter apr&egrave;s;
+quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce
+beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme &agrave; une
+fianc&eacute;e ? A pr&eacute;sent elle &eacute;tait incapable de
+s'attacher &agrave; un autre et de changer. Dans ce m&ecirc;me
+pays, autrefois, quand elle &eacute;tait tout &agrave; fait une
+enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle
+&eacute;tait une mauvaise petite, ent&ecirc;t&eacute;e dans ses
+id&eacute;es comme aucune autre; cela lui &eacute;tait
+rest&eacute;. Belle demoiselle &agrave; pr&eacute;sent, un peu
+s&eacute;rieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait
+fa&ccedil;onn&eacute;e, elle demeurait dans le fond toute
+pareille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce bal, l'hiver dernier s'&eacute;tait
+pass&eacute; dans cette attente de le revoir, et il
+n'&eacute;tait m&ecirc;me pas venu lui dire adieu avant le
+d&eacute;part d'Islande. Maintenant qu'il n'&eacute;tait plus
+l&agrave;, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait
+se tra&icirc;ner - jusqu'&agrave; ce retour d'automne pour lequel
+elle avait form&eacute; ses projets d'en avoir le coeur net et
+d'en finir...</p>
+
+<p>... Onze heures &agrave; l'horloge de la mairie, - avec cette
+sonorit&eacute; particuli&egrave;re que les cloches prennent
+pendant les nuits tranquilles des printemps.</p>
+
+<p>A Paimpol, onze heures, c'est tr&egrave;s tard; alors Gaud
+ferma sa fen&ecirc;tre et alluma sa lampe pour se coucher...</p>
+
+<p>Chez ce Yann, peut-&ecirc;tre bien &eacute;tait-ce seulement
+de la sauvagerie; ou, comme lui aussi &eacute;tait fier,
+&eacute;tait-ce la peur d'&ecirc;tre refus&eacute;, la croyant
+trop riche?... Elle avait d&eacute;j&agrave; voulu le lui
+demander elle-m&ecirc;me tout simplement; mais c'&eacute;tait
+Sylvestre qui avait trouv&eacute; que &ccedil;a ne pouvait pas se
+faire, que ce ne serait pas tr&egrave;s bien pour une jeune fille
+de para&icirc;tre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait
+d&eacute;j&agrave; son air et sa toilette...</p>
+
+<p>... Elle enlevait ses v&ecirc;tements avec la lenteur
+distraite d'une fille qui r&ecirc;ve: d'abord sa coiffe de
+mousseline, puis sa robe &eacute;l&eacute;gante, ajust&eacute;e
+&agrave; la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une
+chaise.</p>
+
+<p>Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les
+gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois
+libre, devint plus parfaite; n'&eacute;tant plus
+comprim&eacute;e, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses
+lignes naturelles, qui &eacute;taient pleines et douce comme
+celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les
+aspects, et chacune de ses poses &eacute;tait exquise &agrave;
+regarder.</p>
+
+<p>La petite lampe, qui br&ucirc;lait seule &agrave; cette heure
+avanc&eacute;e, &eacute;clairait avec un peu de myst&egrave;re
+ses &eacute;paules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun
+oeil n'avait jamais regard&eacute;e et qui allait sans doute
+&ecirc;tre perdue pour tous, se dess&eacute;cher sans &ecirc;tre
+jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...</p>
+
+<p>Elle se savait jolie de figure, mais elle &eacute;tait bien
+inconsciente de la beaut&eacute; de son corps. Du reste, dans
+cette r&eacute;gion de la Bretagne, chez les filles des
+p&ecirc;cheurs islandais, c'est presque de race, cette
+beaut&eacute;-l&agrave;; on ne la remarque plus gu&egrave;re, et
+m&ecirc;me les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire
+parade, auraient une pudeur &agrave; la laisser voir. Non, ce
+sont les raffin&eacute;s des villes qui attachent tant
+d'importance &agrave; ces choses pour les mouler ou les
+peindre...</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; d&eacute;faire les esp&egrave;ces de
+colima&ccedil;ons en cheveux qui &eacute;taient enroul&eacute;s
+au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomb&egrave;rent sur
+son dos comme deux serpents tr&egrave;s lourds. Elle les
+retroussa en couronne sur le haut de sa t&ecirc;te, - ce qui
+&eacute;tait commode pour dormir; - alors, avec son profil droit,
+elle ressemblait &agrave; une vierge romaine.</p>
+
+<p>Cependant ses bras restaient relev&eacute;s, et, en mordant
+toujours sa l&egrave;vre, elle continuait de remuer dans ses
+doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un
+jouet quelconque en pensant &agrave; autre chose; apr&egrave;s,
+les laissant encore retomber, elle se mit tr&egrave;s vite
+&agrave; les d&eacute;faire pour s'amuser, pour les
+&eacute;tendre; bient&ocirc;t elle en fut couverte jusqu'aux
+reins, ayant l'air de quelque druidesse de for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Et puis, le sommeil &eacute;tant venu tout de m&ecirc;me,
+malgr&eacute; l'amour et malgr&eacute; l'envie de pleurer, elle
+se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans
+cette masse soyeuse de ses cheveux, qui &eacute;tait
+d&eacute;ploy&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent comme un
+voile...</p>
+
+<p>Dans sa chaumi&egrave;re de Ploubazlanec, la grand'm&egrave;re
+Moan, qui &eacute;tait, elle, sur l'autre versant plus noir de la
+vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glac&eacute; des
+vieillards, en songeant &agrave; son petit-fils et &agrave; la
+mort. Et, &agrave; cette m&ecirc;me heure, &agrave; bord de la
+_Marie_, - sur la mer Bor&eacute;ale qui &eacute;tait ce
+soir-l&agrave; tr&egrave;s remuante - Yann et Sylvestre, les deux
+d&eacute;sir&eacute;s, se chantaient des chansons, tout en
+faisant ga&icirc;ment leur p&ecirc;che &agrave; la lumi&egrave;re
+sans fin du jour...</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Environ un mois plus tard. - En juin.</p>
+
+<p>Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les
+matelots appellent le _calme blanc;_ c'est-&agrave;-dire que rien
+ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises &eacute;taient
+&eacute;puis&eacute;es, finies.</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait couvert d'un grand voile
+blanch&acirc;tre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon,
+passait au gris plomb&eacute;s, aux nuances ternes de
+l'&eacute;tain. Et l&agrave;-dessous, les eaux inertes jetaient
+un &eacute;clat p&acirc;le, qui fatiguait les yeux et qui donnait
+froid.</p>
+
+<p>Cette fois-l&agrave;, c'&eacute;taient des moires, rien que
+des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes
+tr&egrave;s l&eacute;gers, comme on en ferait en soufflant contre
+un miroir. Toute l'&eacute;tendue luisante semblait couverte d'un
+r&eacute;seau de dessins vagues qui s'enla&ccedil;aient et se
+d&eacute;formaient, tr&egrave;s vite effac&eacute;s, tr&egrave;s
+fugitifs.</p>
+
+<p>&Eacute;ternel soir ou &eacute;ternel matin, il &eacute;tait
+impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure,
+restait l&agrave; toujours, pour pr&eacute;sider &agrave; ce<br>
+ resplendissement de choses mortes, il n'&eacute;tait
+lui-m&ecirc;me qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi
+jusqu'&agrave; l'immense par un halo trouble.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre, en p&ecirc;chant &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+l'un de l'autre, chantaient: _Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes,_ la
+chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie m&ecirc;me
+et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'esp&egrave;ce de
+dr&ocirc;lerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
+perp&eacute;tuellement les couplets, en t&acirc;chant d'y mettre
+un entrain nouveau &agrave; chaque fois. Leurs joues
+&eacute;taient roses sous la grande fra&icirc;cheur sal&eacute;e;
+cet air qu'ils respiraient &eacute;tait vivifiant et vierge; ils
+en prenaient plein leur poitrine, &agrave; la source m&ecirc;me
+de toute vigueur et de toute existence.</p>
+
+<p>Et pourtant, autour d'eux, c'&eacute;taient des aspects de non
+vie, de monde fini ou pas encore cr&eacute;&eacute;; la
+lumi&egrave;re avait aucune chaleur; les choses se tenaient
+immobiles et comme refroidies &agrave; jamais, sous le regard de
+cette esp&egrave;ce de grand oeil spectral qui &eacute;tait le
+soleil.</p>
+
+<p>La _Maire_ projetait sur l'&eacute;tendue une ombre qui
+&eacute;tait tr&egrave;s longue comme le soir, et qui paraissait
+verte, au milieu de ces surfaces polies refl&eacute;tant les
+blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombr&eacute;e
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce
+qui de passait sous l'eau: des poissons innombrables, des
+myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la
+m&ecirc;me direction, comme ayant un but dans leur
+perp&eacute;tuel voyage. C'&eacute;taient des morues qui
+ex&eacute;cutaient leurs &eacute;volutions d'ensemble, toutes en
+long dans le m&ecirc;me sens, bien parall&egrave;les, faisant un
+effet de hachures grises, et sans cesse agit&eacute;es d'un
+tremblement rapide, qui donnait un air de fluidit&eacute;
+&agrave; cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup
+de queue brusque, toutes se retournaient en m&ecirc;me temps,
+montrant le brillant de leur ventre argent&eacute;; et puis le
+m&ecirc;me coup de queue, le m&ecirc;me retournement, se
+propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme
+si des milliers de lames de m&eacute;tal eussent jet&eacute;,
+entre deux eaux, chacune un petit &eacute;clair.</p>
+
+<p>Le soleil, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s bas, s'abaissait
+encore; donc s'&eacute;tait le soir d&eacute;cid&eacute;ment. A
+mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui
+avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se
+dessinait plus net, plus r&eacute;el. On pouvait le fixer avec
+les yeux, comme on fait pour la lune.</p>
+
+<p>Il &eacute;clairait pourtant; mais on e&ucirc;t dit qu'il
+n'&eacute;tait pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en
+allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on
+e&ucirc;t rencontr&eacute; l&agrave; ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessus des
+eaux.</p>
+
+<p>La p&ecirc;che allait assez vite; en regardant dans l'eau
+repos&eacute;e, on voyait tr&egrave;s bien la chose se faire: les
+morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer
+un peu, se sentant piqu&eacute;es, comme pour mieux se faire
+accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, &agrave; deux
+mains, les p&ecirc;cheurs rentraient leur ligne, - rejetant la
+b&ecirc;te &agrave; qui devait l'&eacute;venter et l'aplatir.</p>
+
+<p>La flottille des Paimpolais &eacute;tait &eacute;parse sur ce
+miroir tranquille, animant ce d&eacute;sert. &Ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, paraissaient les petites voiles lointaines,
+d&eacute;ploy&eacute;es pour la forme puisque rien ne soufflait,
+et tr&egrave;s blanches, se d&eacute;coupant en clair sur les
+grisailles des horizons.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, &ccedil;'avait l'air d'un m&eacute;tier si
+calme, si facile, celui de p&ecirc;cheur d'Islande; - un
+m&eacute;tier de demoiselle...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait
+bien peu d'&ecirc;tre si beau et d'avoir la mine si noble.
+D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne
+jouant jamais qu'avec celui-l&agrave;; renferm&eacute; au
+contraire avec les autres, et plut&ocirc;t fier et sombre; -
+tr&egrave;s doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours
+bon et serviable quand on ne l'irritait pas.</p>
+
+<p>Eux chantaient cette chanson-l&agrave;; les deux autres,
+&agrave; quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une
+autre m&eacute;lop&eacute;e faite aussi de somnolence, de
+sant&eacute; et de vague m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>On ne s'ennuyait pas et le temps passait.</p>
+
+<p>En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au
+fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'&eacute;coutille
+&eacute;tait maintenu ferm&eacute; pour procurer des illusions de
+nuit &agrave; ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait
+tr&egrave;s peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes,
+&eacute;lev&eacute;s dans les villes, en eussent
+d&eacute;sir&eacute; davantage. Mais, quand la poitrine profonde
+s'est gonfl&eacute;e tout le jour &agrave; m&ecirc;me
+l'atmosph&egrave;re infinie, elle s'endort elle aussi,
+apr&egrave;s, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir
+dans n'importe quel petit trou comme font les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>On se couchait apr&egrave;s le quart, par fantaisie, &agrave;
+des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette
+clart&eacute; continuelle. Et c'&eacute;taient toujours de bons
+sommes, sans agitations, sans r&ecirc;ves, qui reposaient de
+tout.</p>
+
+<p>Quand par hasard l'id&eacute;e &eacute;tait aux femmes, cela
+par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six
+semaines la p&ecirc;che allait finir, et qu'ils en
+poss&eacute;deraient bient&ocirc;t des nouvelles, ou des
+anciennes d&eacute;j&agrave; aim&eacute;es, ils rouvraient tout
+grands leurs yeux.</p>
+
+<p>Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait
+plut&ocirc;t &agrave; la mani&egrave;re honn&ecirc;te: on se
+rappelait les &eacute;pouses, les fianc&eacute;es, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des p&eacute;riodes bien longues...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>... Ils regardaient &agrave; pr&eacute;sent, au fond de leur
+horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite
+fum&eacute;e, montant des eaux comme une queue microscopique,
+d'un autre gris, un tout petit peu plus fonc&eacute; que celui du
+ciel. Avec leurs yeux exerc&eacute;s &agrave; sonder les
+profondeurs, ils l'avaient vite aper&ccedil;ue:</p>
+
+<p>--Un vapeur, l&agrave;-bas!</p>
+
+<p>--J'ai id&eacute;e, dit le capitaine en regardant bien, j'ai
+id&eacute;e que c'est un vapeur de l'&Eacute;tat, - le croiseur
+qui vient faire sa ronde...</p>
+
+<p>Cette vague fum&eacute;e apportait aux p&ecirc;cheurs des
+nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille
+grand'm&egrave;re, &eacute;crite par une main de belle jeune
+fille.</p>
+
+<p>Il se rapprocha lentement; bient&ocirc;t on vit sa coque
+noire, - c'&eacute;tait bien le croiseur, qui venait faire un
+tour dans ces fiords de l'ouest.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une l&eacute;g&egrave;re brise qui
+s'&eacute;tait lev&eacute;e, piquante &agrave; respirer,
+commen&ccedil;ait &agrave; marbrer par endroits la surface des
+eaux mortes; elle tra&ccedil;ait sur le luisant miroir des
+dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en
+tra&icirc;n&eacute;es, s'&eacute;tendaient comme des
+&eacute;ventails, ou se ramifiaient en forme de
+madr&eacute;pores; cela se faisait tr&egrave;s vite avec un
+bruissement, c'&eacute;tait comme un signe de r&eacute;veil
+pr&eacute;sageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel,
+d&eacute;barrass&eacute; de son voile, devenait clair; les
+vapeurs, retomb&eacute;es sur l'horizon, s'y tassaient en
+amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles
+molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre
+lesquelles les p&ecirc;cheurs &eacute;taient -celle d'en haut et
+celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si
+on e&ucirc;t essuy&eacute; les bu&eacute;es qui les avaient
+ternies. Le temps changeait, mais d'une fa&ccedil;on rapide qui
+n'&eacute;tait pas bonne.</p>
+
+<p>Et, de diff&eacute;rents points de la mer, de
+diff&eacute;rents c&ocirc;t&eacute;s de l'&eacute;tendue,
+arrivaient des navires p&ecirc;cheurs: tous ceux de France qui
+r&ocirc;daient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des
+Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient
+&agrave; un rappel, ils se rassemblaient &agrave; la suite de se
+croiseur; il en sortait m&ecirc;me des coins vides de l'horizon,
+et leurs petites ailes gris&acirc;tres apparaissaient partout.
+Ils peuplaient tout &agrave; fait le p&acirc;le
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Plus de lente d&eacute;rive, ils avaient tendu leurs voiles
+&agrave; la fra&icirc;che brise nouvelle et se donnaient de la
+vitesse pour s'approcher.</p>
+
+<p>L'Islande, assez lointaine, &eacute;tait apparue aussi, avec
+un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en
+plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont
+jamais &eacute;t&eacute; &eacute;clair&eacute;e que par
+c&ocirc;t&eacute;, par en dessous et comme &agrave; regret. Elle
+se continuait m&ecirc;me par une autre Islande de couleur
+semblable qui s'accentuait peu &agrave; peu; - mais qui
+&eacute;tait chim&eacute;rique, celle-ci, et dont les montagnes
+plus gigantesques n'&eacute;taient qu'une condensation de
+vapeurs. Et le soleil, toujours bas et tra&icirc;nant, incapable
+de monter au-dessus des choses, se voyait &agrave; travers cette
+illusion d'&icirc;le, tellement, qu'il paraissait pos&eacute;
+devant et que c'&eacute;tait pour les yeux un aspect
+incompr&eacute;hensible. Il n'avait plus de halo, et son disque
+rond ayant repris des contours tr&egrave;s accus&eacute;s, il
+semblait plut&ocirc;t quelque pauvre plan&egrave;te jaune,
+mourante, qui se serait arr&ecirc;t&eacute;e l&agrave;,
+ind&eacute;cise, au milieu d'un chaos...</p>
+
+<p>Le croiseur, qui avait stopp&eacute;, &eacute;tait
+entour&eacute; maintenant de la pl&eacute;iade des Islandais. De
+tous ces navires se d&eacute;tachaient des barques, en coquille
+de noix, lui amenant &agrave; bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.</p>
+
+<p>Ils avaient tous quelque chose &agrave; demander, un peu comme
+les enfants, des rem&egrave;des pour des petites blessures, des
+r&eacute;parations, des vivres, des lettres.</p>
+
+<p>D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire
+mettre aux fers, pour quelque mutinerie &agrave; expier; ayant
+tous &eacute;t&eacute; au service de l'&Eacute;tat, ils
+trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+&eacute;troit du croiseur fut encombr&eacute; par quatre ou cinq
+de ces grands gar&ccedil;ons &eacute;tendus la boucle au pied, le
+vieux ma&icirc;tre qui les avait cadenass&eacute;s leur dit:
+"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce
+qu'ils firent docilement, avec un sourire.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais.
+Entre autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une
+&agrave; _monsieur Gaos, Yann,_ la seconde &agrave; _monsieur
+Moan, Sylvestre_ (celle-ci arriv&eacute;e par le Danemark
+&agrave; Reickavick, o&ugrave; le croiseur l'ait prise).</p>
+
+<p>Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile &agrave; voile,
+leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent
+&agrave; lire les adresses qui n'&eacute;taient pas toutes mises
+par de mains tr&egrave;s habiles.</p>
+
+<p>Et le commandant disait:</p>
+
+<p>--D&eacute;p&ecirc;chez-vous, d&eacute;p&ecirc;chez-vous, le
+barom&egrave;tre baisse.</p>
+
+<p>Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de
+noix amen&eacute;es &agrave; la mer, et tant de p&ecirc;cheurs
+assembl&eacute;s dans cette r&eacute;gion peu s&ucirc;re.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres
+ensemble.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les
+&eacute;clairait du haut de l'horizon toujours avec son
+m&ecirc;me aspect d'astre mort.</p>
+
+<p>Assis tous deux &agrave; l'&eacute;cart, dans un coin du pont,
+les bras enlac&eacute;s et se tenant par les &eacute;paules, ils
+lisaient tr&egrave;s lentement, comme pour se mieux
+p&eacute;n&eacute;trer des choses du pays qui leur &eacute;taient
+dites.</p>
+
+<p>Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie
+Gaos, sa petite fianc&eacute;e; dans celle de Sylvestre, Yann lut
+les histoires dr&ocirc;les de la vieille grand'm&egrave;re
+Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et
+puis le dernier alin&eacute;a qui le concernait: "Le bonjour de
+ma part au fils Gaos".</p>
+
+<p>Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait
+la sienne &agrave; son grand ami, pour essayer de lui faire
+appr&eacute;cier la main qui l'avait trac&eacute;e:</p>
+
+<p>--Regarde, c'est une tr&egrave;s belle &eacute;criture,
+n'est-ce pas, Yann?</p>
+
+<p>Mais Yann qui savait tr&egrave;s bien quelle &eacute;tait
+cette main de jeune fille, d&eacute;tourna la t&ecirc;te en
+secouant ses &eacute;paules, comme pour dire qu'on l'ennuyait
+&agrave; la fin avec cette Gaud.</p>
+
+<p>Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier
+d&eacute;daign&eacute;, le remit dans son enveloppe et le serra
+dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:</p>
+
+<p>--Bien s&ucirc;r, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce
+qu'il peut avoir comme &ccedil;a contre elle?...</p>
+
+<p>... Minuit sonne &agrave; la cloche du croiseur. Et ils
+restaient toujours l&agrave;, assis, songeant au pays, aux
+absents, &agrave; mille choses, dans un r&ecirc;ve...</p>
+
+<p>A ce moment, l'&eacute;ternel soleil, qui avait un peu
+tremp&eacute; son bord dans les eaux, recommen&ccedil;a &agrave;
+monter lentement.</p>
+
+<p>Et ce fut le matin...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">Deuxi&egrave;me Partie</h2>
+
+<p>I</p>
+
+<p><br>
+ ... Il avait aussi chang&eacute; d'aspect et de couleur, le
+soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journ&eacute;e par
+un matin sinistre. Tout &agrave; fait<br>
+ d&eacute;gag&eacute; de son voile, il avait pris de grands
+rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annon&ccedil;ant
+le mauvais temps prochain.</p>
+
+<p>Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir.
+La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme
+&eacute;prouvant le besoin de l'&eacute;parpiller, d'en
+d&eacute;barrasser la mer; et ils commen&ccedil;aient &agrave; se
+disperser, &agrave; fuir comme une arm&eacute;e en
+d&eacute;route, - rien que devant cette menace &eacute;crite en
+l'air, &agrave; laquelle on ne pouvait plus se tromper.</p>
+
+<p>Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les
+hommes et les navires.</p>
+
+<p>Les lames, encore petites, se mettaient &agrave; courir les
+unes apr&egrave;s les autres, &agrave; se grouper; elles
+s'&eacute;taient marbr&eacute;es d'abord d'une &eacute;cume
+blanche qui s'&eacute;talait dessus en bavures; ensuite, avec un
+gr&eacute;sillement, il en sortait des fum&eacute;es; on
+e&ucirc;t dit que &ccedil;a cuisait, que &ccedil;a br&ucirc;lait;
+- et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en
+minute.</p>
+
+<p>On ne pensait plus &agrave; la p&ecirc;che, mais &agrave; la
+manoeuvre seulement. Les lignes &eacute;taient depuis longtemps
+rentr&eacute;es. Ils se h&acirc;taient tous de s'en aller, - les
+uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver
+&agrave; temps; d'autres, pr&eacute;f&eacute;rant d&eacute;passer
+la pointe sud d'Islande, trouvant plus s&ucirc;r de prendre le
+large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent
+arri&egrave;re. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres;
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;, dans les creux de lames, des
+voiles surgissaient, pauvres petites choses mouill&eacute;es,
+fatigu&eacute;es, fuyantes, - mais tenant debout tout de
+m&ecirc;me, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que
+l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
+redressent.</p>
+
+<p>La grande panne des nuages, qui s'&eacute;tait
+condens&eacute;e &agrave; l'horizon de l'ouest avec un aspect
+d'&icirc;le, se d&eacute;faisait maintenant par le haut, et les
+lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait
+in&eacute;puisable, cette panne: le vent l'&eacute;tendait,
+l'allongeait, l'&eacute;tirait, en faisait sortir
+ind&eacute;finiment des rideaux obscurs, qu'il d&eacute;ployait
+dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividit&eacute; froide et
+profonde.</p>
+
+<p>Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute
+chose.</p>
+
+<p>Le croiseur &eacute;tait parti vers les abris d'Islande; les
+p&ecirc;cheurs restaient seuls sur cette mer remu&eacute;e qui
+prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient,
+pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances
+augmentaient; ils allaient se perdre de vue.</p>
+
+<p>Les lames, fris&eacute;es en volutes, continuaient de se
+courir apr&egrave;s, de se r&eacute;unir, de s'agripper les unes
+les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles,
+les vides se creusaient.</p>
+
+<p>En quelques heures, tout &eacute;tait labour&eacute;,
+boulevers&eacute; dans cette r&eacute;gion la veille si calme,
+et, au lieu du silence d'avant on &eacute;tait assourdi de bruit.
+Changement &agrave; vue que toute cette agitation d'&agrave;
+pr&eacute;sent, inconsciente, inutile, qui s'&eacute;tait faite
+si vite. Dans quel but tout cela?... Quel myst&egrave;re de
+destruction aveugle!...</p>
+
+<p>Les nuages achevaient de se d&eacute;plier en l'air, venant
+toujours de l'ouest, se superposant, empress&eacute;s, rapides,
+obscurcissant tout. Quelques d&eacute;chirures jaunes restaient
+seules, par lesquels le soleil envoyait d'en bas ses derniers
+rayons en gerbes. Et l'eau, verd&acirc;tre maintenant,
+&eacute;tait de plus en plus z&eacute;br&eacute;e de baves
+blanches.</p>
+
+<p>A midi, la _Marie_ avait tout &agrave; fait pris son allure de
+mauvais temps; ses &eacute;coutilles ferm&eacute;es et ses voiles
+r&eacute;duites, elle bondissait souple et l&eacute;g&egrave;re;
+- au milieu du d&eacute;sarroi qui commen&ccedil;ait, elle avait
+un air de jouer comme font les gros marsouins que les
+temp&ecirc;tes amusent. N'ayant plus que<br>
+ la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression
+de marine qui d&eacute;signe cette allure-l&agrave;.</p>
+
+<p>En haut, c'&eacute;tait devenu enti&egrave;rement sombre, une
+vo&ucirc;te ferm&eacute;e, &eacute;crasante, - avec quelques
+charbonnages plus noirs &eacute;tendus dessus en taches informes,
+cela semblait presque un d&ocirc;me immobile, et il fallait
+regarder bien pour comprendre que c'&eacute;tait au contraire en
+plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se
+d&eacute;p&ecirc;chant de passer, et sans cesse remplac&eacute;es
+par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de
+t&eacute;n&egrave;bres, se d&eacute;vidant comme d'un rouleau
+sans fin...</p>
+
+<p>Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus
+vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de
+myst&eacute;rieux et de terrible. La brise, la mer, la _Marie,_
+les nuages, tout &eacute;tait pris d'un m&ecirc;me affolement de
+fuite et de vitesse dans le m&ecirc;me sens. Ce qui
+d&eacute;talait le plus vite, c'&eacute;tait le vent; puis les
+grosses lev&eacute;es de houle, plus lourdes, plus lentes,
+courant apr&egrave;s lui; puis la _Marie_ entra&icirc;n&eacute;e
+dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs
+cr&ecirc;tes bl&ecirc;mes qui se roulaient dans une
+perp&eacute;tuelle chute, et elle, - toujours rattrap&eacute;e,
+toujours d&eacute;pass&eacute;e, - leur &eacute;chappait tout de
+m&ecirc;me, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait
+derri&egrave;re, d'un remous o&ugrave; leur fureur se
+brisait.</p>
+
+<p>Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on &eacute;prouvait
+surtout, c'&eacute;tait une illusion de
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;; sans aucune peine ni effort, on se
+sentait bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames,
+c'&eacute;tait sans secousse comme si le vent l'e&ucirc;t
+enlev&eacute;e; et sa redescente apr&egrave;s &eacute;tait comme
+une glissade, faisant &eacute;prouver ce tressaillement du ventre
+qu'on a dans les chutes simul&eacute;es des "chars russes" ou
+dans celles imaginaires des r&ecirc;ves. Elle glissait comme
+&agrave; reculons, la montagne fuyante se d&eacute;robant sous
+elle pour continuer de courir, et alors elle &eacute;tait
+replong&eacute;e dans un de ces grands creux qui couraient aussi;
+sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un
+&eacute;claboussement d'eau qui ne la mouillait m&ecirc;me pas,
+mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
+s'&eacute;vanouissait en avant comme de la fum&eacute;e, comme
+rien...</p>
+
+<p>Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apr&egrave;s
+chaque lame pass&eacute;e, on regardait derri&egrave;re soi
+arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait
+toute verte par transparence; qui se d&eacute;p&ecirc;chait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes
+pr&ecirc;tes &agrave; se refermer, un air de dire: "Attends que
+je t'attrape, et je t'engouffre..."</p>
+
+<p>... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un
+haussement d'&eacute;paule on enl&egrave;verait une plume; et,
+presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son
+&eacute;cume bruissante, son fracas de cascade.</p>
+
+<p>Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait
+toujours. Ces lames se succ&eacute;daient, plus &eacute;normes,
+en longues cha&icirc;nes de montagnes dont les vall&eacute;es
+commen&ccedil;aient &agrave; faire peur. Et toute cette folie de
+mouvement s'acc&eacute;l&eacute;rait, sous en ciel de plus en
+plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien du tr&egrave;s gros temps, et il fallait
+veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de
+l'espace pour courir! Et puis, justement la _Marie,_ cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, avait pass&eacute; sa saison dans la
+partie la plus occidentale des p&ecirc;cheries d'Islande; alors
+toute cette fuite dans l'Est &eacute;tait autant de bonne route
+faite pour le retour.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre &eacute;taient &agrave; la barre,
+attach&eacute;s par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson
+de _Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;_ gris&eacute;s de mouvement
+et de vitesse ils chantaient &agrave; pleine voix, riant de ne
+plus s'entendre au milieu de tout ce d&eacute;cha&icirc;nement de
+bruits, s'amusant &agrave; tourner la t&ecirc;te pour chanter
+contre le vent et perdre haleine.</p>
+
+<p>--Eh ben! Les enfants, &ccedil;a sent-il le renferm&eacute;,
+l&agrave;-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue
+par l'&eacute;coutille entre-b&acirc;ill&eacute;e, comme un
+diable pr&ecirc;t &agrave; sortir de sa bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Oh! non, &ccedil;a ne sentait pas le renferm&eacute;, pour
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est
+_maniable,_ ayant confiance dans la solidit&eacute; de leur
+bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection
+de cette Vierge de fa&iuml;ence qui, depuis quarante
+ann&eacute;es de voyages en Islande, avait dans&eacute; tant de
+fois cette mauvaise danse-l&agrave; toujours souriante entre ses
+bouquets de fausses fleurs...</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, on ne voyait pas loin autour de soi;
+&agrave; quelques centaines de m&egrave;tres, tout paraissait
+finir en esp&egrave;ces d'&eacute;pouvantes vagues, en
+cr&ecirc;tes bl&ecirc;mes qui se h&eacute;rissaient, fermant la
+vue. On se croyait toujours au milieu d'une sc&egrave;ne
+restreinte, bien que perp&eacute;tuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses &eacute;taient noy&eacute;es dans cette
+sorte de fum&eacute;e d'eau, qui fuyait en nuage, avec une
+extr&ecirc;me vitesse, sur toute la surface de la mer.</p>
+
+<p>Mais, de temps &agrave; autre, une &eacute;claircie se faisait
+vers le nord-ouest d'o&ugrave; une _saute de vent_ pouvait venir:
+alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet
+tra&icirc;nant, faisant para&icirc;tre plus sombre le d&ocirc;me
+de ce ciel, se r&eacute;pandait sur les cr&ecirc;tes blanches
+agit&eacute;es. Et cette &eacute;claircie &eacute;tait triste
+&agrave; regarder; ces lointains entrevus, ces
+&eacute;chapp&eacute;es serraient le coeur davantage en donnant
+trop bien &agrave; comprendre que c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+chaos partout, la m&ecirc;me fureur - jusque derri&egrave;re ces
+grands horizons vides et infiniment au del&agrave;:
+l'&eacute;pouvante n'avait pas de limites, et on &eacute;tait
+seul au milieu!</p>
+
+<p>Une clameur g&eacute;ante sortait des choses comme un
+pr&eacute;lude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et
+on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de
+sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines
+&agrave; force d'&ecirc;tre immenses: cela c'&eacute;tait le
+vent, la grande &acirc;me de ce d&eacute;sordre, la puissance
+invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres
+bruits, plus rapproch&eacute;s, plus mat&eacute;riels, plus
+mena&ccedil;ants de d&eacute;truire, que rendait l'eau
+tourment&eacute;e, gr&eacute;sillant comme sur des braises...</p>
+
+<p>Toujours cela grossissait.</p>
+
+<p>Et, malgr&eacute; leur allure de fuite, la mer
+commen&ccedil;ait &agrave; les couvrir, &agrave; les _manger_
+comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de
+l'arri&egrave;re, puis de l'eau &agrave; paquets, lanc&eacute;e
+avec une force &agrave; tout briser. Les lames se faisaient
+toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles
+&eacute;taient d&eacute;chiquet&eacute;es &agrave; mesure, on en
+voyait de grands lambeaux verd&acirc;tres, qui &eacute;taient de
+l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de
+lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la
+_Marie_ vibrait tout enti&egrave;re comme de douleur. Maintenant
+on ne distinguait plus rien, &agrave; cause de toute cette bave
+blanche, &eacute;parpill&eacute;e; quand les rafales
+g&eacute;missaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons
+plus &eacute;pais - comme, en &eacute;t&eacute;, la
+poussi&egrave;re des routes. Une grosse pluie, qui &eacute;tait
+venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses
+ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des
+lani&egrave;res.</p>
+
+<p>Ils restaient tous les deux &agrave; la barre, attach&eacute;s
+et se tenant ferme, v&ecirc;tus de leurs _cirages,_ qui
+&eacute;taient durs et luisants comme des peaux de requins; ils
+les avaient bien serr&eacute;s au cou, par des ficelles
+goudronn&eacute;es, bien serr&eacute;s aux poignets et aux
+chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,<br>
+ et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela
+tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas &ecirc;tre
+renvers&eacute;s. La peau des joues leur cuisait et ils avaient
+le respiration &agrave; toute minute coup&eacute;e. Apr&egrave;s
+chaque grande masse d'eau tomb&eacute;e, ils se regardaient - en
+souriant, &agrave; cause de tout ce sel amass&eacute; dans leur
+barbe.</p>
+
+<p>A la longue, pourtant, cela devenait une extr&ecirc;me
+fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait
+toujours &agrave; son m&ecirc;me paroxysme
+exasp&eacute;r&eacute;. Les rages des hommes, celles des
+b&ecirc;tes s'&eacute;puisent et tombent vite; - il faut subir
+longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
+cause et sans but, myst&eacute;rieuses comme la vie et comme la
+mort.</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p><br>
+ A travers leurs l&egrave;vres devenues blanches, le refrain de
+la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone,
+reprise de temps &agrave; autre inconsciemment. L'exc&egrave;s de
+mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau
+&ecirc;tre jeunes, leurs sourires grima&ccedil;aient sur leurs
+dents entrechoqu&eacute;es par un tremblement de froid; leurs
+yeux, &agrave; demi ferm&eacute;s sous les paupi&egrave;res
+br&ucirc;l&eacute;es qui battaient, restaient fixes dans une
+atonie farouche. Riv&eacute;s &agrave; leur barre comme deux
+arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains
+crisp&eacute;es et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque
+sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux
+ruisselants, la bouche contract&eacute;e, ils &eacute;taient
+devenus &eacute;tranges, et en eux repassait tout un fond de
+sauvagerie primitive.</p>
+
+<p>Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement
+d'&ecirc;tre encore l&agrave;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de
+l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se
+dressait, derri&egrave;re, la montagne d'eau nouvelle,
+surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un
+grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de
+croix involontaire. Ils ne songeaient plus &agrave; rien, ni
+&agrave; Gaud, ni &agrave; aucune femme, ni &agrave; aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pens&eacute;es; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid,
+obscurcissait tout dans leur t&ecirc;te. Ils n'&eacute;taient
+plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette
+barre; que deux b&ecirc;tes vigoureuses cramponn&eacute;es
+l&agrave; par instinct pour ne pas mourir.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>...C'&eacute;tait en Bretagne, apr&egrave;s la mi-septembre,
+par une journ&eacute;e d&eacute;j&agrave; fra&icirc;che. Gaud
+cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la
+direction de Pors-Even.</p>
+
+<p>Depuis pr&egrave;s d'un mois, les navires islandais
+&eacute;taient rentr&eacute;s, - moins deux qui avaient disparu
+dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_ ayant tenu bon,
+Yanne et tous ceux qu bord &eacute;taient au pays
+tranquillement.</p>
+
+<p>Gaud se sentait tr&egrave;s troubl&eacute;es, &agrave;
+l'id&eacute;e qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois
+elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'&eacute;tait quand
+on &eacute;tait all&eacute;, tous ensemble, conduire le pauvre
+petit Sylvestre, &agrave; son d&eacute;part pour le service. (On
+l'avait accompagn&eacute; jusqu'&agrave; la diligence, lui,<br>
+ pleurant un peu, sa vieille grand'm&egrave;re pleurant beaucoup,
+et il &eacute;tait parti pour rejoindre le quartier de Brest.)
+Yann, qui &eacute;tait venu aussi pour embrasser son petit ami,
+avait fait mine de d&eacute;tourner les yeux quand elle l'avait
+regard&eacute;, et comme il avait beaucoup de monde autour de
+cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
+assembl&eacute;s pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen
+de se parler.</p>
+
+<p>Alors elle avait pris &agrave; la fin une grande
+r&eacute;solution, et, un peu craintive, s'en allait chez les
+Gaos.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re avait eu jadis des int&eacute;r&ecirc;ts
+communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliqu&eacute;es
+qui, entre p&ecirc;cheurs comme entre paysans, n'en finissent
+plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une
+barque qui venait de se faire _&agrave; la part._</p>
+
+<p>--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet
+argent, mon p&egrave;re; d'abord je serais contente de voir Marie
+Gaos; puis je ne suis jamais all&eacute;e si loin en
+Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande
+course.</p>
+
+<p>Au fond elle avait une curiosit&eacute; anxieuse de cette
+famille d'Yann, o&ugrave; elle entrerait peut-&ecirc;tre un jour,
+de cette maison, de ce village.</p>
+
+<p>Dans une derni&egrave;re causerie, Sylvestre, avant de partir,
+luit avait expliqu&eacute; &agrave; sa mani&egrave;re la
+sauvagerie de son ami:</p>
+
+<p>--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut
+se marier avec personne, par id&eacute;e &agrave; lui; il n'aime
+bien que la mer, et m&ecirc;me un jour, par plaisanterie, il nous
+a dit lui avoir promis le mariage.</p>
+
+<p>Elle lui pardonnerait donc ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre,
+et, retrouvant toujours dans sa m&eacute;moire son beau sourire
+franc de la nuit du bal, elle se reprenait &agrave;
+esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Si elle le rencontrait l&agrave;, au logis, elle ne lui dirait
+rien, bien s&ucirc;r; son intention n'&eacute;tait point de se
+montrer si os&eacute;e. Mais lui, la revoyant de pr&egrave;s,
+parlerait peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>Elle marchait depuis une heure, alerte, agit&eacute;e,
+respirant la brise saine du large.</p>
+
+<p>Il y avait de grands calvaires plant&eacute;s aux carrefours
+des chemins.</p>
+
+<p>De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de
+marins qui sont toute l'ann&eacute;e battus par le vent, et dont
+la couleur est celle des rochers. Dans l'un, o&ugrave; le sentier
+se r&eacute;tr&eacute;cissait tout &agrave; coup entre des murs
+sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
+chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose,
+avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de
+quelque ancien matelot revenu de l&agrave;-bas... En passant,
+elle regardait tout; les gens qui sont tr&egrave;s
+pr&eacute;occup&eacute;s par le but de leur voyage s'amusent
+toujours plus que les autres aux mille d&eacute;tails de la
+route.</p>
+
+<p>Le petit village &eacute;tait loin derri&egrave;re elle
+maintenant, et, &agrave; mesure qu'elle s'avan&ccedil;ait sur ce
+dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient
+plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.</p>
+
+<p>Le terrain &eacute;tait ondul&eacute;, rocheux, et, de toutes
+les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout
+&agrave; pr&eacute;sent; rien que la lande rase, aux ajoncs
+verts, et, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, les divins
+crucifi&eacute;s d&eacute;coupant sur le ciel leurs grands bras
+en croix, donnant &agrave; tout ce pays l'air d'un immense lieu
+de justice.</p>
+
+<p>A un carrefour, gard&eacute; par un de ces christs
+&eacute;normes, elle h&eacute;sita entre deux chemins qui
+fuyaient entres des talus d'&eacute;pines.</p>
+
+<p>Une petite fille qui arrivait se trouva &agrave; point pour la
+tirer d'embarras:</p>
+
+<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann.
+Apr&egrave;s l'avoir embrass&eacute;e, elle lui demanda si ses
+parents &eacute;taient &agrave; la maison.</p>
+
+<p>--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon fr&egrave;re Yann, dit
+la petite sans aucune malice, qui est all&eacute; &agrave;
+Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas l&agrave;, lui! Encore se mauvais sort
+qui l'&eacute;loignait d'elle partout et toujours. Remettre sa
+visite &agrave; une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette
+petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que
+penserait-on de cela &agrave; Pors-Even? Alors elle d&eacute;cida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le
+temps de rentrer.</p>
+
+<p>A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette
+pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus
+d&eacute;sol&eacute;es. Ce grand air de mer qui faisait les
+hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses,
+courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y
+avait des go&eacute;mons qui tra&icirc;naient par terre,
+feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde &eacute;tait
+voisin. Ils se r&eacute;pandaient dans l'air leur odeur
+saline.</p>
+
+<p>Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on
+voyait &agrave; longue distance dans ce pays nu, se dessinant,
+comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes
+ou p&ecirc;cheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin,
+de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient
+bonjour. Des figures brunies, tr&egrave;s m&acirc;les et
+d&eacute;cid&eacute;es, sous un bonnet de marin.</p>
+
+<p>L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire
+pour allonger sa route; ces gens s'&eacute;tonnaient de la voir
+marcher si lentement.</p>
+
+<p>Ce Yann, que faisait-il &agrave; Loguivy? Il courtisait les
+filles peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles.
+De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il
+n'avait en g&eacute;n&eacute;ral qu'&agrave; se pr&eacute;senter.
+Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson
+islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
+r&eacute;sistent gu&egrave;re &agrave; un gar&ccedil;on aussi
+beau. Non, tout simplement, il &eacute;tait all&eacute; faire une
+commande &agrave; certain vannier de ce village, qui avait seul
+dans le pays la bonne mani&egrave;re pour tresser les _casiers_
+&agrave; prendre les homards. Sa t&ecirc;te &eacute;tait
+tr&egrave;s libre d'amour en ce moment.</p>
+
+<p>Elle arriva &agrave; une chapelle, qu'on apercevait de loin
+sur une hauteur. C'&eacute;tait une chapelle toute grise,
+tr&egrave;s petite et tr&egrave;s vieille; au milieu de
+l'aridit&eacute; d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et
+d&eacute;j&agrave; sans feuilles, lui faisait des cheveux, des
+chevaux jet&eacute;s tous du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;, comme
+par une main qu'on y aurait pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Et cette main &eacute;tait celle aussi qui fait sombrer les
+barques des p&ecirc;cheurs, main &eacute;ternelle des vents
+d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de<br>
+ la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient
+pouss&eacute; de travers et &eacute;chevel&eacute;s, les vieux
+arbres, courbant le dos sous l'effort s&eacute;culaire de cette
+main-l&agrave;.</p>
+
+<p>Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque
+c'&eacute;tait la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y
+arr&ecirc;ta, pour gagner encore du temps.</p>
+
+<p>Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des
+croix. Et tout &eacute;tait de la m&ecirc;me couleur, la
+chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait
+uniform&eacute;ment h&acirc;l&eacute;, rong&eacute; par le vent
+de la mer; un m&ecirc;me lichen gris&acirc;tre, avec ses taches
+d'un jaune p&acirc;le de soufre, couvrait les pierres, les
+branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans
+les niches du mur.</p>
+
+<p>Sur une de ces croix de bois, un nom &eacute;tait &eacute;cris
+en grosses lettres: _Gaos. - Gaos, Jo&euml;l, quatre-vingts
+ans._</p>
+
+<p>Ah! Oui, le grand-p&egrave;re; elle savait cela.</p>
+
+<p>La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste,
+plusieurs des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos,
+c'&eacute;tait naturel, et elle aurait d&ucirc; s'y attendre;
+pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression
+p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une
+pri&egrave;re sous ce porche antique, tout petit, us&eacute;,
+badigeonn&eacute; de chaux blanche. Mais l&agrave; elle
+s'arr&ecirc;ta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_
+encore ce nom, grav&eacute; sur une des plaques fun&eacute;raires
+comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au
+large.</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; lire cette inscription:</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Jean-Louis<br>
+ &acirc;g&eacute; de 24 ans, matelot &agrave; bord de la
+_Marguerite_,<br>
+ disparu en Islande, le 3 ao&ucirc;t 1877.<br>
+ Qu'il repose en paix!</p>
+
+<p>L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, &agrave; cette
+entr&eacute;e de chapelle, &eacute;taient clou&eacute;es d'autre
+plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'&eacute;tait le
+coin des naufrag&eacute;s de Pors-Even, et elle regretta d'y
+&ecirc;tre venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans
+l'&eacute;glise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais
+ici, dans ce village, il &eacute;tait plus petit, plus fruste,
+plus sauvage, le tombeau vide des p&ecirc;cheurs islandais. Il y
+avait de chaque c&ocirc;t&eacute; un banc de granit, pour les
+veuves, pour les m&egrave;res: et ce lieu bas, irr&eacute;gulier
+comme une grotte, &eacute;tait gard&eacute; par une bonne vierge
+tr&egrave;s ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux
+m&eacute;chants, qui ressemblait &agrave; Cyb&egrave;le,
+d&eacute;esse primitive de la terre.</p>
+
+<p>Gaos! Encore!</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Fran&ccedil;ois<br>
+ &eacute;poux de Anne-Marie LE GOASTER,<br>
+ capitaine &agrave; bord du _Paimpolais_,<br>
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br>
+ avec vingt-trois hommes composant son &eacute;quipage.<br>
+ Qu'ils reposent en paix!</p>
+
+<p>Et, en bas, deux os de mort en croix sous un cr&acirc;ne noir
+avec des yeux verts, peinture na&iuml;ve et macabre, sentant
+encore la barbarie d'un autre &acirc;ge.</p>
+
+<p>Gaos! partout ce nom!</p>
+
+<p>Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlev&eacute; du bord de son
+navire et disparu aux environs de Norden-Fiord, en Islande,
+&agrave; l'&acirc;ge de vingt-deux ans._ La plaque semblait
+&ecirc;tre l&agrave; depuis de longues ann&eacute;es; il devait
+&ecirc;tre bien oubli&eacute;, celui-l&agrave;...</p>
+
+<p>En lisant, il lui venait pour ce Yann des &eacute;lans de
+tendresse douce, et un peu d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e aussi.
+Jamais, non, jamais il ne serait &agrave; elle! Comment le
+disputer &agrave; la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
+sombr&eacute;, des anc&ecirc;tres, des fr&egrave;res, qui
+devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.</p>
+
+<p>Elle entra dans la chapelle, d&eacute;j&agrave; obscure,
+&agrave; peine &eacute;clair&eacute;e par ses fen&ecirc;tres
+basses aux parois &eacute;paisses. Et l&agrave;, le coeur plein
+de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier
+devant des saints et des saintes &eacute;normes, entour&eacute;s
+de fleurs grossi&egrave;res, et qui touchaient la vo&ucirc;te
+avec leur t&ecirc;te. Dehors, le vent qui se levait
+commen&ccedil;ait &agrave; g&eacute;mir, comme rapportant au pays
+breton la plainte des jeunes hommes morts.</p>
+
+<p>Le soir approchait; il fallait pourtant bien se d&eacute;cider
+&agrave; faire sa visite et s'acquitter de sa commission.</p>
+
+<p>Elle reprit sa route et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+inform&eacute;e dans le village, elle trouva la maison des Gaos,
+qui &eacute;tait adoss&eacute;e &agrave; une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu
+&agrave; l'id&eacute;e que Yann pouvait &ecirc;tre revenu, elle
+traversa le jardinet o&ugrave; poussaient des
+chrysanth&egrave;mes et des v&eacute;roniques.</p>
+
+<p>En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette
+barque vendue, et on la fit asseoir tr&egrave;s poliment pour
+attendre le retour du p&egrave;re, qui lui signerait son
+re&ccedil;u. Parmi tout ce monde qui &eacute;tait l&agrave;, ses
+yeux cherch&egrave;rent Yann, mais elle ne le vit point.</p>
+
+<p>On &eacute;tait fort occup&eacute; dans la maison. Sur une
+grande table bien blanche, on taillait d&eacute;j&agrave;
+&agrave; la pi&egrave;ce, dans du coton neuf, des costumes
+appel&eacute;s _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.</p>
+
+<p>--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut
+&agrave; chacun deux rechanges complets pour l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>On lui expliqua comment on s'y prenait apr&egrave;s pour les
+peindre et les cirer, ces tenues de mis&egrave;re. Et, pendant
+qu'on lui d&eacute;taillait la chose, ses yeux parcouraient
+attentivement ce logis des Gaos.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait am&eacute;nag&eacute; &agrave; la
+mani&egrave;re traditionnelle des chaumi&egrave;res bretonnes;
+une immense chemin&eacute;e occupait le fond, et des lits en
+armoire s'&eacute;tageaient sur les c&ocirc;t&eacute;s. Mais cela
+n'avait pas l'obscurit&eacute; ni la m&eacute;lancolie de ces
+g&icirc;tes des laboureurs, qui sont toujours &agrave; demi
+enfouis au bord des chemins; c'&eacute;tait clair et propre,
+comme en g&eacute;n&eacute;ral chez les gens de mer.</p>
+
+<p>Plusieurs petits Gaos &eacute;taient l&agrave;, gar&ccedil;ons
+ou filles, tous fr&egrave;res d'Yann, - sans compter deux grands
+qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et
+proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.</p>
+
+<p>--Une que nous avons adopt&eacute;e l'an dernier, expliqua la
+m&egrave;re; nous en avions d&eacute;j&agrave; beaucoup pourtant;
+mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son p&egrave;re
+&eacute;tait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en
+Islande &agrave; la saison derni&egrave;re, comme vous savez, -
+alors, entre voisins, on s'est partag&eacute; les cinq enfants
+qui restaient et celle-ci nous est &eacute;chue.</p>
+
+<p>Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adopt&eacute;e
+baissait la t&ecirc;te et souriait en se cachant contre le petit
+Laumec Gaos qui &eacute;tait son
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la
+fra&icirc;che sant&eacute; se voyait &eacute;panouie sur toutes
+ces joues roses d'enfants.</p>
+
+<p>On mettait beaucoup d'empressement &agrave; recevoir Gaud -
+comme une belle demoiselle dont la visite &eacute;tait un honneur
+pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la
+fit montrer dans la chambre d'en haut qui &eacute;tait la gloire
+du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de la construction de
+cet &eacute;tage; c'&eacute;tait &agrave; la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonn&eacute; faite en Manche par le
+p&egrave;re Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bat, Yann
+luit avait racont&eacute; cela.</p>
+
+<p>Cette chambre de l'&eacute;pave &eacute;tait jolie et gaie
+dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits &agrave; la
+mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table
+au milieu. Par la fen&ecirc;tre, on voyait tout Paimpol, toute la
+rade, avec les _Islandais_ l&agrave;-bas, au mouillage, - et la
+passe par o&ugrave; ils s'en vont.</p>
+
+<p>Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu
+savoir o&ugrave; dormait Yann; &eacute;videmment, tout enfant, il
+avait d&ucirc; habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques
+lits en armoire. Mais &agrave; pr&eacute;sent, c'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait
+aim&eacute; &ecirc;tre au courant des d&eacute;tails de sa vie,
+savoir surtout &agrave; quoi se passaient ses longues
+soir&eacute;es d'hiver...</p>
+
+<p>... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit
+tressaillir.</p>
+
+<p>Non, ce n'&eacute;tait pas Yann, mais un homme qui lui
+ressemblait malgr&eacute; ses cheveux d&eacute;j&agrave; blancs,
+qui avait presque sa haute stature et qui &eacute;tait droit
+comme lui: le p&egrave;re Gaos rentrant de la p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'avoir salu&eacute;e et s'&ecirc;tre enquis des
+motifs de sa visite, il lui signa son re&ccedil;u, ce qui fut un
+peu long, car sa main n'&eacute;tait plus, disait-il, tr&egrave;s
+assur&eacute;e. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement d&eacute;finitif, le
+d&eacute;sint&eacute;ressant de cette vente de barque; non, mais
+comme un acompte seulement; il en recauserait avec M.
+M&eacute;vel. Et Gaud, &agrave; qui l'argent importait peu, fit
+un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire
+n'&eacute;tait pas encore finie, elle s'en &eacute;tait bien
+dout&eacute;e; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des
+affaires m&ecirc;l&eacute;es avec les Gaos.</p>
+
+<p>On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann,
+comme si on e&ucirc;t trouv&eacute; plus honn&ecirc;te que toute
+la famille f&ucirc;t l&agrave; assembl&eacute;e pour la recevoir.
+Le p&egrave;re avait peut-&ecirc;tre m&ecirc;me devin&eacute;,
+avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'&eacute;tait pas
+indiff&eacute;rent &agrave; cette belle h&eacute;riti&egrave;re;
+car il mettait un peu d'insistance &agrave; toujours reparler de
+lui:</p>
+
+<p>--C'est bien &eacute;tonnant, disait-il, il n'est jamais si
+tard dehors. Il est all&eacute; &agrave; Loguivy, mademoiselle
+Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous
+savez, c'est notre grande p&ecirc;che de l'hiver.</p>
+
+<p>Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant
+conscience que c'&eacute;tait trop, et sentant un serrement de
+coeur lui venir &agrave; l'id&eacute;e qu'elle ne le verrait
+pas.</p>
+
+<p>--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien s&ucirc;r; nous n'avons pas cela
+&agrave; craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de
+temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez
+mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune
+homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout &agrave; fait?...
+Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous
+pouvons le dire.</p>
+
+<p>Cependant la nuit venait; on avait repli&eacute; les _cirages_
+commenc&eacute;s, suspendu le travail. Les petits Gaos et la
+petite adopt&eacute;e, assis sur des bancs, se<br>
+ serraient les un aux autres, attrist&eacute; par l'heure grise
+du soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:</p>
+
+<p>"A pr&eacute;sent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"</p>
+
+<p>Et, dans la chemin&eacute;e, la flamme commen&ccedil;ait
+&agrave; &eacute;clairer rouge, au milieu du cr&eacute;puscule
+qui tombait.</p>
+
+<p>--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle
+Gaud.</p>
+
+<p>Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout
+&agrave; coup au visage &agrave; la pens&eacute;e d'&ecirc;tre
+rest&eacute;e si tard. Elle se leva et prit cong&eacute;.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re d'Yann s'&eacute;tait lev&eacute; lui aussi
+pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au del&agrave; de
+certain bas-fond isol&eacute; o&ugrave; de vieux arbres font un
+passage noir.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils marchaient pr&egrave;s l'un de l'autre, elle se
+sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait
+envie de lui parler comme &agrave; un p&egrave;re, dans des
+&eacute;lans qui lui venaient; puis le mots s'arr&ecirc;taient
+dans sa gorge, et elle ne disait rien.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de
+la mer, rencontrant &ccedil;&agrave; et l&agrave;, sur la rase
+lande, des chaumi&egrave;res d&eacute;j&agrave; ferm&eacute;es,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids o&ugrave;
+des p&ecirc;cheurs &eacute;taient blottis; rencontrant les croix,
+les ajoncs et les pierres.</p>
+
+<p>Comme c'&eacute;tai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y
+&eacute;tait attard&eacute;e!</p>
+
+<p>Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol
+ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes,
+elle pensait chaque fois &agrave; lui, &agrave; Yann; mais
+c'&eacute;tait ais&eacute; de le reconna&icirc;tre &agrave;
+distance et vite elle &eacute;tait d&eacute;&ccedil;ue. Ses pieds
+s'embarrassaient dans de longues plantes brunes,
+emm&ecirc;l&eacute;es comme des chevelures, qui &eacute;taient
+les go&eacute;mons tra&icirc;nant &agrave; terre.</p>
+
+<p>A la croix de Plou&euml;zoc'h, elle salue le vieillard, le
+priant de retourner. Les lumi&egrave;res de Paimpol se voyaient
+d&eacute;j&agrave;, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir
+peur.</p>
+
+<p>Allons, c'&eacute;tait fini pour cette fois... Et qui sait
+&agrave; pr&eacute;sent quand elle verrait Yann...</p>
+
+<p>Pour retourner &agrave; Pors-Even, les pr&eacute;textes ne lui
+auraient pas manqu&eacute;, mais elle aurait eu trop mauvais air
+en recommen&ccedil;ant cette visite. Il fallait &ecirc;tre plus
+courageuse et plus fi&egrave;re. Si seulement Sylvestre, son
+petit confident, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l&agrave; encore,
+elle l'aurait charg&eacute; peut-&ecirc;tre d'aller trouver Yann
+de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il &eacute;tait
+parti et pour combien d'ann&eacute;es?...</p>
+
+<p><br>
+ IV</p>
+
+<p>- Me marier? Disait Yann &agrave; ses parents le soir, - me
+marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je
+serai jamais si heureux qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de
+contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude
+chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien,
+allez, qu'il s'agit de celle qui est venue &agrave; la maison
+aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir &agrave; de
+pauvres gens comme nous, &ccedil;a n'est pas assez clair &agrave;
+mon gr&eacute;. Et puis ni celle-l&agrave; ni une autre, on,
+c'est tout r&eacute;fl&eacute;chi, je ne me marie pas, &ccedil;a
+n'est pas mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils se regard&egrave;rent en silence, les deux vieux Gaos,
+d&eacute;sappoint&eacute;s profond&eacute;ment; car, apr&egrave;s
+en avoir caus&eacute; ensemble, ils croyaient &ecirc;tre bien
+s&ucirc;rs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau
+Yann. Mais ils ne tent&egrave;rent point d'insister, sachant
+combien ce serait inutile. Sa m&egrave;re surtout baissa la
+t&ecirc;te et ne dit plus mot; elle respectait les
+volont&eacute;s de ce fils, de cet a&icirc;n&eacute; qui avait
+presque rang de chef de famille: bien qu'il f&ucirc;t toujours
+tr&egrave;s doux et tr&egrave;s tendre avec elle, soumis plus
+qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il &eacute;tait
+depuis longtemps son ma&icirc;tre absolu pour les grandes,
+&eacute;chappant &agrave; toute pression avec une
+ind&eacute;pendance tranquillement farouche.</p>
+
+<p>Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
+p&ecirc;cheurs, de se lever avant le jour. Et apr&egrave;s
+souper, d&egrave;s huit heures, ayant jet&eacute; un dernier coup
+d'oeil de satisfaction &agrave; ses casiers de Loguivy, &agrave;
+ses filets neufs, il commen&ccedil;a de se d&eacute;shabiller,
+l'esprit en apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans
+le lit &agrave; rideaux de perse rose qu'il partageait avec
+Laumec son petit fr&egrave;re.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p>...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud,
+&eacute;tait au cartier de Brest; - tr&egrave;s
+d&eacute;pays&eacute;, mais tr&egrave;s sage; portant
+cr&acirc;nement son col bleu ouvert et son bonnet &agrave; pompon
+rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute
+taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille
+grand'm&egrave;re et rest&eacute; l'enfant innocent
+d'autrefois.</p>
+
+<p>Un seul soir il s'&eacute;tait gris&eacute;, avec des _pays,_
+parce que c'est l'usage: ils &eacute;taient rentr&eacute;s au
+quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant
+&agrave; tue-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Un dimanche aussi, il &eacute;tait all&eacute; au
+th&eacute;&acirc;tre dans les galeries hautes. On jouait un de
+ces grands drames o&ugrave; les matelots, s'exasp&eacute;rant
+contre le tra&icirc;tre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils
+poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent
+d'ouest. Il avait surtout trouv&eacute; qu'il y faisait
+tr&egrave;s chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une
+r&eacute;primande de l'officier de service. Et il s'&eacute;tait
+endormi sur la fin.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; la caserne, pass&eacute; minuit, il avait
+rencontr&eacute; des dames d'un &acirc;ge assez m&ucirc;r,
+coiff&eacute;es en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur
+trottoir.</p>
+
+<p>--&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on, disaient-elles avec
+des grosses voix rauques.</p>
+
+<p>Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient,
+n'&eacute;tant point si na&iuml;f qu'on aurait pu le croire. Mais
+le souvenir, &eacute;voqu&eacute; tout &agrave; coup, de sa
+vieille grand'm&egrave;re et de Marie Gaos, l'avait fait passer
+devant elles tr&egrave;s d&eacute;daigneux, les toisant du haut
+de sa beaut&eacute; et de sa jeunesse avec un sourire de moquerie
+enfantine. Elles avaient m&ecirc;me &eacute;t&eacute; fort
+&eacute;tonn&eacute;es, les belles, de la r&eacute;serve de ce
+matelot:</p>
+
+<p>--As-tu vu celui-l&agrave;!... Prends garde, sauve-toi, mon
+fils; sauve-toi, l'on va te manger.</p>
+
+<p>Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient
+s'&eacute;tait perdu dans la rumeur vague qui emplissait les
+rues, par cette nuit de dimanche.</p>
+
+<p>Il se conduisait &agrave; Brest comme en Islande; comme au
+large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas
+de lui, parce qu'il &eacute;tait tr&egrave;s fort, ce qui inspire
+le respect aux marins.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait
+&agrave; lui annoncer qu'il &eacute;tait d&eacute;sign&eacute;
+pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...</p>
+
+<p>Il se doutait depuis longtemps que &ccedil;a arriverait, ayant
+entendu dire &agrave; ceux qui lisaient les journaux que, par
+l&agrave;-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de
+l'urgence du d&eacute;part, on le pr&eacute;venait en m&ecirc;me
+temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission
+accord&eacute;e d'ordinaire, pour les adieux, &agrave; ceux qui
+vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et
+s'en aller. Il lui vint un trouble extr&ecirc;me: c'&eacute;tait
+le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi
+l'angoisse de tout quitter, avec l'inqui&eacute;tude vague de ne
+plus revenir.</p>
+
+<p>Mille choses tourbillonnaient dans sa t&ecirc;te. Un grand
+bruit se faisait autour de lui, dans le salles du quartier,
+o&ugrave; quantit&eacute; d'autres venaient d'&ecirc;tre
+d&eacute;sign&eacute;s aussi pour cette escadre de Chine.</p>
+
+<p>Et vite il &eacute;crivit &agrave; sa pauvre vieille
+grand'm&egrave;re, vite au crayon, assis par terre, isol&eacute;
+dans une r&ecirc;verie agit&eacute;e, au milieu du va-et-vient et
+de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient
+partir.</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p><br>
+ Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres,
+deux jours apr&egrave;s, en riant derri&egrave;re lui; c'est
+&eacute;gal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ils s'amusaient de le voir, pour la premi&egrave;re fois, se
+promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras,
+comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui
+disant des choses qui avaient l'air tout &agrave; fait
+douces.</p>
+
+<p>Une petite personne &agrave; la tournure assez alerte, vue de
+dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du
+jour; un petit ch&acirc;le brun, et une grande coiffe de
+Paimpolaise.</p>
+
+<p>Elle aussi, suspendue &agrave; son bras, se retournait vers
+lui pour le regarder avec tendresse.</p>
+
+<p>--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!</p>
+
+<p>Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien
+que c'&eacute;tait une bonne vieille grand'm&egrave;re, venue de
+la campagne.</p>
+
+<p>...Venue en h&acirc;te, prise d'une &eacute;pouvante affreuse,
+&agrave; la nouvelle du d&eacute;part de son petit-fils: - car
+cette guerre de Chine avait d&eacute;j&agrave; co&ucirc;t&eacute;
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.</p>
+
+<p>Ayant r&eacute;uni toutes ses pauvres petites
+&eacute;conomies, arrang&eacute; dans un carton sa belle robe des
+dimanches et une coiffe de rechange, elle &eacute;tait partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.</p>
+
+<p>Tout droit elle avait &eacute;t&eacute; le demander &agrave;
+la caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait
+refus&eacute; de le laisser sortir.</p>
+
+<p>--Si vous voulez r&eacute;clamer, allez, ma bonne dame, allez
+vous adresser au capitaine, le voil&agrave; qui passe.</p>
+
+<p>Et carr&eacute;ment, elle y &eacute;tait all&eacute;e.
+Celui-ci s'&eacute;tait laiss&eacute; toucher.</p>
+
+<p>--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.</p>
+
+<p>Et Moan, quatre &agrave; quatre, &eacute;tait mont&eacute; se
+mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour
+l'amuser, comme toujours, faisait par derri&egrave;re &agrave;
+cet adjudant une fine grimace impayable, avec une
+r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien
+d&eacute;collet&eacute; dans sa tenue de sortie, elle avait
+&eacute;t&eacute; &eacute;merveill&eacute;e de le trouver si
+beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taill&eacute;e,
+&eacute;tait en pointe &agrave; la mode des marins cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, les liettes de sa chemise ouverte
+&eacute;taient fris&eacute;e menu, et son bonnet avait de longs
+rubans qui flottaient termin&eacute;s par des encres d'or.</p>
+
+<p>Un instant elle s'&eacute;tait imagin&eacute; voir son fils
+Pierre qui, vingt ans auparavant, avait &eacute;t&eacute; lui
+aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long pass&eacute;
+d&eacute;j&agrave; enfui derri&egrave;re elle, de tous ces morts,
+avait jet&eacute; furtivement sur l'heure pr&eacute;sente une
+ombre triste.</p>
+
+<p>Tristesse vite effac&eacute;e. Ils &eacute;taient sortis bras
+dessus bras dessous, dans la joie d'&ecirc;tre ensemble; - et
+c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait
+jug&eacute;e "un peu ancienne".</p>
+
+<p>Elle l'avait emmen&eacute; d&icirc;ner, en partie fine, dans
+une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait
+recommand&eacute;e comme n'&eacute;tant pas trop ch&egrave;re.
+Ensuite, se donnant le bras toujours, ils &eacute;taient
+all&eacute;s dans Brest, regarder les &eacute;talages des
+boutiques. Et rien n'&eacute;tait si amusant que tout ce qu'elle
+trouvait &agrave; dire pour faire rire son petit-fils, - en
+breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas
+comprendre.</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p><br>
+ Elle &eacute;tait rest&eacute;e trois jours avec lui, trois
+jours de f&ecirc;te sur lesquels pesait un _apr&egrave;s_ bien
+sombre, autant dire trois jours de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner &agrave;
+Ploubazlanec. C'est que d'abord elle &eacute;tait au bout de son
+pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et
+les matelots sont toujours consign&eacute;s inexorablement dans
+les quartiers, la veille des grands d&eacute;parts (un usage qui
+semble &agrave; premi&egrave;re vue un peu barbare, mais qui est
+une pr&eacute;caution n&eacute;cessaire contre les
+_bord&eacute;es_ qu'ils ont tendance &agrave; courir au moment de
+se mettre en campagne).</p>
+
+<p>Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau
+chercher dans sa t&ecirc;te pour dire encore des choses
+dr&ocirc;les &agrave; son petit-fils, elle n'avait rien
+trouv&eacute;, non, mais c'&eacute;taient des larmes qui avaient
+envie de venir, les sanglots qui, &agrave; chaque instant, lui
+montaient &agrave; la gorge. Suspendue &agrave; son bras, elle
+lui faisait mille recommandations qui, &agrave; lui aussi,
+donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans
+une &eacute;glise pour dire ensemble leurs pri&egrave;res.</p>
+
+<p>C'est par le train du soir qu'elle s'en &eacute;tait
+all&eacute;e. Pour &eacute;conomiser, ils s'&eacute;taient rendus
+&agrave; pied &agrave; la gare; lui, portant son carton de voyage
+et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
+tout son poids. Elle &eacute;tait fatigu&eacute;e,
+fatigu&eacute;e, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de
+s'&ecirc;tre tant surmen&eacute;e pendant trois ou quatre jours.
+Le dos tout courb&eacute; sous son ch&acirc;le brun, ne trouvant
+plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet
+dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de
+ses soixante-seize ans. A l'id&eacute;e que c'&eacute;tait fini,
+que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se
+d&eacute;chirait d'une mani&egrave;re affreuse. Et c'&eacute;tait
+en Chine qu'il s'en allait, l&agrave;-bas, &agrave; la tuerie!
+Elle l'avait encore l&agrave;, avec elle: elle le tenait encore
+de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute
+sa volont&eacute;, ni toutes ses larmes ni tout son
+d&eacute;sespoir de grand'm&egrave;re ne pourraient rien pour le
+garder!...</p>
+
+<p>Embarrass&eacute;e de son billet, de son panier de provisions,
+de ses mitaines, agit&eacute;e, tremblante, elle lui faisait ses
+recommandations derni&egrave;res auxquelles il r&eacute;pondait
+tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la t&ecirc;te
+pench&eacute;e tendrement vers elle, la regardant avec ses bons
+yeux doux, son air de petit enfant.</p>
+
+<p>--Allons, la vieille, il faut vous d&eacute;cider si vous
+voulez partir!</p>
+
+<p>La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train,
+elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la
+chose &agrave; terre, pour se pendre &agrave; son cou dans un
+embrassement supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne
+donnaient plus envie de sourire &agrave; personne. Pouss&eacute;e
+par les employ&eacute;s, &eacute;puis&eacute;e, perdue, elle se
+jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma
+brusquement la<br>
+ porti&egrave;re sur les talons, tandis que, lui, prenait sa
+course l&eacute;g&egrave;re de matelot, d&eacute;crivait une
+courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le tour et d'arriver
+&agrave; la barri&egrave;re, dehors, &agrave; temps pour la voir
+passer.</p>
+
+<p>Un grand coup de sifflet, l'&eacute;branlement bruyant des
+roues, - la grand'm&egrave;re passa. - Lui, contre cette
+barri&egrave;re, agitait avec une gr&acirc;ce juv&eacute;nile son
+bonnet &agrave; rubans flottants, et elle, pench&eacute;e
+&agrave; la fen&ecirc;tre de son wagon de troisi&egrave;me,
+faisant signe avec son mouchoir pour &ecirc;tre mieux reconnue.
+Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette
+forme bleu-noir qui &eacute;tait encore son petit-fils, elle le
+suivait des yeux, lui jetant de toute son &acirc;me cet "au
+revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en
+vont.</p>
+
+<p>Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre;
+jusqu'&agrave; la derni&egrave;re minute, suis bien sa silhouette
+fuyante, qui s'efface l&agrave;-bas pour jamais...</p>
+
+<p>Lui, s'en retournant lentement, t&ecirc;te baiss&eacute;e,
+avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit
+d'automne &eacute;tait venue, le gaz allum&eacute; partout, la
+f&ecirc;te des matelots commenc&eacute;e. Sans prendre garde
+&agrave; rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se
+rendant au quartier.</p>
+
+<p>--"&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on," disaient
+d&eacute;j&agrave; des vois enrou&eacute;es de ces dames qui
+avaient commenc&eacute; leurs cent pas sur les trottoirs.</p>
+
+<p>Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul,
+dormant &agrave; peine jusqu'au matin.</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ ...Il avait pris le large, emport&eacute; tr&egrave;s vite sur
+des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de
+l'Islande.</p>
+
+<p>Le navire qui le conduisait en extr&ecirc;me Asie avait ordre
+de se h&acirc;ter, de br&ucirc;ler les rel&acirc;ches.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il avait conscience d'&ecirc;tre bien loin,
+&agrave; cause de cette vitesse qui &eacute;tait incessante,
+&eacute;gale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni
+de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa m&acirc;ture,
+perch&eacute; comme un oiseau, &eacute;vitant ces soldats
+entass&eacute;s sur le pont, cette cohue d'en bas.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; deux fois sur la
+c&ocirc;te de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des
+mulets; de tr&egrave;s loin il avait aper&ccedil;u des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il &eacute;tait
+m&ecirc;me descendu du sa hune pour regarder curieusement des
+hommes tr&egrave;s bruns, drap&eacute;s de voiles blancs, qui
+&eacute;taient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'&eacute;taient &ccedil;a, les
+B&eacute;douins.</p>
+
+<p>Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours,
+malgr&eacute; la saison d'automne, lui donnaient l'impression
+d'un d&eacute;paysement extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Un jour, on &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; une ville
+appel&eacute;e Port-Sa&iuml;d. Tous les pavillons d'Europe
+flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air
+de Babel en f&ecirc;te, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouill&eacute; l&agrave; &agrave; toucher
+les quais, presque au milieu des longues rues &agrave; maisons de
+bois. Jamais, depuis le d&eacute;part, il n'avait vu si clair et
+de si<br>
+ pr&egrave;s le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette
+agitation, cette profusion de bateaux.</p>
+
+<p>Avec un bruit continuel de sifflets et de sir&egrave;nes
+&agrave; vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte
+de long canal, &eacute;troit comme un foss&eacute;, qui fuyait en
+ligne argent&eacute;e dans l'infini de ces sables. Du haut de sa
+hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.</p>
+
+<p>Sur ces quais circulaient toute esp&egrave;ce de costumes; des
+hommes en robe de toutes les couleurs, affair&eacute;s, criant,
+dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets
+diaboliques des machines, &eacute;taient venus se m&ecirc;ler les
+tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses
+bruyantes, comme pour endormir les regrets d&eacute;chirants de
+tous les exil&eacute;s qui passaient.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s le soleil lev&eacute;, ils
+&eacute;taient entr&eacute;s eux aussi dans l'&eacute;troit ruban
+d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les
+pays. Cela avait dur&eacute; deux jours, cette promenade &agrave;
+la file dans le d&eacute;sert; puis une autre mer s'&eacute;tait
+ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.</p>
+
+<p>On marchait &agrave; toute vitesse toujours; cette mer plus
+chaude avait &agrave; sa surface des marbrures rouges et
+quelquefois l'&eacute;cume battue du sillage avait la couleur du
+sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant
+tout bas &agrave; lui-m&ecirc;me _Jean Fran&ccedil;ois de
+Nantes,_ pour se rappeler son fr&egrave;re Yann, l'Islande, le
+bon temps pass&eacute;.</p>
+
+<p>Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il
+voyait appara&icirc;tre quelque montagne de nuance
+extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans
+doute, malgr&eacute; l'&eacute;loignement et le vague, ces caps
+avanc&eacute;s des continents qui sont comme des points de
+rep&egrave;re &eacute;ternels sur les grands chemins du monde.
+Mais, quand on est gabier, on navigue emport&eacute; comme une
+chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures
+sur l'&eacute;tendue qui ne finit pas.</p>
+
+<p>Lui, n'avait que la notion d'un &eacute;loignement effroyable
+qui augmentait toujours; mais il en avait la notion tr&egrave;s
+nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui
+fuyait derri&egrave;re; en comptant depuis combien durait cette
+vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.</p>
+
+<p>En bas, sur le pont, la foule, les hommes entass&eacute;s
+&agrave; l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau,
+l'air, la lumi&egrave;re avaient pris une splendeur morne,
+&eacute;crasante; et la f&ecirc;te &eacute;ternelle de ces choses
+&eacute;tait comme une ironie pour les &ecirc;tres, pour les
+existences organis&eacute;es qui sont
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res:</p>
+
+<p>... Une fois, dans sa hune, il fut tr&egrave;s amus&eacute;
+par des nu&eacute;es de petits oiseaux, d'esp&egrave;ce inconnue,
+qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de
+poussi&egrave;re noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t, les plus fatigu&eacute;s
+commenc&egrave;rent &agrave; mourir.</p>
+
+<p>... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les
+sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient venus de par del&agrave; les grands
+d&eacute;serts, pouss&eacute;s par un vent de temp&ecirc;te. Par
+peur de tomber dans cet infini bleu qui &eacute;tait partout, ils
+s'&eacute;taient abattus, d'un dernier vol &eacute;puis&eacute;,
+sur ce bateau qui passait. L&agrave;-bas, au fond de quelque
+r&eacute;gion lointaine de la Libye, leur race avait
+pullul&eacute; dans des amours exub&eacute;rantes. Leur race
+avait pullul&eacute; sans mesure, et il y en avait eu trop; alors
+la m&egrave;re aveugle, et sans &acirc;me, la m&egrave;re<br>
+ nature, avait chass&eacute; d'un souffle cet exc&egrave;s de
+petits oiseaux avec la m&ecirc;me impassibilit&eacute; que s'il
+se f&ucirc;t agi d'une g&eacute;n&eacute;ration d'hommes.</p>
+
+<p>Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le
+pont &eacute;tait jonch&eacute; de leurs petits corps qui hier
+palpitaient de vie, de chants et d'amour... Petites loques
+noires, aux plumes mouill&eacute;es, Sylvestre et les gabiers les
+ramassaient, &eacute;tendant dans leurs mains, d'un air de
+commis&eacute;ration, ces fines ailes bleu&acirc;tres, - et puis
+les poussaient au grand n&eacute;ant de la mer, &agrave; coups de
+balai...</p>
+
+<p>Ensuite pass&egrave;rent des sauterelles, filles de celles de
+Mo&iuml;se, et le navire en fut couvert.</p>
+
+<p>Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu
+inalt&eacute;rable o&ugrave; on ne voyait plus rien de vivant, -
+si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de
+l'eau...</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p><br>
+ ... De la pluie &agrave; torrents, sous un ciel lourd et tout
+noir; - c'&eacute;tait l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied
+sur cette terre-l&agrave;, le hasard l'ayant fait choisir
+&agrave; bord pour compl&eacute;ter _l'armement_ d'une
+baleini&egrave;re.</p>
+
+<p>A travers l'&eacute;paisseur des feuillages, il recevait
+l'ond&eacute;e ti&egrave;de, et regardait autour de lui les
+choses &eacute;tranges. Tout &eacute;tait magnifiquement vert;
+les feuilles des arbres &eacute;taient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands
+yeux velout&eacute;s qui semblaient se fermer sous le poids de
+leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et
+les fleurs.</p>
+
+<p>Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme
+le _&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on,_ entendu maintes fois
+dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchant&eacute;, leur
+appel &eacute;tait troublant et faisait passer des frissons dans
+la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles &eacute;taient
+fauves et polies comme du bronze.</p>
+
+<p>H&eacute;sitant encore, et pourtant fascin&eacute; par elles,
+il s'avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, peu &agrave; peu, pour
+les suivre.</p>
+
+<p>...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine,
+modul&eacute; en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa
+baleini&egrave;re, qui allait repartir.</p>
+
+<p>Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on
+se retrouva au large le soir, il &eacute;tait encore vierge comme
+un enfant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une nouvelle semaine de mer bleue, on
+s'arr&ecirc;ta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une
+nu&eacute;e de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris,
+envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.</p>
+
+<p>--Alors nous sommes donc d&eacute;j&agrave; en Chine? Demanda
+Sylvestre, voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des
+queues.</p>
+
+<p>On lui dit que non; encore un peu de patience: ce
+n'&eacute;tait que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour
+&eacute;viter la poussi&egrave;re noir&acirc;tre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fi&eacute;vreusement dans les soutes.</p>
+
+<p>Enfin on arriva un jour dans un pays appel&eacute; Tourane,
+o&ugrave; se trouvait au mouillage une certaine _Circ&eacute;_
+tenant un blocus. C'&eacute;tait le bateau auquel il se savait
+depuis longtemps destin&eacute;s, et on l'y d&eacute;posa avec
+son sac.</p>
+
+<p>Il y retrouva des _pays_ m&ecirc;me deux _Islandais_ qui pour
+le moment &eacute;taient canonniers.</p>
+
+<p>Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles
+o&ugrave; il l'y avait rien &agrave; faire, ils se
+r&eacute;unissaient sur le pont, isol&eacute;s des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.</p>
+
+<p>Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie
+triste, avant le moment d&eacute;sir&eacute; d'aller se
+battre.</p>
+
+<p>XI</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Paimpol, - le dernier jour de f&eacute;vrier, - veille du
+d&eacute;part des p&ecirc;cheurs pour l'Islande.</p>
+
+<p>Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile
+et devenue tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+
+<p>C'est que Yann &eacute;tait en bas, &agrave; causer avec son
+p&egrave;re. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement
+r&eacute;sonner sa voix.</p>
+
+<p>Ils ne s'&eacute;taient pas rencontr&eacute;s de tout l'hiver,
+comme si une fatalit&eacute; les e&ucirc;t toujours
+&eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa course &agrave; Pors-Even, elle avait
+fond&eacute; quelque esp&eacute;rance sur le _pardon des
+Islandais,_ o&ugrave; l'on a beaucoup d'occasions de se voir et
+de causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais,
+d&egrave;s le matin de cette f&ecirc;te, les rues &eacute;tant
+d&eacute;j&agrave; tendues de blanc, orn&eacute;es de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'&eacute;tait mise &agrave; tomber
+&agrave; torrents, chass&eacute;e de l'ouest par une brise
+g&eacute;missante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si
+noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Et, en effet, ils n'&eacute;taient
+pas venus, ou bien s'&eacute;taient vite enferm&eacute;s &agrave;
+boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur
+plus serr&eacute; que de coutume, &eacute;tait rest&eacute;e
+derri&egrave;re ses vitres toute la soir&eacute;e,
+&eacute;coutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des
+cabarets les chants bruyants des p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, elle avait pr&eacute;vu cette visite
+d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de
+barque non encore r&eacute;gl&eacute;e, le p&egrave;re Gaos, qui
+n'aimait pas venir &agrave; Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'&eacute;tait promis qu'elle irait &agrave; lui, ce que les
+filles ne font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en
+avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l'avoir
+troubl&eacute;e, puis abandonn&eacute;e, &agrave; la
+mani&egrave;res de gar&ccedil;ons qui n'ont pas d'honneur.
+Ent&ecirc;tement, sauvagerie, attachement au m&eacute;tier de la
+mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiqu&eacute;s par Sylvestre &eacute;taient les seuls, ils
+pourraient bien tomber, qui sait! apr&egrave;s un entretien franc
+comme serait le leur. Et alors, peut-&ecirc;tre,
+repara&icirc;trait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
+m&ecirc;me sourire qui l'avait tant surprise et charm&eacute;e
+l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal pass&eacute;e
+tout enti&egrave;re &agrave; valser entres ses bras. Et cet
+espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience
+presque douce.</p>
+
+<p>De loin, tout para&icirc;t toujours si facile, si simple
+&agrave; dire et &agrave; faire.</p>
+
+<p>Et, pr&eacute;cis&eacute;ment, cette visite d'Yann tombait
+&agrave; une heure choisie: elle &eacute;tait s&ucirc;re que son
+p&egrave;re, en ce moment assis &agrave; fumer, ne se
+d&eacute;rangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor
+o&ugrave; il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son
+explication avec lui.</p>
+
+<p>Mais voici qu'&agrave; pr&eacute;sent, le moment venu, cette
+hardiesse lui semblait extr&ecirc;me. L'id&eacute;e seulement de
+le rencontrer, de le voir face &agrave; face au pied de ces
+marches la faisait trembler. Son coeur battait &agrave; se
+rompre... Et dire que, d'un moment &agrave; l'autre, cette porte
+en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grin&ccedil;ant
+qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!</p>
+
+<p>Non, d&eacute;cid&eacute;ment, elle n'oserait jamais;
+plut&ocirc;t se consumer d'attente et mourir de chagrin, que
+tenter une chose pareille. Et d&eacute;j&agrave; elle avait fait
+quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.</p>
+
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta encore, h&eacute;sitante,
+effar&eacute;e, se rappellent que c'&eacute;tait demain le
+d&eacute;part pour l'Islande, et que cette occasion de le voir
+&eacute;tait unique. Il faudrait donc, si elle la manquait,
+recommencer des mois de solitude et d'attente, languir
+apr&egrave;s son retour, perdre encore tout un &eacute;t&eacute;
+de sa vie...</p>
+
+<p>En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement
+r&eacute;solue, elle descendit en courant l'escalier, et arriva
+tremblante se planter devant luit.</p>
+
+<p>--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous
+pla&icirc;t.</p>
+
+<p>--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix,
+portant la main &agrave; son chapeau.</p>
+
+<p>Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la
+t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, l'expression dure,
+ayant m&ecirc;me l'air de se demander si seulement il
+s'arr&ecirc;terait. Un pied en avant, pr&ecirc;t &agrave; fuir,
+il plaquait ses larges &eacute;paules &agrave; la muraille, comme
+pour &ecirc;tre moins pr&egrave;s d'elle dans ce couloir
+&eacute;troit o&ugrave; il se voyait pris.</p>
+
+<p>Glac&eacute;e, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle
+avait pr&eacute;par&eacute; pour lui dire: elle n'avait pas
+pr&eacute;vu qu'il pourrait lui faire cet affront-l&agrave;, de
+passer sans l'avoir &eacute;cout&eacute;e...</p>
+
+<p>--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann?
+Demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'&eacute;tait pas
+celui qu'elle voulait avoir.</p>
+
+<p>Lui, d&eacute;tournait les yeux, regardant dehors. Ses joues
+&eacute;taient devenues tr&egrave;s rouges, une mont&eacute;e de
+sang lui br&ucirc;lait le visage, et ses narines mobiles se
+dilataient &agrave; chaque respiration suivant les mouvements de
+sa poitrine, comme celles des taureaux.</p>
+
+<p>Elle essaya de continuer:</p>
+
+<p>--Le soir du bal o&ugrave; nous &eacute;tions ensemble, vous
+m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas &agrave; une
+indiff&eacute;rente... Monsieur Yann, vous &ecirc;tes sans
+m&eacute;moire donc... Que vous ai-je fait?...</p>
+
+<p>... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait l&agrave;,
+venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la
+coiffe de Gaud, et, derri&egrave;re eux, fit furieusement battre
+une porte. On &eacute;tait mal dans ce corridor pour parler de
+choses graves. Apr&egrave;s ses premi&egrave;res phrases,
+&eacute;trangl&eacute;es dans sa gorge, Gaud restait muette,
+sentant tourner sa t&ecirc;te, n'ayant plus d'id&eacute;es. Ils
+s'&eacute;taient avanc&eacute;s vers la porte de la rue, lui,
+fuyant toujours.</p>
+
+<p>Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel &eacute;tait
+noir. Par cette porte ouverte, un &eacute;clairage livide et
+triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en
+face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces
+deux-l&agrave;, dans le corridor, avec des airs si
+troubl&eacute;s? qu'est-ce qui se passait donc chez les
+M&eacute;vel?</p>
+
+<p>--Non, mademoiselle Gaud, r&eacute;pondit-il &agrave; la fin
+en se d&eacute;gageant avec une aisance de fauve. -
+D&eacute;j&agrave; j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
+sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous &ecirc;tes riche, nous
+ne sommes pas gens de la m&ecirc;me classe. Je ne suis pas un
+gar&ccedil;on &agrave; venir chez vous, moi...</p>
+
+<p>Et il s'en alla...</p>
+
+<p>Ainsi tout &eacute;tait fini, fini &agrave; jamais. Et, elle
+n'avait m&ecirc;me rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans
+cette entrevue qui n'avait r&eacute;ussi qu'&agrave; la faire
+passer &agrave; ses yeux pour une effront&eacute;e... Quel
+gar&ccedil;on &eacute;tait-il donc, ce Yann, avec son
+d&eacute;dain des filles, son d&eacute;dain de l'argent, son
+d&eacute;dain de tout!...</p>
+
+<p>Elle restait d'abord clou&eacute;e sur place, voyant les
+choses remuer autour d'elle, avec du vertige...</p>
+
+<p>Et puis une id&eacute;e, plus intol&eacute;rable que toutes,
+lui vint comme un &eacute;clair: des camarades d'Yann, des
+Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il
+allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se serait un
+affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre,
+pour les observer &agrave; travers ses rideaux...</p>
+
+<p>Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes.
+Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de
+plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande
+pluie mena&ccedil;ante, disant:</p>
+
+<p>--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa
+passera.</p>
+
+<p>Et puis ils plaisant&egrave;rent &agrave; haute voix sur
+Jeannie Caroff, sur diff&eacute;rentes belles; mais aucun ne se
+retourna vers sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient gais tous, except&eacute; lui qui ne
+r&eacute;pondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et
+triste. Il n'entra point boire avec les autres et, sans plus
+prendre garde &agrave; eux ni &agrave; la pluie commenc&eacute;e,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorb&eacute;
+dans une r&ecirc;verie, il traversa la place, dans la direction
+de Ploubazlanec...</p>
+
+<p>Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse
+sans espoir prit la place de l'amer d&eacute;pit qui lui
+&eacute;tait d'abord mont&eacute; au coeur.</p>
+
+<p>Elle s'assit, la t&ecirc;te dans ses mains. Que faire &agrave;
+pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>Oh! s'il avait pu l'&eacute;couter rien qu'un moment;
+plut&ocirc;t, s'il pouvait venir l&agrave;, seul avec elle dans
+cette chambre o&ugrave; on se parlerait en paix, tout
+s'expliquerait peut-&ecirc;tre encore.</p>
+
+<p>Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui
+dirait: "Vous m'avez cherch&eacute;e quand je ne vous demandais
+rien; &agrave; pr&eacute;sent je suis &agrave; vous de toute mon
+&acirc;me si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir
+la femme d'un p&ecirc;cheur, et cependant, parmi les
+gar&ccedil;ons de Paimpol, je n'aurais qu'&agrave; choisir si
+j'en d&eacute;sirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce
+que, malgr&eacute; tout, je vous crois meilleur que les autres
+jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie;
+bien que j'aie habit&eacute; dans les villes, je vous jure que je
+suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors,
+puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?</p>
+
+<p>... Mais tout cela ne serait jamais exprim&eacute;, jamais dit
+qu'en r&ecirc;ve; il &eacute;tait trop tard, Yann ne l'entendrait
+point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour
+quelle esp&egrave;ce de cr&eacute;ature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.</p>
+
+<p>Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa
+belle chambre, o&ugrave; entrait le jour blanch&acirc;tre de
+f&eacute;vrier, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises
+rang&eacute;es le long du mur, il lui semblait voir crouler le
+monde, avec les choses pr&eacute;sentes et les choses &agrave;
+venir, au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se
+creuser partout autour d'elle.</p>
+
+<p>Elle souhaitait &ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;e de la
+vie, &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; couch&eacute;e bien tranquille
+sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle
+lui pardonnait, et aucune haine n'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e
+&agrave; son amour d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour lui...</p>
+
+<p>XII</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ La mer, la mer grise.</p>
+
+<p>Sur la grand'route non trac&eacute;e qui m&egrave;ne, chaque
+&eacute;t&eacute;, les p&ecirc;cheurs en Islande, Yann filait
+doucement depuis un jour.</p>
+
+<p>La veille, quand on &eacute;tait parti au chant des vieux
+cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires,
+couverts de voiles, s'&eacute;taient dispers&eacute;s comme des
+mouettes.</p>
+
+<p>Puis cette brise &eacute;tait devenue plus molle, et les
+marches s'&eacute;taient ralenties; des bancs de brume
+voyageaient au ras des eaux.</p>
+
+<p>Yann &eacute;tait peut-&ecirc;tre plus silencieux que
+d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait
+avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque
+obsession. Il n'y avait pourtant rien &agrave; faire, qu'&agrave;
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien
+qu'&agrave; respirer et &agrave; se laisser vivre. En regardant,
+on ne voyait que des grisailles profondes; en &eacute;coutant, on
+n'entendait que du silence...</p>
+
+<p>... Tout &agrave; coup, un bruit sourd, &agrave; peine
+perceptible, mais inusit&eacute; et venu d'en dessous avec une
+sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les
+freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche, demeura
+immobilis&eacute;e...</p>
+
+<p>&Eacute;chou&eacute;s!!! o&ugrave; et sur quoi? Quelque banc
+de la c&ocirc;te anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien
+depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.</p>
+
+<p>Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de
+mouvement contrastait avec cette tranquillit&eacute; brusque,
+fig&eacute;e, de leur navire. Voil&agrave;, elle s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; cette place, la _Marie,_ et n'en
+bougeait plus. Au milieu de cette immensit&eacute; de choses
+fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir m&ecirc;me
+pas de consistance, elle avait &eacute;t&eacute; saisie par je ne
+sais quoi de r&eacute;sistant et d'immuable qui &eacute;tait
+dissimul&eacute; sous ces eaux; elle y &eacute;tait bien prise,
+et risquait peut-&ecirc;tre d'y mourir.</p>
+
+<p>Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par
+les pattes &agrave; de la glu?</p>
+
+<p>D'abord on ne s'en aper&ccedil;oit gu&egrave;re; cela ne
+change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en
+dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.</p>
+
+<p>C'est quand ils se d&eacute;battent ensuite, que la chose
+collante vient souiller leurs ailes, leur t&ecirc;te, et que, peu
+&agrave; peu, ils prennent cet air pitoyable d'une b&ecirc;te en
+d&eacute;tresse qui va mourir.</p>
+
+<p>Pour la _Marie,_ c'&eacute;tait ainsi; au commencement cela ne
+paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu
+inclin&eacute;e, il est vrai, mais c'&eacute;tait en plein matin,
+par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour
+s'inqui&eacute;ter et comprendre que c'&eacute;tait grave.</p>
+
+<p>Le capitaine faisait un peu piti&eacute;, lui qui avait commis
+la faute en ne s'occupant pas assez du point o&ugrave; l'on
+&eacute;tait; il secouait ses mains en l'air, en disant:</p>
+
+<p>--_Ma Dou&eacute;! ma Dou&eacute;!_ sur un ton de
+d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s d'eux, dans une &eacute;claircie, se dessina
+un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque
+aussit&ocirc;t; on ne le distingua plus.</p>
+
+<p>D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fum&eacute;e. - Et
+pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient
+grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force
+vous tirer de peine &agrave; leur mani&egrave;re, et dont il faut
+se d&eacute;fendre comme de pirates.</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;menaient tous, changeant, chavirant
+l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les
+mouvements de la mer, &eacute;tait tr&egrave;s
+&eacute;motionn&eacute; lui aussi par cet incident: ces bruits
+d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis
+ces immobilit&eacute;s, il comprenait tr&egrave;s bien que tout
+cela n'&eacute;tait pas naturel, et se cachait dans les coins, la
+queue basse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, ils amen&egrave;rent des embarcations pour
+mouiller des ancres, essayer de se _d&eacute;haler,_ en
+r&eacute;unissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude
+manoeuvre qui dura dix heures d'affil&eacute;e; - et, le soir
+venu, le pauvre bateau, arriv&eacute; le matin si propre et
+pimpant, prenait d&eacute;j&agrave; mauvaise figure,
+inond&eacute;, souill&eacute;, en plein d&eacute;sarroi. Il
+s'&eacute;tait d&eacute;battu, secou&eacute; de toutes les
+mani&egrave;res, et restait toujours l&agrave;, clou&eacute;
+comme un bateau mort.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle
+&eacute;tait plus haute; cela tournait mal quand, tout &agrave;
+coup, vers six heures, les voil&agrave; d&eacute;gag&eacute;s,
+partis, cassant les amarres qu'ils avaient laiss&eacute;es pour
+se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de
+l'avant &agrave; l'arri&egrave;re en criant:</p>
+
+<p>--Nous flottons!</p>
+
+<p>Ils flottaient en effet; mais comment dire cette
+joie-l&agrave;, de _flotter;_ de se tenir s'en aller, redevenir
+une chose l&eacute;g&egrave;re, vivante, au lieu d'un
+commencement d'&eacute;pave qu'on &eacute;tait tout &agrave;
+l'heure!...</p>
+
+<p>Et, du m&ecirc;me coup, la tristesse d'Yann s'&eacute;tait
+envol&eacute;e aussi. All&eacute;g&eacute; comme son bateau,
+gu&eacute;ri par la saine fatigue de ses bras, il avait
+retrouv&eacute; son air insouciant, secou&eacute; ses
+souvenirs.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres,
+il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en
+apparence aussi libre que dans ses premi&egrave;res
+ann&eacute;es.</p>
+
+<p>XIII</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ On distribuait un courrier de France, l&agrave; bas, &agrave;
+bord de la _Circ&eacute;,_ en rade d'Ha-Long, &agrave; l'autre
+bout de la terre. Au milieu d'un groupe serr&eacute; de matelots,
+le vaguemestre appelait &agrave; haute voix les noms des heureux,
+qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la
+batterie, en se bousculant autour d'un fanal.</p>
+
+<p>--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui
+&eacute;tait bien timbr&eacute;e de Paimpol, - mais ce
+n'&eacute;tait pas l'&eacute;criture de Gaud. - Qu'est-ce que
+cela voulait dire? Et de qui venait-elle?</p>
+
+<p>L'ayant tourn&eacute;e et retourn&eacute;e, il l'ouvrit
+craintivement.</p>
+
+<p>Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.</p>
+
+<p>"Mon cher petit-fils,"<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien de sa bonne vieille grand'm&egrave;re;
+alors il respira mieux. Elle avait m&ecirc;me appos&eacute; au
+bas sa grosse signature apprise par coeur, toute trembl&eacute;e
+et &eacute;coli&egrave;re: "Veuve Moan".</p>
+
+<p>Veuve Moan. Il porta le papier &agrave; ses l&egrave;vres,
+d'un mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi, et embrassa ce pauvre
+nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait
+&agrave; un heure supr&ecirc;me de sa vie: demain matin,
+d&egrave;s le jour, il partait pour aller au feu.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa
+venaient d'&ecirc;tre pris. Aucune grande op&eacute;ration
+n'&eacute;tait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les renforts
+qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait &agrave;
+bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour
+compl&eacute;ter les compagnies de marins d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;barqu&eacute;es. Et Sylvestre, qui avait langui
+longtemps dans les croisi&egrave;res d&egrave;s les blocus,
+venait d'&ecirc;tre d&eacute;sign&eacute; avec quelques autres
+pour combler des vides dans ces compagnies-l&agrave;.</p>
+
+<p>En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque
+chose leur disait tout de m&ecirc;me qu'ils d&eacute;barqueraient
+encore &agrave; temps pour se battre un peu. Ayant arrang&eacute;
+leurs sacs, termin&eacute; leurs pr&eacute;paratifs, et fait
+leurs adieux, ils s'&eacute;taient promen&eacute;s toute la
+soir&eacute;e au milieu des autres qui restaient, se sentant
+grandis et fiers aupr&egrave;s de ceux-l&agrave;; chacun &agrave;
+sa mani&egrave;re manifestait ses impressions de d&eacute;part,
+les uns graves, un peu recueillis; les autres se r&eacute;pandant
+en exub&eacute;rantes paroles.</p>
+
+<p>Sylvestre, lui, &eacute;tait assez silencieux et concentrait
+en lui-m&ecirc;me son impatience d'attente; seulement quand on le
+regardait, son petit sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis
+en effet, et c'est pour demain matin". La guerre, le feu, il ne
+s'en faisait encore qu'une id&eacute;e incompl&egrave;te; mais
+cela le fascinait pourtant, parce qu'il &eacute;tait de vaillante
+race.</p>
+
+<p>... Inquiet de Gaud, &agrave; cause de cette &eacute;criture
+&eacute;trang&egrave;re, il cherchait &agrave; s'approcher d'un
+fanal pour pouvoir bien lire. Et c'&eacute;tait difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient
+l&agrave;, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette
+batterie...</p>
+
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but de sa lettre, comme il l'avait
+pr&eacute;vu, la grand'm&egrave;re Yvonne expliquait pourquoi
+elle avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de recourir &agrave;
+la main peu experte d'une vieille voisine:</p>
+
+<p>"Mon cher enfant, je ne te fais pas &eacute;crire cette fois
+par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son
+p&egrave;re a &eacute;t&eacute; pris de mort subite, il y a deux
+jours. Et il parait que toute sa fortune a &eacute;t&eacute;
+mang&eacute;e, &agrave; de mauvais jeux d'argent qu'il avait
+faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses
+meubles. C'est une chose &agrave; laquelle personne ne
+s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va
+te faire comme &agrave; moi beaucoup de peine.</p>
+
+<p>"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvel&eacute;
+engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_,
+et le d&eacute;part pour l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure
+cette ann&eacute;e. Ils on appareill&eacute; le 1er du courant,
+l'avant-veille du grand malheur arriv&eacute; &agrave; notre
+pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.</p>
+
+<p>"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'&agrave;
+pr&eacute;sent c'est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi
+elle va &ecirc;tre oblig&eacute;e de travailler pour gagner son
+pain..."</p>
+
+<p>... Il resta atterr&eacute;; ces mauvaises nouvelles lui
+avaient g&acirc;t&eacute; toute sa joie d'aller se battre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">Troisi&egrave;me partie.</h2>
+
+<p>I</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ ... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre
+s'arr&ecirc;te court, dressant l'oreille...</p>
+
+<p>C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et
+velout&eacute; de printemps. Le ciel est gris, pesant aux
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Ils sont l&agrave; six matelots arm&eacute;s, en
+reconnaissance au milieu des fra&icirc;ches rizi&egrave;res, dans
+un sentier de boue...</p>
+
+<p>... Encore!!... ce m&ecirc;me bruit dans le silence de l'air!
