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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pecheur d'Islande + +Author: Pierre Loti + +Posting Date: May 27, 2009 [EBook #4785] +Release Date: December, 2003 +Last Updated: July 21, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + + + + + +Pecheur d'Islande + +Pierre Loti +De l'Academie Francaise + +A Madame Adam +(Juliette Lamber) +Hommage d'affection filiale, +Pierre Loti + +Première partie + +Chapitre I + +Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une +sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop +bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une +grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte +monotone, avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien: +une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle +en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en +vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, +en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de +terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très +exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour +s'asseoir sur des caissons étroits scellés au murailles de chêne. De +grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque à toucher leurs +têtes; et, derrière leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées +dans l'épaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un +caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et +frustes, imprégnées d'humidité et de sel; usées, polies par les +frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en +breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur +une planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la +patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les +personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les +vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une +petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de cette +pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente prière, +à des heures d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux bouquets de +fleurs artificielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine +bleue serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur +la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle suroît (du +nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies). + +Ils étaient d'âges divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, +pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée, +couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeux d'enfant, d'un +gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs. + +Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver +un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. + +... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des +eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, +marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le +plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais +sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour ceux +qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans +le pays, pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, +avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. +Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours +une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque chaste. + +Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom +que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était- +il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il +pas prendre un peu de sa part de la fête? + +--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de +bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba +d'en haut: + +--Yann! Yann !... Eh! l'homme! + +L'homme répondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui +était entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..." +Cependant c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux. + +Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller +jaune, et on entendit l'homme descendre avec de gros sabots par une +échelle de bois. + +Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était +presque un géant. Et d'abord il fit une grimace en se pinçant le bout du +nez à cause de l'odeur âcre de la saumure. + +Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait +de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, +formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux +bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par +tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le +traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air +de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que +chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très serré en deux petits rouleaux +symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et +exquis; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des +coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, et +ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des +fruits que personne n'a touchés. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rembourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un +petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces +marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire +dans son verre, et puis on l'envoya se coucher. + +Après, on reprit la grande conversation des mariages: + +--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à +vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent +penser quand elles le voient? + +Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes ses +épaules effrayantes: + +--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à +l'heure; c'est suivant. + +Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et +c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à +parler le français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il commença +de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze +jours. + +C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il +était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme +qui vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il +en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite +en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, en plein par la figure, à +celle qui chantait sur la scène? - moitié déclaration brusque, moitié +ironie pour cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme +était tombée du coup; après, elle l'avait adoré pendant près de trois +semaines. + +--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette +montre en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à +lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au +milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer +qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en +haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle. + +Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le +surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des +sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un +chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur +la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père +avait disparu autrefois dans un naufrage. + +--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très +bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large. +Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une +candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux +planté du bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit enfant +contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa +croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé +d'être devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier +bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux +avances d'aucune fille. + +A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour deux +- et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de l'Assomption +de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. Trois +d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui +ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le +pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c'était Yann, +Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume. + +Dehors il faisait jour, éternellement jour. + +Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle +traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, +tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, +et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, +impalpable, chimérique. + +L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela +prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune +image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine +de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. + +La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du +vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout +était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et +incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait +pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et +toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être +nommée. + +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces +mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et +leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du +large. + +Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un +homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs +hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, +aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau +tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d'un +gris luisant d'acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'était +rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec +son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui +devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute +ruisselante et fraîche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du +dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus +réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été +hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose +comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues +traînées roses... + +--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, +avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait +l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé +prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en +touchant à ce sujet grave.) + +--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, ce +Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune des +filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, +ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai... + +Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un +banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils +avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, plus +de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils +s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même sa +manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge +comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur +fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches. + +La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au +temps de la Genèse elle s'était séparée d'avec les ténèbres qui +semblaient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très +lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on +sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait été vague et étrange +comme celle des rêves. + +Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des +déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands +rayons couleur d'argent rose. + +Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense, +faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite; +ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles +tendus pour cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé +l'imagination des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de +planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors +avait pris un aspect de recueillement immense; il s'était arrangé en +sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de +cette voûte de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile +comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer +très loin une autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, +qui était un promontoire de la sombre Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste +en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son +grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé +qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et que, +lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche +inévitable commençait à lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas, +arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à +pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord par +tous ces reflets de lumière pâle. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin +avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se +mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les +trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de +descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se +tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à +l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson. + +Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un +certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la +main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du +mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants, +le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu +sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce +était souvent chez lui très près d'une violence brutale. + +Chapitre II + +Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque +année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les +étés n'ont plus de nuits. + +Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs +épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés +d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les +senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa +membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il +retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille. +Alors il avait sa façon à lui de s'élever à la lame et de rebondir, plus +lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes. + +Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une +race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et +de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là). + +Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans +le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un +reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une +grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons +et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des +marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération +en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la +saison allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas +revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères, +de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires +islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le +prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait +les gestes qui bénissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages +chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Étoile-de-la-Mer. + +Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux. + +Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre +compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides +de la mer hyperborée. + +Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé +ce navire qui portait son nom. + +La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la Marie suivait +l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, +et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa +pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel +pour la campagne prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour +quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce +lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes. + +Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à +Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour +un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et +qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: - il +faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore. + +Chapitre III + +A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y +avait deux femmes très occupées à écrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont +l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de +fleurs. + +Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une +coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe +toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - +deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour +quelque bel Islandais. + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses +idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure +jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait +vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie +par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme +certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse +sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux ou +trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns des +autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable s'encadrait bien +dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air +religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une bonne honnêteté. +Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on +voyait à la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de +jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu "en pointe de sabot" +(comme elle avait coutume de dire), son profil n'était pas trop gâté par +les années; on devinait encore qu'il avait dû être régulier et pur comme +celui des saintes d'église. + +Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à +dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette +lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais +sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme. + +L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire +soigneusement l'adresse: + +A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - +dans la mer d'Islande par Reykjavik. + +Après, elle aussi releva la tête pour demander: + +--C'est-il fini, grand'mère Moan? + +Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt +ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est +brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. +Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au +milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression +de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le +nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans +les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre +inférieure, en accentuait délicieusement le rebord; - et de temps en +temps, quand une pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette +lèvre, avec ses dents blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la +peau fine des petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne +svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui +venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une +expression d'yeux à la fois obstinée et douce. + +Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon +au-dessus des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et +qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises. + +On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à +qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était qu'une +grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs. + +Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un +lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur +claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de +chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l'ancienneté +du logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres +donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les +marchés et les pardons. + +--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire? + +--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant +ce nom-là. + +Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se +leva en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de +très intéressant sur la place. + +Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle +d'une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa +coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir +cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par +convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de +grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant +pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon +pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, +rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle +âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cette +pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses +dures journées de travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui +lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi +brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et +capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni +les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un rêve +lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et +mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les +falaises étaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent +était venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des +cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et +plus tard à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une +mademoiselle Marguerite, grande, sérieuse, au regard grave. Toujours un +peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la +grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce +qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé bien au hasard, +sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait +servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de +hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui +surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours +devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si +indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient +bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de +coeur autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus +qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes +quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller d'une autre +façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, +en prenant la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, +s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été +seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses +souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire +Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on +parlait tant, qui n'étaient jamais là, et dont chaque année quelques-uns +de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de cette Islande +qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et où était à présent +celui qu'elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de +ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son +existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en +remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle +demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau +de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle +avait eu ses fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui +disait bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une +famille vaillante et estimée. + +Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu +près bien mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient +plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue +d'habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les +cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châle de +mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et +depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable. + +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme +les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces +yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver +bien jolie. + +Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs +que les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant, +un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui +maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les +jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il ne s'était +consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premières +ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce +de rancune comique, moitié maligne, et il l'interpellait toujours: + +--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous prendre +mesure?... + +Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se +faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa +plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de +sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres... + +--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui +elle avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, plus +cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait à son cher +petit-fils, son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour +le service. - Cinq années!... S'en aller en Chine peut-être, à la +guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - Une angoisse la +prenait à cette pensée... Non, décidément, elle n'était pas si gaie +qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se +contractait horriblement comme pour pleurer. + +C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le +lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute +seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des +messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir, +comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait bientôt +plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean +Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus +dans la famille, mais qui existait tout de même quelque part en +Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et +puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin; on ne l'avait +pas trouvée assez pauvre. + +Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses +défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une +confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, +songeant au costume en planches, le coeur affreusement serré de se +sentir si vieille au moment de ce départ... + +L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, +regardant sur le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, +dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était +toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai; +des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un +peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux +galants d'Islande... + +"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup +troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait +plus la quitter. + +Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. +Son père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres +filles de son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et +puis, en sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa +pipe avec d'autres anciens marins comme lui, il était content +d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de +fleurs, sa fille installée dans cette maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne +voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites +ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait dans +les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui +dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires, +où naviguait la Marie, capitaine Guermeur. + +Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable +maintenant, après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si +douce. + +***** + +Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui était de l'année dernière. + +Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris +les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux +et blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors elle avait +été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite ville, +qu'elle n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la reconnaissait +plus; elle y éprouvait comme le sensation de plonger tout à coup dans ce +qu'on appelle, à la campagne: les temps, les temps lointains du passé. +Ce silence, après Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre +monde, allant dans la brume à leurs toutes petites affaires! Ces +vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de +nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle +aimait Yann - lui avaient paru ce matin-là d'une tristesse bien désolée. +Des ménagères matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, +elle regardait dans ces intérieurs anciens, à grande cheminée, où se +tenaient assises, avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui +venaient de se lever. Dès qu'il avait fait un peu plus jour, elle était +entrée dans l'église pour dire ses prières. Et comme elle lui avait +semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - et différente des +églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les +siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul +profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se +tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de +cette flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... +Elle avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un +sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle +éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première +messe des matins d'hiver, dans l'église de Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût +là beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait +presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. +Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, +c'étaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se +trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente +pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses +coiffes, commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se +trouvait mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte +que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très +charmante à regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles- +là. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier +connaissance, elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant +pas dignes. Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre société +que celle de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas +cette vie de dépaysement et de solitude. + +Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon +pénible par l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la +pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, +s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, +l'avait inquiétée comme une oppression. + +Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son +père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à +tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, +sous des fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt +il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - +que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui +semblaient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient +les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminables haies du +chemin. - Comment tout à coup cette verdure si verte, en décembre?... +D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla +reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs marins des +sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de +Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus tiède, +qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée +par cette réflexion qui lui était venue: + +--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les +beaux pêcheurs d'Islande. + +En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les +fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les +promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que ses +pieds se glaçaient dans l'immobilité de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été +pris par l'un d'eux... + +Chapitre IV + +La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le +lendemain de son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8 +décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des +pêcheurs, - un peu après la procession, les rues sombres encore tendues +de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des +feuillages et des fleurs d'hiver. + +A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel +triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de +défi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons +rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots; +vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la +profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, +zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues +continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain, +aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux remplis des +désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant ce +grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs +siècles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre +tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils +ont abritées, des aventures anciennes d'audace et d'amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de +la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au perron +semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur +d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins +partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les +fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des +chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites +coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce +bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations +vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de +la fête... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. +Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une +espèce d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était +redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et +des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, +de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. +Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" était +arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par l'un d'eux qui avait +une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait +simplement dit, même avec une nuance de moquerie: + +--En voilà un qui est grand! + +Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari +de cette carrure! + +Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds, +il l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire: + +--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +élégante et que je n'ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de +nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête +que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, +sur le cou. + +Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas +osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et +un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très +vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée +et intimidée aussi. + +Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les +Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une +espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient continué +de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand +garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons +yeux d'enfant si doux n'avaient guère changé, elle l'avait bientôt assez +reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait +à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir; c'était sans conséquence, +et il mangeait de très bon appétit, étant un peu privé chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant +cette première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute +jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un +geste presque timide bien que très noble; puis l'ayant parcourue de son +même regard rapide, il avait détourné les yeux d'un autre côté, +paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer son +chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était levée pendant la +procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le ciel +des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait +très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur cette fin de +pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au vent le +long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens de vent et +de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant +contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté debout devant +elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé de l'avoir +rencontrée... Quel changement profond s'était fait en elle depuis cette +époque!... + +Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la +tranquillité d'à présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide +ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa +fenêtre, seule, songeuse et enamourée!... + +Chapitre V + +La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos +avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était imaginé +en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le +monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait +probablement rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui- +là, décidément, avec son grand air sauvage. + +A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann +n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour lui +seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes +hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir... + +A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans +embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de +poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés +d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; +alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait +appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant +leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, enfin +un vrai branle-bas dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une +extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un +beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la +précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu +des phrases un certain petit hou! prolongé, très drôle, - qui est un cri +de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du +vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un remplaçant bien +vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il +s'était loué pour la saison d'hiver. De là venait son retard, et, pour +n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de +pêche. + +Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui +l'écoutaient et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait bien, +n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des +choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du +temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais +qui étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis assez +tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui +allait passer au large. + +Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras +aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on +s'était mis en route. + +D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on +en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on connaît +peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un +pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que cousins et +cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques +paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à +l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et +l'on s'épouse après.) + +Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir +fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me +serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud... + +Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était +venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, +elle avait fini par répondre: + +--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous +qu'avec aucun autre. + +Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des danses, +ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix plus basse +et plus douce... + +On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance +dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui était très +intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses +salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. + +--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave +que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait +rapporté dix mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de +construire un premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à +la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de +Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle. + +--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le +mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, +avec une mer si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence, +qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas +l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le +monde... + +-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je +n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs; +d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte à +notre mère. + +--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? + +--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude +comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et +toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque +jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu +quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette +année notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi +je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne serais pas +venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... + +Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas +très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, ouverte +sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait +dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand +air tout de même. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il avait +dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son regard +restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle +fût bien prévenue qu'il n'était pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; +répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours +plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse +sauvage et d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres était +brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus +fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec +une extrême douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes. + +Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses +allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en +petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce +qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau. + +Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle +aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme à présent; que +son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup +d'estime pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds +nus, étant toute petite, - sur la grève, - après la mort de sa pauvre +mère... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa +vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre +et qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pêchaient à +présent là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pâle +soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait +tranquillement sur la terre bretonne. + +Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous +côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la +nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, +le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se +séparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, à cette heure +crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de +pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou +une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques +filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs +de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut +vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui +faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente ces +légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre +odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des +chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague +senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves. + +Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place +mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à +ce même bal... + +... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes +de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec +d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins +l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à +leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!... + +Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et +tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en +arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu +sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez +grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers +elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air +très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de +l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se +dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas +permis qu'il en fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si +naïfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime +qui disaient: "Comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux +petits frères!..." + +On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, +baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un +bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. +Lui ne l'avait pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela +avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus +contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne +résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme. +Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière +vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais +c'était son coeur qui avait commencé le mouvement. + +--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou +noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien +deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, +c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle eût +jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, +au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme +deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, +elle avait traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée, +se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume +gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout +suave. + +... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s'étaient +toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. +Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers +passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, +devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." Et +c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie de pleurer par exemple; +ses petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment +ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses +yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses +réelles... + +... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel changement +en lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant +ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le +pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage, +sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un +peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux. +Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A chaque +saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir... + +La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais +elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien +égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait +d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de +cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs +voudraient confier des navires. + +Cela lui était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, ça +peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit +pas du tout à la beauté. + +Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des +filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui +connaissait point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à +l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu'à +Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses +fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, +qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. +Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un +soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, +il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on +ne voulait pas lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins, +quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le cœur bon, +pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la +quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, +avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent +elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce +même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait +coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, +entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était resté. Belle +demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d'allures, que +personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille. + +Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le +revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ +d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle; +le temps ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour +lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le cœur net et d'en +finir... + +... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité +particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des +printemps. + +A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, +comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant +trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout +simplement; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait +pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de +paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa +toilette... + +... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille +qui rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, +ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle +reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle +des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses était exquise à regarder. + +La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec +un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable +qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être +perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne +la voulait pas pour lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la +beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez +les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté- +là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles, +au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, +ce sont les raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces +choses pour les mouler ou les peindre... + +Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient +enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son +dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur +le haut de sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, avec +son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose; +après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire +pour s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux +reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt. + +Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré +l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant +la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à +présent comme un voile... + +Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, +sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par +s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit- +fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la Marie, - sur la +mer Boréale qui était ce soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les +deux désirés, se chantaient des chansons, tout en faisant gaîment leur +pêche à la lumière sans fin du jour... + +Chapitre VI + +Environ un mois plus tard. - En juin. + +Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le calme blanc; c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air, +comme si toutes les brises étaient épuisées, finies. + +Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait +par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombés, aux nuances ternes +de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui +fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui +jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte +d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très +vite effacés, très fugitifs. + +Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil +qui n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à +ce resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre +cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo +trouble. + +Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: Jean- +François de Nantes, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa +monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce +de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les +couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs +joues étaient roses sous la grande fraîcheur salée; cet air qu'ils +respiraient était vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur +poitrine, à la source même de toute vigueur et de toute existence. + +Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore créé; la lumière n'avait aucune chaleur; les choses +se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de +cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil. + +La Marie projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme +le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies +reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se +passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de +myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction, comme +ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues qui +exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même +sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et sans +cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à +cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue +brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le brillant de +leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même +retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations +lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre deux +eaux, chacune un petit éclair. + +Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir +décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb +qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait +plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait +pour la lune. + +Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin +dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement +jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, +flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux. + +La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait +très bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux +se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux +mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à qui +devait l'éventer et l'aplatir. + +La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, +animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines, +déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se +découpant en clair sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de +pêcheur d'Islande; - un métier de demoiselle... + +***** + +Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François! + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu +d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement +avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là; +renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - très +doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable +quand on ne l'irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus +loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de +somnolence, de santé et de vague mélancolie. + +On ne s'ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé +pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de +sommeil. Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins +robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, +quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à même +l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, après, et ne remue +presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou +comme font les bêtes. + +On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, +les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. Et c'étaient +toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de +tout. + +Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et +qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà +aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la +manière honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues... + +***** + +Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François! + +... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque +chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une +queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que +celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils +l'avaient vite aperçue: + +--Un vapeur, là-bas! + +--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un +vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, +entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une main +de belle jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était bien +le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. + +En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle +traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui +s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se +ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un +bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de cette +torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair; +les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements +d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. +Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient -celle +d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, +comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps +changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas bonne. + +Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans +ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des +Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se +rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins +vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient +partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert. + +Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. + +L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir +s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que +par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par +une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; - +mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus +gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, +toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se +voyait à travers cette illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé +devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il +n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très +accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui +se serait arrêtée là, indécise, au milieu d'un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade +des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en +coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des +remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des +lettres. + +D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de +l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons +étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés leur +dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce +qu'ils firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une à monsieur Gaos, +Yann, la seconde à monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le +Danemark à Reykjavík, où le croiseur l'avait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui +n'étaient pas toutes mises par de mains très habiles. + +Et le commandant disait: + +--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse. + +Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix +amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu +sûre. + +Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de +l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort. + +Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se +tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux +pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites. + +Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles +de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser +les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de +ma part au fils Gaos". + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne +à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait +tracée: + +--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, +détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on +l'ennuyait à la fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le +remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, +se disant tout triste: + +--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut +avoir comme ça contre elle?... + +... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, +assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve... + +A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les +eaux, recommença à monter lentement. + +Et ce fut le matin... + +Deuxième partie + +Chapitre I + +... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, +et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait +dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le +ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise +soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de +l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à se +disperser, à fuir comme une armée en déroute, - rien que devant cette +menace écrite en l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les +autres, à se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume +blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, +il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - +et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes +étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - +les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver à +temps; d'autres, préférant dépasser la pointe sud d'Islande, trouvant +plus sûr de prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre +pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les +autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles surgissaient, +pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, - mais tenant +debout tout de même, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que +l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent. + +La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest +avec un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les +lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: +le vent l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir +indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel +jaune, devenu d'une lividité froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient +seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte +affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. +Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue. + +Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se +réunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus +hautes, et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la +veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de +bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent, +inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout +cela?... Quel mystère de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de +l'ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. +Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil +envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre +maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches. + +A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses +écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et +légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de +jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant +plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l'expression de +marine qui désigne cette allure-là. + +En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, +- avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches +informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder +bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige de +mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse +remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de +ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le +temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de +terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d'un +même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui +détalait le plus vite, c'était le vent; puis les grosses levées de +houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie +entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec +leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et +elle, - toujours rattrapée, toujours dépassée, - leur échappait tout de +même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un +remous où leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de fuite, ce qu'on éprouvait surtout, c'était une +illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. +Quand la Marie montait sur ces lames, c'était sans secousse comme si le +vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade, +faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes +simulées des "chars russes" ou dans celles imaginaires des rêves. Elle +glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle +pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans un de ces +grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le +fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même +pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait +en avant comme de la fumée, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, +on regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, +qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se +refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je +t'engouffre..." + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement +d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces +lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont +les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement +s'accélérait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit +plus immense. + +C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on +a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis, +justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la partie +la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite +dans l'Est était autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de +mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à +tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entrebâillée, comme +un diable prêt à sortir de sa boîte. + +Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr. + +Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, +ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis +quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette +mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses +fleurs... + +Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François! + +En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de +mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en crêtes +blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au +milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d'eau, +qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de +la mer. + +Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d'où +une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de +l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de +ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette +éclaircie était triste à regarder; ces lointains entrevus, ces échappées +serraient le coeur davantage en donnant trop bien à comprendre que +c'était le même chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces +grands horizons vides et infiniment au delà: l'épouvante n'avait pas de +limites, et on était seul au milieu! + +Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse +jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de +voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui +semblaient presque lointaines à force d'être immenses: cela c'était le +vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout. +Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus +matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, +grésillant comme sur des braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les +manger comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrière, +puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames +se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant +elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux +verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. +Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et +alors la Marie vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne +distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée; +quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en +tourbillons plus épais - comme, en été, la poussière des routes. Une +grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, horizontale, +et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des +lanières. + +Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, +vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de +requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles +goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas +laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos +quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être +renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration +à toute minute coupée. Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se +regardaient - en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur +barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur, +qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme +exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent +vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui +sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort. + +Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François! + +A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à +autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait rendus +ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur +leurs dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à +demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes +dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de +marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les efforts +qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les +cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient devenus étranges, +et en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore +là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que +se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, +bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, +une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne +songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait +tout dans leur tête. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair raidie +qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là +par instinct pour ne pas mourir. + +Chapitre II + +...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà +fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans +la direction de Pors-Even. + +Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins +deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie +ayant tenu bon, Yan et tous ceux du bord étaient au pays tranquillement. + +Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce +Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était +quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, +à son départ pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la +diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant +beaucoup, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, +qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de +détourner les yeux quand elle l'avait regardé, et comme il avait +beaucoup de monde autour de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en +allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas +eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu +craintive, s'en allait chez les Gaos. + +Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces +affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d'une barque qui venait de se faire à la part. + +--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette +grande course. + +Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où +elle entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait +expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami: + +--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un +jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours +dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait à espérer. + +Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; +son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant +de près, parlerait peut-être... + +Chapitre III + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine +du large. + +Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des +murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois", +et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, +buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot +revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont +très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que +les autres aux mille détails de la route. + +Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure +qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les +arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. + +Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait +la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande rase, +aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le +ciel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un +immense lieu de justice. + +A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre +deux chemins qui fuyaient entres des talus d'épines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer +d'embarras: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir +embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison. + +--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas +tard dehors. + +Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle +partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa +bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... +Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida poursuivre, en +musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer. + +A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le +sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages +d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils se répandaient +dans l'air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient +toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin. + +L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si +lentement. + +Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être... + +Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en +temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en général +qu'à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille +chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistant +guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire +une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul dans le +pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les homards. Sa +tête était très libre d'amour en ce moment. + +Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. +C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu +de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans +feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté, +comme par une main qu'on y aurait passée. + +Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des +pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des +lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient +poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous +l'effort séculaire de cette main-là. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la +chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du +temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et +tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le +lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la +mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre, +couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui +se tenaient dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: +Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts ans. + +Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela. + +La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des +parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et elle +aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait +une impression pénible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce +porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là +elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce +nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le +souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit à lire cette inscription: + +En mémoire de GAOS, Jean-Louis âgé de 24 ans, matelot à bord de la +Marguerite, disparu en Islande, le 3 août 1877. Qu'il repose en paix! + +L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de chapelle, +étaient clouées d'autres plaques de bois, avec des noms de marins morts. +C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être +venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle +avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était +plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs +islandais. Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves, +pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé +par une bonne vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux +méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + +En mémoire de GAOS, François époux de Anne-Marie LE GOASTER, capitaine à +bord du Paimpolais, perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, avec vingt- +trois hommes composant son équipage. Qu'ils reposent en paix! + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux +verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre +âge. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s'appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fjord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans. La +plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien +oublié, celui-là... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et +un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! +Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré, +des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances +profondes. + +Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses +fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui +voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des +saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la +voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir, +comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa +visite et s'acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle +trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l'idée +que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient +des chrysanthèmes et des véroniques. + +En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui +lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux +cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point. + +On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, +on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés +cirages, pour la prochaine saison d'Islande. + +--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun +deux rechanges complets pour là-bas. + +On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la chose, +ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; +une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire +s'étageaient sur les côtés. Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la +mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis +au bord des chemins; c'était clair et propre, comme en général chez les +gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d'Yann, +- sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite +blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres. + +--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en +avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! +son père était de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande à la +saison dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est +partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue. + +Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son +préféré. + +Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé +se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. + +On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d'en +haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de +la construction de cet étage; c'était à la suite d'une trouvaille de +bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son cousin le +pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela. + +Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute +neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en +perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, - et la +passe par où ils s'en vont. + +Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où +dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans +quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était peut- +être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au +courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses +longues soirées d'hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses +cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était +droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche. + +Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui +signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus, +disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de barque; +non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével. +Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire +imperceptible: allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie, +elle s'en était bien doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir +encore des affaires mêlées avec les Gaos. + +On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on +eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la +recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux +matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle héritière; +car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de lui: + +--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est +allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les +homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée +qu'elle ne le verrait pas. + +--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au cabaret, +il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre avec notre +fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des +camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, +quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à +fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous +pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés, +suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des +bancs, se serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du +soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: + +"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" + +Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu +du crépuscule qui tombait. + +--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage +à la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé. + +Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de +chemin, jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font +un passage noir. + +Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis les mots +s'arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, +rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs +étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c'était loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait +chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à +distance et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de +longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les +goémons traînant à terre. + +A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait +plus aucune raison d'avoir peur. + +Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle +verrait Yann... + +Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, +mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il +fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son +petit confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être +d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il +était parti et pour combien d'années?... + +Chapitre IV + +- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux +qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la +maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de pauvres +gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis ni celle-là +ni une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça n'est pas +mon idée. + +Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés +profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être +bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais +ils ne tentèrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa +mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les +volontés de ce fils, de cet aîné qui avait presque rang de chef de +famille: bien qu'il fût toujours très doux et très tendre avec elle, +soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était +depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute +pression avec une indépendance tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pêcheurs, +de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté +un dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses +filets neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en apparence fort +calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose +qu'il partageait avec Laumec son petit frère. + +Chapitre V + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au +cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son +col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec +son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant +toujours sa bonne vieille grand'mère et resté l'enfant innocent +d'autrefois. + +Un seul soir il s'était grisé, avec des pays, parce que c'est l'usage: +ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en +chantant à tue-tête. + +Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On +jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre le +traître, l'accueillent avec un hou! qu'ils poussent tous ensemble et qui +fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouvé +qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de +l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin. + +En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames +d'un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur +leur trottoir. + +--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant point +si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup, +de sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant +elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa +jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été +fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot: + +--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l'on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il était +très fort, ce qui inspire le respect aux marins. + +Chapitre VI + +Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer +qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à +ceux qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en finissait +plus. A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en même temps +qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordée d'ordinaire, +pour les adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il +faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extrême: +c'était le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi +l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans les salles du quartier, où quantité d'autres +venaient d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, assis +par terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de +la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir. + +Chapitre VII + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours +après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien +s'entendre tout de même. + +Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l'air tout à fait douces. + +Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le +regarder avec tendresse. + +--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne. + +...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du +départ de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté +beaucoup de marins au pays de Paimpol. + +Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton +sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie +pour l'embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d'abord l'adjudant +de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir. + +--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voilà qui passe. + +Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher. + +--Envoyez Moan se changer, avait-il dit. + +Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, - +tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par +derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de +sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe +noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des +marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée +menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par +des encres d'or. + +Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de +ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté +furtivement sur l'heure présente une ombre triste. + +Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, +dans la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne". + +Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par +des Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop +chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans +Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant +que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en +breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + +Chapitre VIII + +Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels +pesait un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec. +C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands +départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est +une précaution nécessaire contre les bordées qu'ils ont tendance à +courir au moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa +tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait +rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie de venir, +les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue +à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, +donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une +église pour dire ensemble leurs prières. + +C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser, +ils s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage +et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son +poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en +pouvait plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le +dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se +redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait +bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idée que +c'était fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son +coeur se déchirait d'une manière affreuse. Et c'était en Chine qu'il +s'en allait, là-bas, à la tuerie! Elle l'avait encore là, avec elle: +elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il +partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son +désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le garder!... + +Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, +agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières +auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête +penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son +air de petit enfant. + +--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre, pour +se pendre à son cou dans un embrassement suprême. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, +elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma +brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa +course légère de matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, +afin de faire le tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour +la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la +grand'mère passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce +juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de +son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être mieux +reconnue. Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette +forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait des +yeux, lui jetant de toute son âme cet "au revoir" toujours incertain que +l'on dit aux marins quand ils s'en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la +dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas +pour jamais... + +Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé +partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces +dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à +peine jusqu'au matin. + +Chapitre IX + +...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. + +Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de +brûler les relâches. + +Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui +était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent +ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un +oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d'en bas. + +On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore +des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa +hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles +blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison +d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême. + +Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les +pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui +donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au +milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il +n'avait vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela l'avait +distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces +navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un +fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut +de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe +de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient +venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les +exilés qui passaient. + +Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans +l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de +tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file +dans le désert; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils +avaient repris le large. + +On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, +se chantant tout bas à lui-même Jean François de Nantes, pour se +rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient +le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le vague, +ces caps avancés des continents qui sont comme des points de repère +éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on +navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les +distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas. + +Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce +sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des tentes, +haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient pris une +splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était +comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont +éphémères: + +... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits +oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des +tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules. + +Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de +tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils +s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. +Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait +pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans +mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la +mère nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec +la même impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était +jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les +gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au +grand néant de la mer, à coups de balai... + +Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le +navire en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne +voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui +volaient au ras de l'eau... + +Chapitre X + +... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était +l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard +l'ayant fait choisir à bord pour compléter l'armement d'une baleinière. + +A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et +regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement +vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux +veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent +qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute +ici, joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce +pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons +dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu +à peu, pour les suivre. + +...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles +d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait +repartir. + +Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se retrouva +au large le soir, il était encore vierge comme un enfant. + +Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays +de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient +des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +--Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu'ils +avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que Singapour. +Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fiévreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au +mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C'était le bateau auquel +il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec son sac. + +Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient +canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait +rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il du passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, +avant le moment désiré d'aller se battre. + +Chapitre XI + +Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs +pour l'Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue +très pâle. + +C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu +venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix. + +Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité +les eût toujours éloignés l'un de l'autre. + +Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le +pardon des Islandais, où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de +causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de +cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de +l'ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le +ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et, +en effet, ils n'étaient pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à +boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus serré +que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée, +écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les +chants bruyants des pêcheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le +père Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas +d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui +reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manière de +garçons qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au +métier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, +qui sait! Après un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut- +être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce même +sourire qui l'avait tant surprise et charmée l'hiver d'avant, pendant +une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses bras. +Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience +presque douce. + +De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire. + +Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle +était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait +pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait +personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au +pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se +rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas allait +s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait bien, - +pour lui donner passage! + +Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait +fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler. + +Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c'était +demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était +unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de +solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un +été de sa vie... + +En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle +descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant +lui. + +--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît. + +--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la +main à son chapeau. + +Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en +arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement +il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges +épaules à la muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir +étroit où il se voyait pris. + +Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé +pour lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet +affront-là, de passer sans l'avoir écoutée... + +--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle +d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir. + +Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues +très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines +mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa +poitrine, comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir +comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes +sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, +derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce +corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, +étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, +n'ayant plus d'idées. Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue, +lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette +porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils +pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével? + +--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une +aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur +nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas +gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, +moi... + +Et il s'en alla... + +Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit de +ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la +faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc, +ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son dédain +de tout!... + +Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour +d'elle, avec du vertige... + +Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: +des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la +place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, +comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa +chambre, pour les observer à travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, +disant: + +--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur +différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre. + +Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait +pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les +autres et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une +rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur. + +Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent? + +Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait +venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, +tout s'expliquerait peut-être encore. + +Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis +à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de +devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de +Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari; mais je +vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les +autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; +bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une +fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime +tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il +était trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle +chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise +au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait +voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, +au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout +autour d'elle. + +Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien +tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, +elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré +pour lui... + +Chapitre XII + +La mer, la mer grise. + +Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en +Islande, Yann filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s'étaient dispersés comme des mouettes. + +Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du +temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser de +son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'à +respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des +grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du silence... + +... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et +venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture +lorsque l'on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche, +demeura immobilisée... + +Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, +probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec +ces brumes en rideaux. + +Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. +Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la Marie, et n'en bougeait +plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps +mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie +par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé sous +ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir. + +Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les +pattes à de la glu? + +D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il +faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer +jamais. + +C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air +pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir. + +Pour la Marie, c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était +en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour +s'inquiéter et comprendre que c'était grave. + +Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne +s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en +l'air, en disant: + +--Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir. + +Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le +distingua plus. + +D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment, ils +aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur +manière, et dont il faut se défendre comme de pirates. + +Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était +très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il +comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait +dans les coins, la queue basse. + +Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer +de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une +rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu, le +pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà +mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu, +secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué comme un +bateau mort. + +***** + +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus +haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà +dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se +tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à +l'arrière en criant: + +--Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter; de +se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un +commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!... + +Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé +comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait +retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua +sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que +dans ses premières années. + +Chapitre XIII + +On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la Circé, en +rade d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré +de matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, +qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en +se bousculant autour d'un fanal. + +--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien +timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est- +ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement. + +Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + +"Mon cher petit-fils," + +***** + +C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux. +Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, +toute tremblée et écolière: "Veuve Moan". + +Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement irréfléchi, +et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette +lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour, +il partait pour aller au feu. + +On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris. +Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les +renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à bord +des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les +compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui +longtemps dans les croisières et les blocus, venait d'être désigné avec +quelques autres pour combler des vides dans ces compagnies-là. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre +un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des +autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; +chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns +graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes +paroles. + +Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son +impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire +contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour demain +matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée +incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de +vaillante race. + +... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à +s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire +aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne +expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu +experte d'une vieille voisine: + +"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, +parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort +subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été +mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans +Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à +laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher +enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine. + +"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l'Islande a +eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du +courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et +ils n'en ont pas eu connaissance encore. + +"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous +ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour +gagner son pain..." + +... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa +joie d'aller se battre... + +Troisième partie + +Chapitre I + +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court, +dressant l'oreille... + +C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps. +Le ciel est gris, pesant aux épaules. + +Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches +rizières, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et +ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l'impression de la +petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et +dont la rencontre peut être mortelle. + +Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces +balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire soi- +même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend plus; +alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en +traînée rapide, frôlant vos oreilles... + +... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout +près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la +rizière, chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un léger +éclaboussement d'eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils +disent: + +--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré une +minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande +plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien +qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d'où cela a pu venir. + +De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi +cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre +détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, +avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et +éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraîche +des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, avec +des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de +la mort. + +Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la +finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent +l'étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice +et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se +déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse. + +--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire. + +Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y +en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui +arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages... + +***** + +... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit +Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier! + +Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il +était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision suprême, +les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé ce +mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre avait +continué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tête à +tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups de +crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de +tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui décide +aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était passé +du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer. + +... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y +avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes +versant leur cervelle dans l'eau de la rizière. + +Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des +léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de +lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant +rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient +du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle +qui faisait les héros antiques. + +Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant, +méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un +peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, +dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans +le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et, +comprenant bien ce que c'était, par un éclair de pensée, même avant +toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins qui suivaient, +pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée: +"Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, +venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses +poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec +un petit bruit horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa +bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui venait au côté une douleur +aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à être quelque chose d'atroce +et d'indicible. + +Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et +cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge +dont la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, il +s'abattit. + +Chapitre II + +Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à +l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long et +mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France. + +Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps +d'arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans +ces conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté +percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se +fermait pas. + +On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à la +voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue +souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le +mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d'une petite +voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si +loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au +pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui +diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement était une chose +qui l'obsédait sans cesse; qui l'oppressait à ses réveils, - quand, +après les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse +de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa +poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu'on l'embarquât, au risque de +tout. + +Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on +lui donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des +petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse +sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu +de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les +lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures +et de misères. + +Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peu de +mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de +temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le +coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses +précieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles +d'Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et +un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur +lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf +de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les +médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée. + +... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. +Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades; +s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au +renversement des moussons. + +Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait +fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup +de ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu. + +Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait +été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté +percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de +force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce +poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet +autre aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse +suprême était commencée. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher +sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la +Bretagne et l'Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un +vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de +trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant. + +Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les +manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le +temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui +des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les +poitrines ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, +où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut, +essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, +qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en +aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou +affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait +pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les +mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque +fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant +conscience de tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût +encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, vers +six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière +seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant +apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure +d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance. + +De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était +impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que +lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants +qui haletaient. + +... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, passant +sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la +pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à +Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était +mort. + +Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa +bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à +flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un +monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert +entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de +Sylvestre, faire un nimbe autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi +allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis +de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très +différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait +d'une douce lumière blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à +coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, où c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même +minute de mort. + +Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une +sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un +fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d'une de ces +puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies +n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les +détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la +Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui +était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme +d'habitude, au milieu de ces aspects lunaires. + +... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord +de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans +les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se +retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on +abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre +redevint très beau et calme, comme un marbre couché... + +Chapitre III + +... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. On +en avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers +jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on +s'était décidé à le garder quelques heures de plus pour l'y mettre. + +C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans +le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de France. +La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. +Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y +mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite à bord; la +peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les +lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une +émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois, +le calme d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où +j'étais seul avec mes matelots, le Dies irae chanté par un prêtre +missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les +portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins +enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent +secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie de pétales +d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'église. + +Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de +matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon +de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un +fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où +toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux +étonnés. + +Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient +d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. +Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des +plantes inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des +jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de +bois qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit: + +SYLVESTRE MOAN Dix-neuf ans + +Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui +montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres +merveilleux, sous ses grandes fleurs. + +Chapitre IV + +Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, dans +l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le +pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la +mer, une vraie fête d'air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des +voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce +Singapour d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte +de bêtes apprivoisées.) + +Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà +vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de +cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des +tropiques. + +Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre +elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme +pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des +boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un +coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en +avait qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées +avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, +moitié touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs +de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de +Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement l'exige +pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au +monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord +d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, +pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu +connu Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, +retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser. + +Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. On +en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille +militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de +Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer +et recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux +petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si +drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître +comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque +de coeur, mais par irréflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de +rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place. + +Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce +pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce +déballage. + +Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et +leurs singes. + +Chapitre V + +Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander +de la part du commissaire de l'inscription maritime. + +C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne +lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent +affaire à l'Inscription; elle donc, qui était fille, femme, mère et +grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans. + +C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit +décompte de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu'on +doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et +une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, +à cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis +les froids de l'hiver. + +--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent +de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère +tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons +fugitives, courtes à présent comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des +oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume et +de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons +blancs. + +Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les +belles filles de race fière que l'on apercevait, rêveuses, sur les +portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs +yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies +et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer +hyperborée... + +Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de +légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille +grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort +de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où cette +chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être +dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de +mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée à l'Inscription de +Paimpol pour apprendre qu'il était mort! - Il l'avait vu très nettement +passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit +châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition +l'avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux, +tandis que l'énorme soleil rouge de l'Équateur, qui se couchait +magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder +mourir. + +Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous +un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, +se faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et +pressait encore sa marche. + +La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait +ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses contemporaines, +assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient: + +--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur +semaine? + +M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit +être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son commis, se +tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il +avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise, +en fausses manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées. + +Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à +voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non +décachetées... Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la +mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez +M. le commissaire, qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du +Bien-Hoa le 14..." + +--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?... + +--Décédé!... Il est décédé, reprit-il. + +Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait cela +de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, +inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait +pas ce beau mot, il s'exprima en breton: + +--Marw éo!... + +--Marw éo!... (Il est mort...) + +Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un +pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente. + +C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait +trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air +de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu +émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne +venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le +moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec +d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un instant +pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui +se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente, +toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de +l'enfance... + +Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant +se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça +qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle +restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son +châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet +qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte de +chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées qui +se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle +s'efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, +épouvantée surtout d'une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le +promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le +corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre +machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la +dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts. + +Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de +temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la +tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez +elle, de peur de tomber et d'être rapportée... + +Chapitre VI + +La vieille Yvonne qui est soûle! + +Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était justement +en entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de +maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se +relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton. + +--La vieille Yvonne qui est soûle! + +Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe était toute de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le +fond, - et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de +désespoir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant +plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui +l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe +lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre +belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était +toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de +son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse... + +Chapitre VII + +Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute +décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une +grimace et un hi hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait +presque pas pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes +dans leurs yeux taris. + +--Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille. + +Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à +genoux pour prier. + +Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui là- +bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte +bonheur leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du +soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la mer avait +tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte... + +A la fin Gaud disait: + +--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous; +j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous +soignerai, vous ne serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui qui +était reparti pour la grande pêche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement +les chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... +Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres +larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre +ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette +douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement +entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui... + +Chapitre VIII + +... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son +frère finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d'Islande; - +c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au +moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis +de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune +de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta +insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très +renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la +lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots +font, sans rien dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, +il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit. + +Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet +enterrement encore. Et il se disait: + +--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira. + +Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à +dire: "Gaos! - allons debout, la relève!" il entendit sur sa poitrine un +léger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la +réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et +déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se +dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son +front large. + +Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son +poste de pêche... + +Chapitre IX + +Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des +impressions de profondeur. + +Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même +aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine +des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - +rien que l'éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser +d'être. + +Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, par +un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme +par habitude, rendant une plainte sans but. C'était gris, d'un gris +trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mystérieux +et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n'ont pas +de nom. + +Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans +l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand +voile. + +Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient +une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin +mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non +destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, dans +tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit que la +pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là; +- et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à +l'obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure +unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux +bras qui se tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette +apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie, +rendue gigantesque à force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles +et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce +ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, +comme une dernière manifestation de lui. + +Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants... + +Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop précis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que +d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme; +beaucoup mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui +avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y +entrait à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait la figure douce de +Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque +chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré +lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n'ayant +jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commençaient à +couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, +et les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient +d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé +et si fier. + +... Dans son idée à lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit +en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des +âmes. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière +brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant +n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur +des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui +protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui +entoure les églises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela +anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté là-bas, +dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus +désespéré, plus sombre. + +Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s'il eût été seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine +deux heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus +démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette espèce +d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus +éveillé concevait mieux l'immensité des lointains; alors les limites de +l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours. + +C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que +cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à +flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes +nuées grises; - montées discrètement, avec des précautions mystérieuses, +de peur de troubler le morne repos de la mer. + +Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se +traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade +lente et froide commencée dès l'extrême matin... + +Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait +blême et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le grand +Yann... + +Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du +dehors, c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros +obscur, sur ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train +monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à +suffire. + +Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau +changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du +matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au +contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru +voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent tout +près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se remplissait +de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des buées, +d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils tombaient +mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n'ayant +pas de poids; mais il en descendait de partout en même temps, aussi +l'emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de +voir ainsi s'encombrer l'air respirable. + +C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne +distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la lumière et +où la mâture du navire semblait même se perdre. + +--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la +seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison +d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela +faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un +bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par +contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette +lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche +ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines. + +En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait +plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à +bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; +après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre +le bois du pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines +écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur +fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation, +s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure. + +Chapitre X + +Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume +épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec tant +d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles +réguliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un +bruit pareil au beuglement d'une bête sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement +lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri +se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, +qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant +un danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait une +occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux s'efforçaient +à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues +partout dans l'air. + +Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout +était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; +le soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il y avait +déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était +sinistre et glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la Marie ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes les +lignes du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le lit de +la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien- +être du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait dans la +cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour +dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, +causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des +heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés +au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des +autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se +voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait l'esprit. Tout +en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi- +voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus +lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en durée +afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des +intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, +parce qu'il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses incohérentes +ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces rêves était +aussi peu serrée qu'un brouillard... + +Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, +d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement +c'était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles, +comme si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, +prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a +pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement - qui +étaient rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air à la +fois indifférent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de +faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque +bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire +aux choses drôles que les autres disaient. + +En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que +Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières +petites idées d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à +présent sans personne au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce +frère durait-il encore dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, +où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors. + +Chapitre XI + +Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les +uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil: + +--Qui est-ce qui a parlé? + +Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien +eu l'air de sortir du vide extérieur. + +Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée +depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son +souffle pour pousser le long beuglement d'alarme. + +Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, +au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de +cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille, +s'était dressée menaçante, très haut tout près d'eux: des mâts, des +vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'était fait en l'air, +partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour +effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles +tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés sur +le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de +surprise et d'épouvante... + +Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - tout +ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide - et les pointèrent +en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux +d'énormes bâtons pour les repousser. + +Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus +de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent +aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout +à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il semblait que +cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose molle, +presque sans poids... + +Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +--Ohé! de la Marie. + +--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L'apparition, c'était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër, aussi de +Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là, tout +en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, un +de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin. + +--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? demandait Larvoër de la Reine-Berthe. + +--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, mauvais poison +de la mer?... + +--Oh! nous... c'est différent; ça nous est défendu de faire du bruit. +(Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère +noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à +ceux de la Marie et leur donna à penser beaucoup.) + +Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette +plaisanterie: + +--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à +crevée. + +Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et +tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque +courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que l'autre, +séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent +fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, des +dernières lettres reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes. + +--Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu'elle vient d'avoir son +petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à +l'heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de +la belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec +certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé et +de lointain. + +Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un +petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle +part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand +Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants. + +--Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m'a marqué la mort +du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait +son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour +savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur. + +--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était +sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son +chagrin, et cela l'irritait. + +Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, +pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de +M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la +vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent, en +journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours +eu dans l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse, +malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et +une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré. + +Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la +Reine-Berthe qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis +un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire +était moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus +rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous +leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant dans +le vide, puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la +mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: +la Reine-Berthe, replongée dans la brume profonde, avait disparu +brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent +derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler, +mais rien ne répondit à leurs cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse +à plusieurs voix, terminée en un gémissement qui les fit se regarder +avec surprise... + +Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme +ceux du Samuel Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non +douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on +ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins +furent inscrits dans l'église sur des plaques noires. + +Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient +bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait eu aucun +mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire +trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté +plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de +Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de +conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au +clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demandèrent +craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des +trépassés. + +Chapitre XII + +L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers +brouillards du matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à +Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans +ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui +avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit à la +mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait +fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple et portait, +comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée +seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin +par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un +respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient +comme autrefois, la main à leur chapeau. + +Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le +long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. +Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme +d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage - et, en +regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait +de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel +était Yann... + +Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce +hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent +tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales +d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, +bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y +était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son +chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle +pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs +courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était +presque heureuse que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre lieu du +pays elle n'eût pu se faire à vivre. + +A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, +des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur +la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun +nuage nulle part. + +Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble +pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà +et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux +pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait +un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit +de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue. +Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient +leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, +et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir +jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce +pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il +restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété +venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et dont +l'éternelle menace n'était qu'endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur +douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les +épines maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, +volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à la +manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été, +dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, +amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann +comme une sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, +qu'elle n'aurait jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle +en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle +aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans +ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre. + +Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait +aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par instinct, elle +comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus +dédaignée, - car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis +cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait +décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur +toit pour voir la grand'mère de son ami: et elle avait décidé qu'elle +serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer +de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme +à quelqu'un que l'on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même +avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air +naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre +auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si seule +au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme un +soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune arrière- +pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté dans ses +idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre +les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière +presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan, +n'étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n'avait +plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu +maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans +demander rien à personne... + +La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant +d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la +chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans +la partie de terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque +cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui +ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils +durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers, +avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes vertes. On +montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet +intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire qui sortait +par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi la lucarne, +percée comme dans l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer d'où +venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée +flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille +Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-même +était là assise, surveillant leur petit souper; dans son intérieur, elle +portait un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son profil, +encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait +vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passée, +tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de +vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose: + +--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. +Il est la même heure que les autres jours. + +--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard +que de coutume. + +Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être +usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne +manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent. + +Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries +grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs générations +pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies +étaient mortes. + +Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de ménage très +anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi +de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils +Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans +une hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, +accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille +militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi +acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et +blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C'était +là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire, +dans son pays breton... + +Les soirs d'été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand +le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, +devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu au-dessus de leur tête. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et +Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais +et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand... + +Chapitre XIII + +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver, +elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente +l'avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir +pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, dans le +chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à +l'encontre d'elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout +près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au +dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, +et qu'il s'en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et +puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait +son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée +dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du +reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de +changer de route. Mais c'était trop tard: ils se croisèrent dans +l'étroit chemin. + +Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté +comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière +furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant +malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque +grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa +figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les +tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle. + +Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore +tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang +reprendre son cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre +ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant, +toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un +maigre écheveau de chanvre gris: + +--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de +Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous +avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce +matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une +visite pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, +ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, +cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire +tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute +plus; c'était fini... + +Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le +monde plus vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir. + +Chapitre XIV + +L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très +lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées +grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien +abandonnées. + +Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête +s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, à propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours +clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir +toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une +science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme +et quel mystère moqueur! + +Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à +entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui +revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très +vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des +matelots. Il lui arrivait d'entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, +en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait: + +Mon mari vient de partir; Pour la pêche d'Islande, Mon mari vient de +partir, Il m'a laissé sans le sou, Mais..., trala, trala la lou... J'en +gagne! J'en gagne!... + +Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux +s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement +pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps +caduque, en laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts. + +Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre +d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de +chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en +ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et +des garçons qu'à cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec +un geste d'insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la +journée elle le pleura. + +Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, +achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol. + +La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les +pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son +tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir +des conversations avec elle. + +--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à +moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble +que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu +voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en +ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin, +parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, +du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses +histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et +stérile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle y +mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces +choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout +était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec +plus d'angoisse à lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, +qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de +ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà +presque des leurs... + +Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du +coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé +sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix +chantait: + +Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, Il m'a laissé sans le +sou, Mais..., trala, trala la lou... + +Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on +l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le +vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes +endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; +elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de +terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant +dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les +unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause +d'une certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des +espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la +côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue +par la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au dedans, des +tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées +fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes +courtisant des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour +s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait +aussi, emplissant la nuit de sa voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de +la porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des +terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très vite +noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant à démêler +la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait +l'avoir reconnue. + +N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener +une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et, +malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans +coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée. + +D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de +Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, +un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à dépenser sans +souci (de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur +les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver). + +On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui +s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, +sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient promenés, au +dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des +alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables +et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé +des rondes à ces veillées de vendange où l'on se grise, d'une ivresse +amoureuse et légère, en buvant le vin doux. + +Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, dans +un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et +s'était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs +mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. +Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les +filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exagérant. + +Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui +aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par +une entente muette, maintenant ils se fuyaient. + +Chapitre XV + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une +des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches +à présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un air de +cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je +ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est +Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent +comme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus +juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint +travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la +mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées +brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et +profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se +voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une +Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets +artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, +ont vu s'épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, - depuis les +temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des corsaires, +jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs +ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées, engagées là, +entre deux ivresses, sur ces tables de chêne. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation sur +les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame +Tressoleur et deux retraités assis à boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée, +cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine. + +--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! - +Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de +l'ancienne Marie, de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq +jeunes personnes, qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette +table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des bel'hommes, je vous +jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; - +et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, +comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable. + +Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la +lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose +triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie +par eux-mêmes, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité, +la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle, devenait +une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue à voir Yann +repartir encore sur la Marie qu'elle avait visitée jadis, qu'elle +connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années +les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine, +augmentait son angoisse. + +Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières +désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un +nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également +sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, +aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit +Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en était fait pour +toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se +détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à son +existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme si +douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout balayer; +se dire que c'était fini, fini à jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait +encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors, +après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?... + +Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit +avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit +tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à +couler, larmes d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec +un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme +ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup, +pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se +sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia +le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant: il +devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les +choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, +tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et +s'endormir. + +Chapitre XVI + +Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers +jours de février, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du +dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à sa +mère, suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il s'en +retournait content. + +Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une +vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins +ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de +ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les +menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir: + +--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas osé, +bien sûr, mes vilains drôles!... + +Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa +coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques +pauvres vieux qui ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille +respectable ne buvant jamais que de l'eau. + +--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, +avec sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour la +veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce +groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, ce +qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur +chat qu'on avait tué. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils +ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses +tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs +joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si +près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans +une commune pensée de pitié et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce +pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de +diable; mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de +près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils +l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, +en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout émue, toute +branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce +monde on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!... + +Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; +et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des +paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était +possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille +à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui +aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, +rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n'ont guère +de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là +derrière cette grand'mère en enfance, emportant son pauvre chat par la +queue. Il pensait à Sylvestre, qui l'avait tant aimée; au chagrin +horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, +en dérision et en misère. + +Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue: + +--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa +robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches, +monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce matin +quand je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette +petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles +phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour jolie, +elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais +il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son +deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient +l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus +avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se +former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement +de beauté. + +Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe +noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on +ne savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché +en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire +reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui +des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde +et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix +tranquille et dans son regard. + +Chapitre XVII + +Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute. + +Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer +en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La +vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et +toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route; +d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle +commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de +son oeil qui était redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre +congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu +de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, +marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait, +au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait +s'évanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se +retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi... + +Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, +probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord +le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe. + +Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, +malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui +s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu +de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce +granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée, +que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les +yeux de Yann revenaient là... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille +grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait +semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant +l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour +quelque interrogation suprême. + +Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence +semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours +plus profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque chose +d'inouï qui tardait à venir. + +***** + +--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme +étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être +formulée... + +--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, et +j'ai un peu d'argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant du +bonheur approcher... + +--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez +toujours... + +... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait +l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur, et elle +s'en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout +blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, +ressemblait à une mourante très jolie... + +--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était +levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il +faut l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure... +Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il avait +du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait +jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus +sauvage, malgré tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il l'acceptait +aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son idée à +lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en +ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander compte, non +plus qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, +d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait d'être emporté si loin, en +une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux, +tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une +grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues... + +--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et +moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être +devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir. + +Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et +ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui +fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui +leur semblât digne de rompre leur délicieux silence. + +--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là +par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De +mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était +promis... + +Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect +inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que +c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie. + +Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé +que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur +chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du +milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement +vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli de +musiques inouïes; même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la +lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée... + +--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tête. L'Islande, la Léopoldine, - c'est vrai, elle avait +déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour +d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d'attente +craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups +rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite, +pour voir si, en se dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se +marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant de +jours pour publier les bans à l'église; oui, cela ne mènerait jamais +qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on +aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après. + +--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec +autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant +mesurées et précieuses... + +Quatrième partie + +Chapitre I + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la +porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se +faisaient leur cour. + +D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les +rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février +descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel +immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des +algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient +entraînées dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des +courants de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent +des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se +déposaient sur leurs épaules. + +Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui +avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà +vu bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des +jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, +changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la +même place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air +et se chauffer à leur dernier soleil... + +De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour +les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient +ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et +aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué, +ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon +sens? + +Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un +près de l'autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger +murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, +au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix +fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités +douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs +deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient +adossés: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme +svelte en robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami. +Au-dessus d'eux, le dôme bossu de leur toit de paille et, derrière tout +cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel... + +Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et +la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne +gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient à +se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; +ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, +puisqu'elle devait si peu durer. + +Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui, +par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y +faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé. + +Chapitre II + +... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait +faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il +lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où celle était +allée. + +Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il était +capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres +petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées. + +Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à +deviner, à comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce +temps-là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en +faisait l'aveu naïf à présent!... + +Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant +repoussée, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont +il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un +commencement de sourire incompréhensible. + +Chapitre III + +Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour +acheter la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, il +y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance, +sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: avoir une robe +donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche, il +lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père. +Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on déployait +devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques +de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la forme qu'aurait +cette robe; il voulut qu'on y mis de grandes bandes de velours pour la +rendre plus belle. + +Chapitre IV + +Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de +leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur +un buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla +distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches: + +--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour s'en +assurer. + +Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, +vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui +étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils s'aperçurent que les +jours avaient allongé; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans +l'air, de plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord +d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait +fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d'amour... + +--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec +le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva +soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la +nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets +de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à +cette cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et +ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur +venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini... + +Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être +pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, +jusqu'à l'avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, +prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. +Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus +inquiets dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre elle +et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. +Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre. + +C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à +présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, +qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette manière +d'aimer quelqu'un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque +étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant +pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. +Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front +appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu'il lui +donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il +adorait le je ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son +âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix, +dans l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide... + +Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et +plus désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une +manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela +d'être elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles +profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant +presque s'il oserait commettre ce délicieux sacrilège... + +Chapitre V + +Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la +cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui +dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond noir +leurs ombres agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. +Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi- +sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud. + +C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce +mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se +voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux- +fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas. + +--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? demandait-elle. + +Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien +que se devait être autre chose. + +--C'était ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait +trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais +enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout. + +--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous +aviez peur d'être refusé? + +--Oh! non, pas cela. + +Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en +fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on +entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui +venir, et son expression changeait à mesure: + +--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné. + +Et lui détourna la tête, en riant tout à fait. + +Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait +pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu +jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme +Sylvestre disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait +tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents, +Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il +avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de +son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela +finirait certainement par être oui. + +Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir... + +Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion +d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur +tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il +avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, +lui pardonnerait-elle?... + +--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec +mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, +je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler +à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis +toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais +encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon +affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de +s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance +d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à présent que +c'était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve. + +Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière inattendue, +il est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux +âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant +rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur +l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et +en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne +s'étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans +aucun trouble. + +Chapitre VI + +C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces +s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent +furieux, sous un ciel chargé et tout noir. + +Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des +rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, +recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la +vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le +vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de +couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres, déjà +grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs +noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et suivait +aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de +Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle +coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et toujours +son petit châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause de +Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les +jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient. + +A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, +des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. +Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il +était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la +demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières +étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois +sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit +des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les +cris d'une mouette. + +Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux +carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de +Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés +au passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une +demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle +était admirée. + +Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux +des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de +leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur +le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils +tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des +aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec +son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très +vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant jamais +rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même +couleur que la terre d'où ils semblaient n'être qu'incomplètement +sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de pensées; +leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences +avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette +fête de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison +des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des +mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est +comme au bout du monde breton. + +Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de +roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. +Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de +granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, +au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout +à fait dans le bruit du vent et des lames. + +Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. +On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula +le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné +sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour +présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la +mariée nouvelle. + +En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et +cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis +le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, +pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + +Chapitre VII + +Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis de +Gaud, qui était bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq +personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le +pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne Marie, qui +étaient de la Léopoldine à présent; quatre filles d'honneur très jolies, +leurs nattes de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, comme +autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la +nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons +d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de peine, +louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée +de poêles et de marmites. + +Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus +riche, c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille +sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était +la plus belle du pays, et cela le flattait de voir les deux époux si +assortis. + +Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage: + +--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée +comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus +jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des +cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus +d'Islande!... + +--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en +avons fait encore quatorze à nous deux. + +Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête +blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; +mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'épave les avaient mis vraiment bien à leur aise. + +En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service +(Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la +marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil, +faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de l'Iphigénie, +on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche +en cuir, par où ça passait pour descendre, s'était crevée. Alors, au +lieu d'avertir, on s'était mis à boire à même jusqu'à plus soif; ça +avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la +batterie; tout le monde était soûl! + +Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec +une pointe de malice. + +--On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n'y a encore que +là, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie, +faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises, +quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée +dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en +bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: +c'étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des +petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par le +cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, +plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes. + +On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures +drôles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, +avaient roulé le monde. + +--A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont là, en +montant dans les petites rues... + +--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait +fréquentées, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions +consommé là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma +Doué, mais vilaines!... + +--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, +lui aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les +avait connues, ces Chinoises. + +--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou +personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il +contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire +le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme +cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait retroussés +par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux... +enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui ferment la +grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il +en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se +relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se +méfier tout de même. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à +sucre, achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, ça ne +casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les +magots, si ça nous a été utile... + +Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient +sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son +histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal +d'armes sur la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes +d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas): "Bonjour, +caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un pare à +virer je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon marchand, +que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire +cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été +si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'étais jeune +homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans +les modes... + +Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste +pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en +temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses +fondements de pierre. + +--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous +amuser, dit le cousin pilote. + +--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à +Gaud, - parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous +deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu +de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le +sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce +grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une +plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à +Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à +cause du père de Gaud et à cause de lui. + +On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais +avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; +dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, +et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il +se fit du silence partout: + +--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père. + +Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine: + +--Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum... + +Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux tablées +joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient +en esprit les mêmes mots éternels. + +--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer +d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la +Zélie... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers +la grand'mère Yvonne: + +--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +--...Sed libera nos a malo, Amen. + +Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur +le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + +Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, Mais chez nous les +braves Narguent le destin, Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + +Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière +tout à fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était +repris par d'autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat +trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, +la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise +peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus +délicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un +certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions, +caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il. + +Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors +ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de +pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes +aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue +s'étaient rassemblées autour de la trouvaille. + +--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors- +Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques- +uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres +faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François) +et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller +sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales +furieuses qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât +pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait +pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée. + +--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si +on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin +supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin +que dans toutes les caves des débitants de Paimpol. + +Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en +couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut +néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent. + +Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les +garçons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit +tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes +d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, +à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette +musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de +noces. + +Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, +fit signe à sa femme de venir lui parler. + +C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, +confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en +aller tout de suite, laisser les autres. + +--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons. + +Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement. + +Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la +main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les +lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les +rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, +pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée. + +D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner +sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui +ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et +continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant +l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; +que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux +comme ce soir. + +Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son +lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent +avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de +lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils +virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés; +elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord +vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres par +ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie +par le vent, tout à fait glacée. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah! +si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait +eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre +nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à +cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; +alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne +voyait plus que lui... + +Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait +plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à +l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne +finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et +ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils +semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître +rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser. + +Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup: + +--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa +coupe d'eau fraîche. + +Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis +à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il +regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être +aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être +vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras +derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la lumière comme avait +fait le vent. + +Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la +tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve +qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, +son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance +possible, tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il +l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc à la mode des villes +qui devait être leur lit nuptial... + +Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus +bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits +sons filés, en prenant la voix fluttée d'une chouette. + +Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, +battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il +faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des +choses noires et glacées: - ils le savaient... + +Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette +fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis +pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, +sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par +l'éternelle magie de l'amour... + +Chapitre VIII + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la +mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts, +les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la +mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et troublée. + +Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle +avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien +qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui +en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses +d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était +différent; c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les +mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose; et, +chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par +l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, si +enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand +dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait +toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et +elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que leurs yeux se +rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le +respect inné de la majesté de l'épouse; un abîme la sépare de l'amante, +chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite +de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans +le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne +pas compter tant ils étaient une même chair tous deux et pour toute la +vie. + +... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves... + +D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses +aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette +tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était +rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l'existence +- qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se +parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs +projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage, +avaient été forcément remis au retour... + +Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant +son métier de mer... + +Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. +Être femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec +tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à +présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle +se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces années à +venir... + +Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de +l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de +l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d'hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de +voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et +restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le +rude pays breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine et +rare; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et ont +eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir +de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne +passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil +leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, +dans des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme pour +rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour; - et on voyait déjà +des fleurs hâtives, des primevères le long des fossés, ou des violettes, +frêles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann? + +Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux +francs: + +--Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait +avoir là son vrai sens d'éternité. + +Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle +se serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher de +partir... + +De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce +pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et +semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur +les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très +hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans +l'extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane, +décrivait son cercle immense et éternel qui avait l'air de tout +envelopper. + +Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de +ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y +intéressait pas. + +--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça +doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des +mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre là- +dedans, moi, bien sûr. + +Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un +enfant naïf. + +Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de +vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. +Là, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées +et de l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs verts, devenait +sombre sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque +hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce +bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant eux, +parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un +cadavre, grimaçant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les +soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien +et se faisait expliquer. + +--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son +bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours +bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour monter; à +minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se +relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune +aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, +chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l'un de l'autre, car +ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île +d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois +parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait +l'effet de désigner une chose sinistre. + +--Les fjords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si +hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui +sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent point +ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie, +il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir +se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l'hiver. + +--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans +un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont +morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est +en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix +en bois toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. +Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan, +le grand-père de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, +sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle +songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces +nuits longues comme les hivers. + +--Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est +pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne +appétit pour souper et, des jours, l'on dévore. + +--Et on ne s'ennuie jamais? + +--Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + +Cinquième partie + +Chapitre I + +... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant +leur feu, qui était une flambée de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à +dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait +d'être déjà tristes. + +Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du +printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air +était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à +traîner sur la campagne. + +Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + +Chapitre II + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les +départs d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque +marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux +devaient sortir avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les +mères, étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait +de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, +et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se +précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait à peine eu le +temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur une +pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce dénouement-là, +qui était inexorable, et qu'il fallait subir à présent - comme faisaient +les autres, les habituées... + +Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout +cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui +subsistait malgré tout, la mettait à part. + +Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large +seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du +vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser +dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle, bien +jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en +avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de cœur ou +qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient +menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants +s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à leur bord +d'un air sombre, s'en allant comme à un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on +embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes +les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause +de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les +apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les +descendait comme des morts. + +Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce +métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des +hommes de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les +bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient +garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'œil sur +les filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes ou +leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus +riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient tous +ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment un équipage de +choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors +par des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la +Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes +s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient +sur les mousselines des coiffes. + +Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers +la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par +les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils +s'étaient donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même +beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment +sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade +d'hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans +but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de leur +maison, ramenés là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent donc +encore une dernière fois chez eux, où la grand'mère Yvonne fut saisie de +les voir reparaître ensemble. + +Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses +qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant +que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour. + +D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes... + +Yann raconta qu'à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les +postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien +des choses d'Islande: + +--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des +trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons trous de +macques; c'est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels +nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là +aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mousse. +Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, l'on +n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh +bien, mon poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui est, comme +tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il +touche aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un bout de +toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre +toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; on +n'a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux +voient plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement +finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient +semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes... + +A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et +ils se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une +longue étreinte silencieuse. + +Il s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent +léger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, +agita son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui encore, cette +petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des eaux, - et +déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à +fixer se troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s'en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par un +aimant, suivait à pied le long des falaises. + +Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors +elle s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer +vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que +cette Léopoldine, en s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite, sur +les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes ondulations +lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque tourmente +formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l'horizon; mais dans +le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout demeurait +paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de +le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre. + +Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest +régulièrement l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant +leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux +mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c'était +étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l'air et +du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder +et envahir les plages. + +Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, +perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les brises de cette +soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. Devenue une +petite tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre +l'extrême bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-delà +infinis où l'obscurité commençait à venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, +Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui +lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus +sombre s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même +un adieu! Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était +tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ, +qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la +consolation et l'attente délicieuse de cet au revoir qu'ils s'étaient +dit pour l'automne. + +Chapitre III + +L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse +des chrysanthèmes. + +Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l'informait qu'il +était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche +s'annonçait excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour sa +part. D'un bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué sur +le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur +famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière +d'écrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils +rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de cela +et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'était pas exprimée. +A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui +donnait le nom d'épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et +d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en +Ploubazlanec, était déjà une chose qu'elle relisait avec joie. Elle +avait encore eu si peu le temps d'être appelée: Madame Marguerite +Gaos!... + +Chapitre IV + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui +d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant +qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au +contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la +tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom. + +Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour. +L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des +ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une +vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises. + +Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en +partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour +lui montrer à son arrivée. + +Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise +devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées +allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour +Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures +du col et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la +grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s'était +rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et +c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un +maillot très grand pour Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de +l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute +leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites +sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août arrivèrent, +et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors- +Even. La fête du retour était commencée. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel était-ce? + +C'était le Samuel Azénide; - toujours en avance celui-là. + +--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la Léopoldine ne va pas tarder; +là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent +plus en place. + +Chapitre V + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les +mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises +servent à boire aux pêcheurs. + +Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore +dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un délai +extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception, +Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d'attente, tenant +le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir. + +Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle +commençait à n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement +manquaient toujours à l'appel. + +--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la Léopoldine ou la +Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour. + +Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans +sa joie de l'attendre. + +Chapitre VI + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d'aller +sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était tout +naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh! +d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d'anxiété, d'angoisse. + +Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?... Est-ce +qu'il y avait de quoi?... + +Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur... + +Chapitre VII + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin +d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le +porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; - +assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. +Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commencé, et ce +matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à +cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journée, cette +heure, cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien +des bateaux retardés de quinze jours, même d'un mois. + +Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche +de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + +En mémoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Norden-Fjord... + +***** + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce +porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués +par ce vent du large. - L'hiver qui venait!... + +... perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 +août 1880. + +***** + +Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la +brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un +grand rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une +rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé ces +morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui +rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était +poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre +là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait pas +redire dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête +renversée contre la pierre. + +...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 août à +l'âge de 23 ans... Qu'il repose en paix! + +L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, - +l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de +minuit... Et tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur qui +semblait attendre, - elle eut, avec une netteté horrible, la vision de +cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une +tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en +poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les +feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant. + +Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien +droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les +pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'être là +par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé. + +Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle +comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de +feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant +l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de +s'être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses. + +--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit +jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce +moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, +sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme +deux soeurs. + +A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec +toute leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de +sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre... + +Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa. + +Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre +et la poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles +s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents. + +Chapitre VIII + +Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût +dit le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient +revenus, et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour... + +Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut +signalé au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann: + +--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux! + +Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment +toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille? + +--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un foc, +c'est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont +pas. + +Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son +heure, avec une tranquillité inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, +toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant +quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, +détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la +glaçaient. + +Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la +maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les +petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de ce +pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche +grise, et s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui +domine les lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les +falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce; +comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les +hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, +les plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement +vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la mer +était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais rempli des +senteurs délicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et +c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable, +tandis que des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur +des genêts ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne. + +A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches +s'élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait; +ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur +va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces +tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne +plus rien voir. + +Chapitre IX + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle +ne dormait plus. + +A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi +bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans +retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait +là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette +immobilité; toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui +serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche +était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait +un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, longtemps, +longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur. + +Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, +comme s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour. + +Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes +petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder +l'ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à +mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et +puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle +recommençait son cri, en battant le mur de sa tête... + +Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, +une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni +les dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un +débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, +de la Léopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie- +Jeanne, les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, disaient qu'elle +avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela +devenait le mystère impénétrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment +où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à +présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt. + +Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait +de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance +comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de +le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour +savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile +surgissant du bout de l'horizon: la Léopoldine, s'approchant, se hâtant +d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se +lever, pour courir regarder le large, voir si c'était vrai... + +Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette +Léopoldine? où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans +cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une +épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par +ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes. + +Chapitre X + +Deux heures du matin. + +C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui +s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses +tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles +étaient devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes, +et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent faire sur la +lande son bruit éternel. + +Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A +pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond +de l'âme, son coeur cessant de battre... + +On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de +pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait +être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis +tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts +pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de +nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il +accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse +d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la +porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur... + +***** + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur +la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que Fantec, +leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que +rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée +comme par degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son même +désespoir affreux. + +Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au +plus mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son +berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du +secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à +Paimpol... + +Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres. +Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une +morte, sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!... + +--Moi! répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas moi, Fantec? + +La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore +être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument +pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour +le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu'elle était très fatiguée. + +Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une +empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt +avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... +Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la +confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, +elle cherchait ce que c'était... + +--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, +en réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans +espérance. + +Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose émané +de lui était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle, au pays +breton, un pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les pas du +dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait +de lui. + +En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de +son fils, et s'assit près du lit de Gaud. + +Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était +son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non +vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une +manière très douce: d'abord les derniers rentrés d'Islande parlaient +tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et +puis surtout il lui était venu une idée: une relâche aux îles Feroë, qui +sont des îles lointaines situées sur la route et d'où les lettres +mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à lui-même, il y +avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte mère avait déjà +fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la Léopoldine, +presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord... + +La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la détresse +de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; +elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait +jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de +marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis que le +métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y croyait +plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que par +crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur. + +Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux +cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui +ressemblait au bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était +une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus +rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus +douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge +Étoile-de-la-mer. + +Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était +une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une +sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était +pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant +quelques jours, elle se remit encore à attendre. + +C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres +où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et +noir aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des +nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des +obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme +un son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs méchants ou +désespérés; d'autres fois, cela se rapprochait tout près contre la +porte, se mettant à rugir comme les bêtes. + +Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, +comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très +souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces, +les dépliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des ses +maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps; quand on +le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par +habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; aussi à la fin +elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur armoire, ne voulant +plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de +fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: +là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être +douces; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver dans tout +ce pays des Islandais... + +Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris +une sorte d'espoir, elle s'était remise à l'attendre... + +Chapitre XI + +Il ne revint jamais. + +Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un +grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui +l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite +elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, +des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la +voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les +cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu, +dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au +moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec +un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie +d'eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais. + +Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis. +Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des +jardins enchantés, - très loin, de l'autre côté de la Terre... + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE *** + +***** This file should be named 4785-8.txt or 4785-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/4/7/8/4785/ + +Produced by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/4785-8.zip b/old/4785-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d3e8d83 --- /dev/null +++ b/old/4785-8.zip diff --git a/old/7pchs10.txt b/old/7pchs10.txt new file mode 100644 index 0000000..b2d9f4a --- /dev/null +++ b/old/7pchs10.txt @@ -0,0 +1,7246 @@ +The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti +#8 in our series by Pierre Loti + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Pecheur d'Islande + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December, 2003 [EBook #4785] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on March 19, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE *** + + + + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg +volunteer. + + + + + +Pecheur d'Islande + +Compositions de E. Rudaux + +Pierre Loti +De l'Academie Francaise + +A Madame Adam +(Juliette Lamber) +Hommage d'affection filiale, +Pierre Loti + + + + +Premiere Partie + +I + + +Ils etaient cinq, aux carrures terribles, accoudes a boire, dans une +sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gite, trop +bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une +grande mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte +monotone, avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop +rien: une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un +couvercle en bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les +eclairait en vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient, +en repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de +terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres +exactement la forme, +et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des +caissons etroits scelles au murailles de chene. De grosses poutres +passaient aud-dessus d'eux, presque a toucher leurs tetes; et, derriere +leurs dos, des couchettes qui semblaient creusees dans l'epaisseur de +la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les +morts. Toutes ces boiseries etaient grossieres et frustes, impregnees +d'humidite et de sel; usees, polies par les frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient, +en breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur +une planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la +patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les +personnages en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les +vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet +d'une petite chose tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de +cette pauvre maison de bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente +priere, a des heures d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux +bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine +bleue serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur +la tete, l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle _suroit_ +(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les +pluies). + +Ils etaient d'ages divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme, +pour la taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee, +couvrait ses joues; seulement il avait garde ses yeus d'enfant, d'un +gris bleu, qui etaient extremement doux et tout naifs. + +Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver +un vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur. + +... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des +eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur, +marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le +plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais +sans rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour +ceux qui etaient encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees +dans le _pays,_ pendant des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient +bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir +d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempes, est +toujours une chose saine, et dans sa crudite meme il demeure presque +chaste. + +Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom +que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou +etait-il donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne +descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fete? + +--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de +bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange +tomba d'en haut: + +--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_ + +_L'homme_ repondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui +etait entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..." +Cependant c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crepusculaire renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux. + +Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller +jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une +echelle de bois. + +Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait +presque un geant. Et d'abrod il fit une grimace en se pincant le bout +du nez a cause de l'odeur acre de la saumure. + +Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait +de face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu, +formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands +yeux bruns tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par +tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le +traitait comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un +air de lion calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que +chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais +coupees; elles etaient frisees tres serre en eux petits rouleaux +symetriques au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et +exquis; et puis elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote +des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras, +et ses joues colorees avaient garde un veloute frais, comme celui des +fruits que personne n'a touches. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rebourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un +petit garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces +marins qui etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire +dans son verre, et puis on l'envoya se coucher. + +Apres, on reprit la grande conversation des mariages: + +--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a +vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles +doivent penser quand elles le voient? + +Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes +ses epaules effrayantes: + +--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a +l'heure; c'est suivant. + +Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et +c'est la, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a +parler le francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il +commenca de raconter ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure +quinze jours. + +C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il +etait entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une +femme qui vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt +francs. Il en avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis +tout de suite en arrivant, il l'avait lance a tour de bras, _en plein +par la figure,_ a celle qui chantait sur la scene? - moitie +declaration brusque, moitie ironie pour cette poupee peinte qu'il +trouvait par trop rose. La femme etait tombee du coup; apres, elle +l'avait adore pendant pres de trois semaines. + +--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette +montre en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a +lui. Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup +au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer +qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par +en haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole. + +Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le +surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des +sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un +chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur +la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere +avait disparu autrefois dans un naufrage. + +--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres +bonne heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au +large. Chaque soir il disait encore ses prieres et ses yeux avaient +garde une candeur religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres +Yann, le mieux plante du bord. Sa voix tres douce et ses intonnations +de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe +noire; comme sa croissance s'etait faite tres vite, il se sentait +presque embarrasse d'etre devenu tout d'un coup si large et si grand. +Il comptait se marier bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il +n'avait repondu aux avances d'aucune fille. + +A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour +deux - et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de +l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de +minuit. Trois d'entre eux se coulerent pour dormir dans les petites +niches noires qui ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres +remonterent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la +peche; c'etait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appele Guillaume. + +Dehors il faisait jour, eternellement jour. + +Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle +trainait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour +d'eux, tout de suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune +couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait +diaphane, impalpable, chimerique. + +L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela +prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune +image a refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine +de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. + +La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du +vrai froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel. +Tout etait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes +et incolores semblaient contenir cette lumiere latente qui ne +s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la +nuit, et toutes ces paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance +pouvant etre nommee. + +Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur +ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le +voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et leurs yeux y +etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du large. + +Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un +homme endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs +hamecons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel +et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette +eau tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds, +d'un gris luisant d'acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; +c'etait rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre +eventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la +saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derriere +eux, toute ruisselante et fraiche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du +dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus +reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete +hyperboree, devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose +comme une aurore, que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues +trainees roses... + +--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre, +avec beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il +avait l'air de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait +laisse prendre aux yeux bruns de son grand frere, mais il se santait +timide en touchant a ce sujet grave.) + +--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, +ce Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune +des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite +tous, ici tant que vous etes, au bal que je donnerai... + +Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un +_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. +Ils avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures, +plus de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las, +et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de +lui-meme sa manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit +flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient +etait vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, +malgre leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues +fraiches. + +La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au +temps de la Genese elle s'etait _separee d'avec les tenebres_ qui +semblaient s'etre tassees sur l'horizon, et restaient la en masses tres +lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien a present qu'on +sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait ete vague et +etrange comme celle des reves. + +Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des +dechirures, comme des percees dans un dome, par ou arrivaient de grands +rayons couleur d'argent rose. + +Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense, +faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et +d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite; +ils etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles +tendus pour +cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble l'imagination +des hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de planches qui +portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un +aspect de recueillement immense; il s'etair arrange en sanctuaire, et +les gerbes de rayons, qui entraient par les trainees de cette voute de +temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un +parvis de marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer tres loin une +autre chimere: une sorte de decoupure rosee tres haute, qui etait un +promontoire de la sombre Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste +en entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son +grand frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve +qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et +que, lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le +service, avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont +l'approche inevitable commencait a lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas, +arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant +a pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de +mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord +par tous ces reflets de lumiere pale. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du +matin avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils +se mirent a les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les +trouver si durs. Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de +descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se +tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allerent jusqu'a +l'ecoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson. + +Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un +certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'enormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la +main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du +mal. Alors Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux +changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et +hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu +sauvage, et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse +douce etait souvent chez lui tres pres d'une violence brutale. + + + + + + +II + + +Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait +chaque annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides +ou les etes n'ont plus de nuits. + +Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses +flancs epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux, +impregnes +d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les +senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec +sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, +il retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent +reveille. Alors il avait sa facon a lui de _s'elever a la lame_ et de +rebondir, plus lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses +modernes. + +Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des _Islandais_ +(une race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de +Paimpol et de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette +peche-la). + +Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans +le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete, +un reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait +une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres, +d'avirons et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge, +patronne des marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours, +de generation en generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux +pour qui la saison allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne +devaient pas revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres, +de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires +islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage. +Le pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et +faisait les gestes qui benissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages +chantaient ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Etoile-de-la-Mer. + +Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux. + +Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre +compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux +froides de la mer hyperboree. + +Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege +ce navire qui portait son nom. + +La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait +l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a +Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend +bien sa peche, et dans les iles de sable a marais salants ou l'on +achete le sel pour la campagne prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour +quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce +lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes. + +Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a +Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour +un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant, +et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: - +il faut beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore. + + + + + + +III + + +A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y +avait deux femmes tres occupees a ecrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont +l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de +fleurs. + +Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une +coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe +toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: - +deux amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour +quelque bel _Islandais._ + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses +idees. Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure +jeunette, ainsi vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait +vieille: une bonne grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore +jolie par exemple, et encore fraiche, avec les pommettes bien roses, +comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres +basse sur le front et sur le sommet de la tete, etait composee de deux +ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'echapper les uns +des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure venerable +s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui +avaient un air religieux. Ses yeux, tres doux, etaient pleins d'une +bonne honnetete. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, +quand elle riait, on voyait a la place ses gencives rondes qui avaient +un petit air de jeunesse. Malgre son menton, qui etait devenu "en +pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'etait +pas trop gate par les annees; on devinait encore qu'il avait du etre +regulier et pur comme celui des saintes d'eglise. + +Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a +dire sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette +lettre, il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais +sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame. + +L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire +soigneusement l'adresse: + +_A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - +dans la mer d'Islande par Reickawick._ + +Apres, elle aussi releva la tete pour demander: + +--C'est-il fini, grand'mere Moan? + +Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de +vingt ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la +race est brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils +presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient +comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui +donnait une expression de vigueur et de volonte. Son profil, un peu +court, etait tres noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une +rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette +profonde, creusee sous la levre inferieure, en accentuait +delicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensee la +preocupait beaucoup, elle la mordait, cette levre, avec ses dents +blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites +trainees plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait +quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis +marins d'Islande ses ancetres. Elle avait une expression d'yeux a la +fois obstinee et douce. + +Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon +au-dessus des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et +qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises. + +On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille +a qui elle pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait +qu'une grand'tante eloignee, ayant eu des malheurs. + +Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un +lit tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur +claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche +de chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient +l'anciennete du logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises, +et les fenetres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou +se tiennent les marches et les pardons. + +--C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire? + +--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant +ce nom-la. + +Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se +leva en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de +tres interessant sur la place. + +Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle +d'une elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre +sa coiffe, elle avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir +cette excessive petitesse etiolee qui est devenue une beaute par +convention, etaient fines et blanches, n'ayant jamais travaille a de +grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant +pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon +pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie, +rose, depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand +souffle apre de la Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par +cette pauvre grand'mere Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder +pendant ses dures journees de travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit +qui lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois; +aussi brun qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait +vive et capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse +ni les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un +reve lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque +vague et mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou +certainement les falaises etaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent +etait venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des +cargaisons de navire, elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et +plus tard a Paris. - Alors, de petite Gaud, elle etait devenue une +_mademoiselle Marguerite,_ grande, serieuse, au regard grave. Toujours +un peu livree a elle-meme dans un autre genre d'abandon que celui de la +greve bretonne, elle avait conserve sa nature obstinee d'enfant. Ce +qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele bien au hasard, +sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive, lui avait +servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de +hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui +surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours +devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si +indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient +bien tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de +coeur autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus +qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes +quittent difficilement, elle avait vite appris a s'habiller q'une autre +facon. Et sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant, +en prenant la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer, +s'etait amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete +seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses +souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire +Marguerite); un peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on +parlait tant, qui n'etaient jamais la, et dont chaque annee +quelques-uns de plus manquaient a l'appel; entendant partout causer de +cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et ou +etait a present celui qu'elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de +ces pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son +existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en +remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle +demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un +hameau de la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee, +ou elle avait eu ses fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui +disait bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une +famille vaillante et estimee. + +Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu +pres bien mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient +plus. Toujours ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue +d'habille et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les +cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre chalen de +mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et +depuis ce temps la menage pour les dimanches, encore bien presentable. + +Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout +comme les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte, +avec ces + +yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la +trouver bien jolie. + +Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les +bonsoirs que les gens lui doannaient. En route elle passa devant chez +son _galant_, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat; +octogenaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte +tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il +ne s'etait console, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en +premieres ni en secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en +une espece de rancune comique, moitie maligne, et il l'interpellait +toujours: + +--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous _prendre +mesure?..._ + +Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se +faire faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa +plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de +sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres... + +--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et +aujourd'hui elle avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus +fatiguee, plus cassee par sa vie de labeur incessant, - et elle +songeait a son cher petit-fils, son dernier, qui, a son retour +d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq annees!... S'en +aller en Chine peut-etre, a la guerre!... Serait-elle bien la, quand +il reviendrait? - Une angoisse la prenait a cette pensee... Non, +decidement, elle n'etait pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette +pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement +comme pour pleurer. + +C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le +lui enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute +seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des +messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir, +comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait +bientot plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de +l'autre, Jean Moan le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne +parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de meme quelque +part en Amerique, enlevant a son cadet le benefice de l'exemption +militaire. Et puis on avait objecte sa petite pension de veuve de +marin; on ne l'avait pas trouvee assez pauvre. + +Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses +defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une +confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, +songeant au costume en planches, le coeur affreusement serre de se +sentir si vieille au moment de ce depart... + +L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre, +regardant sur le granit des mursles reflets jaunes du couchant, et, +dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait +toujours tres mort, meme le dimanche, par ces longues soirees de mai; +des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un +peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux +galants d'Islande... + +"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup +troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait +plus la quitter. + +Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle. +Son pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres +filles de +son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et puis, en +sortant du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec +d'autres anciens marins comme lui, il etait content d'apercevoir +la-haut, a sa fenetre encadree de granit, entre les pots de fleurs, sa +fille installee dans cette maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on +ne voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites +ruelles par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait +dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui +devore; sa pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires, +ou naviguait la _Marie, capitaine Guermeur._ + +Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable +maintenant, apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si +douce. + +. . . . . . . . . . . . . . + +Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere. + +Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de +Paris les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour +brumeux et blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors +elle avait ete saisie par une impression inconnue: cette vieille petite +ville, qu'elle n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la +reconnaissait plus; ell;e y eprouvait comme le sensation de plonger +tout a coup dans ce qu'on appelle, a la campagne: _les temps,_ les +temps lointains du passe. Ce silence, apres Paris! Ce train de vie +tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume a leurs +toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires +d'humidite et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui +charmaient a present qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce +matin-la d'une tristesse bien desolee. Des menageres matineuses +ouvraient deja leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces +interieurs anciens, a grande cheminee, ou se tenaient assises, avec des +poses de quietude, des aieules en coiffe qui venaient de se lever. Des +qu'il avait fait un peu plus jour, elle etait entree dans l'eglise pour +dire ses prieres. Et comme elle lui avait semble immense et +tenebreuse, cette nef magnifique, - et differente des eglises +parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base par les siecles, sa +senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul profond, +derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se tenait +agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette +flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes... Elle +avait retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un sentiment +bien oublie: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle eprouvait +jadis, etant toute petite, quand on la menait a la premiere messe des +matins d'hiver, dans l'eglise de Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut +la beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait +presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. +Et puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes, +c'etaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se +tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente +pour avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses +coiffes, comandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se +trouvait mal a l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte +que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres +charmante a regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, +celles-la. Et les +autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier connaissance, +elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant pas dignes. +Elle avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe que celle +de son pere, souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas cette vie +de depaysement et de solitude. + +Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon +penible par l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la +pensee qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, +s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a +Paimpol, l'avait inquietee comme une oppression. + +Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage, +son pere et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte +a tous les vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes, +sous des fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. +Bientot il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus +rien vu - que deux trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale +qui sembalient courir de chaque cote en avant des chevaux, et qui +etaient les lueurs de ces deux lanternes jetees sur les interminables +haies du chemin. - Comment tout a coup cette verdure si verte, en +decembre?... D'abord etonnee, elle se pencha pour mieux voir, puis il +lui sembla reconnaitre et se rappeler: les ajoncs, les eternels ajoncs +marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le +pays de Paimpol. En meme temps commencait a souffler une brise plus +tiede, qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee +par cette reflexion qui lui etait venue: + +--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, +les beaux pecheurs d'Islande. + +En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les +fiances, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les +promenades du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que +ses pieds se glacaient dans l'immobilite de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete +pris par l'un d'eux... + + + + + +IV + + +La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le +lendemain de son arrivee, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 +decembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des +pecheurs, - un peu apres la procession, les rues sombres encore tendues +de draps blancs sur lesquels etaient piques du lierre et du houx, des +feuillages et des fleurs d'hiver. + +A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel +triste. Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de +defi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +deguisee qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres. +Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les +matelots; +vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la +profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, +zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues +continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de +nonnain, aux belles poitrines serrees et freissantes, aux beaux yeux +remplis des desirs de tout un ete. +Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux +toits racontant leurs luttes de plusiers siecles contre les vents +d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la +mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritees, des +aventures anciennes d'audace et d'amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de +la Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au +perron seme de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son +odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de +marins partout accroches a la sainte voute. A cote des filles +amoureuses, les fiancees de matelots disparus, les veuves de naufrages, +sortant des chapelles des morts, avec leurs longs chales de deuil et +leurs petites coiffes lisses; les yeux a terre, silencieuses, passant +au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et la tout +pres, la mer toujours, la grande nourrice et la grande devorante de ces +generations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, +prenant sa part de la fete... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. +Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une +espece d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait +redevenu le sien pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux +et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui +nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de +Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces +"Islandais" etait arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par +l'un d'eux qui avait une taille de geant et des epaules presque trop +larges, elle avait simplement dit, meme avec une nuance de moquerie: + +--En voila un qui est grand! + +Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari +de cette carrure! + +Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds, +il l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire: + +--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +elegante et que je n'ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait +de nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa +tete que les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles +derriere, sur le cou. + +Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait +pas ose pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard +superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes legerement fauves, +courant tres vite sur l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait +impressionnee et intimidee aussi. + +Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez +les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croises, son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une +espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient +continue de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord, +devant ce grand garcon de dix-sept ans ayant deja une barbe noire; +mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guere change, elle +l'avait bientot assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu +de vue. Quand il venait a Paimpol, elle le retenait a diner le soir; +c'etait sans consequence, et il mangeait de tres bon appetit, etant un +peu prive chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant +cette premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute +jonchee de rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau, +d'un geste presque timide bien tres noble; puis l'ayant parcourue de +son meme regard rapide, il avait detourne les yeux d'un autre cote, +paraissant etre mecontent de cette rencontre et avoir hate de passer +son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'etait levee pendant la +procession, avait seme par terre des rameaux de buis et jete sur le +ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie de souvenir, +revoyait tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit sur cette +fin de pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se tordaient au +vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens +de vent et de tempete, qui entraient en chantant dans les auberges, se +garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garcon, plante +debout devant elle, detournant la tete, avec un air ennuye et trouble +de l'avoir rencontree... Quel changement profond s'etait fait en elle +depuis cette epoque!... + +Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la +tranquillite d'a present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et +vide ce soir, pendant le long crepuscule tiede de mai qui la retenait a +sa fenetre, seule, songeuse et enamouree!... + + + + + +V + + +La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils +Gaos avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait +imagine en etre contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que +tout le monde regardait a cause de sa haute taille, et qui, du reste, +ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il +l'intimidait, celui-la, decidement, avec son grand air sauvage. + +Al'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann +n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour +lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces +jeunes hommes, la fete, le bal, seraient pour elle manques et sans +plaisir... + +A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans +embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de +poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales +d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; +alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait +appareille en hate. Un emoi dans les villages, les femmes cherchant +leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +demenant elles-memes pour hisser les voiles, aider a la manoeuvre, +enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une +extreme aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un +beau sourire qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux +la precipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au +milieu des phrases un certain petit _hou!_ prolonge,tres drole, - qui +est un cri de matelot donnant une idee de vitesse et ressemblant au son +flute du vent. Lui qui parlait avait ete oblige de se chercher un +remplacant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque +auquel il s'etait loue pour la saison d'hiver. De la venait son +retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre +toute sa part de peche. + +Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui +l'ecoutaient et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait +bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant +des choses imprevues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du +temps et aux migrations mysterieuses des poissons. Les autres +Islandais qui etaient la regrettaient seulement de n'avoir pas ete +avertis assez tot pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette +fortune qui allait passer au large. + +Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras +aux filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment +on s'etait mis en route. + +D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on +en conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on +connait peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des +etrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que +cousins et cousines, fiances et fiancees. Des amants, il y en avait +bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tres +loin en amour, a l'epoque de la rentree d'Islande. (Seulement on a le +coeur honnete, et l'on s'epouse apres.) + +Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir +fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me +serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud... + +Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait +venue a ce bal un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement, +elle avait fini par repondre: + +--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec +vous qu'avec aucun autre. + +C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des +danses, ils s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix +plus basse et plus douce... + +On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance +danse avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres +intime. Naivement, Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses +salaires, les difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu elever les quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine. + +--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave +que leur pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait +rapporte dix mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de +construire un +premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a la pointe du +pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, +dominant la Manche, avec une vue tres belle. + +--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le +mois de fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre, +avec une mer si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence, +qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas +l'air d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le +monde... + +-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je +n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs; +d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte +a notre mere. + +--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann? + +--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude +comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due +et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque +jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu +quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette +annee notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans +quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne +serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... + +Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas +tres elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte, +ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se +moulait dessous etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait +grand air tout de meme. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il +avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son +regard restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour +qu'elle fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; +repondant tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours +plus etonnee et attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse +sauvage et d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres +etait brusque et decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en +plus fraiche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer +avec une extreme douceur, comme une musique voilee d'instruments a +cordes. + +Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses +allures desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en +petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce +qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau. + +Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle +aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a laise comme a present; que +son pere avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup +d'estime pour les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru +pieds nus, etant toute petite, - sur la greve, - apres la mort de sa +pauvre mere... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans +sa vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de +decembre et qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors +pechaient a present la-bas, epars sur la mer d'Islande - y voyant +clair, au pale soleil, dans leur solitude immense, tandis que +l'obscurite se faisait tranquillement sur la terre bretonne. + +Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous +cotes par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la +nuit; on n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, +le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se +separer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, a cette +heure crepusculaire, se tenaient toutes en une seule decoupure noire de +pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou +une fenetre; quelque ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques +filles attardees rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs +de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien +haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubepine comme pour la +lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurite transparente +ces legeres touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une +autre odeur douce qui etait montee des jardins et des cours, celle des +chevrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague +senteur de goemon, venue du port. Les dernieres chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les betes des reves. + +Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place +melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a +ce meme bal... + +... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes +de valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant +avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou +moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour +repondre a leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!... + +Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et +tournant avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en +arriere. Ses cheveux bruns, qui etaient en boucles, retombaient un +peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait +assez grande, en sentait le frolement sur sa coiffe, quand il se +penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un +air tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres +de l'autre, se faisant des reverences, prenant des figures timides pour +se dire bien bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas +permis qu'il en fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si +naifs; il echangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime +qui disaient: "Comme ils sont gentils et droles a regarder, _nos_ deux +petits freres!..." + +On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins, +baisers de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un +bon air franc et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde. + Lui ne l'avait +pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille +de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus contre sa +poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne +resistait pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son +ame. Dans ce vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout +entiere vers lui, ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque +chose, mais c'etait son coeur qui avait commence le mouvement. + +--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds +ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au +bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette +excuse, c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui +elle eut jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la +debandade, au petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a +part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, +pour rentrer, elle avait traverse cette meme place avec son pere, +nullement fatiguee, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, +aimant cette brume gelee du dehors et cette aube triste, trouvant tout +exquis et tout suave. + +... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres +s'etaient toutes peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs +ferrures. Gaud restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les +rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme +blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur, +reve a son galant." Et c'etait vrai, qu'elle y revait, - avec une +envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses +levres, defaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour +de sa bouche fraiche. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurite, ne +regardant rien des choses reelles... + +... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel +changement en lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en +detournant ses yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans +le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres +sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait +bien un peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait +doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! a +chaque saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir... + +La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car +jamais elle n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait +donc bien egal qu'il ne fut pas riche. D'abord, un marin comme ca, il +suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les +cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine a qui tous les +armateurs voudraient confier des navires. + +Cela luit etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort, +ca peut devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne +nuit pas du tout a la beaute. + +Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des +filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui +connaissait point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a +l'autre, il allait de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien +qu'a Paimpol, aupres des belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses +fenetres, reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff, +qui etait jolie assurement, mais dont la reputation etait fort +mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un +soir, dans un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs +fetes, il avait lance une grosse table en marbre au travers d'une porte +qu'on ne voulait pas lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les +marins, quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur +bon, pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien, +pour la quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une +nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette +voix douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A +present elle etait incapable de s'attacher a un autre et de changer. +Dans ce meme pays, autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant, +on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise +petite, entetee dans ses idees comme aucune autre; cela lui etait +reste. Belle demoiselle a present, un peu serieuse et hautaine +d'allures, que personne n'avait faconnee, elle demeurait dans le fond +toute pareille. + +Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le +revoir, et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart +d'Islande. Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour +elle; le temps ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour +d'automne pour lequel elle avait forme ses projets d'en avoir le coeur +net et d'en finir... + +... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite +particuliere que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des +printemps. + +A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou, +comme lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant +trop riche?... Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout +simplement; mais c'etait Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait +pas se faire, que ce ne serait pas tres bien pour une jeune fille de +paraitre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait deja son air et sa +toilette... + +... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille +qui reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante, +ajustee a la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle +reprit ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle +des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses etait exquise a regarder. + +La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait +avec un peu de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable +qu'aucun oeil n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre +perdue pour tous, se dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne +la voulait pas pour lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la +beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez +les filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette +beaute-la; on ne la remarque plus guere, et meme les moins sages +d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur a la +laisser voir. Non, ce sont les raffines des villes qui attachent tant +d'importance a ces choses pour les mouler ou les peindre... + +Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient +enroules au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son +dos comme deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne +sur le haut de sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors, +avec son profil droit, elle ressemblait a une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose; +apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les +defaire pour s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte +jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de foret. + +Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre +l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se +cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait +deployee a present comme un voile... + +Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle, +sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par +s'endormir, du sommeil glace des vieillards, en songeant a son +petit-fils et a la mort. Et, a cette meme heure, a bord de la _Marie_, +- sur la mer Boreale qui etait ce soir-la tres remuante - Yann et +Sylvestre, les deux desires, se chantaient des chansons, tout en +faisant gaiment leur peche a la lumiere sans fin du jour... + + + + + +VI + + +. . . . . . . . . . . . . + +Environ un mois plus tard. - En juin. + +Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le _calme blanc;_ c'est-a-dire que rien ne bougeait dans +l'air, comme si toutes les brises etaient epuisees, finies. + +Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui +s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombes, +aux nuances ternes de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes +jetaient un eclat pale, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes +qui jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte +d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres +vite effaces, tres fugitifs. + +Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil +qui n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a +ce +resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre +cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo +trouble. + +Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient: +_Jean-Francois de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de +sa monotonie meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de +l'espece de drolerie enfantine avec laquelle ils reprenaient +perpetuellement les couplets, en tachant d'y mettre un entrain nouveau +a chaque fois. Leurs joues etaient roses sous la grande fraicheur +salee; cet air qu'ils respiraient etait vivifiant et vierge; ils en +prenaient plein leur poitrine, a la source meme de toute vigueur et de +toute existence. + +Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore cree; la lumiere avait aucune chaleur; les choses se +tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de +cette espece de grand oeil spectral qui etait le soleil. + +La _Maire_ pojetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme +le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies +refletant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de +passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de +myriades, tous pareils, glissant doucement dans la meme direction, +comme ayant un but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues +qui executaient leurs evolutions d'ensemble, toutes en long dans le +meme sens, bien paralleles, faisant un effet de hachures grises, et +sans cesse agitees d'un tremblement rapide, qui donnait un air de +fluidite a cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de +queue brusque, toutes se retournaient en meme temps, montrant le +brillant de leur ventre argente; et puis le meme coup de queue, le meme +retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations +lentes, comme si des milliers de lames de metal eussent jete, entre +deux eaux, chacune un petit eclair. + +Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir +decidement. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb +qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait +plus net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait +pour la lune. + +Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin +dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement +jusqu'au bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste, +flottant dans l'air a quelques metres au-dessus des eaux. + +La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait +tres bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour +mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a +deux mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a +qui devait l'eventer et l'aplatir. + +La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille, +animant ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles +lointaines, deployees pour la forme puisque rien ne soufflait, et tres +blanches, se decoupant en clair sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de +pecheur d'Islande; - un metier de demoiselle... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-Francois de Nantes; + Jean-Francois. + Jean-Francois! + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu +d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant +seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec +celui-la; renferme au contraire avec les autres, et plutot fier et +sombre; - tres doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon +et serviable quand on ne l'irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus +loin, chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de +somnolence, de sante et de vague meloncolie. + +On ne s'ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme +pour procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de +sommeil. Il leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins +robustes, eleves dans les villes, en eussent desire davantage. Mais, +quand la poitrine profonde s'est gonflee tout le jour a meme +l'atmosphere infinie, elle s'endort elle aussi, apres, et ne remue +presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou +comme font les betes. + +On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments +quelconques, les heures n'important plus dans cette clarte continuelle. + Et c'etaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui +reposaient de tout. + +Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et +qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja +aimees, ils rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la +maniere honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des periodes bien longues... + +. . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-Francois de Nantes; + Jean-Francois. + Jean-Francois! + +... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque +chose d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une +queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que +celui du ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils +l'avaient vite apercue: + +--Un vapeur, la-bas! + +--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un +vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et, +entre autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une +main de belle jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait +bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. + +En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer, +commencait a marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle +tracait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui +s'allongeaient en trainees, s'etendaient comme des eventails, ou se +ramifiaient en forme de madrepores; cela se faisait tres vite avec un +bruissement, c'etait comme un signe de reveil presageant la fin de +cette torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de son voile, devenait +clair; les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y tassaient en +amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles +autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les +pecheurs etaient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur +transparence profonde, comme si on eut essuye les buees qui les avaient +ternies. Le temps changeait, mais d'une facon rapide qui n'etait pas +bonne. + +Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue, +arrivaient des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans +ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des +Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se +rassemblaient a la suite de se croiseur; il en sortait meme des coins +vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisatres apparaissaient +partout. Ils peuplaient tout a fait le pale desert. + +Plus de lente derive, ils avaient endu leurs voiles a la fraiche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. + +L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir +s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que +par cote, par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme +par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu; +- mais qui etait chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus +gigantesques n'etaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, +toujours bas et trainant, incapable de monter aud-dessus des choses, se +voyait a travers cette illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose +devant et que c'etait pour les yeux un aspect incomprehensible. Il +n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours tres +accuses, il semblait plutot quelque pauvre planete jaune, mourante, qui +se serait arretee la, indecise, au milieu d'un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade +des Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en +coquille de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants, +des remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres, +des lettres. + +D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de +l'Etat, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +etroit du croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands +garcons etendus la boucle au pied, le vieux maitre qui les avait +cadenasses leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on +puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une a _monsieur +Gaos, Yann,_ la seconde a _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivee +par le Danemark a Reickavick, ou le croiseur l'a'ait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui +n'etaient pas toutes mises par de mains tres habiles. + +Et le commandant disait: + +--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse. + +Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix +amenees a la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu +sure. + +Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de +l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort. + +Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se +tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se +mieux penetrer des choses du pays qui leur etaient dites. + +Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles +de la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour +amuser les absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le +bonjour de ma part au fils Gaos". + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne +a son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui +l'avait tracee: + +--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille, +detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on +l'ennuyait a la fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne, +le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa +poitrine, se disant tout triste: + +--Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut +avoir comme ca contre elle?... + +... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours +la, assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un +reve... + +A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans +les eaux, recommenca a monter lentement. + +Et ce fut le matin... + + + + + +Deuxieme Partie + +I + + +... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, +et il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a +fait +degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient +le ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La +brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le +besoin de l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a +se disperser, a fuir comme une armee en deroute, - rien que devant +cette menace ecrite en l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les +autres, a se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume +blanche qui s'etalait dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement, +il en sortait des fumees; on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; - +et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les +lignes etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en +aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter +d'arriver a temps; d'autres, preferant depasser la pointe sud +d'Islande, trouvant plus sur de prendre le large et d'avoir devant eux +de l'espace libre pour filer vent arriere. Ils se voyaient encore un +peu les uns les autres; ca et la, dans les creux de lames, des voiles +surgissaient, pauvres petites choses mouillees, fatiguees, fuyantes, - +mais tenant debout tout de meme, comme ces jouets d'enfants en moelle +de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se +redressent. + +La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de +l'ouest avec un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et +les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette +panne: le vent l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir +indefiniment des rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel +jaune, devenu d'une lividite froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs +restaient seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une +teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros +temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de +vue. + +Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se +reunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus +hautes, et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la +veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de +bruit. Changement a vue que toute cette agitation d'a present, +inconsciente, inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout +cela?... Quel mystere de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de +l'ouest, se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout. +Quelques dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit +envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre +maintenant, etait de plus en plus zebree de baves blanches. + +A midi, la _Marie_ avait tout a fait pris son allure de mauvais temps; +ses ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple +et legere; - au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de +jouer comme font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant +plus que +la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de +marine qui designe cette allure-la. + +En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee, +ecrasante, - avec quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en +taches informes, cela semblait presque un dome immobile, et il fallait +regarder bien pour comprendre que c'etait au contraire en plein vertige +de mouvement: grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans +cesse remplacees par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, +tentures de tenebres, se devidant comme d'un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et +le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de +terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout etait pris +d'un meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui +detalait le plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de +houle, plus lourdes, plus lentes, courant apres lui; puis la _Marie_ +entrainee dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec +leurs cretes blemes qui se roulaient dans une perpetuelle chute, et +elle, - toujours rattrapee, toujours depassee, - leur echappait tout de +meme, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derriere, d'un +remous ou leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on eprouvait surtout, c'etait +une illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait +bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'etait sans secousse +comme si le vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une +glissade, faisant eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les +chutes simulees des "chars russes" ou dans celles imaginaires des +reves. Elle glissait comme a reculons, la montagne fuyante se derobant +sous elle pour continuer de courir, et alors elle etait replongee dans +un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en +touchait le fond horrible, dans un eclaboussement d'eau qui ne la +mouillait meme pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et +s'evanouissait en avant comme de la fumee, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame +passee, on regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus +grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se depechait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes pretes a se +refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je +t'engouffre..." + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement +d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. +Ces lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes +dont les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de +mouvement s'accelerait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu +d'un bruit plus immense. + +C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant +qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et +puis, justement la _Marie,_ cette annee-la, avait passe sa saison dans +la partie la plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute +cette fuite dans l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de _Jean-Francois de Nantes;_ grises de +mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a +tourner la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entre-baillee, comme +un diable pret a sortir de sa boite. + +Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur. + +Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_ +ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui, +depuis quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois +cette mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de +fausses fleurs... + + Jean-Francois de Nantes; + Jean-Francois. + Jean-Francois! + +En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines +de metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en +cretes blemes qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait +toujours au milieu d'une scene restreinte, bien que perpetuellement +changeante; et, d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte +de fumee d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur +toute la surface de la mer. + +Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest +d'ou une _saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante +arrivait de l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre +le dome de ce ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et +cette eclaircie etait triste a regarder; ces lointians entrevus, ces +echappees serraient le coeur davantage en donnant trop bien a +comprendre que c'etait le meme chaos partout, la meme fureur - jusque +derriere ces grands horizons vides et infiniment au dela: l'epouvante +n'avait pas de limites, et on etait seul au milieu! + +Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse +jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de +voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui +semblaient presque lointaines a force d'etre immenses: cel c'etait le +vent, la grande ame de ce desordre, la puissance invisible menant tout. + Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches, +plus materiels, plus menacants de detruire, que rendait l'eau +tourmentee, gresillant comme sur des braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les +_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de +l'arriere, puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout +briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement +hautes, et pourtant elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait +de grands lambeaux verdatres, qui etaient de l'eau retombante que le +vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec +un bruit clasuant, et alors la _Marie_ vibrait tout entiere comme de +douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, a cause de toute +cette bave blanche, eparpillee; quand les rafales gemissaient plus +fort, on la voyait courir en tourbillons plus epais - comme, en ete, la +poussiere des routes. Une grosse pluie, qui etait venue, passait aussi +tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble siffllaient, +cinglaient, blessaient comme des lanieres. + +Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme, +vetus de leurs _cirages,_ qui etaient durs et luisants comme des peaux +de requins; ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles +goudronnees, bien serres aux poignets et aux chevilles pour ne pas +laisser d'eau passer, +et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait +plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas etre renverses. La peau des +joues leur cuisait et ils avaient le respiration a toute minute coupee. + Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se regardaient - en +souriant, a cause de tout ce sel amasse dans leur barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur, +qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme +exaspere. Les rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent +vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes +qui sont sans cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la +mort. + + Jean-Francois de Nantes; + Jean-Francois. + Jean-Francois! + + +A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a +autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait +rendus ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient +sur leurs dents entre-choquees par un tremblement de froid; leurs yeux, +a demi fermes sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes +dans une atonie farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants +de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les +efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des +muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient +devenus etranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie +primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore +la, a cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois +que se dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, +bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, +une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils +ne songeaient plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensees; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait +tout dans leur tete. Ils n'etaient plus que deux piliers de chair +raidie qui maintenaient cette barre; que deux betes vigoureuses +cromponnees la par instinct pour ne pas mourir. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . + +...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja +fraiche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans +la direction de Pors-Even. + +Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins +deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_ +ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord etaient au pays +tranquillement. + +Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce +Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; +c'etait quand on etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit +Sylvestre, a son depart pour le service. (On l'avait accompagne +jusqu'a la dilligence, lui, +pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant beaucoup, et il etait +parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui etait venu aussi +pour embrasser son petit ami, avait fait mine de detourner les yeux +quand elle l'avait regarde, et comme il avait beaucoup de monde autour +de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents +assembles pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu +craintive, s'en allait chez les Gaos. + +Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces +affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d'une barque qui venait de se faire _a la part._ + +--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire +cette grande course. + +Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou +elle entrerait peutt-etre un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait +explique a sa maniere la sauvagerie de son ami: + +--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un +jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours +dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait a esperer. + +Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur; +son intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la +revoyant de pres, parlerait peut-etre... + + + + + +III + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise +saine du large. + +Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre +des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des +huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre +chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des +queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien +matelot revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens +qui sont tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours +plus que les autres aux mille details de la route. + +Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure +qu'elle s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les +arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. + +Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait +la grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande +rase, aux ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant +sur le siel leurs grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air +d'un immense lieu de justice. + +A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre +deux chemins qui fuyaient entres des talus d'epines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer +d'embarras: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir +embrassee, elle lui demanda si ses parents etaient a la maison. + +--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas +tard dehors. + +Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle +partout et toujours. Remettre sa visitie a une autre fois, elle y +pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait +parler... Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de +rentrer. + +A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans +le sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre, +feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils +se repandaient dans l'air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient +toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et +decidees, sous un bonnet de marin. + +L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si +lentement. + +Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles +peut-etre... + +Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps +en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en +general qu'a se presenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la +vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne +resisten guere a un garcon aussi beau. Non, tout simplement, il etait +alle faire une commande a certain vannier de ce village, qui avait seul +dans le pays la bonne maniere pour tresser les _casiers_ a prendre les +homards. Sa tete etait tres libre d'amour en ce moment. + +Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. +C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au +milieu de l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja +sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jetes tous du meme +cote, comme par une main qu'on y aurait passee. + +Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des +pecheurs, main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des +lames et de +la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient pousse de +travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort +seculaire de cette main-la. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la +chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du +temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. +Et tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les +tombes; le lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le +vent de la mer; un meme lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune +pale de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les +saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres: +_Gaos. - Gaos, Joel, quatre-vingts ans._ + +Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela. + +La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs +des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'etait naturel, +et elle aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui +faisait une impression penible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce +porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la +elle s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce +nom, grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder +le souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit a lire cette inscription: + + En memoire de + GAOS, Jean-Louis + age de 24 ans, matelot a bord de la _Marguerite_, + disparu en Islande, le 3 aout 1877. + Qu'il repose en paix! + +L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de +chapelle, etaient clouees d'autre plaques de bois, avec des noms de +marins morts. C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle +regretta d'y etre venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, +dans l'eglise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans +ce village, il etait plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau +vide des pecheurs islandais. Il y avait de chaque cote un banc de +granit, pour les veuves, pour les meres: et ce lieu bas, irregulier +comme une grotte, etait garde par une bonne vierge tres ancienne, +repeinte en rose, avec de gros yeux mechants, qui ressemblait a Cybele, +deesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + + En memoire de + GAOS, Francois + epoux de Anne-Marie LE GOASTER, + capitaine a bord du _Paimpolais_, + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, + avec vingt-trois hommes composant son equipage. + Qu'ils reposent en paix! + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux +verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre +age. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s'appelait Yves, _enleve du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fiord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans._ +La plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre +bien oublie, celui-la... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et +un peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle! +Comment le disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient +sombre, des ancetres, des freres, qui devaient avoir avec lui des +ressemblances profondes. + +Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses +fenetres basses aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes +qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et +des saintes enormes, entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient +la voute avec leur tete. Dehors, le vent qui se levait commencait a +gemir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes +morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa +visite et s'acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle +trouva la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a +l'idee que Yann pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou +poussaient des chrysanthemes et des veroniques. + +En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui +lui signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux +chercherent Yann, mais elle ne le vit point. + +On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien +blanche, on taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes +appeles _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande. + +--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun +deux rechanges complets pour la-bas. + +On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la +chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes; +une immense cheminee occupait le fond, et des lits en armoire +s'etageaient sur les cotes. Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la +melancolie de ces gites des laboureurs, qui sont toujours a demi +enfouis au bord des chemins; c'etait clair et propre, comme en general +chez les gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres +d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une +bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux +autres. + +--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en +avions deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle +Gaud! son pere etait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en +Islande a la saison derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins, +on s'est partage les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est +echue. + +Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son +prefere. + +Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante +se voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. + +On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre +d'en haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappellait bien +l'histoire de la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une +trouvaille de bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son +cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconte cela. + +Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute +neuve; il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en +perse rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ la-bas, au mouillage, - et +la passe par ou ils s'en vont. + +Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou +dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans +quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait +peut-etre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au +courant des details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses +longues soirees d'hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses +cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait +droit comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche. + +Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui +signa son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus, +disait-il, tres assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement definitif, le desinteressant de cette vente de +barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec +M. Mevel. Et Gaud, a qui l'argent importait peu, fit un petit sourire +imperceptible: allons, bon, cette histoire n'etait pas encore finie, +elle s'en etait bien doutee; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir +encore des affaires melees avec les Gaos. + +On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on +eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la +recevoir. Le pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de +vieux matelot, que son fils n'etait pas indifferent a cette belle +heritiere; car il mettait un peu d'insistance a toujours reparler de +lui: + +--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il +est alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre +les homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee +qu'elle ne le verrait pas. + +--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre +avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le +dimanche, avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les +marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, +pourquoi s'en priver tout a fait?... Mais la chose est bien rare avec +lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replie les _cirages_ commences, +suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur +des bancs, se +serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du soir, et +regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: + +"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" + +Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu +du crepuscule qui tombait. + +--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au +visage a la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge. + +Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de +chemin, jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font +un passage noir. + +Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis le mots +s'arretaient dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, +rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs +etaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c'etai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait +chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a +distance et vite elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de +longues plantes brunes, emmelees comme des chevelures, qui etaient les +goemons trainant a terre. + +A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait +plus aucune raison d'avoir peur. + +Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand +elle verrait Yann... + +Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque, +mais elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il +fallait etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre, +son petit confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre +d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il +etait parti et pour combien d'annees?... + + +IV + +- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux +qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la +maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de +pauvres gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis +ni celle-la ni une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas, +ca n'est pas mon idee. + +Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes +profondement; car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre +bien surs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais +ils ne tenterent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. +Sa mere surtout baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les +volontes de ce fils, de cet aine qui avait presque rang de chef de +famille: bien qu'il fut toujours tres doux et tres tendre avec elle, +soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il etait +depuis longtemps son maitre absolu pour les grandes, echappant a toute +pression avec une independance tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres +pecheurs, de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures, +ayant jete un dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de +Loguivy, a ses filets neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en +apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux +de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frere. + + + +V + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au +cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son +col bleu ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec +son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant +toujours sa bonne vieille grand'mere et reste l'enfant innocent +d'autrefois. + +Un seul soir il s'etait grise, avec des _pays,_ parce que c'est +l'usage: ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le +bras, en chantant a tue-tete. + +Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes. +On jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre +le traitre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble +et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout +trouve qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place; +une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de +l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin. + +En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames +d'un age assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur +leur trottoir. + +--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant +point si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout +a coup, de sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer +devant elles tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa +jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete +fort etonnees, les belles, de la reserve de ce matelot: + +--As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l'on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il +etait tres fort, ce qui inspire le respect aux marins. + + + + + +VI + +Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer +qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a +ceux qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en +finissait plus. A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en +meme temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordee +d'ordinaire, pour les adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq +jours, il faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble +extreme: c'etait le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la +guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquietude vague de ne +plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans le salles du quartier, ou quantite d'autres +venaient d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon, +assis par terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du +va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, +allaient partir. + + + + + +VII + + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux +jours apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien +s'entendre tout de meme. + +Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l'air tout a fait douces. + +Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le +regarder avec tendresse. + +--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne. + +...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du +depart de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute +beaucoup de marins au pays de Paimpol. + +Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un +carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle +etait partie pour l'embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord +l'adjudant de sa compagnie avait refuse de le laisser sortir. + +--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voila qui passe. + +Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher. + +--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit. + +Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, - +tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par +derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue +de sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe +noire, qu'un coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des +marins cette annee-la, les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee +menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient termines par +des encres d'or. + +Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de +ce long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete +furtivement sur l'heure presente une ombre triste. + +Tristesse vitte effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous, +dans la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne". + +Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par +des Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop +chere. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans +Brest, regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant +que tout ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, - +en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + + + + + +VIII + + +Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur +lesquels pesait un _apres_ bien sombre, autant dire trois jours de +grace. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec. +C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands +departs (un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui +est une precaution necessaire contre les _bordees_ qu'ils ont tendance +a courir au moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans +sa tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle +n'avait rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie +de venir, les sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge. + Suspendue a son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a +lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par +entrer dans une eglise pour dire ensemble leurs prieres. + +C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser, +ils s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de +voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de +tout son poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle +n'en pouvait plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre +jours. Le dos tout courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la +force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la +tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses +soixante-seize ans. A l'idee que c'etait fini, que dans quelques +minutes il faudrait le quitter, son coeur se dechirait d'une maniere +affreuse. Et c'etait en Chine qu'il s'en allait, la-bas, a la tuerie! +Elle l'avait encore la, avec elle: elle le tenait encore de ses deux +pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonte, ni +toutes ses larmes ni tout son desespoir de grand'mere ne pourraient +rien pour le garder!... + +Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses +mitaines, agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations +dernieres auxquelles il repondait tout bas par de petits _oui_ bien +soumis, la tete penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses +bons yeux doux, son air de petit enfant. + +--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre, +pour se pendre a son cou dans un embrassement supreme. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee, +perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui +referma brusquement la +portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course legere de +matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le +tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la +grand'mere passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace +juvenile son bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre +de son wagon de troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre +mieux reconnue. Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle +distingua cette forme bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle +le suivait des yeux, lui jetant de toute son ame cet "au revoir" +toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la +derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas +pour jamais... + +Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume +partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces +dames qui avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a +peine jusqu'au matin. + + + + + +IX + + +. . . . . . . . . . . . . . +...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. + +Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de +bruler les relaches. + +Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui +etait incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du +vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche +comme un oiseau, evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue +d'en bas. + +On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore +des zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa +hune pour regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles +blancs, qui etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison +d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme. + +Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les +pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui +donnant un air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au +milieu des longues rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart, +il n'avait vu si clair et de si +pres le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, +cette profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces +navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un +fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du +haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se +perdre dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe +de toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient +venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous +les exiles qui passaient. + +Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans +l'etroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de +tous les pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file +dans le desert; puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils +avaient repris le large. + +On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa +hune, se chantant tout bas a lui-meme _Jean Francois de Nantes,_ pour +se rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui +menaient le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le +vague, ces caps avances des continents qui sont comme des points de +repere eternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est +gabier, on navigue emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant +les distances et les mesures sur l'etendue qui ne finit pas. + +Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut +ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des +tentes, haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumiere avaient +pris une splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses +etait comme une ironie pour les etres, pour les existences organisees +qui sont ephemeres: + +... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits +oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme +des tourbillons de poussiere noire. Ils se laissaient prendre et +caresser, n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs +epaules. + +Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent +de tempete. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout, +ils s'etaient abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui +passait. La-bas, au fond de quelque region lointaine de la Libye, leur +race avait pullule dans des amours exuberantes. Leur race avait +pullule sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mere aveugle, +et sans ame, la mere +nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec la +meme impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait +jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et +les gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de +commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient au +grand neant de la mer, a coups de balai... + +Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le +navire en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inalterable ou on ne +voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui +volaient au ras de l'eau... + + + + + +X + + +... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait +l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le +hasard l'ayant fait choisir a bord pour completer _l'armement_ d'une +baleiniere. + +A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et +regardait autour de lui les choses etranges. Tout etait magnifiquement +vert; les feuilles des arbres etaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux +veloutes qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent +qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Ecoute +ici, joli garcon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de +ce pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des +frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu +a peu, pour les suivre. + +...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles +d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait +repartir. + +Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se +retrouva au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant. + +Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays +de pluie et de verdure. Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient +des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +--Alors nous sommes donc deja en Chine? Demanda Sylvestre,voyant qu'ils +avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que +Singapour. Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre +que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits +paniers s'entassait fievreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au +mouillage une certaine _Circe_ tenant un blocus. C'etait le bateau +auquel il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec +son sac. + +Il y retrouva des _pays_ meme deux _Islandais_ qui pour le moment +etaient canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait +rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, +avant le moment desire d'aller se battre. + + + + + +XI + + +. . . . . . . . . . . . . . +Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs +pour l'Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et +devenue tres pale. + +C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere. Elle l'avait vu +venir, et elle entendait vaguement resonner sa voix. + +Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite +les eut toujours eloignes l'un de l'autre. + +Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le +_pardon des Islandais,_ ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de +causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, des le matin de +cette fete, les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de +l'ouest par une brise gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le +ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la. +Et, en effet, ils n'etaient pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes +a boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus +serre que de coutume, etait restee derriere ses vitres toute la soiree, +ecoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les +chants bruyants des pecheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le +pere Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas +d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle +lui reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la manieres de +garcons qui n'ont pas d'honneur. Entetement, sauvagerie, attachement +au metier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiques par Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber, +qui sait! apres un entretien franc comme serait le leur. Et alors, +peut-etre, reparaitrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce +meme sourire qui l'avait tant surprise et charmee l'hiver d'avant, +pendant une certaine nuit de bal passee tout entiere a valser entres +ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une +impatience presque douce. + +De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire. + +Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle +etait sure que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait +pas pour le reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait +personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extreme. L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au +pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait a se +rompre... Et dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas +allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait +bien, - pour lui donner passage! + +Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et deja elle avait +fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler. + +Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappelent que c'etait +demain le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait +unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de +solitude et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un +ete de sa vie... + +En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement resolue, elle +descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter +devant luit. + +--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait. + +--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant +la main a son chapeau. + +Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee +en arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si +seulement il s'arreterait. Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait +ses larges epaules a la muraille, comme pour etre moins pres d'elle +dans ce couloir etroit ou il se voyait pris. + +Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare +pour lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet +affront-la, de passer sans l'avoir ecoutee... + +--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle +d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir. + +Lui, detournait les yeux, regardant dehors. Ses joues etaient devenues +tres rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines +mobiles se dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa +poitrine, comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir +comme on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes +sans memoire donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, +derriere eux, fit furieusement battre une porte. On etait mal dans ce +corridor pour parler de choses graves. Apres ses premieres phrases, +etranglees dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete, +n'ayant plus d'idees. Ils s'etaient avances vers la porte de la rue, +lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir. Par cette +porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils +pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si +troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel? + +--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une +aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient +sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous etes riche, nous ne sommes +pas gens de la meme classe. Je ne suis pas un garcon a venir chez +vous, moi... + +Et il s'en alla... + +Ainsi tout etait fini, fini a jamais. Et, elle n'avait meme rien dit +de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a +la faire passer a ses yeux pour une effrontee... Quel garcon etait-il +donc, ce Yann, avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son +dedain de tout!... + +Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer autour +d'elle, avec du vertige... + +Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un +eclair: des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur +la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, +comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans +sa chambre, pour les observer a travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante, +disant: + +--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur +differentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre. + +Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait +pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les +autres et, sans plus prendre garde a exu ni a la pluie commencee, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une +reverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur. + +Elle s'assit, la tete dans ses mains. Que faire a present? + +Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait +venir la, seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix, +tout s'expliquerait peut-etre encore. + +Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je +suis a vous de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute +pas de devenir la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons +de Paimpol, je n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari; +mais je vous aime vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur +que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis +jolie; bien que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis +une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous +aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il +etait trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la +prendrait-il, alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle +chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise +au hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait +voir crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir, +au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser partout +autour d'elle. + +Elle souhaitait etre debarassee de la vie, etre deja couchee bien +tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, +elle lui pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour +desespere pour lui... + + + + + +XII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +La mer, la mer grise. + +Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en +Islande, Yann filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s'etaient disperses comme des mouettes. + +Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait +du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour +chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien a +faire, qu'a glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; +rien qu'a respirer et a se laisser vivre. En regardant, on ne voyait +que des grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du +silence... + +... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et +venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture +lorsque l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa +marche, demeura immobilisee... + +Echoues!!! ou et sur quoi? Quelque banc de la cote anglaise, +probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec +ces brumes en rideaux. + +Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire. +Voila, elle s'etait arretee a cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait +plus. Au milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces +temps mous, semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete +saisie par je ne sais quoi de resistant et d'immuable qui etait +dissimule sous ces eaux; elle y etait bien prise, et risquait peut-etre +d'y mourir. + +Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les +pattes a de la glu? + +D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il +faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en +tirer jamais. + +C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet +air pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir. + +Pour la _Marie,_ c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais +c'etait en plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ +pour s'inquieter et comprendre que c'etait grave. + +Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne +s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en +l'air, en disant: + +--_Ma Doue! ma Doue!_ sur un ton de desespoir. + +Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitot; on ne le +distingua plus. + +D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee. - Et pour le moment, +ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur +maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates. + +Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait +tres emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il +comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait +dans les coins, la queue basse. + +Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer +de se _dehaler,_ en reunissant toutes leurs forces sur des amarres - +une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu, +le pauvre bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja +mauvaise figure, inonde, souille, en plein desarroi. Il s'etait +debattu, secoue de toutes les manieres, et restait toujours la, cloue +comme un bateau mort. + +. . . . . . . . . . . . . . . . +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus +haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila +degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se +tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a +l'arriere en criant: + +--Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de _flotter;_ +de se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu +d'un commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!... + +Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi. Allege +comme son bateau, gueri par la saine fatique de ses bras, il avait +retrouve son air insouciant, secoue ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il +continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi +libre que dans ses premieres annees. + + + + + +XIII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . +On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la _Circe,_ en +rade d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe +serre de matelots, le vaguemestre apppelait a haute voix les noms des +heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la +batterie, en se bousculant autour d'un fanal. + +--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien +timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud. - +Qu'est-ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement. + + Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + + "Mon cher petit-fils," +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux. +Elle avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur, +toute tremblee et ecoliere: "Veuve Moan". + +Veuve Moan. Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement +irreflechi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est +que cette lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin, +des le jour, il partait pour aller au feu. + +On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris. +Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant +les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a +bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer +les compagnies de marins deja debarquees. Et Sylvestre, qui avait +langui longtemps dans les croisieres det les blocus, venait d'etre +designe avec quelques autres pour combler des vides dans ces +compagnies-la. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre +un peu. Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des +autres qui restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la; +chacun a sa maniere manifestait ses impressions de depart, les uns +graves, un peu recueillis; les autres se repandant en exuberantes +paroles. + +Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son +impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit +sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour +demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une +idee incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de +vaillante race. + +... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait +a s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'etait difficile +au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour +lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne +expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu +experte d'une vieille voisine: + +"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine, +parce qu'elle est bien dans la peine. Son pere a ete pris de mort +subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a ete +mangee, a de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans +Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose a +laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher +enfant, que cela va te faire comme a moi beaucoup de peine. + +"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le depart pour +l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette annee. Ils on appareille +le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre +pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore. + +"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous +ne les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour +gagner son pain..." + +... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa +joie d'aller se battre... + + + + + +Troisieme parties. + + + + + +I + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court, +dressant l'oreille... + +C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps. + Le ciel est gris, pesant aux epaules. + +Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des +fraiches rizieres, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre +et ronflant, espece de _dzinn_ prolonge, donnant bien l'impression de +la petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et +dont la rencontre peut etre mortelle. + +Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la. +Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend +plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui +file en trainee rapide, frolant vos oreilles... + +... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles. +Tout pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde +de la riziere, chacune avec un petit _flac_ de grele, sec et rapide, et +un leger eclaboussement d'eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils +disent: + +--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas dure +une minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse. Sur la +grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on +apercoit rien qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d'ou cela a pu venir. + +De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi +cachees, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre +detrempee de la riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; +Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui +court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours +et eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte +fraiche des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de +France, avec des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu +que celui de la mort. + +Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la +finesse exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent +l'etrangete de leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractees par la malice +et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se +deploient en une longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse. + +--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire. + +Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y +en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui +arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages... + +. . . . . . . . . . . . . . . . +... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit +Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier! + +Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il +etait la comme dans un element a lui. A une minute d'indecision +supreme, les matelots, erafles par les balles, avaient presque commence +ce mouvement de recul qui eut ete leur mort a tous; mais Sylvestre +avaitcontinue d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait +tete a tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, a grands coups +de crosse qui assomnaient. Et, grace a lui, la partie avait change de +tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne sais quoi, qui decide +aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees etait +passe du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer. + +... C'etait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y +avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes +versant leur cervelle dans l'eau de la riziere. + +Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des +leopards. Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup +de lance a la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne +sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnee +qui vient du sang +vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui +faisait les heros antiques. + +Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur desesperee. Sylvestre s'arreta, souriant, +meprisant, sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un +peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. +Mais, dans le mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par +hasard dans le meme sens. Alors, lui, sentit une commotion a la +poitrine, et, comprenant bien ce que c'etait, par un eclair de pensee, +meme avant toute douleur, il detourna la tete vers les autres marins +qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la +phrase consacree: "Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande +aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, +de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou a +son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet +creve. En meme temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui +venait au cote une douleur aigue, qui s'exasperait vite, vite, jusqu'a +etre quelque chose d'atroce et d'indicible. + +Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et +cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge +dont la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is +s'abattit. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a +l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long +et mis a bord d'un navire-hopital qui rentrait en France. + +Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps +d'arret dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, +dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du +cote perce, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui +ne se fermait pas. + +On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a +la voix vibrante et breve. Non, tout cela etait tombe devant la longue +souffrance et la fievre amollissante. Il etait redevenu enfant, avec +le mal du pays; il ne parlait presque plus, repondant a peine d'une +petite voix douce, presque eteinte. Se sentir si malade, et etre si +loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant +d'arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces +qui diminuaient?... Cette notion d'effroyable eloignement etait une +chose qui l'obsedait sans cesse; qui l'oppressait a ses reveils, - +quand, apres les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation +affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fievre et le petit bruit +soufflant de sa poitrine crevee. Aussi il avait supplie qu'on +l'embarquat, au risque de tout. + +Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on +lui donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des +petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse +sa longue promenade a travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu +de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les +lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures +et de miseres. + +Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peux +de mieux. Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers, +et de temps en temps il demandait sa boite. Sa boite de matelot etait +le coffret de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses +precieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles +d'Yann et de Gaud, un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et +un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur +lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naif +de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les +medecins penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee. + +... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. + Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses +malades; s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee +encore comme au renversement des moussons. + +Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait +fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; +beaucoup de ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre +contenu. + +Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait +ete oblige, a cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet etouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c'etait la fin. Couche toujours sur son cote +perce, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de +force, pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce +poumon droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet +autre aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse +supreme etait commencee. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher +sur lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la +Bretagne et l'Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un +vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de +trouver, sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant. + +Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les +manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le +temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur +lui des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les +poitrines ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce +lit, ou il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent +la-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les +haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort +pour s'en aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son +cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on +fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait +dans les memes creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et +chaque fois apres la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un +instant conscience de tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut +encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee. C'etait le soir, +vers six heures. Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la +lumiere seulement, de l'eblouissante lumiere rouge. Le soleil couchant +apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure +d'un +ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +eclairait cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance. + +De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait +impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre. Partout, +a l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude, +que lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas meme pour les +mourants qui haletaient. + +... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere, +passant sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete +dechirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle +se rendait a Paimpol, mandee au bureau de la marine pour y etre +informee qu'il etait mort. + +Il se debattait maintenant; il ralait. On epongeait aux coins de sa +bouche de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a +flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'eclairait toujours; au couchant, on eut dit l'incendie de tout un +monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert +entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de +Sylvestre, faire un nimbe autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou +midi allait sonner. Il etait bien le meme soleil, et au meme instant +precis de sa duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres +differente; se tenant plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait +d'une douce lumiere blanche la grand'-mere Yvonne, qui travaillait a +coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, om c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme +minute de mort. + +Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une +sorte de tour de force d'obliquite. Il rayonnait tristement, dans un +fiord ou derivait la _Marie,_ et son ciel etait cette fois d'une de ces +puretes hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies +n'ayant plus d'atmosphere. Avec une nettete glacee, il accentuait les +details de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de +la _Marie,_ semblait plaque sur un meme plan et se tenir debout. Yann, +qui etait la, eclaire un peu etrangement lui aussi, pechait comme +d'habitude, au milieu de ces espects lunaires. + +... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord +de navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait +dans les eaux dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se +chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaitre dans la +tete. Alors on abaissa dessus les paupieres avec leurs longs cils - et +Sylvestre redevint tres beau et calme, comme un marbre couche... + + + + + +III + + +... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour. +On en avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les +premiers jours de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout +pres, on s'etait decide a le garder quelques heures de plus pour l'y +mettre. + +C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil. +Dans le canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de +France. La grande ville etrange dormait encore quand nous accostames +la terre. Un petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le +quai; nous y mimes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite +a bord; la peinture en etait encore fraiche, car il avait fallu se +hater, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversames cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une +emotion, de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois, +le calme d'une eglise francaise. Sous cette haute nef blanche, ou +j'etais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ chante par un pretre +missionnaire resonnait comme une douce incantation magique. Par les +portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient a des jardins +enchantes, der verdures admirables, des palmes immenses; le vent +secouait les grands arbres en fleurs, et c'etait une pluie de petales +d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'eglise. + +Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin. Notre petit cortege +de matelots etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du +pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, +un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou +toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux +etonnes. + +Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient +d'admirables papillons aux ailes de verlours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale. +Enfin, le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des +plantes inconnues. L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin +des jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons plante cette petite +croix de bois qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit: + + SYLVESTRE MOAN + Dix-neuf ans + +Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui +montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres +merveilleux, sous ses grandes fleurs. + + + + + +IV + + +Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien. En bas, +dans l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees. Sur +le pont, on ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse. Alentour, sur +la mer, une vraie fete d'air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des +voiles, s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir. (Dans ce +Singapour d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte +de betes apprivoisees.) + +Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja +vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient ete +verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de +cette couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des +tropiques. + +Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre +elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens, +comme pour s'examiner sous differents aspects. Elles marchaient comme +des boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout +d'un coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y +en avait qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees +avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie +grotesque, moitie touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux +sacs de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom +de Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement +l'exige pour les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait +appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper +autour; a bord d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces +ventes de sac, pour que cela n'emotionne plus. Et puis, sur ce bateau, +on avait si peu connu Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes, +retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser. + +Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous. +On en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la +medaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre +de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer +et recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux +petits bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si +droles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre +comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par +manque de coeur, mais par irreflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de +rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place. + +Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce +pont si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce +deballage. + +Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et +leurs singes. + + + + + +V + + +. . . . . . . . . . . . . . . +Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la +demander de la part du commissaire de l'inscription maritime. + +C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne +lui fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a +souvent +affaire a _l'Inscription;_ elle donc, qui etait fille, femme, mere et +grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans. + +C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit +decompte de la _Circe_ a toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce +qu'on doit a M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle +robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la +reflexion, a cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis +les froids de l'hiver. + +--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent +de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guere +tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons +fugitives, courtes a present comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, +des oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de +chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers +papillons blancs. + +Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les +belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les +portes, semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs +yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, a qui allaient leurs +melancolies et leurs desirs, etaient a faire la grande peche, la-bas, +sur la mer hyperboree... + +Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec +de legers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille +grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la +mort de son dernier petit-fils. Elle touchait a l'heure terrible ou +cette chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui +etre dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment +de mourir avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mere, mandee a _l'Inscription_ de +Paimpol pour apprendre qu'il etait mort! - Il l'avait vu tres +nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec +son petit chale brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette +apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un dechirement +affreux, tandis que l'enorme soleil rouge de l'Equateur, qui se +couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hopital pour le +regarder mourir. + +Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous +un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, +se faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et +pressait encore sa marche. + +La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou +tombait ce soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses +contemporaines, assises a leur fenetre. Intriguees de la voir, elles +disaient: + +--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur +semaine? + +M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un +petit etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son comis, se +tenait assis a son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pecheur, +il avait recu de l'instruction et passait ses jours sur cette meme +chaise, en fausses manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees. + +Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a +voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +ecrivait pout elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non +decachetees... Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la +mort de son fils Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez +M. le commissaire, qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du +_Bien-Hoa_ le 14..." + +--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?... + +--Decede!... Il est decede, reprit-il. + +Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait +cela de cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement, +inintelligence de petit etre incomplet. Et, voyant qu'elle ne +comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton: + +--_Marw eo!..._ + +--_Marw eo!..._ (Il est mort...) + +Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un +pauvre echo fele redirait une phrase indifferente. + +C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait +trembler seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air +de la toucher. D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu +emoussee, a force d'age, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur +ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour +le moment dans sa tete, et voila qu'elle confondait cette mort avec +d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un +instant pour bien entendre que celui-ci etait son dernier, si cheri, +celui a qui se rapportaient toutes ses prieres, toute sa vie, toute son +attente, toutes ses pensees, deja obscurcies par l'approche sombre de +_l'enfance..._ + +Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant +se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca +qu'on annoncait a une grand'mere la mort de son petit-fils?... Elle +restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son +chale brun avec ses pauvres vieilles mains gercees de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce +trajet qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le +gite de chaume ou elle avait hate de s'enfermer - comme les betes +blessees qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi +qu'elle s'efforcait +de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, epouvantee +surtout d'une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, +le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le +corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre +machine deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour +la derniere fois, sans s'inquieter d'en briser les ressorts. + +Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de +temps a autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans +la tete un grand choc douloureux. Et elle se depechait de se terrer +chez elle, de peur de tomber et d'etre rapportee... + + + + + +VI + + +La vieille Yvonne qui est soule! + +Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres. C'etait +justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup +de maisons le long de la route. Tout de meme elle avait eu la force de +se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son baton. + +--La vieille Yvonne qui est soule! + +Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe etait tout de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le +fond, - et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de +desespoir senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant +plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui +l'etouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur. Sa +coiffe lui etait descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa +pauvre belle coiffe autrefois si menagee. Sa derniere robe des +dimanches etait toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc +jaune, sortait de son serre-tete, completant un desordre de pauvresse... + + + + + +VII + + +Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute +decoiffee, laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une +grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait +presque pas pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes +dans leurs yeux taris. + +--Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille. + +Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a +genoux pour prier. + +Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui +la-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminee, le grillon qui +porte bonheur leur faisait tout de meme sa grele musique. Et la lueur +jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la +mer avait tous pris, qui etaient maintenant une famille eteinte... + +A la fin Gaud disait: + +--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous; +j'apporterai mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous +soignerai, vous ne serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui +qui etait reparti pour la grande peche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement +les _chasseurs_ devaient bientot partir. Le pleurerait-il +seulement?... Peut-etre que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu +de ses propres larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot +s'indignant contre ce garcon dur, tantot s'attendrissant a son +souvenir, a cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui +etait comme un rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout +rempli de lui... + + + + + +VIII + + +... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son +frere finit par arriver a bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - +c'etait apres une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au +moment ou il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis +de sommeil, il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune +de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta +insensible, etourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. +Tres renferme, par fierte, pour tout ce qui concernait son coeur, il +cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les +matelots font, sans rien dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer +pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit. + +Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet +enterrement encore. Et ils se disait: + +--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira. + +Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a +dire: "Gaos! - allons debout, la _releve!_" il entendit sur sa poitrine +un leger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la +realite de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et +deja ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se +dressant vite, dans son reveil subit, il heurta contre les poutres son +front large. + +Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son +poste de peche... + + + + + +IX + + +Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus +etonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des +impressions de profondeur. + +Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme +aucun age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis +l'origine des siecles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne +vit rien, - rien que l'eternite des choses qui _sont_ et qui ne peuvent +se dispenser _d'etre._ + +Il ne faisait meme pas absolument nuit. C'etait eclaire faiblement, +par un reste de lumiere, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait +comme par habitude, rendant une plainte sans but. C'etais gris, d'un +gris trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos +mysterieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes +qui n'ont pas de nom. + +Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans +l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand +voile. + +Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient +une sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un +dessin mou, comme trace par une main distraite; combinaison de hasard, +non destinee a etre vue, et fugitive, prete a mourir. - Et cela seul, +dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eut dit +que la pensee melancolique, insaisissable, de tout ce neant, etait +inscrite la; - et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a +l'obscurite du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure +unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux +bras qui se tendent. Et a present qu'il avait commence a voir la cette +apparence, il lui semblait que ce fut une vraie ombre humaine, +agrandie, rendue gigantesque a force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles +et les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de +ce ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort, +comme une derniere manifestation de lui. + +Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants... +Mais +les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop precis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois +dans les reves, et dont on ne retient au reveil que d'enigmatiques +fragments n'ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame; +beaucoup mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui +avait ete long a percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y +entrait a present jusqu'a pleins bords. Il revoyait la figure douce de +Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque +chose comme un voile tombait tout a coup entre ses paupieres, malgre +lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'etait, n'ayant +jamais pleure dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commencaient a +couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire, +et les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient +d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme +et si fier. + +... Dans son idee a lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer a ces prieres qu'on +dit en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance +des ames. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une +maniere breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui +pourtant n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague +frayeur des cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les +images qui protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre +benite qui entoure les eglises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si +cela aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste +la-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin +plus desespere, plus sombre. + +Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s'il eut ete seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine +deux heures; et en meme temps il paraissait s'etendre, devenir plus +demesure, se creuser d'une maniere plus effrayante. Avec ette espece +d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus +eveille concevait mieux l'immensite des lointains; alors les limites de +l'espace visible etaient encore reculees et fuyaient toujours. + +C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que +cela vint par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a +flamme blanche eussent ete montees peu a peu, derriere les informes +nuees grises; - montees discretement, avec des precautions +mysterieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer. + +Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se +trainait san force, avant de faire aud-dessus des eaux sa promenade +lente et froide commencee des l'extreme matin... + +Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout +restait bleme et triste. Et, a bord de la _Marie,_ un homme pleurait, +le grand Yann... + +Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du +dehors, c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros +obscur, sur ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait completement repris par le travail de la peche, par le train +monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a +suffire. + +Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau +changement a vue. Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du +matin etait termine, et maintenant les lointains paraissaient au +contraire se retrecir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru +voir tout a l'heure la mer si demesuree? L'horizon etait a present +tout pres, et il semblait meme qu'on manquat d'espace. Le vide se +remplissait de voiles tenus qui flottaient, les uns plus vagues que des +buees, d'autres aux contours presque visibles et comme franges. Ils +tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines +blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en meme +temps, aussi l'emprisonnement la-dessous se faisait tres vite, et cela +oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable. + +C'etait la premiere brume d'aout qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la _Marie,_ on +ne distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la +lumiere et ou la mature du navire semblait meme se perdre. + +--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la +seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison +d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela +faisait luire d'humidite leur peau brunie. Ceux qui se regardaient +d'un bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes; +par contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous +cette lumiere fade et blanchatre. On prenait garde de respirer la +bouche ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les +poitrines. + +En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait +plus, tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a +bord des gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet; +apres, ils se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre +le bois du pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines +ecailles argentees qu'ils jetaient en se debattant. Le marin qui leur +fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa precipitation, +s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se melait a la saumure. + + + + + +X + + +Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume +epaisse, sans rien voir. La peche continuait d'etre bonne et, avec +tant d'activite, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, a +intervalles reguliers, l'un +d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un bruit pareil +au beuglement d'une bete sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain repondait a leur appel. Alors on veillait +davantage. Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient +vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la +presence etait pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; +il devenait une occupation, une societe et, par envie de le voir, les +yeux s'efforcaient a percer les impalpables mousselines blanches qui +restaient tendues partout dans l'air. + +Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout etait impregne d'eau; tout +etait ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus +penetrant; le soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il +y avait deja de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise +etait sinistre et glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la _Marie_ ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande. Mais toutes +les _lignes_ du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le +lit de la mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le +bien-etre du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans +la cabine en chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour +dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines, +causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des +heures et des heures a son meme poste invariable, les bras seuls +occupes au travail incessant de la peche. Ils n'etaient separes les +uns des autres que de deux ou trois metres, et ils finissaient par ne +plus se voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormaient l'esprit. +Tout en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a +demi-voix, de peur d'eloigner les poissons. Les pensees se faisaient +plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en +duree afin d'arriver a remplir le temps sans y laisser des vides, des +intervalles de non-etre. On n'avait plus du tout l'idee aux femmes, +parce qu'il faisait deja froid; mais on revait a des choses +incoherentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de +ces reves etait aussi peu serree qu'un brouillard... + +Ce brumeaux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee, +d'une maniere triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement +c'etait toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles, +comme si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte, +prompt a la manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a +pas de soucis; du reste, communicatif a ses heures seulement - qui +etaient rares - et portant toujours la tete aussi haut avec son air a +la fois indifferent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de +faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant +quelque bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, +de rire aux choses droles que les autres disaient. + +En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que +Sylvestre lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres +petites idees d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a +present sans personne +au monde... Peut-etre bien surtout, le deuil de ce frere durait-il +encore dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue, +ou se passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors. + + + + + +XI + + +Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla etrange et non connu d'eux. Ils se regarderent les +uns les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil: + +--Qui est-ce qui a parle? + +Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait +bien eu l'air de sortir du vide exterieur. + +Alors, celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee +depuis la veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son +souffle pour pousser le long beuglement d'alarme. + +Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, +au contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de +cornemuse, une grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille, +s'etait dressee menacante, tres haut tout pres d'eux: des mats, des +vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'etait fait en l'air, +partout a la fois et d'un meme coup, comme ces fantasmagories pour +effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees sur des voiles +tendus. Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher, penches +sur le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un reveil +de surprise et d'epouvante... + +Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes - +tout ce qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les +pointerent en dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs +qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effares, allongeaient vers +eux d'enormes batons pour les repousser. + +Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus +de leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent +aussitot sans aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait +tout a fait amorti; il avait ete si faible meme, que vraiment il +semblait que cet autre navire n'eut pas de masse et qu'il fut une chose +molle, presque sans poids... + +Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +--Ohe! de la _Marie._ +--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L'apparition, c'etait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoer, aussi de +Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la, +tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait +Kerjegou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de +Plounerin. + +--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? Demandait Larvoer de la _Reine-Berthe._ + +--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, _mauvaise +poison_ de la mer?... + +--Oh! nous... c'est different; _ca nous est defendu de faire du bruit._ + (Il avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere +noir; avec un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete +a ceux de la _Marie_ et leur donna a penser beaucoup.) + +Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette +plaisanterie: + +--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a +crevee. + +Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et +tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou +quelque courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que +l'autre, separer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyes en +babord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, +comme eussent fait des assieges avec des piques, ils parlerent des +choses du pays, des dernieres lettres recues par les "chasseurs", des +vieux parents et des femmes. + +--Moi, disait Kerjegou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son +petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a +l'heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de +la belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec +certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe +et de lointain. + +Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un +petit homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle +part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand +Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants. + +--Moi, disait encore Larvoer, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marque la +mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui +faisait son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; +un bien grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournerent vers Yann pour +savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur. + +--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait +sur la derniere lettre que mon pere m'a envoyee. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son +chagrin, et cela l'irritait. + +Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale, +pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de +M. Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la +vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present, +en journee chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais +toujours eu dans l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une +courageuse, malgre ses airs de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et +une couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore. + +Par cette appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de +la _Reine-Berthe_ qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir. +Depuis un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car +leur navire etait moins pres, et, tout a coup, ceux de la _Marie_ ne +trouverent plus rien a pousser, plus rien au bout de leurs longs +morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mats ou vergues, +s'agiterent en cherchant dans le vide, puis retomberent les uns apres +les atures lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On +rentra donc ces defenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replongee dans la +brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une piece, comme +s'efface l'image d'un transparent derriere lequel la lampe a ete +soufflee. Ils essayerent de la heler, mais rien ne repondit a leurs +cris, - qu'une espece de clameur moqueuse a plusiers voix, terminee en +un gemissement qui les fit se regarder avec surprise... + +Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et, +comme ceux du _Samuel_Azenide_ avaient rencontre dans un fiord une +epave non douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa +quille), on ne l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous +ses marins furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires. + +Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la _Marie_ +avaient bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait +eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au +contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait +emporte plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le +sourire de Larvoer et, en rapprochant toutes ces choses, on fit +beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin +au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se demanderent +craintivement si, ce matin-la, ils n'avaient point cause avec des +trepasses. + + + + + +XII + + +L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers +brouillards du matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis troism ois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a +Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille +dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoye la tout ce qu'on +lui avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit +_a la mode des villes_ et ses belles jupes de differentes couleurs. +Elle avait fait elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple +et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline +epaisse ornee seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin +par aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un +respect de +demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient comme +autrefois, la main a leur chapeau. + +Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le +long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. + Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer - +comme d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage - +et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle +tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au +fond duquel etait Yann... + +Cette meme route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a +ce hameau de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises, +croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des +rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce +Pors-Even, bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa +vie, elle y etait allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur +tout son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa +porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, +entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette region de +Ploubazlanec; elle etait presque heureuse que le sort l'eut rejetee la: +en aucun autre lieu du pays elle n'eut pu se faire a vivre. + +A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses, +des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur +la mer bretonne. Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun +nuage nulle part. + +Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble +pour la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes. Ca +et la, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux +pierres, comme un panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait +un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau a toit +de paille dessinait au-dessus de la lande une petite decoupure bossue. +Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne etendaient +leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplicies, +et, dans le lointain, la Manche se detachait en clair, en grand miroir +jaune sur un ciel qui etait deja tenebreux vers l'horizon. Et dans ce +pays, meme ce calme, meme ces beau temps, etaient melancoliques; il +restait, malgre tout, une inquietude planant sur les choses; une +anxiete venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et +dont l'eternelle menace n'etait qu'endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l'odeur salee des greves, et +l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre +les epines maigres. Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au +logis, volontiers elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a +la maniere de ces belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs +d'ete, dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules, +amoindris par son amour! Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann +comme une sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage, +qu'elle n'aurait jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele +en esprit, sans plus confier cela a personne. Pour le moment, elle +aimait a le savoir en Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans +ses cloitres profonds et il ne pouvait se donner a aucune autre. + +Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle +comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus +dedaignee, - car il n'etait pas un garcon comme les autres. - Et puis +cette mort du petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait +decidement. A son arrivee, il ne pourrait manquer de venir sous leur +toit pour voir la grand'mere de son ami: et elle avait decide qu'elle +serait la pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fut manquer +de dignite; sans paraitre se souvenir de rien, elle lui parlerait comme +a quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait meme +avec affection comme a un frere de Sylvestre, en tachant d'avoir l'air +naturel. Et qui sait? il ne serait peut-etre pas impossible de prendre +aupres de lui une place de soeur, a present qu'elle allait etre si +seule au monde; de se reposer sur son amitie; de la lui demander comme +un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut plus a aucune +arriere-pensee de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entete +dans ses idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien +compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette +chaumiere presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la +grand'mere Moan, n'etant plus assez forte pour aller en journee aux +lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle +mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore +s'arranger pour vivre sans demander rien a personne... + +La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant +d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la +chaumiere se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans +la partie de terrain qui s'incline vers la greve. Elle etait presque +cachee sous son epais toit de paille brune, tout gondole, qui +ressemblait au dos de quelque enorme bete morte effondree sous ses +poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des +rochers, avec des mousses et du cochlearia formant de petites touffes +vertes. On montait les trois marches gondolees du seuil, et on ouvrait +le loquet interieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire +qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi +la lucarne, percee comme dans l'epaisseur d'un rempart, et donnant sur +la mer d'ou venait une derniere clarte jaune pale. Dans la grande +cheminee flambaient des brindilles odorantes de pin et de hetre, que la +vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; +elle-meme etait la assise, surveillant leur petit souper; dans son +interieur, elle portait un serre-tete seulement, pour menager ses +coiffes; son profil, encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de +son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris +une couleur passee, tournee au bleuatre, et qui etaient troubles, +incertains, egares de vieillesse. Elle disait toutes les fois la meme +chose: + +--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee. +Il est la meme heure que les autre jours. + +--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard +que de coutume. + +Elle soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre +usee, mais encore epaisse comme le tronc d'un chene. Et le grillon ne +manquait jamais de leur recommencer sa petite pusique a son d'argent. + +Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries +grossierement sculptees et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient acces dans des etageres ou plusiers generations +pecheurs avaient ete concues, avaient dormi, et ou les meres vieillies +etaient mortes. + +Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de menage tres +anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume; +aussi de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers +fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans +une hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre, +accrochee au granit du mur. Sa grand'mere y avait attache sa medaille +militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait +aussi achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires +et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts. +C'etait la son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa +memoire, dans son pays breton... + +Les soirs d'ete, elle ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand +le temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de +pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le +chemin un peu aud-dessus de leur tete. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et +Gaud, dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite, +ayant beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des +Islandais et fille sage, resolue, dans un trouble trop grand... + + + + + +XIII + + +Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait +d'arriver, elle se sentit prise d'une espece de fievre. Tout son calme +d'attente l'avait abondonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans +savoir pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et, +dans le chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui +venait a l'encontre d'elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir. Il etait deja tout +pres, se dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux boucles sous son bonnet de pecheur. Elle se trouvait prise si +au depourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de +chanceler, et qu'il s'en apercut; elle en serait morte de honte a +present... Et puis elle se croyait mal coiffee, avec un air fatigue +pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eut donne je ne sais quoi +pour etre cachee dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou +de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme +pour essayer de changer de route. Mais c'etait trop tard: ils se +croiserent dans l'etroit chemin. + +Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de +cote comme un cheval ombrageaux qui se derobe, en la regardant d'une +maniere furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant +malgre elle-meme une priere et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque +grande flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa +figure etait devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les +tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle. + +Et ce fut tout; il etait passe. Elle continua sa route, encore +tremblante, mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang +reprendre son cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete +entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit +enfant, toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete +comme un maigre echeveau de chanvre gris: + +--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de +Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous +avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrives ce +matin de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une +visite pendant que j'etais dehors. Pauvre garcon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, +ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi, +cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire +tant de choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute +plus; c'etait fini... + +Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le +monde plus vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir. + + + + + +XIV + + +L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait +tres lentement tomber. Les journees grises passerent apres les +journees grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes +vivaient bien abandonnees. + +Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner. Sa pauvre tete +s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, a propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours +clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir. Avoir +toujours ete bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute un +science de mots grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame +et quel mystere moqueur! + +Elle commancait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a +entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui +revenaient en tete, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets tres +vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, repetes par des +matelots. Il lui arrivait d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou +bien, en balancant la tete et battant la mesure avec son pied, elle +prenait: + + Mon mari vient de partir; +Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laisse sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + J'en gagne! + J'en gagne!... + +Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux +s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement +pour s'eteindre. Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps +caduque, en laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts. + +Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre +d'epreuve sur lequel Gaud n'avait pas compte. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de +chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends, +j'en ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des +filles et des garcons qu'a cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees, +avec un geste d'insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la +journee elle le pleura. + +Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre +menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de +Paimpol. + +La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les +pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son +tablier. Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir +des conversations avec elle. + +--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc? Dans mon temps +a moi, j'en ai pourtant connu de ton age qui savaient causer. Me +semble que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si +tu voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises +en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en +chemin, parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a +elle-meme comme, du reste, tout au monde a present, puis s'arretait au +milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beaute allait se consumer, solitaire et +sterile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle +y melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces +choses etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou +tout etait dechaine et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait +avec plus d'angoisse a lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins +ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires, qui +avaient peri au large pendant de semblables nuits, et dont les ames +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protegee contre la visite de +ces morts par la presence de cette si vieille femme qui etait deja +presque des leurs... + +Tou a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du +coin de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe +sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix +chantait: + + Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laisse sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + + +Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; +on l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs. Dans +le vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux +memes endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement +triste; elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de +roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant +dans l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les +unes des autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause +d'une certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des +especes de soirees joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la +cote; il y avait toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue +par la pluie noire, d'ou partaient des chants lourds. Au dedans, des +tables alignees pour les buveurs; des marins se sechant a des flambees +fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes +courtisant des filles, tous allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour +s'etourdir. Et, pres d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait +aussi, emplissant la nuit de sa voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de +la porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des +terres, vers Pors-Even. Ils passaient tres tard, echappes des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondees, Gaud tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres +vite noyes dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant a +demeler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle +s'imaginait l'avoir reconnue. + +N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener +une vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et, +malgre tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans +coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee. + +D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de +Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de +plaisir, un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a +depenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les +capitaines donnent sur les grandes parts de peche, payables seulement +en hiver). + +On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et +lui s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille +brune, sa maitresse du precedent automne. Ensemble ils s'etaient +promenes, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes +remplies du chant des alouettes, tout embaumees par les raisins murs, +les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble +ils avaient chante et danse des rondes a ces veillees de vendange ou +l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et legere, en buvant le vin doux. + +Ensuite, la _Marie_ ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve, +dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la +montre, et s'etait negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux +jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs +mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fete, et souvent ivre apres minuit, sur la fin des +bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que +les filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exgerant. + +Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui +aussi du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande. Comme par +une entente muette, maintenant ils se fuyaient. + + + + + +XV + + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une +des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des +moustaches a present, une carrure d'homme et la replique hardie. Un +air de cantiniere, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en +elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand meme parce +qu'elle est Bretonne. Dans sa tete, les noms de tous les marins du +pays tiennent comme sur un registre; elle connait les bons, les +mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe,vint +travaille la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la +mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des +entrees brusques, comme lances par une lame de houle. La salle est +basse et profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores +ou se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, +une Vierge en faience est posee sur une console, entre des bouquets +artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, - +depuis les temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des +corsaires, jusqu'a ces Islandais de nos jours tres peu differents de +leurs ancetres. Et bien des existences d'hommes ont ete jouees, +engagees la, entre deux ivresses, sur ces tables de chene. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation +sur les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre +madame Tressoleur et deux _retraites_ assis a boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait +paree, cette _Leopoldine,_ a faire la campagne prochaine. + +--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! - +Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de +l'ancienne _Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq +_jeunes personnes,_ qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette +table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous +jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; - +et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La _Leopoldine!_... Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud, +comme si on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable. + +Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la +lumiere de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose +triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie +par eux-memes, presque un sens. Et ce _Leopoldine,_ mot nouveau, +inusite, la poursuivait avec une persistance qui n'etait pas naturelle, +devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'etait attendue a +voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait visitee jadis, +qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protege pendant de longues +annees les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette +_Leopoldine,_ augmentait son angoisse. + +Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres +desertees, sur les femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un +nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pecheurs?... Tout cela pour elle etait indifferent, semblable, +egalement sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre +eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque meme il oubliait le +pauvre petit Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en +etait fait pour toujours de ce seul reve, de ce seul desir de sa vie; +elle devait se detacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait +a son existence, meme de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un +charme si douloureux a cause de lui; chasser absolument ces pensees, +tout balayer; se dire que c'etait fini, fini a jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui +avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir. Et +alors, apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi +faire?... + +Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit +avaient recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit +tranquille et leger de grelot de poupee. Et ses larmes aussi se mirent +a couler, larmes d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres +avec un petit gout amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, +comme ces pluies d'ete qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a +coup, pressees et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant +plus, se sentant brisee, prise de vertige devant le vide de sa vie, +elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se +coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant: +il devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes +les choses de cette chaumiere. - Cependant, comme elle etait tres +jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et +s'endormir. + + + + + +XVI + + +Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux +premiers jours de fevrier, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du +dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a +sa mere, suivant la coutume de famille. L'annee avait ete bonne, et il +s'en retournait content. + +Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une +vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins +ameutes qui riaient... La grand'mere Moan!... La bonne grand'mere que +Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de +ces vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les +menacait de son baton, tres en colere et en desespoir: + +--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas +ose, bien sur, mes vilains droles!... + +Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battres; so +coiffe etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle etait grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques +pauvres vieux qui ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille +respectable ne buvant jamais que de l'eau. + +--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi, +avec sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour +la veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce +groupe. Effrayee, elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait, +ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant +leur chat qu'on avait tue. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils +ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses +tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs +joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si +pres; mais sans haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans +une commune pensee de pitie et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce +pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de +diable; mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de +pres, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et caline. Ils +l'avaient tue avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre +vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout emue, +toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce +monde on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!... + +Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides; +et ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des +paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'etait +possible, que des enfants fussent si mechants! Faire une chose +pareille a une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient +presque, a lui aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les +jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien a jouer avec les +betes, n'ont guere de sensiblerie pour elles; mais son coeur se +fendait, a marcher la derriere cette grand'mere en enfance, emportant +son pauvre chat par la queue. Il pensait a Sylvestre, qui l'avait tant +aimee; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait predit +qu'elle finirait ainsi, en derision et en misere. + +Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue: + +--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas; +sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas +riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce +matin quand je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en +ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par +cette petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles +phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +pres de l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan. - Pour +jolie, elle l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort +bien, mais il lui parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa +pauvrete et son deuil. Son air etait devenu plus serieux, ses yeux +gris de lin avaient l'expression plus reservee et semblaient malgre +cela vous penetrer plus avant, jusqu'au fond de l'ame. Sa taille aussi +avait acheve de se former. Vingt-trois ans bientot; elle etait dans +tout son epanouissement de beaute. + +Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe +noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on +ne savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache +en elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire +reproche; peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui +des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde +et le haut de ses bras... Mais non, cela residait plutot dans sa voix +tranquille et dans son regard. + + + + + +XVII + + +Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute. + +Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi +passer en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui +souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa +droite, troublee et toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete +haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en +route; d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire, +elle commencait a les observer alternativement l'un et l'autre, du coin +de son oeil qui etait redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre +conge; elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu +de lui, marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose, +marcher ainsi bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait, +au lieu d'arriver si vite a leur logis vide et sombre ou tout allait +s'evanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mere entra sans se +retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi... + +Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but, +probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord +le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe. + +Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete. Bien pauvre, en +effet, malgre son air range et honnete, le logis de ces deux +abandonnees qui s'etaient reunies. Peut-etre, au moins, eprouverait-il +pour elle un peu de bonne pitie, en la voyant redescendue a cette meme +misere, a ce granit fruste et a ce chaume. Il n'y avait plus de la +richesse passee, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et +involontairement les yeux de Yann revenaient la... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille +grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait +semblant de ne pas prendre garde a lui. Donc ils restaient debout +devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme +pour quelque interrogation supreme. + +Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence +semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours +plus profondement, comme dans l'attente solenelle de quelque chose +d'inoui qui tardait a venir. + +. . . . . . . . . . . . +--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande decision, brusque +comme etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre +formulee... + +--Si vous voulez toujours... La peche s'est bien vendue cette annee, +et j'ai un peu d'argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant +du bonheur approcher... + +--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous +vouliez toujours... + +... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas... Qui donc +pouvait l'empecher de prononcer ce oui? Il s'etonnait, il avait peur, +et elle s'en apercevait bien. Appuyee des deux mains a la table, +devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans +voix, ressemblait a une mourante tres jolie... + +--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait +levee pour venir a eux. Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il +faut l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure... +Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il +avait du coeur. Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle +n'avait jamais cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre +son refus sauvage, malgre tout. Il l'avait dedaignee longtemps, il +l'acceptait aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait +son idee a lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait +plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout a lui en demander +compte, non plus qu'a lui reprocher son chagrin de deux annees... Tout +cela, d'ailleurs, etait si oublie, tout cela venait d'etre emporte si +loin, en une seconde, par le tourbillon delicieux qui passait sur sa +vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux, +tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une +grosse pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues... + +--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan. Et +moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre +devenue si vieille, pour avoir vu ca avant de mourir. + +Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et +ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole +qui fut assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune +qui leur semblat digne de rompre leur delicieux silence. + +--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la +par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... +De mont emps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait +promis... + +Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect +inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla +que c'etait le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie. + +Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance +que la mer avait doree. Dans les pierres du mur, le grillon leur +chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du +milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'etre subitement +vivifie et rajeuni dans la chaumiere morte. Le silence s'etait rempli +de musique inouies; meme le crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la +lucarne, etait devenu comme une belle lueur enchantee... + +--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tete. L'Islande, la _Leopoldine,_ - c'est vrai, elle +avait deja oublie ces epouvante dressees sur la route. - Au retour +d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet ete d'attente +craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, a petits coups +rapides, devenu for presse lui aussi, comptait en lui-meme tres vite, +pour voir si, en se + +depechant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce depart: +tant de jours pour reunir les papiers, tant de jours pour publier les +bans a l'eglise; oui, cela ne menerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois +pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une +grande semaine a rester ensemble apres. + +--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec +autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant +mesurees et precieuses... + + + + + +Quatrieme partie. + + + + +I + + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'etait a la +porte de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se +faisaient leur cour. + +D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les +rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier +descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le +ciel immense, ou passaient lentement des brumes errantes. Et pour +fleurs, des algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve, +avaient entrainees dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des +courants de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent +des humidites glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se +deposaient sur leurs epaules. + +Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la. Et ce banc, qui +avait plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja +vu +bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des +jeunes, et il etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard, +changes en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la +meme place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air +et se chauffer a leur dernier soleil... + +De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour +les regarder. Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient +ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et +aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma +Doue, ma Doue,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca +a-t-il du bon sens? + +Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un +pres de l'autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger +murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous, +au pied des falaises. C'etait une musique tres harmonieuse, la voix +fraiche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites +douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi +leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils +etaient adosses: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa +forme svelte en robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de +son ami. Aus-dessus d'eux, le dome bossu der leur toit de paille et, +derriere tout cela, les infinis crepusculaires, le vide incolore des +eaux et du ciel... + +Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et +la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne +genait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommencaient +a se parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence; +ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, +puisqu'elle devait si peu durer. + +Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui, +par testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y +faisaient aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole. + + + + + +II + + +... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle +avait faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere +rencontre; il lui disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes +ou celle etait allee. + +Elle l'ecoutait avec une extreme surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il +etait capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres +petits details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees. + +Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a +deviner, a comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce +temps- +la!... Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en faisait +l'aveu naif a present!... + +Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant +repoussee, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont +il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un +commencement de sourire incomprehensible. + + + + + +III + + +Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour +acheter la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, +il y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la +circonstance, sans qu'on eut besoin de rien acheter. Mais Yann avait +voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue: +avoir une robe donnee par lui, payee avec l'argent de son travail et de +sa peche, il lui semblait que cela la fit deja un peu son epouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere. +Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on +deployait devant eux. Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands +et, lui qui autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune +des boutiques de Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la +forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de +velours pour la rendre plus belle. + + + + + +IV + + +Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude +de leur falaise ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard +sur un buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurite, il leur sembla +distinguer sur ce buisson de legeres petites houppes blanches: + +--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approcherent pour +s'en assurer. + +Il etait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le toucherent, +verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui +etaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une +premiere impression hative de printemps; du meme coup, ils +s'apercurent que les jours avaient allonge; qu'il y avait quelque chose +de plus tiede dans l'air, de plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson etait en avance! Nulle part dans le pays au bord +d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil. Sans doute, il avait +fleuri la expres pour eux, pour leur fete d'amour... + +--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec +le grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva +soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre +la nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets +de la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a +cette cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et +ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur +venait un petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini... + +Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre +pas pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne, +jusqu'a l'avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du +temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque +sombre. Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves, +plus inquiets dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre +elle et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud. +Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure. + + +C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a +present: cela augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une +maree, qui monte, jusqu'a tout remplir. Il n'avait jamais connu cette +maniere d'aimer quelqu'un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque +etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant +pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par +convenance. Il eut aime se coucher par terre a ses pieds, et rester +la, le front appuye sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de +frere qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas +l'embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui etait en +elle, qui etait son ame, qui se manifestait a lui dans le son pur et +tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau +regard limpide... + +Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et +plus desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot +d'une maniere aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser +pour cela d'etre _elle-meme!..._ Cette idee le faisait frissonner +jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que +serait une pareille ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par +respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce delicieux +sacrilege... + + + + + +V + + +Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la +cheminee, et leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux. La flamme +qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond +noir leurs ombres agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie. +Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un +demi-sourire, cherchant a se derober aux regards de Gaud. + +C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce +mystere qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il +se voyait pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun +faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas. + +--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle. + +Il essaya de repondre oui. De mechants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit +bien que se devait etre autre chose. + +--C'etait ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en +faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple +pecheur. Mais enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout. + +--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches? +Vous aviez peur d'etre refuse? + +--Oh! non, pas cela. + +Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en +fut amusee. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on +entendit dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui +venir, et son expression changeait a mesure: + +--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine. + +Et lui detourna la tete, en riant tout a fait. + +Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait +pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu +jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme +Sylvestre disait jadis), et c'etait tout. Mais voila aussi, on l'avait +tourmente avec cette Gaud! Tout le monde s'y etait mis, ses parents, +Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme. Alors il +avait commence a dire non, obstinement non, tout en gardant au fond de +son coeur l'idee qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela +finirait certainement par etre oui. + +Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnee pendant deux ans, et desire mourir... + +Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion +d'etre decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a +leur tour interrogeaient profondement: lui pardonnerait-elle au moins? + Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de +peine, lui pardonnerait-elle?... + +--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, +avec mes parents, c'est la meme chose. Des fois, quand je fais ma tete +dure, je reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans +parler a personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je +finis toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si +j'etais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ca faisait +mon affaire, a moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus dure +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de +s'en aller a cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa +souffrance d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a +present que c'etait fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce +temps d'epreuve. + +Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere +inattendue, il est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre +leurs deux ames. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes +s'etant rapprochees, ils resterent la longtemps, leurs joues appuyees +l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien +se dire. Et en ce moment, leur +etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne s'etant reveillee, +ils demeurerent devant elle comme ils etaient, sans aucun trouble. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +VI + + +C'etait six jours avant le depart pour l'Islande. Leur cortege de +noces s'en revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent +furieux, sous un ciel charge et tout noir. + +Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme +des rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve. +Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de +dominer la vie, d'etre au-dessus de tout. Ils semblaient meme etre +respectes par le vent, tandis que, derriere eux, ce cortege etait un +joyeux desordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest +tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres, +deja grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de +leurs noces et leurs premieres annees. Grand'mere Yvonne etait la et +suivait aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil +oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait +une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et +toujours son petit chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause +de Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les +jupes relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient. + +A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la +coutume, des bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de +fete. Yann avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large, +mais il etait de ceux a qui tout va bien. Quant a Gaud, il y avait de +la demoiselle encore dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres +etaient piquees en haut de son corsage - tres ajuste, comme autrefois +sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le +bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele +que les cris d'une mouette. + +Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde; +aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de +Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes. Ils saluaient les maries +au passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une +demoiselle, avec sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle +etait admiree. + +Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux +des bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de +leurs fous, de leurs idiots a bequilles. Cette gent etait echelonnee +sur le parcours, avec des musiques, des accordeons, des vielles; ils +tendaient leurs mains, leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des +aumones que Yann leur lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec +son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui etaient +tres vieux, qui avaient des cheveux gris sur des tetes vides n'ayant +jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils etaient de +la meme couleur que la terre d'ou ils semblaient n'etre +qu'incompletement sortis, et ou ils allaient rentrer bientot sans avoir +eu de pensees; leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de leurs +existences avortees et inutiles. Ils regardaient passer, sans +comprendre, cette fete de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison +des Gaos. C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des +maries du pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est +comme au bout du monde breton. + +Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de +roches basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer. +Pour y descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de +granit. Et le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap +isole, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se +perdant tout a fait dans le bruit du vent et des lames. + +Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups. + On voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +deployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula +le premier devant les embruns. En arriere, son cortege restait +echelonne sur les roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu +la pour presenter sa femme a la mer; mais celle-ci faisait mauvais +visage a la mariee nouvelle. + +En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris +et cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis +le matin. Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires, +pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + + + + + +VII + + +Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis +de Gaud, qui etait bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq +personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos +le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne +_Marie,_qui etaient de la _Leopoldine_ a present; quatre filles +d'honneur tres jolies, leurs nattes de cheveux disposees en rond +au-dessus des oreilles, comme autrefois les imperatrices de Byzance, et +leur coiffe blanche a la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque +marine; quatre garcons d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de +beaux yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de +peine, louees a Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee +encombree de poeles et de marmites. + +Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus +riche, c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille +sage et courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait +la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir les deux epoux si +assortis. + +Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage: + +--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee +comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus +jeune de neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des +cousines, et ca en avait fait, tout ca, des Gaos, malgres les disparus +d'Islande!... + +--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en +avons fait encore quatorze a nous deux. + +Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete +blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos; +mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'epave les avaient mis vraiment bien a leur aise. + +En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au +_service_ (Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot +dans la marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de +Bresil, faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de +_l'Iphigenie,_ on faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la +brune; et la manche en cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait +crevee. Alors, au lieu d'avertir, on s'etait mis a boire a meme +jusqu'a plus soif; ca avait dure deux heures, cette fete; a la fin ca +coulait plein la batterie; tout le monde etait soul! + +Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant +avec une pointe de malice. + +--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore +que la, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la +pluie, faisaient rage dans une epaisse nuit. Malgre les precautions +prises, quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque +amarree dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en +bas ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: +c'etaient les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et +des petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par +le cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets, +plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes. + +On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures +droles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque, +avaient roule le monde. + +--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont la, +en montant dans les petites rues... + +--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait +frequentees, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous +avions _consomme_ la dedans, a trois que nous etions... Des vilaines +femmes, _ma Doue,_ mais vilaines!... + +--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui, +lui aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les +avait connues, ces Chinoises. + +--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou +personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, +il contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise +tres surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a +faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme +cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait +retrousses par le coin avec ces doigts.) Et voila les deux Chinois, +les deux... enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui +ferment la grille a clef, nous dedans! Comme de juste, on te les +empoigne par la queue pour les mettre en danse la tete contre les murs. + - Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une +douzaine qui se relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec +des airs de se mefier tout de meme. - Moi, j'avais justement mon +paquet de cannes a sucre, achetees pour mes provisions de route; et +c'est solide, ca ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour +cogner sur les magots, si ca nous a ete utile... + +Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres +tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la +fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal +d'armes sur la _Zenobie,_ a Aden, un jour, je vois les marchands de +plumes d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas): +"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." +D'un _paravirer_ je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon +marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour +me faire cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta +pacotille." Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je +n'avais pas ete si bete! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce +temps j'etais jeune homme... Alors, a Toulon, une connaissance a moi +qui travaillait dans les modes... + +Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette +modiste pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps +en temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur +ses fondements de pierre. + +--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous +amuser, dit le cousin pilote. + +--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant +a Gaud, - parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous +deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu +de la gaite des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le +sens, ne buvait pas du tout ce soir-la. Et il rougissait a present, ce +grand garcon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une +plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a +Sylvestre... D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a +cause du pere de Gaud et a cause de lui. + +On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons. Mais +avant, il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille; +dans les fetes de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion, +et quand on vit le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il +se fit du silence partout: + +--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere. + +Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine: + +--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._ + +Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux +tablees joyeuses des petits. Tous ceux qui etaient dans cette maison +repetaient en esprit les memes mots eternels. + +--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer +d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de +la _Zelie_... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers +la grand'mere Yvonne: + +--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en recita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +--..._Sed libera nos a malo, Amen._ + +Les chansons commencerent apres. Des chansons apprises _au service,_ +sur le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + + Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, + Mais chez nous les braves + Narguent le destin, + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + +Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere +tout a fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait +repris par d'autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat +trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus +bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete, +prise peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus +delicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir +d'un certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de +precautions, caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas +remuer, disait-il. + +Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors +ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord +de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des +signes aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en +vue s'etaient rassemblees autour de la trouvaille. + +--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a +Pors-Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les +autres faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais: +Francois) et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant +absolument aller sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a +des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat +pas, a cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait +pu lui chercher une affaire pour cette epave non declaree. + +--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; +si on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin +superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de +raisin que dans toutes les caves des debitants de Paimpol. + +Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage? Il etait fort, haut +en couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel. Il +fut neanmoins trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent. + +Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et +les garcons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit +tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes +d'inquietude a cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la +fois, a plein gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette +musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de +noces. + +Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement, +fit signe a sa femme de venir lui parler. + +C'etait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, +confuse de s'etre levee... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en +aller tout de suite, laisser les autres. + +--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons. + +Et il l'entraina. Ils se sauverent furtivement. + +Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentee. Ils se mirent a courir, en se tenant par +la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir +les lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit. Ils +couraient tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant, +contre les rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant +la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee. + +D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de +trainer sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui +ruisselait par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et +continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant +l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot +vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu etre maries, +et heureux comme ce soir. + +Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son +lit en armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent +avec respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de +lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils +virent que sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes; +elle etait endormie ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha +d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les +levres par ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir +de leurs fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait +froidie par le vent, tout a fait glacee. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid. +Ah! si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle +aurait eue a arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la +terre nue... Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit +brut, a cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec +elle; alors, par sa presence, tout etait change, transfigure, et elle +ne voyait plus que lui... + +Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait +plus les siennes. Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un +a l'autre, ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne +finissait plus. Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et +ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre. +Ils semblaient etre sans force pour rompre leur etreinte, et ne +connaitre rien de plus, ne desirer rien au dela de ce long baiser. + +Elle se degagea enfin, troublee tout a coup: + +--Non, Yann!... grand'mere Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve +sa coupe d'eau fraiche. + +Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hesitation delicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait +mis a genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir +sauvage. Il regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire, +ennuye d'etre aussi pres de cette grand'mere, cherchant un moyen sur +pour ne plus etre vu; toujours sans quitter les levres exquises, il +allongea le bras derriere lui, et, du revers de la main, eteignit la +lumiere comme avait fait le vent. + +Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la +tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un +fauve qui aurait plante ses dents dans une proie. Elle, abandonnait +son corps, son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans +resistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse +enveloppante: il l'emportait dans l'obscurite vers le beau lit blanc _a +la mode des villes_ qui devait etre leur lit nuptial... + +Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantot donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus +bas a l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits +sons files, en prenant la voix flutee d'une chouette. + +Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante, +battant les falaises de ses memes coups sourds. Une nuit ou l'autre, +il faudrait etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie +des choses noires et glacees: - ils le savaient... + +Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute +cette fureur inutile et retournee contre elle-meme. Alors, dans le +logis pauvre et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a +l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivres, leurres +delicieusement par l'eternelle magie de l'amour... + + + + + +VIII + + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la +mere, les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les +_suroits,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps +etait sombre, et la mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante +et troublee. + +Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini, +elle avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi? Elle esperait bien +qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui +en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses +d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait +different; c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les +memes baisers, les memes etreintes, avec elle etaient _autre chose;_ +et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant +l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux, +si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son +grand dedaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, +il avait toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle +chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que +leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le +sentiment, le respect inne de la majeste de _l'epouse;_un abime la +separe de l'amante, chose de plaisir, a qui, dans un sourire de dedain, +on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud etait +l'epouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs +caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils etaient une meme chair +tous deux et pour toute la vie. + +... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves... + +D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de +ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours +cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait +rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de +l'existence - qui pouvait encore etre si long devant eux! A peine +avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. +- Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, +d'arrangement de menage, avaient ete forcement remis au retour... + +Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant +son metier de mer... + +Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur. +Etre femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec +tristesse, passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a +present qu'elle l'adorait au dela de ce qu'elle eut imagine jamais, +elle se sentait prise d'une epouvante trop grande en songeant a ces +annees a venir... + +Ils eurent une journee de printemps, une seule... C'etait la veille de +l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenerent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de +l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mamries d'hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de +voir tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmente. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et +restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le +rude pays breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine +et rare; il semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et +ont eut dit qu'il s'etait immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y +avoir de jours sombres ni de tempetes. Les caps, les baies, sur +lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages, +dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient +se reposer, eux aussi, dans des tranquillites ne devant pas finir... +Tout cela comme pour rendre plus douce et eternelle leur fete d'amour; +- et on voyait deja des fleurs hatives, des primeveres le long des +fosses, ou des violettes, freles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann? + +Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux +yeux francs: + +--Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait +avoir la son vrai sens d'eternite. + +Elle s'appuyait a son bras. Dans l'enchantement du reve accompli, elle +se serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l'envolee au large!... Et cette +premiere fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher +de partir... + +De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce +pays marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et +seme de pierres. Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur +les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, +tres hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, +dans l'extreme eloignement, la mer, comme une grande vision diaphane, +decrivait son cercle immense et eternel qui avait l'air de tout +envelopper. + +Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de +ce Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y +interessait pas. + +--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres... +ca doit etre malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y +avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas +vivre la-dedans, moi, bien sur. + +Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un +enfant naif. + +Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de +vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du +large. La, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes +amoncelees et de l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs +verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre +les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, +qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait +bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ +de bois ronge comme un cadavre, grimacant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les +soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas +bien et se faisait expliquer. + +--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant +sons bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste +toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour +monter; a minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de +suite il se releve et il continue de faire sa promenade ronde. Des +fois, la lune aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils +travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connait pas +trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil a minuit!... Comme ca devait etre loin, cette ile +d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois +parmi les noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait +l'effet de designer une chose sinistre. + +--Les fiords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, +si hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages +qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, +des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent +point ce que c'est que les arbres. A la mi-aout, quand notre peche est +finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, +et elles allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre +sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout +l'hiver. + +--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote, +dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui +sont morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer; +c'est en terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des +croix en bois toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits +dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi +Guillaume Moan, le grand-pere de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles, +sous la pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle +songeait a ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces +nuits longues comme les hivers. + +--Tout le temps, tout le temps pecher? Demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est +pas toujours belle par la. Dame! on est fatigue le soir, ca donne +appetit pour souper et, des jours, l'on devore. + +--Et on ne s'ennuie jamais? + +--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + + + + + +Cinquieme partie. + + + + + +I + + +... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant +leur feu, qui etait une flambee de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit +a dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait +d'etre deja tristes. + +Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du +printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air +etait tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a +trainer sur la campagne. + +Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + + + + +II + + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde. Les +departs d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque +maree, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-la, quinze bateaux +devaient sortir avec la _Leopoldine,_et les femmes de ces marins, ou +les meres, etaient toutes presentes pour l'appareillage. - Gaud +s'etonnait de se trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais +elle aussi, et amenee la pour la meme cause fatale. Sa destinee venait +de se precipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait a peine eu +le temps de se bien representer la realite des choses; en glissant sur +une pente irresistiblement rapide, elle etait arrivee a ce +denouement-la, qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a present - +comme faisaient les autres, les habituees... + +Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux. Tout +cela etait nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolee, differente; son passe de _demoiselle,_ +qui subsistait malgre tout, la mettait a part. + +Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large +seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du +vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser +dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle, +bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y +en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur +ou qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se +sentaient menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des +amants s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des +matelots gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a +leur bord d'un air sombre, s'en allant comme a un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on +embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes +les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a +cause de leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les +apportait sur des civieres et, au fond des cales des navires, on les +descendait comme des morts. + +Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce +metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des +hommes de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche. C'etaient les +bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient +garcons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil +sur les filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes +ou leur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir de revenir +plus riches. Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient +tous ainsi a bord de cette _Leopoldine,_ qui avait vraiment un equipage +de choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors +par des remorqueurs. Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots, +decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la +Vierge: "Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes +s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient +sur les mousselines des coiffes. + + +Des que la _Leopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide +vers la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la +cote, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas, +tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La _Leopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils +s'etaient donne un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme +beau temps printanier, le meme ciel tranquille. Ils sortirent un +moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur +promenade d'hier, seulement la nuit ne devait plus les reunir. Ils +marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientot se +trouverent pres de leur maison, ramenes la insensiblement sans y avoir +pense; ils entrerent donc encore une derniere fois chez eux, ou la +grand'mere Yvonne fut saisie de les voir reparaitre ensemble. + +Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses +qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la. - Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur +pourtant que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec +amour. + +D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes... + +Yann raconta qu'a bord de la _Leopoldine,_ on venait de tirer au sort +les postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un +des meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque +rien des choses d'Islande: + +--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des +trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons _trous de +mecques;_ c'est pour y planter des petits supports a rouet dans +lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons +ces trous-la aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet +du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne +apres, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne +change plus. Eh bien, mon poste a moi se trouve sur l'arriere du +bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit ou l'on prend le plus +de poissons; et puis il touche aux grand haubans ou l'on peut toujours +attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un petit abri quelconque, +pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces greles de la-bas; - +cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brulee, pendant les +mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement +finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient +semblaient devenir ce jour-la mysterieuses et supremes... + +A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et +ils se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une +longue etreinte silencieuse. + +Ils s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un +vent leger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait +encore, agita son bonnet d'une maniere convenue. Et longtemps elle +regarda, en silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann. - C'etait lui +encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des +eaux, - et deja vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui +persistent a fixer se troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s'en allait cette _Leopoldine,_ Gaud comme attiree par +un aimant, suivait a pied le long des falaises. + +Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors +elle s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'etait un point eleve, la mer +vue de la semblait avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que +cette _Leopoldine,_ en s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite, +sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes +ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque +tourmente formidable qui se serait passee ailleurs, derriere l'horizon; +mais dans le champ profond de la vue, ou Yann etait encore, tout +demeurait paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin +de le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place, +l'attendre. + +Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest +regulierement l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant +leur effort inutile, se brisant sur les memes rochers, deferlant aux +memes places pour inonder les memes greves. Et a la longue, c'etait +etrange, cette agitation sourde des eaux avec cette serenite de l'air +et du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop rempli, voulait +deborder et envahir les plages. + +Cependant la _Leopoldine_ se faisait de plus en plus diminuee, +lointaine, perdue. Des courants sans doute l'entrainaient, car les +brises de cette soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait +vite. Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait +bientot atteindre l'extreme bord du cercle des choses visibles, et +entrer dans ces au-dela infinis ou l'obscurite commencait a venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu, +Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui +lui venaient toujours. Quelle difference, en effet, et quel vide plus +sombre s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme +un adieu! Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait +tellement a elle son Yann, elle se sentait si aimee malgre ce depart, +qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la +consolation et l'attente delicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'etaient +dit pour l'automne. + + + + + +III + + +L'ete passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premieres +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse +des chrysanthemes. + +Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui ecrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en recut un de lui. Il l'informait qu'il +etait en bonne sante a la date du 10 courant, que la saison de la peche +s'annoncait excellente et qu'il avait deja quinze cents poissons pour +sa part. D'un bout a l'autre c'etait dit dans le style naif et calque +sur le modele uniforme de toutes les lettres de ces Islandais a leur +famille. Les hommes eleves comme Yann ignorent absolument la maniere +d'ecrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils +revent. Etant plus cultivee que lui, elle sut donc faire la part de +cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'etait pas +exprimee. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, +il lui donnait le nom d'epouse, comme trouvant plaisir a le repeter. +Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, +en Ploubazlanec,_ etait deja une chose qu'elle relisait avec joie. +Elle avait encore eu si peu le temps d'etre appelee: _Madame Marguerite +Gaos!..._ + + + + + +IV + + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'ete. Les Paimpolaises, qui +d'abord s'etaient mefiees de son talent d'ouvriere improvisee, disant +qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au +contraire, qu'elle excellait a leur faire des robes qui avantageaient +la tournure; alors elle etait devenue presque une couturiere en renom. + +Ce qu'elle gagnait passait a embellir le logis - pour son retour. +L'armoire, les vieux lits a etageres, etaient repares, cires, avec des +ferrures luisantes; elle avait arrange leur lucarne sur la mer avec une +vitre et des rideaux, achete une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises. + +Tout cela, sans toucher a l'argent que son Yann lui avait laisse en +partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boite chinoise, pour +lui montrer a son arrivee. + +Pendant les veillees d'ete, aux dernieres clartes des jours, assise +devant la porte avec la grand'mere Yvonne dont la tete et les idees +allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour +Yann un beau maillot de pecheur en laine bleue; il y avait, aux +bordures du col et des manches des merveilles de points compliques et +ajoures; la grand'mere Yvonne, qui avait ete jadis une habile +tricoteuse, s'etait rappele peu a peu ces procedes de sa jeunesse pour +les lui enseigner. Et c'etait un ouvrage qui avait pris beaucoup de +laine, car il fallait un maillot tres grand pour Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commencait a avoir conscience de +l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donne +toute leur pousse en juillet, prenaient deja un air jaune, mourant, et +les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus +petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aout +arriverent, et un premier navire islandais apparut un soir, a la pointe +de Pors-Even. La fete du retour etait commencee. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce? + +C'etait le _Samuel-Azenide;_ - toujours en avance celui-la. + +--Pour sur, disait le vieux pere d'Yann, la _Leopoldine_ ne va pas +tarder; la-bas, je connais ca, quand un commence a partir les autres ne +tiennent plus en place. + + + + + +V + + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journee, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c'etait fete chez les epouses, chez les +meres: fete aussi dans les cabarets, ou les belles filles paimpolaises +servent a boire aux pecheurs. + +Le _Leopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait +encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, a l'idee que, dans un +delai extreme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de +deception, Yann serait la, Gaud etait dans une delicieuse ivresse +d'attente, tenant le menage bien en ordre, bien propre et bien net, +pour le recevoir. + +Tout range, il ne lui restait rien a faire, et d'ailleurs elle +commencait a n'avoir plus la tete a grand'chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arriverent encore, et puis cinq. Deux +seulement manquaient toujours a l'appel. + +--Allons, lui disait-on en riant, cette annee, c'est la _Leopoldine_ ou +la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour. + +Et Gaud se mettait a rire, elle aussi, plus animee et plus jolie, dans +sa joie de l'attendre. + + + + + +VI + + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, +d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'etait +tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque +annee? Oh! d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentree chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d'anxiete, d'angoisse. + +Est-ce que vraiment c'etait possible qu'elle eut peur, si tot?... +Est-ce qu'il y avait de quoi?... + +Et elle s'effrayait, d'avoir deja peur... + + + + + +VII + + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +Un matin ou il y avait deja une brume froide sur la terre, un vrai +matin d'automne, le soleil levant la trouva assise de tres bonne heure +sous le porche de la chapelle des naufrages, au lieu ou vont prier les +veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrees comme dans un +anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient +commence, et ce matin-la Gaud s'etait reveillee avec une inquietude +plus poignante, a cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc +cette journee, cette heure, cette minute, de plus que les +precedentes?... On voit tres bien des bateaux retardes de quinze +jours, meme d'un mois. + +Ce matin-la avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu'elle etait venue pour la premiere fois s'asseoir sous ce porche +de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + + En memoire de + GAOS, Yvon, perdu en mer + aux environs de Norden-Fiord... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en meme temps, sur la voute, quelque chose s'abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volee sous ce +porche; les vieux arbres ebouriffes du preau se depouillaient, secoues +par ce vent du large. - L'hiver qui venait!... + + ... perdu en mer + aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan deu 4 au 5 aout 1880. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-la, elle etait tres vague, sous la +brume grise, et une panne suspendue trainait sur les lointains comme un +grand rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. +Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis seme +ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'a ces +inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle etait +poursuivie par l'idee d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-etre +mettre la, bientot, avec un autre nom que, meme en esprit, elle n'osait +pas redire dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tete +renversee contre la pierre. + + ...perdu aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan du 4 au 5 aout + a l'age de 23 ans... + Qu'il repose en paix! + +L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetiere de la-bas, - +l'Islande lointaine, lointaine, eclairee par en dessous au soleil de +minuit... Et tout a coup, - toujours a cette meme place vide du mur +qui semblait attendre, - elle eut, avec une nettete horrible, la vision +de cette plaque neuve a laquelle elle songeait: une plaque fraiche, une +tete de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adore, _Yann Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout, +en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et +les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant. + + +Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien +droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. +Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air +d'etre la par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, +ressembler a une femme de naufrage. + +Justement c'etait Fante Flory, la femme du second de la _Leopoldine._ +Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait la; inutile +de feindre avec elle. Et d'abord elles resterent muettes l'une devant +l'autre, les deux femmes, epouvantees davantage et s'en voulant de +s'etre rencontrees dans un meme sentiment de terreur, presque haineuses. + +--Tous ceux de Treguier et de Saint-Brieuc sont rentres depuis huit +jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritee. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, a ce +moyen des desolees. Mais elle entra dans la chapelle, derriere Fante, +sans rien dire, et elles s'agenouillerent pres l'une de l'autre comme +deux soeurs. + +A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prieres ardentes, avec +toute leur ame. Et puis bientot on n'entendit plus qu'un bruit de +sanglots, et leurs larmes pressees commencerent a tomber sur la terre... + +Elles se releverent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa. + +Ayant essuye leurs larmes, arrange leurs cheveux, epoussete le salpetre +et la poussiere des dalles sur leur jupon a l'endroit des genoux, elles +s'en allerent sans plus rien se dire, par des chemins differents. + + + + + +VIII + + +Cette fin de septembre ressemblait a un autre ete un peu melancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette annee la que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, on eut +dit le goi mois de juin. Les maris, les fiances, les amants etaient +revenus, et partout c'etait la joie d'un second printemps d'amour... + +Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut +signale au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s'etaient formes, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et palie, etait la, a cote du pere de son Yann: + +--Je crois fort, disait le vieux pecheur, je crois fort que c'est eux! +Un liston rouge, un hunier a rouleau, ca leur ressemble joliment +toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille? + +--Et pourtant non, reprit-il avec un decouragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un +foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sur, ma fille, ils ne +tarderont pas. + +Et chaque jour venait apres chaque jour; et chaque nuit arrivait a son +heure, avec une tranquillite inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensee, +toujours par peur de ressembler a une femme de naufrage, s'exasperant +quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de +mystere, detournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces +regards qui la glacaient. + +Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller des le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derriere la +maison paternelle de son Yann pour n'etre pas vue par la mere ni les +petites soeurs. Elle s'en allait toute seule a l'extreme pointe de ce +pays de Ploubazlanec qui se decoupe en corne de renne sur la Manche +grise, et s'asseyait la tout le jour aux pieds d'une croix isolee qui +domine les lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur +les falaises avancees de cette terre des marins, comme pour demander +grace; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mysterieuse, qui +attire les hommes et ne les rend plus, et garde de preference les plus +vaillants, les plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes eternellement +vertes, tapissees d'ajoncs courts. Et, a cette hauteur, l'air de la +mer etait tres pur, ayant a peine l'odeur salee des goemons, mais +rempli des senteurs delicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner tres loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les decoupures de la cote, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelees qui s'allongeaient sur le tranquille neant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au dela, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, leger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. +Et c'etaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le +grand neant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystere +impenetrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles, +promenaient l'odeur des genets ras qui avaient refleuri au dernier +soleil d'automne. + +A certaines heures regulieres, la mer baissait, et des taches +s'elargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait; +ensuite, avec la meme lenteur, les eaux remontaient et continuaient +leur va-et-vient eternel, sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait la, au milieu de ces +tranquillites regardant toujours, jusqu'a la nuit tombee, jusqu'a ne +plus rien voir. + + + + + +IX + + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, +elle ne dormait plus. + +A present, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tete renversee et appuyee au mur derriere. A quoi +bon se lever, a quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans +retirer sa robe, quand elle etait trop epuisee. Autrement elle +demeurait la, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, +dans cette immobilite; toujours elle avait cette impression d'un cercle +de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, +sa bouche etait seche, avec un gout de fievre, et a certaines heures +elle poussait un gemissement rauque du gosier, repete par saccades, +longtemps, longtemps, tandis que sa tete se frappait contre le granit +du mur. + +Ou bien elle l'appelait par son nom, tres tendrement, a voix basse, +comme s'il eut ete la tout pres, et lui disait des mots d'amour. + +Il lui arrivait de penser a d'autres choses qu'a lui, a de toutes +petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple a regarder +l'ombre de la Vierge de faience et du benitier, s'allonger lentement, a +mesure que baissait la lumiere, sur la haute boiserie de son lit. Et +puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle +recommencait son cri, en battant le mur de sa tete... + +Et toutes les heures du jour passaient, l'une apres l'autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait du +revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus +connaitre ni les dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouve un +debris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais +non, de la _Leopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de +la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient apercue le 2 aout, +disaient qu'elle avait du s'en aller pecher plus loin vers le nord, et +apres, cela devenait le mystere impenetrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le +moment ou vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait meme pas, +et a present elle avait presque hate que ce fut bientot. + +Oh! s'il etait mort, au moins qu'on eut la pitie de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu'il etait en ce moment meme, - lui, ou ce qui +restait de lui!... Si seulement la Vierge tant priee, ou quelque autre +puissance comme elle, voulait lui faire la grace, par une sorte de +double vue, de le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant +pour rentrer - ou bien son corps roule par la mer... pour etre fixee au +moins! pour savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout a coup le sentiment d'une voile +surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se +hatant d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irreflechi +pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c'etait vrai... + +Elle retombait assise. Helas! Ou etait-elle en ce moment, cette +_Leopoldine?_ ou pouvait-elle bien etre? La-bas, sans doute, la-bas +dans cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnee, emiettee, +perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsedante, toujours la meme: une +epave eventree et vide, bercee sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercee lentement, lentement, sans bruit, avec une extreme douceur, par +ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes. + + + + + +X + + +Deux heures du matin. +C'etait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive a tous les pas qui +s'approchaient: a la moindre rumeur, au moindre son inaccoutume, ses +tempes vibraient; a force d'etre tendues aux choses du dehors, elles +etaient devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-la comme les autres, les mains +jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurite, elle ecoutait le vent +faire sur la lande son bruit eternel. + +Des pas d'homme tout a coup, des pas precipites dans le chemin! A +pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuee jusqu'au +fond de l'ame, son coeur cessant de battre... + +On s'arretait devant la porte, on montait les petites marches de +pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappe, est ce que ce pouvait +etre un autre!... Elle etait debout, pieds nus; elle, si faible depuis +tant de jours, avait saute lestement comme les chattes, les bras +ouverts pour enlacer le bien-aime. Sans doute la _Leopoldine_ etait +arrivee de nuit, et mouillee en face dans la baie de Pors-Even, - et +lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tete avec une +vitesse d'eclair. Et maintenant, elle se dechirait les doigts aux +clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui etait dur... +. . . . . . . . . . . . . . . . . + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissee, la tete retombee sur +la poitrine. Son beau reve de folle etait fini. Ce n'etait que +Fantec, leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'etait que +lui, que rien de son Yann n'avait passe dans l'air, elle se sentit +replongee comme par degres dans son meme gouffre, jusqu'au fond de son +meme desespoir affreux. + +Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, etait au +plus mal, et a present, c'etait leur enfant qui etouffait dans son +berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il etait venu demander +du secours, pendant que lui irait d'une course chercher le medecin a +Paimpol... + +Qu'est-ce que tout cela lui faisait, a elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n'avait plus rien a donner aux peines des autres. +Effondree sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme +une morte, sans lui repondre, ni l'ecouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitie pour le mal qu'il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +--C'est vrai, qu'il n'aurait pas du la deranger... elle!... + +--Moi! Repondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec? + +La vie lui etait revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore +etre une desesperee aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument +pas. Et puis, a son tour, elle avait pitie de lui; elle s'habilla pour +le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, a quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu'elle etait tres fatiguee. + +Mais cette minute de joie immense avait laisse dans sa tete une +empreinte qui, malgre tout, etait persistante; elle se reveilla bientot +avec une secousse, se dressant a moitie, au souvenir de quelque +chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de +la confusion des idees qui revenaient, vite elle cherchait dans sa +tete, elle cherchait ce que c'etait... + +--Ah! rien, helas! - non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son meme abime. Non, +en realite, il n'y avait rien de change dans son attente morne et sans +esperance. + +Pourtant, l'avoir senti la si pres, c'etait comme si quelque chose +emane de lui etait revenu flotter alentour; c'etait ce qu'on appelle, +au pays breton, un _pressigne;_ et elle ecoutait plus attentivement les +pas du dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-etre arriver qui +parlerait de lui. + +En effet, quand il fit jour, le pere de Yann entra. Il ota son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui etaient en boucles comme ceux de +son fils, et s'assit pres du lit de Gaud. + +Il avait le coeur engoisse, lui aussi; car son Yann, son beau Yann +etait son aine, son prefere, sa gloire. Mais il ne desesperait pas, +non vraiment, il ne desesperait pas encore. Il se mit a rassurer Gaud +d'une maniere tres douce: d'abord les derniers rentres d'Islande +partaient tous de brumes tres epaisses qui avaient bien pu retarder le +navire; et puis surout il lui etait venu une idee: une relache aux iles +Feroe, qui sont des iles lointaines situees sur la route et d'ou les +lettres mettent tres longtemps a venir; cela lui etait arrive a +lui-meme, il y avait une quarantaine d'annees, et sa pauvre defunte +mere avait deja fait dire une messe pour son ame... Un si beau bateau, +la _Leopoldine,_ presque neuf, et de si forts marins qu'ils etaient +tous a bord... + +La vieille Moan rodait autour d'eux tout en hochant la tete; la +detresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des +idees; elle rangeait le menage, regardant de temps en temps le petit +portrait jauni de son Sylvestre accroche au granit du mur, avec ses +ancres de marine et sa couronne funeraire en perles noires; non, depuis +que le metier de mer lui avait pris son petit-fils, a elle, elle n'y +croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que +par crainte, du bout de ses pauvres vieilles levres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur. + +Mais Gaud ecoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux +cernes regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui +ressemblait au bien-aime; rien que de l'avoir la, pres d'elle, c'etait +une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassuree, plus +rapprochee de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus +douces, et elle redisait en elle-meme ses prieres ardentes a la Vierge +Etoile-de-la-mer. + +Une relache la-bas, dans ces iles, pour des avaries peut-etre; c'etait +une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une +sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'etait +pas perdu, puisqu'il ne desesperait pas, lui, son pere. Et, pendant +quelques jours, elle se remit encore a attendre. + +C'etait bien l'automne, l'arriere-automne, les tombees de nuit lugubres +ou, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumiere, et +noir aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-memes semblaient n'etre plus que des crepuscules; des +nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout a coup +des obscurites en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'etait +comme un son lointain de grandes orgues d'eglise, jouant des airs +mechants ou desesperes; d'autres fois, cela se rapprochait tout pres +contre la porte, se mettant a rugir comme les betes. + +Elle etait devenue pale, pale, et se tenait toujours plus affaissee, +comme si la vieillesse l'eut deja frolee de son aile chauve. Tres +souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de +noces, les depliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des +ses maillots en laine bleue qui avait garde la forme de son corps; +quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-meme, +comme par habitude, les reliefs des ses epaules et de sa poitrine; +aussi a la fin elle l'avait pose tout seul dans une etagere de leur +armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardat plus longtemps +cette enpreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenetre la lande triste, ou des petits panaches de +fumee blanche commencaient a sortir ca et la des chaumieres des autres: +la partout les hommes etaient revenus, oiseaux voyageurs ramenes par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillees devaient etre +douces; car le renouveau d'amour etait commence avec l'hiver dans tout +ce pays des Islandais... + +Cramponnee a l'idee de ces iles ou il avait pu relacher, ayant repris +une sorte d'espoir, elle s'etait remise a l'attendre... + . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Il ne revint jamais. +Une nuit d'aout, la-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un +grand bruit de fureur, avaient ete celebrees ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait ete aussi sa nourrice; c'etait elle qui +l'avait berce, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite +elle l'avait repris, dans sa virilite superbe, pour elle seule. Un +profond mystere avait enveloppe ces noces monstrueuses. Tout le temps, +des voiles obscurs s'etaient agites au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentes, tendus pour cacher la fete; et la fiancee donnait de la +voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour etouffer les +cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'etait defendu, +dans une lutte de geant, contre cette epousee de tombeau. Jusqu'au +moment ou il s'etait abandonne, les bras ouverts pour la recevoir, avec +un grand cri profond comme un taureau qui rale, la bouche deja emplie +d'eau; les bras ouverts, etendus et raidis pour jamais. + +Et a ses noces, ils y etaient tous, ceux qu'il avait convies jadis. +Tous, excepte Sylvestre, qui, lui, s'en etait alle dormir dans des +jardins enchantes, - tres loin, de l'autre cote de la Terre... + + + + + + +End of this Project Gutenberg Etext of "Pecheur d'Islande" by Pierre +Loti. + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 7pchs10.txt or 7pchs10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7pchs11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7pchs10a.txt + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, +Project Gutenberg volunteer. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Pecheur d'Islande + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December, 2003 [EBook #4785] +[This file was first posted on February 17, 2003] +[Most recently updated: February 17, 2003] + +Edition: 11 + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE *** + + + + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg +volunteer. + + + + + +Pecheur d'Islande + +Compositions de E. Rudaux + +Pierre Loti +De l'Academie Francaise + +A Madame Adam +(Juliette Lamber) +Hommage d'affection filiale, +Pierre Loti + + + + +Premiere Partie + +I + + +Ils etaient cinq, aux carrures terribles, accoudes a boire, dans une sorte de +logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gite, trop bas pour +leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une grande +mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone, +avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien: +une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un couvercle en +bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les eclairait en vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient, en +repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres +exactement la forme, +et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des +caissons etroits scelles au murailles de chene. De grosses poutres passaient +au-dessus d'eux, presque a toucher leurs tetes; et, derriere leurs dos, des +couchettes qui semblaient creusees dans l'epaisseur de la charpente +s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les morts. Toutes +ces boiseries etaient grossieres et frustes, impregnees d'humidite et de sel; +usees, polies par les frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient, en +breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur une +planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la patronne +de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les personnages +en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes; +aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une petite chose +tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de +bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente priere, a des heures +d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux bouquets de fleurs +artificielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine bleue +serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur la tete, +l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle _suroit_ (du nom de ce +vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les pluies). + +Ils etaient d'ages divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme, pour la +taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee, couvrait ses +joues; seulement il avait garde ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui +etaient extremement doux et tout naifs. + +Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver un +vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur. + +... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des eaux +noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur, marquait +onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de +bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais sans +rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour ceux qui etaient +encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees dans le _pays,_ pendant +des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient bien, avec un bon rire, une +allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme +l'entendent les hommes ainsi trempes, est toujours une chose saine, et +dans sa crudite meme il demeure presque chaste. + +Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom que +les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou etait-il +donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne descendait-il pas +prendre un peu de sa part de la fete? + +--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de +bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange tomba d'en +haut: + +--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_ + +_L'homme_ repondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui etait +entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..." Cependant +c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crepusculaire +renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux. + +Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller jaune, +et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une echelle de +bois. + +Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait +presque un geant. Et d'abord il fit une grimace en se pincant le bout du +nez a cause de l'odeur acre de la saumure. + +Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait de +face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu, formaient +comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns +tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par +tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le traitait +comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un air de lion +calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que +chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais +coupees; elles etaient frisees tres serre en eux petits rouleaux symetriques +au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et exquis; et puis +elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote des coins profonds de sa +bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras, et ses joues colorees +avaient garde un veloute frais, comme celui des fruits que personne n'a +touches. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rebourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un petit +garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui +etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez +dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire dans son verre, et +puis on l'envoya se coucher. + +Apres, on reprit la grande conversation des mariages: + +--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a +vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent +penser quand elles le voient? + +Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes ses +epaules effrayantes: + +--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a +l'heure; c'est suivant. + +Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et c'est la, +comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a parler le +francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il commenca de raconter +ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure quinze jours. + +C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il etait +entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une femme qui +vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il en +avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en +arrivant, il l'avait lance a tour de bras, _en plein par la figure,_ a celle +qui chantait sur la scene? - moitie declaration brusque, moitie ironie pour +cette poupee peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme etait tombee du +coup; apres, elle l'avait adore pendant pres de trois semaines. + +--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre +en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a lui. +Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup au milieu +des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on +devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en +haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole. + +Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le +surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des +sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un +chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur la +falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere avait +disparu autrefois dans un naufrage. + +--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres bonne +heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au large. Chaque soir +il disait encore ses prieres et ses yeux avaient garde une candeur +religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres Yann, le mieux plante du +bord. Sa voix tres douce et ses intonations de petit enfant +contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa +croissance s'etait faite tres vite, il se sentait presque embarrasse d'etre +devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier +bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait repondu aux avances +d'aucune fille. + +A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour deux +- et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de l'Assomption de la +Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de minuit. Trois d'entre +eux se coulerent pour dormir dans les petites niches noires qui +ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres remonterent sur le pont +reprendre le grand travail interrompu de la peche; c'etait Yann, Sylvestre, +et un de leur pays appele Guillaume. + +Dehors il faisait jour, eternellement jour. + +Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle trainait sur +les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de +suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune couleur, et en dehors +des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, +chimerique. + +L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela prenait +l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image a +refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de +vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. + +La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du vrai +froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel. Tout etait +calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores +semblaient contenir cette lumiere latente qui ne s'expliquait pas; on +voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces +paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance pouvant etre nommee. + +Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur ces +mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le +voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et leurs yeux y +etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du large. + +Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un homme +endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs hamecons et leurs +lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son +grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette eau +tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds, d'un +gris luisant d'acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'etait +rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre eventrait, avec son +grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait +faire leur fortune au retour s'empilait derriere eux, toute ruisselante +et fraiche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du +dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus +reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete hyperboree, +devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose comme une aurore, +que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues trainees roses... + +--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre, avec +beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air +de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait laisse prendre aux +yeux bruns de son grand frere, mais il se sentait timide en touchant a ce +sujet grave.) + +--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, +ce Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune +des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite +tous, ici tant que vous etes, au bal que je donnerai... + +Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un +_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. +Ils avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures, plus +de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las, et ils +s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-meme sa +manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient etait vierge +comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgre leur +fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues fraiches. + +La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au temps +de la Genese elle s'etait _separee d'avec les tenebres_ qui semblaient s'etre tassees +sur l'horizon, et restaient la en masses tres lourdes; en y voyant si +clair, on s'apercevait bien a present qu'on sortait de la nuit, - que cette +lueur d'avant avait ete vague et etrange comme celle des reves. + +Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des dechirures, comme des +percees dans un dome, par ou arrivaient de grands rayons couleur d'argent +rose. + +Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense, faisant +tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et +d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite; ils +etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles tendus pour +cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble l'imagination des +hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de planches qui portait +Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de +recueillement immense; il s'etait arrange en sanctuaire, et les gerbes de +rayons, qui entraient par les trainees de cette voute de temple, +s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de +marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer tres loin une autre chimere: une +sorte de decoupure rosee tres haute, qui etait un promontoire de la sombre +Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste en +entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son grand +frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve +qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et que, +lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont l'approche +inevitable commencait a lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas, +arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant a +pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord par tous +ces reflets de lumiere pale. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du matin +avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils se mirent a +les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les trouver si durs. +Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de descendre dormir, d'avoir +bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la +taille, ils s'en allerent jusqu'a l'ecoutille, en se dandinant sur un air de +vieille chanson. + +Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un certain +Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'enormes +pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la main; l'autre +les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors +Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux changeants, le repoussa +d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu sauvage, +et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse douce etait souvent +chez lui tres pres d'une violence brutale. + + + + + + +II + + +Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait +chaque annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides ou les etes +n'ont plus de nuits. + +Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses flancs +epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux, impregnes +d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les +senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec +sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, +il retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent reveille. +Alors il avait sa facon a lui de _s'elever a la lame_ et de rebondir, plus +lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses modernes. + +Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des _Islandais_ (une +race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de Paimpol et +de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette peche-la). + +Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans +le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete, un +reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait une +grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres, d'avirons +et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge, patronne des +marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours, de generation en +generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison +allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres, +de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires +islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage. Le +pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les +gestes qui benissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages chantaient +ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Etoile-de-la-Mer. + +Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux. + +Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre compagnons +rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer +hyperboree. + +Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege ce +navire qui portait son nom. + +La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage +de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a Paimpol, et puis +de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend bien sa peche, et dans +les iles de sable a marais salants ou l'on achete le sel pour la campagne +prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour +quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce +lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes. + +Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a +Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour un +temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant, et qui +attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: - il faut +beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore. + + + + + + +III + + +A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y avait +deux femmes tres occupees a ecrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont l'appui, +en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de fleurs. + +Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une +coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute +petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: - deux +amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour quelque +bel _Islandais._ + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses idees. + Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure jeunette, ainsi +vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait vieille: une bonne +grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et +encore fraiche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards +ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres basse sur le front et sur +le sommet de la tete, etait composee de deux ou trois larges cornets en +mousseline qui semblaient s'echapper les uns des autres et retombaient +sur la nuque. Sa figure venerable s'encadrait bien dans toute cette +blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, tres +doux, etaient pleins d'une bonne honnetete. Elle n'avait plus trace de +dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait a la place ses gencives +rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgre son menton, qui etait +devenu "en pointe de sabot" (comme elle avait coutume de dire), son +profil n'etait pas trop gate par les annees; on devinait encore qu'il avait du etre +regulier et pur comme celui des saintes d'eglise. + +Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a dire +sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette lettre, +il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la +moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame. + +L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire +soigneusement l'adresse: + +_A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - +dans la mer d'Islande par Reickawick._ + +Apres, elle aussi releva la tete pour demander: + +--C'est-il fini, grand'mere Moan? + +Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt +ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la race est +brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils presque noirs. +Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient comme repeints au +milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui donnait une expression +de vigueur et de volonte. Son profil, un peu court, etait tres noble, le nez +prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans +les visages grecs. Une fossette profonde, creusee sous la levre inferieure, +en accentuait delicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une +pensee la preoccupait beaucoup, elle la mordait, cette levre, avec ses dents +blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites +trainees plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque +chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins +d'Islande ses ancetres. Elle avait une expression d'yeux a la fois obstinee +et douce. + +Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon au-dessus +des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et qui donne +encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises. + +On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille a qui elle +pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait qu'une grand'tante +eloignee, ayant eu des malheurs. + +Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un lit +tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur +claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche de +chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient l'anciennete du +logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises, et les fenetres +donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou se tiennent les +marches et les pardons. + +--C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire? + +--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant ce nom-la. + +Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se leva +en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de tres +interessant sur la place. + +Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle d'une +elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre sa coiffe, elle +avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir cette excessive +petitesse etiolee qui est devenue une beaute par convention, etaient fines et +blanches, n'ayant jamais travaille a de grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant +pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon +pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie, rose, +depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand souffle apre de la +Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par cette pauvre grand'mere +Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder pendant ses dures journees de +travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit qui +lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois; aussi brun +qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait vive et capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse +ni les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un reve +lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque vague et +mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou certainement les falaises +etaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent etait +venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des cargaisons de navire, +elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et plus tard a Paris. - Alors, de +petite Gaud, elle etait devenue une _mademoiselle Marguerite,_ grande, +serieuse, au regard grave. Toujours un peu livree a elle-meme dans un autre +genre d'abandon que celui de la greve bretonne, elle avait conserve sa +nature obstinee d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele +bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive, +lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des +allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop +franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas +toujours devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si +indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient bien +tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de coeur +autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus +qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes quittent +difficilement, elle avait vite appris a s'habiller q'une autre facon. Et +sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant, en prenant +la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer, s'etait amincie +par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete seulement +comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs +d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un +peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui +n'etaient jamais la, et dont chaque annee quelques-uns de plus manquaient a +l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait +comme un gouffre lointain - et ou etait a present celui qu'elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de ces +pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son existence +et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en +remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle +demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de +la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee, ou elle avait eu ses +fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui disait +bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une famille +vaillante et estimee. + +Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu pres bien +mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient plus. Toujours +ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue d'habille et sur +lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les cornets de +mousseline de ses grandes coiffes: son propre chale de mariage, jadis +bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps la menage +pour les dimanches, encore bien presentable. + +Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme +les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte, avec ces + +yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la trouver +bien jolie. + +Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que +les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son _galant_, +un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat; octogenaire, qui +maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les +jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il ne s'etait console, +disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premieres ni en +secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en une espece de rancune +comique, moitie maligne, et il l'interpellait toujours: + +--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous _prendre +mesure?..._ + +Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se faire +faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un +peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel +finissent tous les habillements terrestres... + +--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle +avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguee, plus cassee +par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait a son cher petit-fils, +son dernier, qui, a son retour d'Islande, allait partir pour le service. +- Cinq annees!... S'en aller en Chine peut-etre, a la guerre!... +Serait-elle bien la, quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait a +cette pensee... Non, decidement, elle n'etait pas si gaie qu'elle en avait +l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait +horriblement comme pour pleurer. + +C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le lui +enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute seule, +sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des +messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir, +comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait bientot +plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de l'autre, Jean Moan +le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la +famille, mais qui existait tout de meme quelque part en Amerique, enlevant a +son cadet le benefice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecte sa +petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvee assez pauvre. + +Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses +defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance +ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au +costume en planches, le coeur affreusement serre de se sentir si vieille +au moment de ce depart... + +L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre, regardant sur +le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, +les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait toujours tres mort, +meme le dimanche, par ces longues soirees de mai; des jeunes filles, qui +n'avaient seulement personne pour leur faire un peu la cour, se +promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux galants +d'Islande... + +"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup +troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait plus la +quitter. + +Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle. Son +pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres filles de +son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et puis, en sortant +du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres +anciens marins comme lui, il etait content d'apercevoir la-haut, a sa fenetre +encadree de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installee dans cette +maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on ne +voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites ruelles +par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait dans les +infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui devore; sa +pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires, ou naviguait la +_Marie, capitaine Guermeur._ + +Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant, +apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si douce. + +. . . . . . . . . . . . . . + +Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere. + +Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de Paris +les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour brumeux et +blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors elle avait ete saisie +par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle +n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la reconnaissait plus; elle y +eprouvait comme le sensation de plonger tout a coup dans ce qu'on appelle, a +la campagne: _les temps,_ les temps lointains du passe. Ce silence, apres +Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant +dans la brume a leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en +granit sombre, noires d'humidite et d'un reste de nuit; toutes ces choses +bretonnes - qui lui charmaient a present qu'elle aimait Yann - lui avaient +paru ce matin-la d'une tristesse bien desolee. Des menageres matineuses +ouvraient deja leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces +interieurs anciens, a grande cheminee, ou se tenaient assises, avec des poses +de quietude, des aieules en coiffe qui venaient de se lever. Des qu'il avait +fait un peu plus jour, elle etait entree dans l'eglise pour dire ses prieres. +Et comme elle lui avait semble immense et tenebreuse, cette nef magnifique, - +et differente des eglises parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base +par les siecles, sa senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul +profond, derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se tenait +agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette +flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes... Elle avait +retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un sentiment bien oublie: cette +sorte de tristesse et d'effroi qu'elle eprouvait jadis, etant toute petite, +quand on la menait a la premiere messe des matins d'hiver, dans l'eglise de +Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut la +beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait +presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et +puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes, c'etaient +ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se +tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente pour +avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses coiffes, +commandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal a l'aise +dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se +retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres charmante a regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, +celles-la. Et les +autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier connaissance, +elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant pas dignes. Elle +avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe que celle de son pere, +souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de depaysement +et de solitude. + +Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon penible par +l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensee qu'il +faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir +beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a Paimpol, l'avait +inquietee comme une oppression. + +Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage, son pere +et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte a tous les +vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes, sous des +fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientot il avait +fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux +trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de +chaque cote en avant des chevaux, et qui etaient les lueurs de ces deux +lanternes jetees sur les interminables haies du chemin. - Comment tout a +coup cette verdure si verte, en decembre?... D'abord etonnee, elle se pencha +pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaitre et se rappeler: les +ajoncs, les eternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne +jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En meme temps commencait a +souffler une brise plus tiede, qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui +sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee par cette +reflexion qui lui etait venue: + +--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, +les beaux pecheurs d'Islande. + +En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les fiances, les +amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les promenades +du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que ses pieds se +glacaient dans l'immobilite de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete pris +par l'un d'eux... + + + + + +IV + + +La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le lendemain +de son arrivee, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 decembre, jour de +la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pecheurs, - un peu apres la +procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur +lesquels etaient piques du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs +d'hiver. + +A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste. + Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de defi; de vigueur +physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins deguisee qu'ailleurs, +l'universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres. Chansons +rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les matelots; +vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la +profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, +zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues +continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de +nonnain, aux belles poitrines serrees et fremissantes, aux beaux yeux +remplis des desirs de tout un ete. +Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux +toits racontant leurs luttes de plusieurs siecles contre les vents +d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la +mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritees, des +aventures anciennes d'audace et d'amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de la +Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au perron seme de +feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur +d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de marins +partout accroches a la sainte voute. A cote des filles amoureuses, les fiancees de +matelots disparus, les veuves de naufrages, sortant des chapelles des +morts, avec leurs longs chales de deuil et leurs petites coiffes lisses; +les yeux a terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, +comme un avertissement noir. Et la tout pres, la mer toujours, la grande +nourrice et la grande devorante de ces generations vigoureuses, s'agitant +elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fete... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. +Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une espece +d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait redevenu le sien +pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux et des +saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de +droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. +Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" etait +arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par l'un d'eux qui avait une +taille de geant et des epaules presque trop larges, elle avait simplement +dit, meme avec une nuance de moquerie: + +--En voila un qui est grand! + +Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari de +cette carrure! + +Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds, il +l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire: + +--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +elegante et que je n'ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait de +nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tete que +les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles derriere, sur le cou. + +Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait pas ose +pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard superbe et un peu +farouche; ces prunelles brunes legerement fauves, courant tres vite sur +l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnee et intimidee +aussi. + +Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les +Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croises, +son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une +espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient continue de se +tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord, devant ce grand garcon de +dix-sept ans ayant deja une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant +si doux n'avaient guere change, elle l'avait bientot assez reconnu pour +s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait a Paimpol, +elle le retenait a diner le soir; c'etait sans consequence, et il mangeait de +tres bon appetit, etant un peu prive chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant cette +premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute jonchee de +rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau, d'un geste presque +timide bien tres noble; puis l'ayant parcourue de son meme regard rapide, +il avait detourne les yeux d'un autre cote, paraissant etre mecontent de cette +rencontre et avoir hate de passer son chemin. Une grande brise d'ouest +qui s'etait levee pendant la procession, avait seme par terre des rameaux de +buis et jete sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie +de souvenir, revoyait tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit +sur cette fin de pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se +tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs +d'"Islandais", gens de vent et de tempete, qui entraient en chantant dans +les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand +garcon, plante debout devant elle, detournant la tete, avec un air ennuye et +trouble de l'avoir rencontree... Quel changement profond s'etait fait en +elle depuis cette epoque!... + +Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la tranquillite d'a +present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et vide ce soir, pendant le +long crepuscule tiede de mai qui la retenait a sa fenetre, seule, songeuse et +enamouree!... + + + + + +V + + +La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils Gaos +avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait imagine en etre +contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que tout le monde regardait a +cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement +rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-la, decidement, +avec son grand air sauvage. + +A l'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann n'avait +point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on parlait de ne +point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour lui seul, elle +avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la +fete, le bal, seraient pour elle manques et sans plaisir... + +A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans +embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de +poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales d'Angleterre +comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; alors tout ce +qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareille en hate. Un emoi +dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets, +les poussant pour les faire courir; se demenant elles-memes pour hisser les +voiles, aider a la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extreme +aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire +qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la precipitation +des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un +certain petit _hou!_ prolonge,tres drole, - qui est un cri de matelot donnant +une idee de vitesse et ressemblant au son flute du vent. Lui qui parlait +avait ete oblige de se chercher un remplacant bien vite et de le faire accepter +par le patron de la barque auquel il s'etait loue pour la saison d'hiver. +De la venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il +allait perdre toute sa part de peche. + +Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui l'ecoutaient +et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce pas, +que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant des choses imprevues de +la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations +mysterieuses des poissons. Les autres Islandais qui etaient la regrettaient +seulement de n'avoir pas ete avertis assez tot pour profiter, comme ceux de +Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large. + +Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras aux +filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment on s'etait +mis en route. + +D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on en +conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on connait peu. +Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des etrangers l'un pour +l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que cousins et cousines, +fiances et fiancees. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi; +car, dans ce pays de Paimpol, on va tres loin en amour, a l'epoque de la +rentree d'Islande. (Seulement on a le coeur honnete, et l'on s'epouse apres.) + +Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir +fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me +serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud... + +Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait venue a ce bal +un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement, elle avait fini par +repondre: + +--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec vous +qu'avec aucun autre. + +C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des danses, ils +s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix plus basse et plus +douce... + +On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance danse +avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se retrouvent +et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres intime. Naivement, +Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses salaires, les +difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu elever les +quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine. + +--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave que leur +pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait rapporte dix +mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de construire un +premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a la pointe du pays +de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, +dominant la Manche, avec une vue tres belle. + +--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le mois de +fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre, avec une mer +si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence, +qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas l'air +d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le monde... + +-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je +n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs; +d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte a +notre mere. + +--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann? + +--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude +comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et +toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque +jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu +quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette annee +notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je +n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne serais pas venu +vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... + +Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas tres +elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte, ouverte sur un +gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous +etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de +meme. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il +avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son +regard restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour +qu'elle fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; repondant +tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours plus etonnee et +attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse sauvage et +d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres etait brusque et +decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraiche et +caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extreme +douceur, comme une musique voilee d'instruments a cordes. + +Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses allures +desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en petit enfant +et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures, +tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission +respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce +qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau. + +Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle +aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a l'aise comme a present; que son pere +avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour +les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru pieds nus, etant toute +petite, - sur la greve, - apres la mort de sa pauvre mere... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans sa +vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de decembre et +qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pechaient a present la-bas, +epars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pale soleil, dans leur +solitude immense, tandis que l'obscurite se faisait tranquillement sur la +terre bretonne. + +Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous cotes par +des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on +n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide +encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se separer davantage +des choses terrestres, - qui maintenant, a cette heure crepusculaire, se +tenaient toutes en une seule decoupure noire de pignons et de vieux +toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenetre; quelque +ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par +les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardees rentraient de +la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait +Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son +bras une gerbe d'aubepine comme pour la lui faire sentir; on voyait +encore un peu dans l'obscurite transparente ces legeres touffes de fleurettes +blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui etait montee des +jardins et des cours, celle des chevrefeuilles fleuris sur le granit des +murs, - et aussi une vague senteur de goemon, venue du port. Les dernieres +chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les +betes des reves. + +Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place +melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a ce meme +bal... + +... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes de +valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec +d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou moins +l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour repondre a +leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!... + +Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et tournant +avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en arriere. Ses cheveux +bruns, qui etaient en boucles, retombaient un peur sur son front et +remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait assez grande, en sentait le +frolement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la +tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air +tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres de l'autre, +se faisant des reverences, prenant des figures timides pour se dire bien +bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en +fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait, lui, coureur et +entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si naifs; il echangeait alors +avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils +sont gentils et droles a regarder, _nos_ deux petits freres!..." + +On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers +de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un bon air franc +et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait +pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille +de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus contre sa +poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne resistait +pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son ame. Dans ce +vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout entiere vers lui, +ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque chose, mais c'etait son +coeur qui avait commence le mouvement. + +--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds ou +noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au bien +deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette +excuse, c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui elle +eut jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la debandade, au +petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a part, comme deux promis +qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait +traverse cette meme place avec son pere, nullement fatiguee, se sentant alerte +et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelee du dehors et +cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave. + +... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres s'etaient toutes +peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud +restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers +passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, +devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur, reve a son galant." Et c'etait +vrai, qu'elle y revait, - avec une envie de pleurer par exemple; ses +petites dents blanches mordaient ses levres, defaisaient constamment ce pli +qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraiche. Et ses yeux +restaient fixes dans l'obscurite, ne regardant rien des choses reelles... + +... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel changement en +lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en detournant ses +yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le +pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres sage, +sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien +un peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait doux. +Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! a chaque +saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir... + +La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car jamais elle +n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait donc bien egal qu'il ne fut +pas riche. D'abord, un marin comme ca, il suffirait d'un peu d'argent +d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il +deviendrait un capitaine a qui tous les armateurs voudraient confier des +navires. + +Cela luit etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort, ca peut +devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du +tout a la beaute. + +Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des filles du +pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui connaissait +point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a l'autre, il allait +de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien qu'a Paimpol, aupres des +belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses fenetres, +reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff, qui etait +jolie assurement, mais dont la reputation etait fort mauvaise. Cela, par +exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un soir, dans +un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs fetes, il avait lance +une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas +lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les +marins, quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur +bon, pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien, pour +la quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, +avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A present elle +etait incapable de s'attacher a un autre et de changer. Dans ce meme pays, +autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant, on avait coutume de lui +dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise petite, entetee dans ses idees +comme aucune autre; cela lui etait reste. Belle demoiselle a present, un peu +serieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait faconnee, elle demeurait +dans le fond toute pareille. + +Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le revoir, +et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart d'Islande. +Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour elle; le temps +ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour d'automne pour lequel elle +avait forme ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir... + +... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite particuliere +que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps. + +A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme +lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant trop riche?... + Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout simplement; mais c'etait +Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait pas se faire, que ce ne serait +pas tres bien pour une jeune fille de paraitre si hardie. Dans Paimpol, on +critiquait deja son air et sa toilette... + +... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille qui +reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante, ajustee a la mode +des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle reprit +ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle des +statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses etait exquise a regarder. + +La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait avec un peu +de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil +n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre perdue pour tous, se +dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour +lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la +beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez les +filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette beaute-la; on ne +la remarque plus guere, et meme les moins sages d'entre elles, au lieu d'en +faire parade, auraient une pudeur a la laisser voir. Non, ce sont les +raffines des villes qui attachent tant d'importance a ces choses pour les +mouler ou les peindre... + +Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient enroules +au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son dos comme +deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de +sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors, avec son profil +droit, elle ressemblait a une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose; +apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les defaire pour +s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte jusqu'aux reins, +ayant l'air de quelque druidesse de foret. + +Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre l'envie +de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la +figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait deployee a present +comme un voile... + +Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle, sur +l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir, +du sommeil glace des vieillards, en songeant a son petit-fils et a la mort. +Et, a cette meme heure, a bord de la _Marie_, - sur la mer Boreale qui etait ce +soir-la tres remuante - Yann et Sylvestre, les deux desires, se chantaient des +chansons, tout en faisant gaiment leur peche a la lumiere sans fin du jour... + + + + + +VI + + +. . . . . . . . . . . . . + +Environ un mois plus tard. - En juin. + +Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le _calme blanc;_ c'est-a-dire que rien ne bougeait dans l'air, +comme si toutes les brises etaient epuisees, finies. + +Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui s'assombrissait +par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombes, aux nuances ternes +de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes jetaient un eclat pale, qui +fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes qui +jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte +d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres vite +effaces, tres fugitifs. + +Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil qui +n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a ce +resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre cerne, +presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo trouble. + +Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient: _Jean-Francois +de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie +meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espece de drolerie +enfantine avec laquelle ils reprenaient perpetuellement les couplets, en +tachant d'y mettre un entrain nouveau a chaque fois. Leurs joues etaient +roses sous la grande fraicheur salee; cet air qu'ils respiraient etait +vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, a la source meme +de toute vigueur et de toute existence. + +Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore cree; la lumiere avait aucune chaleur; les choses se +tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de cette +espece de grand oeil spectral qui etait le soleil. + +La _Maire_ projetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme le +soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies refletant +les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree qui ne +miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de passait +sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de myriades, +tous pareils, glissant doucement dans la meme direction, comme ayant un +but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues qui executaient leurs +evolutions d'ensemble, toutes en long dans le meme sens, bien paralleles, +faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agitees d'un +tremblement rapide, qui donnait un air de fluidite a cet amas de vies +silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se +retournaient en meme temps, montrant le brillant de leur ventre argente; et +puis le meme coup de queue, le meme retournement, se propageait dans le +banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames +de metal eussent jete, entre deux eaux, chacune un petit eclair. + +Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir decidement. A +mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui +avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus +net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la +lune. + +Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin dans +l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au +bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste, flottant dans +l'air a quelques metres au-dessus des eaux. + +La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait tres +bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour mieux +se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a deux +mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a qui devait +l'eventer et l'aplatir. + +La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille, animant +ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles lointaines, deployees pour la +forme puisque rien ne soufflait, et tres blanches, se decoupant en clair +sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de pecheur +d'Islande; - un metier de demoiselle... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-Francois de Nantes; + Jean-Francois. + Jean-Francois! + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu +d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement +avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-la; renferme +au contraire avec les autres, et plutot fier et sombre; - tres doux +pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand +on ne l'irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus loin, +chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de somnolence, de sante +et de vague melancolie. + +On ne s'ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme pour +procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de sommeil. Il +leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, eleves +dans les villes, en eussent desire davantage. Mais, quand la poitrine +profonde s'est gonflee tout le jour a meme l'atmosphere infinie, elle s'endort +elle aussi, apres, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans +n'importe quel petit trou comme font les betes. + +On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments quelconques, +les heures n'important plus dans cette clarte continuelle. Et c'etaient +toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui reposaient de +tout. + +Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et +qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja aimees, ils +rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la maniere +honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs, les +parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des periodes bien longues... + +. . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-Francois de Nantes; + Jean-Francois. + Jean-Francois! + +... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque chose +d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une queue +microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que celui du +ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils l'avaient vite +apercue: + +--Un vapeur, la-bas! + +--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un +vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et, entre +autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une main de belle +jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait bien le +croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. + +En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer, commencait a +marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle tracait sur le +luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en trainees, +s'etendaient comme des eventails, ou se ramifiaient en forme de madrepores; +cela se faisait tres vite avec un bruissement, c'etait comme un signe de +reveil presageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de +son voile, devenait clair; les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y +tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des +murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre +lesquelles les pecheurs etaient -celle d'en haut et celle d'en bas - +reprenaient leur transparence profonde, comme si on eut essuye les buees qui +les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une facon rapide qui +n'etait pas bonne. + +Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue, arrivaient +des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans ces parages, +des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme +des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se rassemblaient a la suite de se +croiseur; il en sortait meme des coins vides de l'horizon, et leurs +petites ailes grisatres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout a fait +le pale desert. + +Plus de lente derive, ils avaient tendu leurs voiles a la fraiche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. + +L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir +s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que par cote, +par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme par une autre +Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu; - mais qui etait +chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'etaient +qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et trainant, +incapable de monter au-dessus des choses, se voyait a travers cette +illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose devant et que c'etait pour +les yeux un aspect incomprehensible. Il n'avait plus de halo, et son +disque rond ayant repris des contours tres accuses, il semblait plutot +quelque pauvre planete jaune, mourante, qui se serait arretee la, indecise, au +milieu d'un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade des +Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en coquille +de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des +accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants, des +remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres, des +lettres. + +D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de l'Etat, ils +trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont etroit du +croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands garcons etendus la +boucle au pied, le vieux maitre qui les avait cadenasses leur dit: +"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils +firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une a _monsieur Gaos, +Yann,_ la seconde a _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivee par le +Danemark a Reickavick, ou le croiseur l'ait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui n'etaient +pas toutes mises par de mains tres habiles. + +Et le commandant disait: + +--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse. + +Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenees a +la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu sure. + +Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de +l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort. + +Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se +tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se mieux +penetrer des choses du pays qui leur etaient dites. + +Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles de +la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les +absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le bonjour de ma +part au fils Gaos". + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne a +son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui l'avait +tracee: + +--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille, +detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait a la +fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne, le +remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa +poitrine, se disant tout triste: + +--Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut +avoir comme ca contre elle?... + +... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours la, +assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un reve... + +A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans les +eaux, recommenca a monter lentement. + +Et ce fut le matin... + + + + + +Deuxieme Partie + +I + + +... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et +il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a fait +degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le +ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La +brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le besoin +de l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a se disperser, a +fuir comme une armee en deroute, - rien que devant cette menace ecrite en +l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les autres, a +se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume blanche qui s'etalait +dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement, il en sortait des fumees; +on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; - et le bruit aigre de tout cela +augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les lignes +etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en aller, - les +uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver a temps; +d'autres, preferant depasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sur de +prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer +vent arriere. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; ca et la, +dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites +choses mouillees, fatiguees, fuyantes, - mais tenant debout tout de meme, +comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que l'on couche en +soufflant dessus, et qui toujours se redressent. + +La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de l'ouest avec +un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et les lambeaux +couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette panne: le vent +l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir indefiniment des +rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une +lividite froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs restaient +seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une teinte +affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. +Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue. + +Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se reunir, +de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes, +et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la veille +si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de bruit. +Changement a vue que toute cette agitation d'a present, inconsciente, +inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel +mystere de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de l'ouest, +se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout. Quelques +dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d'en +bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre maintenant, etait de +plus en plus zebree de baves blanches. + +A midi, la _Marie_ avait tout a fait pris son allure de mauvais temps; +ses ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple et legere; +- au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de jouer comme +font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant plus que +la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de +marine qui designe cette allure-la. + +En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee, ecrasante, - avec +quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en taches informes, cela +semblait presque un dome immobile, et il fallait regarder bien pour +comprendre que c'etait au contraire en plein vertige de mouvement: +grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans cesse remplacees par +d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de tenebres, se devidant +comme d'un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et +le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de +terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout etait pris d'un +meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui detalait le +plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de houle, plus lourdes, +plus lentes, courant apres lui; puis la _Marie_ entrainee dans ce mouvement +de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs cretes blemes qui se +roulaient dans une perpetuelle chute, et elle, - toujours rattrapee, +toujours depassee, - leur echappait tout de meme, au moyen d'un sillage habile +qu'elle se faisait derriere, d'un remous ou leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on eprouvait surtout, c'etait une +illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. +Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'etait sans secousse comme si le +vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une glissade, faisant +eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulees des +"chars russes" ou dans celles imaginaires des reves. Elle glissait comme a +reculons, la montagne fuyante se derobant sous elle pour continuer de +courir, et alors elle etait replongee dans un de ces grands creux qui +couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, +dans un eclaboussement d'eau qui ne la mouillait meme pas, mais qui fuyait +comme tout le reste; qui fuyait et s'evanouissait en avant comme de la +fumee, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame passee, on +regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui +se dressait toute verte par transparence; qui se depechait d'approcher, +avec les contournements furieux, des volutes pretes a se refermer, un air +de dire: "Attends que je t'attrape, et je t'engouffre..." + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement +d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. +Ces lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes dont +les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de mouvement +s'accelerait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit +plus immense. + +C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a +devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis, +justement la _Marie,_ cette annee-la, avait passe sa saison dans la partie la +plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute cette fuite dans +l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de _Jean-Francois de Nantes;_ grises de +mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a tourner +la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entre-baillee, comme un +diable pret a sortir de sa boite. + +Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur. + +Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_ +ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui, depuis +quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois cette +mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de fausses +fleurs... + + Jean-Francois de Nantes; + Jean-Francois. + Jean-Francois! + +En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines de +metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en cretes blemes +qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu +d'une scene restreinte, bien que perpetuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte de fumee d'eau, qui +fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur toute la surface de la mer. + +Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest d'ou une +_saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de +l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre le dome de ce +ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et cette eclaircie etait +triste a regarder; ces lointains entrevus, ces echappees serraient le coeur +davantage en donnant trop bien a comprendre que c'etait le meme chaos +partout, la meme fureur - jusque derriere ces grands horizons vides et +infiniment au dela: l'epouvante n'avait pas de limites, et on etait seul au +milieu! + +Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse jetant +l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix: +d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient +presque lointaines a force d'etre immenses: cela c'etait le vent, la grande ame +de ce desordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur, +mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches, plus materiels, plus +menacants de detruire, que rendait l'eau tourmentee, gresillant comme sur des +braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les +_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arriere, +puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout briser. Les lames se +faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant +elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait de grands lambeaux verdatres, +qui etaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en +tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors +la _Marie_ vibrait tout entiere comme de douleur. Maintenant on ne +distinguait plus rien, a cause de toute cette bave blanche, eparpillee; quand +les rafales gemissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons +plus epais - comme, en ete, la poussiere des routes. Une grosse pluie, qui etait +venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble +sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanieres. + +Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme, vetus de +leurs _cirages,_ qui etaient durs et luisants comme des peaux de requins; +ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles goudronnees, bien serres +aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, +et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait +plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas etre renverses. La peau des +joues leur cuisait et ils avaient le respiration a toute minute coupee. +Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se regardaient - en souriant, a +cause de tout ce sel amasse dans leur barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur, +qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme exaspere. Les +rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent vite; - il faut +subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans +cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la mort. + + Jean-Francois de Nantes; + Jean-Francois. + Jean-Francois! + + +A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a +autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait rendus +ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient sur leurs +dents entrechoquees par un tremblement de froid; leurs yeux, a demi fermes +sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes dans une atonie +farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils +faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les efforts qu'il +fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les +cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient devenus etranges, et +en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore la, a +cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se +dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante, +horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs +mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient +plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun mariage. Cela durait +depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensees; leur ivresse de +bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tete. Ils +n'etaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette +barre; que deux betes vigoureuses cramponnees la par instinct pour ne pas +mourir. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . + +...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja fraiche. Gaud +cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction +de Pors-Even. + +Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins deux +qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_ +ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord etaient au pays tranquillement. + +Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce Yann. Une +seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'etait quand on +etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, a son depart +pour le service. (On l'avait accompagne jusqu'a la diligence, lui, +pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant beaucoup, et il etait parti +pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui etait venu aussi pour +embrasser son petit ami, avait fait mine de detourner les yeux quand elle +l'avait regarde, et comme il avait beaucoup de monde autour de cette +voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assembles +pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu craintive, +s'en allait chez les Gaos. + +Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces +affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d'une barque qui venait de se faire _a la part._ + +--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette +grande course. + +Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou elle +entrerait peut-etre un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait explique a +sa maniere la sauvagerie de son ami: + +--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un jour, +par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours +dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait a esperer. + +Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur; son +intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la revoyant de +pres, parlerait peut-etre... + + + + + +III + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise saine +du large. + +Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre des murs +sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois", +et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, +buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot +revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont +tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les +autres aux mille details de la route. + +Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure qu'elle +s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se +faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. + +Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la +grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande rase, aux +ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant sur le ciel leurs +grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air d'un immense lieu de +justice. + +A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre deux +chemins qui fuyaient entres des talus d'epines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer d'embarras: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir embrassee, +elle lui demanda si ses parents etaient a la maison. + +--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard +dehors. + +Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle +partout et toujours. Remettre sa visite a une autre fois, elle y pensa +bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait +parler... Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de +rentrer. + +A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans +le sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre, feuillages +_d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils se repandaient +dans l'air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient +toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et +decidees, sous un bonnet de marin. + +L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si lentement. + +Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles peut-etre... + +Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps +en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en general qu'a +se presenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson +islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne resistent guere a un garcon +aussi beau. Non, tout simplement, il etait alle faire une commande a certain +vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne maniere pour +tresser les _casiers_ a prendre les homards. Sa tete etait tres libre d'amour +en ce moment. + +Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. +C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au milieu de +l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja sans feuilles, +lui faisait des cheveux, des chevaux jetes tous du meme cote, comme par une +main qu'on y aurait passee. + +Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des pecheurs, +main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de +la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient pousse de +travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort +seculaire de cette main-la. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la +chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. +Et tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le +lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le vent de la mer; un meme +lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune pale de soufre, couvrait les +pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient +dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres: _Gaos. +- Gaos, Joel, quatre-vingts ans._ + +Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela. + +La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs +des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'etait naturel, et +elle aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui +faisait une impression penible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce +porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la elle +s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce nom, +grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder le +souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit a lire cette inscription: + + En memoire de + GAOS, Jean-Louis + age de 24 ans, matelot a bord de la _Marguerite_, + disparu en Islande, le 3 aout 1877. + Qu'il repose en paix! + +L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de chapelle, +etaient clouees d'autre plaques de bois, avec des noms de marins morts. +C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle regretta d'y etre venue, +prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'eglise, elle avait vu +des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il etait plus +petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pecheurs islandais. + Il y avait de chaque cote un banc de granit, pour les veuves, pour les +meres: et ce lieu bas, irregulier comme une grotte, etait garde par une bonne +vierge tres ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux mechants, qui +ressemblait a Cybele, deesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + + En memoire de + GAOS, Francois + epoux de Anne-Marie LE GOASTER, + capitaine a bord du _Paimpolais_, + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, + avec vingt-trois hommes composant son equipage. + Qu'ils reposent en paix! + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux +verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre age. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s'appelait Yves, _enleve du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fiord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans._ La +plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre bien oublie, +celui-la... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et un +peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle! Comment le +disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombre, des ancetres, +des freres, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes. + +Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses fenetres basses +aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber, +elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes enormes, +entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient la voute avec leur tete. +Dehors, le vent qui se levait commencait a gemir, comme rapportant au pays +breton la plainte des jeunes hommes morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa visite +et s'acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle trouva +la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y montait par +une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a l'idee que Yann +pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou poussaient des +chrysanthemes et des veroniques. + +En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui lui +signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux chercherent +Yann, mais elle ne le vit point. + +On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on +taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes appeles _cirages,_ +pour la prochaine saison d'Islande. + +--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun deux +rechanges complets pour la-bas. + +On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la chose, +ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes; une immense +cheminee occupait le fond, et des lits en armoire s'etageaient sur les cotes. +Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la melancolie de ces gites des +laboureurs, qui sont toujours a demi enfouis au bord des chemins; c'etait +clair et propre, comme en general chez les gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres d'Yann, - sans +compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite +blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres. + +--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en avions +deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son pere +etait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en Islande a la saison +derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partage les +cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est echue. + +Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son prefere. + +Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante se +voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. + +On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre +d'en haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappelait bien +l'histoire de la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une +trouvaille de bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son +cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconte cela. + +Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve; +il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en perse +rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ la-bas, au mouillage, - et +la passe par ou ils s'en vont. + +Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou +dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans +quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait peut-etre +ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au courant des +details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses longues soirees +d'hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses +cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait droit +comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche. + +Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui signa +son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus, disait-il, tres +assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement +definitif, le desinteressant de cette vente de barque; non, mais comme un +acompte seulement; il en recauserait avec M. Mevel. Et Gaud, a qui +l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons, +bon, cette histoire n'etait pas encore finie, elle s'en etait bien doutee; +d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires melees avec les +Gaos. + +On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on +eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la recevoir. Le +pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de vieux matelot, que son +fils n'etait pas indifferent a cette belle heritiere; car il mettait un peu +d'insistance a toujours reparler de lui: + +--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est +alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les +homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee qu'elle ne +le verrait pas. + +--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre avec +notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, +avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! +mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver +tout a fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme +sage, nous pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replie les _cirages_ commences, suspendu +le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur des bancs, +se +serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du soir, et +regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: + +"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" + +Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu du +crepuscule qui tombait. + +--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au visage a +la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge. + +Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin, +jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font un passage +noir. + +Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis le mots s'arretaient +dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, +rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees, bien sombres, +sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs etaient blottis; +rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c'etai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait +chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a distance et vite +elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, +emmelees comme des chevelures, qui etaient les goemons trainant a terre. + +A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait plus +aucune raison d'avoir peur. + +Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand elle +verrait Yann... + +Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque, mais +elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il fallait +etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre, son petit +confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre d'aller trouver Yann +de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il etait parti et pour +combien d'annees?... + + +IV + +- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux +qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la +maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de pauvres +gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis ni celle-la ni +une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas, ca n'est pas mon idee. + +Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes profondement; +car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre bien surs que cette +jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tenterent +point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mere surtout +baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les volontes de ce fils, +de cet aine qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il fut +toujours tres doux et tres tendre avec elle, soumis plus qu'un enfant pour +les petites choses de la vie, il etait depuis longtemps son maitre absolu +pour les grandes, echappant a toute pression avec une independance +tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pecheurs, +de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures, ayant jete un +dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de Loguivy, a ses filets +neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en apparence fort calme; +puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux de perse rose qu'il +partageait avec Laumec son petit frere. + + + +V + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au +cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son col bleu +ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure +roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne +vieille grand'mere et reste l'enfant innocent d'autrefois. + +Un seul soir il s'etait grise, avec des _pays,_ parce que c'est l'usage: +ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le bras, en +chantant a tue-tete. + +Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes. On +jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre le +traitre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble et +qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouve +qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de +l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin. + +En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames d'un age +assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur +trottoir. + +--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant point +si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout a coup, de +sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles +tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa jeunesse avec un +sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete fort etonnees, les belles, +de la reserve de ce matelot: + +--As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l'on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il etait +tres fort, ce qui inspire le respect aux marins. + + + + + +VI + +Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer +qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a ceux +qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en finissait plus. + A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en meme temps qu'on ne +pourrait pas lui donner la permission accordee d'ordinaire, pour les +adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire +son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extreme: c'etait le charme +des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de +tout quitter, avec l'inquietude vague de ne plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans le salles du quartier, ou quantite d'autres venaient +d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon, assis par +terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du va-et-vient et de la +clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir. + + + + + +VII + + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux +jours apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien +s'entendre tout de meme. + +Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l'air tout a fait douces. + +Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le regarder +avec tendresse. + +--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne. + +...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du depart de +son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute beaucoup de marins +au pays de Paimpol. + +Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un carton sa +belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle etait partie +pour l'embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord l'adjudant de +sa compagnie avait refuse de le laisser sortir. + +--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voila qui passe. + +Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher. + +--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit. + +Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, - +tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par +derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue de +sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe noire, qu'un +coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des marins cette annee-la, +les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee menu, et son bonnet avait +de longs rubans qui flottaient termines par des encres d'or. + +Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce +long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete furtivement +sur l'heure presente une ombre triste. + +Tristesse vite effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous, dans +la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne". + +Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par des +Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop chere. +Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans Brest, +regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant que tout +ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, - en breton de +Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + + + + + +VIII + + +Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur lesquels +pesait un _apres_ bien sombre, autant dire trois jours de grace. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec. +C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands departs +(un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui est une +precaution necessaire contre les _bordees_ qu'ils ont tendance a courir au +moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans +sa tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle n'avait +rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie de venir, les +sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge. Suspendue a son +bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a lui aussi, donnaient +l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une eglise pour +dire ensemble leurs prieres. + +C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser, ils +s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de voyage et la +soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son +poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle n'en pouvait +plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre jours. Le dos tout +courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle +n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute +l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idee que c'etait +fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se +dechirait d'une maniere affreuse. Et c'etait en Chine qu'il s'en allait, +la-bas, a la tuerie! Elle l'avait encore la, avec elle: elle le tenait +encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute +sa volonte, ni toutes ses larmes ni tout son desespoir de grand'mere ne +pourraient rien pour le garder!... + +Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, +agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernieres +auxquelles il repondait tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la tete +penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son +air de petit enfant. + +--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre, pour +se pendre a son cou dans un embrassement supreme. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee, perdue, elle se +jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement +la +portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course legere de +matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le +tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la grand'mere +passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace juvenile son +bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre de son wagon de +troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre mieux reconnue. Si +longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette forme +bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui +jetant de toute son ame cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit +aux marins quand ils s'en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la +derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas pour +jamais... + +Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume +partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces dames qui +avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a peine +jusqu'au matin. + + + + + +IX + + +. . . . . . . . . . . . . . +...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. + +Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de +bruler les relaches. + +Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui etait +incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de +la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche comme un oiseau, +evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue d'en bas. + +On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore des +zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes blanches sur +des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa hune pour +regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles blancs, qui +etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui +avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison +d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme. + +Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les pavillons +d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un +air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient comme une +mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au milieu des longues +rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart, il n'avait vu si clair +et de si +pres le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette +profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces +navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un +fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du haut +de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe de +toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient +venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous les +exiles qui passaient. + +Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans l'etroit +ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les +pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file dans le desert; +puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils avaient repris le +large. + +On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa +hune, se chantant tout bas a lui-meme _Jean Francois de Nantes,_ pour se +rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient +le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le vague, ces +caps avances des continents qui sont comme des points de repere eternels sur +les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue +emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les +mesures sur l'etendue qui ne finit pas. + +Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut ce +sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des tentes, +haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumiere avaient pris une +splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses etait comme une +ironie pour les etres, pour les existences organisees qui sont ephemeres: + +... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits +oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des +tourbillons de poussiere noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs epaules. + +Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent de tempete. + Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout, ils s'etaient +abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui passait. La-bas, au fond +de quelque region lointaine de la Libye, leur race avait pullule dans des +amours exuberantes. Leur race avait pullule sans mesure, et il y en avait +eu trop; alors la mere aveugle, et sans ame, la mere +nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec la meme +impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait +jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et les +gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de +commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient au +grand neant de la mer, a coups de balai... + +Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le navire +en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inalterable ou on ne +voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui +volaient au ras de l'eau... + + + + + +X + + +... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait +l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le hasard +l'ayant fait choisir a bord pour completer _l'armement_ d'une baleiniere. + +A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et regardait +autour de lui les choses etranges. Tout etait magnifiquement vert; les +feuilles des arbres etaient faites comme des plumes gigantesques, et les +gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutes qui semblaient se +fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie +sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Ecoute +ici, joli garcon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de +ce pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des frissons +dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu a peu, pour +les suivre. + +...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles +d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait repartir. + +Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se +retrouva au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant. + +Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays de +pluie et de verdure. Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient des +cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +--Alors nous sommes donc deja en Chine? Demanda Sylvestre, voyant qu'ils +avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que Singapour. +Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fievreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au +mouillage une certaine _Circe_ tenant un blocus. C'etait le bateau auquel +il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec son sac. + +Il y retrouva des _pays_ meme deux _Islandais_ qui pour le moment etaient +canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait +rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour former +ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, +avant le moment desire d'aller se battre. + + + + + +XI + + +. . . . . . . . . . . . . . +Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs pour +l'Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et +devenue tres pale. + +C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere. Elle l'avait vu venir, +et elle entendait vaguement resonner sa voix. + +Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite les eut +toujours eloignes l'un de l'autre. + +Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le _pardon +des Islandais,_ ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de causer, +sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, des le matin de cette fete, +les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes vertes, une mauvaise +pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de l'ouest par une brise +gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si noir. "Allons, +ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient dit tristement les +filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la. Et, en effet, ils n'etaient +pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes a boire. Pas de procession, pas +de promenade, et elle, le coeur plus serre que de coutume, etait restee +derriere ses vitres toute la soiree, ecoutant ruisseler l'eau des toits et +monter du fond des cabarets les chants bruyants des pecheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le pere +Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils. Alors elle +s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas +d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle +lui reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la manieres de garcons +qui n'ont pas d'honneur. Entetement, sauvagerie, attachement au metier de +la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles indiques par +Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! apres un +entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-etre, reparaitrait +son beau sourire qui arrangerait tout, - ce meme sourire qui l'avait tant +surprise et charmee l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal +passee tout entiere a valser entres ses bras. Et cet espoir lui rendait du +courage, l'emplissait d'une impatience presque douce. + +De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire. + +Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle etait sure +que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait pas pour le +reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait personne, elle +pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extreme. L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au pied +de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait a se rompre... Et +dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, - +avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait bien, - pour lui donner +passage! + +Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et deja elle avait fait +quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler. + +Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappellent que c'etait demain +le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait unique. +Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude +et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un ete de sa vie... + +En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement resolue, elle +descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant +luit. + +--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait. + +--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant +la main a son chapeau. + +Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee en +arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si seulement il +s'arreterait. Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait ses larges epaules a la +muraille, comme pour etre moins pres d'elle dans ce couloir etroit ou il se +voyait pris. + +Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare pour +lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet affront-la, +de passer sans l'avoir ecoutee... + +--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle +d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir. + +Lui, detournait les yeux, regardant dehors. Ses joues etaient devenues tres +rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines mobiles se +dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine, +comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir comme +on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes sans memoire +donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derriere +eux, fit furieusement battre une porte. On etait mal dans ce corridor +pour parler de choses graves. Apres ses premieres phrases, etranglees dans sa +gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete, n'ayant plus d'idees. +Ils s'etaient avances vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir. Par cette +porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils +pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si +troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel? + +--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une +aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur +nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous etes riche, nous ne sommes pas +gens de la meme classe. Je ne suis pas un garcon a venir chez vous, moi... + +Et il s'en alla... + +Ainsi tout etait fini, fini a jamais. Et, elle n'avait meme rien dit de ce +qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a la faire +passer a ses yeux pour une effrontee... Quel garcon etait-il donc, ce Yann, +avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son dedain de tout!... + +Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer autour +d'elle, avec du vertige... + +Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un eclair: des +camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place, +l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se +serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa +chambre, pour les observer a travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante, +disant: + +--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur differentes +belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre. + +Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait pas, +mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les autres +et, sans plus prendre garde a eux ni a la pluie commencee, marchant lentement +sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une reverie, il traversa la +place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur. + +Elle s'assit, la tete dans ses mains. Que faire a present? + +Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait venir la, +seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix, tout +s'expliquerait peut-etre encore. + +Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je suis a vous +de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir +la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons de Paimpol, je +n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari; mais je vous aime +vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur que les autres +jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien +que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis une fille +sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime +tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il etait +trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle +chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise au +hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait voir +crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir, au fond +d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout autour +d'elle. + +Elle souhaitait etre debarrassee de la vie, etre deja couchee bien tranquille sous +une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui +pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour desespere pour lui... + + + + + +XII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +La mer, la mer grise. + +Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en Islande, Yann +filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s'etaient disperses comme des mouettes. + +Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du +temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser +de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien a faire, qu'a +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'a +respirer et a se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des +grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du silence... + +... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et venu +d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque +l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche, +demeura immobilisee... + +Echoues!!! ou et sur quoi? Quelque banc de la cote anglaise, probablement. +Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en +rideaux. + +Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire. Voila, +elle s'etait arretee a cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait plus. Au +milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces temps mous, +semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete saisie par je ne +sais quoi de resistant et d'immuable qui etait dissimule sous ces eaux; elle +y etait bien prise, et risquait peut-etre d'y mourir. + +Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les +pattes a de la glu? + +D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il faut +savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer +jamais. + +C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet air +pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir. + +Pour la _Marie,_ c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais c'etait en +plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour +s'inquieter et comprendre que c'etait grave. + +Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne +s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en +l'air, en disant: + +--_Ma Doue! ma Doue!_ sur un ton de desespoir. + +Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitot; on ne le +distingua plus. + +D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee. - Et pour le moment, ils +aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur +maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates. + +Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait tres +emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il +comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait dans +les coins, la queue basse. + +Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de +se _dehaler,_ en reunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude +manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu, le pauvre +bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja mauvaise figure, +inonde, souille, en plein desarroi. Il s'etait debattu, secoue de toutes les +manieres, et restait toujours la, cloue comme un bateau mort. + +. . . . . . . . . . . . . . . . +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus +haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila +degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se tenir... + Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a l'arriere en +criant: + +--Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de _flotter;_ +de se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu d'un +commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!... + +Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi. Allege comme son +bateau, gueri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouve son air +insouciant, secoue ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il +continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi +libre que dans ses premieres annees. + + + + + +XIII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . +On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la _Circe,_ en rade +d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serre de +matelots, le vaguemestre appelait a haute voix les noms des heureux, qui +avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se +bousculant autour d'un fanal. + +--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien +timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud. - Qu'est-ce +que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement. + + Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + + "Mon cher petit-fils," +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux. Elle +avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute +tremblee et ecoliere: "Veuve Moan". + +Veuve Moan. Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement irreflechi, et +embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette +lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin, des le jour, il +partait pour aller au feu. + +On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris. +Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les +renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a bord des +navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer les +compagnies de marins deja debarquees. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps +dans les croisieres des les blocus, venait d'etre designe avec quelques autres +pour combler des vides dans ces compagnies-la. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre un +peu. Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait leurs +adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des autres qui +restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la; chacun a sa maniere +manifestait ses impressions de depart, les uns graves, un peu recueillis; +les autres se repandant en exuberantes paroles. + +Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son +impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit +sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour +demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idee +incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de vaillante +race. + +... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait a +s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'etait difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour lire +aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne +expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu experte +d'une vieille voisine: + +"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine, +parce qu'elle est bien dans la peine. Son pere a ete pris de mort subite, il +y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a ete mangee, a de mauvais +jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc +vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose a laquelle personne ne +s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te +faire comme a moi beaucoup de peine. + +"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le depart pour l'Islande +a eu lieu d'assez bonne heure cette annee. Ils on appareille le 1er du +courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre pauvre Gaud, et ils +n'en ont pas eu connaissance encore. + +"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous ne +les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour gagner +son pain..." + +... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa joie +d'aller se battre... + + + + + +Troisieme partie. + + + + + +I + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court, +dressant l'oreille... + +C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps. +Le ciel est gris, pesant aux epaules. + +Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des fraiches +rizieres, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et +ronflant, espece de _dzinn_ prolonge, donnant bien l'impression de la +petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et dont la +rencontre peut etre mortelle. + +Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la. Ces +balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend plus; +alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui file en trainee +rapide, frolant vos oreilles... + +... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles. +Tout pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde de la +riziere, chacune avec un petit _flac_ de grele, sec et rapide, et un leger +eclaboussement d'eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils +disent: + +--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas dure une +minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse. Sur la grande +plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on apercoit rien +qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d'ou cela a pu venir. + +De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi cachees, des +toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre detrempee de la +riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes +plus longues et plus agiles, est celui qui court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours +et eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraiche +des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, +avec des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu que celui de +la mort. + +Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la finesse +exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent l'etrangete de +leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere, avancent, pour +regarder, leurs figures plates contractees par la malice et la peur... +Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se deploient en une +longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse. + +--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire. + +Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y +en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui +arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages... + +. . . . . . . . . . . . . . . . +... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit +Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier! + +Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il etait la comme +dans un element a lui. A une minute d'indecision supreme, les matelots, erafles par +les balles, avaient presque commence ce mouvement de recul qui eut ete leur +mort a tous; mais Sylvestre avait continue d'avancer; ayant pris son fusil +par le canon, il tenait tete a tout un groupe, fauchant de droite et de +gauche, a grands coups de crosse qui assommaient. Et, grace a lui, la partie +avait change de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais +quoi, qui decide aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees +etait passe du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer. + +... C'etait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y avait des +flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes versant leur +cervelle dans l'eau de la riziere. + +Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des leopards. + Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup de lance a la cuisse, +une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l'ivresse +de se battre, cette ivresse non raisonnee qui vient du sang +vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui +faisait les heros antiques. + +Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur desesperee. Sylvestre s'arreta, souriant, meprisant, +sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un peu sur la +gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le +mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par hasard dans le meme +sens. Alors, lui, sentit une commotion a la poitrine, et, comprenant +bien ce que c'etait, par un eclair de pensee, meme avant toute douleur, il +detourna la tete vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur +dire, comme un vieux soldat, la phrase consacree: "Je crois que j'ai mon +compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour +prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit +entrer aussi, par un trou a son sein droit, avec un petit bruit horrible, +comme dans un soufflet creve. En meme temps, sa bouche s'emplit de sang, +tandis qu'il lui venait au cote une douleur aigue, qui s'exasperait vite, vite, +jusqu'a etre quelque chose d'atroce et d'indicible. + +Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et +cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont +la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is s'abattit. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a +l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long et mis a +bord d'un navire-hopital qui rentrait en France. + +Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps d'arret +dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces +conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du cote perce, et +l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait +pas. + +On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a la voix +vibrante et breve. Non, tout cela etait tombe devant la longue souffrance et +la fievre amollissante. Il etait redevenu enfant, avec le mal du pays; il +ne parlait presque plus, repondant a peine d'une petite voix douce, presque +eteinte. Se sentir si malade, et etre si loin, si loin; penser qu'il +faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, - +vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces qui diminuaient?... +Cette notion d'effroyable eloignement etait une chose qui l'obsedait sans +cesse; qui l'oppressait a ses reveils, - quand, apres les heures +d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la +chaleur de sa fievre et le petit bruit soufflant de sa poitrine crevee. +Aussi il avait supplie qu'on l'embarquat, au risque de tout. + +Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui +donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des +petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse sa +longue promenade a travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de +vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les +lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures et +de miseres. + +Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peux de +mieux. Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers, et de +temps en temps il demandait sa boite. Sa boite de matelot etait le coffret +de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses precieuses; on y +trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles d'Yann et de Gaud, +un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et un livre de Confucius +en chinois, pris au hasard d'un pillage sur lequel, au revers blanc des +feuillets, il avait inscrit le journal naif de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les medecins +penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee. + +... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. Le +transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses malades; +s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee encore comme au +renversement des moussons. + +Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait fallu +jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de +ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre contenu. + +Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait ete oblige, a +cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela +rendait plus horrible cet etouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c'etait la fin. Couche toujours sur son cote perce, il +le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, +pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce poumon +droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet autre +aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse supreme etait +commencee. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher sur +lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la Bretagne et +l'Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un +vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de trouver, +sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant. + +Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les +manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le +temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui +des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les poitrines +ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce lit, ou il +sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent la-haut, essayer de +revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui +habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en +aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son cou affaibli, - +quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le +sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les memes +creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et chaque fois apres la +fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de +tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut +encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee. C'etait le soir, vers six +heures. Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la lumiere +seulement, de l'eblouissante lumiere rouge. Le soleil couchant +apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure d'un +ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il eclairait +cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance. + +De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait +impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre. Partout, a +l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude, que +lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas meme pour les mourants +qui haletaient. + +... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere, passant +sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete dechirante; la pluie +tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle se rendait a Paimpol, +mandee au bureau de la marine pour y etre informee qu'il etait mort. + +Il se debattait maintenant; il ralait. On epongeait aux coins de sa bouche +de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a flots, pendant +ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'eclairait toujours; +au couchant, on eut dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein +les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de +feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe +autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou midi +allait sonner. Il etait bien le meme soleil, et au meme instant precis de sa +duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres differente; se tenant +plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait d'une douce lumiere blanche la +grand'-mere Yvonne, qui travaillait a coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, om c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme minute de +mort. + +Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une sorte de +tour de force d'obliquite. Il rayonnait tristement, dans un fiord ou +derivait la _Marie,_ et son ciel etait cette fois d'une de ces puretes +hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies n'ayant plus +d'atmosphere. Avec une nettete glacee, il accentuait les details de ce chaos +de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_ semblait +plaque sur un meme plan et se tenir debout. Yann, qui etait la, eclaire un peu +etrangement lui aussi, pechait comme d'habitude, au milieu de ces aspects +lunaires. + +... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord de +navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait dans les eaux +dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner +vers le front comme pour disparaitre dans la tete. Alors on abaissa dessus +les paupieres avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint tres beau et +calme, comme un marbre couche... + + + + + +III + + +... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour. On en +avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours +de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout pres, on s'etait decide a le +garder quelques heures de plus pour l'y mettre. + +C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil. Dans le +canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de France. La +grande ville etrange dormait encore quand nous accostames la terre. Un +petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le quai; nous y mimes +Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite a bord; la peinture +en etait encore fraiche, car il avait fallu se hater, et les lettres blanches +de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversames cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une emotion, +de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois, le calme +d'une eglise francaise. Sous cette haute nef blanche, ou j'etais seul avec mes +matelots, le _Dies irae_ chante par un pretre missionnaire resonnait comme +une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des +choses qui ressemblaient a des jardins enchantes, der verdures admirables, +des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et +c'etait une pluie de petales d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans +l'eglise. + +Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin. Notre petit cortege de matelots +etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France. + Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de +monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou toute sorte de +figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux etonnes. + +Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient +d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale. Enfin, +le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores, +des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des plantes +inconnues. L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin des jardins +d'Indra. Sur sa terre, nous avons plante cette petite croix de bois +qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit: + + SYLVESTRE MOAN + Dix-neuf ans + +Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui montait +toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, +sous ses grandes fleurs. + + + + + +IV + + +Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien. En bas, dans +l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees. Sur le pont, on +ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse. Alentour, sur la mer, une +vraie fete d'air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des voiles, +s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir. (Dans ce Singapour +d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de betes +apprivoisees.) + +Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja +vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient ete +verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de cette +couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des tropiques. + +Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre +elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens, comme +pour s'examiner sous differents aspects. Elles marchaient comme des +boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout d'un +coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait +qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees avec +transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie grotesque, +moitie touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux sacs +de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom de +Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement l'exige pour +les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait appartenu au +monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; a bord +d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour +que cela n'emotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu +Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes, +retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs surfaisant +pour s'amuser. + +Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous. On +en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la medaille +militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de +Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer et +recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux petits +bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si droles de tournure +qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre comme dernier lot. +S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par manque de coeur, mais par +irreflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de rayer +le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place. + +Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce pont +si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce deballage. + +Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et leurs +singes. + + + + + +V + + +. . . . . . . . . . . . . . . +Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la demander +de la part du commissaire de l'inscription maritime. + +C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne lui +fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a souvent +affaire a _l'Inscription;_ elle donc, qui etait fille, femme, mere et +grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans. + +C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit decompte de +la _Circe_ a toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce qu'on doit a M. le +commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe +blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la reflexion, a +cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis les +froids de l'hiver. + +--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent de +la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guere +tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons +fugitives, courtes a present comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, +des oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de chaume +et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers +papillons blancs. + +Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les +belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les portes, +semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs yeux bruns ou +bleus. Les jeunes hommes, a qui allaient leurs melancolies et leurs desirs, +etaient a faire la grande peche, la-bas, sur la mer hyperboree... + +Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec de legers +bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille +grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort +de son dernier petit-fils. Elle touchait a l'heure terrible ou cette +chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui etre dite; +elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir +avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes d'angoisses - sa +bonne vieille grand'mere, mandee a _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre +qu'il etait mort! - Il l'avait vu tres nettement passer, sur cette route, +s'en allant bien vite, droite, avec son petit chale brun, son parapluie +et sa grande coiffe. Et cette apparition l'avait fait se soulever et +se tordre avec un dechirement affreux, tandis que l'enorme soleil rouge de +l'Equateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de +l'hopital pour le regarder mourir. + +Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous un ciel +de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se +faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et +pressait encore sa marche. + +La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou tombait ce +soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses contemporaines, +assises a leur fenetre. Intriguees de la voir, elles disaient: + +--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine? + +M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un +petit etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son commis, se tenait +assis a son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pecheur, il avait recu +de l'instruction et passait ses jours sur cette meme chaise, en fausses +manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees. + +Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a voir +trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +ecrivait pour elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non decachetees... + Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils +Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez M. le commissaire, +qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du _Bien-Hoa_ le +14..." + +--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?... + +--Decede!... Il est decede, reprit-il. + +Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait cela de +cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement, inintelligence de +petit etre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot, +il s'exprima en breton: + +--_Marw eo!..._ + +--_Marw eo!..._ (Il est mort...) + +Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre +echo fele redirait une phrase indifferente. + +C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait trembler +seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air de la toucher. +D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu emoussee, a force d'age, +surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de +suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tete, +et voila qu'elle confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant +perdu, de fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que +celui-ci etait son dernier, si cheri, celui a qui se rapportaient toutes ses +prieres, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensees, deja obscurcies +par l'approche sombre de _l'enfance..._ + +Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant se petit +monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca qu'on annoncait a +une grand'mere la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant +ce bureau, raidie, torturant les franges de son chale brun avec ses +pauvres vieilles mains gercees de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce +trajet qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le gite +de chaume ou elle avait hate de s'enfermer - comme les betes blessees qui se +cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle +s'efforcait +de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, epouvantee surtout +d'une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, +le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le +corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre machine +deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour la derniere fois, +sans s'inquieter d'en briser les ressorts. + +Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de temps a +autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tete un +grand choc douloureux. Et elle se depechait de se terrer chez elle, de +peur de tomber et d'etre rapportee... + + + + + +VI + + +La vieille Yvonne qui est soule! + +Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres. C'etait justement en +entrant dans la commune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup de maisons le +long de la route. Tout de meme elle avait eu la force de se relever et, +clopin-clopant, se sauvait avec son baton. + +--La vieille Yvonne qui est soule! + +Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe etait tout de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le fond, +- et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de desespoir +senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui l'etouffait, +et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur. Sa coiffe lui etait +descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle +coiffe autrefois si menagee. Sa derniere robe des dimanches etait toute salie, +et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son +serre-tete, completant un desordre de pauvresse... + + + + + +VII + + +Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute decoiffee, +laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une grimace et +un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas +pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes dans leurs +yeux taris. + +--Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille. + +Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a +genoux pour prier. + +Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui la-bas, en +Islande, ne finit plus. Dans la cheminee, le grillon qui porte bonheur +leur faisait tout de meme sa grele musique. Et la lueur jaune du soir +entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la mer avait tous +pris, qui etaient maintenant une famille eteinte... + +A la fin Gaud disait: + +--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous; j'apporterai +mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne +serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui qui +etait reparti pour la grande peche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement +les _chasseurs_ devaient bientot partir. Le pleurerait-il seulement?... +Peut-etre que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres +larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot s'indignant contre ce +garcon dur, tantot s'attendrissant a son souvenir, a cause de cette douleur +qu'il allait avoir lui aussi et qui etait comme un rapprochement entre +eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui... + + + + + +VIII + + +... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son frere +finit par arriver a bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - c'etait apres +une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment ou il +allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, +il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune de la petite +lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, etourdi, +comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Tres renferme, par fierte, +pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son +tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien +dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer pourquoi, il +se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit. + +Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet +enterrement encore. Et il se disait: + +--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira. + +Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a dire: +"Gaos! - allons debout, la _releve!_" il entendit sur sa poitrine un leger +froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la realite de la +mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et deja ce fut une +impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans +son reveil subit, il heurta contre les poutres son front large. + +Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son +poste de peche... + + + + + +IX + + +Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus etonnamment +simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de +profondeur. + +Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme aucun +age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis l'origine des siecles, +qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - rien que +l'eternite des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser _d'etre._ + +Il ne faisait meme pas absolument nuit. C'etait eclaire faiblement, par un +reste de lumiere, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par +habitude, rendant une plainte sans but. C'etais gris, d'un gris trouble +qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mysterieux et son +sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes qui n'ont pas de nom. + +Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans +l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand voile. + +Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient une +sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un dessin mou, +comme trace par une main distraite; combinaison de hasard, non destinee a etre +vue, et fugitive, prete a mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, +paraissait signifier quelque chose; on eut dit que la pensee melancolique, +insaisissable, de tout ce neant, etait inscrite la; - et les yeux finissaient +par s'y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a l'obscurite du +dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel; +elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se +tendent. Et a present qu'il avait commence a voir la cette apparence, il lui +semblait que ce fut une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque a +force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles et +les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de ce +ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort, comme une +derniere manifestation de lui. + +Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants... +Mais +les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop precis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois +dans les reves, et dont on ne retient au reveil que d'enigmatiques fragments +n'ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame; beaucoup +mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit +frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait ete long a +percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait a present jusqu'a +pleins bords. Il revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux +d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait +tout a coup entre ses paupieres, malgre lui, - et d'abord il ne s'expliquait +pas bien ce que c'etait, n'ayant jamais pleure dans sa vie d'homme. - Mais +les larmes commencaient a couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis +des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire, et +les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir +l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme et si fier. + +... Dans son idee a lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer a ces prieres qu'on dit +en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance des ames. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une maniere +breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant +n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague frayeur des +cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les images qui +protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre benite qui entoure les +eglises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si cela +aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste la-bas, dans +cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus desespere, plus +sombre. + +Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s'il eut ete seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine deux +heures; et en meme temps il paraissait s'etendre, devenir plus demesure, se +creuser d'une maniere plus effrayante. Avec cette espece d'aube qui +naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus eveille concevait +mieux l'immensite des lointains; alors les limites de l'espace visible +etaient encore reculees et fuyaient toujours. + +C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que cela vint +par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles avaient l'air +de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a flamme blanche +eussent ete montees peu a peu, derriere les informes nuees grises; - montees +discretement, avec des precautions mysterieuses, de peur de troubler le morne +repos de la mer. + +Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se trainait +sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et +froide commencee des l'extreme matin... + +Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait +bleme et triste. Et, a bord de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand +Yann... + +Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du dehors, +c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros obscur, sur +ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait completement repris par le travail de la peche, par le train +monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a +suffire. + +Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau changement a +vue. Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du matin etait +termine, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se retrecir, +se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout a l'heure la +mer si demesuree? L'horizon etait a present tout pres, et il semblait meme qu'on +manquat d'espace. Le vide se remplissait de voiles tenus qui flottaient, +les uns plus vagues que des buees, d'autres aux contours presque visibles +et comme franges. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme +des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de +partout en meme temps, aussi l'emprisonnement la-dessous se faisait tres +vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable. + +C'etait la premiere brume d'aout qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la _Marie,_ on ne +distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la lumiere et ou la +mature du navire semblait meme se perdre. + +--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la +seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison +d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela +faisait luire d'humidite leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un +bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes; par +contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous cette +lumiere fade et blanchatre. On prenait garde de respirer la bouche +ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les poitrines. + +En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus, +tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a bord des +gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet; apres, ils +se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du +pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines ecailles argentees +qu'ils jetaient en se debattant. Le marin qui leur fendait le ventre +avec son grand couteau, dans sa precipitation, s'entaillait les doigts, +et son sang bien rouge se melait a la saumure. + + + + + +X + + +Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume epaisse, +sans rien voir. La peche continuait d'etre bonne et, avec tant d'activite, +on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, a intervalles reguliers, l'un +d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un bruit pareil au +beuglement d'une bete sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain repondait a leur appel. Alors on veillait davantage. +Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce +voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la presence +etait pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il +devenait une occupation, une societe et, par envie de le voir, les yeux +s'efforcaient a percer les impalpables mousselines blanches qui restaient +tendues partout dans l'air. + +Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout etait impregne d'eau; tout etait +ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus penetrant; le +soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il y avait deja de +vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise etait sinistre et +glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la _Marie_ ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande. Mais toutes les +_lignes_ du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le lit de la +mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-etre +du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans la cabine en +chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines, causaient +peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et +des heures a son meme poste invariable, les bras seuls occupes au travail +incessant de la peche. Ils n'etaient separes les uns des autres que de deux ou +trois metres, et ils finissaient par ne plus se voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormaient l'esprit. Tout +en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a demi voix , de +peur d'eloigner les poissons. Les pensees se faisaient plus lentes et plus +rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en duree afin d'arriver a +remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-etre. +On n'avait plus du tout l'idee aux femmes, parce qu'il faisait deja froid; +mais on revait a des choses incoherentes ou merveilleuses, comme dans le +sommeil, et la trame de ces reves etait aussi peu serree qu'un brouillard... + +Ce brumeux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee, d'une +maniere triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement c'etait +toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les poitrines et +faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles, comme +si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte, prompt a la +manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a pas de soucis; du +reste, communicatif a ses heures seulement - qui etaient rares - et portant +toujours la tete aussi haut avec son air a la fois indifferent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de +faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant quelque +bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire +aux choses droles que les autres disaient. + +En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre +lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres petites idees +d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a present sans personne +au monde... Peut-etre bien surtout, le deuil de ce frere durait-il encore +dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue, ou se +passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors. + + + + + +XI + + +Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla etrange et non connu d'eux. Ils se regarderent les uns +les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil: + +--Qui est-ce qui a parle? + +Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait +bien eu l'air de sortir du vide exterieur. + +Alors, celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee depuis la +veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour +pousser le long beuglement d'alarme. + +Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au +contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de cornemuse, une +grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille, s'etait dressee menacante, tres +haut tout pres d'eux: des mats, des vergues, des cordages, un dessin de +navire qui s'etait fait en l'air, partout a la fois et d'un meme coup, comme +ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees +sur des voiles tendus. Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher, +penches sur le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un +reveil de surprise et d'epouvante... + +Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes - tout ce +qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointerent en +dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effares, allongeaient vers eux d'enormes +batons pour les repousser. + +Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus de +leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent aussitot sans +aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait tout a fait amorti; il +avait ete si faible meme, que vraiment il semblait que cet autre navire n'eut +pas de masse et qu'il fut une chose molle, presque sans poids... + +Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +--Ohe! de la _Marie._ +--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L'apparition, c'etait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoer, aussi de +Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la, tout en +barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait Kerjegou, un de +Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de Plounerin. + +--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? Demandait Larvoer de la _Reine-Berthe._ + +--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, _mauvaise +poison_ de la mer?... + +--Oh! nous... c'est different; _ca nous est defendu de faire du bruit._ (Il +avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere noir; avec +un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete a ceux de la +_Marie_ et leur donna a penser beaucoup.) + +Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette plaisanterie: + +--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a crevee. + +Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et tout +en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou quelque +courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que l'autre, +separer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyes en babord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme +eussent fait des assieges avec des piques, ils parlerent des choses du pays, +des dernieres lettres recues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes. + +--Moi, disait Kerjegou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son +petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a l'heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de la +belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec certain +vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe et de +lointain. + +Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un petit +homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle part et qui +pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" avec +un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes +avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants. + +--Moi, disait encore Larvoer, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marque la mort +du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait +son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournerent vers Yann pour +savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur. + +--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait sur +la derniere lettre que mon pere m'a envoyee. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son chagrin, +et cela l'irritait. + +Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale, pendant +que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de M. +Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la vieille +Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present, en journee chez +le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans +l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une courageuse, malgre ses airs +de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et une +couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore. + +Par cette appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la +_Reine-Berthe_ qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis +un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car leur navire etait +moins pres, et, tout a coup, ceux de la _Marie_ ne trouverent plus rien a +pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs +"espars", avirons, mats ou vergues, s'agiterent en cherchant dans le vide, +puis retomberent les uns apres les autres lourdement dans la mer, comme de +grands bras morts. On rentra donc ces defenses inutiles: la +_Reine-Berthe,_ replongee dans la brume profonde, avait disparu +brusquement tout d'une piece, comme s'efface l'image d'un transparent +derriere lequel la lampe a ete soufflee. Ils essayerent de la heler, mais rien ne +repondit a leurs cris, - qu'une espece de clameur moqueuse a plusieurs voix, +terminee en un gemissement qui les fit se regarder avec surprise... + +Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et, +comme ceux du _Samuel_Azenide_ avaient rencontre dans un fiord une epave non +douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa quille), on ne +l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous ses marins +furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires. + +Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la _Marie_ avaient +bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait eu aucun +mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire +trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporte plusieurs +marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de Larvoer et, en +rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann +revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et +quelques-uns de la _Marie_ se demanderent craintivement si, ce matin-la, +ils n'avaient point cause avec des trepasses. + + + + + +XII + + +L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers brouillards du +matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis trois mois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a +Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille dans +ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoye la tout ce qu'on lui +avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit _a la mode +des villes_ et ses belles jupes de differentes couleurs. Elle avait fait +elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple et portait, comme +la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline epaisse ornee +seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin par +aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un respect de +demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient comme autrefois, +la main a leur chapeau. + +Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long +de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les +travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer - comme +d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage - et, en +regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait +de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond +duquel etait Yann... + +Cette meme route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a ce hameau +de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout +petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales +d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, +bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y etait +allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin; +Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle +pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs +courts. Donc elle aimait toute cette region de Ploubazlanec; elle etait +presque heureuse que le sort l'eut rejetee la: en aucun autre lieu du pays +elle n'eut pu se faire a vivre. + +A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses, +des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur la +mer bretonne. Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage +nulle part. + +Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble pour +la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes. Ca et la, un bouquet +d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un +panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un +creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau a toit de paille dessinait +au-dessus de la lande une petite decoupure bossue. Aux carrefours les +vieux christs qui gardaient la campagne etendaient leurs bras noirs sur +les calvaires, comme de vrais hommes supplicies, et, dans le lointain, la +Manche se detachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui etait deja +tenebreux vers l'horizon. Et dans ce pays, meme ce calme, meme ces beau temps, +etaient melancoliques; il restait, malgre tout, une inquietude planant sur les +choses; une anxiete venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et +dont l'eternelle menace n'etait qu'endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l'odeur salee des greves, et l'odeur +douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les epines +maigres. Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers +elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a la maniere de ces +belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs d'ete, dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules, amoindris +par son amour! Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann comme une +sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait +jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele en esprit, sans plus +confier cela a personne. Pour le moment, elle aimait a le savoir en +Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloitres profonds et +il ne pouvait se donner a aucune autre. + +Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle +comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus dedaignee, - +car il n'etait pas un garcon comme les autres. - Et puis cette mort du +petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait decidement. A son arrivee, +il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mere de +son ami: et elle avait decide qu'elle serait la pour cette visite, il ne lui +semblait pas que ce fut manquer de dignite; sans paraitre se souvenir de +rien, elle lui parlerait comme a quelqu'un que l'on connait depuis +longtemps; elle lui parlerait meme avec affection comme a un frere de +Sylvestre, en tachant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait +peut-etre pas impossible de prendre aupres de lui une place de soeur, a present +qu'elle allait etre si seule au monde; de se reposer sur son amitie; de la +lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut +plus a aucune arriere-pensee de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, +entete dans ses idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien +comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette chaumiere +presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mere Moan, +n'etant plus assez forte pour aller en journee aux lessives, n'avait plus +rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu +maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans +demander rien a personne... + +La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant d'entrer, +il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la chaumiere se trouvant +en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain +qui s'incline vers la greve. Elle etait presque cachee sous son epais toit de +paille brune, tout gondole, qui ressemblait au dos de quelque enorme bete +morte effondree sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur +sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochlearia +formant de petites touffes vertes. On montait les trois marches +gondolees du seuil, et on ouvrait le loquet interieur de la porte au moyen +d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on +voyait d'abord en face de soi la lucarne, percee comme dans l'epaisseur +d'un rempart, et donnant sur la mer d'ou venait une derniere clarte jaune +pale. Dans la grande cheminee flambaient des brindilles odorantes de pin +et de hetre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long +des chemins; elle-meme etait la assise, surveillant leur petit souper; dans +son interieur, elle portait un serre-tete seulement, pour menager ses +coiffes; son profil, encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de son +feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une +couleur passee, tournee au bleuatre, et qui etaient troubles, incertains, egares de +vieillesse. Elle disait toutes les fois la meme chose: + +--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee. Il est +la meme heure que les autre jours. + +--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard que +de coutume. + +Elle soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre usee, +mais encore epaisse comme le tronc d'un chene. Et le grillon ne manquait +jamais de leur recommencer sa petite musique a son d'argent. + +Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries grossierement sculptees +et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, elles donnaient acces +dans des etageres ou plusieurs generations pecheurs avaient ete concues, avaient dormi, +et ou les meres vieillies etaient mortes. + +Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de menage tres +anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume; aussi +de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers fils +Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans une +hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, +accrochee au granit du mur. Sa grand'mere y avait attache sa medaille +militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait +aussi achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires et +blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts. C'etait la +son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa memoire, dans son +pays breton... + +Les soirs d'ete, elle ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand le +temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, +devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu au-dessus de leur tete. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et Gaud, +dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des Islandais et +fille sage, resolue, dans un trouble trop grand... + + + + + +XIII + + +Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait d'arriver, +elle se sentit prise d'une espece de fievre. Tout son calme d'attente +l'avait abandonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans savoir +pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et, dans le +chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui venait a +l'encontre d'elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir. Il etait deja tout pres, se +dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses cheveux boucles +sous son bonnet de pecheur. Elle se trouvait prise si au depourvu par +cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il +s'en apercut; elle en serait morte de honte a present... Et puis elle se +croyait mal coiffee, avec un air fatigue pour avoir fait son ouvrage trop +vite; elle eut donne je ne sais quoi pour etre cachee dans les touffes +d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi +avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route. + Mais c'etait trop tard: ils se croiserent dans l'etroit chemin. + +Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de cote +comme un cheval ombrageux qui se derobe, en la regardant d'une maniere +furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant +malgre elle-meme une priere et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque grande +flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa figure etait +devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle. + +Et ce fut tout; il etait passe. Elle continua sa route, encore tremblante, +mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang reprendre son +cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete entre +ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit enfant, +toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete comme un maigre +echeveau de chanvre gris: + +--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de +Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous +avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrives ce matin +de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une visite +pendant que j'etais dehors. Pauvre garcon, il avait des larmes aux yeux +lui aussi... Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne +Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi, cette +visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire tant de +choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c'etait +fini... + +Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le monde plus +vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir. + + + + + +XIV + + +L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait tres +lentement tomber. Les journees grises passerent apres les journees grises, +mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien abandonnees. + +Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner. Sa pauvre tete +s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, a propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours clairs, +que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir. Avoir toujours ete +bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la fin, tout un fonds +de malice qui avait dormi durant la vie, toute un science de mots +grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame et quel mystere moqueur! + +Elle commencait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a +entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui revenaient +en tete, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets tres vilains qu'elle +avait entendus jadis sur le port, repetes par des matelots. Il lui arrivait +d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en balancant la tete et +battant la mesure avec son pied, elle prenait: + + Mon mari vient de partir; +Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laisse sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + J'en gagne! + J'en gagne!... + +Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux +s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement pour +s'eteindre. Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps caduque, en +laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts. + +Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre d'epreuve +sur lequel Gaud n'avait pas compte. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de +chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en +ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des filles et des +garcons qu'a cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees, avec un +geste d'insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la +journee elle le pleura. + +Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre +menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de +Paimpol. + +La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les +pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son tablier. +Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir des +conversations avec elle. + +--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc? Dans mon temps a +moi, j'en ai pourtant connu de ton age qui savaient causer. Me semble +que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si tu +voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises +en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en chemin, +parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a elle-meme comme, du +reste, tout au monde a present, puis s'arretait au milieu de ses histoires +quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beaute allait se consumer, solitaire et sterile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle y +melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces choses +etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou tout etait dechaine et +hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse a lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins +ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires, qui avaient peri au +large pendant de semblables nuits, et dont les ames pouvaient revenir; +elle ne se sentait pas protegee contre la visite de ces morts par la presence +de cette si vieille femme qui etait deja presque des leurs... + +Tout a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du coin +de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe sous terre. D'un +ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix chantait: + + Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laisse sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + + +Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; +on l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs. Dans le +vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux memes +endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement triste; +elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de roches et de +terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant dans +l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les unes des +autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause d'une +certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des especes de soirees +joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la cote; il y avait +toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue par la pluie noire, d'ou +partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignees pour les +buveurs; des marins se sechant a des flambees fumeuses; les vieux se +contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous +allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour s'etourdir. Et, pres d'eux, la +mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa +voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de la +porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des terres, vers +Pors-Even. Ils passaient tres tard, echappes des bras des filles, +insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondees, Gaud +tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres vite noyes dans le bruit +des bourrasques ou de la houle - cherchant a demeler la voix de Yann, se +sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait l'avoir reconnue. + +N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener une +vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et, malgre +tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee. + +D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de +Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de plaisir, +un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a depenser sans souci +(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur les +grandes parts de peche, payables seulement en hiver). + +On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et lui +s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille brune, sa +maitresse du precedent automne. Ensemble ils s'etaient promenes, au dernier gai +soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, +tout embaumees par les raisins murs, les oeillets des sables et les +senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chante et danse des +rondes a ces veillees de vendange ou l'on se grise, d'une ivresse amoureuse +et legere, en buvant le vin doux. + +Ensuite, la _Marie_ ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve, dans un +grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la montre, et s'etait +negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs +mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fete, et souvent ivre apres minuit, sur la fin des bals. +Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les +filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exagerant. + +Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui aussi +du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande. Comme par une +entente muette, maintenant ils se fuyaient. + + + + + +XV + + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une +des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des moustaches a +present, une carrure d'homme et la replique hardie. Un air de cantiniere, +sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais +quoi de religieux, qui persiste quand meme parce qu'elle est Bretonne. +Dans sa tete, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un +registre; elle connait les bons, les mauvais, sait au plus juste ce +qu'ils gagnent et ce qu'ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe,vint +travaille la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la mode +ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrees +brusques, comme lances par une lame de houle. La salle est basse et +profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores ou se voient des +navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en +faience est posee sur une console, entre des bouquets artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, - depuis les +temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des corsaires, jusqu'a +ces Islandais de nos jours tres peu differents de leurs ancetres. Et bien +des existences d'hommes ont ete jouees, engagees la, entre deux ivresses, sur ces +tables de chene. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation sur +les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre madame +Tressoleur et deux _retraites_ assis a boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait paree, +cette _Leopoldine,_ a faire la campagne prochaine. + +--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! - Puisque +je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de l'ancienne +_Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq _jeunes +personnes,_ qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette table, - +signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous jure: +Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; - et le +grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La _Leopoldine!_... Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud, comme si +on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable. + +Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la lumiere de sa +petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la toujours, dont la +seule consonance l'impressionnait comme une chose triste. Les noms des +personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-memes, presque +un sens. Et ce _Leopoldine,_ mot nouveau, inusite, la poursuivait avec une +persistance qui n'etait pas naturelle, devenait une sorte d'obsession +sinistre. Non, elle s'etait attendue a voir Yann repartir encore sur la +_Marie_ qu'elle avait visitee jadis, qu'elle connaissait, et dont la +Vierge avait protege pendant de longues annees les dangereux voyages; et +voici que ce changement, cette _Leopoldine,_ augmentait son angoisse. + +Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres desertees, sur les +femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un nouvel automne +commencerait encore, ramenant une fois de plus les pecheurs?... Tout +cela pour elle etait indifferent, semblable, egalement sans joie et sans +espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de +rapprochement, puisque meme il oubliait le pauvre petit Sylvestre; - donc +il fallait bien comprendre que c'en etait fait pour toujours de ce seul +reve, de ce seul desir de sa vie; elle devait se detacher de Yann, de toutes +les choses qui avaient trait a son existence, meme de ce nom d'Islande qui +vibrait encore avec un charme si douloureux a cause de lui; chasser +absolument ces pensees, tout balayer; se dire que c'etait fini, fini a +jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui +avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir. Et +alors, apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi faire?... + +Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit avaient +recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit tranquille et leger +de grelot de poupee. Et ses larmes aussi se mirent a couler, larmes +d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres avec un petit gout amer, +descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d'ete +qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a coup, pressees et pesantes, de +nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se sentant brisee, prise de +vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette +dame Tressoleur et essaya de se coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant: il +devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les +choses de cette chaumiere. - Cependant, comme elle etait tres jeune, tout en +continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et s'endormir. + + + + + +XVI + + +Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux premiers jours +de fevrier, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du +dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a sa mere, +suivant la coutume de famille. L'annee avait ete bonne, et il s'en +retournait content. + +Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une +vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins +ameutes qui riaient... La grand'mere Moan!... La bonne grand'mere que +Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de ces +vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les menacait +de son baton, tres en colere et en desespoir: + +--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas ose, bien +sur, mes vilains droles!... + +Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battre; sa coiffe +etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu'elle etait +grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques pauvres vieux qui +ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille +respectable ne buvant jamais que de l'eau. + +--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi, avec +sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour +la veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce groupe. +Effrayee, elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait, ce qu'elle +avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat +qu'on avait tue. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils +ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses tous +deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs joues, ils se +regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si pres; mais sans +haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans une commune pensee de +pitie et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce +pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de diable; +mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de pres, on lui +trouvait au contraire la mine tranquille et caline. Ils l'avaient tue avec +des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant +toujours des menaces, s'en allait tout emue, toute branlante, emportant +par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce monde +on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!... + +Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides; et +ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des paroles +douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'etait possible, que +des enfants fussent si mechants! Faire une chose pareille a une pauvre +vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, a lui aussi. - Non +point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme +lui, s'ils aiment bien a jouer avec les betes, n'ont guere de sensiblerie +pour elles; mais son coeur se fendait, a marcher la derriere cette grand'mere +en enfance, emportant son pauvre chat par la queue. Il pensait a +Sylvestre, qui l'avait tant aimee; au chagrin horrible qu'il aurait eu, +si on lui avait predit qu'elle finirait ainsi, en derision et en misere. + +Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue: + +--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas; sa +robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches, +monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce matin quand +je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par cette +petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles phrases, des +reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un pres de +l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan. - Pour jolie, elle +l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort bien, mais il lui +parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa pauvrete et son deuil. +Son air etait devenu plus serieux, ses yeux gris de lin avaient +l'expression plus reservee et semblaient malgre cela vous penetrer plus avant, +jusqu'au fond de l'ame. Sa taille aussi avait acheve de se former. +Vingt-trois ans bientot; elle etait dans tout son epanouissement de beaute. + +Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe noire +sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne +savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache en +elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; +peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui des autres, +par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut +de ses bras... Mais non, cela residait plutot dans sa voix tranquille et +dans son regard. + + + + + +XVII + + +Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute. + +Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi passer +en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La +vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa droite, troublee et +toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en route; +d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire, elle commencait a +les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son oeil qui +etait redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre conge; +elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu de lui, +marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi +bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si +vite a leur logis vide et sombre ou tout allait s'evanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mere entra sans se +retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi... + +Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but, +probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord le +portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe. + +Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete. Bien pauvre, en effet, +malgre son air range et honnete, le logis de ces deux abandonnees qui s'etaient +reunies. Peut-etre, au moins, eprouverait-il pour elle un peu de bonne pitie, +en la voyant redescendue a cette meme misere, a ce granit fruste et a ce chaume. +Il n'y avait plus de la richesse passee, que le lit blanc, le beau lit de +demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient la... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille +grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait semblant +de ne pas prendre garde a lui. Donc ils restaient debout devant l'un +l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque +interrogation supreme. + +Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence semblait +entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus +profondement, comme dans l'attente solennelle de quelque chose d'inoui qui +tardait a venir. + +. . . . . . . . . . . . +--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande decision, brusque comme +etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre formulee... + +--Si vous voulez toujours... La peche s'est bien vendue cette annee, et +j'ai un peu d'argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant du +bonheur approcher... + +--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous +vouliez toujours... + +... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait +l'empecher de prononcer ce oui? Il s'etonnait, il avait peur, et elle s'en +apercevait bien. Appuyee des deux mains a la table, devenue tout blanche, +avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans voix, ressemblait a une +mourante tres jolie... + +--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait levee +pour venir a eux. Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il faut +l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure... Asseyez-vous, +monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il avait du +coeur. Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais +cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre son refus sauvage, malgre +tout. Il l'avait dedaignee longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - et +aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait son idee a lui sans doute, il avait +eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne +songeait pas du tout a lui en demander compte, non plus qu'a lui reprocher +son chagrin de deux annees... Tout cela, d'ailleurs, etait si oublie, tout +cela venait d'etre emporte si loin, en une seconde, par le tourbillon +delicieux qui passait sur sa vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux, +tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une grosse +pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues... + +--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan. Et moi, +je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre devenue si +vieille, pour avoir vu ca avant de mourir. + +Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et ne +trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fut +assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur +semblat digne de rompre leur delicieux silence. + +--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la par +exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De +mon temps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait promis... + +Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect inconnu, +avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que c'etait +le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie. + +Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance que +la mer avait doree. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le +bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit +portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa +couronne noire. Et tout paraissait s'etre subitement vivifie et rajeuni +dans la chaumiere morte. Le silence s'etait rempli de musique inouies; meme le +crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la lucarne, etait devenu comme une +belle lueur enchantee... + +--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tete. L'Islande, la _Leopoldine,_ - c'est vrai, elle avait deja +oublie ces epouvante dressees sur la route. - Au retour d'Islande!... comme +se serait long, encore tout cet ete d'attente craintive. Et Yann, battant +le sol du bout de son pied, a petits coups rapides, devenu for presse lui +aussi, comptait en lui-meme tres vite, pour voir si, en se + +depechant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce depart: tant +de jours pour reunir les papiers, tant de jours pour publier les bans a +l'eglise; oui, cela ne menerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les +noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande +semaine a rester ensemble apres. + +--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec +autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant mesurees +et precieuses... + + + + + +Quatrieme partie. + + + + +I + + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'etait a la porte +de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se +faisaient leur cour. + +D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les +rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier +descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le ciel +immense, ou passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des +algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve, avaient entrainees +dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des courants +de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent des humidites +glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se deposaient sur leurs +epaules. + +Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la. Et ce banc, qui avait +plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja vu +bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des jeunes, et il +etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard, changes en vieux branlants +et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la meme place, - mais dans le +jour alors pour respirer encore un peu d'air et se chauffer a leur +dernier soleil... + +De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour les +regarder. Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient ensemble, +mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi +pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma Doue, +ma Doue,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca a-t-il du bon +sens? + +Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un pres +de l'autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger +murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous, au +pied des falaises. C'etait une musique tres harmonieuse, la voix fraiche de +Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites douces et +caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux +silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils etaient adosses: +d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en +robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de son ami. Au-dessus d'eux, +le dome bossu der leur toit de paille et, derriere tout cela, les infinis +crepusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel... + +Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et la +vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne genait +pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommencaient a se +parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence; ayant +besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle +devait si peu durer. + +Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui, par +testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y faisaient +aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour d'Islande +leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole. + + + + + +II + + +... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle avait +faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere rencontre; il lui +disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes ou celle etait allee. + +Elle l'ecoutait avec une extreme surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il etait +capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres petits +details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees. + +Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a deviner, a +comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce temps- +la!... Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en faisait l'aveu naif a +present!... + +Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant +repoussee, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont il +reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un +commencement de sourire incomprehensible. + + + + + +III + + +Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour acheter +la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, +il y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la circonstance, +sans qu'on eut besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue: avoir une robe donnee par +lui, payee avec l'argent de son travail et de sa peche, il lui semblait que +cela la fit deja un peu son epouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere. +Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on deployait +devant eux. Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune des boutiques de +Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la forme qu'aurait cette +robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de velours pour la rendre +plus belle. + + + + + +IV + + +Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de +leur falaise ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard sur un +buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les rochers +au bord du chemin. Dans la demi-obscurite, il leur sembla distinguer sur +ce buisson de legeres petites houppes blanches: + +--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approcherent pour s'en +assurer. + +Il etait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le toucherent, +verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui etaient +tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premiere +impression hative de printemps; du meme coup, ils s'apercurent que les jours +avaient allonge; qu'il y avait quelque chose de plus tiede dans l'air, de +plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson etait en avance! Nulle part dans le pays au bord +d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil. Sans doute, il avait fleuri la +expres pour eux, pour leur fete d'amour... + +--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le +grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva +soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre la +nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets de +la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a cette +cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et ensuite, +quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un +petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini... + +Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre pas +pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne, jusqu'a +l'avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du temps, +prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. + Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves, plus inquiets +dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre +elle et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud. +Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure. + + +C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a present: cela +augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une maree, qui monte, jusqu'a +tout remplir. Il n'avait jamais connu cette maniere d'aimer quelqu'un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque +etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant pour se +faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eut +aime se coucher par terre a ses pieds, et rester la, le front appuye sur le bas +de sa robe. En dehors de ce baiser de frere qu'il lui donnait en +arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je +ne sais quoi invisible qui etait en elle, qui etait son ame, qui se +manifestait a lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans +l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide... + +Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et plus +desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot d'une maniere +aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser pour cela d'etre +_elle-meme!..._ Cette idee le faisait frissonner jusqu'aux moelles +profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par respect, se demandant +presque s'il oserait commettre ce delicieux sacrilege... + + + + + +V + + +Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la cheminee, et +leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans +les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres +agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie. Lui +surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un demi-sourire, +cherchant a se derober aux regards de Gaud. + +C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce mystere +qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait +pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun faux-fuyant ne le +tirerait plus de ce mauvais pas. + +--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle. + +Il essaya de repondre oui. De mechants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle vit +bien que se devait etre autre chose. + +--C'etait ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en faisait +trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pecheur. Mais +enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout. + +--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches? Vous +aviez peur d'etre refuse? + +--Oh! non, pas cela. + +Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en fut amusee. +Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit +dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui venir, et +son expression changeait a mesure: + +--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine. + +Et lui detourna la tete, en riant tout a fait. + +Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait pas +lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu jamais. + Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme Sylvestre +disait jadis), et c'etait tout. Mais voila aussi, on l'avait tourmente avec +cette Gaud! Tout le monde s'y etait mis, ses parents, Sylvestre, ses +camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme. Alors il avait commence a dire +non, obstinement non, tout en gardant au fond de son coeur l'idee qu'un +jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par +etre oui. + +Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnee pendant deux ans, et desire mourir... + +Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion d'etre +decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a leur tour +interrogeaient profondement: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait +un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, lui +pardonnerait-elle?... + +--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec +mes parents, c'est la meme chose. Des fois, quand je fais ma tete dure, je +reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans parler a +personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis +toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'etais +encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ca faisait mon +affaire, a moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus dure +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de +s'en aller a cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance +d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a present que c'etait fini, elle +aimait presque mieux avoir connu ce temps d'epreuve. + +Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere inattendue, il +est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre leurs deux ames. +Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes s'etant rapprochees, ils +resterent la longtemps, leurs joues appuyees l'une sur l'autre, n'ayant plus +besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur +etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne s'etant reveillee, ils demeurerent +devant elle comme ils etaient, sans aucun trouble. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +VI + + +C'etait six jours avant le depart pour l'Islande. Leur cortege de noces s'en +revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent furieux, sous +un ciel charge et tout noir. + +Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme des +rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve. Calmes, +recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la +vie, d'etre au-dessus de tout. Ils semblaient meme etre respectes par le vent, +tandis que, derriere eux, ce cortege etait un joyeux desordre de couples +rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres, deja +grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de +leurs noces et leurs premieres annees. Grand'mere Yvonne etait la et suivait +aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann +qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe +neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et toujours son petit +chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause de Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les jupes +relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient. + +A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la coutume, des +bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de fete. Yann +avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il etait de +ceux a qui tout va bien. Quant a Gaud, il y avait de la demoiselle encore +dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres etaient piquees en haut de son +corsage - tres ajuste, comme autrefois sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le bruit +des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele que les +cris d'une mouette. + +Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde; aux +carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de +Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes. Ils saluaient les maries au +passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une demoiselle, avec +sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle etait admiree. + +Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux des +bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de leurs fous, +de leurs idiots a bequilles. Cette gent etait echelonnee sur le parcours, avec +des musiques, des accordeons, des vielles; ils tendaient leurs mains, +leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumones que Yann leur +lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de +reine. Il y avait de ces mendiants qui etaient tres vieux, qui avaient des +cheveux gris sur des tetes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans +les creux des chemins, ils etaient de la meme couleur que la terre d'ou ils +semblaient n'etre qu'incompletement sortis, et ou ils allaient rentrer bientot +sans avoir eu de pensees; leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de +leurs existences avortees et inutiles. Ils regardaient passer, sans +comprendre, cette fete de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison des +Gaos. C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des maries du +pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est comme au bout du +monde breton. + +Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de roches +basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer. Pour y +descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de granit. Et +le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap isole, au milieu des +pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout a fait dans le +bruit du vent et des lames. + +Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups. On +voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +deployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula le +premier devant les embruns. En arriere, son cortege restait echelonne sur les +roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu la pour presenter sa femme a la +mer; mais celle-ci faisait mauvais visage a la mariee nouvelle. + +En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris et +cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis le +matin. Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires, pour +grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + + + + + +VII + + +Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis de +Gaud, qui etait bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq +personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos le +pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne +_Marie,_qui etaient de la _Leopoldine_ a present; quatre filles d'honneur tres +jolies, leurs nattes de cheveux disposees en rond au-dessus des oreilles, +comme autrefois les imperatrices de Byzance, et leur coiffe blanche a la +nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garcons +d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de beaux yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de peine, louees a +Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee encombree de poeles et de +marmites. + +Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus riche, +c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille sage et +courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait la plus belle +du pays, et cela le flattait de voir les deux epoux si assortis. + +Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage: + +--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee +comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus jeune de +neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des cousines, et ca en +avait fait, tout ca, des Gaos, malgre les disparus d'Islande!... + +--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en avons +fait encore quatorze a nous deux. + +Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos; +mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de l'epave +les avaient mis vraiment bien a leur aise. + +En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au _service_ +(Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot dans la +marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Bresil, +faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de _l'Iphigenie,_ on +faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la brune; et la manche en +cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait crevee. Alors, au lieu +d'avertir, on s'etait mis a boire a meme jusqu'a plus soif; ca avait dure deux +heures, cette fete; a la fin ca coulait plein la batterie; tout le monde etait +soul! + +Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant avec +une pointe de malice. + +--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore +que la, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la +pluie, faisaient rage dans une epaisse nuit. Malgre les precautions prises, +quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque amarree dans +le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en bas +ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c'etaient +les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et des +petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par le cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets, +plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes. + +On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures droles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque, +avaient roule le monde. + +--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont la, en +montant dans les petites rues... + +--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait frequentees, +- oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions +_consomme_ la dedans, a trois que nous etions... Des vilaines femmes, _ma Doue,_ +mais vilaines!... + +--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui, lui +aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les avait +connues, ces Chinoises. + +--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou +personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, +il contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise tres +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a faire le +diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme +cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait retrousses +par le coin avec ces doigts.) Et voila les deux Chinois, les deux... +enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui ferment la +grille a clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tete contre les murs. - Mais crac! il +en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se +relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se mefier +tout de meme. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes a sucre, +achetees pour mes provisions de route; et c'est solide, ca ne casse pas, +quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si ca nous +a ete utile... + +Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient +sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la fin de son +histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal d'armes +sur la _Zenobie,_ a Aden, un jour, je vois les marchands de plumes +d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas): "Bonjour, +caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un _pare a +virer_ je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon marchand, +que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire +cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas ete si +bete! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'etais jeune +homme... Alors, a Toulon, une connaissance a moi qui travaillait dans les +modes... + +Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette modiste +pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps en +temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur ses +fondements de pierre. + +--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous amuser, +dit le cousin pilote. + +--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant a +Gaud, - parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous deux; +ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu de la gaite +des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le sens, ne +buvait pas du tout ce soir-la. Et il rougissait a present, ce grand garcon, +quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de +matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a Sylvestre... +D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a cause du pere de +Gaud et a cause de lui. + +On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons. Mais avant, +il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille; dans les fetes +de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion, et quand on vit +le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il se fit du silence +partout: + +--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere. + +Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine: + +--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._ + +Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux tablees +joyeuses des petits. Tous ceux qui etaient dans cette maison repetaient en +esprit les memes mots eternels. + +--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer +d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de la +_Zelie_... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers la +grand'mere Yvonne: + +--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en recita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +--..._Sed libera nos a malo, Amen._ + +Les chansons commencerent apres. Des chansons apprises _au service,_ sur +le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + + Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, + Mais chez nous les braves + Narguent le destin, + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + +Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere tout a +fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait repris par +d'autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat +trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus bas, +la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete, prise +peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus delicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir +d'un certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de precautions, +caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il. + +Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors +ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord de +pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des +signes aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en vue +s'etaient rassemblees autour de la trouvaille. + +--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a Pors-Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les +autres faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais: Francois) +et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant absolument aller +sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a des rafales furieuses +qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat pas, a +cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui +chercher une affaire pour cette epave non declaree. + +--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si +on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin +superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin +que dans toutes les caves des debitants de Paimpol. + +Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage? Il etait fort, haut en +couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel. Il fut neanmoins +trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent. + +Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et les +garcons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit +tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes d'inquietude a +cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la fois, a plein +gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette +musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de noces. + +Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement, fit +signe a sa femme de venir lui parler. + +C'etait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, +confuse de s'etre levee... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller +tout de suite, laisser les autres. + +--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons. + +Et il l'entraina. Ils se sauverent furtivement. + +Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentee. Ils se mirent a courir, en se tenant par la +main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les +lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant, contre les +rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, +pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee. + +D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de trainer sa +robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait +par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et continua de courir +encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! Et dire +qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot vingt-huit; que, depuis deux +ans au moins, ils auraient pu etre maries, et heureux comme ce soir. + +Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son lit en +armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent avec +respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de lui dire +bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que +sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes; elle etait endormie +ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha +d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les levres +par ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait froidie par +le vent, tout a fait glacee. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid. Ah! +si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue a +arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... +Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit brut, a cet air rude +qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec elle; alors, par sa +presence, tout etait change, transfigure, et elle ne voyait plus que lui... + +Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait plus les +siennes. Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un a l'autre, +ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. +Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient +tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre. Ils semblaient etre +sans force pour rompre leur etreinte, et ne connaitre rien de plus, ne +desirer rien au dela de ce long baiser. + +Elle se degagea enfin, troublee tout a coup: + +--Non, Yann!... grand'mere Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve sa coupe +d'eau fraiche. + +Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hesitation delicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis a +genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il +regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire, ennuye d'etre aussi pres +de cette grand'mere, cherchant un moyen sur pour ne plus etre vu; toujours +sans quitter les levres exquises, il allongea le bras derriere lui, et, du +revers de la main, eteignit la lumiere comme avait fait le vent. + +Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la +tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un fauve +qui aurait plante ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, +son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans resistance possible, tout en +restant doux comme une longue caresse enveloppante: il l'emportait dans +l'obscurite vers le beau lit blanc _a la mode des villes_ qui devait etre +leur lit nuptial... + +Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantot donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus bas a +l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons +files, en prenant la voix fluttee d'une chouette. + +Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante, battant +les falaises de ses memes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait +etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie des choses noires et +glacees: - ils le savaient... + +Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute cette +fureur inutile et retournee contre elle-meme. Alors, dans le logis pauvre +et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a l'autre, sans souci de +rien ni de la mort, enivres, leurres delicieusement par l'eternelle magie de +l'amour... + + + + + +VIII + + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la mere, +les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les _suroits,_ les +_cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps etait sombre, et la +mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante et troublee. + +Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini, elle +avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi? Elle esperait bien +qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui en +parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses +d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait different; +c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les memes baisers, les +memes etreintes, avec elle etaient _autre chose;_ et, chaque nuit, leurs deux +ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais +s'assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux, si +enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son grand +dedaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait +toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et +elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que leurs yeux se +rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le +respect inne de la majeste de _l'epouse;_un abime la separe de l'amante, chose de +plaisir, a qui, dans un sourire de dedain, on a l'air ensuite de rejeter +les baisers de la nuit. Gaud etait l'epouse, elle, et, dans le jour, il ne +se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant +ils etaient une meme chair tous deux et pour toute la vie. + +... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves... + +D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de ses +aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette +tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait +rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de l'existence - +qui pouvait encore etre si long devant eux! A peine avaient-ils pu se +parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs +projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de menage, +avaient ete forcement remis au retour... + +Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant +son metier de mer... + +Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur. Etre +femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse, +passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a present qu'elle l'adorait +au dela de ce qu'elle eut imagine jamais, elle se sentait prise d'une epouvante +trop grande en songeant a ces annees a venir... + +Ils eurent une journee de printemps, une seule... C'etait la veille de +l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenerent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de +l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des maries d'hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de voir +tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmente. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et restait +tranquille. Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le rude pays +breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine et rare; il +semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains. +L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et ont eut dit qu'il s'etait +immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de +tempetes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres +changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes +immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillites +ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et +eternelle leur fete d'amour; - et on voyait deja des fleurs hatives, des +primeveres le long des fosses, ou des violettes, freles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann? + +Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux +francs: + +--Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait +avoir la son vrai sens d'eternite. + +Elle s'appuyait a son bras. Dans l'enchantement du reve accompli, elle se +serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l'envolee au large!... Et cette premiere +fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher de partir... + +De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce pays +marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et seme de +pierres. Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur les rochers avec +leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, tres hauts et bossus +verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l'extreme eloignement, +la mer, comme une grande vision diaphane, decrivait son cercle immense et +eternel qui avait l'air de tout envelopper. + +Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de ce +Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y interessait pas. + +--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ca +doit etre malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir +des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre +la-dedans, moi, bien sur. + +Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un enfant +naif. + +Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de vrais +arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. La, +il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelees et de +l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs verts, devenait sombre +sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque +hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce +bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant +eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois ronge comme +un cadavre, grimacant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les soleils +obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se +faisait expliquer. + +--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant +sons bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste +toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour +monter; a minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de suite +il se releve et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la +lune aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, +chacun de son bord, et on ne les connait pas trop l'un de l'autre, car +ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil a minuit!... Comme ca devait etre loin, cette ile d'Islande. +Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les +noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait l'effet de +designer une chose sinistre. + +--Les fiords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, +si hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages qui +sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent point +ce que c'est que les arbres. A la mi-aout, quand notre peche est finie, il +est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir +se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout l'hiver. + +--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote, dans un +fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont +morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer; c'est en +terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des croix en bois +toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits dessus. Les deux +Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi Guillaume Moan, le grand-pere +de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles, sous la +pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait a +ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues +comme les hivers. + +--Tout le temps, tout le temps pecher? Demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est +pas toujours belle par la. Dame! on est fatigue le soir, ca donne appetit pour +souper et, des jours, l'on devore. + +--Et on ne s'ennuie jamais? + +--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + + + + + +Cinquieme partie. + + + + + +I + + +... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant leur +feu, qui etait une flambee de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit a +dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait +d'etre deja tristes. + +Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du printemps, +quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air etait +tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a trainer sur +la campagne. + +Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + + + + +II + + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde. Les departs +d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque maree, un +groupe nouveau prenait le large. Ce matin-la, quinze bateaux devaient +sortir avec la _Leopoldine,_et les femmes de ces marins, ou les meres, +etaient toutes presentes pour l'appareillage. - Gaud s'etonnait de se +trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, et amenee la +pour la meme cause fatale. Sa destinee venait de se precipiter tellement en +quelques jours, qu'elle avait a peine eu le temps de se bien representer la +realite des choses; en glissant sur une pente irresistiblement rapide, elle +etait arrivee a ce denouement-la, qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a +present - comme faisaient les autres, les habituees... + +Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux. Tout cela etait +nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de pareille +et se sentait isolee, differente; son passe de _demoiselle,_ qui subsistait +malgre tout, la mettait a part. + +Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large seulement une +grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du vent, et de loin on +voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle, bien +jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en +avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou +qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient +menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants +s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a leur bord d'un +air sombre, s'en allant comme a un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on +embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes les +poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a cause de +leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les apportait sur des +civieres et, au fond des cales des navires, on les descendait comme des +morts. + +Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce +metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des hommes +de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche. C'etaient les +bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient garcons, ils +s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur les +filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur +petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus +riches. Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient tous ainsi a +bord de cette _Leopoldine,_ qui avait vraiment un equipage de choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors par +des remorqueurs. Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots, +decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la Vierge: +"Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes s'agitaient +en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les +mousselines des coiffes. + + +Des que la _Leopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers la +maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la cote, par +les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La _Leopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils s'etaient donne +un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son +navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme beau +temps printanier, le meme ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur +la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier, +seulement la nuit ne devait plus les reunir. Ils marchaient sans but, en +rebroussant vers Paimpol, et bientot se trouverent pres de leur maison, ramenes +la insensiblement sans y avoir pense; ils entrerent donc encore une derniere +fois chez eux, ou la grand'mere Yvonne fut saisie de les voir reparaitre +ensemble. + +Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses +qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la. - Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur pourtant +que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec amour. + +D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes... + +Yann raconta qu'a bord de la _Leopoldine,_ on venait de tirer au sort les +postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien +des choses d'Islande: + +--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des +trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons _trous de +mecques;_ c'est pour y planter des petits supports a rouet dans lesquels +nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-la +aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet du mousse. Chacun +de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne apres, l'on n'a plus +le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, +mon poste a moi se trouve sur l'arriere du bateau, qui est, comme tu dois +savoir, l'endroit ou l'on prend le plus de poissons; et puis il touche +aux grand haubans ou l'on peut toujours attacher un bout de toile, un +_cirage,_ enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes +ces neiges ou ces greles de la-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas +la peau si brulee, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient +plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement finir; +les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient +devenir ce jour-la mysterieuses et supremes... + +A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils +se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une longue +etreinte silencieuse. + +Ils s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un vent leger +qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita +son bonnet d'une maniere convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann. - C'etait lui encore, cette +petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des eaux, - et deja +vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui persistent a fixer se +troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s'en allait cette _Leopoldine,_ Gaud comme attiree par un +aimant, suivait a pied le long des falaises. + +Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors elle +s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee parmi les +ajoncs et les pierres. Comme c'etait un point eleve, la mer vue de la semblait +avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que cette _Leopoldine,_ en +s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle +immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les +derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait +passee ailleurs, derriere l'horizon; mais dans le champ profond de la vue, ou +Yann etait encore, tout demeurait paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin de +le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place, +l'attendre. + +Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest regulierement +l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant leur effort inutile, +se brisant sur les memes rochers, deferlant aux memes places pour inonder les +memes greves. Et a la longue, c'etait etrange, cette agitation sourde des eaux +avec cette serenite de l'air et du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop +rempli, voulait deborder et envahir les plages. + +Cependant la _Leopoldine_ se faisait de plus en plus diminuee, lointaine, +perdue. Des courants sans doute l'entrainaient, car les brises de cette +soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait vite. Devenue une petite +tache grise, presque un point, elle allait bientot atteindre l'extreme bord +du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-dela infinis ou +l'obscurite commencait a venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu, Gaud +rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui lui +venaient toujours. Quelle difference, en effet, et quel vide plus sombre +s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme un adieu! +Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait tellement a elle son Yann, +elle se sentait si aimee malgre ce depart, qu'en s'en revenant toute seule au +logis, elle avait au moins la consolation et l'attente delicieuse de cet +_au revoir_ qu'ils s'etaient dit pour l'automne. + + + + + +III + + +L'ete passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premieres +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse +des chrysanthemes. + +Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui ecrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en recut un de lui. Il l'informait qu'il etait +en bonne sante a la date du 10 courant, que la saison de la peche s'annoncait +excellente et qu'il avait deja quinze cents poissons pour sa part. D'un +bout a l'autre c'etait dit dans le style naif et calque sur le modele uniforme de +toutes les lettres de ces Islandais a leur famille. Les hommes eleves comme +Yann ignorent absolument la maniere d'ecrire les mille choses qu'ils +pensent, qu'ils sentent ou qu'ils revent. Etant plus cultivee que lui, elle +sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse +profonde qui n'etait pas exprimee. A plusieurs reprises, dans le courant +de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'epouse, comme trouvant +plaisir a le repeter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite +Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ etait deja une chose qu'elle relisait +avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'etre appelee: _Madame +Marguerite Gaos!..._ + + + + + +IV + + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'ete. Les Paimpolaises, qui +d'abord s'etaient mefiees de son talent d'ouvriere improvisee, disant qu'elle +avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, +qu'elle excellait a leur faire des robes qui avantageaient la tournure; +alors elle etait devenue presque une couturiere en renom. + +Ce qu'elle gagnait passait a embellir le logis - pour son retour. +L'armoire, les vieux lits a etageres, etaient repares, cires, avec des ferrures +luisantes; elle avait arrange leur lucarne sur la mer avec une vitre et +des rideaux, achete une couverture neuve pour l'hiver, une table et des +chaises. + +Tout cela, sans toucher a l'argent que son Yann lui avait laisse en partant +et qu'elle gardait intact, dans une petite boite chinoise, pour lui +montrer a son arrivee. + +Pendant les veillees d'ete, aux dernieres clartes des jours, assise devant la +porte avec la grand'mere Yvonne dont la tete et les idees allaient +sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un +beau maillot de pecheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col +et des manches des merveilles de points compliques et ajoures; la grand'mere +Yvonne, qui avait ete jadis une habile tricoteuse, s'etait rappele peu a peu ces +procedes de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c'etait un ouvrage qui +avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot tres grand pour +Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commencait a avoir conscience de +l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donne toute +leur pousse en juillet, prenaient deja un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites +sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aout arriverent, et +un premier navire islandais apparut un soir, a la pointe de Pors-Even. +La fete du retour etait commencee. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce? + +C'etait le _Samuel-Azenide;_ - toujours en avance celui-la. + +--Pour sur, disait le vieux pere d'Yann, la _Leopoldine_ ne va pas tarder; +la-bas, je connais ca, quand un commence a partir les autres ne tiennent plus +en place. + + + + + +V + + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journee, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c'etait fete chez les epouses, chez les meres: fete +aussi dans les cabarets, ou les belles filles paimpolaises servent a boire +aux pecheurs. + +Le _Leopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait +encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, a l'idee que, dans un delai +extreme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de deception, +Yann serait la, Gaud etait dans une delicieuse ivresse d'attente, tenant le +menage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir. + +Tout range, il ne lui restait rien a faire, et d'ailleurs elle commencait a +n'avoir plus la tete a grand'chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arriverent encore, et puis cinq. Deux seulement +manquaient toujours a l'appel. + +--Allons, lui disait-on en riant, cette annee, c'est la _Leopoldine_ ou la +_Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour. + +Et Gaud se mettait a rire, elle aussi, plus animee et plus jolie, dans sa +joie de l'attendre. + + + + + +VI + + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, +d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'etait tout +naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque annee? Oh! +d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentree chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d'anxiete, d'angoisse. + +Est-ce que vraiment c'etait possible qu'elle eut peur, si tot?... Est-ce +qu'il y avait de quoi?... + +Et elle s'effrayait, d'avoir deja peur... + + + + + +VII + + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +Un matin ou il y avait deja une brume froide sur la terre, un vrai matin +d'automne, le soleil levant la trouva assise de tres bonne heure sous le +porche de la chapelle des naufrages, au lieu ou vont prier les veuves; - +assise, les yeux fixes, les tempes serrees comme dans un anneau de fer. +Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commence, et ce +matin-la Gaud s'etait reveillee avec une inquietude plus poignante, a cause de +cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journee, cette heure, +cette minute, de plus que les precedentes?... On voit tres bien des bateaux +retardes de quinze jours, meme d'un mois. + +Ce matin-la avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu'elle etait venue pour la premiere fois s'asseoir sous ce porche de +chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + + En memoire de + GAOS, Yvon, perdu en mer + aux environs de Norden-Fjord... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en meme temps, sur la voute, quelque chose s'abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volee sous ce +porche; les vieux arbres ebouriffes du preau se depouillaient, secoues par ce +vent du large. - L'hiver qui venait!... + + ... perdu en mer + aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan du 4 au 5 aout 1880. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-la, elle etait tres vague, sous la brume +grise, et une panne suspendue trainait sur les lointains comme un grand +rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. +Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis seme ces +morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'a ces inscriptions qui +rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle etait +poursuivie par l'idee d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-etre mettre la, +bientot, avec un autre nom que, meme en esprit, elle n'osait pas redire +dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tete +renversee contre la pierre. + + ...perdu aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan du 4 au 5 aout + a l'age de 23 ans... + Qu'il repose en paix! + +L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetiere de la-bas, - l'Islande +lointaine, lointaine, eclairee par en dessous au soleil de minuit... Et +tout a coup, - toujours a cette meme place vide du mur qui semblait attendre, +- elle eut, avec une nettete horrible, la vision de cette plaque neuve a +laquelle elle songeait: une plaque fraiche, une tete de mort, des os en +croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adore, _Yann +Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque +de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et +les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant. + + +Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien +droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. +Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'etre +la par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler a une +femme de naufrage. + +Justement c'etait Fante Flory, la femme du second de la _Leopoldine._ Elle +comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait la; inutile de +feindre avec elle. Et d'abord elles resterent muettes l'une devant +l'autre, les deux femmes, epouvantees davantage et s'en voulant de s'etre +rencontrees dans un meme sentiment de terreur, presque haineuses. + +--Tous ceux de Treguier et de Saint-Brieuc sont rentres depuis huit jours, +dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritee. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, a ce +moyen des desolees. Mais elle entra dans la chapelle, derriere Fante, sans +rien dire, et elles s'agenouillerent pres l'une de l'autre comme deux +soeurs. + +A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prieres ardentes, avec toute +leur ame. Et puis bientot on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et +leurs larmes pressees commencerent a tomber sur la terre... + +Elles se releverent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa. + +Ayant essuye leurs larmes, arrange leurs cheveux, epoussete le salpetre et la +poussiere des dalles sur leur jupon a l'endroit des genoux, elles s'en +allerent sans plus rien se dire, par des chemins differents. + + + + + +VIII + + +Cette fin de septembre ressemblait a un autre ete un peu melancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette annee la que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eut dit +le gai mois de juin. Les maris, les fiances, les amants etaient revenus, +et partout c'etait la joie d'un second printemps d'amour... + +Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut signale +au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s'etaient formes, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et palie, etait la, a cote du pere de son Yann: + +--Je crois fort, disait le vieux pecheur, je crois fort que c'est eux! +Un liston rouge, un hunier a rouleau, ca leur ressemble joliment toujours; +qu'en dis-tu, Gaud, ma fille? + +--Et pourtant non, reprit-il avec un decouragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un +foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sur, ma fille, ils ne +tarderont pas. + +Et chaque jour venait apres chaque jour; et chaque nuit arrivait a son +heure, avec une tranquillite inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensee, +toujours par peur de ressembler a une femme de naufrage, s'exasperant quand +les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystere, +detournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la +glacaient. + +Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller des le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derriere la +maison paternelle de son Yann pour n'etre pas vue par la mere ni les +petites soeurs. Elle s'en allait toute seule a l'extreme pointe de ce pays +de Ploubazlanec qui se decoupe en corne de renne sur la Manche grise, et +s'asseyait la tout le jour aux pieds d'une croix isolee qui domine les +lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur +les falaises avancees de cette terre des marins, comme pour demander grace; +comme pour apaiser la grande chose mouvante, mysterieuse, qui attire les +hommes et ne les rend plus, et garde de preference les plus vaillants, les +plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes eternellement +vertes, tapissees d'ajoncs courts. Et, a cette hauteur, l'air de la mer +etait tres pur, ayant a peine l'odeur salee des goemons, mais rempli des senteurs +delicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner tres loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les decoupures de la cote, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelees qui s'allongeaient sur le tranquille neant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au dela, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, leger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et +c'etaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +neant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystere impenetrable, tandis que +des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genets +ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne. + +A certaines heures regulieres, la mer baissait, et des taches s'elargissaient +partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la meme +lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient eternel, +sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait la, au milieu de ces +tranquillites regardant toujours, jusqu'a la nuit tombee, jusqu'a ne plus rien +voir. + + + + + +IX + + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, +elle ne dormait plus. + +A present, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tete renversee et appuyee au mur derriere. A quoi bon se +lever, a quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa +robe, quand elle etait trop epuisee. Autrement elle demeurait la, toujours +assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilite; +toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui serrant les +tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche etait seche, avec +un gout de fievre, et a certaines heures elle poussait un gemissement rauque du +gosier, repete par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tete se +frappait contre le granit du mur. + +Ou bien elle l'appelait par son nom, tres tendrement, a voix basse, comme +s'il eut ete la tout pres, et lui disait des mots d'amour. + +Il lui arrivait de penser a d'autres choses qu'a lui, a de toutes petites +choses insignifiantes; de s'amuser par exemple a regarder l'ombre de la +Vierge de faience et du benitier, s'allonger lentement, a mesure que baissait +la lumiere, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels +d'angoisse revenaient plus horribles, et elle recommencait son cri, en +battant le mur de sa tete... + +Et toutes les heures du jour passaient, l'une apres l'autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait du revenir, +une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaitre ni les +dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouve un debris, +un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la +_Leopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la +_Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient apercue le 2 aout, disaient +qu'elle avait du s'en aller pecher plus loin vers le nord, et apres, cela +devenait le mystere impenetrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le +moment ou vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait meme pas, et a +present elle avait presque hate que ce fut bientot. + +Oh! s'il etait mort, au moins qu'on eut la pitie de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu'il etait en ce moment meme, - lui, ou ce qui restait de +lui!... Si seulement la Vierge tant priee, ou quelque autre puissance +comme elle, voulait lui faire la grace, par une sorte de double vue, de +le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roule par la mer... pour etre fixee au moins! pour savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout a coup le sentiment d'une voile surgissant +du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se hatant d'arriver! + Alors elle faisait un premier mouvement irreflechi pour se lever, pour +courir regarder le large, voir si c'etait vrai... + +Elle retombait assise. Helas! Ou etait-elle en ce moment, cette _Leopoldine?_ ou +pouvait-elle bien etre? La-bas, sans doute, la-bas dans cet effroyable +lointain de l'Islande, abandonnee, emiettee, perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsedante, toujours la meme: une epave +eventree et vide, bercee sur une mer silencieuse d'un gris rose: bercee +lentement, lentement, sans bruit, avec une extreme douceur, par ironie, +au milieu d'un grand calme d'eaux mortes. + + + + + +X + + +Deux heures du matin. +C'etait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive a tous les pas qui +s'approchaient: a la moindre rumeur, au moindre son inaccoutume, ses tempes +vibraient; a force d'etre tendues aux choses du dehors, elles etaient +devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-la comme les autres, les mains jointes, +et les yeux ouverts dans l'obscurite, elle ecoutait le vent faire sur la +lande son bruit eternel. + +Des pas d'homme tout a coup, des pas precipites dans le chemin! A pareille +heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuee jusqu'au fond de l'ame, +son coeur cessant de battre... + +On s'arretait devant la porte, on montait les petites marches de pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappe, est ce que ce pouvait etre +un autre!... Elle etait debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant +de jours, avait saute lestement comme les chattes, les bras ouverts pour +enlacer le bien-aime. Sans doute la _Leopoldine_ etait arrivee de nuit, et +mouillee en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle +arrangeait tout cela dans sa tete avec une vitesse d'eclair. Et +maintenant, elle se dechirait les doigts aux clous de la porte, dans sa +rage pour retirer ce verrou qui etait dur... +. . . . . . . . . . . . . . . . . + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissee, la tete retombee sur la +poitrine. Son beau reve de folle etait fini. Ce n'etait que Fantec, leur +voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'etait que lui, que rien +de son Yann n'avait passe dans l'air, elle se sentit replongee comme par +degres dans son meme gouffre, jusqu'au fond de son meme desespoir affreux. + +Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, etait au plus +mal, et a present, c'etait leur enfant qui etouffait dans son berceau, pris +d'un mauvais mal de gorge; aussi il etait venu demander du secours, +pendant que lui irait d'une course chercher le medecin a Paimpol... + +Qu'est-ce que tout cela lui faisait, a elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n'avait plus rien a donner aux peines des autres. Effondree +sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte, +sans lui repondre, ni l'ecouter, ni seulement le regarder. Qu'est-ce que +cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitie pour le mal qu'il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +--C'est vrai, qu'il n'aurait pas du la deranger... elle!... + +--Moi! Repondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec? + +La vie lui etait revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore etre +une desesperee aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et +puis, a son tour, elle avait pitie de lui; elle s'habilla pour le suivre et +trouva la force d'aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, a quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu'elle etait tres fatiguee. + +Mais cette minute de joie immense avait laisse dans sa tete une empreinte +qui, malgre tout, etait persistante; elle se reveilla bientot avec une +secousse, se dressant a moitie, au souvenir de quelque chose... Il y avait +eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idees +qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tete, elle cherchait ce que +c'etait... + +--Ah! rien, helas! - non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son meme abime. Non, en +realite, il n'y avait rien de change dans son attente morne et sans esperance. + +Pourtant, l'avoir senti la si pres, c'etait comme si quelque chose emane de lui +etait revenu flotter alentour; c'etait ce qu'on appelle, au pays breton, un +_presigne;_ et elle ecoutait plus attentivement les pas du dehors, +pressentant que quelqu'un allait peut-etre arriver qui parlerait de lui. + +En effet, quand il fit jour, le pere de Yann entra. Il ota son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui etaient en boucles comme ceux de son +fils, et s'assit pres du lit de Gaud. + +Il avait le coeur angoisse, lui aussi; car son Yann, son beau Yann etait +son aine, son prefere, sa gloire. Mais il ne desesperait pas, non vraiment, il ne +desesperait pas encore. Il se mit a rassurer Gaud d'une maniere tres douce: +d'abord les derniers rentres d'Islande partaient tous de brumes tres epaisses +qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui etait venu +une idee: une relache aux iles Feroe, qui sont des iles lointaines situees sur la +route et d'ou les lettres mettent tres longtemps a venir; cela lui etait arrive a +lui-meme, il y avait une quarantaine d'annees, et sa pauvre defunte mere avait deja +fait dire une messe pour son ame... Un si beau bateau, la _Leopoldine,_ +presque neuf, et de si forts marins qu'ils etaient tous a bord... + +La vieille Moan rodait autour d'eux tout en hochant la tete; la detresse de +sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idees; elle +rangeait le menage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni +de son Sylvestre accroche au granit du mur, avec ses ancres de marine et +sa couronne funeraire en perles noires; non, depuis que le metier de mer +lui avait pris son petit-fils, a elle, elle n'y croyait plus, au retour +des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de +ses pauvres vieilles levres, lui gardant une mauvaise rancune dans le +coeur. + +Mais Gaud ecoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernes +regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au +bien-aime; rien que de l'avoir la, pres d'elle, c'etait une protection contre +la mort, et elle se sentait plus rassuree, plus rapprochee de son Yann. +Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en +elle-meme ses prieres ardentes a la Vierge Etoile-de-la-mer. + +Une relache la-bas, dans ces iles, pour des avaries peut-etre; c'etait une chose +possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de +toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'etait pas perdu, +puisqu'il ne desesperait pas, lui, son pere. Et, pendant quelques jours, +elle se remit encore a attendre. + +C'etait bien l'automne, l'arriere-automne, les tombees de nuit lugubres ou, de +bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumiere, et noir +aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-memes semblaient n'etre plus que des crepuscules; des nuages +immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout a coup des +obscurites en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'etait comme un +son lointain de grandes orgues d'eglise, jouant des airs mechants ou desesperes; +d'autres fois, cela se rapprochait tout pres contre la porte, se mettant a +rugir comme les betes. + +Elle etait devenue pale, pale, et se tenait toujours plus affaissee, comme si +