+- Bruit aigre et ronflant, esp&egrave;ce de _dzinn_
+prolong&eacute;, donnant bien l'impression de la petite chose
+m&eacute;chante et dure qui passe l&agrave; tout droit,
+tr&egrave;s vite, et dont la rencontre peut &ecirc;tre
+mortelle.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, Sylvestre
+&eacute;coute cette musique-l&agrave;. Ces balles qui vous
+arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-m&ecirc;me: le coup de feu, parti de loin, est
+att&eacute;nu&eacute;, on ne l'entend plus; alors on distingue
+mieux ce petit bourdonnement de m&eacute;tal, qui file en
+tra&icirc;n&eacute;e rapide, fr&ocirc;lant vos oreilles...</p>
+
+<p>... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des
+balles. Tout pr&egrave;s des marins, arr&ecirc;t&eacute;s net,
+elles s'enfoncent dans le sol inond&eacute; de la rizi&egrave;re,
+chacune avec un petit _flac_ de gr&ecirc;le, sec et rapide, et un
+l&eacute;ger &eacute;claboussement d'eau.</p>
+
+<p>Eux se regardent, en souriant comme d'une farce
+dr&ocirc;lement jou&eacute;e, et ils disent:</p>
+
+<p>--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour
+les matelots, tout cela c'est de la m&ecirc;me famille
+chinoise.)</p>
+
+<p>Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes,
+celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans
+l'herbe. Cela n'a pas dur&eacute; une minute, ce petit arrosage
+de plomb, et d&eacute;j&agrave; cela cesse. Sur la grande plaine
+verte, le silence absolu revient, et nulle part on
+aper&ccedil;oit rien qui bouge.</p>
+
+<p>Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant
+le vent, ils cherchent d'o&ugrave; cela a pu venir.</p>
+
+<p>De l&agrave;-bas, s&ucirc;rement, de ce bouquet de bambous,
+qui fait dans la plaine comme un &icirc;lot de plumes, et
+derri&egrave;re lesquels apparaissent, &agrave; demi
+cach&eacute;es, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans
+la terre d&eacute;tremp&eacute;e de la rizi&egrave;re, leurs
+pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus
+longues et plus agiles, est celui qui court devant.</p>
+
+<p>Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont
+r&ecirc;v&eacute;...</p>
+
+<p>Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont
+toujours et &eacute;ternellement les m&ecirc;mes, - le gris des
+ciels couverts, la teinte fra&icirc;che des prairies au
+printemps, - on croirait voir les champs de France, avec des
+jeunes hommes courant l&agrave; ga&icirc;ment, pour tout autre
+jeu que celui de la mort.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; mesure qu'ils s'approchent, ces bambous
+montrent mieux la finesse exotique de leur feuill&eacute;e, ces
+toits de village accentuent l'&eacute;tranget&eacute; de leur
+courbure, et des hommes jaunes, embusqu&eacute;s derri&egrave;re,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contract&eacute;es
+par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en
+jetant un cri, et se d&eacute;ploient en une longue ligne
+tremblante, mais d&eacute;cid&eacute;e et dangereuse.</p>
+
+<p>--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur
+m&ecirc;me brave sourire.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, ils trouvent cette fois qu'il y en a
+beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en
+aper&ccedil;oit d'autres, qui arrivent par derri&egrave;re,
+&eacute;mergeant d'entre les herbages...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ ... Il fut tr&egrave;s beau, dans cet instant, dans cette
+journ&eacute;e, le petit Sylvestre; sa vieille grand'm&egrave;re
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fi&egrave;re de le voir si
+guerrier!</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; transfigur&eacute; depuis quelques jours,
+bronz&eacute;, la voix chang&eacute;e, il &eacute;tait l&agrave;
+comme dans un &eacute;l&eacute;ment &agrave; lui. A une minute
+d'ind&eacute;cision supr&ecirc;me, les matelots,
+&eacute;rafl&eacute;s par les balles, avaient presque
+commenc&eacute; ce mouvement de recul qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; leur mort &agrave; tous; mais Sylvestre avait
+continu&eacute; d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il
+tenait t&ecirc;te &agrave; tout un groupe, fauchant de droite et
+de gauche, &agrave; grands coups de crosse qui assommaient. Et,
+gr&acirc;ce &agrave; lui, la partie avait chang&eacute; de
+tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui
+d&eacute;cide aveugl&eacute;ment de tout, dans ces petites
+batailles non dirig&eacute;es &eacute;tait pass&eacute; du
+c&ocirc;t&eacute; des Chinois; c'&eacute;taient eux qui avaient
+commenc&eacute; &agrave; reculer.</p>
+
+<p>... C'&eacute;tait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six
+matelots, ayant recharg&eacute; leurs armes &agrave; tir rapide,
+les abattaient &agrave; leur aise; il y avait des flaques rouges
+dans l'herbe, des corps effondr&eacute;s, des cr&acirc;nes
+versant leur cervelle dans l'eau de la rizi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils fuyaient tout courb&eacute;s, rasant le sol, s'aplatissant
+comme des l&eacute;opards. Et Sylvestre courait apr&egrave;s,
+d&eacute;j&agrave; bless&eacute; deux fois, un coup de lance
+&agrave; la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
+sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non
+raisonn&eacute;e qui vient du sang<br>
+ vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle
+qui faisait les h&eacute;ros antiques.</p>
+
+<p>Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue,
+dans une inspiration de terreur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.
+Sylvestre s'arr&ecirc;ta, souriant, m&eacute;prisant, sublime,
+pour le laisser d&eacute;charger son arme, puis se jeta un peu
+sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
+Mais, dans le mouvement de d&eacute;tente, le canon de ce fusil
+d&eacute;via par hasard dans le m&ecirc;me sens. Alors, lui,
+sentit une commotion &agrave; la poitrine, et, comprenant bien ce
+que c'&eacute;tait, par un &eacute;clair de pens&eacute;e,
+m&ecirc;me avant toute douleur, il d&eacute;tourna la t&ecirc;te
+vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire,
+comme un vieux soldat, la phrase consacr&eacute;e: "Je crois que
+j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de
+courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons,
+il en sentit entrer aussi, par un trou &agrave; son sein droit,
+avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
+crev&eacute;. En m&ecirc;me temps, sa bouche s'emplit de sang,
+tandis qu'il lui venait au c&ocirc;t&eacute; une douleur
+aigu&euml;, qui s'exasp&eacute;rait vite, vite, jusqu'&agrave;
+&ecirc;tre quelque chose d'atroce et d'indicible.</p>
+
+<p>Il tourna sur lui-m&ecirc;me deux ou trois fois, la t&ecirc;te
+perdue de vertige et cherchant &agrave; reprendre son souffle au
+milieu de tout ce liquide rouge dont la mont&eacute;e
+l'&eacute;touffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
+s'abattit.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Environ quinze jours apr&egrave;s, comme le ciel se faisait
+d&eacute;j&agrave; plus sombre &agrave; l'approche des pluies, et
+la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on
+avait rapport&eacute; &agrave; Hano&iuml;, fut envoy&eacute; en
+rade d'Ha-Long et mis &agrave; bord d'un navire-h&ocirc;pital qui
+rentrait en France.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; longtemps promen&eacute; sur divers
+brancards, avec des temps d'arr&ecirc;t dans des ambulances. On
+avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions
+mauvaises, sa poitrine s'&eacute;tait remplie d'eau, du
+c&ocirc;t&eacute; perc&eacute;, et l'air entrait toujours, en
+gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.</p>
+
+<p>On lui avait donn&eacute; la m&eacute;daille militaire et il
+en avait eu un moment de joie. Mais il n'&eacute;tait plus le
+guerrier d'avant, &agrave; l'allure d&eacute;cid&eacute;e,
+&agrave; la voix vibrante et br&egrave;ve. Non, tout cela
+&eacute;tait tomb&eacute; devant la longue souffrance et la
+fi&egrave;vre amollissante. Il &eacute;tait redevenu enfant, avec
+le mal du pays; il ne parlait presque plus, r&eacute;pondant
+&agrave; peine d'une petite voix douce, presque &eacute;teinte.
+Se sentir si malade, et &ecirc;tre si loin, si loin; penser qu'il
+faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, -
+vivrait-il seulement jusque-l&agrave;, avec ses forces qui
+diminuaient?... Cette notion d'effroyable &eacute;loignement
+&eacute;tait une chose qui l'obs&eacute;dait sans cesse; qui
+l'oppressait &agrave; ses r&eacute;veils, - quand, apr&egrave;s
+les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse
+de ses plaies, la chaleur de sa fi&egrave;vre et le petit bruit
+soufflant de sa poitrine crev&eacute;e. Aussi il avait
+suppli&eacute; qu'on l'embarqu&acirc;t, au risque de tout.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s lourd &agrave; porter dans son
+cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses
+cruelles en le charroyant.</p>
+
+<p>A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans
+l'un des petits lits de fer align&eacute;s &agrave;
+l'h&ocirc;pital et il recommen&ccedil;a en sens inverse sa longue
+promenade &agrave; travers les mers. Seulement, cette fois, au
+lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes,
+c'&eacute;tait dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des
+exhalaisons de rem&egrave;des, de blessures et de
+mis&egrave;res.</p>
+
+<p>Les premiers jours, la joie d'&ecirc;tre en route avait
+amen&eacute; en lui un peux de mieux. Il pouvait se tenir
+soulev&eacute; sur son lit avec des oreillers, et de temps en
+temps il demandait sa bo&icirc;te. Sa bo&icirc;te de matelot
+&eacute;tait le coffret de bois blanc, achet&eacute; &agrave;
+Paimpol, pour mettre ses choses pr&eacute;cieuses; on y trouvait
+les lettres de la grand'm&egrave;re Yvonne, celles d'Yann et de
+Gaud, un cahier o&ugrave; il avait copi&eacute; des chansons du
+bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un
+pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait
+inscrit le journal na&iuml;f de sa campagne.</p>
+
+<p>Le mal pourtant ne s'am&eacute;liorait pas et, d&egrave;s la
+premi&egrave;re semaine, les m&eacute;decins pens&egrave;rent que
+la mort ne pouvait plus &ecirc;tre &eacute;vit&eacute;e.</p>
+
+<p>... Pr&egrave;s de l'&Eacute;quateur maintenant, dans
+l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait,
+secouant ses lits, ses bless&eacute;s et ses malades; s'en allait
+toujours vite sur une mer remu&eacute;e, tourment&eacute;e encore
+comme au renversement des moussons.</p>
+
+<p>Depuis le d&eacute;part d'Ha-Long, il en &eacute;tait mort
+plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce
+grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits
+s'&eacute;taient d&eacute;barrass&eacute; d&eacute;j&agrave; de
+leur pauvre contenu.</p>
+
+<p>Et ce jour-l&agrave;, dans l'h&ocirc;pital mouvant, il faisait
+tr&egrave;s sombre: on avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;,
+&agrave; cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet &eacute;touffoir de
+malades.</p>
+
+<p>Il allait plus mal, lui; c'&eacute;tait la fin. Couch&eacute;
+toujours sur son c&ocirc;t&eacute; perc&eacute;, il le comprimait
+des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour
+immobiliser cette eau, cette d&eacute;composition liquide dans ce
+poumon droit, et t&acirc;cher de respirer seulement avec l'autre.
+Mais cet autre aussi, peu &agrave; peu, s'&eacute;tait pris par
+voisinage, et l'angoisse supr&ecirc;me &eacute;tait
+commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant;
+dans l'obscurit&eacute; chaude, des figures aim&eacute;es ou
+affreuses venaient se pencher sur lui; il &eacute;tait dans un
+perp&eacute;tuel r&ecirc;ve d'hallucin&eacute;, o&ugrave;
+passaient la Bretagne et l'Islande.</p>
+
+<p>Le matin, il avait fait appeler le pr&ecirc;tre, et celui-ci,
+qui &eacute;tait un vieillard habitu&eacute; &agrave; voir mourir
+des matelots, avait &eacute;t&eacute; surpris de trouver, sous
+cette enveloppe si virile, la puret&eacute; d'un petit
+enfant.</p>
+
+<p>Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle
+part; les manches &agrave; vent n'en donnaient plus; l'infirmier,
+qui l'&eacute;ventait tout le temps avec un &eacute;ventail
+&agrave; fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des
+bu&eacute;es malsaines, des fadeurs d&eacute;j&agrave; cent fois
+respir&eacute;es, dont les poitrines ne voulaient plus.</p>
+
+<p>Quelquefois, il lui prenait des rages
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es pour sortir de ce lit, o&ugrave;
+il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
+l&agrave;-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui
+couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!...
+Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait
+qu'&agrave; un soul&egrave;vement de sa t&ecirc;te et de son cou
+affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que
+l'on fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il
+retombait dans les m&ecirc;mes creux de son lit d&eacute;fait,
+d&eacute;j&agrave; englu&eacute; l&agrave; par la mort; et chaque
+fois apr&egrave;s la fatigue d'une telle secousse, il perdait
+pour un instant conscience de tout.</p>
+
+<p>Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien
+que se f&ucirc;t encore dangereux, la mer n'&eacute;tant pas
+assez calm&eacute;e. C'&eacute;tait le soir, vers six heures.
+Quand cet auvent de fer fut soulev&eacute;, il entra de la
+lumi&egrave;re seulement, de l'&eacute;blouissante lumi&egrave;re
+rouge. Le soleil couchant apparaissait &agrave; l'horizon avec
+une extr&ecirc;me splendeur, dans la d&eacute;chirure d'un<br>
+ ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+&eacute;clairait cet h&ocirc;pital en vacillant, comme une torche
+que l'on balance.</p>
+
+<p>De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait
+dehors &eacute;tait impuissant &agrave; entrer ici, &agrave;
+chasser les senteurs de la fi&egrave;vre. Partout, &agrave;
+l'infini, sur cette mer &eacute;quatoriale, ce n'&eacute;tait
+qu'humidit&eacute; chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air
+nulle part, pas m&ecirc;me pour les mourants qui haletaient.</p>
+
+<p>... Une derni&egrave;re vision l'agita beaucoup: sa vieille
+grand'm&egrave;re, passant sur un chemin, tr&egrave;s vite, avec
+une expression d'anxi&eacute;t&eacute; d&eacute;chirante; la
+pluie tombait sur elle, de nuages bas et fun&egrave;bres; elle se
+rendait &agrave; Paimpol, mand&eacute;e au bureau de la marine
+pour y &ecirc;tre inform&eacute;e qu'il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;battait maintenant; il r&acirc;lait. On
+&eacute;pongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui
+&eacute;taient remont&eacute;s de sa poitrine, &agrave; flots,
+pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'&eacute;clairait toujours; au couchant, on e&ucirc;t dit
+l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par
+le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge,
+qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour
+de lui.</p>
+
+<p>... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, l&agrave;-bas, en
+Bretagne, o&ugrave; midi allait sonner. Il &eacute;tait bien le
+m&ecirc;me soleil, et au m&ecirc;me instant pr&eacute;cis de sa
+dur&eacute;e sans fin; l&agrave;, pourtant, il avait une couleur
+tr&egrave;s diff&eacute;rente; se tenant plus haut dans un ciel
+bleu&acirc;tre; il &eacute;clairait d'une douce lumi&egrave;re
+blanche la grand'-m&egrave;re Yvonne, qui travaillait &agrave;
+coudre, assise sur sa porte.</p>
+
+<p>En Islande, om c'&eacute;tait le matin, il paraissait aussi,
+&agrave; cette m&ecirc;me minute de mort.</p>
+
+<p>P&acirc;li davantage, on e&ucirc;t dit qu'il ne parvenait
+&agrave; &ecirc;tre vu l&agrave; que par une sorte de tour de
+force d'obliquit&eacute;. Il rayonnait tristement, dans un fiord
+o&ugrave; d&eacute;rivait la _Marie,_ et son ciel &eacute;tait
+cette fois d'une de ces puret&eacute;s hyperbor&eacute;ennes qui
+&eacute;veillent des id&eacute;es de plan&egrave;tes refroidies
+n'ayant plus d'atmosph&egrave;re. Avec une nettet&eacute;
+glac&eacute;e, il accentuait les d&eacute;tails de ce chaos de
+pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_
+semblait plaqu&eacute; sur un m&ecirc;me plan et se tenir debout.
+Yann, qui &eacute;tait l&agrave;, &eacute;clair&eacute; un peu
+&eacute;trangement lui aussi, p&ecirc;chait comme d'habitude, au
+milieu de ces aspects lunaires.</p>
+
+<p>... Au moment o&ugrave; cette tra&icirc;n&eacute;e de feu
+rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'&eacute;teignit,
+o&ugrave; le soleil &eacute;quatorial disparut tout &agrave; fait
+dans les eaux dor&eacute;es, on vit les yeux du petit fils
+mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour
+dispara&icirc;tre dans la t&ecirc;te. Alors on abaissa dessus les
+paupi&egrave;res avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint
+tr&egrave;s beau et calme, comme un marbre couch&eacute;...</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p><br>
+ ... Aussi bien, je ne puis m'emp&ecirc;cher de conter cet
+enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-m&ecirc;me
+l&agrave;-bas, dans l'&icirc;le de Singapour. On en avait assez
+jet&eacute; d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers
+jours de la travers&eacute;e; comme cette terre malaise
+&eacute;tait l&agrave; tout pr&egrave;s, on s'&eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; le garder quelques heures de plus
+pour l'y mettre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le matin, de tr&egrave;s bonne heure, &agrave;
+cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps
+&eacute;tait recouvert du pavillon de France. La grande ville
+&eacute;trange dormait encore quand nous accost&acirc;mes la
+terre. Un petit fourgon, envoy&eacute; par le consul, attendait
+sur le quai; nous y m&icirc;mes Sylvestre et la croix de bois
+qu'on lui avait faite &agrave; bord; la peinture en &eacute;tait
+encore fra&icirc;che, car il avait fallu se h&acirc;ter, et les
+lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes cette Babel au soleil levant. Et puis
+se fut une &eacute;motion, de retrouver l&agrave;, &agrave; deux
+pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une
+&eacute;glise fran&ccedil;aise. Sous cette haute nef blanche,
+o&ugrave; j'&eacute;tais seul avec mes matelots, le _Dies irae_
+chant&eacute; par un pr&ecirc;tre missionnaire r&eacute;sonnait
+comme une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on
+voyait des choses qui ressemblaient &agrave; des jardins
+enchant&eacute;s, der verdures admirables, des palmes immenses;
+le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c'&eacute;tait
+une pluie de p&eacute;tales d'un rouge de carmin qui tombaient
+jusque dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, nous sommes all&eacute;s au cimeti&egrave;re
+tr&egrave;s loin. Notre petit cort&egrave;ge de matelots
+&eacute;tait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
+pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers
+chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs
+malais, indiens, o&ugrave; toute sorte de figures d'Asie nous
+regardaient passer avec des yeux &eacute;tonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ensuite, la campagne, d&eacute;j&agrave; chaude; des chemins
+ombreux o&ugrave; volaient d'admirables papillons aux ailes de
+velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les
+splendeurs de la s&egrave;ve &eacute;quatoriale. Enfin, le
+cimeti&egrave;re: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'&eacute;tonnants
+feuillages, des plantes inconnues. L'endroit o&ugrave; nous
+l'avons mis ressemble &agrave; un coin des jardins d'Indra. Sur
+sa terre, nous avons plant&eacute; cette petite croix de bois
+qu'on lui avait faite &agrave; la h&acirc;te pendant la nuit:</p>
+
+<p>SYLVESTRE MOAN<br>
+ Dix-neuf ans</p>
+
+<p>Et nous l'avons laiss&eacute; l&agrave;, press&eacute;s de
+repartir &agrave; cause de ce soleil qui montait toujours, nous
+retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses
+grandes fleurs.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p><br>
+ Le transport continuait sa route &agrave; travers l'oc&eacute;an
+Indien. En bas, dans l'h&ocirc;pital flottant, il y avait encore
+des mis&egrave;res enferm&eacute;es. Sur le pont, on ne voyait
+qu'insouciance, sant&eacute; et jeunesse. Alentour, sur la mer,
+une vraie f&ecirc;te d'air pur et de soleil.</p>
+
+<p>Par ces beaux temps d'aliz&eacute;s, les matelots,
+&eacute;tendus &agrave; l'ombre des voiles, s'amusaient avec
+leurs perruches, &agrave; les faire courir. (Dans ce Singapour
+d'o&ugrave; ils venaient, on vend aux marins qui passent toute
+sorte de b&ecirc;tes apprivois&eacute;es.)</p>
+
+<p>Ils avaient tous choisi des b&eacute;b&eacute;s de perruches,
+ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas
+encore de queue, mais d&eacute;j&agrave; vertes, oh! d'un vert
+admirable. Les papas et les mamans avaient &eacute;t&eacute;
+verts; alors elles, toutes petites, avaient h&eacute;rit&eacute;
+inconsciemment de cette couleur-l&agrave;, pos&eacute;es sur ces
+planches si propres du navire, elles<br>
+ ressemblaient &agrave; des feuilles tr&egrave;s fra&icirc;ches
+tomb&eacute;es d'un arbre des tropiques.</p>
+
+<p>Quelquefois on les r&eacute;unissait toutes; alors elles
+s'observaient entre elles dr&ocirc;lement; elles se mettaient
+&agrave; tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous
+diff&eacute;rents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses,
+avec des petits tr&eacute;moussements comiques, partant tout d'un
+coup tr&egrave;s vite, empress&eacute;es, on ne sait pour quelle
+patrie; et il y en avait qui tombaient.</p>
+
+<p>Et puis les guenons apprenaient &agrave; faire des tours, et
+c'&eacute;tait un autre amusement. Il y en avait de tendrement
+aim&eacute;es, qui &eacute;taient embrass&eacute;es avec
+transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure
+de leurs ma&icirc;tres en les regardant avec des yeux de femme,
+moiti&eacute; grotesque, moiti&eacute; touchantes.</p>
+
+<p>Au coup de trois heures, les fourriers apport&egrave;rent sur
+le pont deux sacs de toile, scell&eacute;s de gros cachets en
+cire rouge, et marqu&eacute;s au nom de Sylvestre; c'&eacute;tait
+pour vendre &agrave; la cri&eacute;e, - comme le r&egrave;glement
+l'exige pour les morts, - tous ses v&ecirc;tements, tout ce qui
+lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain,
+vinrent se grouper autour; &agrave; bord d'un
+navire-h&ocirc;pital, on en voit assez souvent, de ces ventes de
+sac, pour que cela n'&eacute;motionne plus. Et puis, sur ce
+bateau, on avait si peu connu Sylvestre.</p>
+
+<p>Ses vareuses, ses chemises, ses maillots &agrave; raies
+bleues, furent palp&eacute;s, retourn&eacute;s et puis
+enlev&eacute;s &agrave; des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.</p>
+
+<p>Vint le tour de la petite bo&icirc;te sacr&eacute;e, qu'on
+adjugea cinquante sous. On en avait retir&eacute;, pour remettre
+&agrave; la famille, les lettres et la m&eacute;daille militaire;
+mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius,
+et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses
+dispos&eacute;es l&agrave; par la pr&eacute;voyance de
+grand'm&egrave;re Yvonne pour r&eacute;parer et recoudre.</p>
+
+<p>Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets &agrave; vendre,
+pr&eacute;senta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour
+&ecirc;tre donn&eacute;s &agrave; Gaud, et si dr&ocirc;les de
+tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit
+appara&icirc;tre comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce
+n'&eacute;tait pas par manque de coeur, mais par
+irr&eacute;flexion seulement.</p>
+
+<p>Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit
+aussit&ocirc;t de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien
+&agrave; la place.</p>
+
+<p>Un soigneux coup de balai fut donn&eacute; apr&egrave;s, afin
+de bien d&eacute;barrasser ce pont si propre des
+poussi&egrave;res ou des d&eacute;bris de fil tomb&eacute;s de ce
+d&eacute;ballage.</p>
+
+<p>Et les matelots retourn&egrave;rent ga&icirc;ment s'amuser
+avec leurs perruches et leurs singes.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Un jour de la premi&egrave;re quinzaine de juin, comme la
+vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on
+&eacute;tait venu la demander de la part du commissaire de
+l'inscription maritime.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque chose concernant son petit-fils, bien
+s&ucirc;r; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les
+familles des _gens de mer,_on a souvent<br>
+ affaire &agrave; _l'Inscription;_ elle donc, qui &eacute;tait
+fille, femme, m&egrave;re et grand'm&egrave;re de marin,
+connaissait ce bureau depuis tant&ocirc;t soixante ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au sujet de sa d&eacute;l&eacute;gation, sans
+doute; ou peut-&ecirc;tre un petit d&eacute;compte de la
+_Circ&eacute;_ &agrave; toucher au moyen de sa _procure._ Sachant
+ce qu'on doit &agrave; M. le commissaire, elle fit sa toilette,
+prit sa belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route
+sur les deux heures.</p>
+
+<p>Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise,
+elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de
+m&ecirc;me, &agrave; la r&eacute;flexion, &agrave; cause de ces
+deux mois sans lettre.</p>
+
+<p>Elle rencontra son vieux galant, assis &agrave; une porte,
+tr&egrave;s tomb&eacute; depuis les froids de l'hiver.</p>
+
+<p>--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous
+g&ecirc;ner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il
+avait dans l'id&eacute;e.)</p>
+
+<p>Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les
+hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux
+fleurs jaune d'or; mais d&egrave;s qu'on passait dans les
+bas-fonds abrit&eacute;s contre le vent de la mer, on trouvait
+tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aub&eacute;pine
+fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait
+gu&egrave;re tout cela, elle, si vieille, sur qui
+s'&eacute;taient accumul&eacute;es les saisons fugitives, courtes
+&agrave; pr&eacute;sent comme des jours...</p>
+
+<p>Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des
+rosiers, des oeillets, des girofl&eacute;es et, jusque sur les
+hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui
+attiraient les premiers papillons blancs.</p>
+
+<p>Ce printemps &eacute;tait presque sans amour, dans ce pays
+d'Islandais, et les belles filles de race fi&egrave;re que l'on
+apercevait, r&ecirc;veuses, sur les portes, semblaient darder
+tr&egrave;s loin au del&agrave; des objets visibles leurs yeux
+bruns ou bleus. Les jeunes hommes, &agrave; qui allaient leurs
+m&eacute;lancolies et leurs d&eacute;sirs, &eacute;taient
+&agrave; faire la grande p&ecirc;che, l&agrave;-bas, sur la mer
+hyperbor&eacute;e...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait un printemps tout de m&ecirc;me,
+ti&egrave;de, suave, troublant, avec de l&eacute;gers
+bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.</p>
+
+<p>Et tout cela, qui est sans &acirc;me, continuait de sourire
+&agrave; cette vieille grand'm&egrave;re qui marchait de son
+meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier
+petit-fils. Elle touchait &agrave; l'heure terrible o&ugrave;
+cette chose, qui s'&eacute;tait pass&eacute;e si loin sur la mer
+chinoise, allait lui &ecirc;tre dite; elle faisait cette course
+sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devin&eacute;e
+et qui lui avait arrach&eacute; ses derni&egrave;res larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'm&egrave;re, mand&eacute;e
+&agrave; _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre qu'il
+&eacute;tait mort! - Il l'avait vu tr&egrave;s nettement passer,
+sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit
+ch&acirc;le brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
+apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un
+d&eacute;chirement affreux, tandis que l'&eacute;norme soleil
+rouge de l'&Eacute;quateur, qui se couchait magnifiquement,
+entrait par le sabord de l'h&ocirc;pital pour le regarder
+mourir.</p>
+
+<p>Seulement, de l&agrave;-bas, lui, dans sa vision
+derni&egrave;re, s'&eacute;tait figur&eacute; sous un ciel de
+pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se
+faisait au gai printemps moqueur...</p>
+
+<p>En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus
+inqui&egrave;te, et pressait encore sa marche.</p>
+
+<p>La voil&agrave; dans la ville grise, dans les petites rues de
+granit o&ugrave; tombait ce soleil, donnant le bonjour &agrave;
+d'autres vieilles, ses contemporaines, assises &agrave; leur
+fen&ecirc;tre. Intrigu&eacute;es de la voir, elles disaient:</p>
+
+<p>--O&ugrave; va-t-elle comme &ccedil;a si vite, en robe du
+dimanche, un jour sur semaine?</p>
+
+<p>M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez
+lui. Un petit &ecirc;tre tr&egrave;s laid, d'une quinzaine
+d'ann&eacute;es, qui &eacute;tait son commis, se tenait assis
+&agrave; son bureau. &Eacute;tant trop mal venu pour faire un
+p&ecirc;cheur, il avait re&ccedil;u de l'instruction et passait
+ses jours sur cette m&ecirc;me chaise, en fausses manches noires,
+grattant son papier.</p>
+
+<p>Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il
+se leva pour prendre, dans un casier, des pi&egrave;ces
+timbr&eacute;es.</p>
+
+<p>Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin
+jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...</p>
+
+<p>Il les &eacute;talait devant la pauvre vieille, qui
+commen&ccedil;ait &agrave; trembler et &agrave; voir trouble.
+C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+&eacute;crivait pour elle &agrave; son petit-fils, et qui
+&eacute;taient revenues l&agrave;, non
+d&eacute;cachet&eacute;es... Et &ccedil;a c'&eacute;tait
+pass&eacute; ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils
+Pierre: les lettres &eacute;taient revenues de la Chine chez M.
+le commissaire, qui les lui avait remises...</p>
+
+<p>Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan,
+Jean-Marie-Sylvestre, inscrit &agrave; Paimpol, folio 213,
+num&eacute;ro matricule 2091, d&eacute;c&eacute;d&eacute;
+&agrave; bord du _Bien-Hoa_ le 14..."</p>
+
+<p>--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arriv&eacute;, mon bon
+Monsieur?...</p>
+
+<p>--D&eacute;c&eacute;d&eacute;!... Il est
+d&eacute;c&eacute;d&eacute;, reprit-il.</p>
+
+<p>Mon Dieu, il n'&eacute;tait sans doute pas m&eacute;chant, ce
+commis; s'il disait cela de cette mani&egrave;re brutale,
+c'&eacute;tait plut&ocirc;t manque de jugement, inintelligence de
+petit &ecirc;tre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas
+ce beau mot, il s'exprima en breton:</p>
+
+<p>--_Marw &eacute;o!..._</p>
+
+<p>--_Marw &eacute;o!..._ (Il est mort...)</p>
+
+<p>Elle r&eacute;p&eacute;ta apr&egrave;s lui, avec son
+chevrotement de vieillesse, comme un pauvre &eacute;cho
+f&ecirc;l&eacute; redirait une phrase indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien ce qu'elle avait &agrave; moiti&eacute;
+devin&eacute;, mais cela la faisait trembler seulement; &agrave;
+pr&eacute;sent que c'&eacute;tait certain, &ccedil;a n'avait pas
+l'air de la toucher. D'abord sa facult&eacute; de souffrir
+s'&eacute;tait vraiment un peu &eacute;mouss&eacute;e, &agrave;
+force d'&acirc;ge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne
+venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait
+pour le moment dans sa t&ecirc;te, et voil&agrave; qu'elle
+confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de
+fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci
+&eacute;tait son dernier, si ch&eacute;ri, celui &agrave; qui se
+rapportaient toutes ses pri&egrave;res, toute sa vie, toute son
+attente, toutes ses pens&eacute;es, d&eacute;j&agrave; obscurcies
+par l'approche sombre de _l'enfance..._</p>
+
+<p>Elle &eacute;prouvait une honte aussi &agrave; laisser
+para&icirc;tre son d&eacute;sespoir devant se petit monsieur qui
+lui faisait horreur: est-ce que c'&eacute;tait comme &ccedil;a
+qu'on annon&ccedil;ait &agrave; une grand'm&egrave;re la mort de
+son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie,
+torturant les franges de son ch&acirc;le brun avec ses pauvres
+vieilles mains gerc&eacute;es de laveuse.</p>
+
+<p>Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout
+ce trajet qu'il faudrait faire, et faire d&eacute;cemment, avant
+d'atteindre le g&icirc;te de chaume o&ugrave; elle avait
+h&acirc;te de s'enfermer - comme les b&ecirc;tes bless&eacute;es
+qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi
+qu'elle s'effor&ccedil;ait<br>
+ de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre,
+&eacute;pouvant&eacute;e surtout d'une route si longue.</p>
+
+<p>On lui remit un mandat pour aller toucher, comme
+h&eacute;riti&egrave;re, les trente francs qui lui revenaient de
+la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats
+et la bo&icirc;te contenant la m&eacute;daille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient
+ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses
+poches pour le mettre.</p>
+
+<p>Dans Paimpol, elle passa tout d'une pi&egrave;ce et ne
+regardant personne, le corps un peu pench&eacute; comme qui va
+tomber, entendant un bourdonnement de sang &agrave; ses oreilles;
+- et se h&acirc;tant, se surmenant, comme une pauvre machine
+d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s ancienne qu'on aurait
+remont&eacute;e &agrave; toute vitesse pour la derni&egrave;re
+fois, sans s'inqui&eacute;ter d'en briser les ressorts.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me kilom&egrave;tre, elle allait toute
+courb&eacute;e en avant, &eacute;puis&eacute;e; de temps &agrave;
+autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la
+t&ecirc;te un grand choc douloureux. Et elle se
+d&eacute;p&ecirc;chait de se terrer chez elle, de peur de tomber
+et d'&ecirc;tre rapport&eacute;e...</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p><br>
+ La vieille Yvonne qui est so&ucirc;le!</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tomb&eacute;e, et les gamins lui couraient
+apr&egrave;s. C'&eacute;tait justement en entrant dans la commune
+de Ploubazlanec, o&ugrave; il y a beaucoup de maisons le long de
+la route. Tout de m&ecirc;me elle avait eu la force de se relever
+et, clopin-clopant, se sauvait avec son b&acirc;ton.</p>
+
+<p>--La vieille Yvonne qui est so&ucirc;le!</p>
+
+<p>Et des petits effront&eacute;s venaient la regarder sous le
+nez en riant. Sa coiffe &eacute;tait tout de travers.</p>
+
+<p>Il y en avait, de ces petits, qui n'&eacute;taient pas bien
+m&eacute;chant dans le fond, - et quand ils l'avaient vue de plus
+pr&egrave;s devant cette grimace de d&eacute;sespoir
+s&eacute;nile, s'en retournaient tout attrist&eacute;s et saisis,
+n'osant plus rien dire.</p>
+
+<p>Chez elle, la porte ferm&eacute;e, elle poussa un cri de
+d&eacute;tresse qui l'&eacute;touffait, et se laissa tomber dans
+un coin, la t&ecirc;te au mur. Sa coiffe lui &eacute;tait
+descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle
+coiffe autrefois si m&eacute;nag&eacute;e. Sa derni&egrave;re
+robe des dimanches &eacute;tait toute salie, et une mince queue
+de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-t&ecirc;te,
+compl&eacute;tant un d&eacute;sordre de pauvresse...</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p><br>
+ Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+d&eacute;coiff&eacute;e, laissant pendre les bras, la t&ecirc;te
+contre la pierre, avec une grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de
+petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: les trop
+vieilles grand'm&egrave;res n'ont plus de larmes dans leurs yeux
+taris.</p>
+
+<p>--Mon petit-fils qui est mort!</p>
+
+<p>Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la
+m&eacute;daille.</p>
+
+<p>Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'&eacute;tait bien
+vrai, et se mit &agrave; genoux pour prier.</p>
+
+<p>Elles rest&egrave;rent l&agrave; ensemble, presque muettes,
+les deux femmes, tant que dura ce cr&eacute;puscule de juin - qui
+est tr&egrave;s long en Bretagne et qui l&agrave;-bas, en
+Islande, ne finit plus. Dans la chemin&eacute;e, le grillon qui
+porte bonheur leur faisait tout de m&ecirc;me sa gr&ecirc;le
+musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans
+cette chaumi&egrave;re Moan que la mer avait tous pris, qui
+&eacute;taient maintenant une famille &eacute;teinte...</p>
+
+<p>A la fin Gaud disait:</p>
+
+<p>--Je viendrai, moi, ma bonne grand'm&egrave;re, demeurer avec
+vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laiss&eacute;, je vous
+garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...</p>
+
+<p>Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin
+elle se sentait distraite involontairement par la pens&eacute;e
+d'un autre: - celui qui &eacute;tait reparti pour la grande
+p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre &eacute;tait
+mort; justement les _chasseurs_ devaient bient&ocirc;t partir. Le
+pleurerait-il seulement?... Peut-&ecirc;tre que oui, car il
+l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se
+pr&eacute;occupait de cela beaucoup, tant&ocirc;t s'indignant
+contre ce gar&ccedil;on dur, tant&ocirc;t s'attendrissant
+&agrave; son souvenir, &agrave; cause de cette douleur qu'il
+allait avoir lui aussi et qui &eacute;tait comme un rapprochement
+entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p><br>
+ ... Un soir p&acirc;le d'ao&ucirc;t, la lettre qui
+annon&ccedil;ait &agrave; Yann la mort de son fr&egrave;re finit
+par arriver &agrave; bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; -
+c'&eacute;tait apr&egrave;s une journ&eacute;e de dure manoeuvre
+et de fatigue excessive, au moment o&ugrave; il allait descendre
+pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela
+en bas, dans le r&eacute;duit sombre, &agrave; le lueur jaune de
+la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, &eacute;tourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait
+pas bien. Tr&egrave;s renferm&eacute;, par fiert&eacute;, pour
+tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son
+tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans
+rien dire.</p>
+
+<p>Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec
+les autres pour manger la soupe; alors, d&eacute;daignant
+m&ecirc;me de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa
+couchette et, du m&ecirc;me coup, s'endormit.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il r&ecirc;va de Sylvestre mort, de son
+enterrement qui passait...</p>
+
+<p>Aux approches de minuit, - &eacute;tant dans cet &eacute;tat
+d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure
+dans le sommeil et qui sentent venir le moment o&ugrave; on les
+fera lever pour le quart, - il voyait cet enterrement encore. Et
+il se disait:</p>
+
+<p>--Je r&ecirc;ve; heureusement ils vont me r&eacute;veiller
+mieux et &ccedil;a s'&eacute;vanouira.</p>
+
+<p>Mais quand une rude main fut pos&eacute;e sur lui, et qu'une
+voix se mit &agrave; dire: "Gaos! - allons debout, la
+_rel&egrave;ve!_" il entendit sur sa poitrine un l&eacute;ger
+froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+r&eacute;alit&eacute; de la mort. - Ah! Oui, la lettre!...
+c'&eacute;tait vrai, donc! - et d&eacute;j&agrave; ce fut une
+impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite,
+dans son r&eacute;veil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.</p>
+
+<p>Puis il s'habilla et ouvrit l'&eacute;coutille pour aller
+l&agrave;-haut prendre son poste de p&ecirc;che...</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p><br>
+ Quand Yann fut mont&eacute;, il regarda tout autour de lui, avec
+ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de la
+mer.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, c'&eacute;tait l'immensit&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;e sous ses aspects les plus
+&eacute;tonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement
+des impressions de profondeur.</p>
+
+<p>Cet horizon, qui n'indiquait aucune r&eacute;gion
+pr&eacute;cise de la terre, ni m&ecirc;me aucun &acirc;ge
+g&eacute;ologique, avait d&ucirc; &ecirc;tre tant de fois pareil
+depuis l'origine des si&egrave;cles, qu'en regardant il semblait
+vraiment qu'on ne vit rien, - rien que l'&eacute;ternit&eacute;
+des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser
+_d'&ecirc;tre._</p>
+
+<p>Il ne faisait m&ecirc;me pas absolument nuit. C'&eacute;tait
+&eacute;clair&eacute; faiblement, par un reste de lumi&egrave;re,
+qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude,
+rendant une plainte sans but. C'&eacute;tais gris, d'un gris
+trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos
+myst&eacute;rieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes
+discr&egrave;tes qui n'ont pas de nom.</p>
+
+<p>Il y avait en haut des nu&eacute;es diffuses; elles avaient
+pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent
+gu&egrave;re n'en pas avoir dans l'obscurit&eacute;, elles se
+confondaient presque pour n'&ecirc;tre qu'un grand voile.</p>
+
+<p>Mais, en un point de ce ciel, tr&egrave;s bas, pr&egrave;s des
+eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien
+que tr&egrave;s lointaine; un dessin mou, comme trac&eacute; par
+une main distraite; combinaison de hasard, non destin&eacute;e
+&agrave; &ecirc;tre vue, et fugitive, pr&ecirc;te &agrave;
+mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait
+signifier quelque chose; on e&ucirc;t dit que la pens&eacute;e
+m&eacute;lancolique, insaisissable, de tout ce n&eacute;ant,
+&eacute;tait inscrite l&agrave;; - et les yeux finissaient par
+s'y fixer, sans le vouloir.</p>
+
+<p>Lui, Yann, &agrave; mesure que ses prunelles mobiles
+s'habituaient &agrave; l'obscurit&eacute; du dehors, il regardait
+de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme
+de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et
+&agrave; pr&eacute;sent qu'il avait commenc&eacute; &agrave; voir
+l&agrave; cette apparence, il lui semblait que ce f&ucirc;t une
+vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque &agrave; force
+de venir de loin.</p>
+
+<p>Puis, dans son imagination o&ugrave; flottaient ensemble les
+r&ecirc;ves indicibles et les croyances primitives, cette ombre
+triste, effondr&eacute;e au bout de ce ciel de
+t&eacute;n&egrave;bres, se m&ecirc;lait peu &agrave; peu au
+souvenir de son fr&egrave;re mort, comme une derni&egrave;re
+manifestation de lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait coutumier de ces &eacute;tranges associations
+d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie,
+dans la t&ecirc;te des enfants... Mais<br>
+ les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop
+pr&eacute;cis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue
+incertaine qui se parle quelquefois<br>
+ dans les r&ecirc;ves, et dont on ne retient au r&eacute;veil que
+d'&eacute;nigmatiques fragments n'ayant plus de sens.</p>
+
+<p>A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse
+profonde, angoiss&eacute;e, pleine d'inconnu et de
+myst&egrave;re, qui lui gla&ccedil;ait l'&acirc;me; beaucoup
+mieux que tout &agrave; l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit fr&egrave;re ne repara&icirc;trait jamais, jamais
+plus; le chagrin, qui avait &eacute;t&eacute; long &agrave;
+percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait
+&agrave; pr&eacute;sent jusqu'&agrave; pleins bords. Il revoyait
+la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; &agrave;
+l'id&eacute;e de l'embrasser, quelque chose comme un voile
+tombait tout &agrave; coup entre ses paupi&egrave;res,
+malgr&eacute; lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce
+que c'&eacute;tait, n'ayant jamais pleur&eacute; dans sa vie
+d'homme. - Mais les larmes commen&ccedil;aient &agrave; couler
+lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.</p>
+
+<p>Il continuait de p&ecirc;cher tr&egrave;s vite, sans perdre
+son temps ni rien dire, et les deux autres, qui
+l'&eacute;coutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air
+d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferm&eacute;
+et si fier.</p>
+
+<p>... Dans son id&eacute;e &agrave; lui, la mort finissait
+tout...</p>
+
+<p>Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer &agrave; ces
+pri&egrave;res qu'on dit en famille pour les d&eacute;funts; mais
+il ne croyait &agrave; aucune survivance des &acirc;mes.</p>
+
+<p>Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela,
+d'une mani&egrave;re br&egrave;ve et assur&eacute;e, comme une
+chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'emp&ecirc;chait
+pas une vague appr&eacute;hension des fant&ocirc;mes, une vague
+frayeur des cimeti&egrave;res, une confiance extr&ecirc;me dans
+les saints et les images qui prot&egrave;gent, ni surtout une
+v&eacute;n&eacute;ration inn&eacute;e pour la terre b&eacute;nite
+qui entoure les &eacute;glises.</p>
+
+<p>Ainsi Yann redoutait pour lui-m&ecirc;me d'&ecirc;tre pris par
+la mer, comme si cela an&eacute;antissait davantage, - et la
+pens&eacute;e que Sylvestre &eacute;tait rest&eacute;
+l&agrave;-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait
+son chagrin plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, plus sombre.</p>
+
+<p>Avec son d&eacute;dain des autres, il pleura sans aucune
+contrainte ni honte, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+seul.</p>
+
+<p>... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il
+f&ucirc;t &agrave; peine deux heures; et en m&ecirc;me temps il
+paraissait s'&eacute;tendre, devenir plus d&eacute;mesur&eacute;,
+se creuser d'une mani&egrave;re plus effrayante. Avec cette
+esp&egrave;ce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage
+et l'esprit plus &eacute;veill&eacute; concevait mieux
+l'immensit&eacute; des lointains; alors les limites de l'espace
+visible &eacute;taient encore recul&eacute;es et fuyaient
+toujours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;clairage tr&egrave;s p&acirc;le,
+mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets,
+par secousses l&eacute;g&egrave;res; les choses &eacute;ternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des
+lampes &agrave; flamme blanche eussent &eacute;t&eacute;
+mont&eacute;es peu &agrave; peu, derri&egrave;re les informes
+nu&eacute;es grises; - mont&eacute;es discr&egrave;tement, avec
+des pr&eacute;cautions myst&eacute;rieuses, de peur de troubler
+le morne repos de la mer.</p>
+
+<p>Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'&eacute;tait le
+soleil, qui se tra&icirc;nait sans force, avant de faire
+au-dessus des eaux sa promenade lente et froide commenc&eacute;e
+d&egrave;s l'extr&egrave;me matin...</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, on ne voyait nulle part de tons roses
+d'aurore, tout restait bl&ecirc;me et triste. Et, &agrave; bord
+de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand Yann...</p>
+
+<p>Ces larmes de son fr&egrave;re sauvage, et cette plus grande
+m&eacute;lancolie du dehors, c'&eacute;tait l'appareil de deuil
+employ&eacute; pour le pauvre petit h&eacute;ros obscur, sur ces
+mers d'Islande o&ugrave; il avait pass&eacute; la moiti&eacute;
+de sa vie...</p>
+
+<p>Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux
+avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut
+fini. Il semblait compl&egrave;tement repris par le travail de la
+p&ecirc;che, par le train monotone des choses r&eacute;elles et
+pr&eacute;sentes, comme ne pensant plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient
+peine &agrave; suffire.</p>
+
+<p>Autour des p&ecirc;cheurs, dans les fonds immenses,
+c'&eacute;tait un nouveau changement &agrave; vue. Le grand
+d&eacute;ploiement d'infini, le grand spectacle du matin
+&eacute;tait termin&eacute;, et maintenant les lointains
+paraissaient au contraire se r&eacute;tr&eacute;cir, se refermer
+sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout &agrave; l'heure la
+mer si d&eacute;mesur&eacute;e? L'horizon &eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent tout pr&egrave;s, et il semblait m&ecirc;me qu'on
+manqu&acirc;t d'espace. Le vide se remplissait de voiles
+t&eacute;nus qui flottaient, les uns plus vagues que des
+bu&eacute;es, d'autres aux contours presque visibles et comme
+frang&eacute;s. Ils tombaient mollement, dans un grand silence,
+comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en
+descendait de partout en m&ecirc;me temps, aussi l'emprisonnement
+l&agrave;-dessous se faisait tr&egrave;s vite, et cela
+oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re brume d'ao&ucirc;t qui se
+levait. En quelques minutes le suaire fut uniform&eacute;ment
+dense, imp&eacute;n&eacute;trable; autour de la _Marie,_ on ne
+distinguait plus rien qu'une p&acirc;leur humide o&ugrave; se
+diffusait la lumi&egrave;re et o&ugrave; la m&acirc;ture du
+navire semblait m&ecirc;me se perdre.</p>
+
+<p>--De ce coup, la voil&agrave; arriv&eacute;e, la sale brume,
+dirent les hommes.</p>
+
+<p>Ils connaissaient depuis longtemps cette in&eacute;vitable
+compagne de la seconde p&eacute;riode de p&ecirc;che; mais aussi
+cela annon&ccedil;ait la fin de la saison d'Islande,
+l'&eacute;poque o&ugrave; l'on fait route pour revenir en
+Bretagne.</p>
+
+<p>En fines gouttelettes brillantes, cela se d&eacute;posait sur
+leur barbe; cela faisait luire d'humidit&eacute; leur peau
+brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout &agrave; l'autre du
+bateau se voyaient troubles comme des fant&ocirc;mes; par contre
+les objets tr&egrave;s rapproch&eacute;s apparaissaient plus
+cr&ucirc;ment sous cette lumi&egrave;re fade et blanch&acirc;tre.
+On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de
+froid et de mouill&eacute; p&eacute;n&eacute;trait les
+poitrines.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la p&ecirc;che allait de plus en plus
+vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; &agrave;
+tout instant, on entendait tomber &agrave; bord des gros
+poissons, lanc&eacute;s sur les planches avec un bruit de fouet;
+apr&egrave;s, ils se tr&eacute;moussaient rageusement en claquant
+de la queue contre le bois du pont; tout &eacute;tait
+&eacute;clabouss&eacute; de l'eau de la mer et des fines
+&eacute;cailles argent&eacute;es qu'ils jetaient en se
+d&eacute;battant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son
+grand couteau, dans sa pr&eacute;cipitation, s'entaillait les
+doigts, et son sang bien rouge se m&ecirc;lait &agrave; la
+saumure.</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p><br>
+ Ils rest&egrave;rent, cette fois, dix jours d'affil&eacute;e
+pris dans la brume &eacute;paisse, sans rien voir. La p&ecirc;che
+continuait d'&ecirc;tre bonne et, avec tant d'activit&eacute;, on
+ne s'ennuyait pas. De temps en temps, &agrave; intervalles
+r&eacute;guliers, l'un<br>
+ d'eux soufflait dans une trompe de corne d'o&ugrave; sortait un
+bruit pareil au beuglement d'une b&ecirc;te sauvage.</p>
+
+<p>Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain r&eacute;pondait &agrave; leur appel. Alors
+on veillait davantage. Si le crise rapprochait, toutes les
+oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait
+sans doute jamais et dont la pr&eacute;sence &eacute;tait
+pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il
+devenait une occupation, une soci&eacute;t&eacute; et, par envie
+de le voir, les yeux s'effor&ccedil;aient &agrave; percer les
+impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout
+dans l'air.</p>
+
+<p>Puis il s'&eacute;loignait, les beuglements de sa trompe
+mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul
+dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles.
+Tout &eacute;tait impr&eacute;gn&eacute; d'eau; tout &eacute;tait
+ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus
+p&eacute;n&eacute;trant; le soleil s'attardait davantage &agrave;
+tra&icirc;ner sous l'horizon; il y avait d&eacute;j&agrave; de
+vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tomb&eacute;e grise
+&eacute;tait sinistre et glaciale.</p>
+
+<p>Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de
+peur que la _Marie_ ne se f&ucirc;t trop rapproch&eacute;e de
+l'&icirc;le d'Islande. Mais toutes les _lignes_ du bord
+fil&eacute;es bout &agrave; bout n'arrivaient pas &agrave;
+toucher le lit de la mer: on &eacute;tait donc bien au large et
+en belle eau profonde.</p>
+
+<p>La vie &eacute;tait saine et rude; ce froid plus piquant
+augmentait le bien-&ecirc;tre du soir, l'impression de g&icirc;te
+bien chaud qu'on &eacute;prouvait dans la cabine en ch&ecirc;ne
+massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.</p>
+
+<p>Dans le jour, ces hommes, qui &eacute;taient plus
+clo&icirc;tr&eacute;s que des moines, causaient peu entre eux.
+Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures
+&agrave; son m&ecirc;me poste invariable, les bras seuls
+occup&eacute;s au travail incessant de la p&ecirc;che. Ils
+n'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s les uns des autres que de
+deux ou trois m&egrave;tres, et ils finissaient par ne plus se
+voir.</p>
+
+<p>Ce calme de la brume, cette obscurit&eacute; blanche
+endormaient l'esprit. Tout en p&ecirc;chant, on se chantait pour
+soi-m&ecirc;me quelque air du pays &agrave; demi voix , de peur
+d'&eacute;loigner les poissons. Les pens&eacute;es se faisaient
+plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre,
+s'allonger en dur&eacute;e afin d'arriver &agrave; remplir le
+temps sans y laisser des vides, des intervalles de
+non-&ecirc;tre. On n'avait plus du tout l'id&eacute;e aux femmes,
+parce qu'il faisait d&eacute;j&agrave; froid; mais on
+r&ecirc;vait &agrave; des choses incoh&eacute;rentes ou
+merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces
+r&ecirc;ves &eacute;tait aussi peu serr&eacute;e qu'un
+brouillard...</p>
+
+<p>Ce brumeux mois d'ao&ucirc;t, il avait coutume de clore ainsi
+chaque ann&eacute;e, d'une mani&egrave;re triste et tranquille,
+la saison d'Islande. Autrement c'&eacute;tait toujours la
+m&ecirc;me pl&eacute;nitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.</p>
+
+<p>Yann avait bien retrouv&eacute; tout de suite ses
+fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre habituelles, comme si son grand
+chagrin n'e&ucirc;t pas persist&eacute;: vigilant et alerte,
+prompt &agrave; la manoeuvre et &agrave; la p&ecirc;che, l'allure
+d&eacute;sinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste,
+communicatif &agrave; ses heures seulement - qui &eacute;taient
+rares - et portant toujours la t&ecirc;te aussi haut avec son air
+&agrave; la fois indiff&eacute;rent et dominateur.</p>
+
+<p>Le soir, au souper, dans le logis fruste que prot&eacute;geait
+la Vierge de fa&iuml;ence, quand on &eacute;tait attabl&eacute;,
+le grand couteau en main devant quelque bonne assiett&eacute;e
+toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux
+choses dr&ocirc;les que les autres disaient.</p>
+
+<p>En lui-m&ecirc;me, peut-&ecirc;tre, s'occupait-il un peu de
+cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donn&eacute;e pour
+femme dans ses derni&egrave;res petites id&eacute;es d'agonie, -
+et qui &eacute;tait devenue une pauvre fille &agrave;
+pr&eacute;sent sans personne<br>
+ au monde... Peut-&ecirc;tre bien surtout, le deuil de ce
+fr&egrave;re durait-il encore dans le fond de son coeur...</p>
+
+<p>Mais ce coeur d'Yann &eacute;tait une r&eacute;gion vierge,
+&agrave; gouverner, peu connue, o&ugrave; se passaient des choses
+qui ne se r&eacute;v&eacute;laient pas au dehors.</p>
+
+<p>XI</p>
+
+<p><br>
+ Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils r&ecirc;vaient
+tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme
+des bruits de voix dont le timbre leur sembla &eacute;trange et
+non connu d'eux. Ils se regard&egrave;rent les uns les autres,
+ceux qui &eacute;taient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui a parl&eacute;?</p>
+
+<p>Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela
+avait bien eu l'air de sortir du vide ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Alors, celui qui &eacute;tait charg&eacute; de la trompe, et
+qui l'avait n&eacute;glig&eacute;e depuis la veille, se
+pr&eacute;cipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour
+pousser le long beuglement d'alarme.</p>
+
+<p>Cela seul faisait d&eacute;j&agrave; frissonner, dans ce
+silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;voqu&eacute;e par ce son
+vibrant de cornemuse, une grande chose impr&eacute;vue
+s'&eacute;tait dessin&eacute;e en grisaille, s'&eacute;tait
+dress&eacute;e mena&ccedil;ante, tr&egrave;s haut tout
+pr&egrave;s d'eux: des m&acirc;ts, des vergues, des cordages, un
+dessin de navire qui s'&eacute;tait fait en l'air, partout
+&agrave; la fois et d'un m&ecirc;me coup, comme ces
+fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de
+lumi&egrave;re, sont cr&eacute;&eacute;es sur des voiles tendus.
+Et d'autre hommes apparaissaient l&agrave;, &agrave; les toucher,
+pench&eacute;s sur le rebord, les regardant avec des yeux
+tr&egrave;s ouverts dans un r&eacute;veil de surprise et
+d'&eacute;pouvante...</p>
+
+<p>Ils se jet&egrave;rent sur des avirons, des m&acirc;ts de
+rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la drome de
+long et de solide - et les point&egrave;rent en dehors pour tenir
+&agrave; distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effar&eacute;s, allongeaient
+vers eux d'&eacute;normes b&acirc;tons pour les repousser.</p>
+
+<p>Mais il n'y eut qu'un craquement tr&egrave;s l&eacute;ger dans
+les vergues, au-dessus de leurs t&ecirc;tes, et les
+m&acirc;tures, un instant accroch&eacute;es, se
+d&eacute;gag&egrave;rent aussit&ocirc;t sans aucune avarie; le
+choc, tr&egrave;s doux par ce calme, &eacute;tait tout &agrave;
+fait amorti; il avait &eacute;t&eacute; si faible m&ecirc;me, que
+vraiment il semblait que cet autre navire n'e&ucirc;t pas de
+masse et qu'il f&ucirc;t une chose molle, presque sans
+poids...</p>
+
+<p>Alors, le saisissement pass&eacute;, les hommes se mirent
+&agrave; rire; ils se reconnaissaient entre eux:</p>
+
+<p>--Oh&eacute;! de la _Marie._<br>
+ --Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!</p>
+
+<p>L'apparition, c'&eacute;tait la _Reine-Berthe,_ capitaine
+Larvo&euml;r, aussi de Paimpol; ces matelots &eacute;taient des
+villages d'alentour; ce grand-l&agrave;, tout en barbe noire,
+montrant ses dents dans son rire, c'&eacute;tait Kerj&eacute;gou,
+un de Ploudaniel; et les autres venaient de Ploun&egrave;s ou de
+Ploun&eacute;rin.</p>
+
+<p>--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande
+de sauvages? Demandait Larvo&euml;r de la _Reine-Berthe._</p>
+
+<p>--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et
+d'&eacute;cumeurs, _mauvaise poison_ de la mer?...</p>
+
+<p>--Oh! nous... c'est diff&eacute;rent; _&ccedil;a nous est
+d&eacute;fendu de faire du bruit._ (Il avait r&eacute;pondu cela
+avec un air de sous-entendre quelque myst&egrave;re noir; avec un
+sourire dr&ocirc;le, qui, par la suite, revint souvent en
+t&ecirc;te &agrave; ceux de la _Marie_ et leur donna &agrave;
+penser beaucoup.)</p>
+
+<p>Et puis comme s'il en e&ucirc;t dit trop long, il finit par
+cette plaisanterie:</p>
+
+<p>--Notre corne &agrave; nous, c'est celui-l&agrave;, en
+soufflant dedans, qui nous l'&agrave; crev&eacute;e.</p>
+
+<p>Et il montrait un matelot &agrave; figure de triton, qui
+&eacute;tait tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur
+jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de
+l'inqui&eacute;tant dans sa puissance difforme.</p>
+
+<p>Et pendant qu'on se regardait l&agrave;, attendant que quelque
+brise ou quelque courant d'en dessous voul&ucirc;t bien emmener
+l'un plus vite que l'autre, s&eacute;parer les navires, on
+engagea une causerie. Tous appuy&eacute;s en b&acirc;bord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
+eussent fait des assi&eacute;g&eacute;s avec des piques, ils
+parl&egrave;rent des choses du pays, des derni&egrave;res lettres
+re&ccedil;ues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.</p>
+
+<p>--Moi, disait Kerj&eacute;gou, la _mienne_ me marque qu'elle
+vient d'avoir son petit que nous attendions; &ccedil;a va nous en
+faire la douzaine tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisi&egrave;me
+annon&ccedil;ait le mariage de la belle Jeannie Caroff - une
+fille tr&egrave;s connue des Islandais - avec certain vieux
+richard infirme, de la commune de Plourivo.</p>
+
+<p>Ils se voyaient comme &agrave; travers des gazes blanches, et
+il semblait que cela change&acirc;t aussi le son des voix qui
+avait quelque chose d'&eacute;touff&eacute; et de lointain.</p>
+
+<p>Cependant Yann ne pouvait d&eacute;tacher ses yeux d'un de ces
+p&ecirc;cheurs, un petit homme d&eacute;j&agrave; vieillot qu'il
+&eacute;tait s&ucirc;r de n'avoir jamais vu nulle part et qui
+pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!"
+avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux
+per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>--Moi, disait encore Larvo&euml;r, de la _Reine-Berthe,_ on
+m'a marqu&eacute; la mort du petit-fils de la vieille Yvonne
+Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service &agrave;
+l'&Eacute;tat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!</p>
+
+<p>Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tourn&egrave;rent
+vers Yann pour savoir s'il avait d&eacute;j&agrave; connaissance
+de ce malheur.</p>
+
+<p>--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indiff&eacute;rent et
+hautain, c'&eacute;tait sur la derni&egrave;re lettre que mon
+p&egrave;re m'a envoy&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils le regardaient tous, dans la curiosit&eacute; qu'ils
+avaient de son chagrin, et cela l'irritait.</p>
+
+<p>Leurs propos se croisaient &agrave; la h&acirc;te, au travers
+du brouillard p&acirc;le, pendant que fuyaient les minutes de
+leur bizarre entrevue.</p>
+
+<p>--Ma femme me marque en m&ecirc;me temps, continuait
+Larvo&euml;r, que la fille de M. M&eacute;vel a quitt&eacute; la
+ville pour demeurer &agrave; Ploubazlanec et soigner la vieille
+Moan, sa grand'tante; elle s'est mise &agrave; travailler
+&agrave; pr&eacute;sent, en journ&eacute;e chez le monde, pour
+gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
+l'id&eacute;e, moi, que c'&eacute;tait une brave fille, et une
+courageuse, malgr&eacute; ses airs de demoiselle et ses
+falbalas.</p>
+
+<p>Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui
+d&eacute;plaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous
+son h&acirc;le dor&eacute;.</p>
+
+<p>Par cette appr&eacute;ciation sur Gaud fut clos l'entretien
+avec ces gens de la _Reine-Berthe_ qu'aucun &ecirc;tre vivant ne
+devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures
+semblaient d&eacute;j&agrave; plus effac&eacute;es, car leur
+navire &eacute;tait moins pr&egrave;s, et, tout &agrave; coup,
+ceux de la _Marie_ ne trouv&egrave;rent plus rien &agrave;
+pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous
+leurs "espars", avirons, m&acirc;ts ou vergues,
+s'agit&egrave;rent en cherchant dans le vide, puis
+retomb&egrave;rent les uns apr&egrave;s les autres lourdement
+dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces
+d&eacute;fenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replong&eacute;e
+dans la brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une
+pi&egrave;ce, comme s'efface l'image d'un transparent
+derri&egrave;re lequel la lampe a &eacute;t&eacute;
+souffl&eacute;e. Ils essay&egrave;rent de la h&eacute;ler, mais
+rien ne r&eacute;pondit &agrave; leurs cris, - qu'une
+esp&egrave;ce de clameur moqueuse &agrave; plusieurs voix,
+termin&eacute;e en un g&eacute;missement qui les fit se regarder
+avec surprise...</p>
+
+<p>Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais
+et, comme ceux du _Samuel_Az&eacute;nide_ avaient
+rencontr&eacute; dans un fiord une &eacute;pave non douteuse (son
+couronnement d'arri&egrave;re avec un morceau de sa quille), on
+ne l'attendit plus; d&egrave;s le mois d'octobre, les noms de
+tous ses marins furent inscrits dans l'&eacute;glise sur des
+plaques noires.</p>
+
+<p>Or, depuis cette derni&egrave;re apparition dont les gens de
+la _Marie_ avaient bien retenu la date, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;poque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps
+dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois
+semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emport&eacute;
+plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire
+de Larvo&euml;r et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
+beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le
+marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se
+demand&egrave;rent craintivement si, ce matin-l&agrave;, ils
+n'avaient point caus&eacute; avec des
+tr&eacute;pass&eacute;s.</p>
+
+<p>XII</p>
+
+<p><br>
+ L'&eacute;t&eacute; s'avan&ccedil;a et, &agrave; la fin
+d'ao&ucirc;t, en m&ecirc;me temps que les premiers brouillards du
+matin, on vit les Islandais revenir.</p>
+
+<p>Depuis trois mois d&eacute;j&agrave;, les deux
+abandonn&eacute;es habitaient ensemble, &agrave; Ploubazlanec, la
+chaumi&egrave;re des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce
+pauvre nid de marins morts. Elle avait envoy&eacute; l&agrave;
+tout ce qu'on lui avait laiss&eacute; apr&egrave;s la vente de la
+maison de son p&egrave;re: son beau lit _&agrave; la mode des
+villes_ et ses belles jupes de diff&eacute;rentes couleurs. Elle
+avait fait elle-m&ecirc;me sa nouvelle robe noire d'un
+fa&ccedil;on plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une
+coiffe de deuil en mousseline &eacute;paisse orn&eacute;e
+seulement de plis.</p>
+
+<p>Tous le jours, elle travaillait &agrave; des ouvrages de
+couture chez les gens riches de la ville et rentrait &agrave; la
+nuit, sans &ecirc;tre distraite en chemin par aucun amoureux,
+rest&eacute;e un peu hautaine, et encore entour&eacute;e d'un
+respect de<br>
+ demoiselle; en lui disant bonsoir, les gar&ccedil;ons mettaient
+comme autrefois, la main &agrave; leur chapeau.</p>
+
+<p>Par les beaux cr&eacute;puscules d'&eacute;t&eacute;, elle
+s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise,
+aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille
+n'avaient pas eu le temps de la d&eacute;former - comme d'autres,
+qui vivent toujours pench&eacute;es de c&ocirc;t&eacute; sur leur
+ouvrage - et, en regardant la mer, elle redressait la belle
+taille souple qu'elle tenait de race; en regardant la mer, en
+regardant le large, tout au fond duquel &eacute;tait Yann...</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me route menait chez lui. En continuant un peu,
+vers certaine r&eacute;gion plus pierreuse et plus balay&eacute;e
+par le vent, on serait arriv&eacute; &agrave; ce hameau de
+Pors-Even o&ugrave; les arbres, couverts de mousses grises,
+croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le
+sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute
+jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il f&ucirc;t &agrave; moins
+d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y &eacute;tait
+all&eacute;e et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout
+son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
+porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande
+rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette
+r&eacute;gion de Ploubazlanec; elle &eacute;tait presque heureuse
+que le sort l'e&ucirc;t rejet&eacute;e l&agrave;: en aucun autre
+lieu du pays elle n'e&ucirc;t pu se faire &agrave; vivre.</p>
+
+<p>A cette saison de fin d'ao&ucirc;t, il y a comme un
+alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il
+y a des soir&eacute;es lumineuses, des reflets du grand soleil
+d'ailleurs qui viennent tra&icirc;ner jusque sur la mer bretonne.
+Tr&egrave;s souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage
+nulle part.</p>
+
+<p>Aux heures o&ugrave; Gaud s'en revenait, les choses se
+fondaient d&eacute;j&agrave; ensemble pour la nuit,
+commen&ccedil;aient &agrave; se r&eacute;unir et &agrave; former
+des silhouettes. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, un bouquet
+d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
+panache &eacute;bouriff&eacute;; un groupe d'arbres tordus
+formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque
+hameau &agrave; toit de paille dessinait au-dessus de la lande
+une petite d&eacute;coupure bossue. Aux carrefours les vieux
+christs qui gardaient la campagne &eacute;tendaient leurs bras
+noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplici&eacute;s,
+et, dans le lointain, la Manche se d&eacute;tachait en clair, en
+grand miroir jaune sur un ciel qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; t&eacute;n&eacute;breux vers l'horizon. Et
+dans ce pays, m&ecirc;me ce calme, m&ecirc;me ces beau temps,
+&eacute;taient m&eacute;lancoliques; il restait, malgr&eacute;
+tout, une inqui&eacute;tude planant sur les choses; une
+anxi&eacute;t&eacute; venue de la mer &agrave; qui tant
+d'existences &eacute;taient confi&eacute;es et dont
+l'&eacute;ternelle menace n'&eacute;tait qu'endormie.</p>
+
+<p>Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue
+sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur sal&eacute;e
+des gr&egrave;ves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui
+croissent sur les falaises entre les &eacute;pines maigres. Sans
+la grand'm&egrave;re Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers
+elle se serait attard&eacute;e dans ces sentiers d'ajoncs,
+&agrave; la mani&egrave;re de ces belles demoiselles qui aiment
+&agrave; r&ecirc;ver, les soirs d'&eacute;t&eacute;, dans les
+parcs.</p>
+
+<p>En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques
+souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils &eacute;taient
+effac&eacute;s &agrave; pr&eacute;sent, recul&eacute;s, amoindris
+par son amour! Malgr&eacute; tout, elle voulait consid&eacute;rer
+ce Yann comme une sorte de fianc&eacute;, - un fianc&eacute;
+fuyant, d&eacute;daigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais
+&agrave; qui elle s'obstinerait &agrave; rester fid&egrave;le en
+esprit, sans plus confier cela &agrave; personne. Pour le moment,
+elle aimait &agrave; le savoir en Islande; l&agrave;, au moins,
+la mer le lui gardait dans ses clo&icirc;tres profonds et il ne
+pouvait se donner &agrave; aucune autre.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle<br>
+ comprenait que sa pauvret&eacute; ne serait pas un motif pour
+&ecirc;tre plus d&eacute;daign&eacute;e, - car il n'&eacute;tait
+pas un gar&ccedil;on comme les autres. - Et puis cette mort du
+petit Sylvestre &eacute;tait une chose qui les rapprochait
+d&eacute;cid&eacute;ment. A son arriv&eacute;e, il ne pourrait
+manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'm&egrave;re de
+son ami: et elle avait d&eacute;cid&eacute; qu'elle serait
+l&agrave; pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce
+f&ucirc;t manquer de dignit&eacute;; sans para&icirc;tre se
+souvenir de rien, elle lui parlerait comme &agrave; quelqu'un que
+l'on conna&icirc;t depuis longtemps; elle lui parlerait
+m&ecirc;me avec affection comme &agrave; un fr&egrave;re de
+Sylvestre, en t&acirc;chant d'avoir l'air naturel. Et qui sait?
+il ne serait peut-&ecirc;tre pas impossible de prendre
+aupr&egrave;s de lui une place de soeur, &agrave; pr&eacute;sent
+qu'elle allait &ecirc;tre si seule au monde; de se reposer sur
+son amiti&eacute;; de la lui demander comme un soutien, en
+s'expliquant assez pour qu'il ne cr&ucirc;t plus &agrave; aucune
+arri&egrave;re-pens&eacute;e de mariage. Elle le jugeait sauvage
+seulement, ent&ecirc;t&eacute; dans ses id&eacute;es
+d'ind&eacute;pendance, mais doux, franc, et capable de bien
+comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du
+coeur.</p>
+
+<p>Qu'allait-il &eacute;prouver, en la retrouvant l&agrave;,
+pauvre, dans cette chaumi&egrave;re presque en ruine?... Bien
+pauvre, oh! oui, car la grand'm&egrave;re Moan, n'&eacute;tant
+plus assez forte pour aller en journ&eacute;e aux lessives,
+n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
+mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
+s'arranger pour vivre sans demander rien &agrave; personne...</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait toujours tomb&eacute;e quand elle
+arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu,
+sur des roches us&eacute;es, la chaumi&egrave;re se trouvant en
+contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de
+terrain qui s'incline vers la gr&egrave;ve. Elle &eacute;tait
+presque cach&eacute;e sous son &eacute;pais toit de paille brune,
+tout gondol&eacute;, qui ressemblait au dos de quelque
+&eacute;norme b&ecirc;te morte effondr&eacute;e sous ses poils
+durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des
+rochers, avec des mousses et du cochl&eacute;aria formant de
+petites touffes vertes. On montait les trois marches
+gondol&eacute;es du seuil, et on ouvrait le loquet
+int&eacute;rieur de la porte au moyen d'un bout de corde de
+navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en
+face de soi la lucarne, perc&eacute;e comme dans
+l'&eacute;paisseur d'un rempart, et donnant sur la mer
+d'o&ugrave; venait une derni&egrave;re clart&eacute; jaune
+p&acirc;le. Dans la grande chemin&eacute;e flambaient des
+brindilles odorantes de pin et de h&ecirc;tre, que la vieille
+Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
+elle-m&ecirc;me &eacute;tait l&agrave; assise, surveillant leur
+petit souper; dans son int&eacute;rieur, elle portait un
+serre-t&ecirc;te seulement, pour m&eacute;nager ses coiffes; son
+profil, encore joli, se d&eacute;coupait sur la lueur rouge de
+son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient
+pris une couleur pass&eacute;e, tourn&eacute;e au bleu&acirc;tre,
+et qui &eacute;taient troubl&eacute;s, incertains,
+&eacute;gar&eacute;s de vieillesse. Elle disait toutes les fois
+la m&ecirc;me chose:</p>
+
+<p>--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce
+soir...</p>
+
+<p>--Mais non, grand'm&egrave;re, r&eacute;pondait doucement Gaud
+qui y &eacute;tait habitu&eacute;e. Il est la m&ecirc;me heure
+que les autre jours.</p>
+
+<p>--Ah!... me semblait &agrave; moi, ma fille, me semblait qu'il
+&eacute;tait plus tard que de coutume.</p>
+
+<p>Elle soupaient sur une table devenue presque informe &agrave;
+force d'&ecirc;tre us&eacute;e, mais encore &eacute;paisse comme
+le tronc d'un ch&ecirc;ne. Et le grillon ne manquait jamais de
+leur recommencer sa petite musique &agrave; son d'argent.</p>
+
+<p>Un des c&ocirc;t&eacute;s de la chaumi&egrave;re &eacute;tait
+occup&eacute; par des boiseries grossi&egrave;rement
+sculpt&eacute;es et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient acc&egrave;s dans des &eacute;tag&egrave;res
+o&ugrave; plusieurs g&eacute;n&eacute;rations p&ecirc;cheurs
+avaient &eacute;t&eacute; con&ccedil;ues, avaient dormi, et
+o&ugrave; les m&egrave;res vieillies &eacute;taient mortes.</p>
+
+<p>Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de
+m&eacute;nage tr&egrave;s anciens, des paquets d'herbes, des
+cuillers de bois, du lard fum&eacute;; aussi de vieux filets, qui
+dormaient l&agrave; depuis le naufrage des derniers fils Moan, et
+dont les rats venaient la nuit couper les mailles.</p>
+
+<p>Le lit de Gaud, install&eacute; dans un angle avec ses rideaux
+de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose
+&eacute;l&eacute;gante et fra&icirc;che, apport&eacute;e dans une
+hutte de Celte.</p>
+
+<p>Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un
+cadre, accroch&eacute;e au granit du mur. Sa grand'm&egrave;re y
+avait attach&eacute; sa m&eacute;daille militaire, avec une de
+ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la
+manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi
+achet&eacute; &agrave; Paimpol une de ces couronnes
+fun&eacute;raires en perles noires et blanches dont on entoure,
+en Bretagne, les portrait des d&eacute;funts. C'&eacute;tait
+l&agrave; son petit mausol&eacute;e, tout ce qu'il avait pour
+consacrer sa m&eacute;moire, dans son pays breton...</p>
+
+<p>Les soirs d'&eacute;t&eacute;, elle ne veillaient pas, par
+&eacute;conomie de lumi&egrave;re; quand le temps &eacute;tait
+beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant
+la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son
+&eacute;tag&egrave;re d'armoire, et Gaud, dans son lit de
+demoiselle; l&agrave;, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaill&eacute;, beaucoup march&eacute;, et songeant au
+retour des Islandais et fille sage, r&eacute;solue, dans un
+trouble trop grand...</p>
+
+<p>XIII</p>
+
+<p><br>
+ Mais un jour, &agrave; Paimpol, entendant dire que la _Marie_
+venait d'arriver, elle se sentit prise d'une esp&egrave;ce de
+fi&egrave;vre. Tout son calme d'attente l'avait
+abandonn&eacute;e; ayant brusqu&eacute; la fin de son ouvrage,
+sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus t&ocirc;t que de
+coutume, - et, dans le chemin, comme elle se h&acirc;tait, elle
+le reconnut de loin qui venait &agrave; l'encontre d'elle.</p>
+
+<p>Ses jambes tremblaient et elle les sentait fl&eacute;chir. Il
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout pr&egrave;s, se dessinant
+&agrave; vingt pas &agrave; peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux boucl&eacute;s sous son bonnet de p&ecirc;cheur. Elle se
+trouvait prise si au d&eacute;pourvu par cette rencontre, que
+vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en
+aper&ccedil;&ucirc;t; elle en serait morte de honte &agrave;
+pr&eacute;sent... Et puis elle se croyait mal coiff&eacute;e,
+avec un air fatigu&eacute; pour avoir fait son ouvrage trop vite;
+elle e&ucirc;t donn&eacute; je ne sais quoi pour &ecirc;tre
+cach&eacute;e dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque
+trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de
+recul, comme pour essayer de changer de route. Mais
+c'&eacute;tait trop tard: ils se crois&egrave;rent dans
+l'&eacute;troit chemin.</p>
+
+<p>Lui, pour ne pas la fr&ocirc;ler, se rangea contre le talus,
+d'un bond de c&ocirc;t&eacute; comme un cheval ombrageux qui se
+d&eacute;robe, en la regardant d'une mani&egrave;re furtive et
+sauvage.</p>
+
+<p>Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait lev&eacute; les
+yeux, lui jetant malgr&eacute; elle-m&ecirc;me une pri&egrave;re
+et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs
+regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin
+avaient paru s'&eacute;largir, s'&eacute;clairer de quelque
+grande flamme de pens&eacute;e, lanc&eacute;e une vraie lueur
+bleu&acirc;tre, tandis que sa figure &eacute;tait devenue toute
+rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.</p>
+
+<p>Il avait dit en touchant son bonnet:</p>
+
+<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p>
+
+<p>--Bonjour, monsieur Yann, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Et ce fut tout; il &eacute;tait pass&eacute;. Elle continua sa
+route, encore tremblante, mais sentant peu &agrave; peu &agrave;
+mesure qu'il s'&eacute;loignait, le sang reprendre son cours et
+la force revenir...</p>
+
+<p>Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le
+t&ecirc;te entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi
+hi!_de petit enfant, toute d&eacute;peign&eacute;e, sa queue de
+cheveux tomb&eacute;e de son serre-t&ecirc;te comme un maigre
+&eacute;cheveau de chanvre gris:</p>
+
+<p>--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai
+rencontr&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de Plouherzel, comme je
+m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous avons
+parl&eacute; de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont
+arriv&eacute;s ce matin de l'Islande et, d&egrave;s ce midi, il
+&eacute;tait venu pour me faire une visite pendant que
+j'&eacute;tais dehors. Pauvre gar&ccedil;on, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'&agrave; ma porte, qu'il a voulu me
+raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit
+fagot...</p>
+
+<p>Elle &eacute;coutait cela, debout, et son coeur se serrait
+&agrave; mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle
+avait tant compt&eacute; pour lui dire tant de choses,
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; faite, et ne se renouvellerait
+sans doute plus; c'&eacute;tait fini...</p>
+
+<p>Alors la chaumi&egrave;re lui sembla plus
+d&eacute;sol&eacute;e, la mis&egrave;re plus dure, le monde plus
+vide, - et elle baissa la t&ecirc;te avec une envie de
+mourir.</p>
+
+<p>XIV</p>
+
+<p><br>
+ L'hiver vint peu &agrave; peu, s'&eacute;tendit comme un linceul
+qu'on laisserait tr&egrave;s lentement tomber. Les
+journ&eacute;es grises pass&egrave;rent apr&egrave;s les
+journ&eacute;es grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux
+femmes vivaient bien abandonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Avec le froid, leur existence &eacute;tait plus co&ucirc;teuse
+et plus dure.</p>
+
+<p>Et puis la vieille Yvonne devenait difficile &agrave; soigner.
+Sa pauvre t&ecirc;te s'en allait; elle se f&acirc;chait
+maintenant, disait des m&eacute;chancet&eacute;s et des injures;
+une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants,
+&agrave; propos de rien.</p>
+
+<p>Pauvre vieille!... elle &eacute;tait encore si douce dans ses
+bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la
+ch&eacute;rir. Avoir toujours &eacute;t&eacute; bonne, et finir
+par &ecirc;tre mauvaise; &eacute;taler, &agrave; l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute
+un science de mots grossiers qu'on avait cach&eacute;e, quelle
+d&eacute;rision de l'&acirc;me et quel myst&egrave;re
+moqueur!</p>
+
+<p>Elle commen&ccedil;ait &agrave; chanter aussi, et cela faisait
+encore plus de mal &agrave; entendre que ses col&egrave;res;
+c'&eacute;tait, au hasard des choses qui lui revenaient en
+t&ecirc;te, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets
+tr&egrave;s vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s par des matelots. Il lui arrivait
+d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en
+balan&ccedil;ant la t&ecirc;te et battant la mesure avec son
+pied, elle prenait:</p>
+
+<p>Mon mari vient de partir;<br>
+ Pour la p&ecirc;che d'Islande, mon mari vient de partir,<br>
+ Il m'a laiss&eacute; sans le sou,<br>
+ Mais..., trala, trala la lou...<br>
+ J'en gagne!<br>
+ J'en gagne!...</p>
+
+<p>Chaque fois, cela s'arr&ecirc;tait tout court, en m&ecirc;me
+temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en
+perdant toute expression de vie, - comme ces flammes
+d&eacute;j&agrave; mourantes qui s'agrandissent subitement pour
+s'&eacute;teindre. Et apr&egrave;s, elle baissait la t&ecirc;te,
+restait longtemps caduque, en laissant pendre la m&acirc;choire
+d'en bas &agrave; la mani&egrave;re des morts.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait plus bien propre non plus, et
+c'&eacute;tait un autre genre d'&eacute;preuve sur lequel Gaud
+n'avait pas compt&eacute;.</p>
+
+<p>Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son
+petit-fils.</p>
+
+<p>--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle &agrave; Gaud, en ayant
+l'air de chercher qui ce pouvait bien &ecirc;tre; ah dame! ma
+bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'&eacute;tais jeune,
+des gar&ccedil;ons, des filles, des filles et des gar&ccedil;ons
+qu'&agrave; cette heure, ma foi!...</p>
+
+<p>Et, en disant cela, elle lan&ccedil;ait en l'air ses pauvres
+mains rid&eacute;es, avec un geste d'insouciance presque
+libertine...</p>
+
+<p>Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et
+en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait
+dites, toute la journ&eacute;e elle le pleura.</p>
+
+<p>Oh! ces veill&eacute;es d'hiver, quand les branchages
+manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler
+pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les
+ouvrages rapport&eacute;s chaque soir de Paimpol.</p>
+
+<p>La grand'm&egrave;re Yvonne, assise dans la chemin&eacute;e,
+restait tranquille, les pieds contre les derni&egrave;res
+braises, les mains ramass&eacute;es sous son tablier. Mais au
+commencement de la soir&eacute;e, il fallait toujours tenir des
+conversations avec elle.</p>
+
+<p>--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi &ccedil;a donc?
+Dans mon temps &agrave; moi, j'en ai pourtant connu de ton
+&acirc;ge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas
+l'air si triste, l&agrave;, toutes les deux, si tu voulais parler
+un peu.</p>
+
+<p>Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait
+apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait
+rencontr&eacute;s en chemin, parlait de choses qui lui
+&eacute;taient bien indiff&eacute;rentes &agrave; elle-m&ecirc;me
+comme, du reste, tout au monde &agrave; pr&eacute;sent, puis
+s'arr&ecirc;tait au milieu de ses histoires quand elle voyait la
+pauvre vieille endormie.</p>
+
+<p>Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la
+fra&icirc;che jeunesse appelait la jeunesse. Sa beaut&eacute;
+allait se consumer, solitaire et st&eacute;rile...</p>
+
+<p>Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe,
+et le bruit des lames s'entendait l&agrave; comme dans un navire
+en l'&eacute;coutant elle y m&ecirc;lait le souvenir toujours
+pr&eacute;sent et douloureux de Yann, dont ces choses
+&eacute;taient le domaine; durant les grandes nuits
+d'&eacute;pouvante, o&ugrave; tout &eacute;tait
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; et hurlant dans le noir du dehors,
+elle songeait avec plus d'angoisse &agrave; lui.</p>
+
+<p>Et puis seule, toujours seule avec cette grand'm&egrave;re qui
+dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins
+obscurs, en pensant aux marins<br>
+ ses anc&ecirc;tres, qui avaient v&eacute;cu dans ces
+&eacute;tag&egrave;res d'armoires, qui avaient p&eacute;ri au
+large pendant de semblables nuits, et dont les &acirc;mes
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas prot&eacute;g&eacute;e
+contre la visite de ces morts par la pr&eacute;sence de cette si
+vieille femme qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; presque des
+leurs...</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle fr&eacute;missait de la t&ecirc;te aux
+pieds, en entendant partir du coin de la chemin&eacute;e un petit
+filet de voix cass&eacute;e fl&ucirc;t&eacute;, comme
+&eacute;touff&eacute; sous terre. D'un ton guilleret qui donnait
+froid &agrave; l'&acirc;me, la voix chantait:</p>
+
+<p>Pour la p&ecirc;che d'Islande, mon mari vient de partir,<br>
+ Il m'a laiss&eacute; sans le sou,<br>
+ Mais..., trala, trala la lou...</p>
+
+<p><br>
+ Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que
+cause la compagnie des folles.</p>
+
+<p>La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de
+fontaine; on l'entendait presque sans r&eacute;pit ruisseler
+dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des
+goutti&egrave;res qui, toujours aux m&ecirc;mes endroits,
+infatigables, monotones, faisaient le m&ecirc;me tintement
+triste; elles d&eacute;trempaient par places le sol du logis, qui
+&eacute;tait de roches et de terre battue avec des graviers et
+des coquilles.</p>
+
+<p>On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait
+de ses masses froides, infinies: une eau tourment&eacute;e,
+fouettante, s'&eacute;miettant dans l'air, &eacute;paississant
+l'obscurit&eacute;, et isolant encore davantage les unes des
+autres les chaumi&egrave;res &eacute;parses du pays de
+Ploubazlanec.</p>
+
+<p>Les soir&eacute;es de dimanche &eacute;taient pour Gaud les
+plus sinistres, &agrave; cause d'une certaine ga&icirc;t&eacute;
+qu'elles apportaient ailleurs: c'&eacute;taient des
+esp&egrave;ces de soir&eacute;es joyeuses, m&ecirc;me dans ces
+petits hameaux perdus de la c&ocirc;te; il y avait toujours, ici
+ou l&agrave;, quelque chaumi&egrave;re ferm&eacute;e, battue par
+la pluie noire, d'o&ugrave; partaient des chants lourds. Au
+dedans, des tables align&eacute;es pour les buveurs; des marins
+se s&eacute;chant &agrave; des flamb&eacute;es fumeuses; les
+vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant
+des filles, tous allant jusqu'&agrave; l'ivresse, et chantant
+pour s'&eacute;tourdir. Et, pr&egrave;s d'eux, la mer, leur
+tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix
+immense...</p>
+
+<p>Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient
+de ces cabarets-l&agrave; ou revenaient de Paimpol, passaient
+dans le chemin, pr&egrave;s de la porte des Moan;
+c'&eacute;taient ceux qui habitaient &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; des terres, vers Pors-Even. Ils
+passaient tr&egrave;s tard, &eacute;chapp&eacute;s des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ond&eacute;es, Gaud tendait l'oreille &agrave; leurs chansons
+&agrave; leurs cris - tr&egrave;s vite noy&eacute;s dans le bruit
+des bourrasques ou de la houle - cherchant &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite
+quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.</p>
+
+<p>N'&ecirc;tre pas revenu les voir, c'&eacute;tait mal de la
+part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si pr&egrave;s de la
+mort de Sylvestre, - tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle
+ne le comprenait plus d&eacute;cid&eacute;ment, - et,
+malgr&eacute; tout, ne pouvait se d&eacute;tacher de lui, ni
+croire qu'il f&ucirc;t sans coeur.</p>
+
+<p>Le fait est que, depuis son retour, sa vie &eacute;tait bien
+dissip&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord il y avait eu la tourn&eacute;e habituelle d'octobre
+dans le golfe de Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais
+une p&eacute;riode de plaisir, un moment o&ugrave; ils ont dans
+leur bourse un peu d'argent &agrave; d&eacute;penser sans souci
+(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur
+les grandes parts de p&ecirc;che, payables seulement en
+hiver).</p>
+
+<p>On &eacute;tait all&eacute;, comme tous les ans, chercher du
+sel dans les &icirc;les, et lui s'&eacute;tait repris d'amour,
+&agrave; Saint-Martin-de-R&eacute;, pour certaine fille brune, sa
+ma&icirc;tresse du pr&eacute;c&eacute;dent automne. Ensemble ils
+s'&eacute;taient promen&eacute;s, au dernier gai soleil, dans les
+vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout
+embaum&eacute;es par les raisins m&ucirc;rs, les oeillets des
+sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient
+chant&eacute; et dans&eacute; des rondes &agrave; ces
+veill&eacute;es de vendange o&ugrave; l'on se grise, d'une
+ivresse amoureuse et l&eacute;g&egrave;re, en buvant le vin
+doux.</p>
+
+<p>Ensuite, la _Marie_ ayant pouss&eacute; jusqu'&agrave;
+Bordeaux, il avait retrouv&eacute;, dans un grand estaminet tout
+en dorures, la belle chanteuse &agrave; la montre, et
+s'&eacute;tait n&eacute;gligemment laiss&eacute; adorer pendant
+huit nouveaux jours.</p>
+
+<p>Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait
+assist&eacute; &agrave; plusieurs mariages de ses amis, comme
+gar&ccedil;on d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de
+f&ecirc;te, et souvent ivre apr&egrave;s minuit, sur la fin des
+bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle,
+que les filles s'empressaient de raconter &agrave; Gaud, en
+exag&eacute;rant.</p>
+
+<p>Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face
+d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours &agrave;
+temps pour l'&eacute;viter; lui aussi du reste, dans ces
+cas-l&agrave;, prenait &agrave; travers la lande. Comme par une
+entente muette, maintenant ils se fuyaient.</p>
+
+<p>XV</p>
+
+<p><br>
+ A Paimpol, il y a une grosse femme appel&eacute;e madame
+Tressoleur; dans une des rues qui m&egrave;nent au port, elle
+tient un cabaret fameux parmi les Islandais, o&ugrave; des
+capitaines et des armateurs viennent enr&ocirc;ler des matelots,
+faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.</p>
+
+<p>Autrefois belle, encore galante avec les p&ecirc;cheurs, elle
+a des moustaches &agrave; pr&eacute;sent, une carrure d'homme et
+la r&eacute;plique hardie. Un air de cantini&egrave;re, sous une
+grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi
+de religieux, qui persiste quand m&ecirc;me parce qu'elle est
+Bretonne. Dans sa t&ecirc;te, les noms de tous les marins du pays
+tiennent comme sur un registre; elle conna&icirc;t les bons, les
+mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils
+valent.</p>
+
+<p>Un jour de janvier, Gaud, ayant &eacute;t&eacute;
+mand&eacute;e pour lui faire une robe,vint travaille l&agrave;,
+dans une chambre, derri&egrave;re la salle aux buveurs...</p>
+
+<p>Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs
+piliers de granit, qui est en retrait sous le premier
+&eacute;tage de la maison, &agrave; la mode ancienne; quand on
+l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffr&eacute;e
+dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
+entr&eacute;es brusques, comme lanc&eacute;s par une lame de
+houle. La salle est basse et profonde, pass&eacute;e &agrave; la
+chaux blanche et orn&eacute;e de cadres dor&eacute;s o&ugrave; se
+voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle,
+une Vierge en fa&iuml;ence est pos&eacute;e sur une console,
+entre des bouquets artificiels.</p>
+
+<p>Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'&eacute;panouir bien des ga&icirc;t&eacute;s
+lourdes et sauvages, - depuis les temps recul&eacute;s de
+Paimpol, en passant par l'&eacute;poque agit&eacute;e des
+corsaires, jusqu'&agrave; ces Islandais de nos jours tr&egrave;s
+peu diff&eacute;rents de leurs anc&ecirc;tres. Et bien des
+existences d'hommes ont &eacute;t&eacute; jou&eacute;es,
+engag&eacute;es l&agrave;, entre deux ivresses, sur ces tables de
+ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille &agrave; une
+conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait
+derri&egrave;re la cloison entre madame Tressoleur et deux
+_retrait&eacute;s_ assis &agrave; boire.</p>
+
+<p>Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau
+tout neuf, qu'on &eacute;tait en train de gr&eacute;er dans le
+port: jamais elle ne serait par&eacute;e, cette
+_L&eacute;opoldine,_ &agrave; faire la campagne prochaine.</p>
+
+<p>--Eh! mais si, ripostait l'h&ocirc;tesse, bien s&ucirc;r
+qu'elle sera par&eacute;e! - Puisque je vous dis, moi, qu'elle a
+pris &eacute;quipage hier: tous ceux de l'ancienne _Marie,_ de
+Guermeur, qu'on va vendre pour la d&eacute;molir; cinq _jeunes
+personnes,_ qui sont venues s'engager l&agrave;, devant moi; -
+&agrave; cette table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des
+_bel'hommes,_ je vous jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le
+fils Keraez, de Tr&eacute;guier; - et le grand Yann Gaos, de
+Pors-Even, qui en vaut bien trois!</p>
+
+<p>La _L&eacute;opoldine!_... Le nom, &agrave; peine entendu, de
+ce bateau qui allait emporter Yann, s'&eacute;tait fix&eacute;
+d'un seul coup dans la m&eacute;moire de Gaud, comme si on l'y
+e&ucirc;t martel&eacute; pour le rendre plus
+ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>Le soir, revenu &agrave; Ploubazlanec, install&eacute;e
+&agrave; finir son ouvrage &agrave; la lumi&egrave;re de sa
+petite lampe, elle retrouvait dans sa t&ecirc;te ce mot-l&agrave;
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une
+chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une
+physionomie par eux-m&ecirc;mes, presque un sens. Et ce
+_L&eacute;opoldine,_ mot nouveau, inusit&eacute;, la poursuivait
+avec une persistance qui n'&eacute;tait pas naturelle, devenait
+une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'&eacute;tait attendue
+&agrave; voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait
+visit&eacute;e jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge
+avait prot&eacute;g&eacute; pendant de longues ann&eacute;es les
+dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
+_L&eacute;opoldine,_ augmentait son angoisse.</p>
+
+<p>Mais, bient&ocirc;t, elle en vint &agrave; se dire que
+pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le
+concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet,
+qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il f&ucirc;t ici ou
+ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'&eacute;t&eacute; serait revenu, ti&egrave;de,
+sur les chaumi&egrave;res d&eacute;sert&eacute;es, sur les femmes
+solitaires et inqui&egrave;tes; - ou bien quand un nouvel automne
+commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+p&ecirc;cheurs?... Tout cela pour elle &eacute;tait
+indiff&eacute;rent, semblable, &eacute;galement sans joie et sans
+espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif
+de rapprochement, puisque m&ecirc;me il oubliait le pauvre petit
+Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
+&eacute;tait fait pour toujours de ce seul r&ecirc;ve, de ce seul
+d&eacute;sir de sa vie; elle devait se d&eacute;tacher de Yann,
+de toutes les choses qui avaient trait &agrave; son existence,
+m&ecirc;me de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme
+si douloureux &agrave; cause de lui; chasser absolument ces
+pens&eacute;es, tout balayer; se dire que c'&eacute;tait fini,
+fini &agrave; jamais...</p>
+
+<p>Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie,
+qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas
+&agrave; mourir. Et alors, apr&egrave;s, &agrave; quoi bon vivre,
+&agrave; quoi bon travailler, et pour quoi faire?...</p>
+
+<p>Le vent d'ouest s'&eacute;tait encore lev&eacute; dehors; les
+goutti&egrave;res du toit avaient recommenc&eacute;, sur ce grand
+g&eacute;missement lointain, leur bruit tranquille et
+l&eacute;ger de grelot de poup&eacute;e. Et ses larmes aussi se
+mirent &agrave; couler, larmes d'orpheline et
+d'abandonn&eacute;e, passant sur ses l&egrave;vres avec un petit
+go&ucirc;t amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
+comme ces pluies d'&eacute;t&eacute; qu'aucune brise
+n'am&egrave;ne, et qui tombent tout &agrave; coup,
+press&eacute;es et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y
+voyant plus, se sentant bris&eacute;e, prise de vertige devant le
+vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame
+Tressoleur et essaya de se coucher.</p>
+
+<p>Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en
+s'&eacute;tendant: il devenait chaque jour plus humide et plus
+froid, - ainsi que toutes les choses de cette chaumi&egrave;re. -
+Cependant, comme elle &eacute;tait tr&egrave;s jeune, tout en
+continuant de pleurer, elle finit par se r&eacute;chauffer et
+s'endormir.</p>
+
+<p>XVI</p>
+
+<p><br>
+ Des semaines sombres avaient pass&eacute; encore, et on
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; aux premiers jours de
+f&eacute;vrier, par un assez beau temps doux.</p>
+
+<p>Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de
+p&ecirc;che du dernier &eacute;t&eacute;, quinze cents francs,
+qu'il emportait pour les remettre &agrave; sa m&egrave;re,
+suivant la coutume de famille. L'ann&eacute;e avait
+&eacute;t&eacute; bonne, et il s'en retournait content.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord
+de la route;: une vieille, qui gesticulait avec son b&acirc;ton,
+et autour d'elle des gamins ameut&eacute;s qui riaient... La
+grand'm&egrave;re Moan!... La bonne grand'm&egrave;re que
+Sylvestre adorait, toute tra&icirc;n&eacute;e et
+d&eacute;chir&eacute;e, devenue maintenant une de ces vieilles
+pauvresses imb&eacute;ciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.</p>
+
+<p>Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tu&eacute; son chat, et
+elle les mena&ccedil;ait de son b&acirc;ton, tr&egrave;s en
+col&egrave;re et en d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>--Ah! s'il avait &eacute;t&eacute; ici, lui, mon pauvre
+gar&ccedil;on, vous n'auriez pas os&eacute;, bien s&ucirc;r, mes
+vilains dr&ocirc;les!...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tomb&eacute;e, parait-il, en courant
+apr&egrave;s eux pour les battre; sa coiffe &eacute;tait de
+c&ocirc;t&eacute;, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle &eacute;tait grise (comme cela arrive bien en Bretagne
+&agrave; quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).</p>
+
+<p>Yann savait, lui, que ce n'&eacute;tait pas vrai, et qu'elle
+&eacute;tait une vieille respectable ne buvant jamais que de
+l'eau.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tr&egrave;s en
+col&egrave;re lui aussi, avec sa voix et son ton qui
+imposaient.</p>
+
+<p>Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauv&egrave;rent,
+penauds et confus, devant le grand Gaos.</p>
+
+<p>Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de
+l'ouvrage pour la veill&eacute;e, avait aper&ccedil;u cela de
+loin, reconnu sa grand'm&egrave;re dans ce groupe.
+Effray&eacute;e, elle arriva en courant pour savoir ce que
+c'&eacute;tait, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire,
+- et comprit, voyant leur chat qu'on avait tu&eacute;.</p>
+
+<p>Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne d&eacute;tourna
+pas les siens; ils ne songeaient plus &agrave; se fuir cette
+fois; devenus seulement tr&egrave;s roses tous deux, lui aussi
+vite qu'elle, d'une m&ecirc;me mont&eacute;e de sang &agrave;
+leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se
+trouver si pr&egrave;s; mais sans haine, presque avec douceur,
+r&eacute;unis qu'ils &eacute;taient dans une commune
+pens&eacute;e de piti&eacute; et de protection.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que les enfants de l'&eacute;cole lui en
+voulaient, &agrave; ce pauvre matou d&eacute;funt, parce qu'il
+avait la figure noire, un air de diable; mais c'&eacute;tait un
+tr&egrave;s bon chat, et, quand on le regardait de pr&egrave;s,
+on lui trouvait au contraire la mine tranquille et c&acirc;line.
+Ils l'avaient tu&eacute; avec des cailloux et son oeil pendait.
+La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en
+allait tout &eacute;mue, toute branlante, emportant par la queue,
+comme un lapin, ce chat mort.</p>
+
+<p>--Ah! mon pauvre gar&ccedil;on, mon pauvre gar&ccedil;on...
+s'il &eacute;tait encore de ce monde on n'aurait pas os&eacute;
+me faire &ccedil;a, non, bien s&ucirc;r!...</p>
+
+<p>Il lui &eacute;tait sorti des esp&egrave;ces de larmes qui
+coulaient dans ses rides; et ses mains, &agrave; grosses veines
+bleues, tremblaient.</p>
+
+<p>Gaud l'avait recoiff&eacute;e au milieu, t&acirc;chait de la
+consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann
+s'indignait; si c'&eacute;tait possible, que des enfants fussent
+si m&eacute;chants! Faire une chose pareille &agrave; une pauvre
+vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, &agrave; lui
+aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes
+hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien &agrave; jouer avec
+les b&ecirc;tes, n'ont gu&egrave;re de sensiblerie pour elles;
+mais son coeur se fendait, &agrave; marcher l&agrave;
+derri&egrave;re cette grand'm&egrave;re en enfance, emportant son
+pauvre chat par la queue. Il pensait &agrave; Sylvestre, qui
+l'avait tant aim&eacute;e; au chagrin horrible qu'il aurait eu,
+si on lui avait pr&eacute;dit qu'elle finirait ainsi, en
+d&eacute;rision et en mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Et Gaud s'excusait, comme &eacute;tant charg&eacute;e de sa
+tenue:</p>
+
+<p>--C'est qu'elle sera tomb&eacute;e, pour &ecirc;tre si sale,
+disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai,
+car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l'avais
+encore raccommod&eacute;e hier, et ce matin quand je suis partie,
+je suis s&ucirc;re qu'elle &eacute;tait propre et en ordre.</p>
+
+<p>Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touch&eacute;
+peut-&ecirc;tre par cette petite explication toute simple qu'il
+ne l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; par d'habiles phrases, des
+reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+pr&egrave;s de l'autre, se rapprochant de la chaumi&egrave;re des
+Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours &eacute;t&eacute; comme
+personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle
+l'&eacute;tait encore davantage depuis sa pauvret&eacute; et son
+deuil. Son air &eacute;tait devenu plus s&eacute;rieux, ses yeux
+gris de lin avaient l'expression plus r&eacute;serv&eacute;e et
+semblaient malgr&eacute; cela vous p&eacute;n&eacute;trer plus
+avant, jusqu'au fond de l'&acirc;me. Sa taille aussi avait
+achev&eacute; de se former. Vingt-trois ans bient&ocirc;t; elle
+&eacute;tait dans tout son &eacute;panouissement de
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Et puis elle avait &agrave; pr&eacute;sent la tenue d'une
+fille de p&ecirc;cheur, sa robe noire sans ornements et une
+coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien
+d'o&ugrave; il lui venait; c'&eacute;tait quelque chose de
+cach&eacute; en elle-m&ecirc;me et d'involontaire dont on ne
+pouvait plus lui faire reproche; peut-&ecirc;tre seulement son
+corsage, un peu plus ajust&eacute; que celui des autres, par
+habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le
+haut de ses bras... Mais non, cela r&eacute;sidait plut&ocirc;t
+dans sa voix tranquille et dans son regard.</p>
+
+<p>XVII</p>
+
+<p><br>
+ D&eacute;cid&eacute;ment il les accompagnait, - jusque chez
+elles sans doute.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce
+chat, et cela devenait presque un peu dr&ocirc;le, maintenant, de
+les voir ainsi passer en cort&egrave;ge; il y avait sur les
+portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au
+milieu, portant la b&ecirc;te; Gaud &agrave; sa droite,
+troubl&eacute;e et toujours tr&egrave;s rose; le grand Yann
+&agrave; sa gauche, t&ecirc;te haute, et pensif.</p>
+
+<p>Cependant la pauvre vieille s'&eacute;tait presque subitement
+apais&eacute;e en route; d'elle-m&ecirc;me, elle s'&eacute;tait
+recoiff&eacute;e et, sans plus rien dire, elle commen&ccedil;ait
+&agrave; les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de
+son oeil qui &eacute;tait redevenu clair.</p>
+
+<p>Gaud ne parlait pas de peur de donner &agrave; Yann une
+occasion de prendre cong&eacute;; elle e&ucirc;t voulu rester sur
+ce bon regard doux qu'elle avait re&ccedil;u de lui, marcher les
+yeux ferm&eacute;s pour ne plus voir rien autre chose, marcher
+ainsi bien longtemps &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s dans un
+r&ecirc;ve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite &agrave;
+leur logis vide et sombre o&ugrave; tout allait
+s'&eacute;vanouir.</p>
+
+<p>A la porte, il y eut une de ces minutes d'ind&eacute;cision
+pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La
+grand'm&egrave;re entra sans se retourner; puis Gaud,
+h&eacute;sitante, et Yann, par derri&egrave;re, entra
+aussi...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait chez elle, pour la premi&egrave;re fois de sa
+vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?...
+En passant le seuil, il avait touch&eacute; son chapeau, et puis,
+ses yeux ayant rencontr&eacute; d'abord le portrait de Sylvestre
+dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en
+&eacute;tait approch&eacute; lentement comme d'une tombe.</p>
+
+<p>Gaud &eacute;tait rest&eacute;e debout, appuy&eacute;e des
+mains &agrave; leur table. Il regardait maintenant tout autour de
+lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse
+qu'il passait de leur pauvret&eacute;. Bien pauvre, en effet,
+malgr&eacute; son air rang&eacute; et honn&ecirc;te, le logis de
+ces deux abandonn&eacute;es qui s'&eacute;taient r&eacute;unies.
+Peut-&ecirc;tre, au moins, &eacute;prouverait-il pour elle un peu
+de bonne piti&eacute;, en la voyant redescendue &agrave; cette
+m&ecirc;me mis&egrave;re, &agrave; ce granit fruste et &agrave;
+ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse pass&eacute;e, que le
+lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les
+yeux de Yann revenaient l&agrave;...</p>
+
+<p>Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La
+vieille grand'm&egrave;re, qui &eacute;tait encore si fine
+&agrave; ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre
+garde &agrave; lui. Donc ils restaient debout devant l'un
+l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour
+quelque interrogation supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais les instants passaient et, &agrave; chaque seconde
+&eacute;coul&eacute;e, le silence semblait entre eux se figer
+davantage. Et ils se regardaient toujours plus
+profond&eacute;ment, comme dans l'attente solennelle de quelque
+chose d'inou&iuml; qui tardait &agrave; venir.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . .<br>
+ --Gaud, demanda-t-il &agrave; demi-voix grave, si vous voulez
+toujours...</p>
+
+<p>Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande
+d&eacute;cision, brusque comme &eacute;taient les siennes, prise
+l&agrave; tout &agrave; coup, et osant &agrave; peine &ecirc;tre
+formul&eacute;e...</p>
+
+<p>--Si vous voulez toujours... La p&ecirc;che s'est bien vendue
+cette ann&eacute;e, et j'ai un peu d'argent devant moi...</p>
+
+<p>Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle
+bien entendu? Elle &eacute;tait an&eacute;antie devant
+l'immensit&eacute; de ce qu'elle croyait comprendre.</p>
+
+<p>Et la vieille Yvonne, de son coin l&agrave;-bas, dressait
+l'oreille, sentant du bonheur approcher...</p>
+
+<p>--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si
+vous vouliez toujours...</p>
+
+<p>... Et puis il attendit sa r&eacute;ponse, qui ne vint pas...
+Qui donc pouvait l'emp&ecirc;cher de prononcer ce oui? Il
+s'&eacute;tonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien.
+Appuy&eacute;e des deux mains &agrave; la table, devenue tout
+blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle &eacute;tait sans
+voix, ressemblait &agrave; une mourante tr&egrave;s jolie...</p>
+
+<p>--Eh bien, Gaud, r&eacute;pondis donc! dit la vieille
+grand'm&egrave;re qui s'&eacute;tait lev&eacute;e pour venir
+&agrave; eux. Voyez-vous, &ccedil;a la surprend, monsieur Yann;
+il faut l'excuser; elle va r&eacute;fl&eacute;chir et vous
+r&eacute;pondre tout &agrave; l'heure... Asseyez-vous, monsieur
+Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...</p>
+
+<p>Mais non, elle ne pouvait pas r&eacute;pondre, Gaud; aucun mot
+ne lui venait plus, dans son extase... C'&eacute;tait donc vrai
+qu'il &eacute;tait bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait
+l&agrave;, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cess&eacute;
+de le voir en elle-m&ecirc;me, malgr&eacute; sa duret&eacute;,
+malgr&eacute; son refus sauvage, malgr&eacute; tout. Il l'avait
+d&eacute;daign&eacute;e longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, -
+et aujourd'hui qu'elle &eacute;tait pauvre; c'&eacute;tait son
+id&eacute;e &agrave; lui sans doute, il avait eu quelque motif
+qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du
+tout &agrave; lui en demander compte, non plus qu'&agrave; lui
+reprocher son chagrin de deux ann&eacute;es... Tout cela,
+d'ailleurs, &eacute;tait si oubli&eacute;, tout cela venait
+d'&ecirc;tre emport&eacute; si loin, en une seconde, par le
+tourbillon d&eacute;licieux qui passait sur sa vie!...</p>
+
+<p>Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec
+les yeux, tout noy&eacute;s, qui le regardaient &agrave; une
+extr&ecirc;me profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes
+commen&ccedil;ait &agrave; descendre le long de ses joues...</p>
+
+<p>--Allons, Dieu vous b&eacute;nisse! mes enfants, dit la
+grand'm&egrave;re Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car
+je suis encore contente d'&ecirc;tre devenue si vieille, pour
+avoir vu &ccedil;a avant de mourir.</p>
+
+<p>Ils restaient toujours l&agrave;, l'un devant l'autre, se
+tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne
+connaissant aucune parole qui f&ucirc;t assez douce, aucune
+phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur sembl&acirc;t
+digne de rompre leur d&eacute;licieux silence.</p>
+
+<p>--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils
+ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les dr&ocirc;les de petits
+enfants que j'ai l&agrave; par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui
+donc quelque chose, ma fille... De mon temps &agrave; moi, me
+semble qu'on s'embrassait, quand on s'&eacute;tait promis...</p>
+
+<p>Yann &ocirc;ta son chapeau, comme saisi tout &agrave; coup
+d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser
+Gaud, - et il lui sembla que c'&eacute;tait le premier vrai
+baiser qu'il e&ucirc;t jamais donn&eacute; de sa vie.</p>
+
+<p>Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses
+l&egrave;vres fra&icirc;ches, inhabiles aux raffinements des
+caresses, sur cette joue de son fianc&eacute; que la mer avait
+dor&eacute;e. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait
+le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire,
+du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'&ecirc;tre
+subitement vivifi&eacute; et rajeuni dans la chaumi&egrave;re
+morte. Le silence s'&eacute;tait rempli de musique inou&iuml;es;
+m&ecirc;me le cr&eacute;puscule p&acirc;le d'hiver, qui entrait
+par la lucarne, &eacute;tait devenu comme une belle lueur
+enchant&eacute;e...</p>
+
+<p>--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire
+&ccedil;a, mes bons enfants?</p>
+
+<p>Gaud baissa la t&ecirc;te. L'Islande, la _L&eacute;opoldine,_
+- c'est vrai, elle avait d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; ces
+&eacute;pouvante dress&eacute;es sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet
+&eacute;t&eacute; d'attente craintive. Et Yann, battant le sol du
+bout de son pied, &agrave; petits coups rapides, devenu for
+press&eacute; lui aussi, comptait en lui-m&ecirc;me tr&egrave;s
+vite, pour voir si, en se</p>
+
+<p>d&eacute;p&ecirc;chant bien, on n'aurait pas le temps de se
+marier avant ce d&eacute;part: tant de jours pour r&eacute;unir
+les papiers, tant de jours pour publier les bans &agrave;
+l'&eacute;glise; oui, cela ne m&egrave;nerait jamais qu'au 20 ou
+25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait
+donc encore une grande semaine &agrave; rester ensemble
+apr&egrave;s.</p>
+
+<p>--Je m'en vais toujours commencer par pr&eacute;venir notre
+p&egrave;re, dit-il, avec autant de h&acirc;te que si les minutes
+m&ecirc;mes de leur vie &eacute;taient maintenant mesur&eacute;es
+et pr&eacute;cieuses...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">Quatri&egrave;me partie.</h2>
+
+<p><br>
+ I</p>
+
+<p><br>
+ Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les
+bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.</p>
+
+<p>Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir,
+c'&eacute;tait &agrave; la porte de la chaumi&egrave;re des Moan,
+sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.</p>
+
+<p>D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les
+soir&eacute;es ti&egrave;des, les rosiers fleuris. Eux n'avaient
+rien que des cr&eacute;puscules de f&eacute;vrier descendant sur
+un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune branche de
+verdure au-dessus de leur t&ecirc;te, ni alentour, rien que le
+ciel immense, o&ugrave; passaient lentement des brumes errantes.
+Et pour fleurs, des algues brunes, que les p&ecirc;cheurs, en
+remontant de la gr&egrave;ve, avaient entra&icirc;n&eacute;es
+dans le sentier avec leurs filets.</p>
+
+<p>Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette r&eacute;gion
+ti&eacute;die par des courants de la mer; mais c'est &eacute;gal,
+ces cr&eacute;puscules amenaient souvent des humidit&eacute;s
+glac&eacute;es et d'imperceptibles petites pluies qui se
+d&eacute;posaient sur leurs &eacute;paules.</p>
+
+<p>Ils restaient tout de m&ecirc;me, se trouvant tr&egrave;s bien
+l&agrave;. Et ce banc, qui avait plus d'un si&egrave;cle, ne
+s'&eacute;tonnait pas de leur amour, en ayant d&eacute;j&agrave;
+vu<br>
+ bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles,
+sortir, toujours les m&ecirc;mes, de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration, de la bouche des jeunes, et il
+&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; voir les amoureux revenir
+plus tard, chang&eacute;s en vieux branlants et en vieilles
+tremblotantes, s'asseoir &agrave; la m&ecirc;me place, - mais
+dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air et se
+chauffer &agrave; leur dernier soleil...</p>
+
+<p>De temps en temps, la grand'm&egrave;re Yvonne mettait la
+t&ecirc;te &agrave; la porte pour les regarder. Non pas qu'elle
+f&ucirc;t inqui&egrave;te de ce qu'ils faisaient ensemble, mais
+par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi
+pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:</p>
+
+<p>--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal.
+_Ma Dou&eacute;, ma Dou&eacute;,_ rester dehors si tard, je vous
+demande un peu, &ccedil;a a-t-il du bon sens?</p>
+
+<p>Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils
+avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du
+bonheur d'&ecirc;tre l'un pr&egrave;s de l'autre?</p>
+
+<p>Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient
+un l&eacute;ger murmure &agrave; deux voix, m&ecirc;l&eacute; au
+bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises.
+C'&eacute;tait une musique tr&egrave;s harmonieuse, la voix
+fra&icirc;che de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des
+sonorit&eacute;s douces et caressantes dans des notes graves. On
+distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit
+du mur auquel ils &eacute;taient adoss&eacute;s: d'abord le blanc
+de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire
+et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, les &eacute;paules
+carr&eacute;es de son ami. Au-dessus d'eux, le d&ocirc;me bossu
+der leur toit de paille et, derri&egrave;re tout cela, les
+infinis cr&eacute;pusculaires, le vide incolore des eaux et du
+ciel...</p>
+
+<p>Ils finissaient tout de m&ecirc;me par rentrer s'asseoir dans
+la chemin&eacute;e, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie,
+la t&ecirc;te tomb&eacute;e en avant, ne g&ecirc;nait pas
+beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils
+recommen&ccedil;aient &agrave; se parler &agrave; voix basse,
+ayant &agrave; se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin
+de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle
+devait si peu durer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait convenu qu'ils habiteraient chez cette
+grand'm&egrave;re Yvonne qui, par testament, leur l&eacute;guait
+sa chaumi&egrave;re; pour le moment, ils n'y faisaient aucune
+am&eacute;lioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop
+d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p><br>
+ ... Un soir, il s'amusait &agrave; lui citer mille petites
+choses qu'elle avait faites ou qui lui &eacute;taient
+arriv&eacute;es depuis leur premi&egrave;re rencontre; il lui
+disait m&ecirc;me les robes qu'elle avait eues, les f&ecirc;tes
+o&ugrave; celle &eacute;tait all&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;coutait avec une extr&ecirc;me surprise.
+Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imagin&eacute;
+qu'il y avait fait attention et qu'il &eacute;tait capable de le
+retenir?...</p>
+
+<p>Lui, souriait, faisant le myst&eacute;rieux, et racontait
+encore d'autres petits d&eacute;tails, m&ecirc;me des choses
+qu'elle avait presque oubli&eacute;es.</p>
+
+<p>Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire,
+avec un ravissement inattendu qui la prenait tout enti&egrave;re;
+elle commen&ccedil;ait &agrave; deviner, &agrave; comprendre:
+c'est qu'il l'avait aim&eacute;e, lui aussi, tout ce temps-<br>
+ l&agrave;!... Elle avait &eacute;t&eacute; sa
+pr&eacute;occupation constante; il lui en faisait l'aveu
+na&iuml;f &agrave; pr&eacute;sent!...</p>
+
+<p>Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi
+l'avait-il tant repouss&eacute;e, tant fait souffrir?</p>
+
+<p>Toujours ce myst&egrave;re qu'il avait promis
+d'&eacute;claircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse
+l'explication, avec un air embarrass&eacute; et un commencement
+de sourire incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p><br>
+ Ils all&egrave;rent &agrave; Paimpol un beau jour, avec la
+grand'm&egrave;re Yvonne, pour acheter la robe de noces.</p>
+
+<p>Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient
+d'autrefois, il y en avait qui auraient tr&egrave;s bien pu
+&ecirc;tre arrang&eacute;s pour la circonstance, sans qu'on
+e&ucirc;t besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en &eacute;tait pas trop d&eacute;fendue:
+avoir une robe donn&eacute;e par lui, pay&eacute;e avec l'argent
+de son travail et de sa p&ecirc;che, il lui semblait que cela la
+fit d&eacute;j&agrave; un peu son &eacute;pouse.</p>
+
+<p>Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son
+p&egrave;re. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les
+&eacute;toffes qu'on d&eacute;ployait devant eux. Il &eacute;tait
+un peu hautain vis-&agrave;-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entr&eacute; pour rien au monde dans aucune
+des boutiques de Paimpol, ce jour-l&agrave; s'occupait de tout,
+m&ecirc;me de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y
+mit de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p><br>
+ Un soir qu'ils &eacute;taient assis sur leur banc de pierre dans
+la solitude de leur falaise o&ugrave; la nuit tombait, leurs yeux
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent par hasard sur un buisson
+d'&eacute;pines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurit&eacute;, il leur
+sembla distinguer sur ce buisson de l&eacute;g&egrave;res petites
+houppes blanches:</p>
+
+<p>--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils
+s'approch&egrave;rent pour s'en assurer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils
+le touch&egrave;rent, v&eacute;rifiant avec leurs doigts la
+pr&eacute;sence de ces petites fleurettes qui &eacute;taient tout
+humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premi&egrave;re
+impression h&acirc;tive de printemps; du m&ecirc;me coup, ils
+s'aper&ccedil;urent que les jours avaient allong&eacute;; qu'il y
+avait quelque chose de plus ti&egrave;de dans l'air, de plus
+lumineux dans la nuit.</p>
+
+<p>Mais comme ce buisson &eacute;tait en avance! Nulle part dans
+le pays au bord d'aucun chemin, on n'en e&ucirc;t trouv&eacute;
+un pareil. Sans doute, il avait fleuri l&agrave; expr&egrave;s
+pour eux, pour leur f&ecirc;te d'amour...</p>
+
+<p>--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.</p>
+
+<p>Et, presque &agrave; t&acirc;tons, il composa un bouquet entre
+ses mains rudes; avec le grand couteau de p&ecirc;cheur qu'il
+portait &agrave; sa ceinture, il enleva soigneusement les
+&eacute;pines, puis il le mit au corsage de Gaud:</p>
+
+<p>--L&agrave;, comme une mari&eacute;e, dit-il en se reculant
+comme pour voir, malgr&eacute; la nuit, si cela lui seyait
+bien.</p>
+
+<p>Au-dessous d'eux, la mer tr&egrave;s calme d&eacute;ferlait
+faiblement sur les galets de la gr&egrave;ve, avec un petit
+bruissement intermittent, r&eacute;gulier comme une respiration
+de sommeil; elle semblait indiff&eacute;rente, ou m&ecirc;me
+favorable &agrave; cette cour qu'ils se faisaient l&agrave; tout
+pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des
+soir&eacute;es, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup
+de dix heures, il leur venait un petit d&eacute;couragement de
+vivre, parce que c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; fini...</p>
+
+<p>Il fallait se h&acirc;ter pour les papiers, pour tout, sous
+peine de n'&ecirc;tre pas pr&ecirc;t et de laisser fuir le
+bonheur devant soi, jusqu'&agrave; l'automne, jusqu'&agrave;
+l'avenir incertain...</p>
+
+<p>Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit
+continuel de la mer, et avec cette pr&eacute;occupation un peu
+enfi&eacute;vr&eacute;e de la marche du temps, prenait de tout
+cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils
+&eacute;taient des amoureux diff&eacute;rents des autres, plus
+graves, plus inquiets dans leur amour.</p>
+
+<p>Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans
+contre elle et, quand il &eacute;tait reparti le soir, ce
+myst&egrave;re tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle
+en &eacute;tait s&ucirc;re.</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait vrai, qu'il l'avait de tout temps aim&eacute;e,
+mais pas comme &agrave; pr&eacute;sent: cela augmentait dans son
+coeur et dans sa t&ecirc;te comme une mar&eacute;e, qui monte,
+jusqu'&agrave; tout remplir. Il n'avait jamais connu cette
+mani&egrave;re d'aimer quelqu'un.</p>
+
+<p>De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait,
+presque &eacute;tendu, jetait la t&ecirc;te sur les genoux de
+Gaud, par c&acirc;linerie d'enfant pour se faire caresser, et
+puis se redressait bien vite, par convenance. Il e&ucirc;t
+aim&eacute; se coucher par terre &agrave; ses pieds, et rester
+l&agrave;, le front appuy&eacute; sur le bas de sa robe. En
+dehors de ce baiser de fr&egrave;re qu'il lui donnait en arrivant
+et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne
+sais quoi invisible qui &eacute;tait en elle, qui &eacute;tait
+son &acirc;me, qui se manifestait &agrave; lui dans le son pur et
+tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son
+beau regard limpide...</p>
+
+<p>Et dire qu'elle &eacute;tait en m&ecirc;me temps une femme de
+chair, plus belle et plus d&eacute;sirable qu'aucune autre;
+qu'elle lui appartiendrait bient&ocirc;t d'une mani&egrave;re
+aussi compl&egrave;te que ses ma&icirc;tresses d'avant, sans
+cesser pour cela d'&ecirc;tre _elle-m&ecirc;me!..._ Cette
+id&eacute;e le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il
+ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arr&ecirc;tait pas sa pens&eacute;e, par
+respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce
+d&eacute;licieux sacril&egrave;ge...</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p><br>
+ Un soir de pluie, ils &eacute;taient assis pr&egrave;s l'un de
+l'autre dans la chemin&eacute;e, et leur grand'm&egrave;re Yvonne
+dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages
+du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres
+agrandies.</p>
+
+<p>Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais
+il y avait, ce soir-l&agrave;, de longs silences
+embarrass&eacute;s, dans leur causerie. Lui surtout ne disait
+presque rien, et baissait la t&ecirc;te avec un demi-sourire,
+cherchant &agrave; se d&eacute;rober aux regards de Gaud.</p>
+
+<p>C'est qu'elle l'avait press&eacute; de questions, toute la
+soir&eacute;e, sur ce myst&egrave;re qu'il n'y avait pas moyen de
+lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle
+&eacute;tait trop fine et trop d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais
+pas.</p>
+
+<p>--De m&eacute;chants propos, qu'on avait tenus sur mon compte?
+Demandait-elle.</p>
+
+<p>Il essaya de r&eacute;pondre oui. De m&eacute;chants propos,
+oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans
+Ploubazlanec...</p>
+
+<p>Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle
+vit bien que se devait &ecirc;tre autre chose.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait ma toilette, Yann?</p>
+
+<p>Pour la toilette, il est s&ucirc;r que cela y avait
+contribu&eacute;; elle en faisait trop, pendant un temps, pour
+devenir la femme d'un simple p&ecirc;cheur. Mais enfin il
+&eacute;tait forc&eacute; de convenir que ce n'&eacute;tait pas
+tout.</p>
+
+<p>--&Eacute;tait-ce parce que, dans ce temps l&agrave;, nous
+passions pour riches? Vous aviez peur d'&ecirc;tre
+refus&eacute;?</p>
+
+<p>--Oh! non, pas cela.</p>
+
+<p>Il fit cette r&eacute;ponse avec une si na&iuml;ve
+s&ucirc;ret&eacute; de lui-m&ecirc;me, que Gaud en fut
+amus&eacute;e. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant
+lequel on entendit dehors le bruit g&eacute;missant de la brise
+et de la mer.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle l'observait attentivement, une id&eacute;e
+commen&ccedil;ait &agrave; lui venir, et son expression changeait
+&agrave; mesure:</p>
+
+<p>--Ce n'&eacute;tait rien de tout cela, Yann; alors quoi?
+Dit-elle en le regardant tout &agrave; coup dans le blanc des
+yeux, avec le sourire d'inquisition irr&eacute;sistible de
+quelqu'un qui a devin&eacute;.</p>
+
+<p>Et lui d&eacute;tourna la t&ecirc;te, en riant tout &agrave;
+fait.</p>
+
+<p>Ainsi, c'&eacute;tait bien cela, elle avait trouv&eacute;: de
+raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait
+pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il
+avait fait son t&ecirc;tu (comme Sylvestre disait jadis), et
+c'&eacute;tait tout. Mais voil&agrave; aussi, on l'avait
+tourment&eacute; avec cette Gaud! Tout le monde s'y &eacute;tait
+mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais,
+jusqu'&agrave; Gaud elle-m&ecirc;me. Alors il avait
+commenc&eacute; &agrave; dire non, obstin&eacute;ment non, tout
+en gardant au fond de son coeur l'id&eacute;e qu'un jour, quand
+personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par
+&ecirc;tre oui.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud
+avait langui, abandonn&eacute;e pendant deux ans, et
+d&eacute;sir&eacute; mourir...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier mouvement, qui avait &eacute;t&eacute;
+de rire un peu, par confusion d'&ecirc;tre d&eacute;couvert, Yann
+regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, &agrave; leur tour
+interrogeaient profond&eacute;ment: lui pardonnerait-elle au
+moins? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait
+tant de peine, lui pardonnerait-elle?...</p>
+
+<p>--C'est mon caract&egrave;re qui est comme cela, Gaud, dit-il.
+Chez nous, avec mes parents, c'est la m&ecirc;me chose. Des fois,
+quand je fais ma t&ecirc;te dure, je reste pendant des huit jours
+comme f&acirc;ch&eacute; avec eux presque sans parler &agrave;
+personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
+finis toujours par leur ob&eacute;ir dans tout ce qu'ils veulent,
+comme si j'&eacute;tais encore un enfant de dix ans... Si vous
+croyez que &ccedil;a faisait mon affaire, &agrave; moi, de ne pas
+me marier! Non, cela n'aurait plus dur&eacute; longtemps dans
+tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.</p>
+
+<p>Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des
+larmes lui venir, et c'&eacute;tait le reste de son chagrin
+d'autrefois qui finissait de s'en aller &agrave; cet aveu de son
+Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure
+pr&eacute;sente n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; si
+d&eacute;licieuse; &agrave; pr&eacute;sent que c'&eacute;tait
+fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps
+d'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Maintenant tout &eacute;tait &eacute;clairci entre eux deux;
+d'une mani&egrave;re inattendue, il est vrai, mais
+compl&egrave;te: il n'y avait aucun voile entre leurs deux
+&acirc;mes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs
+t&ecirc;tes s'&eacute;tant rapproch&eacute;es, ils
+rest&egrave;rent l&agrave; longtemps, leurs joues appuy&eacute;es
+l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de
+rien se dire. Et en ce moment, leur<br>
+ &eacute;treinte &eacute;tait si chaste que, la grand'm&egrave;re
+Yvonne s'&eacute;tant r&eacute;veill&eacute;e, ils
+demeur&egrave;rent devant elle comme ils &eacute;taient, sans
+aucun trouble.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait six jours avant le d&eacute;part pour l'Islande.
+Leur cort&egrave;ge de noces s'en revenait de l'&eacute;glise de
+Ploubazlanec, pourchass&eacute; par un vent furieux, sous un ciel
+charg&eacute; et tout noir.</p>
+
+<p>Au bras l'un de l'autre, ils &eacute;taient beaux tous deux,
+marchant comme des rois, en t&ecirc;te de leur longue suite,
+marchant comme dans un r&ecirc;ve. Calmes, recueillis, graves,
+ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la vie,
+d'&ecirc;tre au-dessus de tout. Ils semblaient m&ecirc;me
+&ecirc;tre respect&eacute;s par le vent, tandis que,
+derri&egrave;re eux, ce cort&egrave;ge &eacute;tait un joyeux
+d&eacute;sordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
+tourmentaient.</p>
+
+<p>Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie
+d&eacute;bordait; d'autres, d&eacute;j&agrave; grisonnants, mais
+qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et
+leurs premi&egrave;res ann&eacute;es. Grand'm&egrave;re Yvonne
+&eacute;tait l&agrave; et suivait aussi, tr&egrave;s
+&eacute;vent&eacute;e, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
+oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle
+portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achet&eacute;e
+pour la circonstance et toujours son petit ch&acirc;le, reteint
+une troisi&egrave;me fois - en noir, &agrave; cause de
+Sylvestre.</p>
+
+<p>Et le vent secouait indistinctement tous ces invit&eacute;s;
+on voyait les jupes relev&eacute;es et des robes
+retourn&eacute;es; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.</p>
+
+<p>A la porte de l'&eacute;glise, les mari&eacute;s
+s'&eacute;taient achet&eacute;, suivant la coutume, des bouquets
+de fausses fleurs pour compl&eacute;ter leur toilette de
+f&ecirc;te. Yann avait attach&eacute; les siennes au hasard sur
+sa poitrine large, mais il &eacute;tait de ceux &agrave; qui tout
+va bien. Quant &agrave; Gaud, il y avait de la demoiselle encore
+dans la fa&ccedil;on dont ces pauvres fleurs grossi&egrave;res
+&eacute;taient piqu&eacute;es en haut de son corsage -
+tr&egrave;s ajust&eacute;, comme autrefois sur sa forme
+exquise.</p>
+
+<p>Le violonaire qui menait tout ce monde, affol&eacute; par le
+vent, jouait &agrave; la diable; ses airs arrivaient aux oreilles
+par bouff&eacute;es, et, dans le bruit des bourrasques,
+semblaient une petite musique dr&ocirc;le plus gr&ecirc;le que
+les cris d'une mouette.</p>
+
+<p>Tout Ploubazlanec &eacute;tait sorti pour les voir. Ce mariage
+avait quelque chose qui passionnait les gens, et on &eacute;tait
+venu de loin &agrave; la ronde; aux carrefours des sentiers, il y
+avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre.
+Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann,
+&eacute;taient l&agrave; post&eacute;s. Ils saluaient les
+mari&eacute;s au passage; Gaud r&eacute;pondait en s'inclinant
+l&eacute;g&egrave;rement comme une demoiselle, avec sa
+gr&acirc;ce s&eacute;rieuse, et, tout le long de sa route, elle
+&eacute;tait admir&eacute;e.</p>
+
+<p>Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs,
+m&ecirc;me ceux des bois, s'&eacute;taient vid&eacute;s de leurs
+mendiants, de leurs estropi&eacute;s, de leurs fous, de leurs
+idiots &agrave; b&eacute;quilles. Cette gent &eacute;tait
+&eacute;chelonn&eacute;e sur le parcours, avec des musiques, des
+accord&eacute;ons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs
+s&eacute;biles, leurs chapeaux, pour recevoir des aum&ocirc;nes
+que Yann leur lan&ccedil;ait avec son grand air noble, et Gaud,
+avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui
+&eacute;taient tr&egrave;s vieux, qui avaient des cheveux gris
+sur des t&ecirc;tes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans
+les creux des chemins, ils &eacute;taient de la m&ecirc;me
+couleur que la terre d'o&ugrave; ils semblaient n'&ecirc;tre
+qu'incompl&egrave;tement sortis, et o&ugrave; ils allaient
+rentrer bient&ocirc;t sans avoir eu de pens&eacute;es; leurs yeux
+&eacute;gar&eacute;s inqui&eacute;taient comme le myst&egrave;re
+de leurs existences avort&eacute;es et inutiles. Ils regardaient
+passer, sans comprendre, cette f&ecirc;te de la vie pleine et
+superbe...</p>
+
+<p>On continua de marcher au del&agrave; du hameau de Pors-Even
+et de la maison des Gaos. C'&eacute;tait pour se rendre, suivant
+l'usage traditionnel des mari&eacute;s du pays de Ploubazlanec,
+&agrave; la chapelle de la Trinit&eacute;, qui est comme au bout
+du monde breton.</p>
+
+<p>Au pied de la derni&egrave;re et extr&ecirc;me falaise, elle
+pose sur un seuil de roches basses, tout pr&egrave;s des eaux, et
+semble d&eacute;j&agrave; appartenir &agrave; la mer. Pour y
+descendre, on prend un sentier de ch&egrave;vre parmi des blocs
+de granit. Et le cort&egrave;ge de noces se r&eacute;pandit sur
+la pente de ce cap isol&eacute;, au milieu des pierres, les
+paroles joyeuses ou galantes se perdant tout &agrave; fait dans
+le bruit du vent et des lames.</p>
+
+<p>Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le
+passage n'&eacute;tait pas s&ucirc;r, la mer venait trop
+pr&egrave;s pour frapper ses grands coups. On voyait bondir
+tr&egrave;s haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+d&eacute;ployaient pour tout inonder.</p>
+
+<p>Yann, qui s'&eacute;tait le plus avanc&eacute;, avec Gaud
+appuy&eacute;e &agrave; son bras, recula le premier devant les
+embruns. En arri&egrave;re, son cort&egrave;ge restait
+&eacute;chelonn&eacute; sur les roches, en
+amphith&eacute;&acirc;tre, et lui, semblait &ecirc;tre venu
+l&agrave; pour pr&eacute;senter sa femme &agrave; la mer; mais
+celle-ci faisait mauvais visage &agrave; la mari&eacute;e
+nouvelle.</p>
+
+<p>En se retournant, il aper&ccedil;ut le violonaire,
+perch&eacute; sur un rocher gris et cherchant &agrave; rattraper,
+entre deux rafales, son air de contredanse.</p>
+
+<p>--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue
+d'une autre qui marche mieux que la tienne...</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps commen&ccedil;a une grande pluie
+fouettante qui mena&ccedil;ait depuis le matin. Alors ce fut une
+d&eacute;bandade folle avec des cris et des rires, pour grimper
+sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p><br>
+ Le d&icirc;ner de noces se fit chez les parents d'Yann, &agrave;
+cause de ce logis de Gaud, qui &eacute;tait bien pauvre.</p>
+
+<p>Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une
+tabl&eacute;e de vingt-cinq personnes autour des mari&eacute;s;
+des soeurs et des fr&egrave;res; le cousin Gaos le pilote;
+Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne _Marie,_qui
+&eacute;taient de la _L&eacute;opoldine_ &agrave; pr&eacute;sent;
+quatre filles d'honneur tr&egrave;s jolies, leurs nattes de
+cheveux dispos&eacute;es en rond au-dessus des oreilles, comme
+autrefois les imp&eacute;ratrices de Byzance, et leur coiffe
+blanche &agrave; la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
+marine; quatre gar&ccedil;ons d'honneur, tous Islandais, bien
+plant&eacute;s, avec de beaux yeux fiers.</p>
+
+<p>Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait;
+toute la queue du cort&egrave;ge s'y &eacute;tait entass&eacute;e
+en d&eacute;sordre, et des femmes de peine, lou&eacute;es
+&agrave; Paimpol, perdaient la t&ecirc;te devant la grande
+chemin&eacute;e encombr&eacute;e de po&ecirc;les et de
+marmites.</p>
+
+<p>Les parents d'Yann auraient souhait&eacute; pour leur fils une
+femme plus riche, c'est bien s&ucirc;r; mais Gaud &eacute;tait
+connue &agrave; pr&eacute;sent pour une fille sage et courageuse;
+et puis, &agrave; d&eacute;faut de sa fortune perdue, elle
+&eacute;tait la plus belle du pays, et cela le flattait de voir
+les deux &eacute;poux si assortis.</p>
+
+<p>Le vieux p&egrave;re, en ga&icirc;t&eacute; apr&egrave;s la
+soupe, disait de ce mariage:</p>
+
+<p>--&Ccedil;a va faire encore des Gaos, on n'en manquait
+pourtant pas dans Ploubazlanec!</p>
+
+<p>Et en comptant sur ses doigts, il expliquait &agrave; un oncle
+de la mari&eacute;e comment il y en avait tant de ce
+nom-l&agrave;: son p&egrave;re, qui &eacute;tait le plus jeune de
+neuf fr&egrave;res, avait eu douze enfants, tous mari&eacute;s
+avec des cousines, et &ccedil;a en avait fait, tout &ccedil;a,
+des Gaos, malgr&eacute; les disparus d'Islande!...</p>
+
+<p>--Pour moi, dit-il, j'ai &eacute;pous&eacute; aussi une Gaos
+ma parente, et nous en avons fait encore quatorze &agrave; nous
+deux.</p>
+
+<p>Et &agrave; l'id&eacute;e de cette peuplade, il se
+r&eacute;jouissait, en secouant sa t&ecirc;te blanche.</p>
+
+<p>Dame! il avait eu de la peine pour les &eacute;lever ses
+quatorze petits Gaos; mais &agrave; pr&eacute;sent ils se
+d&eacute;brouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'&eacute;pave les avaient mis vraiment bien &agrave; leur
+aise.</p>
+
+<p>En ga&icirc;t&eacute; aussi, le voisin Guermeur racontait ses
+tours jou&eacute;s au _service_ (Les hommes de la c&ocirc;te
+appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.),
+des histoires de Chinois, d'Antilles, de Br&eacute;sil, faisant
+&eacute;carquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.</p>
+
+<p>Un de ses meilleurs souvenirs, c'&eacute;tait une fois,
+&agrave; bord de _l'Iphig&eacute;nie,_ on faisait le plein des
+soutes &agrave; vin, le soir, &agrave; la brune; et la manche en
+cuir, par o&ugrave; &ccedil;a passait pour descendre,
+s'&eacute;tait crev&eacute;e. Alors, au lieu d'avertir, on
+s'&eacute;tait mis &agrave; boire &agrave; m&ecirc;me
+jusqu'&agrave; plus soif; &ccedil;a avait dur&eacute; deux
+heures, cette f&ecirc;te; &agrave; la fin &ccedil;a coulait plein
+la batterie; tout le monde &eacute;tait so&ucirc;l!</p>
+
+<p>Et ces vieux marins, assis &agrave; table, riaient de leur
+rire bon enfant avec une pointe de malice.</p>
+
+<p>--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a
+encore que l&agrave;, pour faire des tours pareils!</p>
+
+<p>Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent,
+la pluie, faisaient rage dans une &eacute;paisse nuit.
+Malgr&eacute; les pr&eacute;cautions prises, quelques-uns
+s'inqui&eacute;taient de leur bateau, ou de leur barque
+amarr&eacute;e dans le port, et parlaient de se lever pour aller
+y voir.</p>
+
+<p>Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai &agrave; entendre,
+arrivait d'en bas o&ugrave; les plus jeunes de la noce soupaient
+les uns sur les autres: c'&eacute;taient les cris de joie, les
+&eacute;clats de rire des petits-cousins et des petites-cousines,
+qui commen&ccedil;aient &agrave; se sentir tr&egrave;s
+&eacute;moustill&eacute;s par le cidre.</p>
+
+<p>On avait servi des viandes bouillies, des viandes
+r&ocirc;ties, des poulets, plusieurs esp&egrave;ces de poissons,
+des omelettes et des cr&ecirc;pes.</p>
+
+<p>On avait caus&eacute; p&ecirc;che et contrebande,
+discut&eacute; toute sorte de fa&ccedil;ons pour attraper les
+messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des
+hommes de mer.</p>
+
+<p>En haut, &agrave; la table d'honneur, on se lan&ccedil;ait
+m&ecirc;me &agrave; parler d'aventures dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous,
+&agrave; leur &eacute;poque, avaient roul&eacute; le monde.</p>
+
+<p>--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui
+sont l&agrave;, en montant dans les petites rues...</p>
+
+<p>--Ah! oui, r&eacute;pondait du bout de la table un autre qui
+les avait fr&eacute;quent&eacute;es, - oui, en tirant sur la
+droite quand on arrive?</p>
+
+<p>--C'est &ccedil;a; enfin, chez les dames chinoises, quoi!...
+Donc, nous avions _consomm&eacute;_ l&agrave; dedans, &agrave;
+trois que nous &eacute;tions... Des vilaines femmes, _ma
+Dou&eacute;,_ mais vilaines!...</p>
+
+<p>--Oh! pour vilaines, je te crois, dit n&eacute;gligemment le
+grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, apr&egrave;s
+une longue travers&eacute;e, les avait connues, ces
+Chinoises.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s, pour payer, qui est-ce qui en avait des
+piastres?... Cherche, cherche dans les poches, - ni moi, ni toi,
+ni lui, - plus le sou personne! - Nous faisons des excuses, en
+promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure
+bronz&eacute;e et minaudait comme une Chinoise tr&egrave;s
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence &agrave;
+miauler, &agrave; faire le diable, et finit pour nous griffer
+avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix
+pointues de l&agrave;-bas et grima&ccedil;ait comme cette vieille
+en col&egrave;re, tout en roulant ses yeux qu'il avait
+retrouss&eacute;s par le coin avec ces doigts.) Et voil&agrave;
+les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la
+bo&icirc;te, tu me comprends, - qui ferment la grille &agrave;
+clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la t&ecirc;te contre les murs. -
+Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
+douzaine qui se rel&egrave;vent les manches pour nous tomber
+dessus, - avec des airs de se m&eacute;fier tout de m&ecirc;me. -
+Moi, j'avais justement mon paquet de cannes &agrave; sucre,
+achet&eacute;es pour mes provisions de route; et c'est solide,
+&ccedil;a ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
+cogner sur les magots, si &ccedil;a nous a &eacute;t&eacute;
+utile...</p>
+
+<p>Non, d&eacute;cid&eacute;ment il venait trop fort; en ce
+moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le
+conteur, ayant brusqu&eacute; la fin de son histoire, se leva
+pour aller voir sa barque.</p>
+
+<p>Un autre disait:</p>
+
+<p>--Quand j'&eacute;tais quartier-ma&icirc;tre canonnier, en
+fonctions de caporal d'armes sur la _Z&eacute;nobie,_ &agrave;
+Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d'autruche qui
+montent &agrave; bord (imitant l'accent de l&agrave;-bas):
+"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons
+marchands." D'un _pare &agrave; virer_ je te les fais redescendre
+quatre &agrave; quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte
+un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous
+verrons apr&egrave;s si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais
+pas &eacute;t&eacute; si b&ecirc;te! (Douloureusement): mais, tu
+sais, dans ce temps j'&eacute;tais jeune homme... Alors, &agrave;
+Toulon, une connaissance &agrave; moi qui travaillait dans les
+modes...</p>
+
+<p>Allons bon, voici qu'un des petits fr&egrave;res d'Yann, un
+futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs,
+tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien
+vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au
+r&eacute;cit des perfidies de cette modiste pour avoir ces
+plumes...</p>
+
+<p>Le vent dans la chemin&eacute;e hurlait comme un damn&eacute;
+qui souffre; de temps en temps, avec une force &agrave; faire
+peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de
+pierre.</p>
+
+<p>--On dirait que &ccedil;a le f&acirc;che, parce que nous
+sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.</p>
+
+<p>--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, r&eacute;pondit
+Yann, en souriant &agrave; Gaud, - parce que je lui avais promis
+mariage.</p>
+
+<p>Cependant, une sorte de langueur &eacute;trange
+commen&ccedil;ait &agrave; les prendre tous deux; ils se
+parlaient plus bas, la main dans la main, isol&eacute;s au milieu
+de la ga&icirc;t&eacute; des autres. Lui, Yann, connaissant
+l'effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce
+soir-l&agrave;. Et il rougissait &agrave; pr&eacute;sent, ce
+grand gar&ccedil;on, quand quelqu'un de ses camarades islandais
+disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait
+suivre.</p>
+
+<p>Par instants aussi il &eacute;tait triste, en pensant tout
+&agrave; coup &agrave; Sylvestre... D'ailleurs, il &eacute;tait
+convenu qu'on ne devait pas danser &agrave; cause du p&egrave;re
+de Gaud et &agrave; cause de lui.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au dessert; bient&ocirc;t allaient commencer
+les chansons. Mais avant, il y avait les pri&egrave;res &agrave;
+dire, pour les d&eacute;funts de la famille; dans les f&ecirc;tes
+de mariage, on ne manque jamais &agrave; ce devoir de religion,
+et quand on vit le p&egrave;re Gaos se lever en d&eacute;couvrant
+sa t&ecirc;te blanche, il se fit du silence partout:</p>
+
+<p>--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, en se signant, il commen&ccedil;a pour ce mort la
+pri&egrave;re latine:</p>
+
+<p>--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen
+tuum..._</p>
+
+<p>Un silence d'&eacute;glise s'&eacute;tait maintenant
+propag&eacute; jusqu'en bas, aux tabl&eacute;es joyeuses des
+petits. Tous ceux qui &eacute;taient dans cette maison
+r&eacute;p&eacute;taient en esprit les m&ecirc;mes mots
+&eacute;ternels.</p>
+
+<p>--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes fr&egrave;res, perdus
+dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils,
+naufrag&eacute; &agrave; bord de la _Z&eacute;lie_...</p>
+
+<p>Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur pri&egrave;re, il
+se tourna vers la grand'm&egrave;re Yvonne:</p>
+
+<p>--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en
+r&eacute;cita une autre encore. Alors Yann pleura.</p>
+
+<p>--..._Sed libera nos a malo, Amen._</p>
+
+<p>Les chansons commenc&egrave;rent apr&egrave;s. Des chansons
+apprises _au service,_ sur le gaillard d'avant, o&ugrave; il y a,
+comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:</p>
+
+<p>Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,<br>
+ Mais chez nous les braves<br>
+ Narguent le destin,<br>
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!</p>
+
+<p>Les couplets &eacute;taient dits par un des gar&ccedil;ons
+d'honneur, d'une mani&egrave;re tout &agrave; fait langoureuse
+qui allait &agrave; l'&acirc;me; et puis le choeur &eacute;tait
+repris par d'autres belles voix profondes.</p>
+
+<p>Mais les nouveaux &eacute;poux n'entendaient plus que du fond
+d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux
+brillaient d'un &eacute;clat trouble, comme des lampes
+voil&eacute;es; ils se parlaient de plus en plus bas, la main
+toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la t&ecirc;te,
+prise peu &agrave; peu, devant son ma&icirc;tre, d'une crainte
+plus grande et plus d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour
+servir d'un certain vin &agrave; lui; il l'avait apport&eacute;
+avec beaucoup de pr&eacute;cautions, caressant la bouteille
+couch&eacute;e, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.</p>
+
+<p>Il en raconta l'histoire: un jour de p&ecirc;che, une barrique
+flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle
+&eacute;tait trop grosse; alors ils l'avaient crev&eacute;e en
+mer, remplissant tout ce qu'il y avait &agrave; bord de pots et
+de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes
+aux autres pilotes, aux autres p&ecirc;cheurs; toutes les voiles
+en vue s'&eacute;taient rassembl&eacute;es autour de la
+trouvaille.</p>
+
+<p>--Et j'en connais plus d'un qui &eacute;tait so&ucirc;l, en
+rentrant le soir &agrave; Pors-Even.</p>
+
+<p>Toujours le vent continuait son bruit affreux.</p>
+
+<p>En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couch&eacute;s, - des tout petit Gaos, ceux-ci; -
+mais les autres faisaient le diable, men&eacute;s par le petit
+Fantec (en fran&ccedil;ais: Fran&ccedil;ois) et le petit Laumec
+(en fran&ccedil;ais: Guillaume), voulant absolument aller sauter
+dehors, et, &agrave; toute minute, ouvrant la porte &agrave; des
+rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.</p>
+
+<p>Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour
+son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien
+qu'on n'en parl&acirc;t pas, &agrave; cause de M. le commissaire
+de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire
+pour cette &eacute;pave non d&eacute;clar&eacute;e.</p>
+
+<p>--Mais voil&agrave;, disait-il, il aurait fallu les soigner,
+ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, &ccedil;a
+serait devenu tout &agrave; fait du vin sup&eacute;rieur; car,
+certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans
+toutes les caves des d&eacute;bitants de Paimpol.</p>
+
+<p>Qui sait o&ugrave; il avait pouss&eacute;, ce vin de naufrage?
+Il &eacute;tait fort, haut en couleur, tr&egrave;s
+m&ecirc;l&eacute; d'eau de mer, et gardait le go&ucirc;t
+&acirc;cre du sel. Il fut n&eacute;anmoins trouv&eacute;
+tr&egrave;s bon, et plusieurs bouteilles se vid&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les t&ecirc;tes tourn&egrave;rent un peu; le son des voix
+devenait plus confus et les gar&ccedil;ons embrassaient les
+filles.</p>
+
+<p>Les chansons continuaient ga&icirc;ment; cependant on n'avait
+gu&egrave;re l'esprit tranquille &agrave; ce souper, et les
+hommes &eacute;changeaient des signes d'inqui&eacute;tude
+&agrave; cause du mauvais temps qui augmentait toujours.</p>
+
+<p>Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais.
+Cela devenait comme un seul cri, continu, renfl&eacute;,
+mena&ccedil;ant, pouss&eacute; &agrave; la fois, &agrave; plein
+gosier, &agrave; cou tendu, par des milliers de b&ecirc;tes
+enrag&eacute;es.</p>
+
+<p>On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans
+le lointain leurs formidables coups sourds: et cela,
+c'&eacute;tait la mer qui battait de partout le pays de
+Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente, en effet,
+et Gaud se sentait le coeur serr&eacute; par cette musique
+d'&eacute;pouvante, que personne n'avait command&eacute;e pour
+leur f&ecirc;te de noces.</p>
+
+<p>Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'&eacute;tait
+lev&eacute; doucement, fit signe &agrave; sa femme de venir lui
+parler.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise
+d'une pudeur, confuse de s'&ecirc;tre lev&eacute;e... Puis elle
+dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les
+autres.</p>
+
+<p>--Non, r&eacute;pondit Yann, c'est le p&egrave;re qui l'a
+permis; nous pouvons.</p>
+
+<p>Et il l'entra&icirc;na. Ils se sauv&egrave;rent
+furtivement.</p>
+
+<p>Dehors ils se trouv&egrave;rent dans le froid, dans le vent
+sinistre, dans la nuit profonde et tourment&eacute;e. Ils se
+mirent &agrave; courir, en se tenant par la main. Du haut de ce
+chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la
+mer furieuse, d'o&ugrave; montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cingl&eacute;s en plein visage, le corps pench&eacute;
+en avant, contre les rafales, oblig&eacute;s quelquefois de se
+retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur
+respiration que ce vent avait coup&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour
+l'emp&ecirc;cher de tra&icirc;ner sa robe, de mettre ses beaux
+souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis
+il la pris &agrave; son cou tout &agrave; fait, et continua de
+courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer!
+Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bient&ocirc;t
+vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu
+&ecirc;tre mari&eacute;s, et heureux comme ce soir.</p>
+
+<p>Enfin ils arriv&egrave;rent chez eux, dans leur pauvre petit
+logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et
+ils allum&egrave;rent une chandelle que le vent leur souffla deux
+fois.</p>
+
+<p>La vieille grand'm&egrave;re Moan, qu'on avait reconduite chez
+elle avant de commencer les chansons, &eacute;tait l&agrave;,
+couch&eacute;e depuis deux heures dans son lit en armoire dont
+elle avait referm&eacute; les battants; ils s'approch&egrave;rent
+avec respect et la regard&egrave;rent par les d&eacute;coupures
+de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne
+dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure
+v&eacute;n&eacute;rable demeurait immobile et ses yeux
+ferm&eacute;s; elle &eacute;tait endormie ou feignait de
+l'&ecirc;tre pour ne pas les troubler.</p>
+
+<p>Alors ils se sentirent seuls l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se
+pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud
+d&eacute;tourna les l&egrave;vres par ignorance de ce
+baiser-l&agrave;, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fian&ccedil;ailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui
+&eacute;tait froidie par le vent, tout &agrave; fait
+glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Bien pauvre, bien basse, leur chaumi&egrave;re, et il y
+faisait tr&egrave;s froid. Ah! si Gaud &eacute;tait rest&eacute;e
+riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue &agrave;
+arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre
+nue... Elle n'&eacute;tait gu&egrave;re habitu&eacute;e encore
+&agrave; ces murs de granit brut, &agrave; cet air rude
+qu'avaient les choses; mais son Yann &eacute;tait l&agrave; avec
+elle; alors, par sa pr&eacute;sence, tout &eacute;tait
+chang&eacute;, transfigur&eacute;, et elle ne voyait plus que
+lui...</p>
+
+<p>Maintenant leurs l&egrave;vres s'&eacute;taient
+rencontr&eacute;es, et elle ne d&eacute;tournait plus les
+siennes. Toujours debout, les bras nou&eacute;s pour se serrer
+l'un &agrave; l'autre, ils restaient l&agrave; muets, dans
+l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils m&ecirc;laient
+leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous
+deux plus fort, comme dans une ardente fi&egrave;vre. Ils
+semblaient &ecirc;tre sans force pour rompre leur
+&eacute;treinte, et ne conna&icirc;tre rien de plus, ne
+d&eacute;sirer rien au del&agrave; de ce long baiser.</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;gagea enfin, troubl&eacute;e tout &agrave;
+coup:</p>
+
+<p>--Non, Yann!... grand'm&egrave;re Yvonne pourrait nous
+voir!</p>
+
+<p>Mais lui, avec un sourire, chercha les l&egrave;vres de sa
+femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un
+alt&eacute;r&eacute; &agrave; qui on a enlev&eacute; sa coupe
+d'eau fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'h&eacute;sitation d&eacute;licieuse. Yann, qui, aux premiers
+instants, se serait mis &agrave; genoux comme devant la Vierge
+sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du
+c&ocirc;t&eacute; des vieux lits en armoire, ennuy&eacute;
+d'&ecirc;tre aussi pr&egrave;s de cette grand'm&egrave;re,
+cherchant un moyen s&ucirc;r pour ne plus &ecirc;tre vu; toujours
+sans quitter les l&egrave;vres exquises, il allongea le bras
+derri&egrave;re lui, et, du revers de la main, &eacute;teignit la
+lumi&egrave;re comme avait fait le vent.</p>
+
+<p>Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa
+mani&egrave;re de la tenir, la bouche toujours appuy&eacute;e sur
+la sienne, il &eacute;tait comme un fauve qui aurait
+plant&eacute; ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son
+corps, son &acirc;me, &agrave; cet enl&egrave;vement qui
+&eacute;tait imp&eacute;rieux et sans r&eacute;sistance possible,
+tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il
+l'emportait dans l'obscurit&eacute; vers le beau lit blanc
+_&agrave; la mode des villes_ qui devait &ecirc;tre leur lit
+nuptial...</p>
+
+<p>Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le
+m&ecirc;me invisible orchestre jouait toujours.</p>
+
+<p>Houhou!... houhou!... Le vent tant&ocirc;t donnait en plein
+son bruit caverneux avec un tremblement de rage; tant&ocirc;t
+r&eacute;p&eacute;tait sa menace plus bas &agrave; l'oreille,
+comme par un raffinement de malice, avec des petits sons
+fil&eacute;s, en prenant la voix flutt&eacute;e d'une
+chouette.</p>
+
+<p>Et la grande tombe des marins &eacute;tait tout pr&egrave;s,
+mouvante, d&eacute;vorante, battant les falaises de ses
+m&ecirc;mes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait
+&ecirc;tre pris l&agrave; dedans, s'y d&eacute;battre, au milieu
+de la fr&eacute;n&eacute;sie des choses noires et glac&eacute;es:
+- ils le savaient...</p>
+
+<p>Qu'importe! Pour le moment, ils &eacute;taient &agrave; terre,
+&agrave; l'abri de toute cette fureur inutile et retourn&eacute;e
+contre elle-m&ecirc;me. Alors, dans le logis pauvre et sombre
+o&ugrave; passait le vent, ils se donn&egrave;rent l'un &agrave;
+l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivr&eacute;s,
+leurr&eacute;s d&eacute;licieusement par l'&eacute;ternelle magie
+de l'amour...</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p><br>
+ Ils furent mari et femme pendant six jours.</p>
+
+<p>En ce moment de d&eacute;part, les choses d'Islande occupaient
+tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la
+saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les
+gr&eacute;ements et, chez Yann, la m&egrave;re, les soeurs
+travaillaient du matin au soir &agrave; pr&eacute;parer les
+_suro&icirc;ts,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le
+temps &eacute;tait sombre, et la mer, qui sentait
+l'&eacute;quinoxe venir, &eacute;tait remuante et
+troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Gaud subissait ces pr&eacute;paratifs inexorables avec
+angoisse, comptant les heures rapides des journ&eacute;es,
+attendant le soir o&ugrave;, le travail fini, elle avait son Yann
+pour elle seule.</p>
+
+<p>Est-ce que, les autres ann&eacute;es, il partirait aussi? Elle
+esp&eacute;rait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle
+n'osait pas, d&egrave;s maintenant, lui en parler... Pourtant il
+l'aimait bien, lui aussi; avec ses ma&icirc;tresses d'avant,
+jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci &eacute;tait
+diff&eacute;rent; c'&eacute;tait une tendresse si confiante et si
+fra&icirc;che, que les m&ecirc;mes baisers, les m&ecirc;mes
+&eacute;treintes, avec elle &eacute;taient _autre chose;_ et,
+chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
+l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin
+venait.</p>
+
+<p>Ce qui la charmait comme une surprise, c'&eacute;tait de le
+trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois
+&agrave; Paimpol faire son grand d&eacute;daigneux avec des
+filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours
+cette m&ecirc;me courtoisie qui semblait toute naturelle chez
+lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, d&egrave;s
+que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il
+y a le sentiment, le respect inn&eacute; de la majest&eacute; de
+_l'&eacute;pouse;_un ab&icirc;me la s&eacute;pare de l'amante,
+chose de plaisir, &agrave; qui, dans un sourire de d&eacute;dain,
+on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud
+&eacute;tait l'&eacute;pouse, elle, et, dans le jour, il ne se
+souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter
+tant ils &eacute;taient une m&ecirc;me chair tous deux et pour
+toute la vie.</p>
+
+<p>... Inqui&egrave;te, elle l'&eacute;tait beaucoup dans son
+bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop
+inesp&eacute;r&eacute;, d'instable comme les r&ecirc;ves...</p>
+
+<p>D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet
+amour?... Parfois elle se souvenait de ses ma&icirc;tresses, de
+ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui
+garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si
+doux?...</p>
+
+<p>Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur,
+ce n'&eacute;tait rien; rien qu'un petit acompte
+enfi&eacute;vr&eacute; pris sur le temps de l'existence - qui
+pouvait encore &ecirc;tre si long devant eux! A peine avaient-ils
+pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et
+tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
+d'arrangement de m&eacute;nage, avaient &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;ment remis au retour...</p>
+
+<p>Oh! les autres ann&eacute;es, &agrave; tout prix
+l'emp&ecirc;cher de repartir pour cette Islande!... Mais comment
+s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, &eacute;tant
+si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son
+m&eacute;tier de mer...</p>
+
+<p>Elle essayerait malgr&eacute; tout, les autres fois, de le
+retenir; elle y mettrait toute sa volont&eacute;, toute son
+intelligence et tout son coeur. &Ecirc;tre femme d'Islandais,
+voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les
+&eacute;t&eacute;s dans l'anxi&eacute;t&eacute; douloureuse; non,
+&agrave; pr&eacute;sent qu'elle l'adorait au del&agrave; de ce
+qu'elle e&ucirc;t imagin&eacute; jamais, elle se sentait prise
+d'une &eacute;pouvante trop grande en songeant &agrave; ces
+ann&eacute;es &agrave; venir...</p>
+
+<p>Ils eurent une journ&eacute;e de printemps, une seule...
+C'&eacute;tait la veille de l'appareillage, on avait fini de
+mettre le gr&eacute;ement en ordre &agrave; bord, et Yann resta
+tout le jour avec elle. Ils se promen&egrave;rent bras dessus
+bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux,
+tr&egrave;s pr&egrave;s l'un de l'autre et se disant mille
+choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:</p>
+
+<p>--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des
+mari&eacute;s d'hier!</p>
+
+<p>Un vrai printemps, ce dernier jour; c'&eacute;tait particulier
+et &eacute;trange de voir tout &agrave; coup ce grand calme, et
+plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourment&eacute;.
+Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'&eacute;tait faite
+tr&egrave;s douce; elle &eacute;tait partout du m&ecirc;me bleu
+p&acirc;le, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand
+&eacute;clat blanc, et le rude pays breton s'impr&eacute;gnait de
+cette lumi&egrave;re comme d'une chose fine et rare; il semblait
+s'&eacute;gayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une ti&eacute;deur d&eacute;licieuse
+sentant l'&eacute;t&eacute;, et ont e&ucirc;t dit qu'il
+s'&eacute;tait immobilis&eacute; &agrave; jamais, qu'il ne
+pouvait plus y avoir de jours sombres ni de temp&ecirc;tes. Les
+caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres
+changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes
+lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans
+des tranquillit&eacute;s ne devant pas finir... Tout cela comme
+pour rendre plus douce et &eacute;ternelle leur f&ecirc;te
+d'amour; - et on voyait d&eacute;j&agrave; des fleurs
+h&acirc;tives, des primev&egrave;res le long des foss&eacute;s,
+ou des violettes, fr&ecirc;les et sans parfum.</p>
+
+<p>Quand Gaud demandait:</p>
+
+<p>--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?</p>
+
+<p>Lui, r&eacute;pondait, &eacute;tonn&eacute;, en la regardant
+bien en face avec ses beaux yeux francs:</p>
+
+<p>--Mais, Gaud, toujours...</p>
+
+<p>Et ce mot, dit tr&egrave;s simplement par ses l&egrave;vres un
+peu sauvage, semblait avoir l&agrave; son vrai sens
+d'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle s'appuyait &agrave; son bras. Dans l'enchantement du
+r&ecirc;ve accompli, elle se serrait contre lui, inqui&egrave;te
+toujours, - le sentant fugitif comme un grand oiseau de mer...
+Demain, l'envol&eacute;e au large!... Et cette premi&egrave;re
+fois il &eacute;tait trop tard, elle ne pouvait rien pour
+l'emp&ecirc;cher de partir...</p>
+
+<p>De ces chemins de falaise o&ugrave; ils se promenaient, on
+dominait tout ce pays marin, qui paraissait &ecirc;tre sans
+arbres, tapiss&eacute; d'ajoncs ras et sem&eacute; de pierres.
+Les maisons des p&ecirc;cheurs &eacute;taient pos&eacute;es
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; sur les rochers avec leurs vieux
+murs de granit, leurs toits de chaume, tr&egrave;s hauts et
+bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans
+l'extr&ecirc;me &eacute;loignement, la mer, comme une grande
+vision diaphane, d&eacute;crivait son cercle immense et
+&eacute;ternel qui avait l'air de tout envelopper.</p>
+
+<p>Elle s'amusait &agrave; lui raconter les choses
+&eacute;tonnantes et merveilleuses de ce Paris o&ugrave;, elle
+avait habit&eacute;, mais lui, tr&egrave;s d&eacute;daigneux, ne
+s'y int&eacute;ressait pas.</p>
+
+<p>--Si loin de la c&ocirc;te, disait-il, et tant de terres, tant
+de terres... &ccedil;a doit &ecirc;tre malsain. Tant de maisons,
+tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces
+villes; non, je ne voudrais pas vivre l&agrave;-dedans, moi, bien
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Et elle souriait, s'&eacute;tonnant de voir combien ce grand
+gar&ccedil;on &eacute;tait un enfant na&iuml;f.</p>
+
+<p>Quelquefois ils s'enfon&ccedil;aient dans ces replis du sol
+o&ugrave; poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir
+blottis contre le vent du large. L&agrave;, il n'y avait plus de
+vue; par terre, des feuilles mortes amoncel&eacute;es et de
+l'humidit&eacute; froide, le chemin creux bord&eacute; d'ajoncs
+verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait
+entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de
+vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque
+crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches
+mortes, avec son grand Christ de bois rong&eacute; comme un
+cadavre, grima&ccedil;ant sa douleur sans fin.</p>
+
+<p>Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient
+les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des
+hauteurs et de la mer.</p>
+
+<p>Lui, &agrave; son tour, racontait l'Islande, les
+&eacute;t&eacute;s p&acirc;les et sans nuit, les soleils obliques
+qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se
+faisait expliquer.</p>
+
+<p>--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en
+promenant sons bras &eacute;tendu sur le cercle lointain des eaux
+bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a
+pas du tout de force pour monter; &agrave; minuit, il
+tra&icirc;ne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il
+se rel&egrave;ve et il continue de faire sa promenade ronde. Des
+fois, la lune aussi para&icirc;t &agrave; l'autre bout du ciel;
+alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les
+conna&icirc;t pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent
+beaucoup dans ce pays.</p>
+
+<p>Voir le soleil &agrave; minuit!... Comme &ccedil;a devait
+&ecirc;tre loin, cette &icirc;le d'Islande. Et les fiords? Gaud
+avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts
+dans la chapelle des naufrag&eacute;s; il lui faisait l'effet de
+d&eacute;signer une chose sinistre.</p>
+
+<p>--Les fiords, r&eacute;pondait Yann, - des grandes baies,
+comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour
+des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais
+o&ugrave; elles finissent, &agrave; cause des nuages qui sont
+dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'&icirc;le ne
+connaissent point ce que c'est que les arbres. A la
+mi-ao&ucirc;t, quand notre p&ecirc;che est finie, il est grand
+temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent tr&egrave;s vite; le soleil tombe au-dessous de la
+terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux,
+l&agrave;-bas, pendant tout l'hiver.</p>
+
+<p>--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimeti&egrave;re,
+sur la c&ocirc;te, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux
+du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de
+p&ecirc;che, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre
+b&eacute;nite aussi bien qu'&agrave; Pors-Even, et les
+d&eacute;funts ont des croix en bois toutes pareilles &agrave;
+celles d'ici, avec leurs noms &eacute;crits dessus. Les deux
+Goazdiou, de Ploubazlanec, sont l&agrave;, eut aussi Guillaume
+Moan, le grand-p&egrave;re de Sylvestre.</p>
+
+<p>Et elle croyait le voir, ce petit cimeti&egrave;re au pied des
+caps d&eacute;sol&eacute;s, sous la p&acirc;le lumi&egrave;re
+rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait
+&agrave; ces m&ecirc;mes morts sous la glace et sous le suaire
+noir de ces nuits longues comme les hivers.</p>
+
+<p>--Tout le temps, tout le temps p&ecirc;cher? Demandait-elle,
+sans se reposer jamais?</p>
+
+<p>--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre &agrave; faire,
+car la mer n'est pas toujours belle par l&agrave;. Dame! on est
+fatigu&eacute; le soir, &ccedil;a donne app&eacute;tit pour
+souper et, des jours, l'on d&eacute;vore.</p>
+
+<p>--Et on ne s'ennuie jamais?</p>
+
+<p>--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal;
+&agrave; bord, au large, moi, le temps ne me dure pas,
+jamais!</p>
+
+<p>Elle baissa la t&ecirc;te, se sentant plus triste, plus
+vaincue par la mer.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">Cinqui&egrave;me partie.</h2>
+
+<p>I</p>
+
+<p><br>
+ ... A la fin de cette journ&eacute;e de printemps qu'ils avaient
+eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils
+rentr&egrave;rent d&icirc;ner devant leur feu, qui &eacute;tait
+une flamb&eacute;e de branchages.</p>
+
+<p>Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute
+une nuit &agrave; dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette
+attente les emp&ecirc;chait d'&ecirc;tre d&eacute;j&agrave;
+tristes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, ils retrouv&egrave;rent encore un
+peu l'impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur
+la route de Pors-Even: l'air &eacute;tait tranquille, presque
+ti&egrave;de et un reste de cr&eacute;puscule s'attardait
+&agrave; tra&icirc;ner sur la campagne.</p>
+
+<p>Ils all&egrave;rent faire visite &agrave; leurs parents, pour
+les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant
+le projet de se lever tous deux au petit jour.</p>
+
+<p><br>
+ II</p>
+
+<p><br>
+ Le quai de Paimpol, le lendemain matin, &eacute;tait plein de
+monde. Les d&eacute;parts d'Islandais avaient commenc&eacute;
+depuis l'avant-veille et, &agrave; chaque mar&eacute;e, un groupe
+nouveau prenait le large. Ce matin-l&agrave;, quinze bateaux
+devaient sortir avec la _L&eacute;opoldine,_et les femmes de ces
+marins, ou les m&egrave;res, &eacute;taient toutes
+pr&eacute;sentes pour l'appareillage. - Gaud s'&eacute;tonnait de
+se trouver m&ecirc;l&eacute;e &agrave; elles, devenue une femme
+d'Islandais elle aussi, et amen&eacute;e l&agrave; pour la
+m&ecirc;me cause fatale. Sa destin&eacute;e venait de se
+pr&eacute;cipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait
+&agrave; peine eu le temps de se bien repr&eacute;senter la
+r&eacute;alit&eacute; des choses; en glissant sur une pente
+irr&eacute;sistiblement rapide, elle &eacute;tait arriv&eacute;e
+&agrave; ce d&eacute;nouement-l&agrave;, qui &eacute;tait
+inexorable, et qu'il fallait subir &agrave; pr&eacute;sent -
+comme faisaient les autres, les habitu&eacute;es...</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais assist&eacute; de pr&egrave;s &agrave; ces
+sc&egrave;nes, &agrave; ces adieux. Tout cela &eacute;tait
+nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isol&eacute;e, diff&eacute;rente; son
+pass&eacute; de _demoiselle,_ qui subsistait malgr&eacute; tout,
+la mettait &agrave; part.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait rest&eacute; beau sur ce jour des
+s&eacute;parations; au large seulement une grosse houle lourde
+arrivait de l'ouest, annon&ccedil;ant du vent, et de loin on
+voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.</p>
+
+<p>... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui &eacute;taient,
+comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins
+de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui
+n'avaient pas de coeur ou qui pour le moment n'aimaient personne.
+Des vieilles, qui se sentaient menac&eacute;es par la mort,
+pleuraient en quittant leurs fils; des amants s'embrassaient
+longuement sur les l&egrave;vres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'&eacute;gayer, tandis que d'autres montaient
+&agrave; leur bord d'un air sombre, s'en allant comme &agrave; un
+calvaire.</p>
+
+<p>Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui
+avaient sign&eacute; leur engagement par surprise, quelque jour
+dans un cabaret, et qu'on embarquait par force &agrave;
+pr&eacute;sent; leurs propres femmes et des gendarmes les
+poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la
+r&eacute;sistance &agrave; cause de leur grande force, avaient
+&eacute;t&eacute; enivr&eacute;s par pr&eacute;caution; on les
+apportait sur des civi&egrave;res et, au fond des cales des
+navires, on les descendait comme des morts.</p>
+
+<p>Gaud s'&eacute;pouvantait de les voir passer: avec quels
+compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose
+terrible &eacute;tait-ce donc, ce m&eacute;tier d'Islande, pour
+s'annoncer de cette mani&egrave;re et inspirer &agrave; des
+hommes de telles frayeurs?</p>
+
+<p>Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans
+doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande
+p&ecirc;che. C'&eacute;taient les bons, ceux-l&agrave;; ils
+avaient la mine noble et belle; s'ils &eacute;taient
+gar&ccedil;ons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier
+coup d'oeil sur les filles; s'ils &eacute;taient mari&eacute;s,
+ils s'embrassaient leurs femmes ou leur petits avec une tristesse
+douce et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se sentit un
+peu rassur&eacute;e en voyant qu'ils &eacute;taient tous ainsi
+&agrave; bord de cette _L&eacute;opoldine,_ qui avait vraiment un
+&eacute;quipage de choix.</p>
+
+<p>Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre,
+tra&icirc;n&eacute;s dehors par des remorqueurs. Et alors,
+d&egrave;s qu'ils s'&eacute;branlaient, les matelots,
+d&eacute;couvrant leur t&ecirc;te, entonnaient &agrave; pleine
+voix le cantique de la Vierge: "Salut, &Eacute;toile-de-la-Mer!"
+sur le quai, des mains de femmes s'agitaient en l'air pour de
+derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des
+coiffes.</p>
+
+<p><br>
+ D&egrave;s que la _L&eacute;opoldine_ fut partie, Gaud
+s'achemina d'un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et
+demie de marche le long de la c&ocirc;te, par les sentiers
+familiers de Ploubazlanec et elle arriva l&agrave;-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.</p>
+
+<p>La _L&eacute;opoldine_ devait mouiller en grande rade devant
+ce Pors-Even, et n'appareiller d&eacute;finitivement que le soir;
+c'&eacute;tait donc l&agrave; qu'ils s'&eacute;taient
+donn&eacute; un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses
+adieux.</p>
+
+<p>A terre, o&ugrave; l'on ne sentait point la houle,
+c'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me beau temps printanier, le
+m&ecirc;me ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route,
+en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier,
+seulement la nuit ne devait plus les r&eacute;unir. Ils
+marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et
+bient&ocirc;t se trouv&egrave;rent pr&egrave;s de leur maison,
+ramen&eacute;s l&agrave; insensiblement sans y avoir
+pens&eacute;; ils entr&egrave;rent donc encore une
+derni&egrave;re fois chez eux, o&ugrave; la grand'm&egrave;re
+Yvonne fut saisie de les voir repara&icirc;tre ensemble.</p>
+
+<p>Yann faisait des recommandations &agrave; Gaud pour
+diff&eacute;rentes petites choses qu'il laissait dans leur
+armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les
+d&eacute;plier de temps en temps et les mettre au soleil. - A
+bord des navires de guerre les matelots apprennent ces
+soins-l&agrave;. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu;
+il pouvait &ecirc;tre bien s&ucirc;r pourtant que tout ce qui
+&eacute;tait &agrave; lui serait conserv&eacute; et soign&eacute;
+avec amour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ces pr&eacute;occupations &eacute;taient
+secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se
+donner le change &agrave; eux-m&ecirc;mes...</p>
+
+<p>Yann raconta qu'&agrave; bord de la _L&eacute;opoldine,_ on
+venait de tirer au sort les postes de p&ecirc;che et que, lui,
+&eacute;tait tr&egrave;s content d'avoir gagn&eacute; l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
+rien des choses d'Islande:</p>
+
+<p>--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il
+y a des trous qui sont perc&eacute;s &agrave; certaines places et
+que nous appelons _trous de mecques;_ c'est pour y planter des
+petits supports &agrave; rouet dans lesquels nous passons nos
+lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-l&agrave;
+aux d&eacute;s, ou bien avec des num&eacute;ros brass&eacute;s
+dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et,
+pendant toute la campagne apr&egrave;s, l'on n'a plus le droit de
+planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, mon
+poste &agrave; moi se trouve sur l'arri&egrave;re du bateau, qui
+est, comme tu dois savoir, l'endroit o&ugrave; l'on prend le plus
+de poissons; et puis il touche aux grand haubans o&ugrave; l'on
+peut toujours attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un
+petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes ces neiges
+ou ces gr&ecirc;les de l&agrave;-bas; - cela sert, tu comprends;
+on n'a pas la peau si br&ucirc;l&eacute;e, pendant les mauvais
+grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.</p>
+
+<p>... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher
+les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus
+vite. Leur causerie avait le caract&egrave;re &agrave; part de
+tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes
+petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce
+jour-l&agrave; myst&eacute;rieuses et supr&ecirc;mes...</p>
+
+<p>A la derni&egrave;re minute du d&eacute;part, Yann enleva sa
+femme entre ses bras et ils se serr&egrave;rent l'un contre
+l'autre sans plus rien dire, dans une longue &eacute;treinte
+silencieuse.</p>
+
+<p>Ils s'embarqua, les voiles grises se d&eacute;ploy&egrave;rent
+pour se tendre &agrave; un vent l&eacute;ger qui se levait dans
+l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet
+d'une mani&egrave;re convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'&eacute;loigner son Yann. -
+C'&eacute;tait lui encore, cette petite forme humaine debout,
+noire sur le bleu cendr&eacute; des eaux, - et d&eacute;j&agrave;
+vague, perdue dans cet &eacute;loignement o&ugrave; les yeux qui
+persistent &agrave; fixer se troublent et ne voient plus...</p>
+
+<p>... A mesure que s'en allait cette _L&eacute;opoldine,_ Gaud
+comme attir&eacute;e par un aimant, suivait &agrave; pied le long
+des falaises.</p>
+
+<p>Il lui fallut s'arr&ecirc;ter bient&ocirc;t, parce que la
+terre &eacute;tait finie; alors elle s'assit, au pied d'une
+derni&egrave;re grande croix, qui est l&agrave; plant&eacute;e
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'&eacute;tait un point
+&eacute;lev&eacute;, la mer vue de l&agrave; semblait avoir des
+lointains qui montaient, et on e&ucirc;t dit que cette
+_L&eacute;opoldine,_ en s'&eacute;loignant, s'&eacute;levait peu
+&agrave; peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle immense.
+Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les
+derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se
+serait pass&eacute;e ailleurs, derri&egrave;re l'horizon; mais
+dans le champ profond de la vue, o&ugrave; Yann &eacute;tait
+encore, tout demeurait paisible.</p>
+
+<p>Gaud regardait toujours, cherchant &agrave; bien fixer dans sa
+m&eacute;moire la physionomie de ce navire, sa silhouette de
+voiture et de car&egrave;ne, afin de le reconna&icirc;tre de
+loin, quand elle reviendrait, &agrave; cette m&ecirc;me place,
+l'attendre.</p>
+
+<p>Des lev&eacute;es &eacute;normes de houle continuaient
+d'arriver de l'ouest r&eacute;guli&egrave;rement l'une
+apr&egrave;s l'autre, sans arr&ecirc;t, sans tr&ecirc;ve,
+renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les m&ecirc;mes
+rochers, d&eacute;ferlant aux m&ecirc;mes places pour inonder les
+m&ecirc;mes gr&egrave;ves. Et &agrave; la longue, c'&eacute;tait
+&eacute;trange, cette agitation sourde des eaux avec cette
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de l'air et du ciel; c'&eacute;tait
+comme si le lit des mers, trop rempli, voulait d&eacute;border et
+envahir les plages.</p>
+
+<p>Cependant la _L&eacute;opoldine_ se faisait de plus en plus
+diminu&eacute;e, lointaine, perdue. Des courants sans doute
+l'entra&icirc;naient, car les brises de cette soir&eacute;e
+&eacute;taient faibles et pourtant elle s'&eacute;loignait vite.
+Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
+bient&ocirc;t atteindre l'extr&ecirc;me bord du cercle des choses
+visibles, et entrer dans ces au-del&agrave; infinis o&ugrave;
+l'obscurit&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; venir.</p>
+
+<p>Quand il fut sept heures du soir, la nuit tomb&eacute;e, le
+bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse
+malgr&eacute; les larmes qui lui venaient toujours. Quelle
+diff&eacute;rence, en effet, et quel vide plus sombre s'il
+&eacute;tait parti encore comme les deux autres ann&eacute;es,
+sans m&ecirc;me un adieu! Tandis qu'&agrave; pr&eacute;sent tout
+&eacute;tait chang&eacute;, adouci; il &eacute;tait tellement
+&agrave; elle son Yann, elle se sentait si aim&eacute;e
+malgr&eacute; ce d&eacute;part, qu'en s'en revenant toute seule
+au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente
+d&eacute;licieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'&eacute;taient dit
+pour l'automne.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p><br>
+ L'&eacute;t&eacute; passa, triste, chaud, tranquille. Elle,
+guettant les premi&egrave;res feuilles jaunies, les premiers
+rassemblements d'hirondelles, la pousse des
+chrysanth&egrave;mes.</p>
+
+<p>Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle
+lui &eacute;crivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si
+ces lettres arrivent.</p>
+
+<p>A la fin de juillet, elle en re&ccedil;ut un de lui. Il
+l'informait qu'il &eacute;tait en bonne sant&eacute; &agrave; la
+date du 10 courant, que la saison de la p&ecirc;che
+s'annon&ccedil;ait excellente et qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+quinze cents poissons pour sa part. D'un bout &agrave; l'autre
+c'&eacute;tait dit dans le style na&iuml;f et calqu&eacute; sur
+le mod&egrave;le uniforme de toutes les lettres de ces Islandais
+&agrave; leur famille. Les hommes &eacute;lev&eacute;s comme Yann
+ignorent absolument la mani&egrave;re d'&eacute;crire les mille
+choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils r&ecirc;vent.
+&Eacute;tant plus cultiv&eacute;e que lui, elle sut donc faire la
+part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui
+n'&eacute;tait pas exprim&eacute;e. A plusieurs reprises, dans le
+courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom
+d'&eacute;pouse, comme trouvant plaisir &agrave; le
+r&eacute;p&eacute;ter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame
+Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; une chose qu'elle relisait avec joie. Elle
+avait encore eu si peu le temps d'&ecirc;tre appel&eacute;e:
+_Madame Marguerite Gaos!..._</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p><br>
+ Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'&eacute;t&eacute;.
+Les Paimpolaises, qui d'abord s'&eacute;taient
+m&eacute;fi&eacute;es de son talent d'ouvri&egrave;re
+improvis&eacute;e, disant qu'elle avait de trop belles mains de
+demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait &agrave;
+leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle
+&eacute;tait devenue presque une couturi&egrave;re en renom.</p>
+
+<p>Ce qu'elle gagnait passait &agrave; embellir le logis - pour
+son retour. L'armoire, les vieux lits &agrave;
+&eacute;tag&egrave;res, &eacute;taient r&eacute;par&eacute;s,
+cir&eacute;s, avec des ferrures luisantes; elle avait
+arrang&eacute; leur lucarne sur la mer avec une vitre et des
+rideaux, achet&eacute; une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.</p>
+
+<p>Tout cela, sans toucher &agrave; l'argent que son Yann lui
+avait laiss&eacute; en partant et qu'elle gardait intact, dans
+une petite bo&icirc;te chinoise, pour lui montrer &agrave; son
+arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant les veill&eacute;es d'&eacute;t&eacute;, aux
+derni&egrave;res clart&eacute;s des jours, assise devant la porte
+avec la grand'm&egrave;re Yvonne dont la t&ecirc;te et les
+id&eacute;es allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs,
+elle tricotait pour Yann un beau maillot de p&ecirc;cheur en
+laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des
+merveilles de points compliqu&eacute;s et ajour&eacute;s; la
+grand'm&egrave;re Yvonne, qui avait &eacute;t&eacute; jadis une
+habile tricoteuse, s'&eacute;tait rappel&eacute; peu &agrave; peu
+ces proc&eacute;d&eacute;s de sa jeunesse pour les lui enseigner.
+Et c'&eacute;tait un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine,
+car il fallait un maillot tr&egrave;s grand pour Yann.</p>
+
+<p>Cependant, le soir surtout, on commen&ccedil;ait &agrave;
+avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines
+plantes, qui avaient donn&eacute; toute leur pousse en juillet,
+prenaient d&eacute;j&agrave; un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
+petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours
+d'ao&ucirc;t arriv&egrave;rent, et un premier navire islandais
+apparut un soir, &agrave; la pointe de Pors-Even. La f&ecirc;te
+du retour &eacute;tait commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel
+&eacute;tait-ce?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le _Samuel-Az&eacute;nide;_ - toujours en
+avance celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>--Pour s&ucirc;r, disait le vieux p&egrave;re d'Yann, la
+_L&eacute;opoldine_ ne va pas tarder; l&agrave;-bas, je connais
+&ccedil;a, quand un commence &agrave; partir les autres ne
+tiennent plus en place.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p><br>
+ Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journ&eacute;e,
+quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et,
+dans le pays, la joie revenait avec eux, et c'&eacute;tait
+f&ecirc;te chez les &eacute;pouses, chez les m&egrave;res:
+f&ecirc;te aussi dans les cabarets, o&ugrave; les belles filles
+paimpolaises servent &agrave; boire aux p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Le _L&eacute;opoldine_ restait du groupe des retardataires; il
+en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, &agrave;
+l'id&eacute;e que, dans un d&eacute;lai extr&ecirc;me de huit
+jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de d&eacute;ception,
+Yann serait l&agrave;, Gaud &eacute;tait dans une
+d&eacute;licieuse ivresse d'attente, tenant le m&eacute;nage bien
+en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.</p>
+
+<p>Tout rang&eacute;, il ne lui restait rien &agrave; faire, et
+d'ailleurs elle commen&ccedil;ait &agrave; n'avoir plus la
+t&ecirc;te &agrave; grand'chose dans son impatience.</p>
+
+<p>Trois des retardataires arriv&egrave;rent encore, et puis
+cinq. Deux seulement manquaient toujours &agrave; l'appel.</p>
+
+<p>--Allons, lui disait-on en riant, cette ann&eacute;e, c'est la
+_L&eacute;opoldine_ ou la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les
+balais_ du retour.</p>
+
+<p>Et Gaud se mettait &agrave; rire, elle aussi, plus
+anim&eacute;e et plus jolie, dans sa joie de l'attendre.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p><br>
+ Cependant les jours passaient.</p>
+
+<p>Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air
+gai, d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que
+c'&eacute;tait tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se
+voyait pas chaque ann&eacute;e? Oh! d'abord, de si bons marins,
+et deux si bons bateaux!</p>
+
+<p>Ensuite, rentr&eacute;e chez elle, il lui venait le soir de
+premiers petits frissons d'anxi&eacute;t&eacute;, d'angoisse.</p>
+
+<p>Est-ce que vraiment c'&eacute;tait possible qu'elle e&ucirc;t
+peur, si t&ocirc;t?... Est-ce qu'il y avait de quoi?...</p>
+
+<p>Et elle s'effrayait, d'avoir d&eacute;j&agrave; peur...</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p><br>
+ Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!</p>
+
+<p>Un matin o&ugrave; il y avait d&eacute;j&agrave; une brume
+froide sur la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la
+trouva assise de tr&egrave;s bonne heure sous le porche de la
+chapelle des naufrag&eacute;s, au lieu o&ugrave; vont prier les
+veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serr&eacute;es comme
+dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de
+l'aube avaient commenc&eacute;, et ce matin-l&agrave; Gaud
+s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e avec une inqui&eacute;tude
+plus poignante, &agrave; cause de cette impression d'hiver...
+Qu'avait donc cette journ&eacute;e, cette heure, cette minute, de
+plus que les pr&eacute;c&eacute;dentes?... On voit tr&egrave;s
+bien des bateaux retard&eacute;s de quinze jours, m&ecirc;me d'un
+mois.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave; avait bien quelque chose de particulier,
+sans doute, puisqu'elle &eacute;tait venue pour la
+premi&egrave;re fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et
+relire les noms des jeunes hommes morts.</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Yvon, perdu en mer<br>
+ aux environs de Norden-Fjord...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se
+lever de la mer, et en m&ecirc;me temps, sur la vo&ucirc;te,
+quelque chose s'abattre comme une pluie: les feuilles mortes!...
+il en entra toute une vol&eacute;e sous ce porche; les vieux
+arbres &eacute;bouriff&eacute;s du pr&eacute;au se
+d&eacute;pouillaient, secou&eacute;s par ce vent du large. -
+L'hiver qui venait!...</p>
+
+<p>... perdu en mer<br>
+ aux environs de Norden-Fiord,<br>
+ dans l'ouragan du 4 au 5 ao&ucirc;t 1880.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses
+yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-l&agrave;, elle
+&eacute;tait tr&egrave;s vague, sous la brume grise, et une panne
+suspendue tra&icirc;nait sur les lointains comme un grand rideau
+de deuil.</p>
+
+<p>Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en
+dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui
+avait jadis sem&eacute; ces morts sur la mer, voulait encore
+tourmenter jusqu'&agrave; ces inscriptions qui rappelaient leurs
+noms aux vivants.</p>
+
+<p>Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place
+vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession
+terrible, elle &eacute;tait poursuivie par l'id&eacute;e d'une
+plaque neuve qu'il faudrait peut-&ecirc;tre mettre l&agrave;,
+bient&ocirc;t, avec un autre nom que, m&ecirc;me en esprit, elle
+n'osait pas redire dans un pareil lieu.</p>
+
+<p>Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la
+t&ecirc;te renvers&eacute;e contre la pierre.</p>
+
+<p>...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br>
+ dans l'ouragan du 4 au 5 ao&ucirc;t<br>
+ &agrave; l'&acirc;ge de 23 ans...<br>
+ Qu'il repose en paix!</p>
+
+<p>L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimeti&egrave;re de
+l&agrave;-bas, - l'Islande lointaine, lointaine,
+&eacute;clair&eacute;e par en dessous au soleil de minuit... Et
+tout &agrave; coup, - toujours &agrave; cette m&ecirc;me place
+vide du mur qui semblait attendre, - elle eut, avec une
+nettet&eacute; horrible, la vision de cette plaque neuve &agrave;
+laquelle elle songeait: une plaque fra&icirc;che, une t&ecirc;te
+de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom ador&eacute;, _Yann Gaos!..._ Alors elle se dressa
+tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une
+folle...</p>
+
+<p>Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du
+matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer en
+dansant.</p>
+
+<p><br>
+ Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se
+leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se
+composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer.
+Vite elle prit un air d'&ecirc;tre l&agrave; par hasard, ne
+voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler &agrave; une
+femme de naufrag&eacute;.</p>
+
+<p>Justement c'&eacute;tait Fante Flory, la femme du second de la
+_L&eacute;opoldine._ Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que
+Gaud faisait l&agrave;; inutile de feindre avec elle. Et d'abord
+elles rest&egrave;rent muettes l'une devant l'autre, les deux
+femmes, &eacute;pouvant&eacute;es davantage et s'en voulant de
+s'&ecirc;tre rencontr&eacute;es dans un m&ecirc;me sentiment de
+terreur, presque haineuses.</p>
+
+<p>--Tous ceux de Tr&eacute;guier et de Saint-Brieuc sont
+rentr&eacute;s depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable,
+d'une voix sourde et comme irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle apportait un cierge pour faire un voeu.</p>
+
+<p>--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y
+songer, &agrave; ce moyen des d&eacute;sol&eacute;es. Mais elle
+entra dans la chapelle, derri&egrave;re Fante, sans rien dire, et
+elles s'agenouill&egrave;rent pr&egrave;s l'une de l'autre comme
+deux soeurs.</p>
+
+<p>A la Vierge &Eacute;toile-de-la-mer, elles dirent des
+pri&egrave;res ardentes, avec toute leur &acirc;me. Et puis
+bient&ocirc;t on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et
+leurs larmes press&eacute;es commenc&egrave;rent &agrave; tomber
+sur la terre...</p>
+
+<p>Elles se relev&egrave;rent plus douces, plus confiantes. Fante
+aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras,
+l'embrassa.</p>
+
+<p>Ayant essuy&eacute; leurs larmes, arrang&eacute; leurs
+cheveux, &eacute;pousset&eacute; le salp&ecirc;tre et la
+poussi&egrave;re des dalles sur leur jupon &agrave; l'endroit des
+genoux, elles s'en all&egrave;rent sans plus rien se dire, par
+des chemins diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p><br>
+ Cette fin de septembre ressemblait &agrave; un autre
+&eacute;t&eacute; un peu m&eacute;lancolique seulement. Il
+faisait vraiment si beau cette ann&eacute;e l&agrave; que, sans
+les feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les
+chemins, on e&ucirc;t dit le gai mois de juin. Les maris, les
+fianc&eacute;s, les amants &eacute;taient revenus, et partout
+c'&eacute;tait la joie d'un second printemps d'amour...</p>
+
+<p>Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande
+fut signal&eacute; au large. Lequel?...</p>
+
+<p>Vite, les groupes de femmes s'&eacute;taient form&eacute;s,
+muets, anxieux, sur la falaise.</p>
+
+<p>Gaud tremblante et p&acirc;lie, &eacute;tait l&agrave;,
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; du p&egrave;re de son Yann:</p>
+
+<p>--Je crois fort, disait le vieux p&ecirc;cheur, je crois fort
+que c'est eux! Un liston rouge, un hunier &agrave; rouleau,
+&ccedil;a leur ressemble joliment toujours; qu'en dis-tu, Gaud,
+ma fille?</p>
+
+<p>--Et pourtant non, reprit-il avec un d&eacute;couragement
+soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas
+pareil et ils ont un foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien
+s&ucirc;r, ma fille, ils ne tarderont pas.</p>
+
+<p>Et chaque jour venait apr&egrave;s chaque jour; et chaque nuit
+arrivait &agrave; son heure, avec une tranquillit&eacute;
+inexorable.</p>
+
+<p>Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une
+insens&eacute;e, toujours par peur de ressembler &agrave; une
+femme de naufrag&eacute;, s'exasp&eacute;rant quand les autres
+prenaient avec elle un air de compassion et de myst&egrave;re,
+d&eacute;tournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
+regards qui la gla&ccedil;aient.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller d&egrave;s le
+matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even,
+passant par derri&egrave;re la maison paternelle de son Yann pour
+n'&ecirc;tre pas vue par la m&egrave;re ni les petites soeurs.
+Elle s'en allait toute seule &agrave; l'extr&ecirc;me pointe de
+ce pays de Ploubazlanec qui se d&eacute;coupe en corne de renne
+sur la Manche grise, et s'asseyait l&agrave; tout le jour aux
+pieds d'une croix isol&eacute;e qui domine les lointains immenses
+des eaux...</p>
+
+<p>Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se
+dressent sur les falaises avanc&eacute;es de cette terre des
+marins, comme pour demander gr&acirc;ce; comme pour apaiser la
+grande chose mouvante, myst&eacute;rieuse, qui attire les hommes
+et ne les rend plus, et garde de pr&eacute;f&eacute;rence les
+plus vaillants, les plus beaux.</p>
+
+<p>Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes
+&eacute;ternellement vertes, tapiss&eacute;es d'ajoncs courts.
+Et, &agrave; cette hauteur, l'air de la mer &eacute;tait
+tr&egrave;s pur, ayant &agrave; peine l'odeur sal&eacute;e des
+go&eacute;mons, mais rempli des senteurs d&eacute;licieuses de
+septembre.</p>
+
+<p>On voyait se dessiner tr&egrave;s loin, les unes par-dessus
+les autres, toutes les d&eacute;coupures de la c&ocirc;te, la
+terre de Bretagne finissait en pointes dentel&eacute;es qui
+s'allongeaient sur le tranquille n&eacute;ant des eaux.</p>
+
+<p>Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au
+del&agrave;, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle
+menait un tout petit bruit caressant, l&eacute;ger et immense,
+qui montait du fond de toutes les baies. Et c'&eacute;taient des
+lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+n&eacute;ant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son
+myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable, tandis que des brises,
+faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des gen&ecirc;ts
+ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.</p>
+
+<p>A certaines heures r&eacute;guli&egrave;res, la mer baissait,
+et des taches s'&eacute;largissaient partout, comme si lentement
+la Manche se vidait; ensuite, avec la m&ecirc;me lenteur, les
+eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient &eacute;ternel,
+sans aucun souci des morts.</p>
+
+<p>Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait l&agrave;, au
+milieu de ces tranquillit&eacute;s regardant toujours,
+jusqu'&agrave; la nuit tomb&eacute;e, jusqu'&agrave; ne plus rien
+voir.</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p><br>
+ Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune
+nourriture, elle ne dormait plus.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent, elle restait chez elle, et se tenait
+accroupie, les mains entre les genoux, la t&ecirc;te
+renvers&eacute;e et appuy&eacute;e au mur derri&egrave;re. A quoi
+bon se lever, &agrave; quoi bon se coucher; elle se jetait sur
+son lit sans retirer sa robe, quand elle &eacute;tait trop
+&eacute;puis&eacute;e. Autrement elle demeurait l&agrave;,
+toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans
+cette immobilit&eacute;; toujours elle avait cette impression
+d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues
+qui se tiraient, sa bouche &eacute;tait s&egrave;che, avec un
+go&ucirc;t de fi&egrave;vre, et &agrave; certaines heures elle
+poussait un g&eacute;missement rauque du gosier,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; par saccades, longtemps, longtemps,
+tandis que sa t&ecirc;te se frappait contre le granit du mur.</p>
+
+<p>Ou bien elle l'appelait par son nom, tr&egrave;s tendrement,
+&agrave; voix basse, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+l&agrave; tout pr&egrave;s, et lui disait des mots d'amour.</p>
+
+<p>Il lui arrivait de penser &agrave; d'autres choses qu'&agrave;
+lui, &agrave; de toutes petites choses insignifiantes; de
+s'amuser par exemple &agrave; regarder l'ombre de la Vierge de
+fa&iuml;ence et du b&eacute;nitier, s'allonger lentement,
+&agrave; mesure que baissait la lumi&egrave;re, sur la haute
+boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient
+plus horribles, et elle recommen&ccedil;ait son cri, en battant
+le mur de sa t&ecirc;te...</p>
+
+<p>Et toutes les heures du jour passaient, l'une apr&egrave;s
+l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la
+nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis
+combien de temps il aurait d&ucirc; revenir, une terreur plus
+grande la prenait; elle ne voulait plus conna&icirc;tre ni les
+dates, ni les noms des jours.</p>
+
+<p>Pour les naufrages d'Islande, on a des indications
+ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou
+bien ils ont trouv&eacute; un d&eacute;bris, un cadavre, ils ont
+quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la
+_L&eacute;opoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de
+la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aper&ccedil;ue le 2
+ao&ucirc;t, disaient qu'elle avait d&ucirc; s'en aller
+p&ecirc;cher plus loin vers le nord, et apr&egrave;s, cela
+devenait le myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait
+le moment o&ugrave; vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le
+savait m&ecirc;me pas, et &agrave; pr&eacute;sent elle avait
+presque h&acirc;te que ce f&ucirc;t bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Oh! s'il &eacute;tait mort, au moins qu'on e&ucirc;t la
+piti&eacute; de le lui dire!...</p>
+
+<p>Oh! le voir, tel qu'il &eacute;tait en ce moment m&ecirc;me, -
+lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant
+pri&eacute;e, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui
+faire la gr&acirc;ce, par une sorte de double vue, de le lui
+montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roul&eacute; par la mer... pour &ecirc;tre
+fix&eacute;e au moins! pour savoir!!...</p>
+
+<p>Quelquefois il lui venait tout &agrave; coup le sentiment
+d'une voile surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_
+s'approchant, se h&acirc;tant d'arriver! Alors elle faisait un
+premier mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi pour se lever, pour
+courir regarder le large, voir si c'&eacute;tait vrai...</p>
+
+<p>Elle retombait assise. H&eacute;las! O&ugrave;
+&eacute;tait-elle en ce moment, cette _L&eacute;opoldine?_
+o&ugrave; pouvait-elle bien &ecirc;tre? L&agrave;-bas, sans
+doute, l&agrave;-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande,
+abandonn&eacute;e, &eacute;miett&eacute;e, perdue...</p>
+
+<p>Et cela finissait par cette vision obs&eacute;dante, toujours
+la m&ecirc;me: une &eacute;pave &eacute;ventr&eacute;e et vide,
+berc&eacute;e sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+berc&eacute;e lentement, lentement, sans bruit, avec une
+extr&ecirc;me douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme
+d'eaux mortes.</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p><br>
+ Deux heures du matin.<br>
+ C'&eacute;tait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive
+&agrave; tous les pas qui s'approchaient: &agrave; la moindre
+rumeur, au moindre son inaccoutum&eacute;, ses tempes vibraient;
+&agrave; force d'&ecirc;tre tendues aux choses du dehors, elles
+&eacute;taient devenues affreusement douloureuses.</p>
+
+<p>Deux heures du matin. Cette nuit-l&agrave; comme les autres,
+les mains jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurit&eacute;,
+elle &eacute;coutait le vent faire sur la lande son bruit
+&eacute;ternel.</p>
+
+<p>Des pas d'homme tout &agrave; coup, des pas
+pr&eacute;cipit&eacute;s dans le chemin! A pareille heure, qui
+pouvait passer? Elle se dressa, remu&eacute;e jusqu'au fond de
+l'&acirc;me, son coeur cessant de battre...</p>
+
+<p>On s'arr&ecirc;tait devant la porte, on montait les petites
+marches de pierre...</p>
+
+<p>Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frapp&eacute;, est ce
+que ce pouvait &ecirc;tre un autre!... Elle &eacute;tait debout,
+pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait
+saut&eacute; lestement comme les chattes, les bras ouverts pour
+enlacer le bien-aim&eacute;. Sans doute la _L&eacute;opoldine_
+&eacute;tait arriv&eacute;e de nuit, et mouill&eacute;e en face
+dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle
+arrangeait tout cela dans sa t&ecirc;te avec une vitesse
+d'&eacute;clair. Et maintenant, elle se d&eacute;chirait les
+doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou
+qui &eacute;tait dur...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaiss&eacute;e, la
+t&ecirc;te retomb&eacute;e sur la poitrine. Son beau r&ecirc;ve
+de folle &eacute;tait fini. Ce n'&eacute;tait que Fantec, leur
+voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'&eacute;tait que
+lui, que rien de son Yann n'avait pass&eacute; dans l'air, elle
+se sentit replong&eacute;e comme par degr&eacute;s dans son
+m&ecirc;me gouffre, jusqu'au fond de son m&ecirc;me
+d&eacute;sespoir affreux.</p>
+
+<p>Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait,
+&eacute;tait au plus mal, et &agrave; pr&eacute;sent,
+c'&eacute;tait leur enfant qui &eacute;touffait dans son berceau,
+pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il &eacute;tait venu
+demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher
+le m&eacute;decin &agrave; Paimpol...</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tout cela lui faisait, &agrave; elle? Devenue
+sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien &agrave; donner
+aux peines des autres. Effondr&eacute;e sur un banc, elle restait
+devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui
+r&eacute;pondre, ni l'&eacute;couter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet
+homme?</p>
+
+<p>Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert
+cette porte si vite, et il eut piti&eacute; pour le mal qu'il
+venait de lui faire.</p>
+
+<p>Il balbutia un pardon:</p>
+
+<p>--C'est vrai, qu'il n'aurait pas d&ucirc; la
+d&eacute;ranger... elle!...</p>
+
+<p>--Moi! R&eacute;pondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas
+moi,_ Fantec?</p>
+
+<p>La vie lui &eacute;tait revenu brusquement, car elle ne
+voulait pas encore &ecirc;tre une d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis,
+&agrave; son tour, elle avait piti&eacute; de lui; elle s'habilla
+pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit
+enfant.</p>
+
+<p>Quand elle revint se jeter sur son lit, &agrave; quatre
+heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s fatigu&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais cette minute de joie immense avait laiss&eacute; dans sa
+t&ecirc;te une empreinte qui, malgr&eacute; tout, &eacute;tait
+persistante; elle se r&eacute;veilla bient&ocirc;t avec une
+secousse, se dressant &agrave; moiti&eacute;, au souvenir de
+quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann...
+Au milieu de la confusion des id&eacute;es qui revenaient, vite
+elle cherchait dans sa t&ecirc;te, elle cherchait ce que
+c'&eacute;tait...</p>
+
+<p>--Ah! rien, h&eacute;las! - non, rien que Fantec.</p>
+
+<p>Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son
+m&ecirc;me ab&icirc;me. Non, en r&eacute;alit&eacute;, il n'y
+avait rien de chang&eacute; dans son attente morne et sans
+esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Pourtant, l'avoir senti l&agrave; si pr&egrave;s,
+c'&eacute;tait comme si quelque chose &eacute;man&eacute; de lui
+&eacute;tait revenu flotter alentour; c'&eacute;tait ce qu'on
+appelle, au pays breton, un _pr&eacute;signe;_ et elle
+&eacute;coutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant
+que quelqu'un allait peut-&ecirc;tre arriver qui parlerait de
+lui.</p>
+
+<p>En effet, quand il fit jour, le p&egrave;re de Yann entra. Il
+&ocirc;ta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui
+&eacute;taient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit
+pr&egrave;s du lit de Gaud.</p>
+
+<p>Il avait le coeur angoiss&eacute;, lui aussi; car son Yann,
+son beau Yann &eacute;tait son a&icirc;n&eacute;, son
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, sa gloire. Mais il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait pas, non vraiment, il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait pas encore. Il se mit &agrave; rassurer
+Gaud d'une mani&egrave;re tr&egrave;s douce: d'abord les derniers
+rentr&eacute;s d'Islande partaient tous de brumes tr&egrave;s
+&eacute;paisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis
+surtout il lui &eacute;tait venu une id&eacute;e: une
+rel&acirc;che aux &icirc;les Fero&euml;, qui sont des &icirc;les
+lointaines situ&eacute;es sur la route et d'o&ugrave; les lettres
+mettent tr&egrave;s longtemps &agrave; venir; cela lui
+&eacute;tait arriv&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, il y avait
+une quarantaine d'ann&eacute;es, et sa pauvre d&eacute;funte
+m&egrave;re avait d&eacute;j&agrave; fait dire une messe pour son
+&acirc;me... Un si beau bateau, la _L&eacute;opoldine,_ presque
+neuf, et de si forts marins qu'ils &eacute;taient tous &agrave;
+bord...</p>
+
+<p>La vieille Moan r&ocirc;dait autour d'eux tout en hochant la
+t&ecirc;te; la d&eacute;tresse de sa petite-fille lui avait
+presque rendu de la force et des id&eacute;es; elle rangeait le
+m&eacute;nage, regardant de temps en temps le petit portrait
+jauni de son Sylvestre accroch&eacute; au granit du mur, avec ses
+ancres de marine et sa couronne fun&eacute;raire en perles
+noires; non, depuis que le m&eacute;tier de mer lui avait pris
+son petit-fils, &agrave; elle, elle n'y croyait plus, au retour
+des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du
+bout de ses pauvres vieilles l&egrave;vres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.</p>
+
+<p>Mais Gaud &eacute;coutait avidement ces choses consolantes,
+ses grands yeux cern&eacute;s regardaient avec une tendresse
+profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aim&eacute;; rien
+que de l'avoir l&agrave;, pr&egrave;s d'elle, c'&eacute;tait une
+protection contre la mort, et elle se sentait plus
+rassur&eacute;e, plus rapproch&eacute;e de son Yann. Ses larmes
+tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en
+elle-m&ecirc;me ses pri&egrave;res ardentes &agrave; la Vierge
+&Eacute;toile-de-la-mer.</p>
+
+<p>Une rel&acirc;che l&agrave;-bas, dans ces &icirc;les, pour des
+avaries peut-&ecirc;tre; c'&eacute;tait une chose possible en
+effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
+toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout
+n'&eacute;tait pas perdu, puisqu'il ne d&eacute;sesp&eacute;rait
+pas, lui, son p&egrave;re. Et, pendant quelques jours, elle se
+remit encore &agrave; attendre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l'automne, l'arri&egrave;re-automne, les
+tomb&eacute;es de nuit lugubres o&ugrave;, de bonne heure, tout
+se faisait noir dans la vieille chaumi&egrave;re, et noir aussi
+alentour, dans le vieux pays breton.</p>
+
+<p>Les jours eux-m&ecirc;mes semblaient n'&ecirc;tre plus que des
+cr&eacute;puscules; des nuages immenses, qui passaient lentement,
+venaient faire tout &agrave; coup des obscurit&eacute;s en plein
+midi. Le vent bruissait constamment, c'&eacute;tait comme un son
+lointain de grandes orgues d'&eacute;glise, jouant des airs
+m&eacute;chants ou d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s; d'autres
+fois, cela se rapprochait tout pr&egrave;s contre la porte, se
+mettant &agrave; rugir comme les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue p&acirc;le, p&acirc;le, et se tenait
+toujours plus affaiss&eacute;e, comme si la vieillesse
+l'e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; fr&ocirc;l&eacute;e de son aile
+chauve. Tr&egrave;s souvent elle touchait les effets de son Yann,
+ses beaux habits de noces, les d&eacute;pliant, les repliant
+comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue
+qui avait gard&eacute; la forme de son corps; quand on le jetait
+doucement sur la table, il dessinait de lui-m&ecirc;me, comme par
+habitude, les reliefs des ses &eacute;paules et de sa poitrine;
+aussi &agrave; la fin elle l'avait pos&eacute; tout seul dans une
+&eacute;tag&egrave;re de leur armoire, ne voulant plus le remuer
+pour qu'il gard&acirc;t plus longtemps cette empreinte.</p>
+
+<p>Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors
+elle regardait par sa fen&ecirc;tre la lande triste, o&ugrave;
+des petits panaches de fum&eacute;e blanche commen&ccedil;aient
+&agrave; sortir &ccedil;&agrave; et l&agrave; des
+chaumi&egrave;res des autres: l&agrave; partout les hommes
+&eacute;taient revenus, oiseaux voyageurs ramen&eacute;s par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veill&eacute;es
+devaient &ecirc;tre douces; car le renouveau d'amour &eacute;tait
+commenc&eacute; avec l'hiver dans tout ce pays des
+Islandais...</p>
+
+<p>Cramponn&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e de ces &icirc;les
+o&ugrave; il avait pu rel&acirc;cher, ayant repris une sorte
+d'espoir, elle s'&eacute;tait remise &agrave; l'attendre...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>XI</p>
+
+<p><br>
+ Il ne revint jamais.<br>
+ Une nuit d'ao&ucirc;t, l&agrave;-bas, au large de la sombre
+Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient
+&eacute;t&eacute; c&eacute;l&eacute;br&eacute;es ses noces avec
+la mer.</p>
+
+<p>Avec la mer qui autrefois avait &eacute;t&eacute; aussi sa
+nourrice; c'&eacute;tait elle qui l'avait berc&eacute;, qui
+l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite elle l'avait
+repris, dans sa virilit&eacute; superbe, pour elle seule. Un
+profond myst&egrave;re avait envelopp&eacute; ces noces
+monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'&eacute;taient
+agit&eacute;s au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourment&eacute;s, tendus pour cacher la f&ecirc;te; et la
+fianc&eacute;e donnait de la voix, faisait toujours son plus
+grand bruit horrible pour &eacute;touffer les cris. - Lui, se
+souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'&eacute;tait
+d&eacute;fendu, dans une lutte de g&eacute;ant, contre cette
+&eacute;pous&eacute;e de tombeau. Jusqu'au moment o&ugrave; il
+s'&eacute;tait abandonn&eacute;, les bras ouverts pour la
+recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui
+r&acirc;le, la bouche d&eacute;j&agrave; emplie d'eau; les bras
+ouverts, &eacute;tendus et raidis pour jamais.</p>
+
+<p>Et &agrave; ses noces, ils y &eacute;taient tous, ceux qu'il
+avait convi&eacute;s jadis. Tous, except&eacute; Sylvestre, qui,
+lui, s'en &eacute;tait all&eacute; dormir dans des jardins
+enchant&eacute;s, - tr&egrave;s loin, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la Terre...</p>
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<pre>
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 8pchs11h.htm or 8pchs11h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs12h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs11ah.htm
+
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart [hart@pobox.com]
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+</pre>
+</body>
+</html>
+
+
diff --git a/old/8pchs11h.zip b/old/8pchs11h.zip
new file mode 100644
index 0000000..8c630ac
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs11h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8pchs12.txt b/old/8pchs12.txt
new file mode 100644
index 0000000..d6685ef
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs12.txt
@@ -0,0 +1,6813 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+#8 in our series by Pierre Loti
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[This file was last updated on July 21, 2003]
+
+Edition: 12
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+Pecheur d'Islande
+
+Pierre Loti
+De l'Academie Francaise
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+Première partie
+
+Chapitre I
+
+Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une
+sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop
+bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une
+grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
+monotone, avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien:
+une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle
+en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en
+vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient,
+en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de
+terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très
+exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour
+s'asseoir sur des caissons étroits scellés au murailles de chêne. De
+grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque à toucher leurs
+têtes; et, derrière leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées
+dans l'épaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un
+caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et
+frustes, imprégnées d'humidité et de sel; usées, polies par les
+frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en
+breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur
+une planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la
+patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les
+personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les
+vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une
+petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de cette
+pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente prière,
+à des heures d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux bouquets de
+fleurs artificielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine
+bleue serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur
+la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle suroît (du
+nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies).
+
+Ils étaient d'âges divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme,
+pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée,
+couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeux d'enfant, d'un
+gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs.
+
+Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver
+un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur.
+
+... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des
+eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur,
+marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
+plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais
+sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour ceux
+qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans
+le pays, pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien,
+avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer.
+Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours
+une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom
+que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était-
+il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il
+pas prendre un peu de sa part de la fête?
+
+--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de
+bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba
+d'en haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! l'homme!
+
+L'homme répondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui
+était entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..."
+Cependant c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux.
+
+Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller
+jaune, et on entendit l'homme descendre avec de gros sabots par une
+échelle de bois.
+
+Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était
+presque un géant. Et d'abord il fit une grimace en se pinçant le bout du
+nez à cause de l'odeur âcre de la saumure.
+
+Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait
+de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu,
+formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux
+bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le
+traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air
+de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais
+coupées; elles étaient frisées très serré en deux petits rouleaux
+symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et
+exquis; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des
+coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, et
+ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touchés.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rembourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un
+petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
+marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire
+dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.
+
+Après, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à
+vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent
+penser quand elles le voient?
+
+Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes ses
+épaules effrayantes:
+
+--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et
+c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à
+parler le français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il commença
+de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze
+jours.
+
+C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il
+était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme
+qui vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il
+en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite
+en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, en plein par la figure, à
+celle qui chantait sur la scène? - moitié déclaration brusque, moitié
+ironie pour cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme
+était tombée du coup; après, elle l'avait adoré pendant près de trois
+semaines.
+
+--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
+montre en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à
+lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au
+milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
+qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en
+haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle.
+
+Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le
+surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un
+chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur
+la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père
+avait disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très
+bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large.
+Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une
+candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux
+planté du bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit enfant
+contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa
+croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé
+d'être devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier
+bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux
+avances d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour deux
+- et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de l'Assomption
+de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. Trois
+d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui
+ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le
+pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c'était Yann,
+Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, éternellement jour.
+
+Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle
+traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux,
+tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur,
+et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane,
+impalpable, chimérique.
+
+L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela
+prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
+image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
+de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du
+vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout
+était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et
+incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait
+pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et
+toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être
+nommée.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces
+mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et
+leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du
+large.
+
+Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un
+homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs
+hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et,
+aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau
+tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d'un
+gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'était
+rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec
+son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui
+devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute
+ruisselante et fraîche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du
+dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus
+réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été
+hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose
+comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues
+traînées roses...
+
+--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre,
+avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait
+l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé
+prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en
+touchant à ce sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, ce
+Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune des
+filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous,
+ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils
+avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, plus
+de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils
+s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même sa
+manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge
+comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur
+fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches.
+
+La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au
+temps de la Genèse elle s'était séparée d'avec les ténèbres qui
+semblaient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très
+lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on
+sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait été vague et étrange
+comme celle des rêves.
+
+Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des
+déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands
+rayons couleur d'argent rose.
+
+Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense,
+faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et
+d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite;
+ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles
+tendus pour cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé
+l'imagination des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de
+planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors
+avait pris un aspect de recueillement immense; il s'était arrangé en
+sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de
+cette voûte de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile
+comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer
+très loin une autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute,
+qui était un promontoire de la sombre Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste
+en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son
+grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé
+qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et que,
+lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche
+inévitable commençait à lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas,
+arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à
+pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord par
+tous ces reflets de lumière pâle.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin
+avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se
+mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les
+trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de
+descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
+tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à
+l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.
+
+Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un
+certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la
+main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
+mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants,
+le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu
+sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce
+était souvent chez lui très près d'une violence brutale.
+
+Chapitre II
+
+Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque
+année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les
+étés n'ont plus de nuits.
+
+Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs
+épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés
+d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa
+membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il
+retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille.
+Alors il avait sa façon à lui de s'élever à la lame et de rebondir, plus
+lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes.
+
+Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une
+race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et
+de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans
+le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un
+reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une
+grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons
+et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des
+marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération
+en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la
+saison allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas
+revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères,
+de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires
+islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le
+prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait
+les gestes qui bénissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages
+chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+Étoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.
+
+Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre
+compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides
+de la mer hyperborée.
+
+Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé
+ce navire qui portait son nom.
+
+La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la Marie suivait
+l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol,
+et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa
+pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel
+pour la campagne prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour
+quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce
+lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à
+Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour
+un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et
+qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: - il
+faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore.
+
+Chapitre III
+
+A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y
+avait deux femmes très occupées à écrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont
+l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de
+fleurs.
+
+Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
+toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: -
+deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour
+quelque bel Islandais.
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses
+idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure
+jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait
+vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie
+par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme
+certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse
+sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux ou
+trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns des
+autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable s'encadrait bien
+dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air
+religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une bonne honnêteté.
+Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on
+voyait à la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de
+jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu "en pointe de sabot"
+(comme elle avait coutume de dire), son profil n'était pas trop gâté par
+les années; on devinait encore qu'il avait dû être régulier et pur comme
+celui des saintes d'église.
+
+Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à
+dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette
+lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais
+sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme.
+
+L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire
+soigneusement l'adresse:
+
+A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reykjavik.
+
+Après, elle aussi releva la tête pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mère Moan?
+
+Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt
+ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est
+brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs.
+Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au
+milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression
+de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le
+nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans
+les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre
+inférieure, en accentuait délicieusement le rebord; - et de temps en
+temps, quand une pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette
+lèvre, avec ses dents blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la
+peau fine des petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne
+svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui
+venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une
+expression d'yeux à la fois obstinée et douce.
+
+Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon
+au-dessus des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et
+qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.
+
+On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à
+qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était qu'une
+grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs.
+
+Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un
+lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur
+claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de
+chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l'ancienneté
+du logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres
+donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les
+marchés et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant
+ce nom-là.
+
+Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se
+leva en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de
+très intéressant sur la place.
+
+Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle
+d'une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa
+coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir
+cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par
+convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de
+grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon
+pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie,
+rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle
+âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cette
+pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses
+dures journées de travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui
+lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi
+brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et
+capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni
+les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un rêve
+lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et
+mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les
+falaises étaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent
+était venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des
+cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et
+plus tard à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une
+mademoiselle Marguerite, grande, sérieuse, au regard grave. Toujours un
+peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la
+grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce
+qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé bien au hasard,
+sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait
+servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de
+hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
+surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
+devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si
+indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient
+bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de
+coeur autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus
+qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes
+quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller d'une autre
+façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant,
+en prenant la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer,
+s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été
+seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
+souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
+Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on
+parlait tant, qui n'étaient jamais là, et dont chaque année quelques-uns
+de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de cette Islande
+qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et où était à présent
+celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de
+ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son
+existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle
+demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau
+de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle
+avait eu ses fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui
+disait bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une
+famille vaillante et estimée.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu
+près bien mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient
+plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue
+d'habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les
+cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châle de
+mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
+depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable.
+
+Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme
+les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver
+bien jolie.
+
+Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs
+que les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant,
+un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui
+maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les
+jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il ne s'était
+consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premières
+ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce
+de rancune comique, moitié maligne, et il l'interpellait toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous prendre
+mesure?...
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se
+faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa
+plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
+sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui
+elle avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, plus
+cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait à son cher
+petit-fils, son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour
+le service. - Cinq années!... S'en aller en Chine peut-être, à la
+guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - Une angoisse la
+prenait à cette pensée... Non, décidément, elle n'était pas si gaie
+qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se
+contractait horriblement comme pour pleurer.
+
+C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le
+lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute
+seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir,
+comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait bientôt
+plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean
+Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus
+dans la famille, mais qui existait tout de même quelque part en
+Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et
+puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin; on ne l'avait
+pas trouvée assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses
+défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
+confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
+songeant au costume en planches, le coeur affreusement serré de se
+sentir si vieille au moment de ce départ...
+
+L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre,
+regardant sur le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et,
+dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était
+toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai;
+des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
+peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux
+galants d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait
+plus la quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle.
+Son père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres
+filles de son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et
+puis, en sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa
+pipe avec d'autres anciens marins comme lui, il était content
+d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de
+fleurs, sa fille installée dans cette maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne
+voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites
+ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait dans
+les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
+dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires,
+où naviguait la Marie, capitaine Guermeur.
+
+Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
+maintenant, après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si
+douce.
+
+*****
+
+Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui était de l'année dernière.
+
+Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris
+les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux
+et blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors elle avait
+été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite ville,
+qu'elle n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la reconnaissait
+plus; elle y éprouvait comme le sensation de plonger tout à coup dans ce
+qu'on appelle, à la campagne: les temps, les temps lointains du passé.
+Ce silence, après Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre
+monde, allant dans la brume à leurs toutes petites affaires! Ces
+vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de
+nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle
+aimait Yann - lui avaient paru ce matin-là d'une tristesse bien désolée.
+Des ménagères matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en passant,
+elle regardait dans ces intérieurs anciens, à grande cheminée, où se
+tenaient assises, avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui
+venaient de se lever. Dès qu'il avait fait un peu plus jour, elle était
+entrée dans l'église pour dire ses prières. Et comme elle lui avait
+semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - et différente des
+églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les
+siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul
+profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se
+tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de
+cette flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes...
+Elle avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un
+sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle
+éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première
+messe des matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût
+là beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
+Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes,
+c'étaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se
+trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente
+pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses
+coiffes, commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se
+trouvait mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
+que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très
+charmante à regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles-
+là. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier
+connaissance, elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant
+pas dignes. Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre société
+que celle de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas
+cette vie de dépaysement et de solitude.
+
+Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon
+pénible par l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la
+pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
+s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol,
+l'avait inquiétée comme une oppression.
+
+Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son
+père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à
+tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes,
+sous des fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt
+il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu -
+que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui
+semblaient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient
+les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminables haies du
+chemin. - Comment tout à coup cette verdure si verte, en décembre?...
+D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla
+reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs marins des
+sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de
+Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus tiède,
+qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée
+par cette réflexion qui lui était venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les
+beaux pêcheurs d'Islande.
+
+En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les
+fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les
+promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que ses
+pieds se glaçaient dans l'immobilité de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été
+pris par l'un d'eux...
+
+Chapitre IV
+
+La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le
+lendemain de son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8
+décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
+pêcheurs, - un peu après la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des
+feuillages et des fleurs d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel
+triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de
+défi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons
+rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain,
+aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux remplis des
+désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant ce
+grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs
+siècles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre
+tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils
+ont abritées, des aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de
+la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au perron
+semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur
+d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins
+partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les
+fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des
+chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites
+coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce
+bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer
+toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations
+vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de
+la fête...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une
+espèce d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était
+redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et
+des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient,
+de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec.
+Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" était
+arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par l'un d'eux qui avait
+une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait
+simplement dit, même avec une nuance de moquerie:
+
+--En voilà un qui est grand!
+
+Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari
+de cette carrure!
+
+Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds,
+il l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+élégante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de
+nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête
+que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière,
+sur le cou.
+
+Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas
+osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et
+un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très
+vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée
+et intimidée aussi.
+
+Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les
+Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une
+espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient continué
+de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand
+garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons
+yeux d'enfant si doux n'avaient guère changé, elle l'avait bientôt assez
+reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait
+à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir; c'était sans conséquence,
+et il mangeait de très bon appétit, étant un peu privé chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant
+cette première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute
+jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un
+geste presque timide bien que très noble; puis l'ayant parcourue de son
+même regard rapide, il avait détourné les yeux d'un autre côté,
+paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer son
+chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était levée pendant la
+procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le ciel
+des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait
+très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur cette fin de
+pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au vent le
+long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens de vent et
+de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant
+contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté debout devant
+elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé de l'avoir
+rencontrée... Quel changement profond s'était fait en elle depuis cette
+époque!...
+
+Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la
+tranquillité d'à présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide
+ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa
+fenêtre, seule, songeuse et enamourée!...
+
+Chapitre V
+
+La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos
+avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était imaginé
+en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le
+monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait
+probablement rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-
+là, décidément, avec son grand air sauvage.
+
+A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann
+n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour lui
+seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes
+hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir...
+
+A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés
+d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
+alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
+appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant
+leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, enfin
+un vrai branle-bas dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
+extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un
+beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la
+précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu
+des phrases un certain petit hou! prolongé, très drôle, - qui est un cri
+de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du
+vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un remplaçant bien
+vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il
+s'était loué pour la saison d'hiver. De là venait son retard, et, pour
+n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de
+pêche.
+
+Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui
+l'écoutaient et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait bien,
+n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des
+choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
+temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais
+qui étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis assez
+tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui
+allait passer au large.
+
+Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras
+aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on
+s'était mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on
+en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on connaît
+peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un
+pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que cousins et
+cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques
+paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à
+l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et
+l'on s'épouse après.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me
+serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...
+
+Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était
+venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement,
+elle avait fini par répondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous
+qu'avec aucun autre.
+
+Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des danses,
+ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix plus basse
+et plus douce...
+
+On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance
+dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui était très
+intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses
+salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné.
+
+--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave
+que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait
+rapporté dix mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de
+construire un premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à
+la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de
+Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle.
+
+--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le
+mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre,
+avec une mer si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence,
+qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas
+l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le
+monde...
+
+-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte à
+notre mère.
+
+--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et
+toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu
+quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette
+année notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi
+je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne serais pas
+venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas
+très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, ouverte
+sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait
+dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand
+air tout de même.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il avait
+dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son regard
+restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle
+fût bien prévenue qu'il n'était pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
+répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours
+plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse
+sauvage et d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres était
+brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus
+fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec
+une extrême douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes.
+
+Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses
+allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en
+petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle
+aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme à présent; que
+son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup
+d'estime pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds
+nus, étant toute petite, - sur la grève, - après la mort de sa pauvre
+mère...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa
+vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre
+et qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pêchaient à
+présent là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pâle
+soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait
+tranquillement sur la terre bretonne.
+
+Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous
+côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
+nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons,
+le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se
+séparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, à cette heure
+crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de
+pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou
+une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
+filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
+de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut
+vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui
+faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente ces
+légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre
+odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des
+chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
+senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves.
+
+Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place
+mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à
+ce même bal...
+
+... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes
+de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec
+d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins
+l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à
+leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!...
+
+Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et
+tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en
+arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu
+sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez
+grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers
+elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air
+très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de
+l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se
+dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas
+permis qu'il en fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si
+naïfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
+qui disaient: "Comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux
+petits frères!..."
+
+On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins,
+baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un
+bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde.
+Lui ne l'avait pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela
+avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus
+contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
+résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme.
+Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière
+vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais
+c'était son coeur qui avait commencé le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou
+noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien
+deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse,
+c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle eût
+jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade,
+au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme
+deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer,
+elle avait traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée,
+se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume
+gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout
+suave.
+
+... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s'étaient
+toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures.
+Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers
+passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe,
+devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." Et
+c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie de pleurer par exemple;
+ses petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment
+ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses
+yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses
+réelles...
+
+... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel changement
+en lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant
+ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le
+pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage,
+sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un
+peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux.
+Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A chaque
+saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais
+elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien
+égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait
+d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de
+cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs
+voudraient confier des navires.
+
+Cela lui était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, ça
+peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit
+pas du tout à la beauté.
+
+Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des
+filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
+connaissait point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à
+l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu'à
+Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses
+fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff,
+qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise.
+Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un
+soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes,
+il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on
+ne voulait pas lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins,
+quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le cœur bon,
+pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la
+quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit,
+avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent
+elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce
+même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait
+coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite,
+entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était resté. Belle
+demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d'allures, que
+personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille.
+
+Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le
+revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ
+d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle;
+le temps ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour
+lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le cœur net et d'en
+finir...
+
+... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité
+particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
+printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou,
+comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant
+trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout
+simplement; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait
+pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de
+paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa
+toilette...
+
+... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille
+qui rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante,
+ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle
+reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle
+des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses était exquise à regarder.
+
+La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec
+un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable
+qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être
+perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne
+la voulait pas pour lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la
+beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez
+les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté-
+là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles,
+au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non,
+ce sont les raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces
+choses pour les mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient
+enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son
+dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur
+le haut de sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, avec
+son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose;
+après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire
+pour s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux
+reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.
+
+Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré
+l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant
+la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à
+présent comme un voile...
+
+Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle,
+sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
+s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-
+fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la Marie, - sur la
+mer Boréale qui était ce soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les
+deux désirés, se chantaient des chansons, tout en faisant gaîment leur
+pêche à la lumière sans fin du jour...
+
+Chapitre VI
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le calme blanc; c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air,
+comme si toutes les brises étaient épuisées, finies.
+
+Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait
+par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombés, aux nuances ternes
+de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui
+fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui
+jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte
+d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très
+vite effacés, très fugitifs.
+
+Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil
+qui n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à
+ce resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre
+cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo
+trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: Jean-
+François de Nantes, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa
+monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce
+de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les
+couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs
+joues étaient roses sous la grande fraîcheur salée; cet air qu'ils
+respiraient était vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur
+poitrine, à la source même de toute vigueur et de toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore créé; la lumière n'avait aucune chaleur; les choses
+se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de
+cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil.
+
+La Marie projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme
+le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
+reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se
+passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
+myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction, comme
+ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues qui
+exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même
+sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et sans
+cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à
+cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue
+brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le brillant de
+leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même
+retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
+lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre deux
+eaux, chacune un petit éclair.
+
+Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir
+décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
+qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
+plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
+pour la lune.
+
+Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin
+dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
+jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux.
+
+La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait
+très bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux
+se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux
+mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à qui
+devait l'éventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille,
+animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines,
+déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se
+découpant en clair sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de
+pêcheur d'Islande; - un métier de demoiselle...
+
+*****
+
+Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement
+avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là;
+renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - très
+doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable
+quand on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus
+loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de
+somnolence, de santé et de vague mélancolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé
+pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de
+sommeil. Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins
+robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais,
+quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à même
+l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, après, et ne remue
+presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
+comme font les bêtes.
+
+On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques,
+les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. Et c'étaient
+toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de
+tout.
+
+Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et
+qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà
+aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la
+manière honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des périodes bien longues...
+
+*****
+
+Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
+
+... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque
+chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une
+queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que
+celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils
+l'avaient vite aperçue:
+
+--Un vapeur, là-bas!
+
+--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un
+vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et,
+entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une main
+de belle jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était bien
+le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer,
+commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
+traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
+s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se
+ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un
+bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de cette
+torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair;
+les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements
+d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer.
+Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient -celle
+d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde,
+comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps
+changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas bonne.
+
+Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue,
+arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans
+ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
+Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se
+rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins
+vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient
+partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.
+
+Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que
+par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par
+une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; -
+mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus
+gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil,
+toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se
+voyait à travers cette illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé
+devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il
+n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très
+accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui
+se serait arrêtée là, indécise, au milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade
+des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en
+coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des
+remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des
+lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de
+l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons
+étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés leur
+dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce
+qu'ils firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une à monsieur Gaos,
+Yann, la seconde à monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le
+Danemark à Reykjavík, où le croiseur l'avait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui
+n'étaient pas toutes mises par de mains très habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
+amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu
+sûre.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se
+tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux
+pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles
+de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser
+les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de
+ma part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
+à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait
+tracée:
+
+--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille,
+détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on
+l'ennuyait à la fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le
+remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine,
+se disant tout triste:
+
+--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ça contre elle?...
+
+... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là,
+assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve...
+
+A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les
+eaux, recommença à monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+Deuxième partie
+
+Chapitre I
+
+... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
+et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait
+dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le
+ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise
+soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de
+l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à se
+disperser, à fuir comme une armée en déroute, - rien que devant cette
+menace écrite en l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les
+autres, à se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume
+blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement,
+il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; -
+et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes
+étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, -
+les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver à
+temps; d'autres, préférant dépasser la pointe sud d'Islande, trouvant
+plus sûr de prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre
+pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les
+autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles surgissaient,
+pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, - mais tenant
+debout tout de même, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que
+l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest
+avec un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les
+lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne:
+le vent l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir
+indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel
+jaune, devenu d'une lividité froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient
+seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte
+affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.
+Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
+
+Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se
+réunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
+hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la
+veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de
+bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent,
+inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout
+cela?... Quel mystère de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de
+l'ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout.
+Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil
+envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre
+maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches.
+
+A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses
+écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et
+légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de
+jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant
+plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l'expression de
+marine qui désigne cette allure-là.
+
+En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante,
+- avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches
+informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder
+bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige de
+mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse
+remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de
+ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le
+temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de
+terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d'un
+même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui
+détalait le plus vite, c'était le vent; puis les grosses levées de
+houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie
+entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec
+leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et
+elle, - toujours rattrapée, toujours dépassée, - leur échappait tout de
+même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un
+remous où leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de fuite, ce qu'on éprouvait surtout, c'était une
+illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir.
+Quand la Marie montait sur ces lames, c'était sans secousse comme si le
+vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade,
+faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes
+simulées des "chars russes" ou dans celles imaginaires des rêves. Elle
+glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle
+pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans un de ces
+grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le
+fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même
+pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait
+en avant comme de la fumée, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée,
+on regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande,
+qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se
+refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
+t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces
+lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont
+les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement
+s'accélérait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit
+plus immense.
+
+C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on
+a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis,
+justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la partie
+la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite
+dans l'Est était autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de
+mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à
+tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entrebâillée, comme
+un diable prêt à sortir de sa boîte.
+
+Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.
+
+Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable,
+ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis
+quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette
+mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses
+fleurs...
+
+Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
+
+En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de
+mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en crêtes
+blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au
+milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d'eau,
+qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de
+la mer.
+
+Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d'où
+une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de
+l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de
+ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette
+éclaircie était triste à regarder; ces lointains entrevus, ces échappées
+serraient le coeur davantage en donnant trop bien à comprendre que
+c'était le même chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces
+grands horizons vides et infiniment au delà: l'épouvante n'avait pas de
+limites, et on était seul au milieu!
+
+Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse
+jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de
+voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
+semblaient presque lointaines à force d'être immenses: cela c'était le
+vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout.
+Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus
+matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée,
+grésillant comme sur des braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les
+manger comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrière,
+puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames
+se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant
+elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux
+verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout.
+Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et
+alors la Marie vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne
+distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée;
+quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en
+tourbillons plus épais - comme, en été, la poussière des routes. Une
+grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, horizontale,
+et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des
+lanières.
+
+Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme,
+vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de
+requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles
+goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas
+laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos
+quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être
+renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration
+à toute minute coupée. Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se
+regardaient - en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur
+barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme
+exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent
+vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui
+sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort.
+
+Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François!
+
+A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à
+autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait rendus
+ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur
+leurs dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à
+demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes
+dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de
+marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les efforts
+qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les
+cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient devenus étranges,
+et en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore
+là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que
+se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
+bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
+une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne
+songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
+tout dans leur tête. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair raidie
+qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là
+par instinct pour ne pas mourir.
+
+Chapitre II
+
+...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà
+fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
+la direction de Pors-Even.
+
+Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins
+deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie
+ayant tenu bon, Yan et tous ceux du bord étaient au pays tranquillement.
+
+Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce
+Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était
+quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre,
+à son départ pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la
+diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant
+beaucoup, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann,
+qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de
+détourner les yeux quand elle l'avait regardé, et comme il avait
+beaucoup de monde autour de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en
+allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas
+eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu
+craintive, s'en allait chez les Gaos.
+
+Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire à la part.
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette
+grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où
+elle entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait
+expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un
+jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours
+dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait à espérer.
+
+Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr;
+son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant
+de près, parlerait peut-être...
+
+Chapitre III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine
+du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des
+murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois",
+et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues,
+buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot
+revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont
+très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que
+les autres aux mille détails de la route.
+
+Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure
+qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
+arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
+la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande rase,
+aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le
+ciel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un
+immense lieu de justice.
+
+A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre
+deux chemins qui fuyaient entres des talus d'épines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer
+d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir
+embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
+tard dehors.
+
+Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa
+bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler...
+Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida poursuivre, en
+musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le
+sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages
+d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils se répandaient
+dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et
+décidées, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si
+lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en
+temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en général
+qu'à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille
+chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistant
+guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire
+une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul dans le
+pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les homards. Sa
+tête était très libre d'amour en ce moment.
+
+Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu
+de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans
+feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté,
+comme par une main qu'on y aurait passée.
+
+Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des
+pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
+lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient
+poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous
+l'effort séculaire de cette main-là.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du
+temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et
+tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le
+lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la
+mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre,
+couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui
+se tenaient dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres:
+Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts ans.
+
+Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des
+parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et elle
+aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait
+une impression pénible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce
+porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là
+elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce
+nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le
+souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit à lire cette inscription:
+
+En mémoire de GAOS, Jean-Louis âgé de 24 ans, matelot à bord de la
+Marguerite, disparu en Islande, le 3 août 1877. Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de chapelle,
+étaient clouées d'autres plaques de bois, avec des noms de marins morts.
+C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être
+venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle
+avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était
+plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs
+islandais. Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves,
+pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé
+par une bonne vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux
+méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+En mémoire de GAOS, François époux de Anne-Marie LE GOASTER, capitaine à
+bord du Paimpolais, perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, avec vingt-
+trois hommes composant son équipage. Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux
+verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
+âge.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fjord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans. La
+plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien
+oublié, celui-là...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et
+un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle!
+Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré,
+des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances
+profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses
+fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui
+voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des
+saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la
+voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir,
+comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa
+visite et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle
+trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l'idée
+que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient
+des chrysanthèmes et des véroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui
+lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux
+cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche,
+on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés
+cirages, pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun
+deux rechanges complets pour là-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la chose,
+ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes;
+une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire
+s'étageaient sur les côtés. Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la
+mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis
+au bord des chemins; c'était clair et propre, comme en général chez les
+gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d'Yann,
+- sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite
+blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.
+
+--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en
+avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud!
+son père était de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande à la
+saison dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est
+partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son
+préféré.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé
+se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d'en
+haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de
+la construction de cet étage; c'était à la suite d'une trouvaille de
+bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son cousin le
+pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela.
+
+Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute
+neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en
+perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, - et la
+passe par où ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où
+dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était peut-
+être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au
+courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses
+longues soirées d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses
+cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était
+droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.
+
+Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui
+signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus,
+disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de barque;
+non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével.
+Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
+imperceptible: allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie,
+elle s'en était bien doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
+encore des affaires mêlées avec les Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la
+recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux
+matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle héritière;
+car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de lui:
+
+--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est
+allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les
+homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée
+qu'elle ne le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au cabaret,
+il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre avec notre
+fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des
+camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu,
+quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à
+fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous
+pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés,
+suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des
+bancs, se serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du
+soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu
+du crépuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage
+à la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé.
+
+Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de
+chemin, jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font
+un passage noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis les mots
+s'arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs
+étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'était loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à
+distance et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de
+longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les
+goémons traînant à terre.
+
+A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait
+plus aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle
+verrait Yann...
+
+Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué,
+mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il
+fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son
+petit confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être
+d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il
+était parti et pour combien d'années?...
+
+Chapitre IV
+
+- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de pauvres
+gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis ni celle-là
+ni une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça n'est pas
+mon idée.
+
+Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés
+profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être
+bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais
+ils ne tentèrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa
+mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les
+volontés de ce fils, de cet aîné qui avait presque rang de chef de
+famille: bien qu'il fût toujours très doux et très tendre avec elle,
+soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était
+depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute
+pression avec une indépendance tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pêcheurs,
+de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté
+un dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses
+filets neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en apparence fort
+calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose
+qu'il partageait avec Laumec son petit frère.
+
+Chapitre V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au
+cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son
+col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec
+son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
+toujours sa bonne vieille grand'mère et resté l'enfant innocent
+d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'était grisé, avec des pays, parce que c'est l'usage:
+ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en
+chantant à tue-tête.
+
+Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On
+jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre le
+traître, l'accueillent avec un hou! qu'ils poussent tous ensemble et qui
+fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouvé
+qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de
+l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin.
+
+En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames
+d'un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
+leur trottoir.
+
+--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant point
+si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup,
+de sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant
+elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa
+jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été
+fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il était
+très fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+Chapitre VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer
+qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à
+ceux qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en finissait
+plus. A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en même temps
+qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordée d'ordinaire,
+pour les adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il
+faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extrême:
+c'était le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi
+l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans les salles du quartier, où quantité d'autres
+venaient d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, assis
+par terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de
+la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir.
+
+Chapitre VII
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours
+après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de même.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout à fait douces.
+
+Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le
+regarder avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne.
+
+...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du
+départ de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.
+
+Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton
+sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d'abord l'adjudant
+de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voilà qui passe.
+
+Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher.
+
+--Envoyez Moan se changer, avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de
+sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe
+noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des
+marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée
+menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par
+des encres d'or.
+
+Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
+ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté
+furtivement sur l'heure présente une ombre triste.
+
+Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous,
+dans la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par
+des Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop
+chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans
+Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant
+que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en
+breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+Chapitre VIII
+
+Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels
+pesait un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
+départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est
+une précaution nécessaire contre les bordées qu'ils ont tendance à
+courir au moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa
+tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait
+rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie de venir,
+les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue
+à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi,
+donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une
+église pour dire ensemble leurs prières.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser,
+ils s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage
+et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son
+poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en
+pouvait plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le
+dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se
+redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait
+bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idée que
+c'était fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son
+coeur se déchirait d'une manière affreuse. Et c'était en Chine qu'il
+s'en allait, là-bas, à la tuerie! Elle l'avait encore là, avec elle:
+elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il
+partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son
+désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le garder!...
+
+Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines,
+agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières
+auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête
+penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son
+air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre, pour
+se pendre à son cou dans un embrassement suprême.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue,
+elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma
+brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa
+course légère de matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole,
+afin de faire le tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour
+la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la
+grand'mère passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce
+juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de
+son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être mieux
+reconnue. Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette
+forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait des
+yeux, lui jetant de toute son âme cet "au revoir" toujours incertain que
+l'on dit aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la
+dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas
+pour jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé
+partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces
+dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à
+peine jusqu'au matin.
+
+Chapitre IX
+
+...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de
+brûler les relâches.
+
+Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui
+était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent
+ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un
+oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d'en bas.
+
+On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore
+des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa
+hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles
+blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême.
+
+Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les
+pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
+donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au
+milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il
+n'avait vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela l'avait
+distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un
+fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut
+de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe
+de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient
+venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les
+exilés qui passaient.
+
+Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans
+l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
+tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file
+dans le désert; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils
+avaient repris le large.
+
+On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune,
+se chantant tout bas à lui-même Jean François de Nantes, pour se
+rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient
+le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le vague,
+ces caps avancés des continents qui sont comme des points de repère
+éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on
+navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les
+distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce
+sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des tentes,
+haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient pris une
+splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était
+comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont
+éphémères:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits
+oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des
+tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules.
+
+Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de
+tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils
+s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait.
+Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait
+pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans
+mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la
+mère nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec
+la même impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était
+jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les
+gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de
+commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au
+grand néant de la mer, à coups de balai...
+
+Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le
+navire en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+Chapitre X
+
+... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard
+l'ayant fait choisir à bord pour compléter l'armement d'une baleinière.
+
+A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et
+regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement
+vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
+veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent
+qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute
+ici, joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce
+pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons
+dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu
+à peu, pour les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait
+repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se retrouva
+au large le soir, il était encore vierge comme un enfant.
+
+Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays
+de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient
+des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que Singapour.
+Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fiévreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au
+mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C'était le bateau auquel
+il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec son sac.
+
+Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient
+canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait
+rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il du passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment désiré d'aller se battre.
+
+Chapitre XI
+
+Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs
+pour l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue
+très pâle.
+
+C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu
+venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix.
+
+Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité
+les eût toujours éloignés l'un de l'autre.
+
+Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le
+pardon des Islandais, où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
+causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de
+cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de
+l'ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
+ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et,
+en effet, ils n'étaient pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à
+boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus serré
+que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée,
+écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
+chants bruyants des pêcheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le
+père Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui
+reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manière de
+garçons qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au
+métier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber,
+qui sait! Après un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-
+être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce même
+sourire qui l'avait tant surprise et charmée l'hiver d'avant, pendant
+une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses bras.
+Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience
+presque douce.
+
+De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire.
+
+Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle
+était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait
+pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait
+personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au
+pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se
+rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas allait
+s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait bien, -
+pour lui donner passage!
+
+Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait
+fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c'était
+demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était
+unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
+solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un
+été de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle
+descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant
+lui.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la
+main à son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en
+arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement
+il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges
+épaules à la muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir
+étroit où il se voyait pris.
+
+Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé
+pour lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet
+affront-là, de passer sans l'avoir écoutée...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues
+très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines
+mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa
+poitrine, comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
+comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes
+sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
+derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce
+corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases,
+étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête,
+n'ayant plus d'idées. Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue,
+lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette
+porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si
+troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une
+aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur
+nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas
+gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous,
+moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit de
+ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la
+faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc,
+ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son dédain
+de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair:
+des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la
+place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
+comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa
+chambre, pour les observer à travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur
+différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre.
+
+Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait
+pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les
+autres et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une
+rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur.
+
+Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?
+
+Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait
+venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix,
+tout s'expliquerait peut-être encore.
+
+Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis
+à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de
+devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de
+Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari; mais je
+vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les
+autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie;
+bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une
+fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime
+tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il
+était trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise
+au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait
+voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir,
+au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout
+autour d'elle.
+
+Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien
+tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment,
+elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré
+pour lui...
+
+Chapitre XII
+
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en
+Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'étaient dispersés comme des mouettes.
+
+Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du
+temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser de
+son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'à
+respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des
+grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du silence...
+
+... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et
+venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
+lorsque l'on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche,
+demeura immobilisée...
+
+Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise,
+probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
+ces brumes en rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire.
+Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la Marie, et n'en bougeait
+plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps
+mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie
+par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé sous
+ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes à de la glu?
+
+D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il
+faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer
+jamais.
+
+C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air
+pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir.
+
+Pour la Marie, c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était
+en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour
+s'inquiéter et comprendre que c'était grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir.
+
+Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment, ils
+aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur
+manière, et dont il faut se défendre comme de pirates.
+
+Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était
+très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il
+comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait
+dans les coins, la queue basse.
+
+Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
+de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une
+rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu, le
+pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà
+mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu,
+secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué comme un
+bateau mort.
+
+*****
+
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus
+haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà
+dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se
+tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à
+l'arrière en criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter; de
+se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un
+commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!...
+
+Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé
+comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait
+retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua
+sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que
+dans ses premières années.
+
+Chapitre XIII
+
+On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la Circé, en
+rade d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré
+de matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux,
+qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en
+se bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien
+timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-
+ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement.
+
+Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+"Mon cher petit-fils,"
+
+*****
+
+C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux.
+Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur,
+toute tremblée et écolière: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement irréfléchi,
+et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette
+lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour,
+il partait pour aller au feu.
+
+On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris.
+Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les
+renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à bord
+des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les
+compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui
+longtemps dans les croisières et les blocus, venait d'être désigné avec
+quelques autres pour combler des vides dans ces compagnies-là.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre
+un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait
+leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des
+autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là;
+chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns
+graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes
+paroles.
+
+Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire
+contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour demain
+matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée
+incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de
+vaillante race.
+
+... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à
+s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire
+aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu
+experte d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort
+subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été
+mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
+Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à
+laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher
+enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l'Islande a
+eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du
+courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et
+ils n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous
+ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour
+gagner son pain..."
+
+... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa
+joie d'aller se battre...
+
+Troisième partie
+
+Chapitre I
+
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps.
+Le ciel est gris, pesant aux épaules.
+
+Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches
+rizières, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et
+ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l'impression de la
+petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et
+dont la rencontre peut être mortelle.
+
+Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces
+balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire soi-
+même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend plus;
+alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en
+traînée rapide, frôlant vos oreilles...
+
+... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout
+près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la
+rizière, chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un léger
+éclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré une
+minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande
+plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien
+qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'où cela a pu venir.
+
+De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi
+cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre
+détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre,
+avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et
+éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraîche
+des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, avec
+des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de
+la mort.
+
+Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
+finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent
+l'étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice
+et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
+déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire.
+
+Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui
+arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages...
+
+*****
+
+... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier!
+
+Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il
+était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision suprême,
+les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé ce
+mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre avait
+continué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tête à
+tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups de
+crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de
+tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui décide
+aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était passé
+du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer.
+
+... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y
+avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes
+versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.
+
+Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des
+léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de
+lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant
+rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient
+du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle
+qui faisait les héros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant,
+méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un
+peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais,
+dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans
+le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et,
+comprenant bien ce que c'était, par un éclair de pensée, même avant
+toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins qui suivaient,
+pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée:
+"Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit,
+venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses
+poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec
+un petit bruit horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa
+bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui venait au côté une douleur
+aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à être quelque chose d'atroce
+et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et
+cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
+dont la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, il
+s'abattit.
+
+Chapitre II
+
+Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long et
+mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France.
+
+Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps
+d'arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans
+ces conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté
+percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se
+fermait pas.
+
+On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à la
+voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue
+souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le
+mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d'une petite
+voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si
+loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au
+pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui
+diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement était une chose
+qui l'obsédait sans cesse; qui l'oppressait à ses réveils, - quand,
+après les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse
+de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa
+poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu'on l'embarquât, au risque de
+tout.
+
+Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
+lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse
+sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu
+de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures
+et de misères.
+
+Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peu de
+mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de
+temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le
+coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses
+précieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles
+d'Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et
+un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
+lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf
+de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les
+médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.
+
+... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
+Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades;
+s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au
+renversement des moussons.
+
+Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait
+fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup
+de ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu.
+
+Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait
+été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté
+percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
+force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce
+poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet
+autre aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse
+suprême était commencée.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher
+sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la
+Bretagne et l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un
+vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de
+trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le
+temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui
+des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les
+poitrines ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit,
+où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut,
+essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans,
+qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en
+aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou
+affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait
+pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les
+mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque
+fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant
+conscience de tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût
+encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, vers
+six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière
+seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant
+apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure
+d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était
+impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à
+l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que
+lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants
+qui haletaient.
+
+... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, passant
+sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la
+pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à
+Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était
+mort.
+
+Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa
+bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à
+flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un
+monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
+entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
+Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi
+allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis
+de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très
+différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait
+d'une douce lumière blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à
+coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, où c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même
+minute de mort.
+
+Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une
+sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un
+fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d'une de ces
+puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies
+n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les
+détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la
+Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui
+était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme
+d'habitude, au milieu de ces aspects lunaires.
+
+... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord
+de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans
+les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se
+retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on
+abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre
+redevint très beau et calme, comme un marbre couché...
+
+Chapitre III
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. On
+en avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers
+jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on
+s'était décidé à le garder quelques heures de plus pour l'y mettre.
+
+C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans
+le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de France.
+La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre.
+Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y
+mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite à bord; la
+peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les
+lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une
+émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois,
+le calme d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où
+j'étais seul avec mes matelots, le Dies irae chanté par un prêtre
+missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les
+portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins
+enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent
+secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie de pétales
+d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'église.
+
+Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de
+matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon
+de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un
+fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où
+toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
+étonnés.
+
+Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient
+d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale.
+Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des
+plantes inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des
+jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de
+bois qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:
+
+SYLVESTRE MOAN Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui
+montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
+merveilleux, sous ses grandes fleurs.
+
+Chapitre IV
+
+Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, dans
+l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le
+pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la
+mer, une vraie fête d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des
+voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce
+Singapour d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
+de bêtes apprivoisées.)
+
+Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été
+verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de
+cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des
+tropiques.
+
+Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme
+pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des
+boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un
+coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en
+avait qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées
+avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque,
+moitié touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs
+de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de
+Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement l'exige
+pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au
+monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord
+d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac,
+pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu
+connu Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés,
+retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. On
+en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille
+militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de
+Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer
+et recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux
+petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si
+drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître
+comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque
+de coeur, mais par irréflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de
+rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce
+pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce
+déballage.
+
+Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et
+leurs singes.
+
+Chapitre V
+
+Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander
+de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne
+lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent
+affaire à l'Inscription; elle donc, qui était fille, femme, mère et
+grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
+
+C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit
+décompte de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu'on
+doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et
+une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion,
+à cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis
+les froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent
+de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons
+fugitives, courtes à présent comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des
+oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume et
+de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons
+blancs.
+
+Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fière que l'on apercevait, rêveuses, sur les
+portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs
+yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies
+et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer
+hyperborée...
+
+Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de
+légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille
+grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort
+de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où cette
+chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être
+dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de
+mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée à l'Inscription de
+Paimpol pour apprendre qu'il était mort! - Il l'avait vu très nettement
+passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit
+châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition
+l'avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux,
+tandis que l'énorme soleil rouge de l'Équateur, qui se couchait
+magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder
+mourir.
+
+Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous
+un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
+se faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait
+ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses contemporaines,
+assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:
+
+--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur
+semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit
+être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son commis, se
+tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il
+avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise,
+en fausses manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à
+voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non
+décachetées... Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la
+mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez
+M. le commissaire, qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du
+Bien-Hoa le 14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
+
+--Décédé!... Il est décédé, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait cela
+de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement,
+inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait
+pas ce beau mot, il s'exprima en breton:
+
+--Marw éo!...
+
+--Marw éo!... (Il est mort...)
+
+Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
+pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.
+
+C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait
+trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air
+de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu
+émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne
+venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le
+moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec
+d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un instant
+pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui
+se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente,
+toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de
+l'enfance...
+
+Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant
+se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça
+qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle
+restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
+châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet
+qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte de
+chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées qui
+se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle
+s'efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre,
+épouvantée surtout d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le
+promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le
+corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre
+machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la
+dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de
+temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la
+tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez
+elle, de peur de tomber et d'être rapportée...
+
+Chapitre VI
+
+La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était justement
+en entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de
+maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se
+relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe était toute de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le
+fond, - et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de
+désespoir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant
+plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui
+l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe
+lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre
+belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était
+toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de
+son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse...
+
+Chapitre VII
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une
+grimace et un hi hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
+presque pas pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes
+dans leurs yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à
+genoux pour prier.
+
+Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui là-
+bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte
+bonheur leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du
+soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la mer avait
+tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous;
+j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous
+soignerai, vous ne serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui qui
+était reparti pour la grande pêche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement
+les chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?...
+Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres
+larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre
+ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette
+douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement
+entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...
+
+Chapitre VIII
+
+... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son
+frère finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d'Islande; -
+c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
+moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis
+de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune
+de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très
+renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la
+lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots
+font, sans rien dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi,
+il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit.
+
+Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et il se disait:
+
+--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à
+dire: "Gaos! - allons debout, la relève!" il entendit sur sa poitrine un
+léger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et
+déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
+dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son
+poste de pêche...
+
+Chapitre IX
+
+Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus
+étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
+impressions de profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même
+aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine
+des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, -
+rien que l'éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser
+d'être.
+
+Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, par
+un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme
+par habitude, rendant une plainte sans but. C'était gris, d'un gris
+trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mystérieux
+et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n'ont pas
+de nom.
+
+Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans
+l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand
+voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient
+une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin
+mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non
+destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, dans
+tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit que la
+pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là;
+- et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à
+l'obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
+unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
+bras qui se tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette
+apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie,
+rendue gigantesque à force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles
+et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce
+ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort,
+comme une dernière manifestation de lui.
+
+Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants...
+
+Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop précis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que
+d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme;
+beaucoup mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
+avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
+entrait à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait la figure douce de
+Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque
+chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré
+lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n'ayant
+jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commençaient à
+couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire,
+et les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient
+d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé
+et si fier.
+
+... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit
+en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des
+âmes.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière
+brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant
+n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur
+des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui
+protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui
+entoure les églises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela
+anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté là-bas,
+dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus
+désespéré, plus sombre.
+
+Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eût été seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine
+deux heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus
+démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette espèce
+d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
+éveillé concevait mieux l'immensité des lointains; alors les limites de
+l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours.
+
+C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que
+cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à
+flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes
+nuées grises; - montées discrètement, avec des précautions mystérieuses,
+de peur de troubler le morne repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se
+traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade
+lente et froide commencée dès l'extrême matin...
+
+Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait
+blême et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le grand
+Yann...
+
+Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du
+dehors, c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros
+obscur, sur ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train
+monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à
+suffire.
+
+Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau
+changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du
+matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au
+contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru
+voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent tout
+près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se remplissait
+de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des buées,
+d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils tombaient
+mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n'ayant
+pas de poids; mais il en descendait de partout en même temps, aussi
+l'emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de
+voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne
+distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la lumière et
+où la mâture du navire semblait même se perdre.
+
+--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la
+seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison
+d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un
+bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par
+contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette
+lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche
+ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines.
+
+En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait
+plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à
+bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet;
+après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre
+le bois du pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines
+écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur
+fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation,
+s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.
+
+Chapitre X
+
+Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume
+épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec tant
+d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles
+réguliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un
+bruit pareil au beuglement d'une bête sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement
+lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri
+se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu,
+qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant
+un danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait une
+occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux s'efforçaient
+à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues
+partout dans l'air.
+
+Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout
+était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant;
+le soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il y avait
+déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était
+sinistre et glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la Marie ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes les
+lignes du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le lit de
+la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-
+être du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait dans la
+cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour
+dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines,
+causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
+heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés
+au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des
+autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se
+voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait l'esprit. Tout
+en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi-
+voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus
+lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en durée
+afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des
+intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes,
+parce qu'il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses incohérentes
+ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces rêves était
+aussi peu serrée qu'un brouillard...
+
+Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année,
+d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement
+c'était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles,
+comme si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte,
+prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a
+pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement - qui
+étaient rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air à la
+fois indifférent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de
+faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque
+bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire
+aux choses drôles que les autres disaient.
+
+En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
+Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières
+petites idées d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à
+présent sans personne au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce
+frère durait-il encore dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue,
+où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors.
+
+Chapitre XI
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les
+uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parlé?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien
+eu l'air de sortir du vide extérieur.
+
+Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée
+depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son
+souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si,
+au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de
+cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille,
+s'était dressée menaçante, très haut tout près d'eux: des mâts, des
+vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'était fait en l'air,
+partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour
+effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles
+tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés sur
+le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de
+surprise et d'épouvante...
+
+Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - tout
+ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide - et les pointèrent
+en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux
+d'énormes bâtons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus
+de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent
+aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout
+à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il semblait que
+cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose molle,
+presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohé! de la Marie.
+
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër, aussi de
+Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là, tout
+en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, un
+de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? demandait Larvoër de la Reine-Berthe.
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, mauvais poison
+de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est différent; ça nous est défendu de faire du bruit.
+(Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère
+noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à
+ceux de la Marie et leur donna à penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette
+plaisanterie:
+
+--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à
+crevée.
+
+Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et
+tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque
+courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que l'autre,
+séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent
+fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, des
+dernières lettres reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.
+
+--Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à
+l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de
+la belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec
+certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé et
+de lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un
+petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle
+part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
+Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.
+
+--Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m'a marqué la mort
+du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait
+son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour
+savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était
+sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son
+chagrin, et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle,
+pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de
+M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la
+vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent, en
+journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours
+eu dans l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse,
+malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et
+une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré.
+
+Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la
+Reine-Berthe qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis
+un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire
+était moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus
+rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous
+leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant dans
+le vide, puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la
+mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles:
+la Reine-Berthe, replongée dans la brume profonde, avait disparu
+brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent
+derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler,
+mais rien ne répondit à leurs cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse
+à plusieurs voix, terminée en un gémissement qui les fit se regarder
+avec surprise...
+
+Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme
+ceux du Samuel Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non
+douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on
+ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins
+furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient
+bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait eu aucun
+mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire
+trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté
+plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de
+Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de
+conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au
+clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demandèrent
+craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des
+trépassés.
+
+Chapitre XII
+
+L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers
+brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à
+Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans
+ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui
+avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit à la
+mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait
+fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple et portait,
+comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée
+seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin
+par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un
+respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient
+comme autrefois, la main à leur chapeau.
+
+Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
+long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
+Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme
+d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage - et, en
+regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait
+de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel
+était Yann...
+
+Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce
+hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent
+tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales
+d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even,
+bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y
+était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son
+chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle
+pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs
+courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était
+presque heureuse que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre lieu du
+pays elle n'eût pu se faire à vivre.
+
+A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur
+la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
+nuage nulle part.
+
+Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble
+pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà
+et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
+pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait
+un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit
+de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue.
+Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient
+leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés,
+et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir
+jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce
+pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il
+restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété
+venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et dont
+l'éternelle menace n'était qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur
+douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les
+épines maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis,
+volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à la
+manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été,
+dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés,
+amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann
+comme une sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage,
+qu'elle n'aurait jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle
+en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle
+aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans
+ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait
+aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par instinct, elle
+comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus
+dédaignée, - car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis
+cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait
+décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur
+toit pour voir la grand'mère de son ami: et elle avait décidé qu'elle
+serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer
+de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
+à quelqu'un que l'on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même
+avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air
+naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre
+auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si seule
+au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme un
+soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune arrière-
+pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté dans ses
+idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre
+les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière
+presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan,
+n'étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n'avait
+plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu
+maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans
+demander rien à personne...
+
+La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant
+d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la
+chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
+la partie de terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque
+cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui
+ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils
+durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers,
+avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes vertes. On
+montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet
+intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire qui sortait
+par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi la lucarne,
+percée comme dans l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer d'où
+venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée
+flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille
+Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-même
+était là assise, surveillant leur petit souper; dans son intérieur, elle
+portait un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son profil,
+encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait
+vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passée,
+tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de
+vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée.
+Il est la même heure que les autres jours.
+
+--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard
+que de coutume.
+
+Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être
+usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne
+manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent.
+
+Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries
+grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs générations
+pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies
+étaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de ménage très
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi
+de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils
+Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans
+une hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi
+acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et
+blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C'était
+là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire,
+dans son pays breton...
+
+Les soirs d'été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand
+le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre,
+devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur tête.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et
+Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais
+et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand...
+
+Chapitre XIII
+
+Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver,
+elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente
+l'avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir
+pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, dans le
+chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à
+l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout
+près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au
+dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler,
+et qu'il s'en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et
+puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait
+son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée
+dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du
+reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de
+changer de route. Mais c'était trop tard: ils se croisèrent dans
+l'étroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté
+comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière
+furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant
+malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque
+grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa
+figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
+tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore
+tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang
+reprendre son cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre
+ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant,
+toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un
+maigre écheveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce
+matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une
+visite pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
+ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi,
+cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire
+tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute
+plus; c'était fini...
+
+Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le
+monde plus vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir.
+
+Chapitre XIV
+
+L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très
+lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées
+grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien
+abandonnées.
+
+Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête
+s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, à propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours
+clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir
+toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une
+science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme
+et quel mystère moqueur!
+
+Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à
+entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui
+revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très
+vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des
+matelots. Il lui arrivait d'entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien,
+en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait:
+
+Mon mari vient de partir; Pour la pêche d'Islande, Mon mari vient de
+partir, Il m'a laissé sans le sou, Mais..., trala, trala la lou... J'en
+gagne! J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement
+pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps
+caduque, en laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts.
+
+Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre
+d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en
+ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et
+des garçons qu'à cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec
+un geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journée elle le pleura.
+
+Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu,
+achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.
+
+La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les
+pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son
+tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir
+des conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à
+moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble
+que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu
+voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en
+ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin,
+parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme,
+du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses
+histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et
+stérile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle y
+mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces
+choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout
+était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec
+plus d'angoisse à lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires,
+qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de
+ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà
+presque des leurs...
+
+Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du
+coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé
+sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix
+chantait:
+
+Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, Il m'a laissé sans le
+sou, Mais..., trala, trala la lou...
+
+Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on
+l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le
+vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes
+endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste;
+elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de
+terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant
+dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les
+unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause
+d'une certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des
+espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la
+côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue
+par la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au dedans, des
+tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées
+fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
+courtisant des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour
+s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
+aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de
+la porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des
+terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très vite
+noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant à démêler
+la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait
+l'avoir reconnue.
+
+N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener
+une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et,
+malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans
+coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
+
+D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de plaisir,
+un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à dépenser sans
+souci (de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur
+les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver).
+
+On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui
+s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune,
+sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient promenés, au
+dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des
+alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables
+et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé
+des rondes à ces veillées de vendange où l'on se grise, d'une ivresse
+amoureuse et légère, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, dans
+un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et
+s'était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs
+mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals.
+Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les
+filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exagérant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui
+aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par
+une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+Chapitre XV
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une
+des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches
+à présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un air de
+cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je
+ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est
+Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent
+comme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus
+juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint
+travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la
+mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées
+brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et
+profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se
+voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une
+Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets
+artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots,
+ont vu s'épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, - depuis les
+temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des corsaires,
+jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs
+ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées, engagées là,
+entre deux ivresses, sur ces tables de chêne.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation sur
+les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame
+Tressoleur et deux retraités assis à boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée,
+cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! -
+Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de
+l'ancienne Marie, de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq
+jeunes personnes, qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette
+table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des bel'hommes, je vous
+jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; -
+et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud,
+comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable.
+
+Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la
+lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
+triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
+par eux-mêmes, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité,
+la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle, devenait
+une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue à voir Yann
+repartir encore sur la Marie qu'elle avait visitée jadis, qu'elle
+connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années
+les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine,
+augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières
+désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un
+nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également
+sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux,
+aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit
+Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en était fait pour
+toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se
+détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à son
+existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme si
+douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout balayer;
+se dire que c'était fini, fini à jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait
+encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors,
+après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
+
+Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit
+avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit
+tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à
+couler, larmes d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec
+un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme
+ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup,
+pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se
+sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia
+le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant: il
+devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les
+choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune,
+tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et
+s'endormir.
+
+Chapitre XVI
+
+Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers
+jours de février, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du
+dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à sa
+mère, suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il s'en
+retournait content.
+
+Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une
+vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins
+ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que
+Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de
+ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les
+menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir:
+
+--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas osé,
+bien sûr, mes vilains drôles!...
+
+Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa
+coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques
+pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi,
+avec sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour la
+veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce
+groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, ce
+qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur
+chat qu'on avait tué.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses
+tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs
+joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
+près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans
+une commune pensée de pitié et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce
+pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
+diable; mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de
+près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils
+l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille,
+en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout émue, toute
+branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce
+monde on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!...
+
+Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides;
+et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des
+paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était
+possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille
+à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui
+aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes,
+rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n'ont guère
+de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là
+derrière cette grand'mère en enfance, emportant son pauvre chat par la
+queue. Il pensait à Sylvestre, qui l'avait tant aimée; au chagrin
+horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi,
+en dérision et en misère.
+
+Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa
+robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches,
+monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce matin
+quand je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette
+petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles
+phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour jolie,
+elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais
+il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son
+deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient
+l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus
+avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se
+former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement
+de beauté.
+
+Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe
+noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
+ne savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché
+en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
+reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui
+des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
+et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix
+tranquille et dans son regard.
+
+Chapitre XVII
+
+Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer
+en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La
+vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et
+toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route;
+d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle
+commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de
+son oeil qui était redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre
+congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu
+de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose,
+marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait,
+au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait
+s'évanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se
+retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
+
+Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord
+le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet,
+malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui
+s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu
+de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce
+granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée,
+que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les
+yeux de Yann revenaient là...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait
+semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant
+l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour
+quelque interrogation suprême.
+
+Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence
+semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours
+plus profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque chose
+d'inouï qui tardait à venir.
+
+*****
+
+--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme
+étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être
+formulée...
+
+--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, et
+j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant du
+bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez
+toujours...
+
+... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait
+l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur, et elle
+s'en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout
+blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix,
+ressemblait à une mourante très jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était
+levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il
+faut l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure...
+Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il avait
+du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait
+jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus
+sauvage, malgré tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il l'acceptait
+aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son idée à
+lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en
+ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander compte, non
+plus qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout cela,
+d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait d'être emporté si loin, en
+une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une
+grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et
+moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être
+devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
+ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui
+fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui
+leur semblât digne de rompre leur délicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là
+par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De
+mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était
+promis...
+
+Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect
+inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que
+c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé
+que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur
+chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
+milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement
+vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli de
+musiques inouïes; même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la
+lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tête. L'Islande, la Léopoldine, - c'est vrai, elle avait
+déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d'attente
+craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups
+rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite,
+pour voir si, en se dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se
+marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant de
+jours pour publier les bans à l'église; oui, cela ne mènerait jamais
+qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on
+aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec
+autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant
+mesurées et précieuses...
+
+Quatrième partie
+
+Chapitre I
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la
+porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel
+immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des
+algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient
+entraînées dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des
+courants de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent
+des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se
+déposaient sur leurs épaules.
+
+Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui
+avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà
+vu bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des
+jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard,
+changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la
+même place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
+et se chauffer à leur dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour
+les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient
+ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
+aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué,
+ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon
+sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un
+près de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger
+murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous,
+au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix
+fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités
+douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs
+deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient
+adossés: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme
+svelte en robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami.
+Au-dessus d'eux, le dôme bossu de leur toit de paille et, derrière tout
+cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du
+ciel...
+
+Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et
+la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne
+gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient à
+se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence;
+ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
+puisqu'elle devait si peu durer.
+
+Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui,
+par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y
+faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
+
+Chapitre II
+
+... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait
+faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il
+lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où celle était
+allée.
+
+Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il était
+capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres
+petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à
+deviner, à comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce
+temps-là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en
+faisait l'aveu naïf à présent!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussée, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont
+il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un
+commencement de sourire incompréhensible.
+
+Chapitre III
+
+Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour
+acheter la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, il
+y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance,
+sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: avoir une robe
+donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche, il
+lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on déployait
+devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques
+de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la forme qu'aurait
+cette robe; il voulut qu'on y mis de grandes bandes de velours pour la
+rendre plus belle.
+
+Chapitre IV
+
+Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de
+leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur
+un buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla
+distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour s'en
+assurer.
+
+Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent,
+vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui
+étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première
+impression hâtive de printemps; du même coup, ils s'aperçurent que les
+jours avaient allongé; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans
+l'air, de plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait
+fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
+le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva
+soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la
+nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets
+de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à
+cette cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et
+ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
+venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini...
+
+Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être
+pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne,
+jusqu'à l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps,
+prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre.
+Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus
+inquiets dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre elle
+et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre.
+
+C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à
+présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée,
+qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette manière
+d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant
+pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance.
+Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front
+appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu'il lui
+donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il
+adorait le je ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son
+âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix,
+dans l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide...
+
+Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et
+plus désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une
+manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela
+d'être elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles
+profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant
+presque s'il oserait commettre ce délicieux sacrilège...
+
+Chapitre V
+
+Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la
+cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui
+dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond noir
+leurs ombres agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie.
+Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-
+sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce
+mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se
+voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-
+fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? demandait-elle.
+
+Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien
+que se devait être autre chose.
+
+--C'était ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait
+trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais
+enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout.
+
+--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous
+aviez peur d'être refusé?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en
+fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
+entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui
+venir, et son expression changeait à mesure:
+
+--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné.
+
+Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.
+
+Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait
+pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
+jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme
+Sylvestre disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait
+tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents,
+Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il
+avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de
+son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
+finirait certainement par être oui.
+
+Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir...
+
+Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion
+d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur
+tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il
+avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine,
+lui pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec
+mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure,
+je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler
+à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis
+toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais
+encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon
+affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance
+d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à présent que
+c'était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve.
+
+Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière inattendue,
+il est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux
+âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant
+rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur
+l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et
+en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne
+s'étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans
+aucun trouble.
+
+Chapitre VI
+
+C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces
+s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent
+furieux, sous un ciel chargé et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des
+rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes,
+recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la
+vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le
+vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de
+couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres, déjà
+grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs
+noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et suivait
+aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de
+Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle
+coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et toujours
+son petit châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause de
+Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les
+jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume,
+des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête.
+Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il
+était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la
+demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières
+étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois
+sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit
+des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les
+cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux
+carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés
+au passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une
+demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle
+était admirée.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux
+des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de
+leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur
+le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils
+tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
+aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec
+son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très
+vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant jamais
+rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même
+couleur que la terre d'où ils semblaient n'être qu'incomplètement
+sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de pensées;
+leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences
+avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette
+fête de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison
+des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
+mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est
+comme au bout du monde breton.
+
+Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de
+roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer.
+Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de
+granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé,
+au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout
+à fait dans le bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups.
+On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+déployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula
+le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné
+sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour
+présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la
+mariée nouvelle.
+
+En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et
+cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis
+le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires,
+pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+Chapitre VII
+
+Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis de
+Gaud, qui était bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq
+personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le
+pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne Marie, qui
+étaient de la Léopoldine à présent; quatre filles d'honneur très jolies,
+leurs nattes de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, comme
+autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la
+nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons
+d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de peine,
+louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée
+de poêles et de marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus
+riche, c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille
+sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était
+la plus belle du pays, et cela le flattait de voir les deux époux si
+assortis.
+
+Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée
+comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus
+jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des
+cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus
+d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en
+avons fait encore quatorze à nous deux.
+
+Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête
+blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos;
+mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'épave les avaient mis vraiment bien à leur aise.
+
+En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service
+(Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la
+marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil,
+faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de l'Iphigénie,
+on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche
+en cuir, par où ça passait pour descendre, s'était crevée. Alors, au
+lieu d'avertir, on s'était mis à boire à même jusqu'à plus soif; ça
+avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la
+batterie; tout le monde était soûl!
+
+Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec
+une pointe de malice.
+
+--On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n'y a encore que
+là, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie,
+faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises,
+quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée
+dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en
+bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
+c'étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des
+petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par le
+cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets,
+plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes.
+
+On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures
+drôles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque,
+avaient roulé le monde.
+
+--A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont là, en
+montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait
+fréquentées, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions
+consommé là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma
+Doué, mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui,
+lui aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les
+avait connues, ces Chinoises.
+
+--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il
+contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire
+le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme
+cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait retroussés
+par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux...
+enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui ferment la
+grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il
+en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se
+relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se
+méfier tout de même. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à
+sucre, achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, ça ne
+casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les
+magots, si ça nous a été utile...
+
+Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient
+sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son
+histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal
+d'armes sur la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes
+d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas): "Bonjour,
+caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un pare à
+virer je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon marchand,
+que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire
+cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été
+si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'étais jeune
+homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans
+les modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste
+pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en
+temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses
+fondements de pierre.
+
+--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous
+amuser, dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à
+Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous
+deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu
+de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
+sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce
+grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
+plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à
+Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à
+cause du père de Gaud et à cause de lui.
+
+On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais
+avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille;
+dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion,
+et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il
+se fit du silence partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
+
+Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine:
+
+--Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum...
+
+Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux tablées
+joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient
+en esprit les mêmes mots éternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la
+Zélie...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers
+la grand'mère Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--...Sed libera nos a malo, Amen.
+
+Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur
+le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, Mais chez nous les
+braves Narguent le destin, Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière
+tout à fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était
+repris par d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat
+trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas,
+la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise
+peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus
+délicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un
+certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions,
+caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors
+ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de
+pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes
+aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue
+s'étaient rassemblées autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-
+Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques-
+uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres
+faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François)
+et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller
+sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales
+furieuses qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât
+pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
+pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée.
+
+--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si
+on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin
+supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin
+que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.
+
+Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en
+couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut
+néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.
+
+Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les
+garçons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit
+tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes
+d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois,
+à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette
+musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de
+noces.
+
+Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement,
+fit signe à sa femme de venir lui parler.
+
+C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
+aller tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement.
+
+Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la
+main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les
+lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les
+rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche,
+pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner
+sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
+ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et
+continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant
+l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit;
+que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux
+comme ce soir.
+
+Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son
+lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent
+avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de
+lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils
+virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés;
+elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord
+vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres par
+ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie
+par le vent, tout à fait glacée.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah!
+si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait
+eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre
+nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à
+cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle;
+alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne
+voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait
+plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à
+l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
+finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et
+ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils
+semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître
+rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser.
+
+Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa
+coupe d'eau fraîche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis
+à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il
+regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être
+aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être
+vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras
+derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la lumière comme avait
+fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la
+tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve
+qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps,
+son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance
+possible, tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il
+l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc à la mode des villes
+qui devait être leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus
+bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
+sons filés, en prenant la voix fluttée d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante,
+battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il
+faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des
+choses noires et glacées: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette
+fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis
+pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre,
+sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par
+l'éternelle magie de l'amour...
+
+Chapitre VIII
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la
+mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts,
+les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la
+mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et troublée.
+
+Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle
+avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui
+en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était
+différent; c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les
+mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose; et,
+chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par
+l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, si
+enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand
+dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait
+toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et
+elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que leurs yeux se
+rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le
+respect inné de la majesté de l'épouse; un abîme la sépare de l'amante,
+chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite
+de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans
+le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne
+pas compter tant ils étaient une même chair tous deux et pour toute la
+vie.
+
+... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses
+aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette
+tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était
+rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l'existence
+- qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se
+parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs
+projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage,
+avaient été forcément remis au retour...
+
+Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son métier de mer...
+
+Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur.
+Être femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
+tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à
+présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle
+se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces années à
+venir...
+
+Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de
+voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et
+restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le
+rude pays breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine et
+rare; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et ont
+eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir
+de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne
+passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil
+leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi,
+dans des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme pour
+rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour; - et on voyait déjà
+des fleurs hâtives, des primevères le long des fossés, ou des violettes,
+frêles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux
+francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait
+avoir là son vrai sens d'éternité.
+
+Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle
+se serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette première
+fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher de
+partir...
+
+De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce
+pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et
+semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur
+les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très
+hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans
+l'extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
+décrivait son cercle immense et éternel qui avait l'air de tout
+envelopper.
+
+Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de
+ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y
+intéressait pas.
+
+--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça
+doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des
+mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre là-
+dedans, moi, bien sûr.
+
+Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un
+enfant naïf.
+
+Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de
+vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large.
+Là, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées
+et de l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs verts, devenait
+sombre sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque
+hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce
+bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant eux,
+parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un
+cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les
+soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien
+et se faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son
+bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours
+bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour monter; à
+minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se
+relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune
+aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux,
+chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l'un de l'autre, car
+ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île
+d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
+parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait
+l'effet de désigner une chose sinistre.
+
+--Les fjords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si
+hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui
+sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent point
+ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie,
+il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir
+se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans
+un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont
+morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est
+en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix
+en bois toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus.
+Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan,
+le grand-père de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés,
+sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle
+songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
+nuits longues comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne
+appétit pour souper et, des jours, l'on dévore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+Cinquième partie
+
+Chapitre I
+
+... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant
+leur feu, qui était une flambée de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à
+dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait
+d'être déjà tristes.
+
+Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du
+printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
+était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à
+traîner sur la campagne.
+
+Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+Chapitre II
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les
+départs d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque
+marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux
+devaient sortir avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les
+mères, étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait
+de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi,
+et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se
+précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait à peine eu le
+temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur une
+pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce dénouement-là,
+qui était inexorable, et qu'il fallait subir à présent - comme faisaient
+les autres, les habituées...
+
+Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout
+cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui
+subsistait malgré tout, la mettait à part.
+
+Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large
+seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du
+vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
+dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle, bien
+jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en
+avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de cœur ou
+qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient
+menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants
+s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à leur bord
+d'un air sombre, s'en allant comme à un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes
+les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause
+de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les
+apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les
+descendait comme des morts.
+
+Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce
+métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des
+hommes de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les
+bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient
+garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'œil sur
+les filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes ou
+leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus
+riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient tous
+ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment un équipage de
+choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors
+par des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots,
+découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la
+Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
+s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
+sur les mousselines des coiffes.
+
+Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers
+la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par
+les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils
+s'étaient donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même
+beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment
+sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade
+d'hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans
+but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de leur
+maison, ramenés là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent donc
+encore une dernière fois chez eux, où la grand'mère Yvonne fut saisie de
+les voir reparaître ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant
+que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour.
+
+D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes...
+
+Yann raconta qu'à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les
+postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien
+des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des
+trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons trous de
+macques; c'est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels
+nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là
+aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mousse.
+Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, l'on
+n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh
+bien, mon poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui est, comme
+tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il
+touche aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un bout de
+toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre
+toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; on
+n'a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux
+voient plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement
+finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
+semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes...
+
+A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et
+ils se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
+longue étreinte silencieuse.
+
+Il s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent
+léger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore,
+agita son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui encore, cette
+petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des eaux, - et
+déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à
+fixer se troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par un
+aimant, suivait à pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors
+elle s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer
+vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que
+cette Léopoldine, en s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite, sur
+les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes ondulations
+lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque tourmente
+formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l'horizon; mais dans
+le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout demeurait
+paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de
+le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place,
+l'attendre.
+
+Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
+régulièrement l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant
+leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux
+mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c'était
+étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l'air et
+du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder
+et envahir les plages.
+
+Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine,
+perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les brises de cette
+soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. Devenue une
+petite tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre
+l'extrême bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-delà
+infinis où l'obscurité commençait à venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu,
+Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui
+lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus
+sombre s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même
+un adieu! Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était
+tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ,
+qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
+consolation et l'attente délicieuse de cet au revoir qu'ils s'étaient
+dit pour l'automne.
+
+Chapitre III
+
+L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthèmes.
+
+Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l'informait qu'il
+était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche
+s'annonçait excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour sa
+part. D'un bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué sur
+le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur
+famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière
+d'écrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils
+rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de cela
+et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'était pas exprimée.
+A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui
+donnait le nom d'épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et
+d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en
+Ploubazlanec, était déjà une chose qu'elle relisait avec joie. Elle
+avait encore eu si peu le temps d'être appelée: Madame Marguerite
+Gaos!...
+
+Chapitre IV
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant
+qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au
+contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la
+tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des
+ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une
+vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.
+
+Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en
+partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour
+lui montrer à son arrivée.
+
+Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise
+devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées
+allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour
+Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures
+du col et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la
+grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s'était
+rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et
+c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un
+maillot très grand pour Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute
+leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites
+sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août arrivèrent,
+et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-
+Even. La fête du retour était commencée.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel était-ce?
+
+C'était le Samuel Azénide; - toujours en avance celui-là.
+
+--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la Léopoldine ne va pas tarder;
+là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent
+plus en place.
+
+Chapitre V
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les
+mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises
+servent à boire aux pêcheurs.
+
+Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore
+dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un délai
+extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception,
+Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d'attente, tenant
+le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.
+
+Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle
+commençait à n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement
+manquaient toujours à l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la Léopoldine ou la
+Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour.
+
+Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans
+sa joie de l'attendre.
+
+Chapitre VI
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d'aller
+sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était tout
+naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh!
+d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiété, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?... Est-ce
+qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...
+
+Chapitre VII
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin
+d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le
+porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; -
+assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer.
+Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commencé, et ce
+matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à
+cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journée, cette
+heure, cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien
+des bateaux retardés de quinze jours, même d'un mois.
+
+Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche
+de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+En mémoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Norden-Fjord...
+
+*****
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce
+porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués
+par ce vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+... perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5
+août 1880.
+
+*****
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la
+brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un
+grand rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une
+rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé ces
+morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui
+rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était
+poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre
+là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait pas
+redire dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête
+renversée contre la pierre.
+
+...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 août à
+l'âge de 23 ans... Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, -
+l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de
+minuit... Et tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur qui
+semblait attendre, - elle eut, avec une netteté horrible, la vision de
+cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une
+tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en
+poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les
+feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les
+pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'être là
+par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une
+femme de naufragé.
+
+Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle
+comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de
+feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de
+s'être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit
+jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce
+moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante,
+sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme
+deux soeurs.
+
+A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec
+toute leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de
+sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...
+
+Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre
+et la poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles
+s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents.
+
+Chapitre VIII
+
+Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût
+dit le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient
+revenus, et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut
+signalé au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux!
+
+Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment
+toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un foc,
+c'est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont
+pas.
+
+Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son
+heure, avec une tranquillité inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée,
+toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant
+quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère,
+détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la
+glaçaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la
+maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de ce
+pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche
+grise, et s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui
+domine les lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les
+falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce;
+comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les
+hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants,
+les plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement
+vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la mer
+était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais rempli des
+senteurs délicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et
+c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable,
+tandis que des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur
+des genêts ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.
+
+A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches
+s'élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait;
+ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur
+va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces
+tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne
+plus rien voir.
+
+Chapitre IX
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle
+ne dormait plus.
+
+A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi
+bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans
+retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait
+là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette
+immobilité; toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui
+serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche
+était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait
+un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, longtemps,
+longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse,
+comme s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes
+petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder
+l'ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à
+mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et
+puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle
+recommençait son cri, en battant le mur de sa tête...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir,
+une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni
+les dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un
+débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non,
+de la Léopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie-
+Jeanne, les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, disaient qu'elle
+avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela
+devenait le mystère impénétrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment
+où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à
+présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt.
+
+Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait
+de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance
+comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de
+le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour
+savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile
+surgissant du bout de l'horizon: la Léopoldine, s'approchant, se hâtant
+d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se
+lever, pour courir regarder le large, voir si c'était vrai...
+
+Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette
+Léopoldine? où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans
+cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une
+épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par
+ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+Chapitre X
+
+Deux heures du matin.
+
+C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui
+s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses
+tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles
+étaient devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes,
+et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent faire sur la
+lande son bruit éternel.
+
+Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A
+pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond
+de l'âme, son coeur cessant de battre...
+
+On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de
+pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait
+être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis
+tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts
+pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de
+nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il
+accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse
+d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la
+porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur...
+
+*****
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur
+la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que Fantec,
+leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que
+rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée
+comme par degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son même
+désespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au
+plus mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son
+berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du
+secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à
+Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres.
+Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une
+morte, sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!...
+
+--Moi! répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas moi, Fantec?
+
+La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore
+être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument
+pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour
+le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle était très fatiguée.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une
+empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt
+avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose...
+Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la
+confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête,
+elle cherchait ce que c'était...
+
+--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non,
+en réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans
+espérance.
+
+Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose émané
+de lui était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle, au pays
+breton, un pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les pas du
+dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait
+de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de
+son fils, et s'assit près du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était
+son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non
+vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une
+manière très douce: d'abord les derniers rentrés d'Islande parlaient
+tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et
+puis surtout il lui était venu une idée: une relâche aux îles Feroë, qui
+sont des îles lointaines situées sur la route et d'où les lettres
+mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à lui-même, il y
+avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte mère avait déjà
+fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la Léopoldine,
+presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord...
+
+La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la détresse
+de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées;
+elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait
+jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de
+marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis que le
+métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y croyait
+plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que par
+crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.
+
+Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux
+cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui
+ressemblait au bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était
+une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus
+rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus
+douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge
+Étoile-de-la-mer.
+
+Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était
+une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une
+sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était
+pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant
+quelques jours, elle se remit encore à attendre.
+
+C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres
+où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et
+noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des
+nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des
+obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme
+un son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs méchants ou
+désespérés; d'autres fois, cela se rapprochait tout près contre la
+porte, se mettant à rugir comme les bêtes.
+
+Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée,
+comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très
+souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces,
+les dépliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des ses
+maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps; quand on
+le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par
+habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; aussi à la fin
+elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur armoire, ne voulant
+plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de
+fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres:
+là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être
+douces; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver dans tout
+ce pays des Islandais...
+
+Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris
+une sorte d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...
+
+Chapitre XI
+
+Il ne revint jamais.
+
+Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui
+l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un
+profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps,
+des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la
+voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les
+cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu,
+dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au
+moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec
+un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie
+d'eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais.
+
+Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis.
+Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des
+jardins enchantés, - très loin, de l'autre côté de la Terre...
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 8pchs12.txt or 8pchs12.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs13.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs12a.txt
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/8pchs12.zip b/old/8pchs12.zip
new file mode 100644
index 0000000..0be0266
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs12.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8pchs12h.htm b/old/8pchs12h.htm
new file mode 100644
index 0000000..d1e520c
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs12h.htm
@@ -0,0 +1,8722 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<!--
+ Vous trouverez d'autres textes sur les sites suivants :
+
+ http://digibooks.ibelgique.com/
+ http://litteratureaemporter.free.fr
+
+
+-->
+<meta http-equiv="Content-Type" content=
+"text/html; charset=iso-8859-1">
+<style type="text/css">
+<meta name="description" content="Digibooks, free online electronic books, much of the world's great literature">
+<meta name="description" content="livres &eacute;lectroniques en ligne libres, une grande partie de la grande litt&eacute;rature du monde">
+<meta name="keywords" content="Project Gutenberg, Literature, litt&eacute;rature fran&ccedil;aise, books, text, texts, etext, etexts,
+free, literature, online">
+<meta name="keywords" content="texte, oeuvre, &eacute;crit, writings, etext, auteur, litt&eacute;rature, etexts, textes, livres,
+books,, auteurs, livre, romans, roman, classique, classiques">
+
+BODY
+ {color: black;
+ background: white;
+ margin-top: 50pt;
+ margin-bottom: 50pt;
+ margin-right: 100pt;
+ margin-left: 100pt;
+ text-align: justify;
+ }
+
+BLOCKQUOTE
+ {margin-left: 1cm;
+ margin-right: 1cm;
+ }
+
+P
+ {color: black;
+ fontsize: 12pt;
+ font-family: "Times New Roman", Times, Arial, sans-serif;
+ }
+
+H1, H2, H3, H4
+ {font-family: Helvetica, Arial, sans-serif;
+ }
+
+HR
+ {height: 2pt;
+; text-align: center
+ }h5 { font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; text-align: center}
+tt { font-size: 14px}
+
+
+H1 { text-align: center}H2 { text-align: center }H3 { text-align: center }H4
+ { text-align: center }h6 { text-align: center; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif}
+.P2 { text-align: center}
+.preformat { font-family: "Courier New", Courier, mono; font-size: 16px; font-style: normal; margin-right: 2cm; margin-left: 2cm}
+</style>
+
+<title>P&ecirc;cheurs d'Islande</title>
+<link rel="stylesheet" href="../Styles/global.css" type=
+"text/css">
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+#8 in our series by Pierre Loti
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[This file was last updated on July 21, 2003]
+
+Edition: 12
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr>
+<h1>P&ecirc;cheurs d'Islande</h1>
+
+<h2>par Pierre Loti<br>
+</h2>
+
+<hr>
+<p> </p>
+
+<h2>Premi&egrave;re partie</h2>
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>Ils &eacute;taient cinq, aux carrures terribles,
+accoud&eacute;s &agrave; boire, dans une sorte de logis sombre
+qui sentait la saumure et la mer. Le g&icirc;te, trop bas pour
+leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'int&eacute;rieur
+d'une grande mouette vid&eacute;e; il oscillait faiblement, en
+rendant une plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.</p>
+
+<p>Dehors, ce devait &ecirc;tre la mer et la nuit, mais on n'en
+savait trop rien: une seule ouverture coup&eacute;e dans le
+plafond &eacute;tait ferm&eacute;e par un couvercle en bois, et
+c'&eacute;tait une vieille lampe suspendue qui les
+&eacute;clairait en vacillant.</p>
+
+<p>Il y avait du feu dans un fourneau; leurs v&ecirc;tements
+mouill&eacute;s s&eacute;chaient, en r&eacute;pandant de la
+vapeur qui se m&ecirc;lait aux fum&eacute;es de leurs pipes de
+terre.</p>
+
+<p>Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en
+prenait tr&egrave;s exactement la forme, et il restait juste de
+quoi se couler autour pour s'asseoir sur des caissons
+&eacute;troits scell&eacute;s au murailles de ch&ecirc;ne. De
+grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque &agrave;
+toucher leurs t&ecirc;tes; et, derri&egrave;re leurs dos, des
+couchettes qui semblaient creus&eacute;es dans l'&eacute;paisseur
+de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour
+mettre les morts. Toutes ces boiseries &eacute;taient
+grossi&egrave;res et frustes, impr&eacute;gn&eacute;es
+d'humidit&eacute; et de sel; us&eacute;es, polies par les
+frottements de leurs mains.</p>
+
+<p>Ils avaient bu, dans leurs &eacute;cuelles, du vin et du
+cidre, qui &eacute;taient franches et braves. Maintenant ils
+restaient attabl&eacute;s et devisaient, en breton, sur des
+questions de femmes et de mariages.</p>
+
+<p>Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en fa&iuml;ence
+&eacute;tait fix&eacute;e sur une planchette, &agrave; une place
+d'honneur. Elle &eacute;tait un peu ancienne, la patronne de ces
+marins, et peinte avec un art encore na&iuml;f. Mais les
+personnages en fa&iuml;ence se conservent beaucoup plus longtemps
+que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore
+l'effet d'une petite chose tr&egrave;s fra&icirc;che au milieu de
+tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait
+d&ucirc; &eacute;couter plus d'une ardente pri&egrave;re,
+&agrave; des heures d'angoisses; on avait clou&eacute; &agrave;
+ses pieds deux bouquets de fleurs artificielles et un
+chapelet.</p>
+
+<p>Ces cinq hommes &eacute;taient v&ecirc;tus pareillement, un
+&eacute;pais tricot de laine bleue serrant le torse et
+s'enfon&ccedil;ant dans la ceinture du pantalon; sur la
+t&ecirc;te, l'esp&egrave;ce de casque en toile goudronn&eacute;e
+qu'on appelle suro&icirc;t (du nom de ce vent de sud-ouest qui
+dans notre h&eacute;misph&egrave;re am&egrave;ne les pluies).</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient d'&acirc;ges divers. Le capitaine pouvait
+avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq &agrave; trente.
+Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que
+dix-sept. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; un homme, pour la
+taille et la force; une barbe noire, tr&egrave;s fine et
+tr&egrave;s fris&eacute;e, couvrait ses joues; seulement il avait
+gard&eacute; ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui
+&eacute;taient extr&ecirc;mement doux et tout na&iuml;fs.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s pr&egrave;s les uns des autres, faute d'espace,
+ils paraissaient &eacute;prouver un vrai bien-&ecirc;tre, ainsi
+tapis dans leur g&icirc;te obscur.</p>
+
+<p>... Dehors, ce devait &ecirc;tre la mer et la nuit, l'infinie
+d&eacute;solation des eaux noires et profondes. Une montre de
+cuivre, accroch&eacute;e au mur, marquait onze heures, onze
+heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on
+entendait le bruit de la pluie.</p>
+
+<p>Ils traitaient tr&egrave;s ga&icirc;ment entre eux ces
+questions de mariage, - mais sans rien dire qui f&ucirc;t
+d&eacute;shonn&ecirc;te. Non, c"&eacute;taient des projets pour
+ceux qui &eacute;taient encore gar&ccedil;ons, ou bien des
+histoires dr&ocirc;les arriv&eacute;es dans le pays, pendant des
+f&ecirc;tes de noces. Quelquefois ils lan&ccedil;aient bien, avec
+un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer.
+Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi tremp&eacute;s,
+est toujours une chose saine, et dans sa crudit&eacute;
+m&ecirc;me il demeure presque chaste.</p>
+
+<p>Cependant Sylvestre s'ennuyait, &agrave; cause d'un autre
+appel&eacute; Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui
+ne venait pas. En effet, o&ugrave; &eacute;tait-il donc ce Yann;
+toujours &agrave; l'ouvrage l&agrave;-haut? Pourquoi ne
+descendait-il pas prendre un peu de sa part de la f&ecirc;te?</p>
+
+<p>--Tant&ocirc;t minuit, pourtant, dit le capitaine.</p>
+
+<p>Et, en se redressant debout, il souleva avec sa t&ecirc;te le
+couvercle de bois, afin d'appeler par l&agrave; ce Yann. Alors
+une lueur tr&egrave;s &eacute;trange tomba d'en haut:</p>
+
+<p>--Yann! Yann !... Eh! l'homme!</p>
+
+<p>L'homme r&eacute;pondit rudement du dehors.</p>
+
+<p>Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si
+p&acirc;le qui &eacute;tait entr&eacute;e ressemblait bien
+&agrave; celle du jour. - "Bient&ocirc;t minuit..." Cependant
+c'&eacute;tait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+cr&eacute;pusculaire renvoy&eacute;e de tr&egrave;s loin par des
+miroirs myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Le trou referm&eacute;, la nuit revint, la petite lampe se
+remit &agrave; briller jaune, et on entendit l'homme descendre
+avec de gros sabots par une &eacute;chelle de bois.</p>
+
+<p>Il entra, oblig&eacute; de se courber en deux comme un gros
+ours, car il &eacute;tait presque un g&eacute;ant. Et d'abord il
+fit une grimace en se pin&ccedil;ant le bout du nez &agrave;
+cause de l'odeur &acirc;cre de la saumure.</p>
+
+<p>Il d&eacute;passait un peu trop les proportions ordinaires des
+hommes, surtout par sa carrure qui &eacute;tait droite comme une
+barre; quand il se pr&eacute;sentait de face, les muscles de ses
+&eacute;paules, dessin&eacute;s sous son tricot bleu, formaient
+comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux
+bruns tr&egrave;s mobiles, &agrave; l'expression sauvage et
+superbe.</p>
+
+<p>Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre
+lui par tendresse, &agrave; la fa&ccedil;on des enfants; il
+&eacute;tait fianc&eacute; &agrave; sa soeur et le traitait comme
+un grand fr&egrave;re. L'autre se laissait caresser avec un air
+de lion c&acirc;lin, en r&eacute;pondant par un bon sourire
+&agrave; dents blanches.</p>
+
+<p>Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour
+s'arranger que chez les autres hommes, &eacute;taient un peu
+espac&eacute;es et semblaient toutes petites. Ses moustaches
+blondes &eacute;taient assez courtes, bien que jamais
+coup&eacute;es; elles &eacute;taient fris&eacute;es tr&egrave;s
+serr&eacute; en deux petits rouleaux sym&eacute;triques au-dessus
+de ses l&egrave;vres qui avaient des contours fins et exquis; et
+puis elles s'&eacute;bouriffaient aux deux bouts, de chaque
+c&ocirc;t&eacute; des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa
+barbe &eacute;tait tondu ras, et ses joues color&eacute;es
+avaient gard&eacute; un velout&eacute; frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touch&eacute;s.</p>
+
+<p>On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on
+appela le mousse pour rembourrer les pipes et les allumer.</p>
+
+<p>Cet allumage &eacute;tait une mani&egrave;re pour lui de fumer
+un peu. C'&eacute;tait un petit gar&ccedil;on robuste, &agrave;
+la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
+&eacute;taient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il &eacute;tait l'enfant g&acirc;t&eacute; du
+bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se
+coucher.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, on reprit la grande conversation des
+mariages:</p>
+
+<p>--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous
+tes noces?</p>
+
+<p>--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme
+tu es, &agrave; vingt-sept ans, pas mari&eacute; encore! Les
+filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le
+voient?</p>
+
+<p>Lui r&eacute;pondit, en secouant d'un geste tr&egrave;s
+d&eacute;daigneux pour les femmes ses &eacute;paules
+effrayantes:</p>
+
+<p>--Mes noces &agrave; moi, je les fais &agrave; la nuit;
+d'autre fois, je les fais &agrave; l'heure; c'est suivant.</p>
+
+<p>Il venait de finir ses cinq ann&eacute;es de service &agrave;
+l'&Eacute;tat, ce Yann. Et c'est l&agrave;, comme matelot
+canonnier de la flotte, qu'il avait appris &agrave; parler le
+fran&ccedil;ais et &agrave; tenir des propos sceptiques. - Alors
+il commen&ccedil;a de raconter ses noces derni&egrave;res qui,
+para&icirc;t-il, avaient dur&eacute; quinze jours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; Nantes, avec une chanteuse. Un soir,
+revenant de la mer, il &eacute;tait entr&eacute; un peu gris dans
+un Alcazar. Il y avait &agrave; la porte une femme qui vendait
+des bouquets &eacute;normes aux prix d'un louis de vingt francs.
+Il en avait achet&eacute; un, sans trop savoir qu'en faire, et
+puis tout de suite en arrivant, il l'avait lanc&eacute; &agrave;
+tour de bras, en plein par la figure, &agrave; celle qui chantait
+sur la sc&egrave;ne? - moiti&eacute; d&eacute;claration brusque,
+moiti&eacute; ironie pour cette poup&eacute;e peinte qu'il
+trouvait par trop rose. La femme &eacute;tait tomb&eacute;e du
+coup; apr&egrave;s, elle l'avait ador&eacute; pendant pr&egrave;s
+de trois semaines.</p>
+
+<p>--M&ecirc;me, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait
+cadeau de cette montre en or.</p>
+
+<p>Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme
+un m&eacute;prisable joujou. C'&eacute;tait cont&eacute; avec des
+mots rudes et des images &agrave; lui. Cependant cette
+banalit&eacute; de la vie civilis&eacute;e, d&eacute;tonnait
+beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands
+silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur
+de minuit, entrevue par en haut, qui avait apport&eacute; la
+notion des &eacute;t&eacute;s mourants du p&ocirc;le.</p>
+
+<p>Et puis ces mani&egrave;res de Yann faisaient de la peine
+&agrave; Sylvestre et le surprenaient. Lui &eacute;tait un enfant
+vierge, &eacute;lev&eacute; dans le respect des sacrements par
+une vieille grand'm&egrave;re, veuve d'un p&ecirc;cheur du
+village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec
+elle r&eacute;citer un chapelet, &agrave; genoux sur la tombe de
+sa m&egrave;re. De ce cimeti&egrave;re, situ&eacute; sur la
+falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche o&ugrave;
+son p&egrave;re avait disparu autrefois dans un naufrage.</p>
+
+<p>--Comme ils &eacute;taient pauvres, sa grand'm&egrave;re et
+lui, il avait d&ucirc; de tr&egrave;s bonne heure naviguer
+&agrave; la p&ecirc;che, et son enfance s'&eacute;tait
+pass&eacute;e au large. Chaque soir il disait encore ses
+pri&egrave;res et ses yeux avaient gard&eacute; une candeur
+religieuse. Il &eacute;tait beau, lui aussi, et, apr&egrave;s
+Yann, le mieux plant&eacute; du bord. Sa voix tr&egrave;s douce
+et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa
+haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance
+s'&eacute;tait faite tr&egrave;s vite, il se sentait presque
+embarrass&eacute; d'&ecirc;tre devenu tout d'un coup si large et
+si grand. Il comptait se marier bient&ocirc;t avec la soeur de
+Yann, mais jamais il n'avait r&eacute;pondu aux avances d'aucune
+fille.</p>
+
+<p>A bord, ils ne poss&eacute;daient en tout que trois
+couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient &agrave; tour de
+r&ocirc;le, en se partageant la nuit.</p>
+
+<p>Quand ils eurent fini leur f&ecirc;te,
+--c&eacute;l&eacute;br&eacute;e en l'honneur de l'Assomption de
+la Vierge leur patronne, - il &eacute;tait un peu plus de minuit.
+Trois d'entre eux se coul&egrave;rent pour dormir dans les
+petites niches noires qui ressemblaient &agrave; des
+s&eacute;pulcres, et les trois autres remont&egrave;rent sur le
+pont reprendre le grand travail interrompu de la p&ecirc;che;
+c'&eacute;tait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appel&eacute;
+Guillaume.</p>
+
+<p>Dehors il faisait jour, &eacute;ternellement jour.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait une lumi&egrave;re p&acirc;le, p&acirc;le,
+qui ne ressemblait &agrave; rien; elle tra&icirc;nait sur les
+choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de
+suite commen&ccedil;ait un vide immense qui n'&eacute;tait
+d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout
+semblait diaphane, impalpable, chim&eacute;rique.</p>
+
+<p>L'oeil saisissait &agrave; peine ce qui devait &ecirc;tre la
+mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir
+tremblant qui n'aurait aucune image &agrave; refl&eacute;ter; en
+se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, -
+et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.</p>
+
+<p>La fra&icirc;cheur humide de l'air &eacute;tait plus intense,
+plus p&eacute;n&eacute;trante que du vrai froid, et, en
+respirant, on sentait tr&egrave;s fort le go&ucirc;t de sel. Tout
+&eacute;tait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages
+informes et incolores semblaient contenir cette lumi&egrave;re
+latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant
+cependant conscience de la nuit, et toutes ces p&acirc;leurs des
+choses n'&eacute;taient d'aucune nuance pouvant &ecirc;tre
+nomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces trois hommes qui se tenaient l&agrave; vivaient depuis
+leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs
+fantasmagories qui sont vagues et troubles comme des visions.
+Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le voir jouer
+autour de leur &eacute;troite maison de planches, et leurs yeux y
+&eacute;taient habitu&eacute;s autant que ceux des grands oiseaux
+du large.</p>
+
+<p>Le navire ce balan&ccedil;ait lentement sur place; en rendant
+toujours sa m&ecirc;me plainte, monotone comme une chanson de
+Bretagne r&eacute;p&eacute;t&eacute;e en r&ecirc;ve par un homme
+endormi. Yann et Sylvestre avaient pr&eacute;par&eacute;
+tr&egrave;s vite leurs hame&ccedil;ons et leurs lignes, tandis
+que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand
+couteau, s'asseyait derri&egrave;re eux pour attendre.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jet&eacute; leurs
+lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le
+relev&egrave;rent avec des poissons lourds, d'un gris luisant
+d'acier.</p>
+
+<p>Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient
+prendre; c'&eacute;tait rapide et incessant, cette p&ecirc;che
+silencieuse. L'autre &eacute;ventrait, avec son grand couteau,
+aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire
+leur fortune au retour s'empilait derri&egrave;re eux, toute
+ruisselante et fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Les heures passaient monotones, et, dans les grandes
+r&eacute;gions vides du dehors, lentement la lumi&egrave;re
+changeait; elle semblait maintenant plus r&eacute;elle. Ce qui
+avait &eacute;t&eacute; un cr&eacute;puscule bl&ecirc;me, une
+esp&egrave;ce de soir d'&eacute;t&eacute; hyperbor&eacute;e,
+devenait &agrave; pr&eacute;sent, sans interm&egrave;de de nuit,
+quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer
+refl&eacute;taient en vagues tra&icirc;n&eacute;es roses...</p>
+
+<p>--C'est s&ucirc;r que tu devrais te marier, Yann, dit tout
+&agrave; coup Sylvestre, avec beaucoup de s&eacute;rieux cette
+fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en
+conna&icirc;tre quelqu'une en Bretagne qui s'&eacute;tait
+laiss&eacute; prendre aux yeux bruns de son grand fr&egrave;re,
+mais il se sentait timide en touchant &agrave; ce sujet
+grave.)</p>
+
+<p>--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il
+souriait, ce Yann, toujours d&eacute;daigneux, roulant ses yeux
+vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera
+avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous
+&ecirc;tes, au bal que je donnerai...</p>
+
+<p>Ils continu&egrave;rent de p&ecirc;cher, car il ne fallait pas
+perdre son temps en causeries: on &eacute;tait au milieu d'une
+immense peuplade de poissons, d'un banc voyageur, qui, depuis
+deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous
+veill&eacute; la nuit d'avant et attrap&eacute;, en trente
+heures, plus de mille morues tr&egrave;s grosses; aussi leurs
+bras forts &eacute;taient las, et ils s'endormaient. Leur corps
+veillait seul, et continuait de lui-m&ecirc;me sa manoeuvre de
+p&ecirc;che, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
+&eacute;tait vierge comme aux premiers jours du monde, et si
+vivifiant que, malgr&eacute; leur fatigue, ils se sentaient la
+poitrine dilat&eacute;e et les joues fra&icirc;ches.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re matinale, la lumi&egrave;re vraie, avait
+fini par venir; comme au temps de la Gen&egrave;se elle
+s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute;e d'avec les
+t&eacute;n&egrave;bres qui semblaient s'&ecirc;tre tass&eacute;es
+sur l'horizon, et restaient l&agrave; en masses tr&egrave;s
+lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien &agrave;
+pr&eacute;sent qu'on sortait de la nuit, - que cette lueur
+d'avant avait &eacute;t&eacute; vague et &eacute;trange comme
+celle des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Dans ce ciel tr&egrave;s couvert, tr&egrave;s &eacute;pais, il
+y avait &ccedil;&agrave; et l&agrave; des d&eacute;chirures,
+comme des perc&eacute;es dans un d&ocirc;me, par o&ugrave;
+arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.</p>
+
+<p>Les nuages inf&eacute;rieurs &eacute;taient dispos&eacute;s en
+une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux,
+emplissant les lointains d'ind&eacute;cision et
+d'obscurit&eacute;. Ils donnaient l'illusion d'un espace
+ferm&eacute;, d'une limite; ils &eacute;taient comme des rideaux
+tir&eacute;s sur l'infini, comme des voiles tendus pour cacher de
+trop gigantesques myst&egrave;res qui eussent troubl&eacute;
+l'imagination des hommes. Ce matin-l&agrave;, autour du petit
+assemblage de planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde
+changeant du dehors avait pris un aspect de recueillement
+immense; il s'&eacute;tait arrang&eacute; en sanctuaire, et les
+gerbes de rayons, qui entraient par les tra&icirc;n&eacute;es de
+cette vo&ucirc;te de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau
+immobile comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu &agrave;
+peu, on vit s'&eacute;clairer tr&egrave;s loin une autre
+chim&egrave;re: une sorte de d&eacute;coupure ros&eacute;e
+tr&egrave;s haute, qui &eacute;tait un promontoire de la sombre
+Islande...</p>
+
+<p>Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout
+en continuant de p&ecirc;cher sans plus oser rien dire. Il
+s'&eacute;tait senti triste en entendant le sacrement du mariage
+ainsi tourn&eacute; en moquerie par son grand fr&egrave;re; et
+puis surtout, cela lui avait fait peur, car il &eacute;tait
+superstitieux.</p>
+
+<p>Depuis si longtemps il y songeait, &agrave; ces noces de Yann!
+Il avait r&ecirc;v&eacute; qu'elles se feraient avec Gaud
+M&eacute;vel, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la
+joie de voir cette f&ecirc;te avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq ann&eacute;es, au retour incertain, dont
+l'approche in&eacute;vitable commen&ccedil;ait &agrave; lui
+serrer le coeur...</p>
+
+<p>Quatre heures du matin. Les autres, qui &eacute;taient
+rest&eacute;s couch&eacute;s en bas, arriv&egrave;rent tous trois
+pour les relever. Encore un peu endormis, humant &agrave; pleine
+poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, &eacute;blouis
+d'abord par tous ces reflets de lumi&egrave;re p&acirc;le.</p>
+
+<p>Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier
+d&eacute;jeuner du matin avec des biscuits; apr&egrave;s les
+avoir cass&eacute;s &agrave; coups de maillet, ils se mirent
+&agrave; les croquer d'une mani&egrave;re tr&egrave;s bruyante,
+en riant de les trouver si durs. Ils &eacute;taient redevenus
+tout &agrave; fait gais &agrave; l'id&eacute;e de descendre
+dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant
+l'un l'autre par la taille, ils s'en all&egrave;rent
+jusqu'&agrave; l'&eacute;coutille, en se dandinant sur un air de
+vieille chanson.</p>
+
+<p>Avant de dispara&icirc;tre par ce trou, ils
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; jouer avec un certain Turc, le
+chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'&eacute;normes pattes encore gauches et enfantines. Ils
+l'aga&ccedil;aient de la main; l'autre les mordillait comme un
+loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un
+froncement de col&egrave;re dans ses yeux changeants, le repoussa
+d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.</p>
+
+<p>Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature &eacute;tait
+rest&eacute;e un peu sauvage, et quand son &ecirc;tre physique
+&eacute;tait seul en jeu, une caresse douce &eacute;tait souvent
+chez lui tr&egrave;s pr&egrave;s d'une violence brutale.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque ann&eacute;e faire la grande p&ecirc;che dangereuse dans
+ces r&eacute;gions froides o&ugrave; les &eacute;t&eacute;s n'ont
+plus de nuits.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s ancien, comme la Vierge de
+fa&iuml;ence sa patronne. Ses flancs &eacute;pais, &agrave;
+vert&egrave;bres de ch&ecirc;ne, &eacute;taient
+&eacute;raill&eacute;s, rugueux, impr&eacute;gn&eacute;s
+d'humidit&eacute; et de saumure; mais sains encore et robustes,
+exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait
+un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes
+brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur
+l&eacute;g&egrave;re, comme les mouettes que le vent
+r&eacute;veille. Alors il avait sa fa&ccedil;on &agrave; lui de
+s'&eacute;lever &agrave; la lame et de rebondir, plus lestement
+que bien des jeunes, taill&eacute;s avec les finesses
+modernes.</p>
+
+<p>Quant &agrave; eux, les six hommes et le mousse, ils
+&eacute;taient des Islandais (une race vaillante de marins qui
+est r&eacute;pandue surtout au pays de Paimpol et de
+Tr&eacute;guier, et qui s'est vou&eacute;e de p&egrave;re en fils
+&agrave; cette p&ecirc;che-l&agrave;).</p>
+
+<p>Ils n'avaient presque jamais vu l'&eacute;t&eacute; de
+France.</p>
+
+<p>A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres
+p&ecirc;cheurs, dans le port de Paimpol, la
+b&eacute;n&eacute;diction des d&eacute;parts. Pour ce jour de
+f&ecirc;te, un reposoir, toujours le m&ecirc;me, &eacute;tait
+construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au
+milieu, parmi des troph&eacute;es d'ancres, d'avirons et de
+filets, tr&ocirc;nait, douce et impassible, la Vierge, patronne
+des marins, sortie pour eux de son &eacute;glise, regardant
+toujours, de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration, avec ses m&ecirc;mes yeux sans vie, les
+heureux pour qui la saison allait &ecirc;tre bonne, - et les
+autres, ceux qui ne devaient pas revenir.</p>
+
+<p>Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et
+de m&egrave;res, de fianc&eacute;es et de soeurs, faisait le tour
+du port, o&ugrave; tous les navires islandais, qui
+s'&eacute;taient pavois&eacute;s, saluaient du pavillon au
+passage. Le pr&ecirc;tre, s'arr&ecirc;tant devant chacun d'eux,
+disait les paroles et faisait les gestes qui
+b&eacute;nissent.</p>
+
+<p>Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays
+presque vide d'&eacute;poux, d'amants et de fils. En
+s'&eacute;loignant, les &eacute;quipages chantaient ensemble,
+&agrave; pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+&Eacute;toile-de-la-Mer.</p>
+
+<p>Et chaque ann&eacute;e, c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+c&eacute;r&eacute;monial de d&eacute;part, les m&ecirc;mes
+adieux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, recommen&ccedil;ait la vie du large, l'isolement
+&agrave; trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches
+mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
+hyperbor&eacute;e.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, ont &eacute;tait revenu; - la Vierge
+&Eacute;toile-de-la-Mer avait prot&eacute;g&eacute; ce navire qui
+portait son nom.</p>
+
+<p>La fin d'ao&ucirc;t &eacute;tait l'&eacute;poque de ces
+retours. Mais la Marie suivait l'usage de beaucoup d'Islandais,
+qui est de toucher seulement &agrave; Paimpol, et puis de
+descendre dans le golfe de Gascogne o&ugrave; l'on vend bien sa
+p&ecirc;che, et dans les &icirc;les de sable &agrave; marais
+salants o&ugrave; l'on ach&egrave;te le sel pour la campagne
+prochaine.</p>
+
+<p>Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se
+r&eacute;pandent pour quelques jours les &eacute;quipages
+robustes, avides de plaisir, gris&eacute;s par ce lambeau
+d'&eacute;t&eacute;, par cet air plus ti&egrave;de; - par la
+terre et par les femmes.</p>
+
+<p>Et puis, avec les premi&egrave;res brumes de l'automne, on
+rentre au foyer, &agrave; Paimpol ou dans les chaumi&egrave;res
+&eacute;parses du pays de Go&euml;lo, s'occuper pour un temps de
+famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve l&agrave; des petits nouveau-n&eacute;s,
+con&ccedil;us l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour
+recevoir le sacrement du bapt&ecirc;me: - il faut beaucoup
+d'enfants &agrave; ces races de p&ecirc;cheurs que l'Islande
+d&eacute;vore.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>A Paimpol, un beau soir de cette ann&eacute;e-l&agrave;, un
+dimanche de juin, il y avait deux femmes tr&egrave;s
+occup&eacute;es &agrave; &eacute;crire une lettre.</p>
+
+<p>Cela se passait devant une large fen&ecirc;tre qui
+&eacute;tait ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif,
+portait une rang&eacute;e de pots de fleurs.</p>
+
+<p>Pench&eacute;es sur leur table, toutes deux semblaient jeunes;
+l'une avait une coiffe extr&ecirc;mement grande, &agrave; la mode
+d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme
+nouvelle qu'ont adopt&eacute;e les Paimpolaises: - deux
+amoureuses, e&ucirc;t-on dit, r&eacute;digeant ensemble un
+message tendre pour quelque bel Islandais.</p>
+
+<p>Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la t&ecirc;te,
+cherchant ses id&eacute;es. Tiens! Elle &eacute;tait vieille,
+tr&egrave;s vieille, malgr&eacute; sa tournure jeunette, ainsi
+vue de dos sous son petit ch&acirc;le brun. Mais tout &agrave;
+fait vieille: une bonne grand'm&egrave;re d'au moins soixante-dix
+ans. Encore jolie par exemple, et encore fra&icirc;che, avec les
+pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les
+conserver. Sa coiffe, tr&egrave;s basse sur le front et sur le
+sommet de la t&ecirc;te, &eacute;tait compos&eacute;e de deux ou
+trois larges cornets en mousseline qui semblaient
+s'&eacute;chapper les uns des autres et retombaient sur la nuque.
+Sa figure v&eacute;n&eacute;rable s'encadrait bien dans toute
+cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux.
+Ses yeux, tr&egrave;s doux, &eacute;taient pleins d'une bonne
+honn&ecirc;tet&eacute;. Elle n'avait plus trace de dents, plus
+rien, et, quand elle riait, on voyait &agrave; la place ses
+gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse.
+Malgr&eacute; son menton, qui &eacute;tait devenu "en pointe de
+sabot" (comme elle avait coutume de dire), son profil
+n'&eacute;tait pas trop g&acirc;t&eacute; par les ann&eacute;es;
+on devinait encore qu'il avait d&ucirc; &ecirc;tre
+r&eacute;gulier et pur comme celui des saintes
+d'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Elle regardait par la fen&ecirc;tre, cherchant ce qu'elle
+pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.</p>
+
+<p>Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays
+Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des
+choses aussi dr&ocirc;les &agrave; dire sur les uns ou les
+autres, ou m&ecirc;me sur rien du tout. Dans cette lettre, il y
+avait d&eacute;j&agrave; trois ou quatre histoires impayables, -
+mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais
+dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>L'autre, voyant que les id&eacute;es ne venaient plus,
+s'&eacute;tait mise &agrave; &eacute;crire soigneusement
+l'adresse:</p>
+
+<p>A monsieur Moan, Sylvestre, &agrave; bord de la MARIE,
+capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par Reykjavik.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, elle aussi releva la t&ecirc;te pour
+demander:</p>
+
+<p>--C'est-il fini, grand'm&egrave;re Moan?</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune,
+une figure de vingt ans. Tr&egrave;s blonde, - couleur rare en ce
+coin de Bretagne o&ugrave; la race est brune; tr&egrave;s blonde,
+avec des yeux d'un gris de lin &agrave; cils presque noirs. Ses
+sourcils, blonde autant que ses cheveux, &eacute;taient comme
+repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus fonc&eacute;e,
+qui donnait une expression de vigueur et de volont&eacute;. Son
+profil, un peu court, &eacute;tait tr&egrave;s noble, le nez
+prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme
+dans les visages grecs. Une fossette profonde, creus&eacute;e
+sous la l&egrave;vre inf&eacute;rieure, en accentuait
+d&eacute;licieusement le rebord; - et de temps en temps, quand
+une pens&eacute;e la pr&eacute;occupait beaucoup, elle la
+mordait, cette l&egrave;vre, avec ses dents blanches d'en haut,
+ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
+tra&icirc;n&eacute;es plus rouges. Dans toute sa personne svelte,
+il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui
+venait des hardis marins d'Islande ses anc&ecirc;tres. Elle avait
+une expression d'yeux &agrave; la fois obstin&eacute;e et
+douce.</p>
+
+<p>Sa coiffe, &eacute;tait en forme de coquille, descendait bas
+sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se
+relevant beaucoup des deux c&ocirc;t&eacute;s, laissant voir
+d'&eacute;paisses nattes de cheveux roul&eacute;es en
+colima&ccedil;on au-dessus des oreilles - coiffure
+conserv&eacute;e des temps tr&egrave;s anciens et qui donne
+encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.</p>
+
+<p>On sentait qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e autrement que cette pauvre vieille &agrave;
+qui elle pr&ecirc;tait le nom de grand'm&egrave;re, mais qui, de
+fait, n'&eacute;tait qu'une grand'tante &eacute;loign&eacute;e,
+ayant eu des malheurs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait la fille de M. M&eacute;vel, un ancien
+Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses
+sur mer.</p>
+
+<p>Cette belle chambre o&ugrave; la lettre venait de
+s'&eacute;crire &eacute;tait la sienne: un lit tout neuf &agrave;
+la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle
+au bord; et, sur les &eacute;paisses murailles, un papier de
+couleur claire att&eacute;nuant les irr&eacute;gularit&eacute;s
+du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des
+solives &eacute;normes qui r&eacute;v&eacute;laient
+l'anciennet&eacute; du logis; - c'&eacute;tait une vraie maison
+de bourgeois ais&eacute;s, et les fen&ecirc;tres donnaient sur
+cette vieille place grise de Paimpol o&ugrave; se tiennent les
+march&eacute;s et les pardons.</p>
+
+<p>--C'est fini, grand'm&egrave;re Yvonne? Vous n'avez plus rien
+&agrave; lui dire?</p>
+
+<p>--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de
+ma part au fils Gaos.</p>
+
+<p>Le fils Gaos!... autrement dit Yann...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue tr&egrave;s rouge, la belle jeune
+fille fi&egrave;re, en &eacute;crivant ce nom-l&agrave;.</p>
+
+<p>D&egrave;s que ce fut ajout&eacute; au bas de la page d'une
+&eacute;criture courue, elle se leva en d&eacute;tournant la
+t&ecirc;te, comme pour regarder dehors quelque chose de
+tr&egrave;s int&eacute;ressant sur la place.</p>
+
+<p>Debout elle &eacute;tait un peu grande; sa taille &eacute;tait
+moul&eacute;e comme celle d'une &eacute;l&eacute;gante dans un
+corsage ajust&eacute; ne faisant pas de plis. Malgr&eacute; sa
+coiffe, elle avait un air de demoiselle. M&ecirc;me ses mains,
+sans avoir cette excessive petitesse &eacute;tiol&eacute;e qui
+est devenue une beaut&eacute; par convention, &eacute;taient
+fines et blanches, n'ayant jamais travaill&eacute; &agrave; de
+grossiers ouvrages.</p>
+
+<p>Il est vrai, elle avait bien commenc&eacute; par &ecirc;tre
+une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de
+m&egrave;re, allant presque &agrave; l'abandon pendant ces
+saisons de p&ecirc;che que son p&egrave;re passait en Islande;
+jolie, rose, d&eacute;peign&eacute;e, volontaire, t&ecirc;tue,
+poussant vigoureuse au grand souffle &acirc;pre de la Manche. En
+ce temps-l&agrave;, elle &eacute;tait recueillie par cette pauvre
+grand'm&egrave;re Moan, qui lui donnait Sylvestre &agrave; garder
+pendant ses dures journ&eacute;es de travail chez les gens de
+Paimpol.</p>
+
+<p>Et elle avait une adoration de petite m&egrave;re pour cet
+autre tout petit qui lui &eacute;tait confi&eacute;, dont elle
+&eacute;tait l'a&icirc;n&eacute;e d'&agrave; peine dix-huit mois;
+aussi brun qu'elle &eacute;tait blonde, aussi soumis et
+c&acirc;lin qu'elle &eacute;tait vive et capricieuse.</p>
+
+<p>Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la
+richesse ni les villes n'avaient gris&eacute;e: il lui revenait
+&agrave; l'esprit comme un r&ecirc;ve lointain de libert&eacute;
+sauvage, comme un ressouvenir d'une &eacute;poque vague et
+myst&eacute;rieuse o&ugrave; les gr&egrave;ves avaient plus
+d'espace, o&ugrave; certainement les falaises &eacute;taient plus
+gigantesques...</p>
+
+<p>Vers cinq ou six ans, encore de tr&egrave;s bonne heure pour
+elle, l'argent &eacute;tait venu &agrave; son p&egrave;re qui
+s'&eacute;tait mis &agrave; acheter et &agrave; revendre des
+cargaisons de navire, elle avait &eacute;t&eacute; emmen&eacute;e
+par lui &agrave; Saint-Brieuc, et plus tard &agrave; Paris. -
+Alors, de petite Gaud, elle &eacute;tait devenue une mademoiselle
+Marguerite, grande, s&eacute;rieuse, au regard grave. Toujours un
+peu livr&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me dans un autre genre
+d'abandon que celui de la gr&egrave;ve bretonne, elle avait
+conserv&eacute; sa nature obstin&eacute;e d'enfant. Ce qu'elle
+savait des choses de la vie avait &eacute;t&eacute;
+r&eacute;v&eacute;l&eacute; bien au hasard, sans discernement
+aucun; mais une dignit&eacute; inn&eacute;e, excessive, lui avait
+servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures
+de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop
+franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne
+s'abaissait pas toujours devant celui des jeunes hommes; mais il
+&eacute;tait si honn&ecirc;te et si indiff&eacute;rent que
+ceux-ci ne pouvaient gu&egrave;re s'y m&eacute;prendre, ils
+voyaient bien tout de suite qu'ils avaient affaire &agrave; une
+fille sage, fra&icirc;che de coeur autant que de figure.</p>
+
+<p>Dans ces grandes villes, son costume s'&eacute;tait
+modifi&eacute; beaucoup plus qu'elle-m&ecirc;me. Bien qu'elle
+e&ucirc;t gard&eacute; sa coiffe, que les Bretonnes quittent
+difficilement, elle avait vite appris &agrave; s'habiller d'une
+autre fa&ccedil;on. Et sa taille autrefois libre de petite
+p&ecirc;cheuse, en se formant, en prenant la pl&eacute;nitude de
+ses beaux contours germ&eacute;s au vent de la mer,
+s'&eacute;tait amincie par le bas dans de longs corsets de
+demoiselle.</p>
+
+<p>Tous les ans, avec son p&egrave;re, elle revenait en Bretagne,
+- l'&eacute;t&eacute; seulement comme les baigneuses, -
+retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son
+nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse
+peut-&ecirc;tre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui
+n'&eacute;taient jamais l&agrave;, et dont chaque ann&eacute;e
+quelques-uns de plus manquaient &agrave; l'appel; entendant
+partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un
+gouffre lointain - et o&ugrave; &eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent celui qu'elle aimait...</p>
+
+<p>Et puis un beau jour elle avait &eacute;t&eacute;
+ramen&eacute;e pour tout &agrave; fait au pays de ces
+p&ecirc;cheurs, par un caprice de son p&egrave;re, qui avait
+voulu finir l&agrave; son existence et habiter comme un bourgeois
+sur cette place de Paimpol.</p>
+
+<p>La bonne vieille grand'm&egrave;re, pauvre et proprette, s'en
+alla en remerciant, d&egrave;s que la lettre fut relue et
+l'enveloppe ferm&eacute;e. Elle demeurait assez loin, &agrave;
+l'entr&eacute;e du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la
+c&ocirc;te, encore dans cette m&ecirc;me chaumi&egrave;re
+o&ugrave; elle &eacute;tait n&eacute;e, o&ugrave; elle avait eu
+ses fils et ses petits-fils.</p>
+
+<p>En traversant la ville, elle r&eacute;pondait &agrave;
+beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle &eacute;tait une
+des anciennes du pays, d&eacute;bris d'une famille vaillante et
+estim&eacute;e.</p>
+
+<p>Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait &agrave;
+para&icirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s bien mise, avec de
+pauvres robes raccommod&eacute;es, qui ne tenaient plus. Toujours
+ce petit ch&acirc;le brun de Paimpolaise, qui &eacute;tait sa
+tenue d'habill&eacute; et sur lequel retombaient depuis une
+soixantaine d'ann&eacute;es les cornets de mousseline de ses
+grandes coiffes: son propre ch&acirc;le de mariage, jadis bleu,
+reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps
+l&agrave; m&eacute;nag&eacute; pour les dimanches, encore bien
+pr&eacute;sentable.</p>
+
+<p>Elle avait continu&eacute; de se tenir droite dans sa marche,
+pas du tout comme les vieilles; et vraiment malgr&eacute; ce
+menton un peu trop remont&eacute;, avec ces yeux si bons et ce
+profil si fin, on ne pouvait s'emp&ecirc;cher de la trouver bien
+jolie.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tr&egrave;s respect&eacute;e, et cela ce
+voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui donnaient. En
+route elle passa devant chez son galant, un vieux soupirant
+d'autrefois, menuisier de son &eacute;tat; octog&eacute;naire,
+qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis
+que les jeunes, ses fils, rabotaient aux &eacute;tablis. - Jamais
+il ne s'&eacute;tait consol&eacute;, disait-on, de ce qu'elle
+n'avait voulu de lui ni en premi&egrave;res ni en secondes noces;
+mais avec l'&acirc;ge, cela avait tourn&eacute; en une
+esp&egrave;ce de rancune comique, moiti&eacute; maligne, et il
+l'interpellait toujours:</p>
+
+<p>--Eh bien! la belle, quand &ccedil;a donc qu'il faudra aller
+vous prendre mesure?...</p>
+
+<p>Elle remercia, disant que non, qu'elle n'&eacute;tait pas
+encore d&eacute;cid&eacute;e &agrave; se faire faire ce
+costume-l&agrave;. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie
+un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin
+par lequel finissent tous les habillements terrestres...</p>
+
+<p>--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous g&ecirc;nez
+pas, la belle, vous savez...</p>
+
+<p>Il lui avait d&eacute;j&agrave; fait cette m&ecirc;me
+fac&eacute;tie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine
+&agrave; en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatigu&eacute;e,
+plus cass&eacute;e par sa vie de labeur incessant, - et elle
+songeait &agrave; son cher petit-fils, son dernier, qui, &agrave;
+son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq
+ann&eacute;es!... S'en aller en Chine peut-&ecirc;tre, &agrave;
+la guerre!... Serait-elle bien l&agrave;, quand il reviendrait? -
+Une angoisse la prenait &agrave; cette pens&eacute;e... Non,
+d&eacute;cid&eacute;ment, elle n'&eacute;tait pas si gaie qu'elle
+en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se
+contractait horriblement comme pour pleurer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc possible cela, c'&eacute;tait donc vrai,
+qu'on allait bient&ocirc;t le lui enlever, ce dernier
+petit-fils... H&eacute;las! Mourir peut-&ecirc;tre toute seule,
+sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques d&eacute;marches
+(des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour
+l'emp&ecirc;cher de partir, comme soutien d'une grand'm&egrave;re
+presque indigente qui ne pourrait bient&ocirc;t plus travailler.
+Cela n'avait pas r&eacute;ussi, - &agrave; cause de l'autre, Jean
+Moan le d&eacute;serteur, un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; de
+Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui
+existait tout de m&ecirc;me quelque part en Am&eacute;rique,
+enlevant &agrave; son cadet le b&eacute;n&eacute;fice de
+l'exemption militaire. Et puis on avait object&eacute; sa petite
+pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouv&eacute;e assez
+pauvre.</p>
+
+<p>Quand elle fut rentr&eacute;e, elle dit longuement ses
+pri&egrave;res, pour tous ses d&eacute;funts, fils et
+petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente
+pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au
+costume en planches, le coeur affreusement serr&eacute; de se
+sentir si vieille au moment de ce d&eacute;part...</p>
+
+<p>L'autre, la jeune fille, &eacute;tait rest&eacute;e assise
+pr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre, regardant sur le granit des murs
+les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les hirondelles
+noires qui tournoyaient. Paimpol &eacute;tait toujours
+tr&egrave;s mort, m&ecirc;me le dimanche, par ces longues
+soir&eacute;es de mai; des jeunes filles, qui n'avaient seulement
+personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par
+deux, trois par trois, r&ecirc;vant aux galants d'Islande...</p>
+
+<p>"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait
+beaucoup troubl&eacute;e d'&eacute;crire cette phrase, et ce nom
+qui, &agrave; pr&eacute;sent, ne voulait plus la quitter.</p>
+
+<p>Elle passait souvent ses soir&eacute;es &agrave; cette
+fen&ecirc;tre, comme un demoiselle. Son p&egrave;re n'aimait pas
+beaucoup qu'elle se promen&acirc;t avec les autres filles de<br>
+ son &acirc;ge et qui, autrefois, avaient &eacute;t&eacute; de sa
+condition. Et puis, en sortant du caf&eacute;, quand il faisait
+les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme
+lui, il &eacute;tait content d'apercevoir l&agrave;-haut,
+&agrave; sa fen&ecirc;tre encadr&eacute;e de granit, entre les
+pots de fleurs, sa fille install&eacute;e dans cette maison de
+riches.</p>
+
+<p>Le fils Gaos!... Elle regardait malgr&eacute; elle du
+c&ocirc;t&eacute; de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on
+sentait l&agrave; tout pr&egrave;s, au bout de ces petites
+ruelles par o&ugrave; remontaient des bateliers. Et sa
+pens&eacute;e s'en allait dans les infinis de cette chose
+toujours attirante, qui fascine et qui d&eacute;vore; sa
+pens&eacute;e s'en allait l&agrave;-bas, tr&egrave;s loin dans
+les mers polaires, o&ugrave; naviguait la Marie, capitaine
+Guermeur.</p>
+
+<p>Quel &eacute;trange gar&ccedil;on que ce fils Gaos!... fuyant,
+insaisissable maintenant, apr&egrave;s s'&ecirc;tre avanc&eacute;
+d'une mani&egrave;re &agrave; la fois si os&eacute;e et si
+douce.</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p>Ensuite, dans sa longue r&ecirc;verie, elle repassait les
+souvenirs de son retour en Bretagne, qui &eacute;tait de
+l'ann&eacute;e derni&egrave;re.</p>
+
+<p>Un matin de d&eacute;cembre, apr&egrave;s une nuit de voyage,
+le train venant de Paris les avait d&eacute;pos&eacute;s, son
+p&egrave;re et elle, &agrave; Guingamp, au petit jour brumeux et
+blanch&acirc;tre, tr&egrave;s froid, frisant encore
+l'obscurit&eacute;. Alors elle avait &eacute;t&eacute; saisie par
+une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle
+n'avait jamais travers&eacute;e qu'en &eacute;t&eacute;, elle ne
+la reconnaissait plus; elle y &eacute;prouvait comme le sensation
+de plonger tout &agrave; coup dans ce qu'on appelle, &agrave; la
+campagne: les temps, les temps lointains du pass&eacute;. Ce
+silence, apr&egrave;s Paris! Ce train de vie tranquille de gens
+d'un autre monde, allant dans la brume &agrave; leurs toutes
+petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
+d'humidit&eacute; et d'un reste de nuit; toutes ces choses
+bretonnes - qui lui charmaient &agrave; pr&eacute;sent qu'elle
+aimait Yann - lui avaient paru ce matin-l&agrave; d'une tristesse
+bien d&eacute;sol&eacute;e. Des m&eacute;nag&egrave;res
+matineuses ouvraient d&eacute;j&agrave; leurs portes, et, en
+passant, elle regardait dans ces int&eacute;rieurs anciens,
+&agrave; grande chemin&eacute;e, o&ugrave; se tenaient assises,
+avec des poses de qui&eacute;tude, des a&iuml;eules en coiffe qui
+venaient de se lever. D&egrave;s qu'il avait fait un peu plus
+jour, elle &eacute;tait entr&eacute;e dans l'&eacute;glise pour
+dire ses pri&egrave;res. Et comme elle lui avait sembl&eacute;
+immense et t&eacute;n&eacute;breuse, cette nef magnifique, - et
+diff&eacute;rente des &eacute;glises parisiennes, avec ses
+piliers rudes us&eacute;s &agrave; la base par les
+si&egrave;cles, sa senteur de caveau, de v&eacute;tust&eacute;,
+de salp&ecirc;tre! Dans un recul profond, derri&egrave;re les
+colonnes, un cierge br&ucirc;lait, et une femme se tenait
+agenouill&eacute;e devant, sans doute pour faire un voeu; la
+lueur de cette flamm&egrave;che gr&ecirc;le se perdait dans le
+vide incertain des vo&ucirc;tes... Elle avait retrouv&eacute;
+l&agrave; tout &agrave; coup, en elle-m&ecirc;me, la trace d'un
+sentiment bien oubli&eacute;: cette sorte de tristesse et
+d'effroi qu'elle &eacute;prouvait jadis, &eacute;tant toute
+petite, quand on la menait &agrave; la premi&egrave;re messe des
+matins d'hiver, dans l'&eacute;glise de Paimpol.</p>
+
+<p>Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien s&ucirc;r,
+quoiqu'il y e&ucirc;t l&agrave; beaucoup de choses belles et
+amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque &agrave;
+l'&eacute;troit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de
+mer. Et puis, elle s'y sentait une &eacute;trang&egrave;re, une
+d&eacute;plac&eacute;e: les Parisiennes, c'&eacute;taient ces
+femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une mani&egrave;re &agrave; part
+de marcher, de se tr&eacute;mousser dans des gaines
+balein&eacute;es: et elle &eacute;tait trop intelligente pour
+avoir jamais essay&eacute; de copier de plus pr&egrave;s ces
+choses. Avec ses coiffes, command&eacute;es chaque ann&eacute;e
+&agrave; la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal &agrave;
+l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si
+on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s charmante &agrave; regarder.</p>
+
+<p>Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient
+une distinction qui l'attirait, mais elle les savait
+inaccessibles, celles-l&agrave;. Et les autres, celles de plus
+bas, qui auraient consenti &agrave; lier connaissance, elle les
+tenait d&eacute;daigneusement &agrave; l'&eacute;cart, ne les
+jugeant pas dignes. Elle avait donc v&eacute;cu sans amies,
+presque sans autre soci&eacute;t&eacute; que celle de son
+p&egrave;re, souvent affair&eacute;, absent. Elle ne regrettait
+pas cette vie de d&eacute;paysement et de solitude.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, ce jour d'arriv&eacute;e, elle avait
+&eacute;t&eacute; surprise d'une fa&ccedil;on p&eacute;nible par
+l'&acirc;pret&eacute; de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et
+la pens&eacute;e qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq
+heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays
+morne pour arriver &agrave; Paimpol, l'avait
+inqui&eacute;t&eacute;e comme une oppression.</p>
+
+<p>Tout l'apr&egrave;s-midi de ce m&ecirc;me jour gris, ils
+avaient en effet voyag&eacute;, son p&egrave;re et elle, dans une
+vieille petite diligence crevass&eacute;e, ouverte &agrave; tous
+les vents; passant &agrave; la nuit tombante dans des villages
+tristes, sous des fant&ocirc;mes d'arbres suant la brume en
+gouttelettes fines. Bient&ocirc;t il avait fallu allumer les
+lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux
+tra&icirc;n&eacute;es d'une nuance bien verte de feu de Bengale
+qui semblaient courir de chaque c&ocirc;t&eacute; en avant des
+chevaux, et qui &eacute;taient les lueurs de ces deux lanternes
+jet&eacute;es sur les interminables haies du chemin. - Comment
+tout &agrave; coup cette verdure si verte, en d&eacute;cembre?...
+D'abord &eacute;tonn&eacute;e, elle se pencha pour mieux voir,
+puis il lui sembla reconna&icirc;tre et se rappeler: les ajoncs,
+les &eacute;ternels ajoncs marins des sentiers et des falaises,
+qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En m&ecirc;me
+temps commen&ccedil;ait &agrave; souffler une brise plus
+ti&egrave;de, qu'elle croyait reconna&icirc;tre aussi, et qui
+sentait la mer.</p>
+
+<p>Vers la fin de la route, elle avait &eacute;t&eacute; tout
+&agrave; fait r&eacute;veill&eacute;e et amus&eacute;e par cette
+r&eacute;flexion qui lui &eacute;tait venue:</p>
+
+<p>--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette
+fois, les beaux p&ecirc;cheurs d'Islande.</p>
+
+<p>En d&eacute;cembre, ils devaient &ecirc;tre l&agrave;, revenus
+tous, les fr&egrave;res, les fianc&eacute;s, les amants, les
+cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient
+tant, &agrave; chacun de ses voyages d'&eacute;t&eacute;, pendant
+les promenades du soir. Et cette id&eacute;e l'avait tenue
+occup&eacute;e, pendant que ses pieds se gla&ccedil;aient dans
+l'immobilit&eacute; de la carriole...</p>
+
+<p>En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui
+avait &eacute;t&eacute; pris par l'un d'eux...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>La premi&egrave;re fois qu'elle l'avait aper&ccedil;u, lui, ce
+Yann, c'&eacute;tait le lendemain de son arriv&eacute;e, au
+pardon des Islandais, qui est le 8 d&eacute;cembre, jour de la
+Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des p&ecirc;cheurs, - un
+peu apr&egrave;s la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels &eacute;taient piqu&eacute;s du
+lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.</p>
+
+<p>A ce pardon, la joie &eacute;tait lourde et un peu sauvage,
+sous un ciel triste. Joie sans ga&icirc;t&eacute;, qui
+&eacute;tait faite surtout d'insouciance et de d&eacute;fi; de
+vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+d&eacute;guis&eacute;e qu'ailleurs, l'universelle menace de
+mourir.</p>
+
+<p>Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de
+pr&ecirc;tres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets;
+vieux airs &agrave; bercer les matelots; vieilles complaintes
+venues de la mer, venues je ne sais d'o&ugrave;, de la profonde
+nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, zigzaguant
+dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apr&egrave;s
+les longues continences du large. Groupes de filles en coiffes
+blanches de nonnain, aux belles poitrines serr&eacute;es et
+fr&eacute;missantes, aux beaux yeux remplis des d&eacute;sirs de
+tout un &eacute;t&eacute;. Vieilles maisons de granit enfermant
+ce grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de
+plusieurs si&egrave;cles contre les vents d'ouest, contre les
+embruns, les pluies, contre tout ce que lance la mer; racontant
+aussi les histoires chaudes qu'ils ont abrit&eacute;es, des
+aventures anciennes d'audace et d'amour.</p>
+
+<p>Et un sentiment religieux, une impression de pass&eacute;,
+planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des
+symboles qui prot&egrave;gent, de la Vierge blanche et
+immacul&eacute;e. A c&ocirc;t&eacute; des cabarets,
+l'&eacute;glise au perron sem&eacute; de feuillages, tout ouverte
+en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges
+dans son obscurit&eacute;, et ses ex-voto de marins partout
+accroch&eacute;s &agrave; la sainte vo&ucirc;te. A
+c&ocirc;t&eacute; des filles amoureuses, les fianc&eacute;es de
+matelots disparus, les veuves de naufrag&eacute;s, sortant des
+chapelles des morts, avec leurs longs ch&acirc;les de deuil et
+leurs petites coiffes lisses; les yeux &agrave; terre,
+silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un
+avertissement noir. Et l&agrave; tout pr&egrave;s, la mer
+toujours, la grande nourrice et la grande d&eacute;vorante de ces
+g&eacute;n&eacute;rations vigoureuses, s'agitant elle aussi,
+faisant son bruit, prenant sa part de la f&ecirc;te...</p>
+
+<p>De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression
+confuse. Excit&eacute;e et rieuse, avec le coeur serr&eacute;
+dans le fond, elle sentait une esp&egrave;ce d'angoisse la
+prendre, &agrave; l'id&eacute;e que ce pays maintenant
+&eacute;tait redevenu le sien pour toujours. Sur la place,
+o&ugrave; il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se
+promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de
+gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant
+des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais"
+&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, tournant le dos. Et d'abord,
+frapp&eacute;e par l'un d'eux qui avait une taille de
+g&eacute;ant et des &eacute;paules presque trop larges, elle
+avait simplement dit, m&ecirc;me avec une nuance de moquerie:</p>
+
+<p>--En voil&agrave; un qui est grand!</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; peu pr&egrave;s ceci de sous-entendu dans
+sa phrase:</p>
+
+<p>--Pour celle qui l'&eacute;pousera quel encombrement dans son
+m&eacute;nage, un mari de cette carrure!</p>
+
+<p>Lui c'&eacute;tait retourn&eacute; comme s'il e&ucirc;t
+entendue et, de la t&ecirc;te aux pieds, il l'avait
+envelopp&eacute;e d'un regard rapide qui semblait dire:</p>
+
+<p>--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui
+est si &eacute;l&eacute;gante et que je n'ai jamais vue?</p>
+
+<p>Et puis, ses yeux s'&eacute;taient abaiss&eacute;s vite, par
+politesse, et il avait de nouveau paru tr&egrave;s occup&eacute;
+des chanteurs, ne laissant plus voir de sa t&ecirc;te que les
+cheveux noirs, qui &eacute;taient assez longs et tr&egrave;s
+boucl&eacute;s derri&egrave;re, sur le cou.</p>
+
+<p>Ayant demand&eacute; sans g&ecirc;ne le nom d'une
+quantit&eacute; d'autres, elle n'avait pas os&eacute; pour
+celui-l&agrave;. Ce beau profil &agrave; peine aper&ccedil;u; ce
+regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes
+l&eacute;g&egrave;rement fauves, courant tr&egrave;s vite sur
+l'opale bleu&acirc;tre de ses yeux, tout cela l'avait
+impressionn&eacute;e et intimid&eacute;e aussi.</p>
+
+<p>Justement c'&eacute;tait ce "fils Gaos" dont elle avait
+entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre;
+le soir de ce m&ecirc;me pardon, Sylvestre et lui, marchant bras
+dessus bras dessous, les avaient crois&eacute;s, son p&egrave;re
+et elle, et s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s pour dire
+bonjour...</p>
+
+<p>... Ce petit Sylvestre, il &eacute;tait tout de suite redevenu
+pour elle une esp&egrave;ce de fr&egrave;re. Comme des cousins
+qu'ils &eacute;taient, ils avaient continu&eacute; de se tutoyer;
+- il est vrai, elle avait h&eacute;sit&eacute; d'abord, devant ce
+grand gar&ccedil;on de dix-sept ans ayant d&eacute;j&agrave; une
+barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient
+gu&egrave;re chang&eacute;, elle l'avait bient&ocirc;t assez
+reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il
+venait &agrave; Paimpol, elle le retenait &agrave; d&icirc;ner le
+soir; c'&eacute;tait sans cons&eacute;quence, et il mangeait de
+tr&egrave;s bon app&eacute;tit, &eacute;tant un peu priv&eacute;
+chez lui...</p>
+
+<p>... A vrai dire, ce Yann n'avait pas &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s galant pour elle, pendant cette premi&egrave;re
+pr&eacute;sentation, - au d&eacute;tour d'une petite rue grise
+toute jonch&eacute;e de rameaux verts. Il s'&eacute;tait
+born&eacute; &agrave; lui &ocirc;ter son chapeau, d'un geste
+presque timide bien que tr&egrave;s noble; puis l'ayant parcourue
+de son m&ecirc;me regard rapide, il avait d&eacute;tourn&eacute;
+les yeux d'un autre c&ocirc;t&eacute;, paraissant &ecirc;tre
+m&eacute;content de cette rencontre et avoir h&acirc;te de passer
+son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'&eacute;tait
+lev&eacute;e pendant la procession, avait sem&eacute; par terre
+des rameaux de buis et jet&eacute; sur le ciel des tentures gris
+noir... Gaud, dans sa r&ecirc;verie de souvenir, revoyait
+tr&egrave;s bien tout cela: cette tomb&eacute;e triste de la nuit
+sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqu&eacute;s de fleurs
+qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes
+tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de temp&ecirc;te, qui
+entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la
+pluie prochaine; surtout ce grand gar&ccedil;on, plant&eacute;
+debout devant elle, d&eacute;tournant la t&ecirc;te, avec un air
+ennuy&eacute; et troubl&eacute; de l'avoir rencontr&eacute;e...
+Quel changement profond s'&eacute;tait fait en elle depuis cette
+&eacute;poque!...</p>
+
+<p>Et quelle diff&eacute;rence entre le bruit de cette fin de
+f&ecirc;te et la tranquillit&eacute; d'&agrave; pr&eacute;sent!
+Comme se m&ecirc;me Paimpol &eacute;tait silencieux et vide ce
+soir, pendant le long cr&eacute;puscule ti&egrave;de de mai qui
+la retenait &agrave; sa fen&ecirc;tre, seule, songeuse et
+enamour&eacute;e!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>La seconde fois qu'ils s'&eacute;taient vus, c'&eacute;tait
+&agrave; des noces. Ce fils Gaos avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sign&eacute; pour lui donner le bras. D'abord elle
+s'&eacute;tait imagin&eacute; en &ecirc;tre contrari&eacute;e:
+d&eacute;filer dans la rue avec ce gar&ccedil;on, que tout le
+monde regardait &agrave; cause de sa haute taille, et qui, du
+reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et
+puis, il l'intimidait, celui-l&agrave;, d&eacute;cid&eacute;ment,
+avec son grand air sauvage.</p>
+
+<p>A l'heure dite, tout le monde &eacute;tant d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;uni pour le cort&egrave;ge, ce Yann n'avait point paru.
+Le temps passait, il ne venait pas, et d&eacute;j&agrave; on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'&eacute;tait
+aper&ccedil;ue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec
+n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la f&ecirc;te, le bal,
+seraient pour elle manqu&eacute;s et sans plaisir...</p>
+
+<p>A la fin il &eacute;tait arriv&eacute;, en belle tenue lui
+aussi, s'excusant sans embarras aupr&egrave;s des parents de la
+mari&eacute;e. Voil&agrave;: de grands bancs de poissons, qu'on
+n'attendait pas du tout, avaient &eacute;t&eacute;
+signal&eacute;s d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu
+au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans
+Ploubazlanec avait appareill&eacute; en h&acirc;te. Un
+&eacute;moi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris
+dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+d&eacute;menant elles-m&ecirc;mes pour hisser les voiles, aider
+&agrave; la manoeuvre, enfin un vrai branle-bas dans le
+pays...</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec
+une extr&ecirc;me aisance; avec des gestes &agrave; lui, des
+roulements d'yeux, et un beau sourire qui d&eacute;couvrait ses
+dents brillantes. Pour exprimer mieux la pr&eacute;cipitation des
+appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases
+un certain petit hou! prolong&eacute;, tr&egrave;s dr&ocirc;le, -
+qui est un cri de matelot donnant une id&eacute;e de vitesse et
+ressemblant au son fl&ucirc;t&eacute; du vent. Lui qui parlait
+avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de se chercher un
+rempla&ccedil;ant bien vite et de le faire accepter par le patron
+de la barque auquel il s'&eacute;tait lou&eacute; pour la saison
+d'hiver. De l&agrave; venait son retard, et, pour n'avoir pas
+voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de
+p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ces motifs avaient &eacute;t&eacute; parfaitement compris par
+les p&ecirc;cheurs qui l'&eacute;coutaient et personne n'avait
+song&eacute; &agrave; lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce
+pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins d&eacute;pendant
+des choses impr&eacute;vues de la mer, plus ou moins soumis aux
+changements du temps et aux migrations myst&eacute;rieuses des
+poissons. Les autres Islandais qui &eacute;taient l&agrave;
+regrettaient seulement de n'avoir pas &eacute;t&eacute; avertis
+assez t&ocirc;t pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de
+cette fortune qui allait passer au large.</p>
+
+<p>Trop tard &agrave; pr&eacute;sent, tant pis, il n'y avait plus
+qu'&agrave; offrir son bras aux filles. Les violons
+commen&ccedil;aient dehors leur musique, et ga&icirc;ment on
+s'&eacute;tait mis en route.</p>
+
+<p>D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans
+port&eacute;es, comme on en conte pendant les f&ecirc;tes de
+mariage aux jeunes filles que l'on conna&icirc;t peu. Parmi ces
+couples de la noce, eux seuls &eacute;taient des &eacute;trangers
+l'un pour l'autre; ailleurs dans le cort&egrave;ge, ce
+n'&eacute;tait que cousins et cousines, fianc&eacute;s et
+fianc&eacute;es. Des amants, il y en avait bien quelques paires
+aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tr&egrave;s loin en
+amour, &agrave; l'&eacute;poque de la rentr&eacute;e d'Islande.
+(Seulement on a le coeur honn&ecirc;te, et l'on s'&eacute;pouse
+apr&egrave;s.)</p>
+
+<p>Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie &eacute;tant
+revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui
+avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette
+chose inattendue:</p>
+
+<p>Il n'y a que vous dans Paimpol, - et m&ecirc;me dans le monde,
+- pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, s&ucirc;r que
+pour aucune autre, je ne me serais d&eacute;rang&eacute; de ma
+p&ecirc;che, mademoiselle Gaud...</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute;e d'abord que ce p&ecirc;cheur os&acirc;t
+lui parler ainsi, &agrave; elle qui &eacute;tait venue &agrave;
+ce bal un peu comme une reine, et puis charm&eacute;e
+d&eacute;licieusement, elle avait fini par r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-m&ecirc;me je
+pr&eacute;f&egrave;re &ecirc;tre avec vous qu'avec aucun
+autre.</p>
+
+<p>&Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; tout. Mais, &agrave; partir
+de ce moment jusqu'&agrave; la fin des danses, ils
+s'&eacute;taient mis &agrave; se parler d'une fa&ccedil;on
+diff&eacute;rente, &agrave; voix plus basse et plus douce...</p>
+
+<p>On dansait &agrave; la vielle, au violon, les m&ecirc;mes
+couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre,
+apr&egrave;s avoir par convenance dans&eacute; avec quelque
+autre, ils &eacute;changeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui
+&eacute;tait tr&egrave;s intime. Na&iuml;vement, Yann racontait
+sa vie de p&ecirc;cheur, ses fatigues, ses salaires, les
+difficult&eacute;s d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu &eacute;lever les quatorze petits Gaos dont il &eacute;tait
+le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent ils &eacute;taient tir&eacute;s de la
+peine, surtout &agrave; cause d'une &eacute;pave que leur
+p&egrave;re avait rencontr&eacute;e en Manche, et dont la vente
+leur avait rapport&eacute; dix mille francs, part faite &agrave;
+l'&Eacute;tat; cela avait permis de construire un premier
+&eacute;tage au-dessus de leur maison, - laquelle &eacute;tait
+&agrave; la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des
+terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue
+tr&egrave;s belle.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait dur, disait-il, ce m&eacute;tier d'Islande:
+partir comme &ccedil;a d&egrave;s le mois de f&eacute;vrier, pour
+un tel pays, o&ugrave; il fait si froid et si sombre, avec une
+mer si mauvaise...</p>
+
+<p>... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait
+comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa
+m&eacute;moire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol.
+S'il n'avait pas eu des id&eacute;es de mariage, pourquoi lui
+aurait-il appris tous ces d&eacute;tails d'existence, qu'elle
+avait &eacute;cout&eacute;s un peu comme fianc&eacute;e; il
+n'avait pourtant pas l'air d'un gar&ccedil;on banal aimant
+&agrave; communiquer ses affaires &agrave; tout le monde...</p>
+
+<p>-... Le m&eacute;tier est assez bon tout de m&ecirc;me,
+avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des
+ann&eacute;es, c'est huit cents francs; d'autres fois douze
+cents, que l'on me donne au retour et que je porte &agrave; notre
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>--Que vous portez &agrave; votre m&egrave;re, monsieur
+Yann?</p>
+
+<p>--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est
+l'habitude comme &ccedil;a, mademoiselle Gaud. (Il disait cela
+comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne
+croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est
+notre m&egrave;re qui m'en donne un peu quand je viens &agrave;
+Paimpol. Pour tout c'est la m&ecirc;me chose. Ainsi cette
+ann&eacute;e notre p&egrave;re m'a fait faire ces habits neufs
+que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces;
+oh! non s&ucirc;r, je ne serais pas venu vous donner le bras avec
+mes habits de l'an dernier...</p>
+
+<p>Pour elle, accoutum&eacute;e &agrave; voir des Parisiens, ils
+n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s
+&eacute;l&eacute;gants, ces habits neufs d'Yann, cette veste
+tr&egrave;s courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu
+ancienne; mais le torse qui se moulait dessous &eacute;tait
+irr&eacute;prochablement beau, et alors le danseur avait grand
+air tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois
+qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait.
+Et comme son regard restait bon et honn&ecirc;te, tandis qu'il
+racontait tout cela pour qu'elle f&ucirc;t bien pr&eacute;venue
+qu'il n'&eacute;tait pas riche!</p>
+
+<p>Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en
+face; r&eacute;pondant tr&egrave;s peu de chose, mais
+&eacute;coutant avec toute son &acirc;me, toujours plus
+&eacute;tonn&eacute;e et attir&eacute;e vers lui. Quel
+m&eacute;lange il &eacute;tait, de rudesse sauvage et
+d'enfantillage c&acirc;lin! Sa voix grave, qui avec d'autres
+&eacute;tait brusque et d&eacute;cid&eacute;e, devenait, quand il
+lui parlait, de plus en plus fra&icirc;che et caressante; pour
+elle seule, il savait la faire vibrer avec une extr&ecirc;me
+douceur, comme une musique voil&eacute;e d'instruments &agrave;
+cordes.</p>
+
+<p>Et quelle chose singuli&egrave;re et inattendue, ce grand
+gar&ccedil;on avec ses allures d&eacute;sinvoltes, sons aspect
+terrible, toujours trait&eacute; chez lui en petit enfant et
+trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.</p>
+
+<p>Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets
+de Paris, commis, &eacute;crivassiers ou je ne sais quoi, qui
+l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et
+celui-ci lui semblait &ecirc;tre ce qu'elle avait connu de
+meilleur, en m&ecirc;me temps qu'il &eacute;tait le plus
+beau.</p>
+
+<p>Pour se mettre davantage &agrave; sa port&eacute;e, elle avait
+racont&eacute; que, chez elle aussi, on ne s'&eacute;tait pas
+toujours trouv&eacute; &agrave; l'aise comme &agrave;
+pr&eacute;sent; que son p&egrave;re avait commenc&eacute; par
+&ecirc;tre p&ecirc;cheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime
+pour les Islandais; qu'elle-m&ecirc;me se rappelait avoir couru
+pieds nus, &eacute;tant toute petite, - sur la gr&egrave;ve, -
+apr&egrave;s la mort de sa pauvre m&egrave;re...</p>
+
+<p>...Oh! cette nuit de bal, la nuit d&eacute;licieuse,
+d&eacute;cisive et unique dans sa vie, - elle &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; presque lointaine, puisqu'elle datait de
+d&eacute;cembre et qu'on &eacute;tait en mai. Tous les beaux
+danseurs d'alors p&ecirc;chaient &agrave; pr&eacute;sent
+l&agrave;-bas, &eacute;pars sur la mer d'Islande - y voyant
+clair, au p&acirc;le soleil, dans leur solitude immense, tandis
+que l'obscurit&eacute; se faisait tranquillement sur la terre
+bretonne.</p>
+
+<p>Gaud restait &agrave; sa fen&ecirc;tre. La place de Paimpol,
+presque ferm&eacute;e de tous c&ocirc;t&eacute;s par des maisons
+antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
+n'entendait gu&egrave;re de bruit nulle part. Au-dessus des
+maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser,
+s'&eacute;lever, se s&eacute;parer davantage des choses
+terrestres, - qui maintenant, &agrave; cette heure
+cr&eacute;pusculaire, se tenaient toutes en une seule
+d&eacute;coupure noire de pignons et de vieux toits. De temps en
+temps une porte se fermait, ou une fen&ecirc;tre; quelque ancien
+marin, &agrave; la d&eacute;marche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien
+quelques filles attard&eacute;es rentraient de la promenade avec
+des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui
+disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une
+gerbe d'aub&eacute;pine comme pour la lui faire sentir; on voyait
+encore un peu dans l'obscurit&eacute; transparente ces
+l&eacute;g&egrave;res touffes de fleurettes blanches. Il y avait
+du reste une autre odeur douce qui &eacute;tait mont&eacute;e des
+jardins et des cours, celle des ch&egrave;vrefeuilles fleuris sur
+le granit des murs, - et aussi une vague senteur de
+go&eacute;mon, venue du port. Les derni&egrave;res chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les b&ecirc;tes
+des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Gaud avait pass&eacute; bien de soir&eacute;es &agrave; cette
+fen&ecirc;tre, regardant cette place m&eacute;lancolique,
+songeant aux Islandais qui &eacute;taient partis, et toujours
+&agrave; ce m&ecirc;me bal...</p>
+
+<p>... Il faisait tr&egrave;s chaud sur la fin de ces noces, et
+beaucoup de t&ecirc;tes de valseurs commen&ccedil;aient &agrave;
+tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des
+filles ou des femmes dont il avait d&ucirc; &ecirc;tre plus ou
+moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance
+d&eacute;daigneuse pour r&eacute;pondre &agrave; leurs appels...
+Comme il &eacute;tait diff&eacute;rent avec
+celles-l&agrave;!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait un charmant danseur, droit comme un
+ch&ecirc;ne de futaie, et tournant avec une gr&acirc;ce &agrave;
+la fois l&eacute;g&egrave;re et noble, la t&ecirc;te
+rejet&eacute;e en arri&egrave;re. Ses cheveux bruns, qui
+&eacute;taient en boucles, retombaient un peu sur son front et
+remuaient au vent des danses; Gaud, qui &eacute;tait assez
+grande, en sentait le fr&ocirc;lement sur sa coiffe, quand il se
+penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses
+rapides.</p>
+
+<p>De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur
+Marie et Sylvestre, les deux fianc&eacute;s, qui dansaient
+ensemble. Il riait, d'un air tr&egrave;s bon, en les voyant tous
+deux si jeunes, si r&eacute;serv&eacute;s l'un pr&egrave;s de
+l'autre, se faisant des r&eacute;v&eacute;rences, prenant des
+figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute
+tr&egrave;s aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en f&ucirc;t
+autrement, bien s&ucirc;r; mais c'est &eacute;gal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il &eacute;tait devenu, de les
+trouver si na&iuml;fs; il &eacute;changeait alors avec Gaud des
+sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont
+gentils et dr&ocirc;les &agrave; regarder, nos deux petits
+fr&egrave;res!..."</p>
+
+<p>On s'embrassait beaucoup &agrave; la fin de la nuit: baisers
+de cousins, baisers de fianc&eacute;s, baisers d'amants, qui
+conservaient malgr&eacute; tout un bon air franc et
+honn&ecirc;te, l&agrave;, &agrave; pleine bouche, et devant tout
+le monde. Lui ne l'avait pas embrass&eacute;e, bien entendu; on
+ne se permettait pas cela avec la fille de M. M&eacute;vel;
+peut-&ecirc;tre seulement la serrait-il un peu plus contre sa
+poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
+r&eacute;sistait pas, s'appuyait au contraire, s'&eacute;tant
+donn&eacute;e de toute son &acirc;me. Dans ce vertige subit,
+profond, d&eacute;licieux, qui l'entra&icirc;nait tout
+enti&egrave;re vers lui, ses sens de vingt ans &eacute;taient
+bien pour quelque chose, mais c'&eacute;tait son coeur qui avait
+commenc&eacute; le mouvement.</p>
+
+<p>--Avez-vous vu cette effront&eacute;e, comme elle le regarde?
+Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement
+baiss&eacute;s sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient
+parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien deux. En effet
+elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est
+qu'il &eacute;tait le premier, l'unique des jeunes hommes
+&agrave; qui elle e&ucirc;t jamais fait attention dans sa
+vie.</p>
+
+<p>En se quittant le matin, quand tout le monde &eacute;tait
+parti &agrave; la d&eacute;bandade, au petit jour glac&eacute;,
+ils s'&eacute;taient dit adieu d'une fa&ccedil;on &agrave; part,
+comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
+pour rentrer, elle avait travers&eacute; cette m&ecirc;me place
+avec son p&egrave;re, nullement fatigu&eacute;e, se sentant
+alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume
+gel&eacute;e du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis
+et tout suave.</p>
+
+<p>... La nuit de mai &eacute;tait tomb&eacute;e depuis
+longtemps; les fen&ecirc;tres s'&eacute;taient toutes peu
+&agrave; peu ferm&eacute;es, avec de petits grincements de leurs
+ferrures. Gaud restait toujours l&agrave;, laissant la sienne
+ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le
+noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voil&agrave;
+une fille, qui, pour s&ucirc;r, r&ecirc;ve &agrave; son galant."
+Et c'&eacute;tait vrai, qu'elle y r&ecirc;vait, - avec une envie
+de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
+l&egrave;vres, d&eacute;faisaient constamment ce pli qui
+soulignait en bas le contour de sa bouche fra&icirc;che. Et ses
+yeux restaient fixes dans l'obscurit&eacute;, ne regardant rien
+des choses r&eacute;elles...</p>
+
+<p>... Mais, apr&egrave;s ce bal, pourquoi n'&eacute;tait-il pas
+revenu? Quel changement en lui? Rencontr&eacute; par hasard, il
+avait l'air de la fuir, en d&eacute;tournant ses yeux dont les
+mouvements &eacute;taient toujours si rapides.</p>
+
+<p>Souvent elle en avait caus&eacute; avec Sylvestre, qui ne
+comprenait pas non plus:</p>
+
+<p>--C'est pourtant bien avec celui-l&agrave; que tu devrais te
+marier, Gaud, disait-il, si ton p&egrave;re le permettait, car tu
+n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord
+je te dirai qu'il est tr&egrave;s sage, sans en avoir l'air;
+c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son
+t&ecirc;tu quelquefois, mais dans le fond il est tout &agrave;
+fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un
+marin! A chaque saison de p&ecirc;che les capitaines se disputent
+pour l'avoir...</p>
+
+<p>La permission de son p&egrave;re, elle &eacute;tait bien
+s&ucirc;re de l'obtenir, car jamais elle n'avait
+&eacute;t&eacute; contrari&eacute;e dans ses volont&eacute;s.
+Cela lui &eacute;tait donc bien &eacute;gal qu'il ne f&ucirc;t
+pas riche. D'abord, un marin comme &ccedil;a, il suffirait d'un
+peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de
+cabotage, et il deviendrait un capitaine &agrave; qui tous les
+armateurs voudraient confier des navires.</p>
+
+<p>Cela lui &eacute;tait &eacute;gal aussi qu'il f&ucirc;t un peu
+un g&eacute;ant; &ecirc;tre trop fort, &ccedil;a peut devenir un
+d&eacute;faut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas
+du tout &agrave; la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Par ailleurs elle s'&eacute;tait inform&eacute;e, sans en
+avoir l'air, aupr&egrave;s des filles du pays qui savaient toutes
+les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements;
+sans para&icirc;tre tenir &agrave; l'une plus qu'&agrave;
+l'autre, il allait de droite et de gauche, &agrave;
+L&eacute;zardrieux aussi bien qu'&agrave; Paimpol, aupr&egrave;s
+des belles qui avaient envie de lui.</p>
+
+<p>Un soir de dimanche, tr&egrave;s tard, elle l'avait vu passer
+sous ses fen&ecirc;tres, reconduisant et serrant de pr&egrave;s
+une certaine Jeannie Caroff, qui &eacute;tait jolie
+assur&eacute;ment, mais dont la r&eacute;putation &eacute;tait
+fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal
+cruel.</p>
+
+<p>On lui avait assur&eacute; aussi qu'il &eacute;tait
+tr&egrave;s emport&eacute;; qu'&eacute;tant gris, un soir, dans
+un certain caf&eacute; de Paimpol o&ugrave; les Islandais font
+leurs f&ecirc;tes, il avait lanc&eacute; une grosse table en
+marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui
+ouvrir...</p>
+
+<p>Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont
+les marins, quelquefois, quand &ccedil;a les prend... Mais, s'il
+avait le c&#156;ur bon, pourquoi &eacute;tait-il venu la
+chercher, elle qui ne songeait &agrave; rien, pour la quitter
+apr&egrave;s; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une
+nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre
+cette voix douce pour lui faire des confidences comme &agrave;
+une fianc&eacute;e ? A pr&eacute;sent elle &eacute;tait incapable
+de s'attacher &agrave; un autre et de changer. Dans ce m&ecirc;me
+pays, autrefois, quand elle &eacute;tait tout &agrave; fait une
+enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle
+&eacute;tait une mauvaise petite, ent&ecirc;t&eacute;e dans ses
+id&eacute;es comme aucune autre; cela lui &eacute;tait
+rest&eacute;. Belle demoiselle &agrave; pr&eacute;sent, un peu
+s&eacute;rieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait
+fa&ccedil;onn&eacute;e, elle demeurait dans le fond toute
+pareille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce bal, l'hiver dernier s'&eacute;tait
+pass&eacute; dans cette attente de le revoir, et il
+n'&eacute;tait m&ecirc;me pas venu lui dire adieu avant le
+d&eacute;part d'Islande. Maintenant qu'il n'&eacute;tait plus
+l&agrave;, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait
+se tra&icirc;ner - jusqu'&agrave; ce retour d'automne pour lequel
+elle avait form&eacute; ses projets d'en avoir le c&#156;ur net
+et d'en finir...</p>
+
+<p>... Onze heures &agrave; l'horloge de la mairie, - avec cette
+sonorit&eacute; particuli&egrave;re que les cloches prennent
+pendant les nuits tranquilles des printemps.</p>
+
+<p>A Paimpol, onze heures, c'est tr&egrave;s tard; alors Gaud
+ferma sa fen&ecirc;tre et alluma sa lampe pour se coucher...</p>
+
+<p>Chez ce Yann, peut-&ecirc;tre bien &eacute;tait-ce seulement
+de la sauvagerie; ou, comme lui aussi &eacute;tait fier,
+&eacute;tait-ce la peur d'&ecirc;tre refus&eacute;, la croyant
+trop riche?... Elle avait d&eacute;j&agrave; voulu le lui
+demander elle-m&ecirc;me tout simplement; mais c'&eacute;tait
+Sylvestre qui avait trouv&eacute; que &ccedil;a ne pouvait pas se
+faire, que ce ne serait pas tr&egrave;s bien pour une jeune fille
+de para&icirc;tre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait
+d&eacute;j&agrave; son air et sa toilette...</p>
+
+<p>... Elle enlevait ses v&ecirc;tements avec la lenteur
+distraite d'une fille qui r&ecirc;ve: d'abord sa coiffe de
+mousseline, puis sa robe &eacute;l&eacute;gante, ajust&eacute;e
+&agrave; la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une
+chaise.</p>
+
+<p>Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les
+gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois
+libre, devint plus parfaite; n'&eacute;tant plus
+comprim&eacute;e, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses
+lignes naturelles, qui &eacute;taient pleines et douce comme
+celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les
+aspects, et chacune de ses poses &eacute;tait exquise &agrave;
+regarder.</p>
+
+<p>La petite lampe, qui br&ucirc;lait seule &agrave; cette heure
+avanc&eacute;e, &eacute;clairait avec un peu de myst&egrave;re
+ses &eacute;paules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun
+oeil n'avait jamais regard&eacute;e et qui allait sans doute
+&ecirc;tre perdue pour tous, se dess&eacute;cher sans &ecirc;tre
+jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...</p>
+
+<p>Elle se savait jolie de figure, mais elle &eacute;tait bien
+inconsciente de la beaut&eacute; de son corps. Du reste, dans
+cette r&eacute;gion de la Bretagne, chez les filles des
+p&ecirc;cheurs islandais, c'est presque de race, cette
+beaut&eacute;-l&agrave;; on ne la remarque plus gu&egrave;re, et
+m&ecirc;me les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire
+parade, auraient une pudeur &agrave; la laisser voir. Non, ce
+sont les raffin&eacute;s des villes qui attachent tant
+d'importance &agrave; ces choses pour les mouler ou les
+peindre...</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; d&eacute;faire les esp&egrave;ces de
+colima&ccedil;ons en cheveux qui &eacute;taient enroul&eacute;s
+au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomb&egrave;rent sur
+son dos comme deux serpents tr&egrave;s lourds. Elle les
+retroussa en couronne sur le haut de sa t&ecirc;te, - ce qui
+&eacute;tait commode pour dormir; - alors, avec son profil droit,
+elle ressemblait &agrave; une vierge romaine.</p>
+
+<p>Cependant ses bras restaient relev&eacute;s, et, en mordant
+toujours sa l&egrave;vre, elle continuait de remuer dans ses
+doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un
+jouet quelconque en pensant &agrave; autre chose; apr&egrave;s,
+les laissant encore retomber, elle se mit tr&egrave;s vite
+&agrave; les d&eacute;faire pour s'amuser, pour les
+&eacute;tendre; bient&ocirc;t elle en fut couverte jusqu'aux
+reins, ayant l'air de quelque druidesse de for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Et puis, le sommeil &eacute;tant venu tout de m&ecirc;me,
+malgr&eacute; l'amour et malgr&eacute; l'envie de pleurer, elle
+se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans
+cette masse soyeuse de ses cheveux, qui &eacute;tait
+d&eacute;ploy&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent comme un
+voile...</p>
+
+<p>Dans sa chaumi&egrave;re de Ploubazlanec, la grand'm&egrave;re
+Moan, qui &eacute;tait, elle, sur l'autre versant plus noir de la
+vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glac&eacute; des
+vieillards, en songeant &agrave; son petit-fils et &agrave; la
+mort. Et, &agrave; cette m&ecirc;me heure, &agrave; bord de la
+Marie, - sur la mer Bor&eacute;ale qui &eacute;tait ce
+soir-l&agrave; tr&egrave;s remuante - Yann et Sylvestre, les deux
+d&eacute;sir&eacute;s, se chantaient des chansons, tout en
+faisant ga&icirc;ment leur p&ecirc;che &agrave; la lumi&egrave;re
+sans fin du jour...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>Environ un mois plus tard. - En juin.</p>
+
+<p>Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les
+matelots appellent le calme blanc; c'est-&agrave;-dire que rien
+ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises &eacute;taient
+&eacute;puis&eacute;es, finies.</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait couvert d'un grand voile
+blanch&acirc;tre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon,
+passait aux gris plomb&eacute;s, aux nuances ternes de
+l'&eacute;tain. Et l&agrave;-dessous, les eaux inertes jetaient
+un &eacute;clat p&acirc;le, qui fatiguait les yeux et qui donnait
+froid.</p>
+
+<p>Cette fois-l&agrave;, c'&eacute;taient des moires, rien que
+des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes
+tr&egrave;s l&eacute;gers, comme on en ferait en soufflant contre
+un miroir. Toute l'&eacute;tendue luisante semblait couverte d'un
+r&eacute;seau de dessins vagues qui s'enla&ccedil;aient et se
+d&eacute;formaient, tr&egrave;s vite effac&eacute;s, tr&egrave;s
+fugitifs.</p>
+
+<p>&Eacute;ternel soir ou &eacute;ternel matin, il &eacute;tait
+impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure,
+restait l&agrave; toujours, pour pr&eacute;sider &agrave; ce
+resplendissement de choses mortes, il n'&eacute;tait
+lui-m&ecirc;me qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi
+jusqu'&agrave; l'immense par un halo trouble.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre, en p&ecirc;chant &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+l'un de l'autre, chantaient: Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes, la
+chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie m&ecirc;me
+et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'esp&egrave;ce de
+dr&ocirc;lerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
+perp&eacute;tuellement les couplets, en t&acirc;chant d'y mettre
+un entrain nouveau &agrave; chaque fois. Leurs joues
+&eacute;taient roses sous la grande fra&icirc;cheur sal&eacute;e;
+cet air qu'ils respiraient &eacute;tait vivifiant et vierge; ils
+en prenaient plein leur poitrine, &agrave; la source m&ecirc;me
+de toute vigueur et de toute existence.</p>
+
+<p>Et pourtant, autour d'eux, c'&eacute;taient des aspects de non
+vie, de monde fini ou pas encore cr&eacute;&eacute;; la
+lumi&egrave;re n'avait aucune chaleur; les choses se tenaient
+immobiles et comme refroidies &agrave; jamais, sous le regard de
+cette esp&egrave;ce de grand oeil spectral qui &eacute;tait le
+soleil.</p>
+
+<p>La Marie projetait sur l'&eacute;tendue une ombre qui
+&eacute;tait tr&egrave;s longue comme le soir, et qui paraissait
+verte, au milieu de ces surfaces polies refl&eacute;tant les
+blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombr&eacute;e
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce
+qui se passait sous l'eau: des poissons innombrables, des
+myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la
+m&ecirc;me direction, comme ayant un but dans leur
+perp&eacute;tuel voyage. C'&eacute;taient des morues qui
+ex&eacute;cutaient leurs &eacute;volutions d'ensemble, toutes en
+long dans le m&ecirc;me sens, bien parall&egrave;les, faisant un
+effet de hachures grises, et sans cesse agit&eacute;es d'un
+tremblement rapide, qui donnait un air de fluidit&eacute;
+&agrave; cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup
+de queue brusque, toutes se retournaient en m&ecirc;me temps,
+montrant le brillant de leur ventre argent&eacute;; et puis le
+m&ecirc;me coup de queue, le m&ecirc;me retournement, se
+propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme
+si des milliers de lames de m&eacute;tal eussent jet&eacute;,
+entre deux eaux, chacune un petit &eacute;clair.</p>
+
+<p>Le soleil, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s bas, s'abaissait
+encore; donc s'&eacute;tait le soir d&eacute;cid&eacute;ment. A
+mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui
+avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se
+dessinait plus net, plus r&eacute;el. On pouvait le fixer avec
+les yeux, comme on fait pour la lune.</p>
+
+<p>Il &eacute;clairait pourtant; mais on e&ucirc;t dit qu'il
+n'&eacute;tait pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en
+allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on
+e&ucirc;t rencontr&eacute; l&agrave; ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessus des
+eaux.</p>
+
+<p>La p&ecirc;che allait assez vite; en regardant dans l'eau
+repos&eacute;e, on voyait tr&egrave;s bien la chose se faire: les
+morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer
+un peu, se sentant piqu&eacute;es, comme pour mieux se faire
+accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, &agrave; deux
+mains, les p&ecirc;cheurs rentraient leur ligne, - rejetant la
+b&ecirc;te &agrave; qui devait l'&eacute;venter et l'aplatir.</p>
+
+<p>La flottille des Paimpolais &eacute;tait &eacute;parse sur ce
+miroir tranquille, animant ce d&eacute;sert. &Ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, paraissaient les petites voiles lointaines,
+d&eacute;ploy&eacute;es pour la forme puisque rien ne soufflait,
+et tr&egrave;s blanches, se d&eacute;coupant en clair sur les
+grisailles des horizons.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, &ccedil;'avait l'air d'un m&eacute;tier si
+calme, si facile, celui de p&ecirc;cheur d'Islande; - un
+m&eacute;tier de demoiselle...</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p class="Pcursief">Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait
+bien peu d'&ecirc;tre si beau et d'avoir la mine si noble.
+D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne
+jouant jamais qu'avec celui-l&agrave;; renferm&eacute; au
+contraire avec les autres, et plut&ocirc;t fier et sombre; -
+tr&egrave;s doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours
+bon et serviable quand on ne l'irritait pas.</p>
+
+<p>Eux chantaient cette chanson-l&agrave;; les deux autres,
+&agrave; quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une
+autre m&eacute;lop&eacute;e faite aussi de somnolence, de
+sant&eacute; et de vague m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>On ne s'ennuyait pas et le temps passait.</p>
+
+<p>En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au
+fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'&eacute;coutille
+&eacute;tait maintenu ferm&eacute; pour procurer des illusions de
+nuit &agrave; ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait
+tr&egrave;s peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes,
+&eacute;lev&eacute;s dans les villes, en eussent
+d&eacute;sir&eacute; davantage. Mais, quand la poitrine profonde
+s'est gonfl&eacute;e tout le jour &agrave; m&ecirc;me
+l'atmosph&egrave;re infinie, elle s'endort elle aussi,
+apr&egrave;s, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir
+dans n'importe quel petit trou comme font les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>On se couchait apr&egrave;s le quart, par fantaisie, &agrave;
+des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette
+clart&eacute; continuelle. Et c'&eacute;taient toujours de bons
+sommes, sans agitations, sans r&ecirc;ves, qui reposaient de
+tout.</p>
+
+<p>Quand par hasard l'id&eacute;e &eacute;tait aux femmes, cela
+par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six
+semaines la p&ecirc;che allait finir, et qu'ils en
+poss&eacute;deraient bient&ocirc;t des nouvelles, ou des
+anciennes d&eacute;j&agrave; aim&eacute;es, ils rouvraient tout
+grands leurs yeux.</p>
+
+<p>Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait
+plut&ocirc;t &agrave; la mani&egrave;re honn&ecirc;te: on se
+rappelait les &eacute;pouses, les fianc&eacute;es, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des p&eacute;riodes bien longues...</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p class="Pcursief">Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>... Ils regardaient &agrave; pr&eacute;sent, au fond de leur
+horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite
+fum&eacute;e, montant des eaux comme une queue microscopique,
+d'un autre gris, un tout petit peu plus fonc&eacute; que celui du
+ciel. Avec leurs yeux exerc&eacute;s &agrave; sonder les
+profondeurs, ils l'avaient vite aper&ccedil;ue:</p>
+
+<p>--Un vapeur, l&agrave;-bas!</p>
+
+<p>--J'ai id&eacute;e, dit le capitaine en regardant bien, j'ai
+id&eacute;e que c'est un vapeur de l'&Eacute;tat, - le croiseur
+qui vient faire sa ronde...</p>
+
+<p>Cette vague fum&eacute;e apportait aux p&ecirc;cheurs des
+nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille
+grand'm&egrave;re, &eacute;crite par une main de belle jeune
+fille.</p>
+
+<p>Il se rapprocha lentement; bient&ocirc;t on vit sa coque
+noire, - c'&eacute;tait bien le croiseur, qui venait faire un
+tour dans ces fiords de l'ouest.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une l&eacute;g&egrave;re brise qui
+s'&eacute;tait lev&eacute;e, piquante &agrave; respirer,
+commen&ccedil;ait &agrave; marbrer par endroits la surface des
+eaux mortes; elle tra&ccedil;ait sur le luisant miroir des
+dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en
+tra&icirc;n&eacute;es, s'&eacute;tendaient comme des
+&eacute;ventails, ou se ramifiaient en forme de
+madr&eacute;pores; cela se faisait tr&egrave;s vite avec un
+bruissement, c'&eacute;tait comme un signe de r&eacute;veil
+pr&eacute;sageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel,
+d&eacute;barrass&eacute; de son voile, devenait clair; les
+vapeurs, retomb&eacute;es sur l'horizon, s'y tassaient en
+amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles
+molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre
+lesquelles les p&ecirc;cheurs &eacute;taient -celle d'en haut et
+celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si
+on e&ucirc;t essuy&eacute; les bu&eacute;es qui les avaient
+ternies. Le temps changeait, mais d'une fa&ccedil;on rapide qui
+n'&eacute;tait pas bonne.</p>
+
+<p>Et, de diff&eacute;rents points de la mer, de
+diff&eacute;rents c&ocirc;t&eacute;s de l'&eacute;tendue,
+arrivaient des navires p&ecirc;cheurs: tous ceux de France qui
+r&ocirc;daient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des
+Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient
+&agrave; un rappel, ils se rassemblaient &agrave; la suite de se
+croiseur; il en sortait m&ecirc;me des coins vides de l'horizon,
+et leurs petites ailes gris&acirc;tres apparaissaient partout.
+Ils peuplaient tout &agrave; fait le p&acirc;le
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Plus de lente d&eacute;rive, ils avaient tendu leurs voiles
+&agrave; la fra&icirc;che brise nouvelle et se donnaient de la
+vitesse pour s'approcher.</p>
+
+<p>L'Islande, assez lointaine, &eacute;tait apparue aussi, avec
+un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en
+plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont
+jamais &eacute;t&eacute; &eacute;clair&eacute;e que par
+c&ocirc;t&eacute;, par en dessous et comme &agrave; regret. Elle
+se continuait m&ecirc;me par une autre Islande de couleur
+semblable qui s'accentuait peu &agrave; peu; - mais qui
+&eacute;tait chim&eacute;rique, celle-ci, et dont les montagnes
+plus gigantesques n'&eacute;taient qu'une condensation de
+vapeurs. Et le soleil, toujours bas et tra&icirc;nant, incapable
+de monter au-dessus des choses, se voyait &agrave; travers cette
+illusion d'&icirc;le, tellement, qu'il paraissait pos&eacute;
+devant et que c'&eacute;tait pour les yeux un aspect
+incompr&eacute;hensible. Il n'avait plus de halo, et son disque
+rond ayant repris des contours tr&egrave;s accus&eacute;s, il
+semblait plut&ocirc;t quelque pauvre plan&egrave;te jaune,
+mourante, qui se serait arr&ecirc;t&eacute;e l&agrave;,
+ind&eacute;cise, au milieu d'un chaos...</p>
+
+<p>Le croiseur, qui avait stopp&eacute;, &eacute;tait
+entour&eacute; maintenant de la pl&eacute;iade des Islandais. De
+tous ces navires se d&eacute;tachaient des barques, en coquille
+de noix, lui amenant &agrave; bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.</p>
+
+<p>Ils avaient tous quelque chose &agrave; demander, un peu comme
+les enfants, des rem&egrave;des pour des petites blessures, des
+r&eacute;parations, des vivres, des lettres.</p>
+
+<p>D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire
+mettre aux fers, pour quelque mutinerie &agrave; expier; ayant
+tous &eacute;t&eacute; au service de l'&Eacute;tat, ils
+trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+&eacute;troit du croiseur fut encombr&eacute; par quatre ou cinq
+de ces grands gar&ccedil;ons &eacute;tendus la boucle au pied, le
+vieux ma&icirc;tre qui les avait cadenass&eacute;s leur dit:
+"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce
+qu'ils firent docilement, avec un sourire.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais.
+Entre autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une
+&agrave; monsieur Gaos, Yann, la seconde &agrave; monsieur Moan,
+Sylvestre (celle-ci arriv&eacute;e par le Danemark &agrave;
+Reykjav&iacute;k, o&ugrave; le croiseur l'avait prise).</p>
+
+<p>Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile &agrave; voile,
+leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent
+&agrave; lire les adresses qui n'&eacute;taient pas toutes mises
+par de mains tr&egrave;s habiles.</p>
+
+<p>Et le commandant disait:</p>
+
+<p>--D&eacute;p&ecirc;chez-vous, d&eacute;p&ecirc;chez-vous, le
+barom&egrave;tre baisse.</p>
+
+<p>Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de
+noix amen&eacute;es &agrave; la mer, et tant de p&ecirc;cheurs
+assembl&eacute;s dans cette r&eacute;gion peu s&ucirc;re.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres
+ensemble.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les
+&eacute;clairait du haut de l'horizon toujours avec son
+m&ecirc;me aspect d'astre mort.</p>
+
+<p>Assis tous deux &agrave; l'&eacute;cart, dans un coin du pont,
+les bras enlac&eacute;s et se tenant par les &eacute;paules, ils
+lisaient tr&egrave;s lentement, comme pour se mieux
+p&eacute;n&eacute;trer des choses du pays qui leur &eacute;taient
+dites.</p>
+
+<p>Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie
+Gaos, sa petite fianc&eacute;e; dans celle de Sylvestre, Yann lut
+les histoires dr&ocirc;les de la vieille grand'm&egrave;re
+Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et
+puis le dernier alin&eacute;a qui le concernait: "Le bonjour de
+ma part au fils Gaos".</p>
+
+<p>Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait
+la sienne &agrave; son grand ami, pour essayer de lui faire
+appr&eacute;cier la main qui l'avait trac&eacute;e:</p>
+
+<p>--Regarde, c'est une tr&egrave;s belle &eacute;criture,
+n'est-ce pas, Yann?</p>
+
+<p>Mais Yann qui savait tr&egrave;s bien quelle &eacute;tait
+cette main de jeune fille, d&eacute;tourna la t&ecirc;te en
+secouant ses &eacute;paules, comme pour dire qu'on l'ennuyait
+&agrave; la fin avec cette Gaud.</p>
+
+<p>Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier
+d&eacute;daign&eacute;, le remit dans son enveloppe et le serra
+dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:</p>
+
+<p>--Bien s&ucirc;r, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce
+qu'il peut avoir comme &ccedil;a contre elle?...</p>
+
+<p>... Minuit sonne &agrave; la cloche du croiseur. Et ils
+restaient toujours l&agrave;, assis, songeant au pays, aux
+absents, &agrave; mille choses, dans un r&ecirc;ve...</p>
+
+<p>A ce moment, l'&eacute;ternel soleil, qui avait un peu
+tremp&eacute; son bord dans les eaux, recommen&ccedil;a &agrave;
+monter lentement.</p>
+
+<p>Et ce fut le matin...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>Deuxi&egrave;me partie</h2>
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>... Il avait aussi chang&eacute; d'aspect et de couleur, le
+soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journ&eacute;e par
+un matin sinistre. Tout &agrave; fait d&eacute;gag&eacute; de son
+voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le ciel
+comme des jets, annon&ccedil;ant le mauvais temps prochain.</p>
+
+<p>Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir.
+La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme
+&eacute;prouvant le besoin de l'&eacute;parpiller, d'en
+d&eacute;barrasser la mer; et ils commen&ccedil;aient &agrave; se
+disperser, &agrave; fuir comme une arm&eacute;e en
+d&eacute;route, - rien que devant cette menace &eacute;crite en
+l'air, &agrave; laquelle on ne pouvait plus se tromper.</p>
+
+<p>Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les
+hommes et les navires.</p>
+
+<p>Les lames, encore petites, se mettaient &agrave; courir les
+unes apr&egrave;s les autres, &agrave; se grouper; elles
+s'&eacute;taient marbr&eacute;es d'abord d'une &eacute;cume
+blanche qui s'&eacute;talait dessus en bavures; ensuite, avec un
+gr&eacute;sillement, il en sortait des fum&eacute;es; on
+e&ucirc;t dit que &ccedil;a cuisait, que &ccedil;a br&ucirc;lait;
+- et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en
+minute.</p>
+
+<p>On ne pensait plus &agrave; la p&ecirc;che, mais &agrave; la
+manoeuvre seulement. Les lignes &eacute;taient depuis longtemps
+rentr&eacute;es. Ils se h&acirc;taient tous de s'en aller, - les
+uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver
+&agrave; temps; d'autres, pr&eacute;f&eacute;rant d&eacute;passer
+la pointe sud d'Islande, trouvant plus s&ucirc;r de prendre le
+large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent
+arri&egrave;re. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres;
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;, dans les creux de lames, des
+voiles surgissaient, pauvres petites choses mouill&eacute;es,
+fatigu&eacute;es, fuyantes, - mais tenant debout tout de
+m&ecirc;me, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que
+l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
+redressent.</p>
+
+<p>La grande panne des nuages, qui s'&eacute;tait
+condens&eacute;e &agrave; l'horizon de l'ouest avec un aspect
+d'&icirc;le, se d&eacute;faisait maintenant par le haut, et les
+lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait
+in&eacute;puisable, cette panne: le vent l'&eacute;tendait,
+l'allongeait, l'&eacute;tirait, en faisait sortir
+ind&eacute;finiment des rideaux obscurs, qu'il d&eacute;ployait
+dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividit&eacute; froide et
+profonde.</p>
+
+<p>Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute
+chose.</p>
+
+<p>Le croiseur &eacute;tait parti vers les abris d'Islande; les
+p&ecirc;cheurs restaient seuls sur cette mer remu&eacute;e qui
+prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient,
+pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances
+augmentaient; ils allaient se perdre de vue.</p>
+
+<p>Les lames, fris&eacute;es en volutes, continuaient de se
+courir apr&egrave;s, de se r&eacute;unir, de s'agripper les unes
+les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles,
+les vides se creusaient.</p>
+
+<p>En quelques heures, tout &eacute;tait labour&eacute;,
+boulevers&eacute; dans cette r&eacute;gion la veille si calme,
+et, au lieu du silence d'avant on &eacute;tait assourdi de bruit.
+Changement &agrave; vue que toute cette agitation d'&agrave;
+pr&eacute;sent, inconsciente, inutile, qui s'&eacute;tait faite
+si vite. Dans quel but tout cela?... Quel myst&egrave;re de
+destruction aveugle!...</p>
+
+<p>Les nuages achevaient de se d&eacute;plier en l'air, venant
+toujours de l'ouest, se superposant, empress&eacute;s, rapides,
+obscurcissant tout. Quelques d&eacute;chirures jaunes restaient
+seules, par lesquels le soleil envoyait d'en bas ses derniers
+rayons en gerbes. Et l'eau, verd&acirc;tre maintenant,
+&eacute;tait de plus en plus z&eacute;br&eacute;e de baves
+blanches.</p>
+
+<p>A midi, la Marie avait tout &agrave; fait pris son allure de
+mauvais temps; ses &eacute;coutilles ferm&eacute;es et ses voiles
+r&eacute;duites, elle bondissait souple et l&eacute;g&egrave;re;
+- au milieu du d&eacute;sarroi qui commen&ccedil;ait, elle avait
+un air de jouer comme font les gros marsouins que les
+temp&ecirc;tes amusent. N'ayant plus que la misaine elle fuyait
+devant le temps, suivant l'expression de marine qui
+d&eacute;signe cette allure-l&agrave;.</p>
+
+<p>En haut, c'&eacute;tait devenu enti&egrave;rement sombre, une
+vo&ucirc;te ferm&eacute;e, &eacute;crasante, - avec quelques
+charbonnages plus noirs &eacute;tendus dessus en taches informes,
+cela semblait presque un d&ocirc;me immobile, et il fallait
+regarder bien pour comprendre que c'&eacute;tait au contraire en
+plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se
+d&eacute;p&ecirc;chant de passer, et sans cesse remplac&eacute;es
+par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de
+t&eacute;n&egrave;bres, se d&eacute;vidant comme d'un rouleau
+sans fin...</p>
+
+<p>Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus
+vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de
+myst&eacute;rieux et de terrible. La brise, la mer, la Marie, les
+nuages, tout &eacute;tait pris d'un m&ecirc;me affolement de
+fuite et de vitesse dans le m&ecirc;me sens. Ce qui
+d&eacute;talait le plus vite, c'&eacute;tait le vent; puis les
+grosses lev&eacute;es de houle, plus lourdes, plus lentes,
+courant apr&egrave;s lui; puis la Marie entra&icirc;n&eacute;e
+dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs
+cr&ecirc;tes bl&ecirc;mes qui se roulaient dans une
+perp&eacute;tuelle chute, et elle, - toujours rattrap&eacute;e,
+toujours d&eacute;pass&eacute;e, - leur &eacute;chappait tout de
+m&ecirc;me, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait
+derri&egrave;re, d'un remous o&ugrave; leur fureur se
+brisait.</p>
+
+<p>Et dans cette allure de fuite, ce qu'on &eacute;prouvait
+surtout, c'&eacute;tait une illusion de
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;; sans aucune peine ni effort, on se
+sentait bondir. Quand la Marie montait sur ces lames,
+c'&eacute;tait sans secousse comme si le vent l'e&ucirc;t
+enlev&eacute;e; et sa redescente apr&egrave;s &eacute;tait comme
+une glissade, faisant &eacute;prouver ce tressaillement du ventre
+qu'on a dans les chutes simul&eacute;es des "chars russes" ou
+dans celles imaginaires des r&ecirc;ves. Elle glissait comme
+&agrave; reculons, la montagne fuyante se d&eacute;robant sous
+elle pour continuer de courir, et alors elle &eacute;tait
+replong&eacute;e dans un de ces grands creux qui couraient aussi;
+sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un
+&eacute;claboussement d'eau qui ne la mouillait m&ecirc;me pas,
+mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
+s'&eacute;vanouissait en avant comme de la fum&eacute;e, comme
+rien...</p>
+
+<p>Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apr&egrave;s
+chaque lame pass&eacute;e, on regardait derri&egrave;re soi
+arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait
+toute verte par transparence; qui se d&eacute;p&ecirc;chait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes
+pr&ecirc;tes &agrave; se refermer, un air de dire: "Attends que
+je t'attrape, et je t'engouffre..."</p>
+
+<p>... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un
+haussement d'&eacute;paule on enl&egrave;verait une plume; et,
+presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son
+&eacute;cume bruissante, son fracas de cascade.</p>
+
+<p>Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait
+toujours. Ces lames se succ&eacute;daient, plus &eacute;normes,
+en longues cha&icirc;nes de montagnes dont les vall&eacute;es
+commen&ccedil;aient &agrave; faire peur. Et toute cette folie de
+mouvement s'acc&eacute;l&eacute;rait, sous un ciel de plus en
+plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien du tr&egrave;s gros temps, et il fallait
+veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de
+l'espace pour courir! Et puis, justement la Marie, cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, avait pass&eacute; sa saison dans la
+partie la plus occidentale des p&ecirc;cheries d'Islande; alors
+toute cette fuite dans l'Est &eacute;tait autant de bonne route
+faite pour le retour.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre &eacute;taient &agrave; la barre,
+attach&eacute;s par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson
+de Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes; gris&eacute;s de mouvement et
+de vitesse ils chantaient &agrave; pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce d&eacute;cha&icirc;nement de
+bruits, s'amusant &agrave; tourner la t&ecirc;te pour chanter
+contre le vent et perdre haleine.</p>
+
+<p>--Eh ben! Les enfants, &ccedil;a sent-il le renferm&eacute;,
+l&agrave;-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue
+par l'&eacute;coutille entreb&acirc;ill&eacute;e, comme un diable
+pr&ecirc;t &agrave; sortir de sa bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Oh! non, &ccedil;a ne sentait pas le renferm&eacute;, pour
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est
+maniable, ayant confiance dans la solidit&eacute; de leur bateau,
+dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection de cette
+Vierge de fa&iuml;ence qui, depuis quarante ann&eacute;es de
+voyages en Islande, avait dans&eacute; tant de fois cette
+mauvaise danse-l&agrave; toujours souriante entre ses bouquets de
+fausses fleurs...</p>
+
+<p class="Pcursief">Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, on ne voyait pas loin autour de soi;
+&agrave; quelques centaines de m&egrave;tres, tout paraissait
+finir en esp&egrave;ces d'&eacute;pouvantes vagues, en
+cr&ecirc;tes bl&ecirc;mes qui se h&eacute;rissaient, fermant la
+vue. On se croyait toujours au milieu d'une sc&egrave;ne
+restreinte, bien que perp&eacute;tuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses &eacute;taient noy&eacute;es dans cette
+sorte de fum&eacute;e d'eau, qui fuyait en nuage, avec une
+extr&ecirc;me vitesse, sur toute la surface de la mer.</p>
+
+<p>Mais, de temps &agrave; autre, une &eacute;claircie se faisait
+vers le nord-ouest d'o&ugrave; une saute de vent pouvait venir:
+alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet
+tra&icirc;nant, faisant para&icirc;tre plus sombre le d&ocirc;me
+de ce ciel, se r&eacute;pandait sur les cr&ecirc;tes blanches
+agit&eacute;es. Et cette &eacute;claircie &eacute;tait triste
+&agrave; regarder; ces lointains entrevus, ces
+&eacute;chapp&eacute;es serraient le coeur davantage en donnant
+trop bien &agrave; comprendre que c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+chaos partout, la m&ecirc;me fureur - jusque derri&egrave;re ces
+grands horizons vides et infiniment au del&agrave;:
+l'&eacute;pouvante n'avait pas de limites, et on &eacute;tait
+seul au milieu!</p>
+
+<p>Une clameur g&eacute;ante sortait des choses comme un
+pr&eacute;lude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et
+on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de
+sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines
+&agrave; force d'&ecirc;tre immenses: cela c'&eacute;tait le
+vent, la grande &acirc;me de ce d&eacute;sordre, la puissance
+invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres
+bruits, plus rapproch&eacute;s, plus mat&eacute;riels, plus
+mena&ccedil;ants de d&eacute;truire, que rendait l'eau
+tourment&eacute;e, gr&eacute;sillant comme sur des braises...</p>
+
+<p>Toujours cela grossissait.</p>
+
+<p>Et, malgr&eacute; leur allure de fuite, la mer
+commen&ccedil;ait &agrave; les couvrir, &agrave; les manger comme
+ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arri&egrave;re,
+puis de l'eau &agrave; paquets, lanc&eacute;e avec une force
+&agrave; tout briser. Les lames se faisaient toujours plus
+hautes, plus follement hautes, et pourtant elles &eacute;taient
+d&eacute;chiquet&eacute;es &agrave; mesure, on en voyait de
+grands lambeaux verd&acirc;tres, qui &eacute;taient de l'eau
+retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de lourdes
+masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la Marie
+vibrait tout enti&egrave;re comme de douleur. Maintenant on ne
+distinguait plus rien, &agrave; cause de toute cette bave
+blanche, &eacute;parpill&eacute;e; quand les rafales
+g&eacute;missaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons
+plus &eacute;pais - comme, en &eacute;t&eacute;, la
+poussi&egrave;re des routes. Une grosse pluie, qui &eacute;tait
+venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses
+ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des
+lani&egrave;res.</p>
+
+<p>Ils restaient tous les deux &agrave; la barre, attach&eacute;s
+et se tenant ferme, v&ecirc;tus de leurs cirages, qui
+&eacute;taient durs et luisants comme des peaux de requins; ils
+les avaient bien serr&eacute;s au cou, par des ficelles
+goudronn&eacute;es, bien serr&eacute;s aux poignets et aux
+chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, et tout ruisselait
+sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait plus dru, en
+s'arc-boutant bien pour ne pas &ecirc;tre renvers&eacute;s. La
+peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration
+&agrave; toute minute coup&eacute;e. Apr&egrave;s chaque grande
+masse d'eau tomb&eacute;e, ils se regardaient - en souriant,
+&agrave; cause de tout ce sel amass&eacute; dans leur barbe.</p>
+
+<p>A la longue, pourtant, cela devenait une extr&ecirc;me
+fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait
+toujours &agrave; son m&ecirc;me paroxysme
+exasp&eacute;r&eacute;. Les rages des hommes, celles des
+b&ecirc;tes s'&eacute;puisent et tombent vite; - il faut subir
+longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
+cause et sans but, myst&eacute;rieuses comme la vie et comme la
+mort.</p>
+
+<p class="Pcursief">Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>A travers leurs l&egrave;vres devenues blanches, le refrain de
+la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone,
+reprise de temps &agrave; autre inconsciemment. L'exc&egrave;s de
+mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau
+&ecirc;tre jeunes, leurs sourires grima&ccedil;aient sur leurs
+dents entrechoqu&eacute;es par un tremblement de froid; leurs
+yeux, &agrave; demi ferm&eacute;s sous les paupi&egrave;res
+br&ucirc;l&eacute;es qui battaient, restaient fixes dans une
+atonie farouche. Riv&eacute;s &agrave; leur barre comme deux
+arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains
+crisp&eacute;es et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque
+sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux
+ruisselants, la bouche contract&eacute;e, ils &eacute;taient
+devenus &eacute;tranges, et en eux repassait tout un fond de
+sauvagerie primitive.</p>
+
+<p>Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement
+d'&ecirc;tre encore l&agrave;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de
+l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se
+dressait, derri&egrave;re, la montagne d'eau nouvelle,
+surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un
+grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de
+croix involontaire. Ils ne songeaient plus &agrave; rien, ni
+&agrave; Gaud, ni &agrave; aucune femme, ni &agrave; aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pens&eacute;es; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid,
+obscurcissait tout dans leur t&ecirc;te. Ils n'&eacute;taient
+plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette
+barre; que deux b&ecirc;tes vigoureuses cramponn&eacute;es
+l&agrave; par instinct pour ne pas mourir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>...C'&eacute;tait en Bretagne, apr&egrave;s la mi-septembre,
+par une journ&eacute;e d&eacute;j&agrave; fra&icirc;che. Gaud
+cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la
+direction de Pors-Even.</p>
+
+<p>Depuis pr&egrave;s d'un mois, les navires islandais
+&eacute;taient rentr&eacute;s, - moins deux qui avaient disparu
+dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie ayant tenu bon, Yan
+et tous ceux du bord &eacute;taient au pays tranquillement.</p>
+
+<p>Gaud se sentait tr&egrave;s troubl&eacute;es, &agrave;
+l'id&eacute;e qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois
+elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'&eacute;tait quand
+on &eacute;tait all&eacute;, tous ensemble, conduire le pauvre
+petit Sylvestre, &agrave; son d&eacute;part pour le service. (On
+l'avait accompagn&eacute; jusqu'&agrave; la diligence, lui,
+pleurant un peu, sa vieille grand'm&egrave;re pleurant beaucoup,
+et il &eacute;tait parti pour rejoindre le quartier de Brest.)
+Yann, qui &eacute;tait venu aussi pour embrasser son petit ami,
+avait fait mine de d&eacute;tourner les yeux quand elle l'avait
+regard&eacute;, et comme il avait beaucoup de monde autour de
+cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
+assembl&eacute;s pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen
+de se parler.</p>
+
+<p>Alors elle avait pris &agrave; la fin une grande
+r&eacute;solution, et, un peu craintive, s'en allait chez les
+Gaos.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re avait eu jadis des int&eacute;r&ecirc;ts
+communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliqu&eacute;es
+qui, entre p&ecirc;cheurs comme entre paysans, n'en finissent
+plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une
+barque qui venait de se faire &agrave; la part.</p>
+
+<p>--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet
+argent, mon p&egrave;re; d'abord je serais contente de voir Marie
+Gaos; puis je ne suis jamais all&eacute;e si loin en
+Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande
+course.</p>
+
+<p>Au fond elle avait une curiosit&eacute; anxieuse de cette
+famille d'Yann, o&ugrave; elle entrerait peut-&ecirc;tre un jour,
+de cette maison, de ce village.</p>
+
+<p>Dans une derni&egrave;re causerie, Sylvestre, avant de partir,
+lui avait expliqu&eacute; &agrave; sa mani&egrave;re la
+sauvagerie de son ami:</p>
+
+<p>--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut
+se marier avec personne, par id&eacute;e &agrave; lui; il n'aime
+bien que la mer, et m&ecirc;me un jour, par plaisanterie, il nous
+a dit lui avoir promis le mariage.</p>
+
+<p>Elle lui pardonnerait donc ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre,
+et, retrouvant toujours dans sa m&eacute;moire son beau sourire
+franc de la nuit du bal, elle se reprenait &agrave;
+esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Si elle le rencontrait l&agrave;, au logis, elle ne lui dirait
+rien, bien s&ucirc;r; son intention n'&eacute;tait point de se
+montrer si os&eacute;e. Mais lui, la revoyant de pr&egrave;s,
+parlerait peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>Elle marchait depuis une heure, alerte, agit&eacute;e,
+respirant la brise saine du large.</p>
+
+<p>Il y avait de grands calvaires plant&eacute;s aux carrefours
+des chemins.</p>
+
+<p>De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de
+marins qui sont toute l'ann&eacute;e battus par le vent, et dont
+la couleur est celle des rochers. Dans l'un, o&ugrave; le sentier
+se r&eacute;tr&eacute;cissait tout &agrave; coup entre des murs
+sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
+chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose,
+avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de
+quelque ancien matelot revenu de l&agrave;-bas... En passant,
+elle regardait tout; les gens qui sont tr&egrave;s
+pr&eacute;occup&eacute;s par le but de leur voyage s'amusent
+toujours plus que les autres aux mille d&eacute;tails de la
+route.</p>
+
+<p>Le petit village &eacute;tait loin derri&egrave;re elle
+maintenant, et, &agrave; mesure qu'elle s'avan&ccedil;ait sur ce
+dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient
+plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.</p>
+
+<p>Le terrain &eacute;tait ondul&eacute;, rocheux, et, de toutes
+les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout
+&agrave; pr&eacute;sent; rien que la lande rase, aux ajoncs
+verts, et, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, les divins
+crucifi&eacute;s d&eacute;coupant sur le ciel leurs grands bras
+en croix, donnant &agrave; tout ce pays l'air d'un immense lieu
+de justice.</p>
+
+<p>A un carrefour, gard&eacute; par un de ces christs
+&eacute;normes, elle h&eacute;sita entre deux chemins qui
+fuyaient entres des talus d'&eacute;pines.</p>
+
+<p>Une petite fille qui arrivait se trouva &agrave; point pour la
+tirer d'embarras:</p>
+
+<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann.
+Apr&egrave;s l'avoir embrass&eacute;e, elle lui demanda si ses
+parents &eacute;taient &agrave; la maison.</p>
+
+<p>--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon fr&egrave;re Yann, dit
+la petite sans aucune malice, qui est all&eacute; &agrave;
+Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas l&agrave;, lui! Encore se mauvais sort
+qui l'&eacute;loignait d'elle partout et toujours. Remettre sa
+visite &agrave; une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette
+petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que
+penserait-on de cela &agrave; Pors-Even? Alors elle d&eacute;cida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le
+temps de rentrer.</p>
+
+<p>A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette
+pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus
+d&eacute;sol&eacute;es. Ce grand air de mer qui faisait les
+hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses,
+courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y
+avait des go&eacute;mons qui tra&icirc;naient par terre,
+feuillages d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde &eacute;tait
+voisin. Ils se r&eacute;pandaient dans l'air leur odeur
+saline.</p>
+
+<p>Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on
+voyait &agrave; longue distance dans ce pays nu, se dessinant,
+comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes
+ou p&ecirc;cheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin,
+de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient
+bonjour. Des figures brunies, tr&egrave;s m&acirc;les et
+d&eacute;cid&eacute;es, sous un bonnet de marin.</p>
+
+<p>L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire
+pour allonger sa route; ces gens s'&eacute;tonnaient de la voir
+marcher si lentement.</p>
+
+<p>Ce Yann, que faisait-il &agrave; Loguivy? Il courtisait les
+filles peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles.
+De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il
+n'avait en g&eacute;n&eacute;ral qu'&agrave; se pr&eacute;senter.
+Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille chanson
+islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
+r&eacute;sistant gu&egrave;re &agrave; un gar&ccedil;on aussi
+beau. Non, tout simplement, il &eacute;tait all&eacute; faire une
+commande &agrave; certain vannier de ce village, qui avait seul
+dans le pays la bonne mani&egrave;re pour tresser les casiers
+&agrave; prendre les homards. Sa t&ecirc;te &eacute;tait
+tr&egrave;s libre d'amour en ce moment.</p>
+
+<p>Elle arriva &agrave; une chapelle, qu'on apercevait de loin
+sur une hauteur. C'&eacute;tait une chapelle toute grise,
+tr&egrave;s petite et tr&egrave;s vieille; au milieu de
+l'aridit&eacute; d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et
+d&eacute;j&agrave; sans feuilles, lui faisait des cheveux, des
+cheveux jet&eacute;s tous du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;, comme
+par une main qu'on y aurait pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Et cette main &eacute;tait celle aussi qui fait sombrer les
+barques des p&ecirc;cheurs, main &eacute;ternelle des vents
+d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de la houle, les
+branches tordues des rivages. Ils avaient pouss&eacute; de
+travers et &eacute;chevel&eacute;s, les vieux arbres, courbant le
+dos sous l'effort s&eacute;culaire de cette main-l&agrave;.</p>
+
+<p>Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque
+c'&eacute;tait la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y
+arr&ecirc;ta, pour gagner encore du temps.</p>
+
+<p>Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des
+croix. Et tout &eacute;tait de la m&ecirc;me couleur, la
+chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait
+uniform&eacute;ment h&acirc;l&eacute;, rong&eacute; par le vent
+de la mer; un m&ecirc;me lichen gris&acirc;tre, avec ses taches
+d'un jaune p&acirc;le de soufre, couvrait les pierres, les
+branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans
+les niches du mur.</p>
+
+<p>Sur une de ces croix de bois, un nom &eacute;tait &eacute;cris
+en grosses lettres: Gaos. - Gaos, Jo&euml;l, quatre-vingts
+ans.</p>
+
+<p>Ah! Oui, le grand-p&egrave;re; elle savait cela.</p>
+
+<p>La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste,
+plusieurs des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos,
+c'&eacute;tait naturel, et elle aurait d&ucirc; s'y attendre;
+pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression
+p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une
+pri&egrave;re sous ce porche antique, tout petit, us&eacute;,
+badigeonn&eacute; de chaux blanche. Mais l&agrave; elle
+s'arr&ecirc;ta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos!
+encore ce nom, grav&eacute; sur une des plaques fun&eacute;raires
+comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au
+large.</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; lire cette inscription:</p>
+
+<p class="Pcursief">En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Jean-Louis<br>
+ &acirc;g&eacute; de 24 ans, matelot &agrave; bord de la
+Marguerite,<br>
+ disparu en Islande, le 3 ao&ucirc;t 1877.<br>
+ Qu'il repose en paix!</p>
+
+<p>L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, &agrave; cette
+entr&eacute;e de chapelle, &eacute;taient clou&eacute;es d'autres
+plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'&eacute;tait le
+coin des naufrag&eacute;s de Pors-Even, et elle regretta d'y
+&ecirc;tre venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans
+l'&eacute;glise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais
+ici, dans ce village, il &eacute;tait plus petit, plus fruste,
+plus sauvage, le tombeau vide des p&ecirc;cheurs islandais. Il y
+avait de chaque c&ocirc;t&eacute; un banc de granit, pour les
+veuves, pour les m&egrave;res: et ce lieu bas, irr&eacute;gulier
+comme une grotte, &eacute;tait gard&eacute; par une bonne vierge
+tr&egrave;s ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux
+m&eacute;chants, qui ressemblait &agrave; Cyb&egrave;le,
+d&eacute;esse primitive de la terre.</p>
+
+<p>Gaos! Encore!</p>
+
+<p class="Pcursief">En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Fran&ccedil;ois<br>
+ &eacute;poux de Anne-Marie LE GOASTER,<br>
+ capitaine &agrave; bord du Paimpolais,<br>
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br>
+ avec vingt-trois hommes composant son &eacute;quipage.<br>
+ Qu'ils reposent en paix!</p>
+
+<p>Et, en bas, deux os de mort en croix sous un cr&acirc;ne noir
+avec des yeux verts, peinture na&iuml;ve et macabre, sentant
+encore la barbarie d'un autre &acirc;ge.</p>
+
+<p>Gaos! partout ce nom!</p>
+
+<p>Un autre Gaos s'appelait Yves, enlev&eacute; du bord de son
+navire et disparu aux environs de Norden-Fjord, en Islande,
+&agrave; l'&acirc;ge de vingt-deux ans. La plaque semblait
+&ecirc;tre l&agrave; depuis de longues ann&eacute;es; il devait
+&ecirc;tre bien oubli&eacute;, celui-l&agrave;...</p>
+
+<p>En lisant, il lui venait pour ce Yann des &eacute;lans de
+tendresse douce, et un peu d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e aussi.
+Jamais, non, jamais il ne serait &agrave; elle! Comment le
+disputer &agrave; la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
+sombr&eacute;, des anc&ecirc;tres, des fr&egrave;res, qui
+devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.</p>
+
+<p>Elle entra dans la chapelle, d&eacute;j&agrave; obscure,
+&agrave; peine &eacute;clair&eacute;e par ses fen&ecirc;tres
+basses aux parois &eacute;paisses. Et l&agrave;, le coeur plein
+de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier
+devant des saints et des saintes &eacute;normes, entour&eacute;s
+de fleurs grossi&egrave;res, et qui touchaient la vo&ucirc;te
+avec leur t&ecirc;te. Dehors, le vent qui se levait
+commen&ccedil;ait &agrave; g&eacute;mir, comme rapportant au pays
+breton la plainte des jeunes hommes morts.</p>
+
+<p>Le soir approchait; il fallait pourtant bien se d&eacute;cider
+&agrave; faire sa visite et s'acquitter de sa commission.</p>
+
+<p>Elle reprit sa route et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+inform&eacute;e dans le village, elle trouva la maison des Gaos,
+qui &eacute;tait adoss&eacute;e &agrave; une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu
+&agrave; l'id&eacute;e que Yann pouvait &ecirc;tre revenu, elle
+traversa le jardinet o&ugrave; poussaient des
+chrysanth&egrave;mes et des v&eacute;roniques.</p>
+
+<p>En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette
+barque vendue, et on la fit asseoir tr&egrave;s poliment pour
+attendre le retour du p&egrave;re, qui lui signerait son
+re&ccedil;u. Parmi tout ce monde qui &eacute;tait l&agrave;, ses
+yeux cherch&egrave;rent Yann, mais elle ne le vit point.</p>
+
+<p>On &eacute;tait fort occup&eacute; dans la maison. Sur une
+grande table bien blanche, on taillait d&eacute;j&agrave;
+&agrave; la pi&egrave;ce, dans du coton neuf, des costumes
+appel&eacute;s cirages, pour la prochaine saison d'Islande.</p>
+
+<p>--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut
+&agrave; chacun deux rechanges complets pour l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>On lui expliqua comment on s'y prenait apr&egrave;s pour les
+peindre et les cirer, ces tenues de mis&egrave;re. Et, pendant
+qu'on lui d&eacute;taillait la chose, ses yeux parcouraient
+attentivement ce logis des Gaos.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait am&eacute;nag&eacute; &agrave; la
+mani&egrave;re traditionnelle des chaumi&egrave;res bretonnes;
+une immense chemin&eacute;e occupait le fond, et des lits en
+armoire s'&eacute;tageaient sur les c&ocirc;t&eacute;s. Mais cela
+n'avait pas l'obscurit&eacute; ni la m&eacute;lancolie de ces
+g&icirc;tes des laboureurs, qui sont toujours &agrave; demi
+enfouis au bord des chemins; c'&eacute;tait clair et propre,
+comme en g&eacute;n&eacute;ral chez les gens de mer.</p>
+
+<p>Plusieurs petits Gaos &eacute;taient l&agrave;, gar&ccedil;ons
+ou filles, tous fr&egrave;res d'Yann, - sans compter deux grands
+qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et
+proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.</p>
+
+<p>--Une que nous avons adopt&eacute;e l'an dernier, expliqua la
+m&egrave;re; nous en avions d&eacute;j&agrave; beaucoup pourtant;
+mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son p&egrave;re
+&eacute;tait de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande
+&agrave; la saison derni&egrave;re, comme vous savez, - alors,
+entre voisins, on s'est partag&eacute; les cinq enfants qui
+restaient et celle-ci nous est &eacute;chue.</p>
+
+<p>Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adopt&eacute;e
+baissait la t&ecirc;te et souriait en se cachant contre le petit
+Laumec Gaos qui &eacute;tait son
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la
+fra&icirc;che sant&eacute; se voyait &eacute;panouie sur toutes
+ces joues roses d'enfants.</p>
+
+<p>On mettait beaucoup d'empressement &agrave; recevoir Gaud -
+comme une belle demoiselle dont la visite &eacute;tait un honneur
+pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la
+fit montrer dans la chambre d'en haut qui &eacute;tait la gloire
+du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de la construction de
+cet &eacute;tage; c'&eacute;tait &agrave; la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonn&eacute; faite en Manche par le
+p&egrave;re Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bal, Yann
+lui avait racont&eacute; cela.</p>
+
+<p>Cette chambre de l'&eacute;pave &eacute;tait jolie et gaie
+dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits &agrave; la
+mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table
+au milieu. Par la fen&ecirc;tre, on voyait tout Paimpol, toute la
+rade, avec les Islandais l&agrave;-bas, au mouillage, - et la
+passe par o&ugrave; ils s'en vont.</p>
+
+<p>Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu
+savoir o&ugrave; dormait Yann; &eacute;videmment, tout enfant, il
+avait d&ucirc; habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques
+lits en armoire. Mais &agrave; pr&eacute;sent, c'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait
+aim&eacute; &ecirc;tre au courant des d&eacute;tails de sa vie,
+savoir surtout &agrave; quoi se passaient ses longues
+soir&eacute;es d'hiver...</p>
+
+<p>... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit
+tressaillir.</p>
+
+<p>Non, ce n'&eacute;tait pas Yann, mais un homme qui lui
+ressemblait malgr&eacute; ses cheveux d&eacute;j&agrave; blancs,
+qui avait presque sa haute stature et qui &eacute;tait droit
+comme lui: le p&egrave;re Gaos rentrant de la p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'avoir salu&eacute;e et s'&ecirc;tre enquis des
+motifs de sa visite, il lui signa son re&ccedil;u, ce qui fut un
+peu long, car sa main n'&eacute;tait plus, disait-il, tr&egrave;s
+assur&eacute;e. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement d&eacute;finitif, le
+d&eacute;sint&eacute;ressant de cette vente de barque; non, mais
+comme un acompte seulement; il en recauserait avec M.
+M&eacute;vel. Et Gaud, &agrave; qui l'argent importait peu, fit
+un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire
+n'&eacute;tait pas encore finie, elle s'en &eacute;tait bien
+dout&eacute;e; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des
+affaires m&ecirc;l&eacute;es avec les Gaos.</p>
+
+<p>On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann,
+comme si on e&ucirc;t trouv&eacute; plus honn&ecirc;te que toute
+la famille f&ucirc;t l&agrave; assembl&eacute;e pour la recevoir.
+Le p&egrave;re avait peut-&ecirc;tre m&ecirc;me devin&eacute;,
+avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'&eacute;tait pas
+indiff&eacute;rent &agrave; cette belle h&eacute;riti&egrave;re;
+car il mettait un peu d'insistance &agrave; toujours reparler de
+lui:</p>
+
+<p>--C'est bien &eacute;tonnant, disait-il, il n'est jamais si
+tard dehors. Il est all&eacute; &agrave; Loguivy, mademoiselle
+Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous
+savez, c'est notre grande p&ecirc;che de l'hiver.</p>
+
+<p>Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant
+conscience que c'&eacute;tait trop, et sentant un serrement de
+coeur lui venir &agrave; l'id&eacute;e qu'elle ne le verrait
+pas.</p>
+
+<p>--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien s&ucirc;r; nous n'avons pas cela
+&agrave; craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de
+temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez
+mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune
+homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout &agrave; fait?...
+Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous
+pouvons le dire.</p>
+
+<p>Cependant la nuit venait; on avait repli&eacute; les cirages
+commenc&eacute;s, suspendu le travail. Les petits Gaos et la
+petite adopt&eacute;e, assis sur des bancs, se serraient les un
+aux autres, attrist&eacute; par l'heure grise du soir, et
+regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:</p>
+
+<p>"A pr&eacute;sent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"</p>
+
+<p>Et, dans la chemin&eacute;e, la flamme commen&ccedil;ait
+&agrave; &eacute;clairer rouge, au milieu du cr&eacute;puscule
+qui tombait.</p>
+
+<p>--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle
+Gaud.</p>
+
+<p>Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout
+&agrave; coup au visage &agrave; la pens&eacute;e d'&ecirc;tre
+rest&eacute;e si tard. Elle se leva et prit cong&eacute;.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re d'Yann s'&eacute;tait lev&eacute; lui aussi
+pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au del&agrave; de
+certain bas-fond isol&eacute; o&ugrave; de vieux arbres font un
+passage noir.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils marchaient pr&egrave;s l'un de l'autre, elle se
+sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait
+envie de lui parler comme &agrave; un p&egrave;re, dans des
+&eacute;lans qui lui venaient; puis les mots s'arr&ecirc;taient
+dans sa gorge, et elle ne disait rien.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de
+la mer, rencontrant &ccedil;&agrave; et l&agrave;, sur la rase
+lande, des chaumi&egrave;res d&eacute;j&agrave; ferm&eacute;es,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids o&ugrave;
+des p&ecirc;cheurs &eacute;taient blottis; rencontrant les croix,
+les ajoncs et les pierres.</p>
+
+<p>Comme c'&eacute;tait loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y
+&eacute;tait attard&eacute;e!</p>
+
+<p>Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol
+ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes,
+elle pensait chaque fois &agrave; lui, &agrave; Yann; mais
+c'&eacute;tait ais&eacute; de le reconna&icirc;tre &agrave;
+distance et vite elle &eacute;tait d&eacute;&ccedil;ue. Ses pieds
+s'embarrassaient dans de longues plantes brunes,
+emm&ecirc;l&eacute;es comme des chevelures, qui &eacute;taient
+les go&eacute;mons tra&icirc;nant &agrave; terre.</p>
+
+<p>A la croix de Plou&euml;zoc'h, elle salue le vieillard, le
+priant de retourner. Les lumi&egrave;res de Paimpol se voyaient
+d&eacute;j&agrave;, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir
+peur.</p>
+
+<p>Allons, c'&eacute;tait fini pour cette fois... Et qui sait
+&agrave; pr&eacute;sent quand elle verrait Yann...</p>
+
+<p>Pour retourner &agrave; Pors-Even, les pr&eacute;textes ne lui
+auraient pas manqu&eacute;, mais elle aurait eu trop mauvais air
+en recommen&ccedil;ant cette visite. Il fallait &ecirc;tre plus
+courageuse et plus fi&egrave;re. Si seulement Sylvestre, son
+petit confident, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l&agrave; encore,
+elle l'aurait charg&eacute; peut-&ecirc;tre d'aller trouver Yann
+de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il &eacute;tait
+parti et pour combien d'ann&eacute;es?...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>- Me marier? Disait Yann &agrave; ses parents le soir, - me
+marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je
+serai jamais si heureux qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de
+contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude
+chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien,
+allez, qu'il s'agit de celle qui est venue &agrave; la maison
+aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir &agrave; de
+pauvres gens comme nous, &ccedil;a n'est pas assez clair &agrave;
+mon gr&eacute;. Et puis ni celle-l&agrave; ni une autre, on,
+c'est tout r&eacute;fl&eacute;chi, je ne me marie pas, &ccedil;a
+n'est pas mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils se regard&egrave;rent en silence, les deux vieux Gaos,
+d&eacute;sappoint&eacute;s profond&eacute;ment; car, apr&egrave;s
+en avoir caus&eacute; ensemble, ils croyaient &ecirc;tre bien
+s&ucirc;rs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau
+Yann. Mais ils ne tent&egrave;rent point d'insister, sachant
+combien ce serait inutile. Sa m&egrave;re surtout baissa la
+t&ecirc;te et ne dit plus mot; elle respectait les
+volont&eacute;s de ce fils, de cet a&icirc;n&eacute; qui avait
+presque rang de chef de famille: bien qu'il f&ucirc;t toujours
+tr&egrave;s doux et tr&egrave;s tendre avec elle, soumis plus
+qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il &eacute;tait
+depuis longtemps son ma&icirc;tre absolu pour les grandes,
+&eacute;chappant &agrave; toute pression avec une
+ind&eacute;pendance tranquillement farouche.</p>
+
+<p>Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
+p&ecirc;cheurs, de se lever avant le jour. Et apr&egrave;s
+souper, d&egrave;s huit heures, ayant jet&eacute; un dernier coup
+d'oeil de satisfaction &agrave; ses casiers de Loguivy, &agrave;
+ses filets neufs, il commen&ccedil;a de se d&eacute;shabiller,
+l'esprit en apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans
+le lit &agrave; rideaux de perse rose qu'il partageait avec
+Laumec son petit fr&egrave;re.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud,
+&eacute;tait au cartier de Brest; - tr&egrave;s
+d&eacute;pays&eacute;, mais tr&egrave;s sage; portant
+cr&acirc;nement son col bleu ouvert et son bonnet &agrave; pompon
+rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute
+taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille
+grand'm&egrave;re et rest&eacute; l'enfant innocent
+d'autrefois.</p>
+
+<p>Un seul soir il s'&eacute;tait gris&eacute;, avec des pays,
+parce que c'est l'usage: ils &eacute;taient rentr&eacute;s au
+quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant
+&agrave; tue-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Un dimanche aussi, il &eacute;tait all&eacute; au
+th&eacute;&acirc;tre dans les galeries hautes. On jouait un de
+ces grands drames o&ugrave; les matelots, s'exasp&eacute;rant
+contre le tra&icirc;tre, l'accueillent avec un hou! qu'ils
+poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent
+d'ouest. Il avait surtout trouv&eacute; qu'il y faisait
+tr&egrave;s chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une
+r&eacute;primande de l'officier de service. Et il s'&eacute;tait
+endormi sur la fin.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; la caserne, pass&eacute; minuit, il avait
+rencontr&eacute; des dames d'un &acirc;ge assez m&ucirc;r,
+coiff&eacute;es en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur
+trottoir.</p>
+
+<p>--&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on, disaient-elles avec
+des grosses voix rauques.</p>
+
+<p>Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient,
+n'&eacute;tant point si na&iuml;f qu'on aurait pu le croire. Mais
+le souvenir, &eacute;voqu&eacute; tout &agrave; coup, de sa
+vieille grand'm&egrave;re et de Marie Gaos, l'avait fait passer
+devant elles tr&egrave;s d&eacute;daigneux, les toisant du haut
+de sa beaut&eacute; et de sa jeunesse avec un sourire de moquerie
+enfantine. Elles avaient m&ecirc;me &eacute;t&eacute; fort
+&eacute;tonn&eacute;es, les belles, de la r&eacute;serve de ce
+matelot:</p>
+
+<p>--As-tu vu celui-l&agrave;!... Prends garde, sauve-toi, mon
+fils; sauve-toi, l'on va te manger.</p>
+
+<p>Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient
+s'&eacute;tait perdu dans la rumeur vague qui emplissait les
+rues, par cette nuit de dimanche.</p>
+
+<p>Il se conduisait &agrave; Brest comme en Islande; comme au
+large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas
+de lui, parce qu'il &eacute;tait tr&egrave;s fort, ce qui inspire
+le respect aux marins.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait
+&agrave; lui annoncer qu'il &eacute;tait d&eacute;sign&eacute;
+pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...</p>
+
+<p>Il se doutait depuis longtemps que &ccedil;a arriverait, ayant
+entendu dire &agrave; ceux qui lisaient les journaux que, par
+l&agrave;-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de
+l'urgence du d&eacute;part, on le pr&eacute;venait en m&ecirc;me
+temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission
+accord&eacute;e d'ordinaire, pour les adieux, &agrave; ceux qui
+vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et
+s'en aller. Il lui vint un trouble extr&ecirc;me: c'&eacute;tait
+le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi
+l'angoisse de tout quitter, avec l'inqui&eacute;tude vague de ne
+plus revenir.</p>
+
+<p>Mille choses tourbillonnaient dans sa t&ecirc;te. Un grand
+bruit se faisait autour de lui, dans les salles du quartier,
+o&ugrave; quantit&eacute; d'autres venaient d'&ecirc;tre
+d&eacute;sign&eacute;s aussi pour cette escadre de Chine.</p>
+
+<p>Et vite il &eacute;crivit &agrave; sa pauvre vieille
+grand'm&egrave;re, vite au crayon, assis par terre, isol&eacute;
+dans une r&ecirc;verie agit&eacute;e, au milieu du va-et-vient et
+de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient
+partir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<p>Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres,
+deux jours apr&egrave;s, en riant derri&egrave;re lui; c'est
+&eacute;gal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ils s'amusaient de le voir, pour la premi&egrave;re fois, se
+promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras,
+comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui
+disant des choses qui avaient l'air tout &agrave; fait
+douces.</p>
+
+<p>Une petite personne &agrave; la tournure assez alerte, vue de
+dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du
+jour; un petit ch&acirc;le brun, et une grande coiffe de
+Paimpolaise.</p>
+
+<p>Elle aussi, suspendue &agrave; son bras, se retournait vers
+lui pour le regarder avec tendresse.</p>
+
+<p>--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!</p>
+
+<p>Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien
+que c'&eacute;tait une bonne vieille grand'm&egrave;re, venue de
+la campagne.</p>
+
+<p>...Venue en h&acirc;te, prise d'une &eacute;pouvante affreuse,
+&agrave; la nouvelle du d&eacute;part de son petit-fils: - car
+cette guerre de Chine avait d&eacute;j&agrave; co&ucirc;t&eacute;
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.</p>
+
+<p>Ayant r&eacute;uni toutes ses pauvres petites
+&eacute;conomies, arrang&eacute; dans un carton sa belle robe des
+dimanches et une coiffe de rechange, elle &eacute;tait partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.</p>
+
+<p>Tout droit elle avait &eacute;t&eacute; le demander &agrave;
+la caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait
+refus&eacute; de le laisser sortir.</p>
+
+<p>--Si vous voulez r&eacute;clamer, allez, ma bonne dame, allez
+vous adresser au capitaine, le voil&agrave; qui passe.</p>
+
+<p>Et carr&eacute;ment, elle y &eacute;tait all&eacute;e.
+Celui-ci s'&eacute;tait laiss&eacute; toucher.</p>
+
+<p>--Envoyez Moan se changer, avait-il dit.</p>
+
+<p>Et Moan, quatre &agrave; quatre, &eacute;tait mont&eacute; se
+mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour
+l'amuser, comme toujours, faisait par derri&egrave;re &agrave;
+cet adjudant une fine grimace impayable, avec une
+r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien
+d&eacute;collet&eacute; dans sa tenue de sortie, elle avait
+&eacute;t&eacute; &eacute;merveill&eacute;e de le trouver si
+beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taill&eacute;e,
+&eacute;tait en pointe &agrave; la mode des marins cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, les liettes de sa chemise ouverte
+&eacute;taient fris&eacute;e menu, et son bonnet avait de longs
+rubans qui flottaient termin&eacute;s par des encres d'or.</p>
+
+<p>Un instant elle s'&eacute;tait imagin&eacute; voir son fils
+Pierre qui, vingt ans auparavant, avait &eacute;t&eacute; lui
+aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long pass&eacute;
+d&eacute;j&agrave; enfui derri&egrave;re elle, de tous ces morts,
+avait jet&eacute; furtivement sur l'heure pr&eacute;sente une
+ombre triste.</p>
+
+<p>Tristesse vite effac&eacute;e. Ils &eacute;taient sortis bras
+dessus bras dessous, dans la joie d'&ecirc;tre ensemble; - et
+c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait
+jug&eacute;e "un peu ancienne".</p>
+
+<p>Elle l'avait emmen&eacute; d&icirc;ner, en partie fine, dans
+une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait
+recommand&eacute;e comme n'&eacute;tant pas trop ch&egrave;re.
+Ensuite, se donnant le bras toujours, ils &eacute;taient
+all&eacute;s dans Brest, regarder les &eacute;talages des
+boutiques. Et rien n'&eacute;tait si amusant que tout ce qu'elle
+trouvait &agrave; dire pour faire rire son petit-fils, - en
+breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas
+comprendre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VIII</h3>
+
+<p>Elle &eacute;tait rest&eacute;e trois jours avec lui, trois
+jours de f&ecirc;te sur lesquels pesait un apr&egrave;s bien
+sombre, autant dire trois jours de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner &agrave;
+Ploubazlanec. C'est que d'abord elle &eacute;tait au bout de son
+pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et
+les matelots sont toujours consign&eacute;s inexorablement dans
+les quartiers, la veille des grands d&eacute;parts (un usage qui
+semble &agrave; premi&egrave;re vue un peu barbare, mais qui est
+une pr&eacute;caution n&eacute;cessaire contre les bord&eacute;es
+qu'ils ont tendance &agrave; courir au moment de se mettre en
+campagne).</p>
+
+<p>Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau
+chercher dans sa t&ecirc;te pour dire encore des choses
+dr&ocirc;les &agrave; son petit-fils, elle n'avait rien
+trouv&eacute;, non, mais c'&eacute;taient des larmes qui avaient
+envie de venir, les sanglots qui, &agrave; chaque instant, lui
+montaient &agrave; la gorge. Suspendue &agrave; son bras, elle
+lui faisait mille recommandations qui, &agrave; lui aussi,
+donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans
+une &eacute;glise pour dire ensemble leurs pri&egrave;res.</p>
+
+<p>C'est par le train du soir qu'elle s'en &eacute;tait
+all&eacute;e. Pour &eacute;conomiser, ils s'&eacute;taient rendus
+&agrave; pied &agrave; la gare; lui, portant son carton de voyage
+et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
+tout son poids. Elle &eacute;tait fatigu&eacute;e,
+fatigu&eacute;e, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de
+s'&ecirc;tre tant surmen&eacute;e pendant trois ou quatre jours.
+Le dos tout courb&eacute; sous son ch&acirc;le brun, ne trouvant
+plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet
+dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de
+ses soixante-seize ans. A l'id&eacute;e que c'&eacute;tait fini,
+que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se
+d&eacute;chirait d'une mani&egrave;re affreuse. Et c'&eacute;tait
+en Chine qu'il s'en allait, l&agrave;-bas, &agrave; la tuerie!
+Elle l'avait encore l&agrave;, avec elle: elle le tenait encore
+de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute
+sa volont&eacute;, ni toutes ses larmes ni tout son
+d&eacute;sespoir de grand'm&egrave;re ne pourraient rien pour le
+garder!...</p>
+
+<p>Embarrass&eacute;e de son billet, de son panier de provisions,
+de ses mitaines, agit&eacute;e, tremblante, elle lui faisait ses
+recommandations derni&egrave;res auxquelles il r&eacute;pondait
+tout bas par de petits oui bien soumis, la t&ecirc;te
+pench&eacute;e tendrement vers elle, la regardant avec ses bons
+yeux doux, son air de petit enfant.</p>
+
+<p>--Allons, la vieille, il faut vous d&eacute;cider si vous
+voulez partir!</p>
+
+<p>La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train,
+elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la
+chose &agrave; terre, pour se pendre &agrave; son cou dans un
+embrassement supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne
+donnaient plus envie de sourire &agrave; personne. Pouss&eacute;e
+par les employ&eacute;s, &eacute;puis&eacute;e, perdue, elle se
+jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma
+brusquement la porti&egrave;re sur les talons, tandis que, lui,
+prenait sa course l&eacute;g&egrave;re de matelot,
+d&eacute;crivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire
+le tour et d'arriver &agrave; la barri&egrave;re, dehors,
+&agrave; temps pour la voir passer.</p>
+
+<p>Un grand coup de sifflet, l'&eacute;branlement bruyant des
+roues, - la grand'm&egrave;re passa. - Lui, contre cette
+barri&egrave;re, agitait avec une gr&acirc;ce juv&eacute;nile son
+bonnet &agrave; rubans flottants, et elle, pench&eacute;e
+&agrave; la fen&ecirc;tre de son wagon de troisi&egrave;me,
+faisant signe avec son mouchoir pour &ecirc;tre mieux reconnue.
+Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette
+forme bleu-noir qui &eacute;tait encore son petit-fils, elle le
+suivait des yeux, lui jetant de toute son &acirc;me cet "au
+revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en
+vont.</p>
+
+<p>Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre;
+jusqu'&agrave; la derni&egrave;re minute, suis bien sa silhouette
+fuyante, qui s'efface l&agrave;-bas pour jamais...</p>
+
+<p>Lui, s'en retournant lentement, t&ecirc;te baiss&eacute;e,
+avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit
+d'automne &eacute;tait venue, le gaz allum&eacute; partout, la
+f&ecirc;te des matelots commenc&eacute;e. Sans prendre garde
+&agrave; rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se
+rendant au quartier.</p>
+
+<p>--"&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on," disaient
+d&eacute;j&agrave; des vois enrou&eacute;es de ces dames qui
+avaient commenc&eacute; leurs cent pas sur les trottoirs.</p>
+
+<p>Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul,
+dormant &agrave; peine jusqu'au matin.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre IX</h3>
+
+<p>...Il avait pris le large, emport&eacute; tr&egrave;s vite sur
+des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de
+l'Islande.</p>
+
+<p>Le navire qui le conduisait en extr&ecirc;me Asie avait ordre
+de se h&acirc;ter, de br&ucirc;ler les rel&acirc;ches.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il avait conscience d'&ecirc;tre bien loin,
+&agrave; cause de cette vitesse qui &eacute;tait incessante,
+&eacute;gale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni
+de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa m&acirc;ture,
+perch&eacute; comme un oiseau, &eacute;vitant ces soldats
+entass&eacute;s sur le pont, cette cohue d'en bas.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; deux fois sur la
+c&ocirc;te de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des
+mulets; de tr&egrave;s loin il avait aper&ccedil;u des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il &eacute;tait
+m&ecirc;me descendu du sa hune pour regarder curieusement des
+hommes tr&egrave;s bruns, drap&eacute;s de voiles blancs, qui
+&eacute;taient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'&eacute;taient &ccedil;a, les
+B&eacute;douins.</p>
+
+<p>Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours,
+malgr&eacute; la saison d'automne, lui donnaient l'impression
+d'un d&eacute;paysement extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Un jour, on &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; une ville
+appel&eacute;e Port-Sa&iuml;d. Tous les pavillons d'Europe
+flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air
+de Babel en f&ecirc;te, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouill&eacute; l&agrave; &agrave; toucher
+les quais, presque au milieu des longues rues &agrave; maisons de
+bois. Jamais, depuis le d&eacute;part, il n'avait vu si clair et
+de si pr&egrave;s le monde du dehors, et cela l'avait distrait,
+cette agitation, cette profusion de bateaux.</p>
+
+<p>Avec un bruit continuel de sifflets et de sir&egrave;nes
+&agrave; vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte
+de long canal, &eacute;troit comme un foss&eacute;, qui fuyait en
+ligne argent&eacute;e dans l'infini de ces sables. Du haut de sa
+hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.</p>
+
+<p>Sur ces quais circulaient toute esp&egrave;ce de costumes; des
+hommes en robe de toutes les couleurs, affair&eacute;s, criant,
+dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets
+diaboliques des machines, &eacute;taient venus se m&ecirc;ler les
+tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses
+bruyantes, comme pour endormir les regrets d&eacute;chirants de
+tous les exil&eacute;s qui passaient.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s le soleil lev&eacute;, ils
+&eacute;taient entr&eacute;s eux aussi dans l'&eacute;troit ruban
+d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les
+pays. Cela avait dur&eacute; deux jours, cette promenade &agrave;
+la file dans le d&eacute;sert; puis une autre mer s'&eacute;tait
+ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.</p>
+
+<p>On marchait &agrave; toute vitesse toujours; cette mer plus
+chaude avait &agrave; sa surface des marbrures rouges et
+quelquefois l'&eacute;cume battue du sillage avait la couleur du
+sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant
+tout bas &agrave; lui-m&ecirc;me Jean Fran&ccedil;ois de Nantes,
+pour se rappeler son fr&egrave;re Yann, l'Islande, le bon temps
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il
+voyait appara&icirc;tre quelque montagne de nuance
+extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans
+doute, malgr&eacute; l'&eacute;loignement et le vague, ces caps
+avanc&eacute;s des continents qui sont comme des points de
+rep&egrave;re &eacute;ternels sur les grands chemins du monde.
+Mais, quand on est gabier, on navigue emport&eacute; comme une
+chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures
+sur l'&eacute;tendue qui ne finit pas.</p>
+
+<p>Lui, n'avait que la notion d'un &eacute;loignement effroyable
+qui augmentait toujours; mais il en avait la notion tr&egrave;s
+nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui
+fuyait derri&egrave;re; en comptant depuis combien durait cette
+vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.</p>
+
+<p>En bas, sur le pont, la foule, les hommes entass&eacute;s
+&agrave; l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau,
+l'air, la lumi&egrave;re avaient pris une splendeur morne,
+&eacute;crasante; et la f&ecirc;te &eacute;ternelle de ces choses
+&eacute;tait comme une ironie pour les &ecirc;tres, pour les
+existences organis&eacute;es qui sont
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res:</p>
+
+<p>... Une fois, dans sa hune, il fut tr&egrave;s amus&eacute;
+par des nu&eacute;es de petits oiseaux, d'esp&egrave;ce inconnue,
+qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de
+poussi&egrave;re noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t, les plus fatigu&eacute;s
+commenc&egrave;rent &agrave; mourir.</p>
+
+<p>... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les
+sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient venus de par del&agrave; les grands
+d&eacute;serts, pouss&eacute;s par un vent de temp&ecirc;te. Par
+peur de tomber dans cet infini bleu qui &eacute;tait partout, ils
+s'&eacute;taient abattus, d'un dernier vol &eacute;puis&eacute;,
+sur ce bateau qui passait. L&agrave;-bas, au fond de quelque
+r&eacute;gion lointaine de la Libye, leur race avait
+pullul&eacute; dans des amours exub&eacute;rantes. Leur race
+avait pullul&eacute; sans mesure, et il y en avait eu trop; alors
+la m&egrave;re aveugle, et sans &acirc;me, la m&egrave;re nature,
+avait chass&eacute; d'un souffle cet exc&egrave;s de petits
+oiseaux avec la m&ecirc;me impassibilit&eacute; que s'il se
+f&ucirc;t agi d'une g&eacute;n&eacute;ration d'hommes.</p>
+
+<p>Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le
+pont &eacute;tait jonch&eacute; de leurs petits corps qui hier
+palpitaient de vie, de chants et d'amour... Petites loques
+noires, aux plumes mouill&eacute;es, Sylvestre et les gabiers les
+ramassaient, &eacute;tendant dans leurs mains, d'un air de
+commis&eacute;ration, ces fines ailes bleu&acirc;tres, - et puis
+les poussaient au grand n&eacute;ant de la mer, &agrave; coups de
+balai...</p>
+
+<p>Ensuite pass&egrave;rent des sauterelles, filles de celles de
+Mo&iuml;se, et le navire en fut couvert.</p>
+
+<p>Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu
+inalt&eacute;rable o&ugrave; on ne voyait plus rien de vivant, -
+si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de
+l'eau...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre X</h3>
+
+<p>... De la pluie &agrave; torrents, sous un ciel lourd et tout
+noir; - c'&eacute;tait l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied
+sur cette terre-l&agrave;, le hasard l'ayant fait choisir
+&agrave; bord pour compl&eacute;ter l'armement d'une
+baleini&egrave;re.</p>
+
+<p>A travers l'&eacute;paisseur des feuillages, il recevait
+l'ond&eacute;e ti&egrave;de, et regardait autour de lui les
+choses &eacute;tranges. Tout &eacute;tait magnifiquement vert;
+les feuilles des arbres &eacute;taient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands
+yeux velout&eacute;s qui semblaient se fermer sous le poids de
+leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et
+les fleurs.</p>
+
+<p>Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme
+le &Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on, entendu maintes fois
+dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchant&eacute;, leur
+appel &eacute;tait troublant et faisait passer des frissons dans
+la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles &eacute;taient
+fauves et polies comme du bronze.</p>
+
+<p>H&eacute;sitant encore, et pourtant fascin&eacute; par elles,
+il s'avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, peu &agrave; peu, pour
+les suivre.</p>
+
+<p>...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine,
+modul&eacute; en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa
+baleini&egrave;re, qui allait repartir.</p>
+
+<p>Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on
+se retrouva au large le soir, il &eacute;tait encore vierge comme
+un enfant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une nouvelle semaine de mer bleue, on
+s'arr&ecirc;ta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une
+nu&eacute;e de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris,
+envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.</p>
+
+<p>--Alors nous sommes donc d&eacute;j&agrave; en Chine? demanda
+Sylvestre, voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des
+queues.</p>
+
+<p>On lui dit que non; encore un peu de patience: ce
+n'&eacute;tait que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour
+&eacute;viter la poussi&egrave;re noir&acirc;tre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fi&eacute;vreusement dans les soutes.</p>
+
+<p>Enfin on arriva un jour dans un pays appel&eacute; Tourane,
+o&ugrave; se trouvait au mouillage une certaine Circ&eacute;
+tenant un blocus. C'&eacute;tait le bateau auquel il se savait
+depuis longtemps destin&eacute;s, et on l'y d&eacute;posa avec
+son sac.</p>
+
+<p>Il y retrouva des pays m&ecirc;me deux Islandais qui pour le
+moment &eacute;taient canonniers.</p>
+
+<p>Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles
+o&ugrave; il l'y avait rien &agrave; faire, ils se
+r&eacute;unissaient sur le pont, isol&eacute;s des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.</p>
+
+<p>Il du passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie
+triste, avant le moment d&eacute;sir&eacute; d'aller se
+battre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XI</h3>
+
+<p>Paimpol, - le dernier jour de f&eacute;vrier, - veille du
+d&eacute;part des p&ecirc;cheurs pour l'Islande.</p>
+
+<p>Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile
+et devenue tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+
+<p>C'est que Yann &eacute;tait en bas, &agrave; causer avec son
+p&egrave;re. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement
+r&eacute;sonner sa voix.</p>
+
+<p>Ils ne s'&eacute;taient pas rencontr&eacute;s de tout l'hiver,
+comme si une fatalit&eacute; les e&ucirc;t toujours
+&eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa course &agrave; Pors-Even, elle avait
+fond&eacute; quelque esp&eacute;rance sur le pardon des
+Islandais, o&ugrave; l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
+causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, d&egrave;s
+le matin de cette f&ecirc;te, les rues &eacute;tant
+d&eacute;j&agrave; tendues de blanc, orn&eacute;es de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'&eacute;tait mise &agrave; tomber
+&agrave; torrents, chass&eacute;e de l'ouest par une brise
+g&eacute;missante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si
+noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Et, en effet, ils n'&eacute;taient
+pas venus, ou bien s'&eacute;taient vite enferm&eacute;s &agrave;
+boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur
+plus serr&eacute; que de coutume, &eacute;tait rest&eacute;e
+derri&egrave;re ses vitres toute la soir&eacute;e,
+&eacute;coutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des
+cabarets les chants bruyants des p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, elle avait pr&eacute;vu cette visite
+d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de
+barque non encore r&eacute;gl&eacute;e, le p&egrave;re Gaos, qui
+n'aimait pas venir &agrave; Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'&eacute;tait promis qu'elle irait &agrave; lui, ce que les
+filles ne font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en
+avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l'avoir
+troubl&eacute;e, puis abandonn&eacute;e, &agrave; la
+mani&egrave;re de gar&ccedil;ons qui n'ont pas d'honneur.
+Ent&ecirc;tement, sauvagerie, attachement au m&eacute;tier de la
+mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiqu&eacute;s par Sylvestre &eacute;taient les seuls, ils
+pourraient bien tomber, qui sait! Apr&egrave;s un entretien franc
+comme serait le leur. Et alors, peut-&ecirc;tre,
+repara&icirc;trait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
+m&ecirc;me sourire qui l'avait tant surprise et charm&eacute;e
+l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal pass&eacute;e
+tout enti&egrave;re &agrave; valser entres ses bras. Et cet
+espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience
+presque douce.</p>
+
+<p>De loin, tout para&icirc;t toujours si facile, si simple
+&agrave; dire et &agrave; faire.</p>
+
+<p>Et, pr&eacute;cis&eacute;ment, cette visite d'Yann tombait
+&agrave; une heure choisie: elle &eacute;tait s&ucirc;re que son
+p&egrave;re, en ce moment assis &agrave; fumer, ne se
+d&eacute;rangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor
+o&ugrave; il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son
+explication avec lui.</p>
+
+<p>Mais voici qu'&agrave; pr&eacute;sent, le moment venu, cette
+hardiesse lui semblait extr&ecirc;me. L'id&eacute;e seulement de
+le rencontrer, de le voir face &agrave; face au pied de ces
+marches la faisait trembler. Son coeur battait &agrave; se
+rompre... Et dire que, d'un moment &agrave; l'autre, cette porte
+en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grin&ccedil;ant
+qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!</p>
+
+<p>Non, d&eacute;cid&eacute;ment, elle n'oserait jamais;
+plut&ocirc;t se consumer d'attente et mourir de chagrin, que
+tenter une chose pareille. Et d&eacute;j&agrave; elle avait fait
+quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.</p>
+
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta encore, h&eacute;sitante,
+effar&eacute;e, se rappellent que c'&eacute;tait demain le
+d&eacute;part pour l'Islande, et que cette occasion de le voir
+&eacute;tait unique. Il faudrait donc, si elle la manquait,
+recommencer des mois de solitude et d'attente, languir
+apr&egrave;s son retour, perdre encore tout un &eacute;t&eacute;
+de sa vie...</p>
+
+<p>En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement
+r&eacute;solue, elle descendit en courant l'escalier, et arriva
+tremblante se planter devant lui.</p>
+
+<p>--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous
+pla&icirc;t.</p>
+
+<p>--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix,
+portant la main &agrave; son chapeau.</p>
+
+<p>Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la
+t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, l'expression dure,
+ayant m&ecirc;me l'air de se demander si seulement il
+s'arr&ecirc;terait. Un pied en avant, pr&ecirc;t &agrave; fuir,
+il plaquait ses larges &eacute;paules &agrave; la muraille, comme
+pour &ecirc;tre moins pr&egrave;s d'elle dans ce couloir
+&eacute;troit o&ugrave; il se voyait pris.</p>
+
+<p>Glac&eacute;e, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle
+avait pr&eacute;par&eacute; pour lui dire: elle n'avait pas
+pr&eacute;vu qu'il pourrait lui faire cet affront-l&agrave;, de
+passer sans l'avoir &eacute;cout&eacute;e...</p>
+
+<p>--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann?
+demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'&eacute;tait pas
+celui qu'elle voulait avoir.</p>
+
+<p>Lui, d&eacute;tournait les yeux, regardant dehors. Ses joues
+&eacute;taient devenues tr&egrave;s rouges, une mont&eacute;e de
+sang lui br&ucirc;lait le visage, et ses narines mobiles se
+dilataient &agrave; chaque respiration suivant les mouvements de
+sa poitrine, comme celles des taureaux.</p>
+
+<p>Elle essaya de continuer:</p>
+
+<p>--Le soir du bal o&ugrave; nous &eacute;tions ensemble, vous
+m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas &agrave; une
+indiff&eacute;rente... Monsieur Yann, vous &ecirc;tes sans
+m&eacute;moire donc... Que vous ai-je fait?...</p>
+
+<p>... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait l&agrave;,
+venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la
+coiffe de Gaud, et, derri&egrave;re eux, fit furieusement battre
+une porte. On &eacute;tait mal dans ce corridor pour parler de
+choses graves. Apr&egrave;s ses premi&egrave;res phrases,
+&eacute;trangl&eacute;es dans sa gorge, Gaud restait muette,
+sentant tourner sa t&ecirc;te, n'ayant plus d'id&eacute;es. Ils
+s'&eacute;taient avanc&eacute;s vers la porte de la rue, lui,
+fuyant toujours.</p>
+
+<p>Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel &eacute;tait
+noir. Par cette porte ouverte, un &eacute;clairage livide et
+triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en
+face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces
+deux-l&agrave;, dans le corridor, avec des airs si
+troubl&eacute;s? qu'est-ce qui se passait donc chez les
+M&eacute;vel?</p>
+
+<p>--Non, mademoiselle Gaud, r&eacute;pondit-il &agrave; la fin
+en se d&eacute;gageant avec une aisance de fauve. -
+D&eacute;j&agrave; j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
+sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous &ecirc;tes riche, nous
+ne sommes pas gens de la m&ecirc;me classe. Je ne suis pas un
+gar&ccedil;on &agrave; venir chez vous, moi...</p>
+
+<p>Et il s'en alla...</p>
+
+<p>Ainsi tout &eacute;tait fini, fini &agrave; jamais. Et, elle
+n'avait m&ecirc;me rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans
+cette entrevue qui n'avait r&eacute;ussi qu'&agrave; la faire
+passer &agrave; ses yeux pour une effront&eacute;e... Quel
+gar&ccedil;on &eacute;tait-il donc, ce Yann, avec son
+d&eacute;dain des filles, son d&eacute;dain de l'argent, son
+d&eacute;dain de tout!...</p>
+
+<p>Elle restait d'abord clou&eacute;e sur place, voyant les
+choses remuer autour d'elle, avec du vertige...</p>
+
+<p>Et puis une id&eacute;e, plus intol&eacute;rable que toutes,
+lui vint comme un &eacute;clair: des camarades d'Yann, des
+Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il
+allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se serait un
+affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre,
+pour les observer &agrave; travers ses rideaux...</p>
+
+<p>Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes.
+Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de
+plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande
+pluie mena&ccedil;ante, disant:</p>
+
+<p>--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa
+passera.</p>
+
+<p>Et puis ils plaisant&egrave;rent &agrave; haute voix sur
+Jeannie Caroff, sur diff&eacute;rentes belles; mais aucun ne se
+retourna vers sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient gais tous, except&eacute; lui qui ne
+r&eacute;pondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et
+triste. Il n'entra point boire avec les autres et, sans plus
+prendre garde &agrave; eux ni &agrave; la pluie commenc&eacute;e,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorb&eacute;
+dans une r&ecirc;verie, il traversa la place, dans la direction
+de Ploubazlanec...</p>
+
+<p>Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse
+sans espoir prit la place de l'amer d&eacute;pit qui lui
+&eacute;tait d'abord mont&eacute; au coeur.</p>
+
+<p>Elle s'assit, la t&ecirc;te dans ses mains. Que faire &agrave;
+pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>Oh! s'il avait pu l'&eacute;couter rien qu'un moment;
+plut&ocirc;t, s'il pouvait venir l&agrave;, seul avec elle dans
+cette chambre o&ugrave; on se parlerait en paix, tout
+s'expliquerait peut-&ecirc;tre encore.</p>
+
+<p>Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui
+dirait: "Vous m'avez cherch&eacute;e quand je ne vous demandais
+rien; &agrave; pr&eacute;sent je suis &agrave; vous de toute mon
+&acirc;me si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir
+la femme d'un p&ecirc;cheur, et cependant, parmi les
+gar&ccedil;ons de Paimpol, je n'aurais qu'&agrave; choisir si
+j'en d&eacute;sirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce
+que, malgr&eacute; tout, je vous crois meilleur que les autres
+jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie;
+bien que j'aie habit&eacute; dans les villes, je vous jure que je
+suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors,
+puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?</p>
+
+<p>... Mais tout cela ne serait jamais exprim&eacute;, jamais dit
+qu'en r&ecirc;ve; il &eacute;tait trop tard, Yann ne l'entendrait
+point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour
+quelle esp&egrave;ce de cr&eacute;ature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.</p>
+
+<p>Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa
+belle chambre, o&ugrave; entrait le jour blanch&acirc;tre de
+f&eacute;vrier, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises
+rang&eacute;es le long du mur, il lui semblait voir crouler le
+monde, avec les choses pr&eacute;sentes et les choses &agrave;
+venir, au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se
+creuser partout autour d'elle.</p>
+
+<p>Elle souhaitait &ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;e de la
+vie, &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; couch&eacute;e bien tranquille
+sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle
+lui pardonnait, et aucune haine n'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e
+&agrave; son amour d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour lui...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XII</h3>
+
+<p>La mer, la mer grise.</p>
+
+<p>Sur la grand'route non trac&eacute;e qui m&egrave;ne, chaque
+&eacute;t&eacute;, les p&ecirc;cheurs en Islande, Yann filait
+doucement depuis un jour.</p>
+
+<p>La veille, quand on &eacute;tait parti au chant des vieux
+cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires,
+couverts de voiles, s'&eacute;taient dispers&eacute;s comme des
+mouettes.</p>
+
+<p>Puis cette brise &eacute;tait devenue plus molle, et les
+marches s'&eacute;taient ralenties; des bancs de brume
+voyageaient au ras des eaux.</p>
+
+<p>Yann &eacute;tait peut-&ecirc;tre plus silencieux que
+d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait
+avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque
+obsession. Il n'y avait pourtant rien &agrave; faire, qu'&agrave;
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien
+qu'&agrave; respirer et &agrave; se laisser vivre. En regardant,
+on ne voyait que des grisailles profondes; en &eacute;coutant, on
+n'entendait que du silence...</p>
+
+<p>... Tout &agrave; coup, un bruit sourd, &agrave; peine
+perceptible, mais inusit&eacute; et venu d'en dessous avec une
+sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les
+freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche, demeura
+immobilis&eacute;e...</p>
+
+<p>&Eacute;chou&eacute;s!!! o&ugrave; et sur quoi? Quelque banc
+de la c&ocirc;te anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien
+depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.</p>
+
+<p>Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de
+mouvement contrastait avec cette tranquillit&eacute; brusque,
+fig&eacute;e, de leur navire. Voil&agrave;, elle s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; cette place, la Marie, et n'en
+bougeait plus. Au milieu de cette immensit&eacute; de choses
+fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir m&ecirc;me
+pas de consistance, elle avait &eacute;t&eacute; saisie par je ne
+sais quoi de r&eacute;sistant et d'immuable qui &eacute;tait
+dissimul&eacute; sous ces eaux; elle y &eacute;tait bien prise,
+et risquait peut-&ecirc;tre d'y mourir.</p>
+
+<p>Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par
+les pattes &agrave; de la glu?</p>
+
+<p>D'abord on ne s'en aper&ccedil;oit gu&egrave;re; cela ne
+change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en
+dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.</p>
+
+<p>C'est quand ils se d&eacute;battent ensuite, que la chose
+collante vient souiller leurs ailes, leur t&ecirc;te, et que, peu
+&agrave; peu, ils prennent cet air pitoyable d'une b&ecirc;te en
+d&eacute;tresse qui va mourir.</p>
+
+<p>Pour la Marie, c'&eacute;tait ainsi; au commencement cela ne
+paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu
+inclin&eacute;e, il est vrai, mais c'&eacute;tait en plein matin,
+par un beau temps calme; il fallait savoir pour
+s'inqui&eacute;ter et comprendre que c'&eacute;tait grave.</p>
+
+<p>Le capitaine faisait un peu piti&eacute;, lui qui avait commis
+la faute en ne s'occupant pas assez du point o&ugrave; l'on
+&eacute;tait; il secouait ses mains en l'air, en disant:</p>
+
+<p>--Ma Dou&eacute;! ma Dou&eacute;! sur un ton de
+d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s d'eux, dans une &eacute;claircie, se dessina
+un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque
+aussit&ocirc;t; on ne le distingua plus.</p>
+
+<p>D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fum&eacute;e. - Et
+pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient
+grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force
+vous tirer de peine &agrave; leur mani&egrave;re, et dont il faut
+se d&eacute;fendre comme de pirates.</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;menaient tous, changeant, chavirant
+l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les
+mouvements de la mer, &eacute;tait tr&egrave;s
+&eacute;motionn&eacute; lui aussi par cet incident: ces bruits
+d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis
+ces immobilit&eacute;s, il comprenait tr&egrave;s bien que tout
+cela n'&eacute;tait pas naturel, et se cachait dans les coins, la
+queue basse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, ils amen&egrave;rent des embarcations pour
+mouiller des ancres, essayer de se d&eacute;haler, en
+r&eacute;unissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude
+manoeuvre qui dura dix heures d'affil&eacute;e; - et, le soir
+venu, le pauvre bateau, arriv&eacute; le matin si propre et
+pimpant, prenait d&eacute;j&agrave; mauvaise figure,
+inond&eacute;, souill&eacute;, en plein d&eacute;sarroi. Il
+s'&eacute;tait d&eacute;battu, secou&eacute; de toutes les
+mani&egrave;res, et restait toujours l&agrave;, clou&eacute;
+comme un bateau mort.</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p>La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle
+&eacute;tait plus haute; cela tournait mal quand, tout &agrave;
+coup, vers six heures, les voil&agrave; d&eacute;gag&eacute;s,
+partis, cassant les amarres qu'ils avaient laiss&eacute;es pour
+se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de
+l'avant &agrave; l'arri&egrave;re en criant:</p>
+
+<p>--Nous flottons!</p>
+
+<p>Ils flottaient en effet; mais comment dire cette
+joie-l&agrave;, de flotter; de se tenir s'en aller, redevenir une
+chose l&eacute;g&egrave;re, vivante, au lieu d'un commencement
+d'&eacute;pave qu'on &eacute;tait tout &agrave; l'heure!...</p>
+
+<p>Et, du m&ecirc;me coup, la tristesse d'Yann s'&eacute;tait
+envol&eacute;e aussi. All&eacute;g&eacute; comme son bateau,
+gu&eacute;ri par la saine fatigue de ses bras, il avait
+retrouv&eacute; son air insouciant, secou&eacute; ses
+souvenirs.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres,
+il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en
+apparence aussi libre que dans ses premi&egrave;res
+ann&eacute;es.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XIII</h3>
+
+<p>On distribuait un courrier de France, l&agrave; bas, &agrave;
+bord de la Circ&eacute;, en rade d'Ha-Long, &agrave; l'autre bout
+de la terre. Au milieu d'un groupe serr&eacute; de matelots, le
+vaguemestre appelait &agrave; haute voix les noms des heureux,
+qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la
+batterie, en se bousculant autour d'un fanal.</p>
+
+<p>--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui
+&eacute;tait bien timbr&eacute;e de Paimpol, - mais ce
+n'&eacute;tait pas l'&eacute;criture de Gaud. - Qu'est-ce que
+cela voulait dire? Et de qui venait-elle?</p>
+
+<p>L'ayant tourn&eacute;e et retourn&eacute;e, il l'ouvrit
+craintivement.</p>
+
+<p>Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.</p>
+
+<p>"Mon cher petit-fils,"</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien de sa bonne vieille grand'm&egrave;re;
+alors il respira mieux. Elle avait m&ecirc;me appos&eacute; au
+bas sa grosse signature apprise par coeur, toute trembl&eacute;e
+et &eacute;coli&egrave;re: "Veuve Moan".</p>
+
+<p>Veuve Moan. Il porta le papier &agrave; ses l&egrave;vres,
+d'un mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi, et embrassa ce pauvre
+nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait
+&agrave; un heure supr&ecirc;me de sa vie: demain matin,
+d&egrave;s le jour, il partait pour aller au feu.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa
+venaient d'&ecirc;tre pris. Aucune grande op&eacute;ration
+n'&eacute;tait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les renforts
+qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait &agrave;
+bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour
+compl&eacute;ter les compagnies de marins d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;barqu&eacute;es. Et Sylvestre, qui avait langui
+longtemps dans les croisi&egrave;res et les blocus, venait
+d'&ecirc;tre d&eacute;sign&eacute; avec quelques autres pour
+combler des vides dans ces compagnies-l&agrave;.</p>
+
+<p>En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque
+chose leur disait tout de m&ecirc;me qu'ils d&eacute;barqueraient
+encore &agrave; temps pour se battre un peu. Ayant arrang&eacute;
+leurs sacs, termin&eacute; leurs pr&eacute;paratifs, et fait
+leurs adieux, ils s'&eacute;taient promen&eacute;s toute la
+soir&eacute;e au milieu des autres qui restaient, se sentant
+grandis et fiers aupr&egrave;s de ceux-l&agrave;; chacun &agrave;
+sa mani&egrave;re manifestait ses impressions de d&eacute;part,
+les uns graves, un peu recueillis; les autres se r&eacute;pandant
+en exub&eacute;rantes paroles.</p>
+
+<p>Sylvestre, lui, &eacute;tait assez silencieux et concentrait
+en lui-m&ecirc;me son impatience d'attente; seulement quand on le
+regardait, son petit sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis
+en effet, et c'est pour demain matin". La guerre, le feu, il ne
+s'en faisait encore qu'une id&eacute;e incompl&egrave;te; mais
+cela le fascinait pourtant, parce qu'il &eacute;tait de vaillante
+race.</p>
+
+<p>... Inquiet de Gaud, &agrave; cause de cette &eacute;criture
+&eacute;trang&egrave;re, il cherchait &agrave; s'approcher d'un
+fanal pour pouvoir bien lire. Et c'&eacute;tait difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient
+l&agrave;, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette
+batterie...</p>
+
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but de sa lettre, comme il l'avait
+pr&eacute;vu, la grand'm&egrave;re Yvonne expliquait pourquoi
+elle avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de recourir &agrave;
+la main peu experte d'une vieille voisine:</p>
+
+<p>"Mon cher enfant, je ne te fais pas &eacute;crire cette fois
+par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son
+p&egrave;re a &eacute;t&eacute; pris de mort subite, il y a deux
+jours. Et il parait que toute sa fortune a &eacute;t&eacute;
+mang&eacute;e, &agrave; de mauvais jeux d'argent qu'il avait
+faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses
+meubles. C'est une chose &agrave; laquelle personne ne
+s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va
+te faire comme &agrave; moi beaucoup de peine.</p>
+
+<p>"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvel&eacute;
+engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et
+le d&eacute;part pour l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure
+cette ann&eacute;e. Ils on appareill&eacute; le 1er du courant,
+l'avant-veille du grand malheur arriv&eacute; &agrave; notre
+pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.</p>
+
+<p>"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'&agrave;
+pr&eacute;sent c'est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi
+elle va &ecirc;tre oblig&eacute;e de travailler pour gagner son
+pain..."</p>
+
+<p>... Il resta atterr&eacute;; ces mauvaises nouvelles lui
+avaient g&acirc;t&eacute; toute sa joie d'aller se battre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>Troisi&egrave;me partie</h2>
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre
+s'arr&ecirc;te court, dressant l'oreille...</p>
+
+<p>C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et
+velout&eacute; de printemps. Le ciel est gris, pesant aux
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Ils sont l&agrave; six matelots arm&eacute;s, en
+reconnaissance au milieu des fra&icirc;ches rizi&egrave;res, dans
+un sentier de boue...</p>
+
+<p>... Encore!!... ce m&ecirc;me bruit dans le silence de l'air!
+- Bruit aigre et ronflant, esp&egrave;ce de dzinn
+prolong&eacute;, donnant bien l'impression de la petite chose
+m&eacute;chante et dure qui passe l&agrave; tout droit,
+tr&egrave;s vite, et dont la rencontre peut &ecirc;tre
+mortelle.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, Sylvestre
+&eacute;coute cette musique-l&agrave;. Ces balles qui vous
+arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-m&ecirc;me: le coup de feu, parti de loin, est
+att&eacute;nu&eacute;, on ne l'entend plus; alors on distingue
+mieux ce petit bourdonnement de m&eacute;tal, qui file en
+tra&icirc;n&eacute;e rapide, fr&ocirc;lant vos oreilles...</p>
+
+<p>... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des
+balles. Tout pr&egrave;s des marins, arr&ecirc;t&eacute;s net,
+elles s'enfoncent dans le sol inond&eacute; de la rizi&egrave;re,
+chacune avec un petit flac de gr&ecirc;le, sec et rapide, et un
+l&eacute;ger &eacute;claboussement d'eau.</p>
+
+<p>Eux se regardent, en souriant comme d'une farce
+dr&ocirc;lement jou&eacute;e, et ils disent:</p>
+
+<p>--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour
+les matelots, tout cela c'est de la m&ecirc;me famille
+chinoise.)</p>
+
+<p>Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes,
+celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans
+l'herbe. Cela n'a pas dur&eacute; une minute, ce petit arrosage
+de plomb, et d&eacute;j&agrave; cela cesse. Sur la grande plaine
+verte, le silence absolu revient, et nulle part on
+aper&ccedil;oit rien qui bouge.</p>
+
+<p>Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant
+le vent, ils cherchent d'o&ugrave; cela a pu venir.</p>
+
+<p>De l&agrave;-bas, s&ucirc;rement, de ce bouquet de bambous,
+qui fait dans la plaine comme un &icirc;lot de plumes, et
+derri&egrave;re lesquels apparaissent, &agrave; demi
+cach&eacute;es, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans
+la terre d&eacute;tremp&eacute;e de la rizi&egrave;re, leurs
+pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus
+longues et plus agiles, est celui qui court devant.</p>
+
+<p>Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont
+r&ecirc;v&eacute;...</p>
+
+<p>Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont
+toujours et &eacute;ternellement les m&ecirc;mes, - le gris des
+ciels couverts, la teinte fra&icirc;che des prairies au
+printemps, - on croirait voir les champs de France, avec des
+jeunes hommes courant l&agrave; ga&icirc;ment, pour tout autre
+jeu que celui de la mort.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; mesure qu'ils s'approchent, ces bambous
+montrent mieux la finesse exotique de leur feuill&eacute;e, ces
+toits de village accentuent l'&eacute;tranget&eacute; de leur
+courbure, et des hommes jaunes, embusqu&eacute;s derri&egrave;re,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contract&eacute;es
+par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en
+jetant un cri, et se d&eacute;ploient en une longue ligne
+tremblante, mais d&eacute;cid&eacute;e et dangereuse.</p>
+
+<p>--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur
+m&ecirc;me brave sourire.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, ils trouvent cette fois qu'il y en a
+beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en
+aper&ccedil;oit d'autres, qui arrivent par derri&egrave;re,
+&eacute;mergeant d'entre les herbages...</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p>... Il fut tr&egrave;s beau, dans cet instant, dans cette
+journ&eacute;e, le petit Sylvestre; sa vieille grand'm&egrave;re
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fi&egrave;re de le voir si
+guerrier!</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; transfigur&eacute; depuis quelques jours,
+bronz&eacute;, la voix chang&eacute;e, il &eacute;tait l&agrave;
+comme dans un &eacute;l&eacute;ment &agrave; lui. A une minute
+d'ind&eacute;cision supr&ecirc;me, les matelots,
+&eacute;rafl&eacute;s par les balles, avaient presque
+commenc&eacute; ce mouvement de recul qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; leur mort &agrave; tous; mais Sylvestre avait
+continu&eacute; d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il
+tenait t&ecirc;te &agrave; tout un groupe, fauchant de droite et
+de gauche, &agrave; grands coups de crosse qui assommaient. Et,
+gr&acirc;ce &agrave; lui, la partie avait chang&eacute; de
+tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui
+d&eacute;cide aveugl&eacute;ment de tout, dans ces petites
+batailles non dirig&eacute;es &eacute;tait pass&eacute; du
+c&ocirc;t&eacute; des Chinois; c'&eacute;taient eux qui avaient
+commenc&eacute; &agrave; reculer.</p>
+
+<p>... C'&eacute;tait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six
+matelots, ayant recharg&eacute; leurs armes &agrave; tir rapide,
+les abattaient &agrave; leur aise; il y avait des flaques rouges
+dans l'herbe, des corps effondr&eacute;s, des cr&acirc;nes
+versant leur cervelle dans l'eau de la rizi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils fuyaient tout courb&eacute;s, rasant le sol, s'aplatissant
+comme des l&eacute;opards. Et Sylvestre courait apr&egrave;s,
+d&eacute;j&agrave; bless&eacute; deux fois, un coup de lance
+&agrave; la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
+sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non
+raisonn&eacute;e qui vient du sang vigoureux, celle qui donne aux
+simples le courage superbe, celle qui faisait les h&eacute;ros
+antiques.</p>
+
+<p>Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue,
+dans une inspiration de terreur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.
+Sylvestre s'arr&ecirc;ta, souriant, m&eacute;prisant, sublime,
+pour le laisser d&eacute;charger son arme, puis se jeta un peu
+sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
+Mais, dans le mouvement de d&eacute;tente, le canon de ce fusil
+d&eacute;via par hasard dans le m&ecirc;me sens. Alors, lui,
+sentit une commotion &agrave; la poitrine, et, comprenant bien ce
+que c'&eacute;tait, par un &eacute;clair de pens&eacute;e,
+m&ecirc;me avant toute douleur, il d&eacute;tourna la t&ecirc;te
+vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire,
+comme un vieux soldat, la phrase consacr&eacute;e: "Je crois que
+j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de
+courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons,
+il en sentit entrer aussi, par un trou &agrave; son sein droit,
+avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
+crev&eacute;. En m&ecirc;me temps, sa bouche s'emplit de sang,
+tandis qu'il lui venait au c&ocirc;t&eacute; une douleur
+aigu&euml;, qui s'exasp&eacute;rait vite, vite, jusqu'&agrave;
+&ecirc;tre quelque chose d'atroce et d'indicible.</p>
+
+<p>Il tourna sur lui-m&ecirc;me deux ou trois fois, la t&ecirc;te
+perdue de vertige et cherchant &agrave; reprendre son souffle au
+milieu de tout ce liquide rouge dont la mont&eacute;e
+l'&eacute;touffait, - et puis, lourdement, dans la boue, il
+s'abattit.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>Environ quinze jours apr&egrave;s, comme le ciel se faisait
+d&eacute;j&agrave; plus sombre &agrave; l'approche des pluies, et
+la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on
+avait rapport&eacute; &agrave; Hano&iuml;, fut envoy&eacute; en
+rade d'Ha-Long et mis &agrave; bord d'un navire-h&ocirc;pital qui
+rentrait en France.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; longtemps promen&eacute; sur divers
+brancards, avec des temps d'arr&ecirc;t dans des ambulances. On
+avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions
+mauvaises, sa poitrine s'&eacute;tait remplie d'eau, du
+c&ocirc;t&eacute; perc&eacute;, et l'air entrait toujours, en
+gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.</p>
+
+<p>On lui avait donn&eacute; la m&eacute;daille militaire et il
+en avait eu un moment de joie. Mais il n'&eacute;tait plus le
+guerrier d'avant, &agrave; l'allure d&eacute;cid&eacute;e,
+&agrave; la voix vibrante et br&egrave;ve. Non, tout cela
+&eacute;tait tomb&eacute; devant la longue souffrance et la
+fi&egrave;vre amollissante. Il &eacute;tait redevenu enfant, avec
+le mal du pays; il ne parlait presque plus, r&eacute;pondant
+&agrave; peine d'une petite voix douce, presque &eacute;teinte.
+Se sentir si malade, et &ecirc;tre si loin, si loin; penser qu'il
+faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, -
+vivrait-il seulement jusque-l&agrave;, avec ses forces qui
+diminuaient?... Cette notion d'effroyable &eacute;loignement
+&eacute;tait une chose qui l'obs&eacute;dait sans cesse; qui
+l'oppressait &agrave; ses r&eacute;veils, - quand, apr&egrave;s
+les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse
+de ses plaies, la chaleur de sa fi&egrave;vre et le petit bruit
+soufflant de sa poitrine crev&eacute;e. Aussi il avait
+suppli&eacute; qu'on l'embarqu&acirc;t, au risque de tout.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s lourd &agrave; porter dans son
+cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses
+cruelles en le charroyant.</p>
+
+<p>A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans
+l'un des petits lits de fer align&eacute;s &agrave;
+l'h&ocirc;pital et il recommen&ccedil;a en sens inverse sa longue
+promenade &agrave; travers les mers. Seulement, cette fois, au
+lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes,
+c'&eacute;tait dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des
+exhalaisons de rem&egrave;des, de blessures et de
+mis&egrave;res.</p>
+
+<p>Les premiers jours, la joie d'&ecirc;tre en route avait
+amen&eacute; en lui un peu de mieux. Il pouvait se tenir
+soulev&eacute; sur son lit avec des oreillers, et de temps en
+temps il demandait sa bo&icirc;te. Sa bo&icirc;te de matelot
+&eacute;tait le coffret de bois blanc, achet&eacute; &agrave;
+Paimpol, pour mettre ses choses pr&eacute;cieuses; on y trouvait
+les lettres de la grand'm&egrave;re Yvonne, celles d'Yann et de
+Gaud, un cahier o&ugrave; il avait copi&eacute; des chansons du
+bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un
+pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait
+inscrit le journal na&iuml;f de sa campagne.</p>
+
+<p>Le mal pourtant ne s'am&eacute;liorait pas et, d&egrave;s la
+premi&egrave;re semaine, les m&eacute;decins pens&egrave;rent que
+la mort ne pouvait plus &ecirc;tre &eacute;vit&eacute;e.</p>
+
+<p>... Pr&egrave;s de l'&Eacute;quateur maintenant, dans
+l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait,
+secouant ses lits, ses bless&eacute;s et ses malades; s'en allait
+toujours vite sur une mer remu&eacute;e, tourment&eacute;e encore
+comme au renversement des moussons.</p>
+
+<p>Depuis le d&eacute;part d'Ha-Long, il en &eacute;tait mort
+plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce
+grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits
+s'&eacute;taient d&eacute;barrass&eacute; d&eacute;j&agrave; de
+leur pauvre contenu.</p>
+
+<p>Et ce jour-l&agrave;, dans l'h&ocirc;pital mouvant, il faisait
+tr&egrave;s sombre: on avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;,
+&agrave; cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet &eacute;touffoir de
+malades.</p>
+
+<p>Il allait plus mal, lui; c'&eacute;tait la fin. Couch&eacute;
+toujours sur son c&ocirc;t&eacute; perc&eacute;, il le comprimait
+des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour
+immobiliser cette eau, cette d&eacute;composition liquide dans ce
+poumon droit, et t&acirc;cher de respirer seulement avec l'autre.
+Mais cet autre aussi, peu &agrave; peu, s'&eacute;tait pris par
+voisinage, et l'angoisse supr&ecirc;me &eacute;tait
+commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant;
+dans l'obscurit&eacute; chaude, des figures aim&eacute;es ou
+affreuses venaient se pencher sur lui; il &eacute;tait dans un
+perp&eacute;tuel r&ecirc;ve d'hallucin&eacute;, o&ugrave;
+passaient la Bretagne et l'Islande.</p>
+
+<p>Le matin, il avait fait appeler le pr&ecirc;tre, et celui-ci,
+qui &eacute;tait un vieillard habitu&eacute; &agrave; voir mourir
+des matelots, avait &eacute;t&eacute; surpris de trouver, sous
+cette enveloppe si virile, la puret&eacute; d'un petit
+enfant.</p>
+
+<p>Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle
+part; les manches &agrave; vent n'en donnaient plus; l'infirmier,
+qui l'&eacute;ventait tout le temps avec un &eacute;ventail
+&agrave; fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des
+bu&eacute;es malsaines, des fadeurs d&eacute;j&agrave; cent fois
+respir&eacute;es, dont les poitrines ne voulaient plus.</p>
+
+<p>Quelquefois, il lui prenait des rages
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es pour sortir de ce lit, o&ugrave;
+il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
+l&agrave;-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui
+couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!...
+Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait
+qu'&agrave; un soul&egrave;vement de sa t&ecirc;te et de son cou
+affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que
+l'on fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il
+retombait dans les m&ecirc;mes creux de son lit d&eacute;fait,
+d&eacute;j&agrave; englu&eacute; l&agrave; par la mort; et chaque
+fois apr&egrave;s la fatigue d'une telle secousse, il perdait
+pour un instant conscience de tout.</p>
+
+<p>Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien
+que se f&ucirc;t encore dangereux, la mer n'&eacute;tant pas
+assez calm&eacute;e. C'&eacute;tait le soir, vers six heures.
+Quand cet auvent de fer fut soulev&eacute;, il entra de la
+lumi&egrave;re seulement, de l'&eacute;blouissante lumi&egrave;re
+rouge. Le soleil couchant apparaissait &agrave; l'horizon avec
+une extr&ecirc;me splendeur, dans la d&eacute;chirure d'un ciel
+sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+&eacute;clairait cet h&ocirc;pital en vacillant, comme une torche
+que l'on balance.</p>
+
+<p>De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait
+dehors &eacute;tait impuissant &agrave; entrer ici, &agrave;
+chasser les senteurs de la fi&egrave;vre. Partout, &agrave;
+l'infini, sur cette mer &eacute;quatoriale, ce n'&eacute;tait
+qu'humidit&eacute; chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air
+nulle part, pas m&ecirc;me pour les mourants qui haletaient.</p>
+
+<p>... Une derni&egrave;re vision l'agita beaucoup: sa vieille
+grand'm&egrave;re, passant sur un chemin, tr&egrave;s vite, avec
+une expression d'anxi&eacute;t&eacute; d&eacute;chirante; la
+pluie tombait sur elle, de nuages bas et fun&egrave;bres; elle se
+rendait &agrave; Paimpol, mand&eacute;e au bureau de la marine
+pour y &ecirc;tre inform&eacute;e qu'il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;battait maintenant; il r&acirc;lait. On
+&eacute;pongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui
+&eacute;taient remont&eacute;s de sa poitrine, &agrave; flots,
+pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'&eacute;clairait toujours; au couchant, on e&ucirc;t dit
+l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par
+le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge,
+qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour
+de lui.</p>
+
+<p>... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, l&agrave;-bas, en
+Bretagne, o&ugrave; midi allait sonner. Il &eacute;tait bien le
+m&ecirc;me soleil, et au m&ecirc;me instant pr&eacute;cis de sa
+dur&eacute;e sans fin; l&agrave;, pourtant, il avait une couleur
+tr&egrave;s diff&eacute;rente; se tenant plus haut dans un ciel
+bleu&acirc;tre; il &eacute;clairait d'une douce lumi&egrave;re
+blanche la grand'-m&egrave;re Yvonne, qui travaillait &agrave;
+coudre, assise sur sa porte.</p>
+
+<p>En Islande, o&ugrave; c'&eacute;tait le matin, il paraissait
+aussi, &agrave; cette m&ecirc;me minute de mort.</p>
+
+<p>P&acirc;li davantage, on e&ucirc;t dit qu'il ne parvenait
+&agrave; &ecirc;tre vu l&agrave; que par une sorte de tour de
+force d'obliquit&eacute;. Il rayonnait tristement, dans un fiord
+o&ugrave; d&eacute;rivait la Marie, et son ciel &eacute;tait
+cette fois d'une de ces puret&eacute;s hyperbor&eacute;ennes qui
+&eacute;veillent des id&eacute;es de plan&egrave;tes refroidies
+n'ayant plus d'atmosph&egrave;re. Avec une nettet&eacute;
+glac&eacute;e, il accentuait les d&eacute;tails de ce chaos de
+pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la Marie, semblait
+plaqu&eacute; sur un m&ecirc;me plan et se tenir debout. Yann,
+qui &eacute;tait l&agrave;, &eacute;clair&eacute; un peu
+&eacute;trangement lui aussi, p&ecirc;chait comme d'habitude, au
+milieu de ces aspects lunaires.</p>
+
+<p>... Au moment o&ugrave; cette tra&icirc;n&eacute;e de feu
+rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'&eacute;teignit,
+o&ugrave; le soleil &eacute;quatorial disparut tout &agrave; fait
+dans les eaux dor&eacute;es, on vit les yeux du petit fils
+mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour
+dispara&icirc;tre dans la t&ecirc;te. Alors on abaissa dessus les
+paupi&egrave;res avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint
+tr&egrave;s beau et calme, comme un marbre couch&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>... Aussi bien, je ne puis m'emp&ecirc;cher de conter cet
+enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-m&ecirc;me
+l&agrave;-bas, dans l'&icirc;le de Singapour. On en avait assez
+jet&eacute; d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers
+jours de la travers&eacute;e; comme cette terre malaise
+&eacute;tait l&agrave; tout pr&egrave;s, on s'&eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; le garder quelques heures de plus
+pour l'y mettre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le matin, de tr&egrave;s bonne heure, &agrave;
+cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps
+&eacute;tait recouvert du pavillon de France. La grande ville
+&eacute;trange dormait encore quand nous accost&acirc;mes la
+terre. Un petit fourgon, envoy&eacute; par le consul, attendait
+sur le quai; nous y m&icirc;mes Sylvestre et la croix de bois
+qu'on lui avait faite &agrave; bord; la peinture en &eacute;tait
+encore fra&icirc;che, car il avait fallu se h&acirc;ter, et les
+lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes cette Babel au soleil levant. Et puis
+se fut une &eacute;motion, de retrouver l&agrave;, &agrave; deux
+pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une
+&eacute;glise fran&ccedil;aise. Sous cette haute nef blanche,
+o&ugrave; j'&eacute;tais seul avec mes matelots, le Dies irae
+chant&eacute; par un pr&ecirc;tre missionnaire r&eacute;sonnait
+comme une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on
+voyait des choses qui ressemblaient &agrave; des jardins
+enchant&eacute;s, des verdures admirables, des palmes immenses;
+le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c'&eacute;tait
+une pluie de p&eacute;tales d'un rouge de carmin qui tombaient
+jusque dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, nous sommes all&eacute;s au cimeti&egrave;re
+tr&egrave;s loin. Notre petit cort&egrave;ge de matelots
+&eacute;tait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
+pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers
+chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs
+malais, indiens, o&ugrave; toute sorte de figures d'Asie nous
+regardaient passer avec des yeux &eacute;tonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ensuite, la campagne, d&eacute;j&agrave; chaude; des chemins
+ombreux o&ugrave; volaient d'admirables papillons aux ailes de
+velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les
+splendeurs de la s&egrave;ve &eacute;quatoriale. Enfin, le
+cimeti&egrave;re: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'&eacute;tonnants
+feuillages, des plantes inconnues. L'endroit o&ugrave; nous
+l'avons mis ressemble &agrave; un coin des jardins d'Indra. Sur
+sa terre, nous avons plant&eacute; cette petite croix de bois
+qu'on lui avait faite &agrave; la h&acirc;te pendant la nuit:</p>
+
+<p class="P2">SYLVESTRE MOAN<br>
+ Dix-neuf ans</p>
+
+<p>Et nous l'avons laiss&eacute; l&agrave;, press&eacute;s de
+repartir &agrave; cause de ce soleil qui montait toujours, nous
+retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses
+grandes fleurs.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>Le transport continuait sa route &agrave; travers
+l'oc&eacute;an Indien. En bas, dans l'h&ocirc;pital flottant, il
+y avait encore des mis&egrave;res enferm&eacute;es. Sur le pont,
+on ne voyait qu'insouciance, sant&eacute; et jeunesse. Alentour,
+sur la mer, une vraie f&ecirc;te d'air pur et de soleil.</p>
+
+<p>Par ces beaux temps d'aliz&eacute;s, les matelots,
+&eacute;tendus &agrave; l'ombre des voiles, s'amusaient avec
+leurs perruches, &agrave; les faire courir. (Dans ce Singapour
+d'o&ugrave; ils venaient, on vend aux marins qui passent toute
+sorte de b&ecirc;tes apprivois&eacute;es.)</p>
+
+<p>Ils avaient tous choisi des b&eacute;b&eacute;s de perruches,
+ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas
+encore de queue, mais d&eacute;j&agrave; vertes, oh! d'un vert
+admirable. Les papas et les mamans avaient &eacute;t&eacute;
+verts; alors elles, toutes petites, avaient h&eacute;rit&eacute;
+inconsciemment de cette couleur-l&agrave;, pos&eacute;es sur ces
+planches si propres du navire, elles ressemblaient &agrave; des
+feuilles tr&egrave;s fra&icirc;ches tomb&eacute;es d'un arbre des
+tropiques.</p>
+
+<p>Quelquefois on les r&eacute;unissait toutes; alors elles
+s'observaient entre elles dr&ocirc;lement; elles se mettaient
+&agrave; tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous
+diff&eacute;rents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses,
+avec des petits tr&eacute;moussements comiques, partant tout d'un
+coup tr&egrave;s vite, empress&eacute;es, on ne sait pour quelle
+patrie; et il y en avait qui tombaient.</p>
+
+<p>Et puis les guenons apprenaient &agrave; faire des tours, et
+c'&eacute;tait un autre amusement. Il y en avait de tendrement
+aim&eacute;es, qui &eacute;taient embrass&eacute;es avec
+transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure
+de leurs ma&icirc;tres en les regardant avec des yeux de femme,
+moiti&eacute; grotesque, moiti&eacute; touchantes.</p>
+
+<p>Au coup de trois heures, les fourriers apport&egrave;rent sur
+le pont deux sacs de toile, scell&eacute;s de gros cachets en
+cire rouge, et marqu&eacute;s au nom de Sylvestre; c'&eacute;tait
+pour vendre &agrave; la cri&eacute;e, - comme le r&egrave;glement
+l'exige pour les morts, - tous ses v&ecirc;tements, tout ce qui
+lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain,
+vinrent se grouper autour; &agrave; bord d'un
+navire-h&ocirc;pital, on en voit assez souvent, de ces ventes de
+sac, pour que cela n'&eacute;motionne plus. Et puis, sur ce
+bateau, on avait si peu connu Sylvestre.</p>
+
+<p>Ses vareuses, ses chemises, ses maillots &agrave; raies
+bleues, furent palp&eacute;s, retourn&eacute;s et puis
+enlev&eacute;s &agrave; des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.</p>
+
+<p>Vint le tour de la petite bo&icirc;te sacr&eacute;e, qu'on
+adjugea cinquante sous. On en avait retir&eacute;, pour remettre
+&agrave; la famille, les lettres et la m&eacute;daille militaire;
+mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius,
+et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses
+dispos&eacute;es l&agrave; par la pr&eacute;voyance de
+grand'm&egrave;re Yvonne pour r&eacute;parer et recoudre.</p>
+
+<p>Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets &agrave; vendre,
+pr&eacute;senta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour
+&ecirc;tre donn&eacute;s &agrave; Gaud, et si dr&ocirc;les de
+tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit
+appara&icirc;tre comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce
+n'&eacute;tait pas par manque de coeur, mais par
+irr&eacute;flexion seulement.</p>
+
+<p>Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit
+aussit&ocirc;t de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien
+&agrave; la place.</p>
+
+<p>Un soigneux coup de balai fut donn&eacute; apr&egrave;s, afin
+de bien d&eacute;barrasser ce pont si propre des
+poussi&egrave;res ou des d&eacute;bris de fil tomb&eacute;s de ce
+d&eacute;ballage.</p>
+
+<p>Et les matelots retourn&egrave;rent ga&icirc;ment s'amuser
+avec leurs perruches et leurs singes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>Un jour de la premi&egrave;re quinzaine de juin, comme la
+vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on
+&eacute;tait venu la demander de la part du commissaire de
+l'inscription maritime.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque chose concernant son petit-fils, bien
+s&ucirc;r; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les
+familles des gens de mer on a souvent affaire &agrave;
+l'Inscription; elle donc, qui &eacute;tait fille, femme,
+m&egrave;re et grand'm&egrave;re de marin, connaissait ce bureau
+depuis tant&ocirc;t soixante ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au sujet de sa d&eacute;l&eacute;gation, sans
+doute; ou peut-&ecirc;tre un petit d&eacute;compte de la
+Circ&eacute; &agrave; toucher au moyen de sa procure. Sachant ce
+qu'on doit &agrave; M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit
+sa belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les
+deux heures.</p>
+
+<p>Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise,
+elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de
+m&ecirc;me, &agrave; la r&eacute;flexion, &agrave; cause de ces
+deux mois sans lettre.</p>
+
+<p>Elle rencontra son vieux galant, assis &agrave; une porte,
+tr&egrave;s tomb&eacute; depuis les froids de l'hiver.</p>
+
+<p>--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous
+g&ecirc;ner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il
+avait dans l'id&eacute;e.)</p>
+
+<p>Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les
+hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux
+fleurs jaune d'or; mais d&egrave;s qu'on passait dans les
+bas-fonds abrit&eacute;s contre le vent de la mer, on trouvait
+tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aub&eacute;pine
+fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait
+gu&egrave;re tout cela, elle, si vieille, sur qui
+s'&eacute;taient accumul&eacute;es les saisons fugitives, courtes
+&agrave; pr&eacute;sent comme des jours...</p>
+
+<p>Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des
+rosiers, des oeillets, des girofl&eacute;es et, jusque sur les
+hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui
+attiraient les premiers papillons blancs.</p>
+
+<p>Ce printemps &eacute;tait presque sans amour, dans ce pays
+d'Islandais, et les belles filles de race fi&egrave;re que l'on
+apercevait, r&ecirc;veuses, sur les portes, semblaient darder
+tr&egrave;s loin au del&agrave; des objets visibles leurs yeux
+bruns ou bleus. Les jeunes hommes, &agrave; qui allaient leurs
+m&eacute;lancolies et leurs d&eacute;sirs, &eacute;taient
+&agrave; faire la grande p&ecirc;che, l&agrave;-bas, sur la mer
+hyperbor&eacute;e...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait un printemps tout de m&ecirc;me,
+ti&egrave;de, suave, troublant, avec de l&eacute;gers
+bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.</p>
+
+<p>Et tout cela, qui est sans &acirc;me, continuait de sourire
+&agrave; cette vieille grand'm&egrave;re qui marchait de son
+meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier
+petit-fils. Elle touchait &agrave; l'heure terrible o&ugrave;
+cette chose, qui s'&eacute;tait pass&eacute;e si loin sur la mer
+chinoise, allait lui &ecirc;tre dite; elle faisait cette course
+sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devin&eacute;e
+et qui lui avait arrach&eacute; ses derni&egrave;res larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'm&egrave;re, mand&eacute;e
+&agrave; l'Inscription de Paimpol pour apprendre qu'il
+&eacute;tait mort! - Il l'avait vu tr&egrave;s nettement passer,
+sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit
+ch&acirc;le brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
+apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un
+d&eacute;chirement affreux, tandis que l'&eacute;norme soleil
+rouge de l'&Eacute;quateur, qui se couchait magnifiquement,
+entrait par le sabord de l'h&ocirc;pital pour le regarder
+mourir.</p>
+
+<p>Seulement, de l&agrave;-bas, lui, dans sa vision
+derni&egrave;re, s'&eacute;tait figur&eacute; sous un ciel de
+pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se
+faisait au gai printemps moqueur...</p>
+
+<p>En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus
+inqui&egrave;te, et pressait encore sa marche.</p>
+
+<p>La voil&agrave; dans la ville grise, dans les petites rues de
+granit o&ugrave; tombait ce soleil, donnant le bonjour &agrave;
+d'autres vieilles, ses contemporaines, assises &agrave; leur
+fen&ecirc;tre. Intrigu&eacute;es de la voir, elles disaient:</p>
+
+<p>--O&ugrave; va-t-elle comme &ccedil;a si vite, en robe du
+dimanche, un jour sur semaine?</p>
+
+<p>M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez
+lui. Un petit &ecirc;tre tr&egrave;s laid, d'une quinzaine
+d'ann&eacute;es, qui &eacute;tait son commis, se tenait assis
+&agrave; son bureau. &Eacute;tant trop mal venu pour faire un
+p&ecirc;cheur, il avait re&ccedil;u de l'instruction et passait
+ses jours sur cette m&ecirc;me chaise, en fausses manches noires,
+grattant son papier.</p>
+
+<p>Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il
+se leva pour prendre, dans un casier, des pi&egrave;ces
+timbr&eacute;es.</p>
+
+<p>Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin
+jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...</p>
+
+<p>Il les &eacute;talait devant la pauvre vieille, qui
+commen&ccedil;ait &agrave; trembler et &agrave; voir trouble.
+C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+&eacute;crivait pour elle &agrave; son petit-fils, et qui
+&eacute;taient revenues l&agrave;, non
+d&eacute;cachet&eacute;es... Et &ccedil;a c'&eacute;tait
+pass&eacute; ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils
+Pierre: les lettres &eacute;taient revenues de la Chine chez M.
+le commissaire, qui les lui avait remises...</p>
+
+<p>Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan,
+Jean-Marie-Sylvestre, inscrit &agrave; Paimpol, folio 213,
+num&eacute;ro matricule 2091, d&eacute;c&eacute;d&eacute;
+&agrave; bord du Bien-Hoa le 14..."</p>
+
+<p>--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arriv&eacute;, mon bon
+Monsieur?...</p>
+
+<p>--D&eacute;c&eacute;d&eacute;!... Il est
+d&eacute;c&eacute;d&eacute;, reprit-il.</p>
+
+<p>Mon Dieu, il n'&eacute;tait sans doute pas m&eacute;chant, ce
+commis; s'il disait cela de cette mani&egrave;re brutale,
+c'&eacute;tait plut&ocirc;t manque de jugement, inintelligence de
+petit &ecirc;tre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas
+ce beau mot, il s'exprima en breton:</p>
+
+<p>--Marw &eacute;o!...</p>
+
+<p>--Marw &eacute;o!... (Il est mort...)</p>
+
+<p>Elle r&eacute;p&eacute;ta apr&egrave;s lui, avec son
+chevrotement de vieillesse, comme un pauvre &eacute;cho
+f&ecirc;l&eacute; redirait une phrase indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien ce qu'elle avait &agrave; moiti&eacute;
+devin&eacute;, mais cela la faisait trembler seulement; &agrave;
+pr&eacute;sent que c'&eacute;tait certain, &ccedil;a n'avait pas
+l'air de la toucher. D'abord sa facult&eacute; de souffrir
+s'&eacute;tait vraiment un peu &eacute;mouss&eacute;e, &agrave;
+force d'&acirc;ge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne
+venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait
+pour le moment dans sa t&ecirc;te, et voil&agrave; qu'elle
+confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de
+fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci
+&eacute;tait son dernier, si ch&eacute;ri, celui &agrave; qui se
+rapportaient toutes ses pri&egrave;res, toute sa vie, toute son
+attente, toutes ses pens&eacute;es, d&eacute;j&agrave; obscurcies
+par l'approche sombre de l'enfance...</p>
+
+<p>Elle &eacute;prouvait une honte aussi &agrave; laisser
+para&icirc;tre son d&eacute;sespoir devant se petit monsieur qui
+lui faisait horreur: est-ce que c'&eacute;tait comme &ccedil;a
+qu'on annon&ccedil;ait &agrave; une grand'm&egrave;re la mort de
+son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie,
+torturant les franges de son ch&acirc;le brun avec ses pauvres
+vieilles mains gerc&eacute;es de laveuse.</p>
+
+<p>Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout
+ce trajet qu'il faudrait faire, et faire d&eacute;cemment, avant
+d'atteindre le g&icirc;te de chaume o&ugrave; elle avait
+h&acirc;te de s'enfermer - comme les b&ecirc;tes bless&eacute;es
+qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi
+qu'elle s'effor&ccedil;ait de ne pas trop penser, de ne pas
+encore bien comprendre, &eacute;pouvant&eacute;e surtout d'une
+route si longue.</p>
+
+<p>On lui remit un mandat pour aller toucher, comme
+h&eacute;riti&egrave;re, les trente francs qui lui revenaient de
+la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats
+et la bo&icirc;te contenant la m&eacute;daille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient
+ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses
+poches pour le mettre.</p>
+
+<p>Dans Paimpol, elle passa tout d'une pi&egrave;ce et ne
+regardant personne, le corps un peu pench&eacute; comme qui va
+tomber, entendant un bourdonnement de sang &agrave; ses oreilles;
+- et se h&acirc;tant, se surmenant, comme une pauvre machine
+d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s ancienne qu'on aurait
+remont&eacute;e &agrave; toute vitesse pour la derni&egrave;re
+fois, sans s'inqui&eacute;ter d'en briser les ressorts.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me kilom&egrave;tre, elle allait toute
+courb&eacute;e en avant, &eacute;puis&eacute;e; de temps &agrave;
+autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la
+t&ecirc;te un grand choc douloureux. Et elle se
+d&eacute;p&ecirc;chait de se terrer chez elle, de peur de tomber
+et d'&ecirc;tre rapport&eacute;e...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>La vieille Yvonne qui est so&ucirc;le!</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tomb&eacute;e, et les gamins lui couraient
+apr&egrave;s. C'&eacute;tait justement en entrant dans la commune
+de Ploubazlanec, o&ugrave; il y a beaucoup de maisons le long de
+la route. Tout de m&ecirc;me elle avait eu la force de se relever
+et, clopin-clopant, se sauvait avec son b&acirc;ton.</p>
+
+<p>--La vieille Yvonne qui est so&ucirc;le!</p>
+
+<p>Et des petits effront&eacute;s venaient la regarder sous le
+nez en riant. Sa coiffe &eacute;tait toute de travers.</p>
+
+<p>Il y en avait, de ces petits, qui n'&eacute;taient pas bien
+m&eacute;chant dans le fond, - et quand ils l'avaient vue de plus
+pr&egrave;s devant cette grimace de d&eacute;sespoir
+s&eacute;nile, s'en retournaient tout attrist&eacute;s et saisis,
+n'osant plus rien dire.</p>
+
+<p>Chez elle, la porte ferm&eacute;e, elle poussa un cri de
+d&eacute;tresse qui l'&eacute;touffait, et se laissa tomber dans
+un coin, la t&ecirc;te au mur. Sa coiffe lui &eacute;tait
+descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle
+coiffe autrefois si m&eacute;nag&eacute;e. Sa derni&egrave;re
+robe des dimanches &eacute;tait toute salie, et une mince queue
+de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-t&ecirc;te,
+compl&eacute;tant un d&eacute;sordre de pauvresse...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<p>Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi,
+toute d&eacute;coiff&eacute;e, laissant pendre les bras, la
+t&ecirc;te contre la pierre, avec une grimace et un hi hi hi!
+plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer:
+les trop vieilles grand'm&egrave;res n'ont plus de larmes dans
+leurs yeux taris.</p>
+
+<p>--Mon petit-fils qui est mort!</p>
+
+<p>Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la
+m&eacute;daille.</p>
+
+<p>Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'&eacute;tait bien
+vrai, et se mit &agrave; genoux pour prier.</p>
+
+<p>Elles rest&egrave;rent l&agrave; ensemble, presque muettes,
+les deux femmes, tant que dura ce cr&eacute;puscule de juin - qui
+est tr&egrave;s long en Bretagne et qui l&agrave;-bas, en
+Islande, ne finit plus. Dans la chemin&eacute;e, le grillon qui
+porte bonheur leur faisait tout de m&ecirc;me sa gr&ecirc;le
+musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans
+cette chaumi&egrave;re Moan que la mer avait tous pris, qui
+&eacute;taient maintenant une famille &eacute;teinte...</p>
+
+<p>A la fin Gaud disait:</p>
+
+<p>--Je viendrai, moi, ma bonne grand'm&egrave;re, demeurer avec
+vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laiss&eacute;, je vous
+garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...</p>
+
+<p>Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin
+elle se sentait distraite involontairement par la pens&eacute;e
+d'un autre: - celui qui &eacute;tait reparti pour la grande
+p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre &eacute;tait
+mort; justement les chasseurs devaient bient&ocirc;t partir. Le
+pleurerait-il seulement?... Peut-&ecirc;tre que oui, car il
+l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se
+pr&eacute;occupait de cela beaucoup, tant&ocirc;t s'indignant
+contre ce gar&ccedil;on dur, tant&ocirc;t s'attendrissant
+&agrave; son souvenir, &agrave; cause de cette douleur qu'il
+allait avoir lui aussi et qui &eacute;tait comme un rapprochement
+entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VIII</h3>
+
+<p>... Un soir p&acirc;le d'ao&ucirc;t, la lettre qui
+annon&ccedil;ait &agrave; Yann la mort de son fr&egrave;re finit
+par arriver &agrave; bord de la Marie sur la mer d'Islande; -
+c'&eacute;tait apr&egrave;s une journ&eacute;e de dure manoeuvre
+et de fatigue excessive, au moment o&ugrave; il allait descendre
+pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela
+en bas, dans le r&eacute;duit sombre, &agrave; le lueur jaune de
+la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, &eacute;tourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait
+pas bien. Tr&egrave;s renferm&eacute;, par fiert&eacute;, pour
+tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son
+tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans
+rien dire.</p>
+
+<p>Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec
+les autres pour manger la soupe; alors, d&eacute;daignant
+m&ecirc;me de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa
+couchette et, du m&ecirc;me coup, s'endormit.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il r&ecirc;va de Sylvestre mort, de son
+enterrement qui passait...</p>
+
+<p>Aux approches de minuit, - &eacute;tant dans cet &eacute;tat
+d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure
+dans le sommeil et qui sentent venir le moment o&ugrave; on les
+fera lever pour le quart, - il voyait cet enterrement encore. Et
+il se disait:</p>
+
+<p>--Je r&ecirc;ve; heureusement ils vont me r&eacute;veiller
+mieux et &ccedil;a s'&eacute;vanouira.</p>
+
+<p>Mais quand une rude main fut pos&eacute;e sur lui, et qu'une
+voix se mit &agrave; dire: "Gaos! - allons debout, la
+rel&egrave;ve!" il entendit sur sa poitrine un l&eacute;ger
+froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+r&eacute;alit&eacute; de la mort. - Ah! Oui, la lettre!...
+c'&eacute;tait vrai, donc! - et d&eacute;j&agrave; ce fut une
+impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite,
+dans son r&eacute;veil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.</p>
+
+<p>Puis il s'habilla et ouvrit l'&eacute;coutille pour aller
+l&agrave;-haut prendre son poste de p&ecirc;che...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre IX</h3>
+
+<p>Quand Yann fut mont&eacute;, il regarda tout autour de lui,
+avec ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de
+la mer.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, c'&eacute;tait l'immensit&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;e sous ses aspects les plus
+&eacute;tonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement
+des impressions de profondeur.</p>
+
+<p>Cet horizon, qui n'indiquait aucune r&eacute;gion
+pr&eacute;cise de la terre, ni m&ecirc;me aucun &acirc;ge
+g&eacute;ologique, avait d&ucirc; &ecirc;tre tant de fois pareil
+depuis l'origine des si&egrave;cles, qu'en regardant il semblait
+vraiment qu'on ne vit rien, - rien que l'&eacute;ternit&eacute;
+des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser
+d'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Il ne faisait m&ecirc;me pas absolument nuit. C'&eacute;tait
+&eacute;clair&eacute; faiblement, par un reste de lumi&egrave;re,
+qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude,
+rendant une plainte sans but. C'&eacute;tait gris, d'un gris
+trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos
+myst&eacute;rieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes
+discr&egrave;tes qui n'ont pas de nom.</p>
+
+<p>Il y avait en haut des nu&eacute;es diffuses; elles avaient
+pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent
+gu&egrave;re n'en pas avoir dans l'obscurit&eacute;, elles se
+confondaient presque pour n'&ecirc;tre qu'un grand voile.</p>
+
+<p>Mais, en un point de ce ciel, tr&egrave;s bas, pr&egrave;s des
+eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien
+que tr&egrave;s lointaine; un dessin mou, comme trac&eacute; par
+une main distraite; combinaison de hasard, non destin&eacute;e
+&agrave; &ecirc;tre vue, et fugitive, pr&ecirc;te &agrave;
+mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait
+signifier quelque chose; on e&ucirc;t dit que la pens&eacute;e
+m&eacute;lancolique, insaisissable, de tout ce n&eacute;ant,
+&eacute;tait inscrite l&agrave;; - et les yeux finissaient par
+s'y fixer, sans le vouloir.</p>
+
+<p>Lui, Yann, &agrave; mesure que ses prunelles mobiles
+s'habituaient &agrave; l'obscurit&eacute; du dehors, il regardait
+de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme
+de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et
+&agrave; pr&eacute;sent qu'il avait commenc&eacute; &agrave; voir
+l&agrave; cette apparence, il lui semblait que ce f&ucirc;t une
+vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque &agrave; force
+de venir de loin.</p>
+
+<p>Puis, dans son imagination o&ugrave; flottaient ensemble les
+r&ecirc;ves indicibles et les croyances primitives, cette ombre
+triste, effondr&eacute;e au bout de ce ciel de
+t&eacute;n&egrave;bres, se m&ecirc;lait peu &agrave; peu au
+souvenir de son fr&egrave;re mort, comme une derni&egrave;re
+manifestation de lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait coutumier de ces &eacute;tranges associations
+d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie,
+dans la t&ecirc;te des enfants...</p>
+
+<p>Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop
+pr&eacute;cis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue
+incertaine qui se parle quelquefois dans les r&ecirc;ves, et dont
+on ne retient au r&eacute;veil que d'&eacute;nigmatiques
+fragments n'ayant plus de sens.</p>
+
+<p>A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse
+profonde, angoiss&eacute;e, pleine d'inconnu et de
+myst&egrave;re, qui lui gla&ccedil;ait l'&acirc;me; beaucoup
+mieux que tout &agrave; l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit fr&egrave;re ne repara&icirc;trait jamais, jamais
+plus; le chagrin, qui avait &eacute;t&eacute; long &agrave;
+percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait
+&agrave; pr&eacute;sent jusqu'&agrave; pleins bords. Il revoyait
+la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; &agrave;
+l'id&eacute;e de l'embrasser, quelque chose comme un voile
+tombait tout &agrave; coup entre ses paupi&egrave;res,
+malgr&eacute; lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce
+que c'&eacute;tait, n'ayant jamais pleur&eacute; dans sa vie
+d'homme. - Mais les larmes commen&ccedil;aient &agrave; couler
+lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.</p>
+
+<p>Il continuait de p&ecirc;cher tr&egrave;s vite, sans perdre
+son temps ni rien dire, et les deux autres, qui
+l'&eacute;coutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air
+d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferm&eacute;
+et si fier.</p>
+
+<p>... Dans son id&eacute;e &agrave; lui, la mort finissait
+tout...</p>
+
+<p>Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer &agrave; ces
+pri&egrave;res qu'on dit en famille pour les d&eacute;funts; mais
+il ne croyait &agrave; aucune survivance des &acirc;mes.</p>
+
+<p>Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela,
+d'une mani&egrave;re br&egrave;ve et assur&eacute;e, comme une
+chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'emp&ecirc;chait
+pas une vague appr&eacute;hension des fant&ocirc;mes, une vague
+frayeur des cimeti&egrave;res, une confiance extr&ecirc;me dans
+les saints et les images qui prot&egrave;gent, ni surtout une
+v&eacute;n&eacute;ration inn&eacute;e pour la terre b&eacute;nite
+qui entoure les &eacute;glises.</p>
+
+<p>Ainsi Yann redoutait pour lui-m&ecirc;me d'&ecirc;tre pris par
+la mer, comme si cela an&eacute;antissait davantage, - et la
+pens&eacute;e que Sylvestre &eacute;tait rest&eacute;
+l&agrave;-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait
+son chagrin plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, plus sombre.</p>
+
+<p>Avec son d&eacute;dain des autres, il pleura sans aucune
+contrainte ni honte, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+seul.</p>
+
+<p>... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il
+f&ucirc;t &agrave; peine deux heures; et en m&ecirc;me temps il
+paraissait s'&eacute;tendre, devenir plus d&eacute;mesur&eacute;,
+se creuser d'une mani&egrave;re plus effrayante. Avec cette
+esp&egrave;ce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage
+et l'esprit plus &eacute;veill&eacute; concevait mieux
+l'immensit&eacute; des lointains; alors les limites de l'espace
+visible &eacute;taient encore recul&eacute;es et fuyaient
+toujours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;clairage tr&egrave;s p&acirc;le,
+mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets,
+par secousses l&eacute;g&egrave;res; les choses &eacute;ternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des
+lampes &agrave; flamme blanche eussent &eacute;t&eacute;
+mont&eacute;es peu &agrave; peu, derri&egrave;re les informes
+nu&eacute;es grises; - mont&eacute;es discr&egrave;tement, avec
+des pr&eacute;cautions myst&eacute;rieuses, de peur de troubler
+le morne repos de la mer.</p>
+
+<p>Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'&eacute;tait le
+soleil, qui se tra&icirc;nait sans force, avant de faire
+au-dessus des eaux sa promenade lente et froide commenc&eacute;e
+d&egrave;s l'extr&ecirc;me matin...</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, on ne voyait nulle part de tons roses
+d'aurore, tout restait bl&ecirc;me et triste. Et, &agrave; bord
+de la Marie, un homme pleurait, le grand Yann...</p>
+
+<p>Ces larmes de son fr&egrave;re sauvage, et cette plus grande
+m&eacute;lancolie du dehors, c'&eacute;tait l'appareil de deuil
+employ&eacute; pour le pauvre petit h&eacute;ros obscur, sur ces
+mers d'Islande o&ugrave; il avait pass&eacute; la moiti&eacute;
+de sa vie...</p>
+
+<p>Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux
+avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut
+fini. Il semblait compl&egrave;tement repris par le travail de la
+p&ecirc;che, par le train monotone des choses r&eacute;elles et
+pr&eacute;sentes, comme ne pensant plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient
+peine &agrave; suffire.</p>
+
+<p>Autour des p&ecirc;cheurs, dans les fonds immenses,
+c'&eacute;tait un nouveau changement &agrave; vue. Le grand
+d&eacute;ploiement d'infini, le grand spectacle du matin
+&eacute;tait termin&eacute;, et maintenant les lointains
+paraissaient au contraire se r&eacute;tr&eacute;cir, se refermer
+sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout &agrave; l'heure la
+mer si d&eacute;mesur&eacute;e? L'horizon &eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent tout pr&egrave;s, et il semblait m&ecirc;me qu'on
+manqu&acirc;t d'espace. Le vide se remplissait de voiles
+t&eacute;nus qui flottaient, les uns plus vagues que des
+bu&eacute;es, d'autres aux contours presque visibles et comme
+frang&eacute;s. Ils tombaient mollement, dans un grand silence,
+comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en
+descendait de partout en m&ecirc;me temps, aussi l'emprisonnement
+l&agrave;-dessous se faisait tr&egrave;s vite, et cela
+oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re brume d'ao&ucirc;t qui se
+levait. En quelques minutes le suaire fut uniform&eacute;ment
+dense, imp&eacute;n&eacute;trable; autour de la Marie, on ne
+distinguait plus rien qu'une p&acirc;leur humide o&ugrave; se
+diffusait la lumi&egrave;re et o&ugrave; la m&acirc;ture du
+navire semblait m&ecirc;me se perdre.</p>
+
+<p>--De ce coup, la voil&agrave; arriv&eacute;e, la sale brume,
+dirent les hommes.</p>
+
+<p>Ils connaissaient depuis longtemps cette in&eacute;vitable
+compagne de la seconde p&eacute;riode de p&ecirc;che; mais aussi
+cela annon&ccedil;ait la fin de la saison d'Islande,
+l'&eacute;poque o&ugrave; l'on fait route pour revenir en
+Bretagne.</p>
+
+<p>En fines gouttelettes brillantes, cela se d&eacute;posait sur
+leur barbe; cela faisait luire d'humidit&eacute; leur peau
+brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout &agrave; l'autre du
+bateau se voyaient troubles comme des fant&ocirc;mes; par contre
+les objets tr&egrave;s rapproch&eacute;s apparaissaient plus
+cr&ucirc;ment sous cette lumi&egrave;re fade et blanch&acirc;tre.
+On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de
+froid et de mouill&eacute; p&eacute;n&eacute;trait les
+poitrines.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la p&ecirc;che allait de plus en plus
+vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; &agrave;
+tout instant, on entendait tomber &agrave; bord des gros
+poissons, lanc&eacute;s sur les planches avec un bruit de fouet;
+apr&egrave;s, ils se tr&eacute;moussaient rageusement en claquant
+de la queue contre le bois du pont; tout &eacute;tait
+&eacute;clabouss&eacute; de l'eau de la mer et des fines
+&eacute;cailles argent&eacute;es qu'ils jetaient en se
+d&eacute;battant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son
+grand couteau, dans sa pr&eacute;cipitation, s'entaillait les
+doigts, et son sang bien rouge se m&ecirc;lait &agrave; la
+saumure.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre X</h3>
+
+<p>Ils rest&egrave;rent, cette fois, dix jours d'affil&eacute;e
+pris dans la brume &eacute;paisse, sans rien voir. La p&ecirc;che
+continuait d'&ecirc;tre bonne et, avec tant d'activit&eacute;, on
+ne s'ennuyait pas. De temps en temps, &agrave; intervalles
+r&eacute;guliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne
+d'o&ugrave; sortait un bruit pareil au beuglement d'une
+b&ecirc;te sauvage.</p>
+
+<p>Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain r&eacute;pondait &agrave; leur appel. Alors
+on veillait davantage. Si le cri se rapprochait, toutes les
+oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait
+sans doute jamais et dont la pr&eacute;sence &eacute;tait
+pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il
+devenait une occupation, une soci&eacute;t&eacute; et, par envie
+de le voir, les yeux s'effor&ccedil;aient &agrave; percer les
+impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout
+dans l'air.</p>
+
+<p>Puis il s'&eacute;loignait, les beuglements de sa trompe
+mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul
+dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles.
+Tout &eacute;tait impr&eacute;gn&eacute; d'eau; tout &eacute;tait
+ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus
+p&eacute;n&eacute;trant; le soleil s'attardait davantage &agrave;
+tra&icirc;ner sous l'horizon; il y avait d&eacute;j&agrave; de
+vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tomb&eacute;e grise
+&eacute;tait sinistre et glaciale.</p>
+
+<p>Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de
+peur que la Marie ne se f&ucirc;t trop rapproch&eacute;e de
+l'&icirc;le d'Islande. Mais toutes les lignes du bord
+fil&eacute;es bout &agrave; bout n'arrivaient pas &agrave;
+toucher le lit de la mer: on &eacute;tait donc bien au large et
+en belle eau profonde.</p>
+
+<p>La vie &eacute;tait saine et rude; ce froid plus piquant
+augmentait le bien-&ecirc;tre du soir, l'impression de g&icirc;te
+bien chaud qu'on &eacute;prouvait dans la cabine en ch&ecirc;ne
+massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.</p>
+
+<p>Dans le jour, ces hommes, qui &eacute;taient plus
+clo&icirc;tr&eacute;s que des moines, causaient peu entre eux.
+Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures
+&agrave; son m&ecirc;me poste invariable, les bras seuls
+occup&eacute;s au travail incessant de la p&ecirc;che. Ils
+n'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s les uns des autres que de
+deux ou trois m&egrave;tres, et ils finissaient par ne plus se
+voir.</p>
+
+<p>Ce calme de la brume, cette obscurit&eacute; blanche endormait
+l'esprit. Tout en p&ecirc;chant, on se chantait pour
+soi-m&ecirc;me quelque air du pays &agrave; demi-voix, de peur
+d'&eacute;loigner les poissons. Les pens&eacute;es se faisaient
+plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre,
+s'allonger en dur&eacute;e afin d'arriver &agrave; remplir le
+temps sans y laisser des vides, des intervalles de
+non-&ecirc;tre. On n'avait plus du tout l'id&eacute;e aux femmes,
+parce qu'il faisait d&eacute;j&agrave; froid; mais on
+r&ecirc;vait &agrave; des choses incoh&eacute;rentes ou
+merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces
+r&ecirc;ves &eacute;tait aussi peu serr&eacute;e qu'un
+brouillard...</p>
+
+<p>Ce brumeux mois d'ao&ucirc;t, il avait coutume de clore ainsi
+chaque ann&eacute;e, d'une mani&egrave;re triste et tranquille,
+la saison d'Islande. Autrement c'&eacute;tait toujours la
+m&ecirc;me pl&eacute;nitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.</p>
+
+<p>Yann avait bien retrouv&eacute; tout de suite ses
+fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre habituelles, comme si son grand
+chagrin n'e&ucirc;t pas persist&eacute;: vigilant et alerte,
+prompt &agrave; la manoeuvre et &agrave; la p&ecirc;che, l'allure
+d&eacute;sinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste,
+communicatif &agrave; ses heures seulement - qui &eacute;taient
+rares - et portant toujours la t&ecirc;te aussi haut avec son air
+&agrave; la fois indiff&eacute;rent et dominateur.</p>
+
+<p>Le soir, au souper, dans le logis fruste que prot&eacute;geait
+la Vierge de fa&iuml;ence, quand on &eacute;tait attabl&eacute;,
+le grand couteau en main devant quelque bonne assiett&eacute;e
+toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux
+choses dr&ocirc;les que les autres disaient.</p>
+
+<p>En lui-m&ecirc;me, peut-&ecirc;tre, s'occupait-il un peu de
+cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donn&eacute;e pour
+femme dans ses derni&egrave;res petites id&eacute;es d'agonie, -
+et qui &eacute;tait devenue une pauvre fille &agrave;
+pr&eacute;sent sans personne au monde... Peut-&ecirc;tre bien
+surtout, le deuil de ce fr&egrave;re durait-il encore dans le
+fond de son coeur...</p>
+
+<p>Mais ce coeur d'Yann &eacute;tait une r&eacute;gion vierge,
+&agrave; gouverner, peu connue, o&ugrave; se passaient des choses
+qui ne se r&eacute;v&eacute;laient pas au dehors.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XI</h3>
+
+<p>Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils r&ecirc;vaient
+tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme
+des bruits de voix dont le timbre leur sembla &eacute;trange et
+non connu d'eux. Ils se regard&egrave;rent les uns les autres,
+ceux qui &eacute;taient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui a parl&eacute;?</p>
+
+<p>Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela
+avait bien eu l'air de sortir du vide ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Alors, celui qui &eacute;tait charg&eacute; de la trompe, et
+qui l'avait n&eacute;glig&eacute;e depuis la veille, se
+pr&eacute;cipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour
+pousser le long beuglement d'alarme.</p>
+
+<p>Cela seul faisait d&eacute;j&agrave; frissonner, dans ce
+silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;voqu&eacute;e par ce son
+vibrant de cornemuse, une grande chose impr&eacute;vue
+s'&eacute;tait dessin&eacute;e en grisaille, s'&eacute;tait
+dress&eacute;e mena&ccedil;ante, tr&egrave;s haut tout
+pr&egrave;s d'eux: des m&acirc;ts, des vergues, des cordages, un
+dessin de navire qui s'&eacute;tait fait en l'air, partout
+&agrave; la fois et d'un m&ecirc;me coup, comme ces
+fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de
+lumi&egrave;re, sont cr&eacute;&eacute;es sur des voiles tendus.
+Et d'autre hommes apparaissaient l&agrave;, &agrave; les toucher,
+pench&eacute;s sur le rebord, les regardant avec des yeux
+tr&egrave;s ouverts dans un r&eacute;veil de surprise et
+d'&eacute;pouvante...</p>
+
+<p>Ils se jet&egrave;rent sur des avirons, des m&acirc;ts de
+rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la dr&ocirc;me
+de long et de solide - et les point&egrave;rent en dehors pour
+tenir &agrave; distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effar&eacute;s, allongeaient
+vers eux d'&eacute;normes b&acirc;tons pour les repousser.</p>
+
+<p>Mais il n'y eut qu'un craquement tr&egrave;s l&eacute;ger dans
+les vergues, au-dessus de leurs t&ecirc;tes, et les
+m&acirc;tures, un instant accroch&eacute;es, se
+d&eacute;gag&egrave;rent aussit&ocirc;t sans aucune avarie; le
+choc, tr&egrave;s doux par ce calme, &eacute;tait tout &agrave;
+fait amorti; il avait &eacute;t&eacute; si faible m&ecirc;me, que
+vraiment il semblait que cet autre navire n'e&ucirc;t pas de
+masse et qu'il f&ucirc;t une chose molle, presque sans
+poids...</p>
+
+<p>Alors, le saisissement pass&eacute;, les hommes se mirent
+&agrave; rire; ils se reconnaissaient entre eux:</p>
+
+<p>--Oh&eacute;! de la Marie.</p>
+
+<p>--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!</p>
+
+<p>L'apparition, c'&eacute;tait la Reine-Berthe, capitaine
+Larvo&euml;r, aussi de Paimpol; ces matelots &eacute;taient des
+villages d'alentour; ce grand-l&agrave;, tout en barbe noire,
+montrant ses dents dans son rire, c'&eacute;tait Kerj&eacute;gou,
+un de Ploudaniel; et les autres venaient de Ploun&egrave;s ou de
+Ploun&eacute;rin.</p>
+
+<p>--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande
+de sauvages? demandait Larvo&euml;r de la Reine-Berthe.</p>
+
+<p>--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et
+d'&eacute;cumeurs, mauvais poison de la mer?...</p>
+
+<p>--Oh! nous... c'est diff&eacute;rent; &ccedil;a nous est
+d&eacute;fendu de faire du bruit. (Il avait r&eacute;pondu cela
+avec un air de sous-entendre quelque myst&egrave;re noir; avec un
+sourire dr&ocirc;le, qui, par la suite, revint souvent en
+t&ecirc;te &agrave; ceux de la Marie et leur donna &agrave;
+penser beaucoup.)</p>
+
+<p>Et puis comme s'il en e&ucirc;t dit trop long, il finit par
+cette plaisanterie:</p>
+
+<p>--Notre corne &agrave; nous, c'est celui-l&agrave;, en
+soufflant dedans, qui nous l'&agrave; crev&eacute;e.</p>
+
+<p>Et il montrait un matelot &agrave; figure de triton, qui
+&eacute;tait tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur
+jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de
+l'inqui&eacute;tant dans sa puissance difforme.</p>
+
+<p>Et pendant qu'on se regardait l&agrave;, attendant que quelque
+brise ou quelque courant d'en dessous voul&ucirc;t bien emmener
+l'un plus vite que l'autre, s&eacute;parer les navires, on
+engagea une causerie. Tous appuy&eacute;s en b&acirc;bord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
+eussent fait des assi&eacute;g&eacute;s avec des piques, ils
+parl&egrave;rent des choses du pays, des derni&egrave;res lettres
+re&ccedil;ues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.</p>
+
+<p>--Moi, disait Kerj&eacute;gou, la mienne me marque qu'elle
+vient d'avoir son petit que nous attendions; &ccedil;a va nous en
+faire la douzaine tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisi&egrave;me
+annon&ccedil;ait le mariage de la belle Jeannie Caroff - une
+fille tr&egrave;s connue des Islandais - avec certain vieux
+richard infirme, de la commune de Plourivo.</p>
+
+<p>Ils se voyaient comme &agrave; travers des gazes blanches, et
+il semblait que cela change&acirc;t aussi le son des voix qui
+avait quelque chose d'&eacute;touff&eacute; et de lointain.</p>
+
+<p>Cependant Yann ne pouvait d&eacute;tacher ses yeux d'un de ces
+p&ecirc;cheurs, un petit homme d&eacute;j&agrave; vieillot qu'il
+&eacute;tait s&ucirc;r de n'avoir jamais vu nulle part et qui
+pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!"
+avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux
+per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>--Moi, disait encore Larvo&euml;r, de la Reine-Berthe, on m'a
+marqu&eacute; la mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de
+Ploubazlanec, qui faisait son service &agrave; l'&Eacute;tat,
+comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien grand
+dommage!</p>
+
+<p>Entendant cela, les autres de la Marie se tourn&egrave;rent
+vers Yann pour savoir s'il avait d&eacute;j&agrave; connaissance
+de ce malheur.</p>
+
+<p>--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indiff&eacute;rent et
+hautain, c'&eacute;tait sur la derni&egrave;re lettre que mon
+p&egrave;re m'a envoy&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils le regardaient tous, dans la curiosit&eacute; qu'ils
+avaient de son chagrin, et cela l'irritait.</p>
+
+<p>Leurs propos se croisaient &agrave; la h&acirc;te, au travers
+du brouillard p&acirc;le, pendant que fuyaient les minutes de
+leur bizarre entrevue.</p>
+
+<p>--Ma femme me marque en m&ecirc;me temps, continuait
+Larvo&euml;r, que la fille de M. M&eacute;vel a quitt&eacute; la
+ville pour demeurer &agrave; Ploubazlanec et soigner la vieille
+Moan, sa grand'tante; elle s'est mise &agrave; travailler
+&agrave; pr&eacute;sent, en journ&eacute;e chez le monde, pour
+gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
+l'id&eacute;e, moi, que c'&eacute;tait une brave fille, et une
+courageuse, malgr&eacute; ses airs de demoiselle et ses
+falbalas.</p>
+
+<p>Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui
+d&eacute;plaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous
+son h&acirc;le dor&eacute;.</p>
+
+<p>Par cette appr&eacute;ciation sur Gaud fut clos l'entretien
+avec ces gens de la Reine-Berthe qu'aucun &ecirc;tre vivant ne
+devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures
+semblaient d&eacute;j&agrave; plus effac&eacute;es, car leur
+navire &eacute;tait moins pr&egrave;s, et, tout &agrave; coup,
+ceux de la Marie ne trouv&egrave;rent plus rien &agrave; pousser,
+plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs
+"espars", avirons, m&acirc;ts ou vergues, s'agit&egrave;rent en
+cherchant dans le vide, puis retomb&egrave;rent les uns
+apr&egrave;s les autres lourdement dans la mer, comme de grands
+bras morts. On rentra donc ces d&eacute;fenses inutiles: la
+Reine-Berthe, replong&eacute;e dans la brume profonde, avait
+disparu brusquement tout d'une pi&egrave;ce, comme s'efface
+l'image d'un transparent derri&egrave;re lequel la lampe a
+&eacute;t&eacute; souffl&eacute;e. Ils essay&egrave;rent de la
+h&eacute;ler, mais rien ne r&eacute;pondit &agrave; leurs cris, -
+qu'une esp&egrave;ce de clameur moqueuse &agrave; plusieurs voix,
+termin&eacute;e en un g&eacute;missement qui les fit se regarder
+avec surprise...</p>
+
+<p>Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais
+et, comme ceux du Samuel Az&eacute;nide avaient rencontr&eacute;
+dans un fiord une &eacute;pave non douteuse (son couronnement
+d'arri&egrave;re avec un morceau de sa quille), on ne l'attendit
+plus; d&egrave;s le mois d'octobre, les noms de tous ses marins
+furent inscrits dans l'&eacute;glise sur des plaques noires.</p>
+
+<p>Or, depuis cette derni&egrave;re apparition dont les gens de
+la Marie avaient bien retenu la date, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;poque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps
+dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois
+semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emport&eacute;
+plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire
+de Larvo&euml;r et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
+beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le
+marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se
+demand&egrave;rent craintivement si, ce matin-l&agrave;, ils
+n'avaient point caus&eacute; avec des
+tr&eacute;pass&eacute;s.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XII</h3>
+
+<p>L'&eacute;t&eacute; s'avan&ccedil;a et, &agrave; la fin
+d'ao&ucirc;t, en m&ecirc;me temps que les premiers brouillards du
+matin, on vit les Islandais revenir.</p>
+
+<p>Depuis trois mois d&eacute;j&agrave;, les deux
+abandonn&eacute;es habitaient ensemble, &agrave; Ploubazlanec, la
+chaumi&egrave;re des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce
+pauvre nid de marins morts. Elle avait envoy&eacute; l&agrave;
+tout ce qu'on lui avait laiss&eacute; apr&egrave;s la vente de la
+maison de son p&egrave;re: son beau lit &agrave; la mode des
+villes et ses belles jupes de diff&eacute;rentes couleurs. Elle
+avait fait elle-m&ecirc;me sa nouvelle robe noire d'un
+fa&ccedil;on plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une
+coiffe de deuil en mousseline &eacute;paisse orn&eacute;e
+seulement de plis.</p>
+
+<p>Tous le jours, elle travaillait &agrave; des ouvrages de
+couture chez les gens riches de la ville et rentrait &agrave; la
+nuit, sans &ecirc;tre distraite en chemin par aucun amoureux,
+rest&eacute;e un peu hautaine, et encore entour&eacute;e d'un
+respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les gar&ccedil;ons
+mettaient comme autrefois, la main &agrave; leur chapeau.</p>
+
+<p>Par les beaux cr&eacute;puscules d'&eacute;t&eacute;, elle
+s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise,
+aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille
+n'avaient pas eu le temps de la d&eacute;former - comme d'autres,
+qui vivent toujours pench&eacute;es de c&ocirc;t&eacute; sur leur
+ouvrage - et, en regardant la mer, elle redressait la belle
+taille souple qu'elle tenait de race; en regardant la mer, en
+regardant le large, tout au fond duquel &eacute;tait Yann...</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me route menait chez lui. En continuant un peu,
+vers certaine r&eacute;gion plus pierreuse et plus balay&eacute;e
+par le vent, on serait arriv&eacute; &agrave; ce hameau de
+Pors-Even o&ugrave; les arbres, couverts de mousses grises,
+croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le
+sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute
+jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il f&ucirc;t &agrave; moins
+d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y &eacute;tait
+all&eacute;e et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout
+son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
+porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande
+rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette
+r&eacute;gion de Ploubazlanec; elle &eacute;tait presque heureuse
+que le sort l'e&ucirc;t rejet&eacute;e l&agrave;: en aucun autre
+lieu du pays elle n'e&ucirc;t pu se faire &agrave; vivre.</p>
+
+<p>A cette saison de fin d'ao&ucirc;t, il y a comme un
+alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il
+y a des soir&eacute;es lumineuses, des reflets du grand soleil
+d'ailleurs qui viennent tra&icirc;ner jusque sur la mer bretonne.
+Tr&egrave;s souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage
+nulle part.</p>
+
+<p>Aux heures o&ugrave; Gaud s'en revenait, les choses se
+fondaient d&eacute;j&agrave; ensemble pour la nuit,
+commen&ccedil;aient &agrave; se r&eacute;unir et &agrave; former
+des silhouettes. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, un bouquet
+d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
+panache &eacute;bouriff&eacute;; un groupe d'arbres tordus
+formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque
+hameau &agrave; toit de paille dessinait au-dessus de la lande
+une petite d&eacute;coupure bossue. Aux carrefours les vieux
+christs qui gardaient la campagne &eacute;tendaient leurs bras
+noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplici&eacute;s,
+et, dans le lointain, la Manche se d&eacute;tachait en clair, en
+grand miroir jaune sur un ciel qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; t&eacute;n&eacute;breux vers l'horizon. Et
+dans ce pays, m&ecirc;me ce calme, m&ecirc;me ces beau temps,
+&eacute;taient m&eacute;lancoliques; il restait, malgr&eacute;
+tout, une inqui&eacute;tude planant sur les choses; une
+anxi&eacute;t&eacute; venue de la mer &agrave; qui tant
+d'existences &eacute;taient confi&eacute;es et dont
+l'&eacute;ternelle menace n'&eacute;tait qu'endormie.</p>
+
+<p>Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue
+sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur sal&eacute;e
+des gr&egrave;ves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui
+croissent sur les falaises entre les &eacute;pines maigres. Sans
+la grand'm&egrave;re Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers
+elle se serait attard&eacute;e dans ces sentiers d'ajoncs,
+&agrave; la mani&egrave;re de ces belles demoiselles qui aiment
+&agrave; r&ecirc;ver, les soirs d'&eacute;t&eacute;, dans les
+parcs.</p>
+
+<p>En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques
+souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils &eacute;taient
+effac&eacute;s &agrave; pr&eacute;sent, recul&eacute;s, amoindris
+par son amour! Malgr&eacute; tout, elle voulait consid&eacute;rer
+ce Yann comme une sorte de fianc&eacute;, - un fianc&eacute;
+fuyant, d&eacute;daigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais
+&agrave; qui elle s'obstinerait &agrave; rester fid&egrave;le en
+esprit, sans plus confier cela &agrave; personne. Pour le moment,
+elle aimait &agrave; le savoir en Islande; l&agrave;, au moins,
+la mer le lui gardait dans ses clo&icirc;tres profonds et il ne
+pouvait se donner &agrave; aucune autre.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle comprenait que sa pauvret&eacute; ne serait pas un
+motif pour &ecirc;tre plus d&eacute;daign&eacute;e, - car il
+n'&eacute;tait pas un gar&ccedil;on comme les autres. - Et puis
+cette mort du petit Sylvestre &eacute;tait une chose qui les
+rapprochait d&eacute;cid&eacute;ment. A son arriv&eacute;e, il ne
+pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la
+grand'm&egrave;re de son ami: et elle avait d&eacute;cid&eacute;
+qu'elle serait l&agrave; pour cette visite, il ne lui semblait
+pas que ce f&ucirc;t manquer de dignit&eacute;; sans
+para&icirc;tre se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
+&agrave; quelqu'un que l'on conna&icirc;t depuis longtemps; elle
+lui parlerait m&ecirc;me avec affection comme &agrave; un
+fr&egrave;re de Sylvestre, en t&acirc;chant d'avoir l'air
+naturel. Et qui sait? il ne serait peut-&ecirc;tre pas impossible
+de prendre aupr&egrave;s de lui une place de soeur, &agrave;
+pr&eacute;sent qu'elle allait &ecirc;tre si seule au monde; de se
+reposer sur son amiti&eacute;; de la lui demander comme un
+soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne cr&ucirc;t plus
+&agrave; aucune arri&egrave;re-pens&eacute;e de mariage. Elle le
+jugeait sauvage seulement, ent&ecirc;t&eacute; dans ses
+id&eacute;es d'ind&eacute;pendance, mais doux, franc, et capable
+de bien comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du
+coeur.</p>
+
+<p>Qu'allait-il &eacute;prouver, en la retrouvant l&agrave;,
+pauvre, dans cette chaumi&egrave;re presque en ruine?... Bien
+pauvre, oh! oui, car la grand'm&egrave;re Moan, n'&eacute;tant
+plus assez forte pour aller en journ&eacute;e aux lessives,
+n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
+mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
+s'arranger pour vivre sans demander rien &agrave; personne...</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait toujours tomb&eacute;e quand elle
+arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu,
+sur des roches us&eacute;es, la chaumi&egrave;re se trouvant en
+contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de
+terrain qui s'incline vers la gr&egrave;ve. Elle &eacute;tait
+presque cach&eacute;e sous son &eacute;pais toit de paille brune,
+tout gondol&eacute;, qui ressemblait au dos de quelque
+&eacute;norme b&ecirc;te morte effondr&eacute;e sous ses poils
+durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des
+rochers, avec des mousses et du cochl&eacute;aria formant de
+petites touffes vertes. On montait les trois marches
+gondol&eacute;es du seuil, et on ouvrait le loquet
+int&eacute;rieur de la porte au moyen d'un bout de corde de
+navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en
+face de soi la lucarne, perc&eacute;e comme dans
+l'&eacute;paisseur d'un rempart, et donnant sur la mer
+d'o&ugrave; venait une derni&egrave;re clart&eacute; jaune
+p&acirc;le. Dans la grande chemin&eacute;e flambaient des
+brindilles odorantes de pin et de h&ecirc;tre, que la vieille
+Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
+elle-m&ecirc;me &eacute;tait l&agrave; assise, surveillant leur
+petit souper; dans son int&eacute;rieur, elle portait un
+serre-t&ecirc;te seulement, pour m&eacute;nager ses coiffes; son
+profil, encore joli, se d&eacute;coupait sur la lueur rouge de
+son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient
+pris une couleur pass&eacute;e, tourn&eacute;e au bleu&acirc;tre,
+et qui &eacute;taient troubl&eacute;s, incertains,
+&eacute;gar&eacute;s de vieillesse. Elle disait toutes les fois
+la m&ecirc;me chose:</p>
+
+<p>--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce
+soir...</p>
+
+<p>--Mais non, grand'm&egrave;re, r&eacute;pondait doucement Gaud
+qui y &eacute;tait habitu&eacute;e. Il est la m&ecirc;me heure
+que les autres jours.</p>
+
+<p>--Ah!... me semblait &agrave; moi, ma fille, me semblait qu'il
+&eacute;tait plus tard que de coutume.</p>
+
+<p>Elles soupaient sur une table devenue presque informe &agrave;
+force d'&ecirc;tre us&eacute;e, mais encore &eacute;paisse comme
+le tronc d'un ch&ecirc;ne. Et le grillon ne manquait jamais de
+leur recommencer sa petite musique &agrave; son d'argent.</p>
+
+<p>Un des c&ocirc;t&eacute;s de la chaumi&egrave;re &eacute;tait
+occup&eacute; par des boiseries grossi&egrave;rement
+sculpt&eacute;es et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient acc&egrave;s dans des &eacute;tag&egrave;res
+o&ugrave; plusieurs g&eacute;n&eacute;rations p&ecirc;cheurs
+avaient &eacute;t&eacute; con&ccedil;ues, avaient dormi, et
+o&ugrave; les m&egrave;res vieillies &eacute;taient mortes.</p>
+
+<p>Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de
+m&eacute;nage tr&egrave;s anciens, des paquets d'herbes, des
+cuillers de bois, du lard fum&eacute;; aussi de vieux filets, qui
+dormaient l&agrave; depuis le naufrage des derniers fils Moan, et
+dont les rats venaient la nuit couper les mailles.</p>
+
+<p>Le lit de Gaud, install&eacute; dans un angle avec ses rideaux
+de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose
+&eacute;l&eacute;gante et fra&icirc;che, apport&eacute;e dans une
+hutte de Celte.</p>
+
+<p>Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un
+cadre, accroch&eacute;e au granit du mur. Sa grand'm&egrave;re y
+avait attach&eacute; sa m&eacute;daille militaire, avec une de
+ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la
+manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi
+achet&eacute; &agrave; Paimpol une de ces couronnes
+fun&eacute;raires en perles noires et blanches dont on entoure,
+en Bretagne, les portrait des d&eacute;funts. C'&eacute;tait
+l&agrave; son petit mausol&eacute;e, tout ce qu'il avait pour
+consacrer sa m&eacute;moire, dans son pays breton...</p>
+
+<p>Les soirs d'&eacute;t&eacute;, elles ne veillaient pas, par
+&eacute;conomie de lumi&egrave;re; quand le temps &eacute;tait
+beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant
+la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son
+&eacute;tag&egrave;re d'armoire, et Gaud, dans son lit de
+demoiselle; l&agrave;, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaill&eacute;, beaucoup march&eacute;, et songeant au
+retour des Islandais et fille sage, r&eacute;solue, dans un
+trouble trop grand...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XIII</h3>
+
+<p>Mais un jour, &agrave; Paimpol, entendant dire que la Marie
+venait d'arriver, elle se sentit prise d'une esp&egrave;ce de
+fi&egrave;vre. Tout son calme d'attente l'avait
+abandonn&eacute;e; ayant brusqu&eacute; la fin de son ouvrage,
+sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus t&ocirc;t que de
+coutume, - et, dans le chemin, comme elle se h&acirc;tait, elle
+le reconnut de loin qui venait &agrave; l'encontre d'elle.</p>
+
+<p>Ses jambes tremblaient et elle les sentait fl&eacute;chir. Il
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout pr&egrave;s, se dessinant
+&agrave; vingt pas &agrave; peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux boucl&eacute;s sous son bonnet de p&ecirc;cheur. Elle se
+trouvait prise si au d&eacute;pourvu par cette rencontre, que
+vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en
+aper&ccedil;&ucirc;t; elle en serait morte de honte &agrave;
+pr&eacute;sent... Et puis elle se croyait mal coiff&eacute;e,
+avec un air fatigu&eacute; pour avoir fait son ouvrage trop vite;
+elle e&ucirc;t donn&eacute; je ne sais quoi pour &ecirc;tre
+cach&eacute;e dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque
+trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de
+recul, comme pour essayer de changer de route. Mais
+c'&eacute;tait trop tard: ils se crois&egrave;rent dans
+l'&eacute;troit chemin.</p>
+
+<p>Lui, pour ne pas la fr&ocirc;ler, se rangea contre le talus,
+d'un bond de c&ocirc;t&eacute; comme un cheval ombrageux qui se
+d&eacute;robe, en la regardant d'une mani&egrave;re furtive et
+sauvage.</p>
+
+<p>Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait lev&eacute; les
+yeux, lui jetant malgr&eacute; elle-m&ecirc;me une pri&egrave;re
+et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs
+regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin
+avaient paru s'&eacute;largir, s'&eacute;clairer de quelque
+grande flamme de pens&eacute;e, lanc&eacute;e une vraie lueur
+bleu&acirc;tre, tandis que sa figure &eacute;tait devenue toute
+rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.</p>
+
+<p>Il avait dit en touchant son bonnet:</p>
+
+<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p>
+
+<p>--Bonjour, monsieur Yann, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Et ce fut tout; il &eacute;tait pass&eacute;. Elle continua sa
+route, encore tremblante, mais sentant peu &agrave; peu &agrave;
+mesure qu'il s'&eacute;loignait, le sang reprendre son cours et
+la force revenir...</p>
+
+<p>Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le
+t&ecirc;te entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi
+hi! de petit enfant, toute d&eacute;peign&eacute;e, sa queue de
+cheveux tomb&eacute;e de son serre-t&ecirc;te comme un maigre
+&eacute;cheveau de chanvre gris:</p>
+
+<p>--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai
+rencontr&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de Plouherzel, comme je
+m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous avons
+parl&eacute; de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont
+arriv&eacute;s ce matin de l'Islande et, d&egrave;s ce midi, il
+&eacute;tait venu pour me faire une visite pendant que
+j'&eacute;tais dehors. Pauvre gar&ccedil;on, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'&agrave; ma porte, qu'il a voulu me
+raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit
+fagot...</p>
+
+<p>Elle &eacute;coutait cela, debout, et son coeur se serrait
+&agrave; mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle
+avait tant compt&eacute; pour lui dire tant de choses,
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; faite, et ne se renouvellerait
+sans doute plus; c'&eacute;tait fini...</p>
+
+<p>Alors la chaumi&egrave;re lui sembla plus
+d&eacute;sol&eacute;e, la mis&egrave;re plus dure, le monde plus
+vide, - et elle baissa la t&ecirc;te avec une envie de
+mourir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XIV</h3>
+
+<p>L'hiver vint peu &agrave; peu, s'&eacute;tendit comme un
+linceul qu'on laisserait tr&egrave;s lentement tomber. Les
+journ&eacute;es grises pass&egrave;rent apr&egrave;s les
+journ&eacute;es grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux
+femmes vivaient bien abandonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Avec le froid, leur existence &eacute;tait plus co&ucirc;teuse
+et plus dure.</p>
+
+<p>Et puis la vieille Yvonne devenait difficile &agrave; soigner.
+Sa pauvre t&ecirc;te s'en allait; elle se f&acirc;chait
+maintenant, disait des m&eacute;chancet&eacute;s et des injures;
+une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants,
+&agrave; propos de rien.</p>
+
+<p>Pauvre vieille!... elle &eacute;tait encore si douce dans ses
+bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la
+ch&eacute;rir. Avoir toujours &eacute;t&eacute; bonne, et finir
+par &ecirc;tre mauvaise; &eacute;taler, &agrave; l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute
+une science de mots grossiers qu'on avait cach&eacute;e, quelle
+d&eacute;rision de l'&acirc;me et quel myst&egrave;re
+moqueur!</p>
+
+<p>Elle commen&ccedil;ait &agrave; chanter aussi, et cela faisait
+encore plus de mal &agrave; entendre que ses col&egrave;res;
+c'&eacute;tait, au hasard des choses qui lui revenaient en
+t&ecirc;te, des oremus de messe, ou bien des couplets tr&egrave;s
+vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s par des matelots. Il lui arrivait
+d'entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, en balan&ccedil;ant
+la t&ecirc;te et battant la mesure avec son pied, elle
+prenait:</p>
+
+<p class="Pcursief">Mon mari vient de partir;<br>
+ Pour la p&ecirc;che d'Islande,<br>
+ Mon mari vient de partir,<br>
+ Il m'a laiss&eacute; sans le sou,<br>
+ Mais..., trala, trala la lou...<br>
+ J'en gagne!<br>
+ J'en gagne!...</p>
+
+<p>Chaque fois, cela s'arr&ecirc;tait tout court, en m&ecirc;me
+temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en
+perdant toute expression de vie, - comme ces flammes
+d&eacute;j&agrave; mourantes qui s'agrandissent subitement pour
+s'&eacute;teindre. Et apr&egrave;s, elle baissait la t&ecirc;te,
+restait longtemps caduque, en laissant pendre la m&acirc;choire
+d'en bas &agrave; la mani&egrave;re des morts.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait plus bien propre non plus, et
+c'&eacute;tait un autre genre d'&eacute;preuve sur lequel Gaud
+n'avait pas compt&eacute;.</p>
+
+<p>Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son
+petit-fils.</p>
+
+<p>--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle &agrave; Gaud, en ayant
+l'air de chercher qui ce pouvait bien &ecirc;tre; ah dame! ma
+bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'&eacute;tais jeune,
+des gar&ccedil;ons, des filles, des filles et des gar&ccedil;ons
+qu'&agrave; cette heure, ma foi!...</p>
+
+<p>Et, en disant cela, elle lan&ccedil;ait en l'air ses pauvres
+mains rid&eacute;es, avec un geste d'insouciance presque
+libertine...</p>
+
+<p>Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et
+en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait
+dites, toute la journ&eacute;e elle le pleura.</p>
+
+<p>Oh! ces veill&eacute;es d'hiver, quand les branchages
+manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler
+pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les
+ouvrages rapport&eacute;s chaque soir de Paimpol.</p>
+
+<p>La grand'm&egrave;re Yvonne, assise dans la chemin&eacute;e,
+restait tranquille, les pieds contre les derni&egrave;res
+braises, les mains ramass&eacute;es sous son tablier. Mais au
+commencement de la soir&eacute;e, il fallait toujours tenir des
+conversations avec elle.</p>
+
+<p>--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi &ccedil;a donc?
+Dans mon temps &agrave; moi, j'en ai pourtant connu de ton
+&acirc;ge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas
+l'air si triste, l&agrave;, toutes les deux, si tu voulais parler
+un peu.</p>
+
+<p>Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait
+apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait
+rencontr&eacute;s en chemin, parlait de choses qui lui
+&eacute;taient bien indiff&eacute;rentes &agrave; elle-m&ecirc;me
+comme, du reste, tout au monde &agrave; pr&eacute;sent, puis
+s'arr&ecirc;tait au milieu de ses histoires quand elle voyait la
+pauvre vieille endormie.</p>
+
+<p>Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la
+fra&icirc;che jeunesse appelait la jeunesse. Sa beaut&eacute;
+allait se consumer, solitaire et st&eacute;rile...</p>
+
+<p>Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe,
+et le bruit des lames s'entendait l&agrave; comme dans un navire
+en l'&eacute;coutant elle y m&ecirc;lait le souvenir toujours
+pr&eacute;sent et douloureux de Yann, dont ces choses
+&eacute;taient le domaine; durant les grandes nuits
+d'&eacute;pouvante, o&ugrave; tout &eacute;tait
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; et hurlant dans le noir du dehors,
+elle songeait avec plus d'angoisse &agrave; lui.</p>
+
+<p>Et puis seule, toujours seule avec cette grand'm&egrave;re qui
+dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins
+obscurs, en pensant aux marins ses anc&ecirc;tres, qui avaient
+v&eacute;cu dans ces &eacute;tag&egrave;res d'armoires, qui
+avaient p&eacute;ri au large pendant de semblables nuits, et dont
+les &acirc;mes pouvaient revenir; elle ne se sentait pas
+prot&eacute;g&eacute;e contre la visite de ces morts par la
+pr&eacute;sence de cette si vieille femme qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; presque des leurs...</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle fr&eacute;missait de la t&ecirc;te aux
+pieds, en entendant partir du coin de la chemin&eacute;e un petit
+filet de voix cass&eacute;e fl&ucirc;t&eacute;, comme
+&eacute;touff&eacute; sous terre. D'un ton guilleret qui donnait
+froid &agrave; l'&acirc;me, la voix chantait:</p>
+
+<p class="Pcursief">Pour la p&ecirc;che d'Islande, mon mari vient
+de partir,<br>
+ Il m'a laiss&eacute; sans le sou,<br>
+ Mais..., trala, trala la lou...</p>
+
+<p>Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que
+cause la compagnie des folles.</p>
+
+<p>La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de
+fontaine; on l'entendait presque sans r&eacute;pit ruisseler
+dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des
+goutti&egrave;res qui, toujours aux m&ecirc;mes endroits,
+infatigables, monotones, faisaient le m&ecirc;me tintement
+triste; elles d&eacute;trempaient par places le sol du logis, qui
+&eacute;tait de roches et de terre battue avec des graviers et
+des coquilles.</p>
+
+<p>On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait
+de ses masses froides, infinies: une eau tourment&eacute;e,
+fouettante, s'&eacute;miettant dans l'air, &eacute;paississant
+l'obscurit&eacute;, et isolant encore davantage les unes des
+autres les chaumi&egrave;res &eacute;parses du pays de
+Ploubazlanec.</p>
+
+<p>Les soir&eacute;es de dimanche &eacute;taient pour Gaud les
+plus sinistres, &agrave; cause d'une certaine ga&icirc;t&eacute;
+qu'elles apportaient ailleurs: c'&eacute;taient des
+esp&egrave;ces de soir&eacute;es joyeuses, m&ecirc;me dans ces
+petits hameaux perdus de la c&ocirc;te; il y avait toujours, ici
+ou l&agrave;, quelque chaumi&egrave;re ferm&eacute;e, battue par
+la pluie noire, d'o&ugrave; partaient des chants lourds. Au
+dedans, des tables align&eacute;es pour les buveurs; des marins
+se s&eacute;chant &agrave; des flamb&eacute;es fumeuses; les
+vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant
+des filles, tous allant jusqu'&agrave; l'ivresse, et chantant
+pour s'&eacute;tourdir. Et, pr&egrave;s d'eux, la mer, leur
+tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix
+immense...</p>
+
+<p>Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient
+de ces cabarets-l&agrave; ou revenaient de Paimpol, passaient
+dans le chemin, pr&egrave;s de la porte des Moan;
+c'&eacute;taient ceux qui habitaient &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; des terres, vers Pors-Even. Ils
+passaient tr&egrave;s tard, &eacute;chapp&eacute;s des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ond&eacute;es, Gaud tendait l'oreille &agrave; leurs chansons
+&agrave; leurs cris - tr&egrave;s vite noy&eacute;s dans le bruit
+des bourrasques ou de la houle - cherchant &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite
+quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.</p>
+
+<p>N'&ecirc;tre pas revenu les voir, c'&eacute;tait mal de la
+part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si pr&egrave;s de la
+mort de Sylvestre, - tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle
+ne le comprenait plus d&eacute;cid&eacute;ment, - et,
+malgr&eacute; tout, ne pouvait se d&eacute;tacher de lui, ni
+croire qu'il f&ucirc;t sans coeur.</p>
+
+<p>Le fait est que, depuis son retour, sa vie &eacute;tait bien
+dissip&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord il y avait eu la tourn&eacute;e habituelle d'octobre
+dans le golfe de Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais
+une p&eacute;riode de plaisir, un moment o&ugrave; ils ont dans
+leur bourse un peu d'argent &agrave; d&eacute;penser sans souci
+(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur
+les grandes parts de p&ecirc;che, payables seulement en
+hiver).</p>
+
+<p>On &eacute;tait all&eacute;, comme tous les ans, chercher du
+sel dans les &icirc;les, et lui s'&eacute;tait repris d'amour,
+&agrave; Saint-Martin-de-R&eacute;, pour certaine fille brune, sa
+ma&icirc;tresse du pr&eacute;c&eacute;dent automne. Ensemble ils
+s'&eacute;taient promen&eacute;s, au dernier gai soleil, dans les
+vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout
+embaum&eacute;es par les raisins m&ucirc;rs, les oeillets des
+sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient
+chant&eacute; et dans&eacute; des rondes &agrave; ces
+veill&eacute;es de vendange o&ugrave; l'on se grise, d'une
+ivresse amoureuse et l&eacute;g&egrave;re, en buvant le vin
+doux.</p>
+
+<p>Ensuite, la Marie ayant pouss&eacute; jusqu'&agrave; Bordeaux,
+il avait retrouv&eacute;, dans un grand estaminet tout en
+dorures, la belle chanteuse &agrave; la montre, et s'&eacute;tait
+n&eacute;gligemment laiss&eacute; adorer pendant huit nouveaux
+jours.</p>
+
+<p>Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait
+assist&eacute; &agrave; plusieurs mariages de ses amis, comme
+gar&ccedil;on d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de
+f&ecirc;te, et souvent ivre apr&egrave;s minuit, sur la fin des
+bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle,
+que les filles s'empressaient de raconter &agrave; Gaud, en
+exag&eacute;rant.</p>
+
+<p>Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face
+d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours &agrave;
+temps pour l'&eacute;viter; lui aussi du reste, dans ces
+cas-l&agrave;, prenait &agrave; travers la lande. Comme par une
+entente muette, maintenant ils se fuyaient.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XV</h3>
+
+<p>A Paimpol, il y a une grosse femme appel&eacute;e madame
+Tressoleur; dans une des rues qui m&egrave;nent au port, elle
+tient un cabaret fameux parmi les Islandais, o&ugrave; des
+capitaines et des armateurs viennent enr&ocirc;ler des matelots,
+faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.</p>
+
+<p>Autrefois belle, encore galante avec les p&ecirc;cheurs, elle
+a des moustaches &agrave; pr&eacute;sent, une carrure d'homme et
+la r&eacute;plique hardie. Un air de cantini&egrave;re, sous une
+grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi
+de religieux, qui persiste quand m&ecirc;me parce qu'elle est
+Bretonne. Dans sa t&ecirc;te, les noms de tous les marins du pays
+tiennent comme sur un registre; elle conna&icirc;t les bons, les
+mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils
+valent.</p>
+
+<p>Un jour de janvier, Gaud, ayant &eacute;t&eacute;
+mand&eacute;e pour lui faire une robe, vint travailler l&agrave;,
+dans une chambre, derri&egrave;re la salle aux buveurs...</p>
+
+<p>Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs
+piliers de granit, qui est en retrait sous le premier
+&eacute;tage de la maison, &agrave; la mode ancienne; quand on
+l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffr&eacute;e
+dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
+entr&eacute;es brusques, comme lanc&eacute;s par une lame de
+houle. La salle est basse et profonde, pass&eacute;e &agrave; la
+chaux blanche et orn&eacute;e de cadres dor&eacute;s o&ugrave; se
+voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle,
+une Vierge en fa&iuml;ence est pos&eacute;e sur une console,
+entre des bouquets artificiels.</p>
+
+<p>Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'&eacute;panouir bien des ga&icirc;t&eacute;s
+lourdes et sauvages, - depuis les temps recul&eacute;s de
+Paimpol, en passant par l'&eacute;poque agit&eacute;e des
+corsaires, jusqu'&agrave; ces Islandais de nos jours tr&egrave;s
+peu diff&eacute;rents de leurs anc&ecirc;tres. Et bien des
+existences d'hommes ont &eacute;t&eacute; jou&eacute;es,
+engag&eacute;es l&agrave;, entre deux ivresses, sur ces tables de
+ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille &agrave; une
+conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait
+derri&egrave;re la cloison entre madame Tressoleur et deux
+retrait&eacute;s assis &agrave; boire.</p>
+
+<p>Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau
+tout neuf, qu'on &eacute;tait en train de gr&eacute;er dans le
+port: jamais elle ne serait par&eacute;e, cette
+L&eacute;opoldine, &agrave; faire la campagne prochaine.</p>
+
+<p>--Eh! mais si, ripostait l'h&ocirc;tesse, bien s&ucirc;r
+qu'elle sera par&eacute;e! - Puisque je vous dis, moi, qu'elle a
+pris &eacute;quipage hier: tous ceux de l'ancienne Marie, de
+Guermeur, qu'on va vendre pour la d&eacute;molir; cinq jeunes
+personnes, qui sont venues s'engager l&agrave;, devant moi; -
+&agrave; cette table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des
+bel'hommes, je vous jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le
+fils Keraez, de Tr&eacute;guier; - et le grand Yann Gaos, de
+Pors-Even, qui en vaut bien trois!</p>
+
+<p>La L&eacute;opoldine!... Le nom, &agrave; peine entendu, de ce
+bateau qui allait emporter Yann, s'&eacute;tait fix&eacute; d'un
+seul coup dans la m&eacute;moire de Gaud, comme si on l'y
+e&ucirc;t martel&eacute; pour le rendre plus
+ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>Le soir, revenu &agrave; Ploubazlanec, install&eacute;e
+&agrave; finir son ouvrage &agrave; la lumi&egrave;re de sa
+petite lampe, elle retrouvait dans sa t&ecirc;te ce mot-l&agrave;
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une
+chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une
+physionomie par eux-m&ecirc;mes, presque un sens. Et ce
+L&eacute;opoldine, mot nouveau, inusit&eacute;, la poursuivait
+avec une persistance qui n'&eacute;tait pas naturelle, devenait
+une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'&eacute;tait attendue
+&agrave; voir Yann repartir encore sur la Marie qu'elle avait
+visit&eacute;e jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge
+avait prot&eacute;g&eacute; pendant de longues ann&eacute;es les
+dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
+L&eacute;opoldine, augmentait son angoisse.</p>
+
+<p>Mais, bient&ocirc;t, elle en vint &agrave; se dire que
+pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le
+concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet,
+qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il f&ucirc;t ici ou
+ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'&eacute;t&eacute; serait revenu, ti&egrave;de,
+sur les chaumi&egrave;res d&eacute;sert&eacute;es, sur les femmes
+solitaires et inqui&egrave;tes; - ou bien quand un nouvel automne
+commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+p&ecirc;cheurs?... Tout cela pour elle &eacute;tait
+indiff&eacute;rent, semblable, &eacute;galement sans joie et sans
+espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif
+de rapprochement, puisque m&ecirc;me il oubliait le pauvre petit
+Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
+&eacute;tait fait pour toujours de ce seul r&ecirc;ve, de ce seul
+d&eacute;sir de sa vie; elle devait se d&eacute;tacher de Yann,
+de toutes les choses qui avaient trait &agrave; son existence,
+m&ecirc;me de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme
+si douloureux &agrave; cause de lui; chasser absolument ces
+pens&eacute;es, tout balayer; se dire que c'&eacute;tait fini,
+fini &agrave; jamais...</p>
+
+<p>Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie,
+qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas
+&agrave; mourir. Et alors, apr&egrave;s, &agrave; quoi bon vivre,
+&agrave; quoi bon travailler, et pour quoi faire?...</p>
+
+<p>Le vent d'ouest s'&eacute;tait encore lev&eacute; dehors; les
+goutti&egrave;res du toit avaient recommenc&eacute;, sur ce grand
+g&eacute;missement lointain, leur bruit tranquille et
+l&eacute;ger de grelot de poup&eacute;e. Et ses larmes aussi se
+mirent &agrave; couler, larmes d'orpheline et
+d'abandonn&eacute;e, passant sur ses l&egrave;vres avec un petit
+go&ucirc;t amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
+comme ces pluies d'&eacute;t&eacute; qu'aucune brise
+n'am&egrave;ne, et qui tombent tout &agrave; coup,
+press&eacute;es et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y
+voyant plus, se sentant bris&eacute;e, prise de vertige devant le
+vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame
+Tressoleur et essaya de se coucher.</p>
+
+<p>Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en
+s'&eacute;tendant: il devenait chaque jour plus humide et plus
+froid, - ainsi que toutes les choses de cette chaumi&egrave;re. -
+Cependant, comme elle &eacute;tait tr&egrave;s jeune, tout en
+continuant de pleurer, elle finit par se r&eacute;chauffer et
+s'endormir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XVI</h3>
+
+<p>Des semaines sombres avaient pass&eacute; encore, et on
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; aux premiers jours de
+f&eacute;vrier, par un assez beau temps doux.</p>
+
+<p>Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de
+p&ecirc;che du dernier &eacute;t&eacute;, quinze cents francs,
+qu'il emportait pour les remettre &agrave; sa m&egrave;re,
+suivant la coutume de famille. L'ann&eacute;e avait
+&eacute;t&eacute; bonne, et il s'en retournait content.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord
+de la route : une vieille, qui gesticulait avec son b&acirc;ton,
+et autour d'elle des gamins ameut&eacute;s qui riaient... La
+grand'm&egrave;re Moan!... La bonne grand'm&egrave;re que
+Sylvestre adorait, toute tra&icirc;n&eacute;e et
+d&eacute;chir&eacute;e, devenue maintenant une de ces vieilles
+pauvresses imb&eacute;ciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.</p>
+
+<p>Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tu&eacute; son chat, et
+elle les mena&ccedil;ait de son b&acirc;ton, tr&egrave;s en
+col&egrave;re et en d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>--Ah! s'il avait &eacute;t&eacute; ici, lui, mon pauvre
+gar&ccedil;on, vous n'auriez pas os&eacute;, bien s&ucirc;r, mes
+vilains dr&ocirc;les!...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tomb&eacute;e, parait-il, en courant
+apr&egrave;s eux pour les battre; sa coiffe &eacute;tait de
+c&ocirc;t&eacute;, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle &eacute;tait grise (comme cela arrive bien en Bretagne
+&agrave; quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).</p>
+
+<p>Yann savait, lui, que ce n'&eacute;tait pas vrai, et qu'elle
+&eacute;tait une vieille respectable ne buvant jamais que de
+l'eau.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tr&egrave;s en
+col&egrave;re lui aussi, avec sa voix et son ton qui
+imposaient.</p>
+
+<p>Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauv&egrave;rent,
+penauds et confus, devant le grand Gaos.</p>
+
+<p>Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de
+l'ouvrage pour la veill&eacute;e, avait aper&ccedil;u cela de
+loin, reconnu sa grand'm&egrave;re dans ce groupe.
+Effray&eacute;e, elle arriva en courant pour savoir ce que
+c'&eacute;tait, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire,
+- et comprit, voyant leur chat qu'on avait tu&eacute;.</p>
+
+<p>Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne d&eacute;tourna
+pas les siens; ils ne songeaient plus &agrave; se fuir cette
+fois; devenus seulement tr&egrave;s roses tous deux, lui aussi
+vite qu'elle, d'une m&ecirc;me mont&eacute;e de sang &agrave;
+leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se
+trouver si pr&egrave;s; mais sans haine, presque avec douceur,
+r&eacute;unis qu'ils &eacute;taient dans une commune
+pens&eacute;e de piti&eacute; et de protection.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que les enfants de l'&eacute;cole lui en
+voulaient, &agrave; ce pauvre matou d&eacute;funt, parce qu'il
+avait la figure noire, un air de diable; mais c'&eacute;tait un
+tr&egrave;s bon chat, et, quand on le regardait de pr&egrave;s,
+on lui trouvait au contraire la mine tranquille et c&acirc;line.
+Ils l'avaient tu&eacute; avec des cailloux et son oeil pendait.
+La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en
+allait tout &eacute;mue, toute branlante, emportant par la queue,
+comme un lapin, ce chat mort.</p>
+
+<p>--Ah! mon pauvre gar&ccedil;on, mon pauvre gar&ccedil;on...
+s'il &eacute;tait encore de ce monde on n'aurait pas os&eacute;
+me faire &ccedil;a, non, bien s&ucirc;r!...</p>
+
+<p>Il lui &eacute;tait sorti des esp&egrave;ces de larmes qui
+coulaient dans ses rides; et ses mains, &agrave; grosses veines
+bleues, tremblaient.</p>
+
+<p>Gaud l'avait recoiff&eacute;e au milieu, t&acirc;chait de la
+consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann
+s'indignait; si c'&eacute;tait possible, que des enfants fussent
+si m&eacute;chants! Faire une chose pareille &agrave; une pauvre
+vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, &agrave; lui
+aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes
+hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien &agrave; jouer avec
+les b&ecirc;tes, n'ont gu&egrave;re de sensiblerie pour elles;
+mais son coeur se fendait, &agrave; marcher l&agrave;
+derri&egrave;re cette grand'm&egrave;re en enfance, emportant son
+pauvre chat par la queue. Il pensait &agrave; Sylvestre, qui
+l'avait tant aim&eacute;e; au chagrin horrible qu'il aurait eu,
+si on lui avait pr&eacute;dit qu'elle finirait ainsi, en
+d&eacute;rision et en mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Et Gaud s'excusait, comme &eacute;tant charg&eacute;e de sa
+tenue:</p>
+
+<p>--C'est qu'elle sera tomb&eacute;e, pour &ecirc;tre si sale,
+disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai,
+car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l'avais
+encore raccommod&eacute;e hier, et ce matin quand je suis partie,
+je suis s&ucirc;re qu'elle &eacute;tait propre et en ordre.</p>
+
+<p>Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touch&eacute;
+peut-&ecirc;tre par cette petite explication toute simple qu'il
+ne l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; par d'habiles phrases, des
+reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+pr&egrave;s de l'autre, se rapprochant de la chaumi&egrave;re des
+Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours &eacute;t&eacute; comme
+personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle
+l'&eacute;tait encore davantage depuis sa pauvret&eacute; et son
+deuil. Son air &eacute;tait devenu plus s&eacute;rieux, ses yeux
+gris de lin avaient l'expression plus r&eacute;serv&eacute;e et
+semblaient malgr&eacute; cela vous p&eacute;n&eacute;trer plus
+avant, jusqu'au fond de l'&acirc;me. Sa taille aussi avait
+achev&eacute; de se former. Vingt-trois ans bient&ocirc;t; elle
+&eacute;tait dans tout son &eacute;panouissement de
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Et puis elle avait &agrave; pr&eacute;sent la tenue d'une
+fille de p&ecirc;cheur, sa robe noire sans ornements et une
+coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien
+d'o&ugrave; il lui venait; c'&eacute;tait quelque chose de
+cach&eacute; en elle-m&ecirc;me et d'involontaire dont on ne
+pouvait plus lui faire reproche; peut-&ecirc;tre seulement son
+corsage, un peu plus ajust&eacute; que celui des autres, par
+habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le
+haut de ses bras... Mais non, cela r&eacute;sidait plut&ocirc;t
+dans sa voix tranquille et dans son regard.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XVII</h3>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment il les accompagnait, - jusque chez
+elles sans doute.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce
+chat, et cela devenait presque un peu dr&ocirc;le, maintenant, de
+les voir ainsi passer en cort&egrave;ge; il y avait sur les
+portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au
+milieu, portant la b&ecirc;te; Gaud &agrave; sa droite,
+troubl&eacute;e et toujours tr&egrave;s rose; le grand Yann
+&agrave; sa gauche, t&ecirc;te haute, et pensif.</p>
+
+<p>Cependant la pauvre vieille s'&eacute;tait presque subitement
+apais&eacute;e en route; d'elle-m&ecirc;me, elle s'&eacute;tait
+recoiff&eacute;e et, sans plus rien dire, elle commen&ccedil;ait
+&agrave; les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de
+son oeil qui &eacute;tait redevenu clair.</p>
+
+<p>Gaud ne parlait pas de peur de donner &agrave; Yann une
+occasion de prendre cong&eacute;; elle e&ucirc;t voulu rester sur
+ce bon regard doux qu'elle avait re&ccedil;u de lui, marcher les
+yeux ferm&eacute;s pour ne plus voir rien autre chose, marcher
+ainsi bien longtemps &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s dans un
+r&ecirc;ve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite &agrave;
+leur logis vide et sombre o&ugrave; tout allait
+s'&eacute;vanouir.</p>
+
+<p>A la porte, il y eut une de ces minutes d'ind&eacute;cision
+pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La
+grand'm&egrave;re entra sans se retourner; puis Gaud,
+h&eacute;sitante, et Yann, par derri&egrave;re, entra
+aussi...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait chez elle, pour la premi&egrave;re fois de sa
+vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?...
+En passant le seuil, il avait touch&eacute; son chapeau, et puis,
+ses yeux ayant rencontr&eacute; d'abord le portrait de Sylvestre
+dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en
+&eacute;tait approch&eacute; lentement comme d'une tombe.</p>
+
+<p>Gaud &eacute;tait rest&eacute;e debout, appuy&eacute;e des
+mains &agrave; leur table. Il regardait maintenant tout autour de
+lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse
+qu'il passait de leur pauvret&eacute;. Bien pauvre, en effet,
+malgr&eacute; son air rang&eacute; et honn&ecirc;te, le logis de
+ces deux abandonn&eacute;es qui s'&eacute;taient r&eacute;unies.
+Peut-&ecirc;tre, au moins, &eacute;prouverait-il pour elle un peu
+de bonne piti&eacute;, en la voyant redescendue &agrave; cette
+m&ecirc;me mis&egrave;re, &agrave; ce granit fruste et &agrave;
+ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse pass&eacute;e, que le
+lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les
+yeux de Yann revenaient l&agrave;...</p>
+
+<p>Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La
+vieille grand'm&egrave;re, qui &eacute;tait encore si fine
+&agrave; ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre
+garde &agrave; lui. Donc ils restaient debout devant l'un
+l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour
+quelque interrogation supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais les instants passaient et, &agrave; chaque seconde
+&eacute;coul&eacute;e, le silence semblait entre eux se figer
+davantage. Et ils se regardaient toujours plus
+profond&eacute;ment, comme dans l'attente solennelle de quelque
+chose d'inou&iuml; qui tardait &agrave; venir.</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p>--Gaud, demanda-t-il &agrave; demi-voix grave, si vous voulez
+toujours...</p>
+
+<p>Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande
+d&eacute;cision, brusque comme &eacute;taient les siennes, prise
+l&agrave; tout &agrave; coup, et osant &agrave; peine &ecirc;tre
+formul&eacute;e...</p>
+
+<p>--Si vous voulez toujours... La p&ecirc;che s'est bien vendue
+cette ann&eacute;e, et j'ai un peu d'argent devant moi...</p>
+
+<p>Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle
+bien entendu? Elle &eacute;tait an&eacute;antie devant
+l'immensit&eacute; de ce qu'elle croyait comprendre.</p>
+
+<p>Et la vieille Yvonne, de son coin l&agrave;-bas, dressait
+l'oreille, sentant du bonheur approcher...</p>
+
+<p>--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si
+vous vouliez toujours...</p>
+
+<p>... Et puis il attendit sa r&eacute;ponse, qui ne vint pas...
+Qui donc pouvait l'emp&ecirc;cher de prononcer ce oui? Il
+s'&eacute;tonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien.
+Appuy&eacute;e des deux mains &agrave; la table, devenue tout
+blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle &eacute;tait sans
+voix, ressemblait &agrave; une mourante tr&egrave;s jolie...</p>
+
+<p>--Eh bien, Gaud, r&eacute;pondis donc! dit la vieille
+grand'm&egrave;re qui s'&eacute;tait lev&eacute;e pour venir
+&agrave; eux. Voyez-vous, &ccedil;a la surprend, monsieur Yann;
+il faut l'excuser; elle va r&eacute;fl&eacute;chir et vous
+r&eacute;pondre tout &agrave; l'heure... Asseyez-vous, monsieur
+Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...</p>
+
+<p>Mais non, elle ne pouvait pas r&eacute;pondre, Gaud; aucun mot
+ne lui venait plus, dans son extase... C'&eacute;tait donc vrai
+qu'il &eacute;tait bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait
+l&agrave;, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cess&eacute;
+de le voir en elle-m&ecirc;me, malgr&eacute; sa duret&eacute;,
+malgr&eacute; son refus sauvage, malgr&eacute; tout. Il l'avait
+d&eacute;daign&eacute;e longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, -
+et aujourd'hui qu'elle &eacute;tait pauvre; c'&eacute;tait son
+id&eacute;e &agrave; lui sans doute, il avait eu quelque motif
+qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du
+tout &agrave; lui en demander compte, non plus qu'&agrave; lui
+reprocher son chagrin de deux ann&eacute;es... Tout cela,
+d'ailleurs, &eacute;tait si oubli&eacute;, tout cela venait
+d'&ecirc;tre emport&eacute; si loin, en une seconde, par le
+tourbillon d&eacute;licieux qui passait sur sa vie!...</p>
+
+<p>Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec
+les yeux, tout noy&eacute;s, qui le regardaient &agrave; une
+extr&ecirc;me profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes
+commen&ccedil;ait &agrave; descendre le long de ses joues...</p>
+
+<p>--Allons, Dieu vous b&eacute;nisse! mes enfants, dit la
+grand'm&egrave;re Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car
+je suis encore contente d'&ecirc;tre devenue si vieille, pour
+avoir vu &ccedil;a avant de mourir.</p>
+
+<p>Ils restaient toujours l&agrave;, l'un devant l'autre, se
+tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne
+connaissant aucune parole qui f&ucirc;t assez douce, aucune
+phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur sembl&acirc;t
+digne de rompre leur d&eacute;licieux silence.</p>
+
+<p>--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils
+ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les dr&ocirc;les de petits
+enfants que j'ai l&agrave; par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui
+donc quelque chose, ma fille... De mon temps &agrave; moi, me
+semble qu'on s'embrassait, quand on s'&eacute;tait promis...</p>
+
+<p>Yann &ocirc;ta son chapeau, comme saisi tout &agrave; coup
+d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser
+Gaud, - et il lui sembla que c'&eacute;tait le premier vrai
+baiser qu'il e&ucirc;t jamais donn&eacute; de sa vie.</p>
+
+<p>Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses
+l&egrave;vres fra&icirc;ches, inhabiles aux raffinements des
+caresses, sur cette joue de son fianc&eacute; que la mer avait
+dor&eacute;e. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait
+le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire,
+du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'&ecirc;tre
+subitement vivifi&eacute; et rajeuni dans la chaumi&egrave;re
+morte. Le silence s'&eacute;tait rempli de musiques inou&iuml;es;
+m&ecirc;me le cr&eacute;puscule p&acirc;le d'hiver, qui entrait
+par la lucarne, &eacute;tait devenu comme une belle lueur
+enchant&eacute;e...</p>
+
+<p>--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire
+&ccedil;a, mes bons enfants?</p>
+
+<p>Gaud baissa la t&ecirc;te. L'Islande, la L&eacute;opoldine, -
+c'est vrai, elle avait d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; ces
+&eacute;pouvante dress&eacute;es sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet
+&eacute;t&eacute; d'attente craintive. Et Yann, battant le sol du
+bout de son pied, &agrave; petits coups rapides, devenu for
+press&eacute; lui aussi, comptait en lui-m&ecirc;me tr&egrave;s
+vite, pour voir si, en se d&eacute;p&ecirc;chant bien, on
+n'aurait pas le temps de se marier avant ce d&eacute;part: tant
+de jours pour r&eacute;unir les papiers, tant de jours pour
+publier les bans &agrave; l'&eacute;glise; oui, cela ne
+m&egrave;nerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et,
+si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande semaine
+&agrave; rester ensemble apr&egrave;s.</p>
+
+<p>--Je m'en vais toujours commencer par pr&eacute;venir notre
+p&egrave;re, dit-il, avec autant de h&acirc;te que si les minutes
+m&ecirc;mes de leur vie &eacute;taient maintenant mesur&eacute;es
+et pr&eacute;cieuses...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>Quatri&egrave;me partie</h2>
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur
+les bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.</p>
+
+<p>Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir,
+c'&eacute;tait &agrave; la porte de la chaumi&egrave;re des Moan,
+sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.</p>
+
+<p>D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les
+soir&eacute;es ti&egrave;des, les rosiers fleuris. Eux n'avaient
+rien que des cr&eacute;puscules de f&eacute;vrier descendant sur
+un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune branche de
+verdure au-dessus de leur t&ecirc;te, ni alentour, rien que le
+ciel immense, o&ugrave; passaient lentement des brumes errantes.
+Et pour fleurs, des algues brunes, que les p&ecirc;cheurs, en
+remontant de la gr&egrave;ve, avaient entra&icirc;n&eacute;es
+dans le sentier avec leurs filets.</p>
+
+<p>Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette r&eacute;gion
+ti&eacute;die par des courants de la mer; mais c'est &eacute;gal,
+ces cr&eacute;puscules amenaient souvent des humidit&eacute;s
+glac&eacute;es et d'imperceptibles petites pluies qui se
+d&eacute;posaient sur leurs &eacute;paules.</p>
+
+<p>Ils restaient tout de m&ecirc;me, se trouvant tr&egrave;s bien
+l&agrave;. Et ce banc, qui avait plus d'un si&egrave;cle, ne
+s'&eacute;tonnait pas de leur amour, en ayant d&eacute;j&agrave;
+vu bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles,
+sortir, toujours les m&ecirc;mes, de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration, de la bouche des jeunes, et il
+&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; voir les amoureux revenir
+plus tard, chang&eacute;s en vieux branlants et en vieilles
+tremblotantes, s'asseoir &agrave; la m&ecirc;me place, - mais
+dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air et se
+chauffer &agrave; leur dernier soleil...</p>
+
+<p>De temps en temps, la grand'm&egrave;re Yvonne mettait la
+t&ecirc;te &agrave; la porte pour les regarder. Non pas qu'elle
+f&ucirc;t inqui&egrave;te de ce qu'ils faisaient ensemble, mais
+par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi
+pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:</p>
+
+<p>--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal.
+Ma Dou&eacute;, ma Dou&eacute;, rester dehors si tard, je vous
+demande un peu, &ccedil;a a-t-il du bon sens?</p>
+
+<p>Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils
+avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du
+bonheur d'&ecirc;tre l'un pr&egrave;s de l'autre?</p>
+
+<p>Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient
+un l&eacute;ger murmure &agrave; deux voix, m&ecirc;l&eacute; au
+bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises.
+C'&eacute;tait une musique tr&egrave;s harmonieuse, la voix
+fra&icirc;che de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des
+sonorit&eacute;s douces et caressantes dans des notes graves. On
+distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit
+du mur auquel ils &eacute;taient adoss&eacute;s: d'abord le blanc
+de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire
+et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, les &eacute;paules
+carr&eacute;es de son ami. Au-dessus d'eux, le d&ocirc;me bossu
+de leur toit de paille et, derri&egrave;re tout cela, les infinis
+cr&eacute;pusculaires, le vide incolore des eaux et du
+ciel...</p>
+
+<p>Ils finissaient tout de m&ecirc;me par rentrer s'asseoir dans
+la chemin&eacute;e, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie,
+la t&ecirc;te tomb&eacute;e en avant, ne g&ecirc;nait pas
+beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils
+recommen&ccedil;aient &agrave; se parler &agrave; voix basse,
+ayant &agrave; se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin
+de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle
+devait si peu durer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait convenu qu'ils habiteraient chez cette
+grand'm&egrave;re Yvonne qui, par testament, leur l&eacute;guait
+sa chaumi&egrave;re; pour le moment, ils n'y faisaient aucune
+am&eacute;lioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop
+d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>... Un soir, il s'amusait &agrave; lui citer mille petites
+choses qu'elle avait faites ou qui lui &eacute;taient
+arriv&eacute;es depuis leur premi&egrave;re rencontre; il lui
+disait m&ecirc;me les robes qu'elle avait eues, les f&ecirc;tes
+o&ugrave; celle &eacute;tait all&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;coutait avec une extr&ecirc;me surprise.
+Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imagin&eacute;
+qu'il y avait fait attention et qu'il &eacute;tait capable de le
+retenir?...</p>
+
+<p>Lui, souriait, faisant le myst&eacute;rieux, et racontait
+encore d'autres petits d&eacute;tails, m&ecirc;me des choses
+qu'elle avait presque oubli&eacute;es.</p>
+
+<p>Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire,
+avec un ravissement inattendu qui la prenait tout enti&egrave;re;
+elle commen&ccedil;ait &agrave; deviner, &agrave; comprendre:
+c'est qu'il l'avait aim&eacute;e, lui aussi, tout ce
+temps-l&agrave;!... Elle avait &eacute;t&eacute; sa
+pr&eacute;occupation constante; il lui en faisait l'aveu
+na&iuml;f &agrave; pr&eacute;sent!...</p>
+
+<p>Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi
+l'avait-il tant repouss&eacute;e, tant fait souffrir?</p>
+
+<p>Toujours ce myst&egrave;re qu'il avait promis
+d'&eacute;claircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse
+l'explication, avec un air embarrass&eacute; et un commencement
+de sourire incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>Ils all&egrave;rent &agrave; Paimpol un beau jour, avec la
+grand'm&egrave;re Yvonne, pour acheter la robe de noces.</p>
+
+<p>Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient
+d'autrefois, il y en avait qui auraient tr&egrave;s bien pu
+&ecirc;tre arrang&eacute;s pour la circonstance, sans qu'on
+e&ucirc;t besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en &eacute;tait pas trop d&eacute;fendue:
+avoir une robe donn&eacute;e par lui, pay&eacute;e avec l'argent
+de son travail et de sa p&ecirc;che, il lui semblait que cela la
+fit d&eacute;j&agrave; un peu son &eacute;pouse.</p>
+
+<p>Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son
+p&egrave;re. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les
+&eacute;toffes qu'on d&eacute;ployait devant eux. Il &eacute;tait
+un peu hautain vis-&agrave;-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entr&eacute; pour rien au monde dans aucune
+des boutiques de Paimpol, ce jour-l&agrave; s'occupait de tout,
+m&ecirc;me de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y
+mis de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>Un soir qu'ils &eacute;taient assis sur leur banc de pierre
+dans la solitude de leur falaise o&ugrave; la nuit tombait, leurs
+yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent par hasard sur un buisson
+d'&eacute;pines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurit&eacute;, il leur
+sembla distinguer sur ce buisson de l&eacute;g&egrave;res petites
+houppes blanches:</p>
+
+<p>--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils
+s'approch&egrave;rent pour s'en assurer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils
+le touch&egrave;rent, v&eacute;rifiant avec leurs doigts la
+pr&eacute;sence de ces petites fleurettes qui &eacute;taient tout
+humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premi&egrave;re
+impression h&acirc;tive de printemps; du m&ecirc;me coup, ils
+s'aper&ccedil;urent que les jours avaient allong&eacute;; qu'il y
+avait quelque chose de plus ti&egrave;de dans l'air, de plus
+lumineux dans la nuit.</p>
+
+<p>Mais comme ce buisson &eacute;tait en avance! Nulle part dans
+le pays au bord d'aucun chemin, on n'en e&ucirc;t trouv&eacute;
+un pareil. Sans doute, il avait fleuri l&agrave; expr&egrave;s
+pour eux, pour leur f&ecirc;te d'amour...</p>
+
+<p>--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.</p>
+
+<p>Et, presque &agrave; t&acirc;tons, il composa un bouquet entre
+ses mains rudes; avec le grand couteau de p&ecirc;cheur qu'il
+portait &agrave; sa ceinture, il enleva soigneusement les
+&eacute;pines, puis il le mit au corsage de Gaud:</p>
+
+<p>--L&agrave;, comme une mari&eacute;e, dit-il en se reculant
+comme pour voir, malgr&eacute; la nuit, si cela lui seyait
+bien.</p>
+
+<p>Au-dessous d'eux, la mer tr&egrave;s calme d&eacute;ferlait
+faiblement sur les galets de la gr&egrave;ve, avec un petit
+bruissement intermittent, r&eacute;gulier comme une respiration
+de sommeil; elle semblait indiff&eacute;rente, ou m&ecirc;me
+favorable &agrave; cette cour qu'ils se faisaient l&agrave; tout
+pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des
+soir&eacute;es, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup
+de dix heures, il leur venait un petit d&eacute;couragement de
+vivre, parce que c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; fini...</p>
+
+<p>Il fallait se h&acirc;ter pour les papiers, pour tout, sous
+peine de n'&ecirc;tre pas pr&ecirc;t et de laisser fuir le
+bonheur devant soi, jusqu'&agrave; l'automne, jusqu'&agrave;
+l'avenir incertain...</p>
+
+<p>Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit
+continuel de la mer, et avec cette pr&eacute;occupation un peu
+enfi&eacute;vr&eacute;e de la marche du temps, prenait de tout
+cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils
+&eacute;taient des amoureux diff&eacute;rents des autres, plus
+graves, plus inquiets dans leur amour.</p>
+
+<p>Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans
+contre elle et, quand il &eacute;tait reparti le soir, ce
+myst&egrave;re tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle
+en &eacute;tait s&ucirc;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vrai, qu'il l'avait de tout temps aim&eacute;e,
+mais pas comme &agrave; pr&eacute;sent: cela augmentait dans son
+coeur et dans sa t&ecirc;te comme une mar&eacute;e, qui monte,
+jusqu'&agrave; tout remplir. Il n'avait jamais connu cette
+mani&egrave;re d'aimer quelqu'un.</p>
+
+<p>De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait,
+presque &eacute;tendu, jetait la t&ecirc;te sur les genoux de
+Gaud, par c&acirc;linerie d'enfant pour se faire caresser, et
+puis se redressait bien vite, par convenance. Il e&ucirc;t
+aim&eacute; se coucher par terre &agrave; ses pieds, et rester
+l&agrave;, le front appuy&eacute; sur le bas de sa robe. En
+dehors de ce baiser de fr&egrave;re qu'il lui donnait en arrivant
+et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne
+sais quoi invisible qui &eacute;tait en elle, qui &eacute;tait
+son &acirc;me, qui se manifestait &agrave; lui dans le son pur et
+tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son
+beau regard limpide...</p>
+
+<p>Et dire qu'elle &eacute;tait en m&ecirc;me temps une femme de
+chair, plus belle et plus d&eacute;sirable qu'aucune autre;
+qu'elle lui appartiendrait bient&ocirc;t d'une mani&egrave;re
+aussi compl&egrave;te que ses ma&icirc;tresses d'avant, sans
+cesser pour cela d'&ecirc;tre elle-m&ecirc;me!... Cette
+id&eacute;e le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il
+ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arr&ecirc;tait pas sa pens&eacute;e, par
+respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce
+d&eacute;licieux sacril&egrave;ge...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>Un soir de pluie, ils &eacute;taient assis pr&egrave;s l'un de
+l'autre dans la chemin&eacute;e, et leur grand'm&egrave;re Yvonne
+dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages
+du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres
+agrandies.</p>
+
+<p>Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais
+il y avait, ce soir-l&agrave;, de longs silences
+embarrass&eacute;s, dans leur causerie. Lui surtout ne disait
+presque rien, et baissait la t&ecirc;te avec un demi-sourire,
+cherchant &agrave; se d&eacute;rober aux regards de Gaud.</p>
+
+<p>C'est qu'elle l'avait press&eacute; de questions, toute la
+soir&eacute;e, sur ce myst&egrave;re qu'il n'y avait pas moyen de
+lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle
+&eacute;tait trop fine et trop d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais
+pas.</p>
+
+<p>--De m&eacute;chants propos, qu'on avait tenus sur mon compte?
+demandait-elle.</p>
+
+<p>Il essaya de r&eacute;pondre oui. De m&eacute;chants propos,
+oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans
+Ploubazlanec...</p>
+
+<p>Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors
+elle vit bien que se devait &ecirc;tre autre chose.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait ma toilette, Yann?</p>
+
+<p>Pour la toilette, il est s&ucirc;r que cela y avait
+contribu&eacute;; elle en faisait trop, pendant un temps, pour
+devenir la femme d'un simple p&ecirc;cheur. Mais enfin il
+&eacute;tait forc&eacute; de convenir que ce n'&eacute;tait pas
+tout.</p>
+
+<p>--&Eacute;tait-ce parce que, dans ce temps l&agrave;, nous
+passions pour riches? Vous aviez peur d'&ecirc;tre
+refus&eacute;?</p>
+
+<p>--Oh! non, pas cela.</p>
+
+<p>Il fit cette r&eacute;ponse avec une si na&iuml;ve
+s&ucirc;ret&eacute; de lui-m&ecirc;me, que Gaud en fut
+amus&eacute;e. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant
+lequel on entendit dehors le bruit g&eacute;missant de la brise
+et de la mer.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle l'observait attentivement, une id&eacute;e
+commen&ccedil;ait &agrave; lui venir, et son expression changeait
+&agrave; mesure:</p>
+
+<p>--Ce n'&eacute;tait rien de tout cela, Yann; alors quoi?
+Dit-elle en le regardant tout &agrave; coup dans le blanc des
+yeux, avec le sourire d'inquisition irr&eacute;sistible de
+quelqu'un qui a devin&eacute;.</p>
+
+<p>Et lui d&eacute;tourna la t&ecirc;te, en riant tout &agrave;
+fait.</p>
+
+<p>Ainsi, c'&eacute;tait bien cela, elle avait trouv&eacute;: de
+raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait
+pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il
+avait fait son t&ecirc;tu (comme Sylvestre disait jadis), et
+c'&eacute;tait tout. Mais voil&agrave; aussi, on l'avait
+tourment&eacute; avec cette Gaud! Tout le monde s'y &eacute;tait
+mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais,
+jusqu'&agrave; Gaud elle-m&ecirc;me. Alors il avait
+commenc&eacute; &agrave; dire non, obstin&eacute;ment non, tout
+en gardant au fond de son coeur l'id&eacute;e qu'un jour, quand
+personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par
+&ecirc;tre oui.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud
+avait langui, abandonn&eacute;e pendant deux ans, et
+d&eacute;sir&eacute; mourir...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier mouvement, qui avait &eacute;t&eacute;
+de rire un peu, par confusion d'&ecirc;tre d&eacute;couvert, Yann
+regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, &agrave; leur tour
+interrogeaient profond&eacute;ment: lui pardonnerait-elle au
+moins? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait
+tant de peine, lui pardonnerait-elle?...</p>
+
+<p>--C'est mon caract&egrave;re qui est comme cela, Gaud, dit-il.
+Chez nous, avec mes parents, c'est la m&ecirc;me chose. Des fois,
+quand je fais ma t&ecirc;te dure, je reste pendant des huit jours
+comme f&acirc;ch&eacute; avec eux presque sans parler &agrave;
+personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
+finis toujours par leur ob&eacute;ir dans tout ce qu'ils veulent,
+comme si j'&eacute;tais encore un enfant de dix ans... Si vous
+croyez que &ccedil;a faisait mon affaire, &agrave; moi, de ne pas
+me marier! Non, cela n'aurait plus dur&eacute; longtemps dans
+tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.</p>
+
+<p>Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des
+larmes lui venir, et c'&eacute;tait le reste de son chagrin
+d'autrefois qui finissait de s'en aller &agrave; cet aveu de son
+Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure
+pr&eacute;sente n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; si
+d&eacute;licieuse; &agrave; pr&eacute;sent que c'&eacute;tait
+fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps
+d'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Maintenant tout &eacute;tait &eacute;clairci entre eux deux;
+d'une mani&egrave;re inattendue, il est vrai, mais
+compl&egrave;te: il n'y avait aucun voile entre leurs deux
+&acirc;mes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs
+t&ecirc;tes s'&eacute;tant rapproch&eacute;es, ils
+rest&egrave;rent l&agrave; longtemps, leurs joues appuy&eacute;es
+l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de
+rien se dire. Et en ce moment, leur &eacute;treinte &eacute;tait
+si chaste que, la grand'm&egrave;re Yvonne s'&eacute;tant
+r&eacute;veill&eacute;e, ils demeur&egrave;rent devant elle comme
+ils &eacute;taient, sans aucun trouble.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>C'&eacute;tait six jours avant le d&eacute;part pour
+l'Islande. Leur cort&egrave;ge de noces s'en revenait de
+l'&eacute;glise de Ploubazlanec, pourchass&eacute; par un vent
+furieux, sous un ciel charg&eacute; et tout noir.</p>
+
+<p>Au bras l'un de l'autre, ils &eacute;taient beaux tous deux,
+marchant comme des rois, en t&ecirc;te de leur longue suite,
+marchant comme dans un r&ecirc;ve. Calmes, recueillis, graves,
+ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la vie,
+d'&ecirc;tre au-dessus de tout. Ils semblaient m&ecirc;me
+&ecirc;tre respect&eacute;s par le vent, tandis que,
+derri&egrave;re eux, ce cort&egrave;ge &eacute;tait un joyeux
+d&eacute;sordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
+tourmentaient.</p>
+
+<p>Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie
+d&eacute;bordait; d'autres, d&eacute;j&agrave; grisonnants, mais
+qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et
+leurs premi&egrave;res ann&eacute;es. Grand'm&egrave;re Yvonne
+&eacute;tait l&agrave; et suivait aussi, tr&egrave;s
+&eacute;vent&eacute;e, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
+oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle
+portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achet&eacute;e
+pour la circonstance et toujours son petit ch&acirc;le, reteint
+une troisi&egrave;me fois - en noir, &agrave; cause de
+Sylvestre.</p>
+
+<p>Et le vent secouait indistinctement tous ces invit&eacute;s;
+on voyait les jupes relev&eacute;es et des robes
+retourn&eacute;es; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.</p>
+
+<p>A la porte de l'&eacute;glise, les mari&eacute;s
+s'&eacute;taient achet&eacute;, suivant la coutume, des bouquets
+de fausses fleurs pour compl&eacute;ter leur toilette de
+f&ecirc;te. Yann avait attach&eacute; les siennes au hasard sur
+sa poitrine large, mais il &eacute;tait de ceux &agrave; qui tout
+va bien. Quant &agrave; Gaud, il y avait de la demoiselle encore
+dans la fa&ccedil;on dont ces pauvres fleurs grossi&egrave;res
+&eacute;taient piqu&eacute;es en haut de son corsage -
+tr&egrave;s ajust&eacute;, comme autrefois sur sa forme
+exquise.</p>
+
+<p>Le violonaire qui menait tout ce monde, affol&eacute; par le
+vent, jouait &agrave; la diable; ses airs arrivaient aux oreilles
+par bouff&eacute;es, et, dans le bruit des bourrasques,
+semblaient une petite musique dr&ocirc;le plus gr&ecirc;le que
+les cris d'une mouette.</p>
+
+<p>Tout Ploubazlanec &eacute;tait sorti pour les voir. Ce mariage
+avait quelque chose qui passionnait les gens, et on &eacute;tait
+venu de loin &agrave; la ronde; aux carrefours des sentiers, il y
+avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre.
+Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann,
+&eacute;taient l&agrave; post&eacute;s. Ils saluaient les
+mari&eacute;s au passage; Gaud r&eacute;pondait en s'inclinant
+l&eacute;g&egrave;rement comme une demoiselle, avec sa
+gr&acirc;ce s&eacute;rieuse, et, tout le long de sa route, elle
+&eacute;tait admir&eacute;e.</p>
+
+<p>Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs,
+m&ecirc;me ceux des bois, s'&eacute;taient vid&eacute;s de leurs
+mendiants, de leurs estropi&eacute;s, de leurs fous, de leurs
+idiots &agrave; b&eacute;quilles. Cette gent &eacute;tait
+&eacute;chelonn&eacute;e sur le parcours, avec des musiques, des
+accord&eacute;ons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs
+s&eacute;biles, leurs chapeaux, pour recevoir des aum&ocirc;nes
+que Yann leur lan&ccedil;ait avec son grand air noble, et Gaud,
+avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui
+&eacute;taient tr&egrave;s vieux, qui avaient des cheveux gris
+sur des t&ecirc;tes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans
+les creux des chemins, ils &eacute;taient de la m&ecirc;me
+couleur que la terre d'o&ugrave; ils semblaient n'&ecirc;tre
+qu'incompl&egrave;tement sortis, et o&ugrave; ils allaient
+rentrer bient&ocirc;t sans avoir eu de pens&eacute;es; leurs yeux
+&eacute;gar&eacute;s inqui&eacute;taient comme le myst&egrave;re
+de leurs existences avort&eacute;es et inutiles. Ils regardaient
+passer, sans comprendre, cette f&ecirc;te de la vie pleine et
+superbe...</p>
+
+<p>On continua de marcher au del&agrave; du hameau de Pors-Even
+et de la maison des Gaos. C'&eacute;tait pour se rendre, suivant
+l'usage traditionnel des mari&eacute;s du pays de Ploubazlanec,
+&agrave; la chapelle de la Trinit&eacute;, qui est comme au bout
+du monde breton.</p>
+
+<p>Au pied de la derni&egrave;re et extr&ecirc;me falaise, elle
+pose sur un seuil de roches basses, tout pr&egrave;s des eaux, et
+semble d&eacute;j&agrave; appartenir &agrave; la mer. Pour y
+descendre, on prend un sentier de ch&egrave;vre parmi des blocs
+de granit. Et le cort&egrave;ge de noces se r&eacute;pandit sur
+la pente de ce cap isol&eacute;, au milieu des pierres, les
+paroles joyeuses ou galantes se perdant tout &agrave; fait dans
+le bruit du vent et des lames.</p>
+
+<p>Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le
+passage n'&eacute;tait pas s&ucirc;r, la mer venait trop
+pr&egrave;s pour frapper ses grands coups. On voyait bondir
+tr&egrave;s haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+d&eacute;ployaient pour tout inonder.</p>
+
+<p>Yann, qui s'&eacute;tait le plus avanc&eacute;, avec Gaud
+appuy&eacute;e &agrave; son bras, recula le premier devant les
+embruns. En arri&egrave;re, son cort&egrave;ge restait
+&eacute;chelonn&eacute; sur les roches, en
+amphith&eacute;&acirc;tre, et lui, semblait &ecirc;tre venu
+l&agrave; pour pr&eacute;senter sa femme &agrave; la mer; mais
+celle-ci faisait mauvais visage &agrave; la mari&eacute;e
+nouvelle.</p>
+
+<p>En se retournant, il aper&ccedil;ut le violonaire,
+perch&eacute; sur un rocher gris et cherchant &agrave; rattraper,
+entre deux rafales, son air de contredanse.</p>
+
+<p>--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue
+d'une autre qui marche mieux que la tienne...</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps commen&ccedil;a une grande pluie
+fouettante qui mena&ccedil;ait depuis le matin. Alors ce fut une
+d&eacute;bandade folle avec des cris et des rires, pour grimper
+sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<p>Le d&icirc;ner de noces se fit chez les parents d'Yann,
+&agrave; cause de ce logis de Gaud, qui &eacute;tait bien
+pauvre.</p>
+
+<p>Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une
+tabl&eacute;e de vingt-cinq personnes autour des mari&eacute;s;
+des soeurs et des fr&egrave;res; le cousin Gaos le pilote;
+Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne Marie, qui
+&eacute;taient de la L&eacute;opoldine &agrave; pr&eacute;sent;
+quatre filles d'honneur tr&egrave;s jolies, leurs nattes de
+cheveux dispos&eacute;es en rond au-dessus des oreilles, comme
+autrefois les imp&eacute;ratrices de Byzance, et leur coiffe
+blanche &agrave; la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
+marine; quatre gar&ccedil;ons d'honneur, tous Islandais, bien
+plant&eacute;s, avec de beaux yeux fiers.</p>
+
+<p>Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait;
+toute la queue du cort&egrave;ge s'y &eacute;tait entass&eacute;e
+en d&eacute;sordre, et des femmes de peine, lou&eacute;es
+&agrave; Paimpol, perdaient la t&ecirc;te devant la grande
+chemin&eacute;e encombr&eacute;e de po&ecirc;les et de
+marmites.</p>
+
+<p>Les parents d'Yann auraient souhait&eacute; pour leur fils une
+femme plus riche, c'est bien s&ucirc;r; mais Gaud &eacute;tait
+connue &agrave; pr&eacute;sent pour une fille sage et courageuse;
+et puis, &agrave; d&eacute;faut de sa fortune perdue, elle
+&eacute;tait la plus belle du pays, et cela le flattait de voir
+les deux &eacute;poux si assortis.</p>
+
+<p>Le vieux p&egrave;re, en ga&icirc;t&eacute; apr&egrave;s la
+soupe, disait de ce mariage:</p>
+
+<p>--&Ccedil;a va faire encore des Gaos, on n'en manquait
+pourtant pas dans Ploubazlanec!</p>
+
+<p>Et en comptant sur ses doigts, il expliquait &agrave; un oncle
+de la mari&eacute;e comment il y en avait tant de ce
+nom-l&agrave;: son p&egrave;re, qui &eacute;tait le plus jeune de
+neuf fr&egrave;res, avait eu douze enfants, tous mari&eacute;s
+avec des cousines, et &ccedil;a en avait fait, tout &ccedil;a,
+des Gaos, malgr&eacute; les disparus d'Islande!...</p>
+
+<p>--Pour moi, dit-il, j'ai &eacute;pous&eacute; aussi une Gaos
+ma parente, et nous en avons fait encore quatorze &agrave; nous
+deux.</p>
+
+<p>Et &agrave; l'id&eacute;e de cette peuplade, il se
+r&eacute;jouissait, en secouant sa t&ecirc;te blanche.</p>
+
+<p>Dame! il avait eu de la peine pour les &eacute;lever ses
+quatorze petits Gaos; mais &agrave; pr&eacute;sent ils se
+d&eacute;brouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'&eacute;pave les avaient mis vraiment bien &agrave; leur
+aise.</p>
+
+<p>En ga&icirc;t&eacute; aussi, le voisin Guermeur racontait ses
+tours jou&eacute;s au service (Les hommes de la c&ocirc;te
+appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.),
+des histoires de Chinois, d'Antilles, de Br&eacute;sil, faisant
+&eacute;carquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.</p>
+
+<p>Un de ses meilleurs souvenirs, c'&eacute;tait une fois,
+&agrave; bord de l'Iphig&eacute;nie, on faisait le plein des
+soutes &agrave; vin, le soir, &agrave; la brune; et la manche en
+cuir, par o&ugrave; &ccedil;a passait pour descendre,
+s'&eacute;tait crev&eacute;e. Alors, au lieu d'avertir, on
+s'&eacute;tait mis &agrave; boire &agrave; m&ecirc;me
+jusqu'&agrave; plus soif; &ccedil;a avait dur&eacute; deux
+heures, cette f&ecirc;te; &agrave; la fin &ccedil;a coulait plein
+la batterie; tout le monde &eacute;tait so&ucirc;l!</p>
+
+<p>Et ces vieux marins, assis &agrave; table, riaient de leur
+rire bon enfant avec une pointe de malice.</p>
+
+<p>--On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n'y a
+encore que l&agrave;, pour faire des tours pareils!</p>
+
+<p>Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent,
+la pluie, faisaient rage dans une &eacute;paisse nuit.
+Malgr&eacute; les pr&eacute;cautions prises, quelques-uns
+s'inqui&eacute;taient de leur bateau, ou de leur barque
+amarr&eacute;e dans le port, et parlaient de se lever pour aller
+y voir.</p>
+
+<p>Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai &agrave; entendre,
+arrivait d'en bas o&ugrave; les plus jeunes de la noce soupaient
+les uns sur les autres: c'&eacute;taient les cris de joie, les
+&eacute;clats de rire des petits-cousins et des petites-cousines,
+qui commen&ccedil;aient &agrave; se sentir tr&egrave;s
+&eacute;moustill&eacute;s par le cidre.</p>
+
+<p>On avait servi des viandes bouillies, des viandes
+r&ocirc;ties, des poulets, plusieurs esp&egrave;ces de poissons,
+des omelettes et des cr&ecirc;pes.</p>
+
+<p>On avait caus&eacute; p&ecirc;che et contrebande,
+discut&eacute; toute sorte de fa&ccedil;ons pour attraper les
+messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des
+hommes de mer.</p>
+
+<p>En haut, &agrave; la table d'honneur, on se lan&ccedil;ait
+m&ecirc;me &agrave; parler d'aventures dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous,
+&agrave; leur &eacute;poque, avaient roul&eacute; le monde.</p>
+
+<p>--A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont
+l&agrave;, en montant dans les petites rues...</p>
+
+<p>--Ah! oui, r&eacute;pondait du bout de la table un autre qui
+les avait fr&eacute;quent&eacute;es, - oui, en tirant sur la
+droite quand on arrive?</p>
+
+<p>--C'est &ccedil;a; enfin, chez les dames chinoises, quoi!...
+Donc, nous avions consomm&eacute; l&agrave; dedans, &agrave;
+trois que nous &eacute;tions... Des vilaines femmes, ma
+Dou&eacute;, mais vilaines!...</p>
+
+<p>--Oh! pour vilaines, je te crois, dit n&eacute;gligemment le
+grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, apr&egrave;s
+une longue travers&eacute;e, les avait connues, ces
+Chinoises.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s, pour payer, qui est-ce qui en avait des
+piastres?... Cherche, cherche dans les poches, - ni moi, ni toi,
+ni lui, - plus le sou personne! - Nous faisons des excuses, en
+promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure
+bronz&eacute;e et minaudait comme une Chinoise tr&egrave;s
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence &agrave;
+miauler, &agrave; faire le diable, et finit pour nous griffer
+avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix
+pointues de l&agrave;-bas et grima&ccedil;ait comme cette vieille
+en col&egrave;re, tout en roulant ses yeux qu'il avait
+retrouss&eacute;s par le coin avec ces doigts.) Et voil&agrave;
+les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la
+bo&icirc;te, tu me comprends, - qui ferment la grille &agrave;
+clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la t&ecirc;te contre les murs. -
+Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
+douzaine qui se rel&egrave;vent les manches pour nous tomber
+dessus, - avec des airs de se m&eacute;fier tout de m&ecirc;me. -
+Moi, j'avais justement mon paquet de cannes &agrave; sucre,
+achet&eacute;es pour mes provisions de route; et c'est solide,
+&ccedil;a ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
+cogner sur les magots, si &ccedil;a nous a &eacute;t&eacute;
+utile...</p>
+
+<p>Non, d&eacute;cid&eacute;ment il venait trop fort; en ce
+moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le
+conteur, ayant brusqu&eacute; la fin de son histoire, se leva
+pour aller voir sa barque.</p>
+
+<p>Un autre disait:</p>
+
+<p>--Quand j'&eacute;tais quartier-ma&icirc;tre canonnier, en
+fonctions de caporal d'armes sur la Z&eacute;nobie, &agrave;
+Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d'autruche qui
+montent &agrave; bord (imitant l'accent de l&agrave;-bas):
+"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons
+marchands." D'un pare &agrave; virer je te les fais redescendre
+quatre &agrave; quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte
+un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous
+verrons apr&egrave;s si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais
+pas &eacute;t&eacute; si b&ecirc;te! (Douloureusement): mais, tu
+sais, dans ce temps j'&eacute;tais jeune homme... Alors, &agrave;
+Toulon, une connaissance &agrave; moi qui travaillait dans les
+modes...</p>
+
+<p>Allons bon, voici qu'un des petits fr&egrave;res d'Yann, un
+futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs,
+tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien
+vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au
+r&eacute;cit des perfidies de cette modiste pour avoir ces
+plumes...</p>
+
+<p>Le vent dans la chemin&eacute;e hurlait comme un damn&eacute;
+qui souffre; de temps en temps, avec une force &agrave; faire
+peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de
+pierre.</p>
+
+<p>--On dirait que &ccedil;a le f&acirc;che, parce que nous
+sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.</p>
+
+<p>--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, r&eacute;pondit
+Yann, en souriant &agrave; Gaud, - parce que je lui avais promis
+mariage.</p>
+
+<p>Cependant, une sorte de langueur &eacute;trange
+commen&ccedil;ait &agrave; les prendre tous deux; ils se
+parlaient plus bas, la main dans la main, isol&eacute;s au milieu
+de la ga&icirc;t&eacute; des autres. Lui, Yann, connaissant
+l'effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce
+soir-l&agrave;. Et il rougissait &agrave; pr&eacute;sent, ce
+grand gar&ccedil;on, quand quelqu'un de ses camarades islandais
+disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait
+suivre.</p>
+
+<p>Par instants aussi il &eacute;tait triste, en pensant tout
+&agrave; coup &agrave; Sylvestre... D'ailleurs, il &eacute;tait
+convenu qu'on ne devait pas danser &agrave; cause du p&egrave;re
+de Gaud et &agrave; cause de lui.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au dessert; bient&ocirc;t allaient commencer
+les chansons. Mais avant, il y avait les pri&egrave;res &agrave;
+dire, pour les d&eacute;funts de la famille; dans les f&ecirc;tes
+de mariage, on ne manque jamais &agrave; ce devoir de religion,
+et quand on vit le p&egrave;re Gaos se lever en d&eacute;couvrant
+sa t&ecirc;te blanche, il se fit du silence partout:</p>
+
+<p>--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, en se signant, il commen&ccedil;a pour ce mort la
+pri&egrave;re latine:</p>
+
+<p>--Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen
+tuum...</p>
+
+<p>Un silence d'&eacute;glise s'&eacute;tait maintenant
+propag&eacute; jusqu'en bas, aux tabl&eacute;es joyeuses des
+petits. Tous ceux qui &eacute;taient dans cette maison
+r&eacute;p&eacute;taient en esprit les m&ecirc;mes mots
+&eacute;ternels.</p>
+
+<p>--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes fr&egrave;res, perdus
+dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils,
+naufrag&eacute; &agrave; bord de la Z&eacute;lie...</p>
+
+<p>Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur pri&egrave;re, il
+se tourna vers la grand'm&egrave;re Yvonne:</p>
+
+<p>--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en
+r&eacute;cita une autre encore. Alors Yann pleura.</p>
+
+<p>--...Sed libera nos a malo, Amen.</p>
+
+<p>Les chansons commenc&egrave;rent apr&egrave;s. Des chansons
+apprises au service, sur le gaillard d'avant, o&ugrave; il y a,
+comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:</p>
+
+<p class="Pcursief">Un noble corps, pas moins, que celui des
+zouaves,<br>
+ Mais chez nous les braves<br>
+ Narguent le destin,<br>
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!</p>
+
+<p>Les couplets &eacute;taient dits par un des gar&ccedil;ons
+d'honneur, d'une mani&egrave;re tout &agrave; fait langoureuse
+qui allait &agrave; l'&acirc;me; et puis le choeur &eacute;tait
+repris par d'autres belles voix profondes.</p>
+
+<p>Mais les nouveaux &eacute;poux n'entendaient plus que du fond
+d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux
+brillaient d'un &eacute;clat trouble, comme des lampes
+voil&eacute;es; ils se parlaient de plus en plus bas, la main
+toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la t&ecirc;te,
+prise peu &agrave; peu, devant son ma&icirc;tre, d'une crainte
+plus grande et plus d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour
+servir d'un certain vin &agrave; lui; il l'avait apport&eacute;
+avec beaucoup de pr&eacute;cautions, caressant la bouteille
+couch&eacute;e, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.</p>
+
+<p>Il en raconta l'histoire: un jour de p&ecirc;che, une barrique
+flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle
+&eacute;tait trop grosse; alors ils l'avaient crev&eacute;e en
+mer, remplissant tout ce qu'il y avait &agrave; bord de pots et
+de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes
+aux autres pilotes, aux autres p&ecirc;cheurs; toutes les voiles
+en vue s'&eacute;taient rassembl&eacute;es autour de la
+trouvaille.</p>
+
+<p>--Et j'en connais plus d'un qui &eacute;tait so&ucirc;l, en
+rentrant le soir &agrave; Pors-Even.</p>
+
+<p>Toujours le vent continuait son bruit affreux.</p>
+
+<p>En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couch&eacute;s, - des tout petit Gaos, ceux-ci; -
+mais les autres faisaient le diable, men&eacute;s par le petit
+Fantec (en fran&ccedil;ais: Fran&ccedil;ois) et le petit Laumec
+(en fran&ccedil;ais: Guillaume), voulant absolument aller sauter
+dehors, et, &agrave; toute minute, ouvrant la porte &agrave; des
+rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.</p>
+
+<p>Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour
+son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien
+qu'on n'en parl&acirc;t pas, &agrave; cause de M. le commissaire
+de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire
+pour cette &eacute;pave non d&eacute;clar&eacute;e.</p>
+
+<p>--Mais voil&agrave;, disait-il, il aurait fallu les soigner,
+ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, &ccedil;a
+serait devenu tout &agrave; fait du vin sup&eacute;rieur; car,
+certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans
+toutes les caves des d&eacute;bitants de Paimpol.</p>
+
+<p>Qui sait o&ugrave; il avait pouss&eacute;, ce vin de naufrage?
+Il &eacute;tait fort, haut en couleur, tr&egrave;s
+m&ecirc;l&eacute; d'eau de mer, et gardait le go&ucirc;t
+&acirc;cre du sel. Il fut n&eacute;anmoins trouv&eacute;
+tr&egrave;s bon, et plusieurs bouteilles se vid&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les t&ecirc;tes tourn&egrave;rent un peu; le son des voix
+devenait plus confus et les gar&ccedil;ons embrassaient les
+filles.</p>
+
+<p>Les chansons continuaient ga&icirc;ment; cependant on n'avait
+gu&egrave;re l'esprit tranquille &agrave; ce souper, et les
+hommes &eacute;changeaient des signes d'inqui&eacute;tude
+&agrave; cause du mauvais temps qui augmentait toujours.</p>
+
+<p>Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais.
+Cela devenait comme un seul cri, continu, renfl&eacute;,
+mena&ccedil;ant, pouss&eacute; &agrave; la fois, &agrave; plein
+gosier, &agrave; cou tendu, par des milliers de b&ecirc;tes
+enrag&eacute;es.</p>
+
+<p>On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans
+le lointain leurs formidables coups sourds: et cela,
+c'&eacute;tait la mer qui battait de partout le pays de
+Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente, en effet,
+et Gaud se sentait le coeur serr&eacute; par cette musique
+d'&eacute;pouvante, que personne n'avait command&eacute;e pour
+leur f&ecirc;te de noces.</p>
+
+<p>Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui
+s'&eacute;tait lev&eacute; doucement, fit signe &agrave; sa femme
+de venir lui parler.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise
+d'une pudeur, confuse de s'&ecirc;tre lev&eacute;e... Puis elle
+dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les
+autres.</p>
+
+<p>--Non, r&eacute;pondit Yann, c'est le p&egrave;re qui l'a
+permis; nous pouvons.</p>
+
+<p>Et il l'entra&icirc;na. Ils se sauv&egrave;rent
+furtivement.</p>
+
+<p>Dehors ils se trouv&egrave;rent dans le froid, dans le vent
+sinistre, dans la nuit profonde et tourment&eacute;e. Ils se
+mirent &agrave; courir, en se tenant par la main. Du haut de ce
+chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la
+mer furieuse, d'o&ugrave; montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cingl&eacute;s en plein visage, le corps pench&eacute;
+en avant, contre les rafales, oblig&eacute;s quelquefois de se
+retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur
+respiration que ce vent avait coup&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour
+l'emp&ecirc;cher de tra&icirc;ner sa robe, de mettre ses beaux
+souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis
+il la pris &agrave; son cou tout &agrave; fait, et continua de
+courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer!
+Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bient&ocirc;t
+vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu
+&ecirc;tre mari&eacute;s, et heureux comme ce soir.</p>
+
+<p>Enfin ils arriv&egrave;rent chez eux, dans leur pauvre petit
+logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et
+ils allum&egrave;rent une chandelle que le vent leur souffla deux
+fois.</p>
+
+<p>La vieille grand'm&egrave;re Moan, qu'on avait reconduite chez
+elle avant de commencer les chansons, &eacute;tait l&agrave;,
+couch&eacute;e depuis deux heures dans son lit en armoire dont
+elle avait referm&eacute; les battants; ils s'approch&egrave;rent
+avec respect et la regard&egrave;rent par les d&eacute;coupures
+de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne
+dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure
+v&eacute;n&eacute;rable demeurait immobile et ses yeux
+ferm&eacute;s; elle &eacute;tait endormie ou feignait de
+l'&ecirc;tre pour ne pas les troubler.</p>
+
+<p>Alors ils se sentirent seuls l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se
+pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud
+d&eacute;tourna les l&egrave;vres par ignorance de ce
+baiser-l&agrave;, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fian&ccedil;ailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui
+&eacute;tait froidie par le vent, tout &agrave; fait
+glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Bien pauvre, bien basse, leur chaumi&egrave;re, et il y
+faisait tr&egrave;s froid. Ah! si Gaud &eacute;tait rest&eacute;e
+riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue &agrave;
+arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre
+nue... Elle n'&eacute;tait gu&egrave;re habitu&eacute;e encore
+&agrave; ces murs de granit brut, &agrave; cet air rude
+qu'avaient les choses; mais son Yann &eacute;tait l&agrave; avec
+elle; alors, par sa pr&eacute;sence, tout &eacute;tait
+chang&eacute;, transfigur&eacute;, et elle ne voyait plus que
+lui...</p>
+
+<p>Maintenant leurs l&egrave;vres s'&eacute;taient
+rencontr&eacute;es, et elle ne d&eacute;tournait plus les
+siennes. Toujours debout, les bras nou&eacute;s pour se serrer
+l'un &agrave; l'autre, ils restaient l&agrave; muets, dans
+l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils m&ecirc;laient
+leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous
+deux plus fort, comme dans une ardente fi&egrave;vre. Ils
+semblaient &ecirc;tre sans force pour rompre leur
+&eacute;treinte, et ne conna&icirc;tre rien de plus, ne
+d&eacute;sirer rien au del&agrave; de ce long baiser.</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;gagea enfin, troubl&eacute;e tout &agrave;
+coup:</p>
+
+<p>--Non, Yann!... grand'm&egrave;re Yvonne pourrait nous
+voir!</p>
+
+<p>Mais lui, avec un sourire, chercha les l&egrave;vres de sa
+femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un
+alt&eacute;r&eacute; &agrave; qui on a enlev&eacute; sa coupe
+d'eau fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'h&eacute;sitation d&eacute;licieuse. Yann, qui, aux premiers
+instants, se serait mis &agrave; genoux comme devant la Vierge
+sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du
+c&ocirc;t&eacute; des vieux lits en armoire, ennuy&eacute;
+d'&ecirc;tre aussi pr&egrave;s de cette grand'm&egrave;re,
+cherchant un moyen s&ucirc;r pour ne plus &ecirc;tre vu; toujours
+sans quitter les l&egrave;vres exquises, il allongea le bras
+derri&egrave;re lui, et, du revers de la main, &eacute;teignit la
+lumi&egrave;re comme avait fait le vent.</p>
+
+<p>Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa
+mani&egrave;re de la tenir, la bouche toujours appuy&eacute;e sur
+la sienne, il &eacute;tait comme un fauve qui aurait
+plant&eacute; ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son
+corps, son &acirc;me, &agrave; cet enl&egrave;vement qui
+&eacute;tait imp&eacute;rieux et sans r&eacute;sistance possible,
+tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il
+l'emportait dans l'obscurit&eacute; vers le beau lit blanc
+&agrave; la mode des villes qui devait &ecirc;tre leur lit
+nuptial...</p>
+
+<p>Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le
+m&ecirc;me invisible orchestre jouait toujours.</p>
+
+<p>Houhou!... houhou!... Le vent tant&ocirc;t donnait en plein
+son bruit caverneux avec un tremblement de rage; tant&ocirc;t
+r&eacute;p&eacute;tait sa menace plus bas &agrave; l'oreille,
+comme par un raffinement de malice, avec des petits sons
+fil&eacute;s, en prenant la voix flutt&eacute;e d'une
+chouette.</p>
+
+<p>Et la grande tombe des marins &eacute;tait tout pr&egrave;s,
+mouvante, d&eacute;vorante, battant les falaises de ses
+m&ecirc;mes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait
+&ecirc;tre pris l&agrave; dedans, s'y d&eacute;battre, au milieu
+de la fr&eacute;n&eacute;sie des choses noires et glac&eacute;es:
+- ils le savaient...</p>
+
+<p>Qu'importe! Pour le moment, ils &eacute;taient &agrave; terre,
+&agrave; l'abri de toute cette fureur inutile et retourn&eacute;e
+contre elle-m&ecirc;me. Alors, dans le logis pauvre et sombre
+o&ugrave; passait le vent, ils se donn&egrave;rent l'un &agrave;
+l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivr&eacute;s,
+leurr&eacute;s d&eacute;licieusement par l'&eacute;ternelle magie
+de l'amour...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VIII</h3>
+
+<p>Ils furent mari et femme pendant six jours.</p>
+
+<p>En ce moment de d&eacute;part, les choses d'Islande occupaient
+tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la
+saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les
+gr&eacute;ements et, chez Yann, la m&egrave;re, les soeurs
+travaillaient du matin au soir &agrave; pr&eacute;parer les
+suro&icirc;ts, les cirages, tout le trousseau de campagne. Le
+temps &eacute;tait sombre, et la mer, qui sentait
+l'&eacute;quinoxe venir, &eacute;tait remuante et
+troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Gaud subissait ces pr&eacute;paratifs inexorables avec
+angoisse, comptant les heures rapides des journ&eacute;es,
+attendant le soir o&ugrave;, le travail fini, elle avait son Yann
+pour elle seule.</p>
+
+<p>Est-ce que, les autres ann&eacute;es, il partirait aussi? Elle
+esp&eacute;rait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle
+n'osait pas, d&egrave;s maintenant, lui en parler... Pourtant il
+l'aimait bien, lui aussi; avec ses ma&icirc;tresses d'avant,
+jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci &eacute;tait
+diff&eacute;rent; c'&eacute;tait une tendresse si confiante et si
+fra&icirc;che, que les m&ecirc;mes baisers, les m&ecirc;mes
+&eacute;treintes, avec elle &eacute;taient autre chose; et,
+chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
+l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin
+venait.</p>
+
+<p>Ce qui la charmait comme une surprise, c'&eacute;tait de le
+trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois
+&agrave; Paimpol faire son grand d&eacute;daigneux avec des
+filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours
+cette m&ecirc;me courtoisie qui semblait toute naturelle chez
+lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, d&egrave;s
+que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il
+y a le sentiment, le respect inn&eacute; de la majest&eacute; de
+l'&eacute;pouse; un ab&icirc;me la s&eacute;pare de l'amante,
+chose de plaisir, &agrave; qui, dans un sourire de d&eacute;dain,
+on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud
+&eacute;tait l'&eacute;pouse, elle, et, dans le jour, il ne se
+souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter
+tant ils &eacute;taient une m&ecirc;me chair tous deux et pour
+toute la vie.</p>
+
+<p>... Inqui&egrave;te, elle l'&eacute;tait beaucoup dans son
+bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop
+inesp&eacute;r&eacute;, d'instable comme les r&ecirc;ves...</p>
+
+<p>D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet
+amour?... Parfois elle se souvenait de ses ma&icirc;tresses, de
+ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui
+garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si
+doux?...</p>
+
+<p>Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur,
+ce n'&eacute;tait rien; rien qu'un petit acompte
+enfi&eacute;vr&eacute; pris sur le temps de l'existence - qui
+pouvait encore &ecirc;tre si long devant eux! A peine avaient-ils
+pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et
+tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
+d'arrangement de m&eacute;nage, avaient &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;ment remis au retour...</p>
+
+<p>Oh! les autres ann&eacute;es, &agrave; tout prix
+l'emp&ecirc;cher de repartir pour cette Islande!... Mais comment
+s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, &eacute;tant
+si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son
+m&eacute;tier de mer...</p>
+
+<p>Elle essayerait malgr&eacute; tout, les autres fois, de le
+retenir; elle y mettrait toute sa volont&eacute;, toute son
+intelligence et tout son coeur. &Ecirc;tre femme d'Islandais,
+voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les
+&eacute;t&eacute;s dans l'anxi&eacute;t&eacute; douloureuse; non,
+&agrave; pr&eacute;sent qu'elle l'adorait au del&agrave; de ce
+qu'elle e&ucirc;t imagin&eacute; jamais, elle se sentait prise
+d'une &eacute;pouvante trop grande en songeant &agrave; ces
+ann&eacute;es &agrave; venir...</p>
+
+<p>Ils eurent une journ&eacute;e de printemps, une seule...
+C'&eacute;tait la veille de l'appareillage, on avait fini de
+mettre le gr&eacute;ement en ordre &agrave; bord, et Yann resta
+tout le jour avec elle. Ils se promen&egrave;rent bras dessus
+bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux,
+tr&egrave;s pr&egrave;s l'un de l'autre et se disant mille
+choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:</p>
+
+<p>--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des
+mari&eacute;s d'hier!</p>
+
+<p>Un vrai printemps, ce dernier jour; c'&eacute;tait particulier
+et &eacute;trange de voir tout &agrave; coup ce grand calme, et
+plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourment&eacute;.
+Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'&eacute;tait faite
+tr&egrave;s douce; elle &eacute;tait partout du m&ecirc;me bleu
+p&acirc;le, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand
+&eacute;clat blanc, et le rude pays breton s'impr&eacute;gnait de
+cette lumi&egrave;re comme d'une chose fine et rare; il semblait
+s'&eacute;gayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une ti&eacute;deur d&eacute;licieuse
+sentant l'&eacute;t&eacute;, et ont e&ucirc;t dit qu'il
+s'&eacute;tait immobilis&eacute; &agrave; jamais, qu'il ne
+pouvait plus y avoir de jours sombres ni de temp&ecirc;tes. Les
+caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres
+changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes
+lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans
+des tranquillit&eacute;s ne devant pas finir... Tout cela comme
+pour rendre plus douce et &eacute;ternelle leur f&ecirc;te
+d'amour; - et on voyait d&eacute;j&agrave; des fleurs
+h&acirc;tives, des primev&egrave;res le long des foss&eacute;s,
+ou des violettes, fr&ecirc;les et sans parfum.</p>
+
+<p>Quand Gaud demandait:</p>
+
+<p>--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?</p>
+
+<p>Lui, r&eacute;pondait, &eacute;tonn&eacute;, en la regardant
+bien en face avec ses beaux yeux francs:</p>
+
+<p>--Mais, Gaud, toujours...</p>
+
+<p>Et ce mot, dit tr&egrave;s simplement par ses l&egrave;vres un
+peu sauvage, semblait avoir l&agrave; son vrai sens
+d'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle s'appuyait &agrave; son bras. Dans l'enchantement du
+r&ecirc;ve accompli, elle se serrait contre lui, inqui&egrave;te
+toujours, - le sentant fugitif comme un grand oiseau de mer...
+Demain, l'envol&eacute;e au large!... Et cette premi&egrave;re
+fois il &eacute;tait trop tard, elle ne pouvait rien pour
+l'emp&ecirc;cher de partir...</p>
+
+<p>De ces chemins de falaise o&ugrave; ils se promenaient, on
+dominait tout ce pays marin, qui paraissait &ecirc;tre sans
+arbres, tapiss&eacute; d'ajoncs ras et sem&eacute; de pierres.
+Les maisons des p&ecirc;cheurs &eacute;taient pos&eacute;es
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; sur les rochers avec leurs vieux
+murs de granit, leurs toits de chaume, tr&egrave;s hauts et
+bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans
+l'extr&ecirc;me &eacute;loignement, la mer, comme une grande
+vision diaphane, d&eacute;crivait son cercle immense et
+&eacute;ternel qui avait l'air de tout envelopper.</p>
+
+<p>Elle s'amusait &agrave; lui raconter les choses
+&eacute;tonnantes et merveilleuses de ce Paris o&ugrave;, elle
+avait habit&eacute;, mais lui, tr&egrave;s d&eacute;daigneux, ne
+s'y int&eacute;ressait pas.</p>
+
+<p>--Si loin de la c&ocirc;te, disait-il, et tant de terres, tant
+de terres... &ccedil;a doit &ecirc;tre malsain. Tant de maisons,
+tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces
+villes; non, je ne voudrais pas vivre l&agrave;-dedans, moi, bien
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Et elle souriait, s'&eacute;tonnant de voir combien ce grand
+gar&ccedil;on &eacute;tait un enfant na&iuml;f.</p>
+
+<p>Quelquefois ils s'enfon&ccedil;aient dans ces replis du sol
+o&ugrave; poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir
+blottis contre le vent du large. L&agrave;, il n'y avait plus de
+vue; par terre, des feuilles mortes amoncel&eacute;es et de
+l'humidit&eacute; froide, le chemin creux bord&eacute; d'ajoncs
+verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait
+entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de
+vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque
+crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches
+mortes, avec son grand Christ de bois rong&eacute; comme un
+cadavre, grima&ccedil;ant sa douleur sans fin.</p>
+
+<p>Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient
+les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des
+hauteurs et de la mer.</p>
+
+<p>Lui, &agrave; son tour, racontait l'Islande, les
+&eacute;t&eacute;s p&acirc;les et sans nuit, les soleils obliques
+qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se
+faisait expliquer.</p>
+
+<p>--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en
+promenant son bras &eacute;tendu sur le cercle lointain des eaux
+bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a
+pas du tout de force pour monter; &agrave; minuit, il
+tra&icirc;ne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il
+se rel&egrave;ve et il continue de faire sa promenade ronde. Des
+fois, la lune aussi para&icirc;t &agrave; l'autre bout du ciel;
+alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les
+conna&icirc;t pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent
+beaucoup dans ce pays.</p>
+
+<p>Voir le soleil &agrave; minuit!... Comme &ccedil;a devait
+&ecirc;tre loin, cette &icirc;le d'Islande. Et les fiords? Gaud
+avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts
+dans la chapelle des naufrag&eacute;s; il lui faisait l'effet de
+d&eacute;signer une chose sinistre.</p>
+
+<p>--Les fjords, r&eacute;pondait Yann, - des grandes baies,
+comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour
+des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais
+o&ugrave; elles finissent, &agrave; cause des nuages qui sont
+dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'&icirc;le ne
+connaissent point ce que c'est que les arbres. A la
+mi-ao&ucirc;t, quand notre p&ecirc;che est finie, il est grand
+temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent tr&egrave;s vite; le soleil tombe au-dessous de la
+terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux,
+l&agrave;-bas, pendant tout l'hiver.</p>
+
+<p>--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimeti&egrave;re,
+sur la c&ocirc;te, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux
+du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de
+p&ecirc;che, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre
+b&eacute;nite aussi bien qu'&agrave; Pors-Even, et les
+d&eacute;funts ont des croix en bois toutes pareilles &agrave;
+celles d'ici, avec leurs noms &eacute;crits dessus. Les deux
+Goazdiou, de Ploubazlanec, sont l&agrave;, eut aussi Guillaume
+Moan, le grand-p&egrave;re de Sylvestre.</p>
+
+<p>Et elle croyait le voir, ce petit cimeti&egrave;re au pied des
+caps d&eacute;sol&eacute;s, sous la p&acirc;le lumi&egrave;re
+rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait
+&agrave; ces m&ecirc;mes morts sous la glace et sous le suaire
+noir de ces nuits longues comme les hivers.</p>
+
+<p>--Tout le temps, tout le temps p&ecirc;cher? demandait-elle,
+sans se reposer jamais?</p>
+
+<p>--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre &agrave; faire,
+car la mer n'est pas toujours belle par l&agrave;. Dame! on est
+fatigu&eacute; le soir, &ccedil;a donne app&eacute;tit pour
+souper et, des jours, l'on d&eacute;vore.</p>
+
+<p>--Et on ne s'ennuie jamais?</p>
+
+<p>--Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal;
+&agrave; bord, au large, moi, le temps ne me dure pas,
+jamais!</p>
+
+<p>Elle baissa la t&ecirc;te, se sentant plus triste, plus
+vaincue par la mer.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>Cinqui&egrave;me partie</h2>
+
+<h3>Chapitre I</h3>
+
+<p>... A la fin de cette journ&eacute;e de printemps qu'ils
+avaient eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver et
+ils rentr&egrave;rent d&icirc;ner devant leur feu, qui
+&eacute;tait une flamb&eacute;e de branchages.</p>
+
+<p>Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute
+une nuit &agrave; dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette
+attente les emp&ecirc;chait d'&ecirc;tre d&eacute;j&agrave;
+tristes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, ils retrouv&egrave;rent encore un
+peu l'impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur
+la route de Pors-Even: l'air &eacute;tait tranquille, presque
+ti&egrave;de et un reste de cr&eacute;puscule s'attardait
+&agrave; tra&icirc;ner sur la campagne.</p>
+
+<p>Ils all&egrave;rent faire visite &agrave; leurs parents, pour
+les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant
+le projet de se lever tous deux au petit jour.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre II</h3>
+
+<p>Le quai de Paimpol, le lendemain matin, &eacute;tait plein de
+monde. Les d&eacute;parts d'Islandais avaient commenc&eacute;
+depuis l'avant-veille et, &agrave; chaque mar&eacute;e, un groupe
+nouveau prenait le large. Ce matin-l&agrave;, quinze bateaux
+devaient sortir avec la L&eacute;opoldine, et les femmes de ces
+marins, ou les m&egrave;res, &eacute;taient toutes
+pr&eacute;sentes pour l'appareillage. - Gaud s'&eacute;tonnait de
+se trouver m&ecirc;l&eacute;e &agrave; elles, devenue une femme
+d'Islandais elle aussi, et amen&eacute;e l&agrave; pour la
+m&ecirc;me cause fatale. Sa destin&eacute;e venait de se
+pr&eacute;cipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait
+&agrave; peine eu le temps de se bien repr&eacute;senter la
+r&eacute;alit&eacute; des choses; en glissant sur une pente
+irr&eacute;sistiblement rapide, elle &eacute;tait arriv&eacute;e
+&agrave; ce d&eacute;nouement-l&agrave;, qui &eacute;tait
+inexorable, et qu'il fallait subir &agrave; pr&eacute;sent -
+comme faisaient les autres, les habitu&eacute;es...</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais assist&eacute; de pr&egrave;s &agrave; ces
+sc&egrave;nes, &agrave; ces adieux. Tout cela &eacute;tait
+nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isol&eacute;e, diff&eacute;rente; son
+pass&eacute; de demoiselle, qui subsistait malgr&eacute; tout, la
+mettait &agrave; part.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait rest&eacute; beau sur ce jour des
+s&eacute;parations; au large seulement une grosse houle lourde
+arrivait de l'ouest, annon&ccedil;ant du vent, et de loin on
+voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.</p>
+
+<p>... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui &eacute;taient,
+comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins
+de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui
+n'avaient pas de c&#156;ur ou qui pour le moment n'aimaient
+personne. Des vieilles, qui se sentaient menac&eacute;es par la
+mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants
+s'embrassaient longuement sur les l&egrave;vres, et on entendait
+des matelots gris chanter pour s'&eacute;gayer, tandis que
+d'autres montaient &agrave; leur bord d'un air sombre, s'en
+allant comme &agrave; un calvaire.</p>
+
+<p>Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui
+avaient sign&eacute; leur engagement par surprise, quelque jour
+dans un cabaret, et qu'on embarquait par force &agrave;
+pr&eacute;sent; leurs propres femmes et des gendarmes les
+poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la
+r&eacute;sistance &agrave; cause de leur grande force, avaient
+&eacute;t&eacute; enivr&eacute;s par pr&eacute;caution; on les
+apportait sur des civi&egrave;res et, au fond des cales des
+navires, on les descendait comme des morts.</p>
+
+<p>Gaud s'&eacute;pouvantait de les voir passer: avec quels
+compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose
+terrible &eacute;tait-ce donc, ce m&eacute;tier d'Islande, pour
+s'annoncer de cette mani&egrave;re et inspirer &agrave; des
+hommes de telles frayeurs?</p>
+
+<p>Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans
+doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande
+p&ecirc;che. C'&eacute;taient les bons, ceux-l&agrave;; ils
+avaient la mine noble et belle; s'ils &eacute;taient
+gar&ccedil;ons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier
+coup d'&#156;il sur les filles; s'ils &eacute;taient
+mari&eacute;s, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur petits
+avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus riches.
+Gaud se sentit un peu rassur&eacute;e en voyant qu'ils
+&eacute;taient tous ainsi &agrave; bord de cette
+L&eacute;opoldine, qui avait vraiment un &eacute;quipage de
+choix.</p>
+
+<p>Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre,
+tra&icirc;n&eacute;s dehors par des remorqueurs. Et alors,
+d&egrave;s qu'ils s'&eacute;branlaient, les matelots,
+d&eacute;couvrant leur t&ecirc;te, entonnaient &agrave; pleine
+voix le cantique de la Vierge: "Salut, &Eacute;toile-de-la-Mer!"
+sur le quai, des mains de femmes s'agitaient en l'air pour de
+derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des
+coiffes.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la L&eacute;opoldine fut partie, Gaud
+s'achemina d'un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et
+demie de marche le long de la c&ocirc;te, par les sentiers
+familiers de Ploubazlanec et elle arriva l&agrave;-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.</p>
+
+<p>La L&eacute;opoldine devait mouiller en grande rade devant ce
+Pors-Even, et n'appareiller d&eacute;finitivement que le soir;
+c'&eacute;tait donc l&agrave; qu'ils s'&eacute;taient
+donn&eacute;s un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans
+la yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses
+adieux.</p>
+
+<p>A terre, o&ugrave; l'on ne sentait point la houle,
+c'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me beau temps printanier, le
+m&ecirc;me ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route,
+en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier,
+seulement la nuit ne devait plus les r&eacute;unir. Ils
+marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et
+bient&ocirc;t se trouv&egrave;rent pr&egrave;s de leur maison,
+ramen&eacute;s l&agrave; insensiblement sans y avoir
+pens&eacute;; ils entr&egrave;rent donc encore une
+derni&egrave;re fois chez eux, o&ugrave; la grand'm&egrave;re
+Yvonne fut saisie de les voir repara&icirc;tre ensemble.</p>
+
+<p>Yann faisait des recommandations &agrave; Gaud pour
+diff&eacute;rentes petites choses qu'il laissait dans leur
+armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les
+d&eacute;plier de temps en temps et les mettre au soleil. - A
+bord des navires de guerre les matelots apprennent ces
+soins-l&agrave;. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu;
+il pouvait &ecirc;tre bien s&ucirc;r pourtant que tout ce qui
+&eacute;tait &agrave; lui serait conserv&eacute; et soign&eacute;
+avec amour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ces pr&eacute;occupations &eacute;taient
+secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se
+donner le change &agrave; eux-m&ecirc;mes...</p>
+
+<p>Yann raconta qu'&agrave; bord de la L&eacute;opoldine, on
+venait de tirer au sort les postes de p&ecirc;che et que, lui,
+&eacute;tait tr&egrave;s content d'avoir gagn&eacute; l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
+rien des choses d'Islande:</p>
+
+<p>--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y
+a des trous qui sont perc&eacute;s &agrave; certaines places et
+que nous appelons trous de macques; c'est pour y planter des
+petits supports &agrave; rouet dans lesquels nous passons nos
+lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-l&agrave;
+aux d&eacute;s, ou bien avec des num&eacute;ros brass&eacute;s
+dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et,
+pendant toute la campagne apr&egrave;s, l'on n'a plus le droit de
+planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, mon
+poste &agrave; moi se trouve sur l'arri&egrave;re du bateau, qui
+est, comme tu dois savoir, l'endroit o&ugrave; l'on prend le plus
+de poissons; et puis il touche aux grand haubans o&ugrave; l'on
+peut toujours attacher un bout de toile, un cirage, enfin un
+petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes ces neiges
+ou ces gr&ecirc;les de l&agrave;-bas; - cela sert, tu comprends;
+on n'a pas la peau si br&ucirc;l&eacute;e, pendant les mauvais
+grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.</p>
+
+<p>... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher
+les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus
+vite. Leur causerie avait le caract&egrave;re &agrave; part de
+tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes
+petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce
+jour-l&agrave; myst&eacute;rieuses et supr&ecirc;mes...</p>
+
+<p>A la derni&egrave;re minute du d&eacute;part, Yann enleva sa
+femme entre ses bras et ils se serr&egrave;rent l'un contre
+l'autre sans plus rien dire, dans une longue &eacute;treinte
+silencieuse.</p>
+
+<p>Il s'embarqua, les voiles grises se d&eacute;ploy&egrave;rent
+pour se tendre &agrave; un vent l&eacute;ger qui se levait dans
+l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet
+d'une mani&egrave;re convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'&eacute;loigner son Yann. -
+C'&eacute;tait lui encore, cette petite forme humaine debout,
+noire sur le bleu cendr&eacute; des eaux, - et d&eacute;j&agrave;
+vague, perdue dans cet &eacute;loignement o&ugrave; les yeux qui
+persistent &agrave; fixer se troublent et ne voient plus...</p>
+
+<p>... A mesure que s'en allait cette L&eacute;opoldine, Gaud
+comme attir&eacute;e par un aimant, suivait &agrave; pied le long
+des falaises.</p>
+
+<p>Il lui fallut s'arr&ecirc;ter bient&ocirc;t, parce que la
+terre &eacute;tait finie; alors elle s'assit, au pied d'une
+derni&egrave;re grande croix, qui est l&agrave; plant&eacute;e
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'&eacute;tait un point
+&eacute;lev&eacute;, la mer vue de l&agrave; semblait avoir des
+lointains qui montaient, et on e&ucirc;t dit que cette
+L&eacute;opoldine, en s'&eacute;loignant, s'&eacute;levait peu
+&agrave; peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle immense.
+Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les
+derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se
+serait pass&eacute;e ailleurs, derri&egrave;re l'horizon; mais
+dans le champ profond de la vue, o&ugrave; Yann &eacute;tait
+encore, tout demeurait paisible.</p>
+
+<p>Gaud regardait toujours, cherchant &agrave; bien fixer dans sa
+m&eacute;moire la physionomie de ce navire, sa silhouette de
+voiture et de car&egrave;ne, afin de le reconna&icirc;tre de
+loin, quand elle reviendrait, &agrave; cette m&ecirc;me place,
+l'attendre.</p>
+
+<p>Des lev&eacute;es &eacute;normes de houle continuaient
+d'arriver de l'ouest r&eacute;guli&egrave;rement l'une
+apr&egrave;s l'autre, sans arr&ecirc;t, sans tr&ecirc;ve,
+renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les m&ecirc;mes
+rochers, d&eacute;ferlant aux m&ecirc;mes places pour inonder les
+m&ecirc;mes gr&egrave;ves. Et &agrave; la longue, c'&eacute;tait
+&eacute;trange, cette agitation sourde des eaux avec cette
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de l'air et du ciel; c'&eacute;tait
+comme si le lit des mers, trop rempli, voulait d&eacute;border et
+envahir les plages.</p>
+
+<p>Cependant la L&eacute;opoldine se faisait de plus en plus
+diminu&eacute;e, lointaine, perdue. Des courants sans doute
+l'entra&icirc;naient, car les brises de cette soir&eacute;e
+&eacute;taient faibles et pourtant elle s'&eacute;loignait vite.
+Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
+bient&ocirc;t atteindre l'extr&ecirc;me bord du cercle des choses
+visibles, et entrer dans ces au-del&agrave; infinis o&ugrave;
+l'obscurit&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; venir.</p>
+
+<p>Quand il fut sept heures du soir, la nuit tomb&eacute;e, le
+bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse
+malgr&eacute; les larmes qui lui venaient toujours. Quelle
+diff&eacute;rence, en effet, et quel vide plus sombre s'il
+&eacute;tait parti encore comme les deux autres ann&eacute;es,
+sans m&ecirc;me un adieu! Tandis qu'&agrave; pr&eacute;sent tout
+&eacute;tait chang&eacute;, adouci; il &eacute;tait tellement
+&agrave; elle son Yann, elle se sentait si aim&eacute;e
+malgr&eacute; ce d&eacute;part, qu'en s'en revenant toute seule
+au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente
+d&eacute;licieuse de cet au revoir qu'ils s'&eacute;taient dit
+pour l'automne.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre III</h3>
+
+<p>L'&eacute;t&eacute; passa, triste, chaud, tranquille. Elle,
+guettant les premi&egrave;res feuilles jaunies, les premiers
+rassemblements d'hirondelles, la pousse des
+chrysanth&egrave;mes.</p>
+
+<p>Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui
+&eacute;crivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces
+lettres arrivent.</p>
+
+<p>A la fin de juillet, elle en re&ccedil;ut une de lui. Il
+l'informait qu'il &eacute;tait en bonne sant&eacute; &agrave; la
+date du 10 courant, que la saison de la p&ecirc;che
+s'annon&ccedil;ait excellente et qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+quinze cents poissons pour sa part. D'un bout &agrave; l'autre
+c'&eacute;tait dit dans le style na&iuml;f et calqu&eacute; sur
+le mod&egrave;le uniforme de toutes les lettres de ces Islandais
+&agrave; leur famille. Les hommes &eacute;lev&eacute;s comme Yann
+ignorent absolument la mani&egrave;re d'&eacute;crire les mille
+choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils r&ecirc;vent.
+&Eacute;tant plus cultiv&eacute;e que lui, elle sut donc faire la
+part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui
+n'&eacute;tait pas exprim&eacute;e. A plusieurs reprises, dans le
+courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom
+d'&eacute;pouse, comme trouvant plaisir &agrave; le
+r&eacute;p&eacute;ter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame
+Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec, &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; une chose qu'elle relisait avec joie. Elle
+avait encore eu si peu le temps d'&ecirc;tre appel&eacute;e:
+Madame Marguerite Gaos!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre IV</h3>
+
+<p>Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'&eacute;t&eacute;.
+Les Paimpolaises, qui d'abord s'&eacute;taient
+m&eacute;fi&eacute;es de son talent d'ouvri&egrave;re
+improvis&eacute;e, disant qu'elle avait de trop belles mains de
+demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait &agrave;
+leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle
+&eacute;tait devenue presque une couturi&egrave;re en renom.</p>
+
+<p>Ce qu'elle gagnait passait &agrave; embellir le logis - pour
+son retour. L'armoire, les vieux lits &agrave;
+&eacute;tag&egrave;res, &eacute;taient r&eacute;par&eacute;s,
+cir&eacute;s, avec des ferrures luisantes; elle avait
+arrang&eacute; leur lucarne sur la mer avec une vitre et des
+rideaux, achet&eacute; une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.</p>
+
+<p>Tout cela, sans toucher &agrave; l'argent que son Yann lui
+avait laiss&eacute; en partant et qu'elle gardait intact, dans
+une petite bo&icirc;te chinoise, pour lui montrer &agrave; son
+arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant les veill&eacute;es d'&eacute;t&eacute;, aux
+derni&egrave;res clart&eacute;s des jours, assise devant la porte
+avec la grand'm&egrave;re Yvonne dont la t&ecirc;te et les
+id&eacute;es allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs,
+elle tricotait pour Yann un beau maillot de p&ecirc;cheur en
+laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des
+merveilles de points compliqu&eacute;s et ajour&eacute;s; la
+grand'm&egrave;re Yvonne, qui avait &eacute;t&eacute; jadis une
+habile tricoteuse, s'&eacute;tait rappel&eacute; peu &agrave; peu
+ces proc&eacute;d&eacute;s de sa jeunesse pour les lui enseigner.
+Et c'&eacute;tait un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine,
+car il fallait un maillot tr&egrave;s grand pour Yann.</p>
+
+<p>Cependant, le soir surtout, on commen&ccedil;ait &agrave;
+avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines
+plantes, qui avaient donn&eacute; toute leur pousse en juillet,
+prenaient d&eacute;j&agrave; un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
+petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours
+d'ao&ucirc;t arriv&egrave;rent, et un premier navire islandais
+apparut un soir, &agrave; la pointe de Pors-Even. La f&ecirc;te
+du retour &eacute;tait commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel
+&eacute;tait-ce?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le Samuel Az&eacute;nide; - toujours en avance
+celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>--Pour s&ucirc;r, disait le vieux p&egrave;re d'Yann, la
+L&eacute;opoldine ne va pas tarder; l&agrave;-bas, je connais
+&ccedil;a, quand un commence &agrave; partir les autres ne
+tiennent plus en place.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre V</h3>
+
+<p>Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journ&eacute;e,
+quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et,
+dans le pays, la joie revenait avec eux, et c'&eacute;tait
+f&ecirc;te chez les &eacute;pouses, chez les m&egrave;res:
+f&ecirc;te aussi dans les cabarets, o&ugrave; les belles filles
+paimpolaises servent &agrave; boire aux p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Le L&eacute;opoldine restait du groupe des retardataires; il
+en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, &agrave;
+l'id&eacute;e que, dans un d&eacute;lai extr&ecirc;me de huit
+jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de d&eacute;ception,
+Yann serait l&agrave;, Gaud &eacute;tait dans une
+d&eacute;licieuse ivresse d'attente, tenant le m&eacute;nage bien
+en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.</p>
+
+<p>Tout rang&eacute;, il ne lui restait rien &agrave; faire, et
+d'ailleurs elle commen&ccedil;ait &agrave; n'avoir plus la
+t&ecirc;te &agrave; grand'chose dans son impatience.</p>
+
+<p>Trois des retardataires arriv&egrave;rent encore, et puis
+cinq. Deux seulement manquaient toujours &agrave; l'appel.</p>
+
+<p>--Allons, lui disait-on en riant, cette ann&eacute;e, c'est la
+L&eacute;opoldine ou la Marie-Jeanne qui ramasseront les balais
+du retour.</p>
+
+<p>Et Gaud se mettait &agrave; rire, elle aussi, plus
+anim&eacute;e et plus jolie, dans sa joie de l'attendre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VI</h3>
+
+<p>Cependant les jours passaient.</p>
+
+<p>Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air
+gai, d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que
+c'&eacute;tait tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se
+voyait pas chaque ann&eacute;e? Oh! d'abord, de si bons marins,
+et deux si bons bateaux!</p>
+
+<p>Ensuite, rentr&eacute;e chez elle, il lui venait le soir de
+premiers petits frissons d'anxi&eacute;t&eacute;, d'angoisse.</p>
+
+<p>Est-ce que vraiment c'&eacute;tait possible qu'elle e&ucirc;t
+peur, si t&ocirc;t?... Est-ce qu'il y avait de quoi?...</p>
+
+<p>Et elle s'effrayait, d'avoir d&eacute;j&agrave; peur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VII</h3>
+
+<p>Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours
+s'enfuyaient!</p>
+
+<p>Un matin o&ugrave; il y avait d&eacute;j&agrave; une brume
+froide sur la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la
+trouva assise de tr&egrave;s bonne heure sous le porche de la
+chapelle des naufrag&eacute;s, au lieu o&ugrave; vont prier les
+veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serr&eacute;es comme
+dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de
+l'aube avaient commenc&eacute;, et ce matin-l&agrave; Gaud
+s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e avec une inqui&eacute;tude
+plus poignante, &agrave; cause de cette impression d'hiver...
+Qu'avait donc cette journ&eacute;e, cette heure, cette minute, de
+plus que les pr&eacute;c&eacute;dentes?... On voit tr&egrave;s
+bien des bateaux retard&eacute;s de quinze jours, m&ecirc;me d'un
+mois.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave; avait bien quelque chose de particulier,
+sans doute, puisqu'elle &eacute;tait venue pour la
+premi&egrave;re fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et
+relire les noms des jeunes hommes morts.</p>
+
+<p class="Pcursief">En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Yvon, perdu en mer<br>
+ aux environs de Norden-Fjord...</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p>Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se
+lever de la mer, et en m&ecirc;me temps, sur la vo&ucirc;te,
+quelque chose s'abattre comme une pluie: les feuilles mortes!...
+il en entra toute une vol&eacute;e sous ce porche; les vieux
+arbres &eacute;bouriff&eacute;s du pr&eacute;au se
+d&eacute;pouillaient, secou&eacute;s par ce vent du large. -
+L'hiver qui venait!...</p>
+
+<p class="Pcursief">... perdu en mer<br>
+ aux environs de Norden-Fiord,<br>
+ dans l'ouragan du 4 au 5 ao&ucirc;t 1880.</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p>Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses
+yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-l&agrave;, elle
+&eacute;tait tr&egrave;s vague, sous la brume grise, et une panne
+suspendue tra&icirc;nait sur les lointains comme un grand rideau
+de deuil.</p>
+
+<p>Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en
+dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui
+avait jadis sem&eacute; ces morts sur la mer, voulait encore
+tourmenter jusqu'&agrave; ces inscriptions qui rappelaient leurs
+noms aux vivants.</p>
+
+<p>Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place
+vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession
+terrible, elle &eacute;tait poursuivie par l'id&eacute;e d'une
+plaque neuve qu'il faudrait peut-&ecirc;tre mettre l&agrave;,
+bient&ocirc;t, avec un autre nom que, m&ecirc;me en esprit, elle
+n'osait pas redire dans un pareil lieu.</p>
+
+<p>Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la
+t&ecirc;te renvers&eacute;e contre la pierre.</p>
+
+<p class="Pcursief">...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br>
+ dans l'ouragan du 4 au 5 ao&ucirc;t<br>
+ &agrave; l'&acirc;ge de 23 ans...<br>
+ Qu'il repose en paix!</p>
+
+<p>L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimeti&egrave;re de
+l&agrave;-bas, - l'Islande lointaine, lointaine,
+&eacute;clair&eacute;e par en dessous au soleil de minuit... Et
+tout &agrave; coup, - toujours &agrave; cette m&ecirc;me place
+vide du mur qui semblait attendre, - elle eut, avec une
+nettet&eacute; horrible, la vision de cette plaque neuve &agrave;
+laquelle elle songeait: une plaque fra&icirc;che, une t&ecirc;te
+de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom ador&eacute;, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout
+debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une
+folle...</p>
+
+<p>Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du
+matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer en
+dansant.</p>
+
+<p>Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se
+leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se
+composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer.
+Vite elle prit un air d'&ecirc;tre l&agrave; par hasard, ne
+voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler &agrave; une
+femme de naufrag&eacute;.</p>
+
+<p>Justement c'&eacute;tait Fante Flory, la femme du second de la
+L&eacute;opoldine. Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que
+Gaud faisait l&agrave;; inutile de feindre avec elle. Et d'abord
+elles rest&egrave;rent muettes l'une devant l'autre, les deux
+femmes, &eacute;pouvant&eacute;es davantage et s'en voulant de
+s'&ecirc;tre rencontr&eacute;es dans un m&ecirc;me sentiment de
+terreur, presque haineuses.</p>
+
+<p>--Tous ceux de Tr&eacute;guier et de Saint-Brieuc sont
+rentr&eacute;s depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable,
+d'une voix sourde et comme irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle apportait un cierge pour faire un voeu.</p>
+
+<p>--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y
+songer, &agrave; ce moyen des d&eacute;sol&eacute;es. Mais elle
+entra dans la chapelle, derri&egrave;re Fante, sans rien dire, et
+elles s'agenouill&egrave;rent pr&egrave;s l'une de l'autre comme
+deux soeurs.</p>
+
+<p>A la Vierge &Eacute;toile-de-la-mer, elles dirent des
+pri&egrave;res ardentes, avec toute leur &acirc;me. Et puis
+bient&ocirc;t on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et
+leurs larmes press&eacute;es commenc&egrave;rent &agrave; tomber
+sur la terre...</p>
+
+<p>Elles se relev&egrave;rent plus douces, plus confiantes. Fante
+aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras,
+l'embrassa.</p>
+
+<p>Ayant essuy&eacute; leurs larmes, arrang&eacute; leurs
+cheveux, &eacute;pousset&eacute; le salp&ecirc;tre et la
+poussi&egrave;re des dalles sur leur jupon &agrave; l'endroit des
+genoux, elles s'en all&egrave;rent sans plus rien se dire, par
+des chemins diff&eacute;rents.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre VIII</h3>
+
+<p>Cette fin de septembre ressemblait &agrave; un autre
+&eacute;t&eacute; un peu m&eacute;lancolique seulement. Il
+faisait vraiment si beau cette ann&eacute;e l&agrave; que, sans
+les feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les
+chemins, on e&ucirc;t dit le gai mois de juin. Les maris, les
+fianc&eacute;s, les amants &eacute;taient revenus, et partout
+c'&eacute;tait la joie d'un second printemps d'amour...</p>
+
+<p>Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande
+fut signal&eacute; au large. Lequel?...</p>
+
+<p>Vite, les groupes de femmes s'&eacute;taient form&eacute;s,
+muets, anxieux, sur la falaise.</p>
+
+<p>Gaud tremblante et p&acirc;lie, &eacute;tait l&agrave;,
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; du p&egrave;re de son Yann:</p>
+
+<p>--Je crois fort, disait le vieux p&ecirc;cheur, je crois fort
+que c'est eux!</p>
+
+<p>Un liston rouge, un hunier &agrave; rouleau, &ccedil;a leur
+ressemble joliment toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?</p>
+
+<p>--Et pourtant non, reprit-il avec un d&eacute;couragement
+soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas
+pareil et ils ont un foc, c'est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien
+s&ucirc;r, ma fille, ils ne tarderont pas.</p>
+
+<p>Et chaque jour venait apr&egrave;s chaque jour; et chaque nuit
+arrivait &agrave; son heure, avec une tranquillit&eacute;
+inexorable.</p>
+
+<p>Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une
+insens&eacute;e, toujours par peur de ressembler &agrave; une
+femme de naufrag&eacute;, s'exasp&eacute;rant quand les autres
+prenaient avec elle un air de compassion et de myst&egrave;re,
+d&eacute;tournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
+regards qui la gla&ccedil;aient.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller d&egrave;s le
+matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even,
+passant par derri&egrave;re la maison paternelle de son Yann pour
+n'&ecirc;tre pas vue par la m&egrave;re ni les petites soeurs.
+Elle s'en allait toute seule &agrave; l'extr&ecirc;me pointe de
+ce pays de Ploubazlanec qui se d&eacute;coupe en corne de renne
+sur la Manche grise, et s'asseyait l&agrave; tout le jour aux
+pieds d'une croix isol&eacute;e qui domine les lointains immenses
+des eaux...</p>
+
+<p>Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se
+dressent sur les falaises avanc&eacute;es de cette terre des
+marins, comme pour demander gr&acirc;ce; comme pour apaiser la
+grande chose mouvante, myst&eacute;rieuse, qui attire les hommes
+et ne les rend plus, et garde de pr&eacute;f&eacute;rence les
+plus vaillants, les plus beaux.</p>
+
+<p>Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes
+&eacute;ternellement vertes, tapiss&eacute;es d'ajoncs courts.
+Et, &agrave; cette hauteur, l'air de la mer &eacute;tait
+tr&egrave;s pur, ayant &agrave; peine l'odeur sal&eacute;e des
+go&eacute;mons, mais rempli des senteurs d&eacute;licieuses de
+septembre.</p>
+
+<p>On voyait se dessiner tr&egrave;s loin, les unes par-dessus
+les autres, toutes les d&eacute;coupures de la c&ocirc;te, la
+terre de Bretagne finissait en pointes dentel&eacute;es qui
+s'allongeaient sur le tranquille n&eacute;ant des eaux.</p>
+
+<p>Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au
+del&agrave;, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle
+menait un tout petit bruit caressant, l&eacute;ger et immense,
+qui montait du fond de toutes les baies. Et c'&eacute;taient des
+lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+n&eacute;ant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son
+myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable, tandis que des brises,
+faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des gen&ecirc;ts
+ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.</p>
+
+<p>A certaines heures r&eacute;guli&egrave;res, la mer baissait,
+et des taches s'&eacute;largissaient partout, comme si lentement
+la Manche se vidait; ensuite, avec la m&ecirc;me lenteur, les
+eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient &eacute;ternel,
+sans aucun souci des morts.</p>
+
+<p>Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait l&agrave;, au
+milieu de ces tranquillit&eacute;s regardant toujours,
+jusqu'&agrave; la nuit tomb&eacute;e, jusqu'&agrave; ne plus rien
+voir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre IX</h3>
+
+<p>Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune
+nourriture, elle ne dormait plus.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent, elle restait chez elle, et se tenait
+accroupie, les mains entre les genoux, la t&ecirc;te
+renvers&eacute;e et appuy&eacute;e au mur derri&egrave;re. A quoi
+bon se lever, &agrave; quoi bon se coucher; elle se jetait sur
+son lit sans retirer sa robe, quand elle &eacute;tait trop
+&eacute;puis&eacute;e. Autrement elle demeurait l&agrave;,
+toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans
+cette immobilit&eacute;; toujours elle avait cette impression
+d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues
+qui se tiraient, sa bouche &eacute;tait s&egrave;che, avec un
+go&ucirc;t de fi&egrave;vre, et &agrave; certaines heures elle
+poussait un g&eacute;missement rauque du gosier,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; par saccades, longtemps, longtemps,
+tandis que sa t&ecirc;te se frappait contre le granit du mur.</p>
+
+<p>Ou bien elle l'appelait par son nom, tr&egrave;s tendrement,
+&agrave; voix basse, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+l&agrave; tout pr&egrave;s, et lui disait des mots d'amour.</p>
+
+<p>Il lui arrivait de penser &agrave; d'autres choses qu'&agrave;
+lui, &agrave; de toutes petites choses insignifiantes; de
+s'amuser par exemple &agrave; regarder l'ombre de la Vierge de
+fa&iuml;ence et du b&eacute;nitier, s'allonger lentement,
+&agrave; mesure que baissait la lumi&egrave;re, sur la haute
+boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient
+plus horribles, et elle recommen&ccedil;ait son cri, en battant
+le mur de sa t&ecirc;te...</p>
+
+<p>Et toutes les heures du jour passaient, l'une apr&egrave;s
+l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la
+nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis
+combien de temps il aurait d&ucirc; revenir, une terreur plus
+grande la prenait; elle ne voulait plus conna&icirc;tre ni les
+dates, ni les noms des jours.</p>
+
+<p>Pour les naufrages d'Islande, on a des indications
+ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou
+bien ils ont trouv&eacute; un d&eacute;bris, un cadavre, ils ont
+quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la
+L&eacute;opoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la
+Marie-Jeanne, les derniers qui l'avaient aper&ccedil;ue le 2
+ao&ucirc;t, disaient qu'elle avait d&ucirc; s'en aller
+p&ecirc;cher plus loin vers le nord, et apr&egrave;s, cela
+devenait le myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait
+le moment o&ugrave; vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le
+savait m&ecirc;me pas, et &agrave; pr&eacute;sent elle avait
+presque h&acirc;te que ce f&ucirc;t bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Oh! s'il &eacute;tait mort, au moins qu'on e&ucirc;t la
+piti&eacute; de le lui dire!...</p>
+
+<p>Oh! le voir, tel qu'il &eacute;tait en ce moment m&ecirc;me, -
+lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant
+pri&eacute;e, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui
+faire la gr&acirc;ce, par une sorte de double vue, de le lui
+montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roul&eacute; par la mer... pour &ecirc;tre
+fix&eacute;e au moins! pour savoir!!...</p>
+
+<p>Quelquefois il lui venait tout &agrave; coup le sentiment
+d'une voile surgissant du bout de l'horizon: la
+L&eacute;opoldine, s'approchant, se h&acirc;tant d'arriver! Alors
+elle faisait un premier mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi pour
+se lever, pour courir regarder le large, voir si c'&eacute;tait
+vrai...</p>
+
+<p>Elle retombait assise. H&eacute;las! O&ugrave;
+&eacute;tait-elle en ce moment, cette L&eacute;opoldine?
+o&ugrave; pouvait-elle bien &ecirc;tre? L&agrave;-bas, sans
+doute, l&agrave;-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande,
+abandonn&eacute;e, &eacute;miett&eacute;e, perdue...</p>
+
+<p>Et cela finissait par cette vision obs&eacute;dante, toujours
+la m&ecirc;me: une &eacute;pave &eacute;ventr&eacute;e et vide,
+berc&eacute;e sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+berc&eacute;e lentement, lentement, sans bruit, avec une
+extr&ecirc;me douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme
+d'eaux mortes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre X</h3>
+
+<p>Deux heures du matin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive
+&agrave; tous les pas qui s'approchaient: &agrave; la moindre
+rumeur, au moindre son inaccoutum&eacute;, ses tempes vibraient;
+&agrave; force d'&ecirc;tre tendues aux choses du dehors, elles
+&eacute;taient devenues affreusement douloureuses.</p>
+
+<p>Deux heures du matin. Cette nuit-l&agrave; comme les autres,
+les mains jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurit&eacute;,
+elle &eacute;coutait le vent faire sur la lande son bruit
+&eacute;ternel.</p>
+
+<p>Des pas d'homme tout &agrave; coup, des pas
+pr&eacute;cipit&eacute;s dans le chemin! A pareille heure, qui
+pouvait passer? Elle se dressa, remu&eacute;e jusqu'au fond de
+l'&acirc;me, son coeur cessant de battre...</p>
+
+<p>On s'arr&ecirc;tait devant la porte, on montait les petites
+marches de pierre...</p>
+
+<p>Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frapp&eacute;, est ce
+que ce pouvait &ecirc;tre un autre!... Elle &eacute;tait debout,
+pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait
+saut&eacute; lestement comme les chattes, les bras ouverts pour
+enlacer le bien-aim&eacute;. Sans doute la L&eacute;opoldine
+&eacute;tait arriv&eacute;e de nuit, et mouill&eacute;e en face
+dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle
+arrangeait tout cela dans sa t&ecirc;te avec une vitesse
+d'&eacute;clair. Et maintenant, elle se d&eacute;chirait les
+doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou
+qui &eacute;tait dur...</p>
+
+<p class="P2">*****</p>
+
+<p>-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaiss&eacute;e, la
+t&ecirc;te retomb&eacute;e sur la poitrine. Son beau r&ecirc;ve
+de folle &eacute;tait fini. Ce n'&eacute;tait que Fantec, leur
+voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'&eacute;tait que
+lui, que rien de son Yann n'avait pass&eacute; dans l'air, elle
+se sentit replong&eacute;e comme par degr&eacute;s dans son
+m&ecirc;me gouffre, jusqu'au fond de son m&ecirc;me
+d&eacute;sespoir affreux.</p>
+
+<p>Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait,
+&eacute;tait au plus mal, et &agrave; pr&eacute;sent,
+c'&eacute;tait leur enfant qui &eacute;touffait dans son berceau,
+pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il &eacute;tait venu
+demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher
+le m&eacute;decin &agrave; Paimpol...</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tout cela lui faisait, &agrave; elle? Devenue
+sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien &agrave; donner
+aux peines des autres. Effondr&eacute;e sur un banc, elle restait
+devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui
+r&eacute;pondre, ni l'&eacute;couter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet
+homme?</p>
+
+<p>Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert
+cette porte si vite, et il eut piti&eacute; pour le mal qu'il
+venait de lui faire.</p>
+
+<p>Il balbutia un pardon:</p>
+
+<p>--C'est vrai, qu'il n'aurait pas d&ucirc; la
+d&eacute;ranger... elle!...</p>
+
+<p>--Moi! r&eacute;pondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas
+moi, Fantec?</p>
+
+<p>La vie lui &eacute;tait revenue brusquement, car elle ne
+voulait pas encore &ecirc;tre une d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis,
+&agrave; son tour, elle avait piti&eacute; de lui; elle s'habilla
+pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit
+enfant.</p>
+
+<p>Quand elle revint se jeter sur son lit, &agrave; quatre
+heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s fatigu&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais cette minute de joie immense avait laiss&eacute; dans sa
+t&ecirc;te une empreinte qui, malgr&eacute; tout, &eacute;tait
+persistante; elle se r&eacute;veilla bient&ocirc;t avec une
+secousse, se dressant &agrave; moiti&eacute;, au souvenir de
+quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann...
+Au milieu de la confusion des id&eacute;es qui revenaient, vite
+elle cherchait dans sa t&ecirc;te, elle cherchait ce que
+c'&eacute;tait...</p>
+
+<p>--Ah! rien, h&eacute;las! - non, rien que Fantec.</p>
+
+<p>Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son
+m&ecirc;me ab&icirc;me. Non, en r&eacute;alit&eacute;, il n'y
+avait rien de chang&eacute; dans son attente morne et sans
+esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Pourtant, l'avoir senti l&agrave; si pr&egrave;s,
+c'&eacute;tait comme si quelque chose &eacute;man&eacute; de lui
+&eacute;tait revenu flotter alentour; c'&eacute;tait ce qu'on
+appelle, au pays breton, un pr&eacute;-signe; et elle
+&eacute;coutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant
+que quelqu'un allait peut-&ecirc;tre arriver qui parlerait de
+lui.</p>
+
+<p>En effet, quand il fit jour, le p&egrave;re de Yann entra. Il
+&ocirc;ta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui
+&eacute;taient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit
+pr&egrave;s du lit de Gaud.</p>
+
+<p>Il avait le coeur angoiss&eacute;, lui aussi; car son Yann,
+son beau Yann &eacute;tait son a&icirc;n&eacute;, son
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, sa gloire. Mais il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait pas, non vraiment, il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait pas encore. Il se mit &agrave; rassurer
+Gaud d'une mani&egrave;re tr&egrave;s douce: d'abord les derniers
+rentr&eacute;s d'Islande parlaient tous de brumes tr&egrave;s
+&eacute;paisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis
+surtout il lui &eacute;tait venu une id&eacute;e: une
+rel&acirc;che aux &icirc;les Fero&euml;, qui sont des &icirc;les
+lointaines situ&eacute;es sur la route et d'o&ugrave; les lettres
+mettent tr&egrave;s longtemps &agrave; venir; cela lui
+&eacute;tait arriv&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, il y avait
+une quarantaine d'ann&eacute;es, et sa pauvre d&eacute;funte
+m&egrave;re avait d&eacute;j&agrave; fait dire une messe pour son
+&acirc;me... Un si beau bateau, la L&eacute;opoldine, presque
+neuf, et de si forts marins qu'ils &eacute;taient tous &agrave;
+bord...</p>
+
+<p>La vieille Moan r&ocirc;dait autour d'eux tout en hochant la
+t&ecirc;te; la d&eacute;tresse de sa petite-fille lui avait
+presque rendu de la force et des id&eacute;es; elle rangeait le
+m&eacute;nage, regardant de temps en temps le petit portrait
+jauni de son Sylvestre accroch&eacute; au granit du mur, avec ses
+ancres de marine et sa couronne fun&eacute;raire en perles
+noires; non, depuis que le m&eacute;tier de mer lui avait pris
+son petit-fils, &agrave; elle, elle n'y croyait plus, au retour
+des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du
+bout de ses pauvres vieilles l&egrave;vres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.</p>
+
+<p>Mais Gaud &eacute;coutait avidement ces choses consolantes,
+ses grands yeux cern&eacute;s regardaient avec une tendresse
+profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aim&eacute;; rien
+que de l'avoir l&agrave;, pr&egrave;s d'elle, c'&eacute;tait une
+protection contre la mort, et elle se sentait plus
+rassur&eacute;e, plus rapproch&eacute;e de son Yann. Ses larmes
+tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en
+elle-m&ecirc;me ses pri&egrave;res ardentes &agrave; la Vierge
+&Eacute;toile-de-la-mer.</p>
+
+<p>Une rel&acirc;che l&agrave;-bas, dans ces &icirc;les, pour des
+avaries peut-&ecirc;tre; c'&eacute;tait une chose possible en
+effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
+toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout
+n'&eacute;tait pas perdu, puisqu'il ne d&eacute;sesp&eacute;rait
+pas, lui, son p&egrave;re. Et, pendant quelques jours, elle se
+remit encore &agrave; attendre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l'automne, l'arri&egrave;re-automne, les
+tomb&eacute;es de nuit lugubres o&ugrave;, de bonne heure, tout
+se faisait noir dans la vieille chaumi&egrave;re, et noir aussi
+alentour, dans le vieux pays breton.</p>
+
+<p>Les jours eux-m&ecirc;mes semblaient n'&ecirc;tre plus que des
+cr&eacute;puscules; des nuages immenses, qui passaient lentement,
+venaient faire tout &agrave; coup des obscurit&eacute;s en plein
+midi. Le vent bruissait constamment, c'&eacute;tait comme un son
+lointain de grandes orgues d'&eacute;glise, jouant des airs
+m&eacute;chants ou d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s; d'autres
+fois, cela se rapprochait tout pr&egrave;s contre la porte, se
+mettant &agrave; rugir comme les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue p&acirc;le, p&acirc;le, et se tenait
+toujours plus affaiss&eacute;e, comme si la vieillesse
+l'e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; fr&ocirc;l&eacute;e de son aile
+chauve. Tr&egrave;s souvent elle touchait les effets de son Yann,
+ses beaux habits de noces, les d&eacute;pliant, les repliant
+comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue
+qui avait gard&eacute; la forme de son corps; quand on le jetait
+doucement sur la table, il dessinait de lui-m&ecirc;me, comme par
+habitude, les reliefs des ses &eacute;paules et de sa poitrine;
+aussi &agrave; la fin elle l'avait pos&eacute; tout seul dans une
+&eacute;tag&egrave;re de leur armoire, ne voulant plus le remuer
+pour qu'il gard&acirc;t plus longtemps cette empreinte.</p>
+
+<p>Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors
+elle regardait par sa fen&ecirc;tre la lande triste, o&ugrave;
+des petits panaches de fum&eacute;e blanche commen&ccedil;aient
+&agrave; sortir &ccedil;&agrave; et l&agrave; des
+chaumi&egrave;res des autres: l&agrave; partout les hommes
+&eacute;taient revenus, oiseaux voyageurs ramen&eacute;s par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veill&eacute;es
+devaient &ecirc;tre douces; car le renouveau d'amour &eacute;tait
+commenc&eacute; avec l'hiver dans tout ce pays des
+Islandais...</p>
+
+<p>Cramponn&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e de ces &icirc;les
+o&ugrave; il avait pu rel&acirc;cher, ayant repris une sorte
+d'espoir, elle s'&eacute;tait remise &agrave; l'attendre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>Chapitre XI</h3>
+
+<p>Il ne revint jamais.</p>
+
+<p>Une nuit d'ao&ucirc;t, l&agrave;-bas, au large de la sombre
+Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient
+&eacute;t&eacute; c&eacute;l&eacute;br&eacute;es ses noces avec
+la mer.</p>
+
+<p>Avec la mer qui autrefois avait &eacute;t&eacute; aussi sa
+nourrice; c'&eacute;tait elle qui l'avait berc&eacute;, qui
+l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite elle l'avait
+repris, dans sa virilit&eacute; superbe, pour elle seule. Un
+profond myst&egrave;re avait envelopp&eacute; ces noces
+monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'&eacute;taient
+agit&eacute;s au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourment&eacute;s, tendus pour cacher la f&ecirc;te; et la
+fianc&eacute;e donnait de la voix, faisait toujours son plus
+grand bruit horrible pour &eacute;touffer les cris. - Lui, se
+souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'&eacute;tait
+d&eacute;fendu, dans une lutte de g&eacute;ant, contre cette
+&eacute;pous&eacute;e de tombeau. Jusqu'au moment o&ugrave; il
+s'&eacute;tait abandonn&eacute;, les bras ouverts pour la
+recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui
+r&acirc;le, la bouche d&eacute;j&agrave; emplie d'eau; les bras
+ouverts, &eacute;tendus et raidis pour jamais.</p>
+
+<p>Et &agrave; ses noces, ils y &eacute;taient tous, ceux qu'il
+avait convi&eacute;s jadis. Tous, except&eacute; Sylvestre, qui,
+lui, s'en &eacute;tait all&eacute; dormir dans des jardins
+enchant&eacute;s, - tr&egrave;s loin, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la Terre...<br>
+</p>
+
+
+
+<p class="P2">FIN</p>
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 8pchs12h.htm or 8pchs12h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs13h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs12ah.htm
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart hart@pobox.com
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
diff --git a/old/8pchs12h.zip b/old/8pchs12h.zip
new file mode 100644
index 0000000..bc6d496
--- /dev/null
+++ b/old/8pchs12h.zip
Binary files differ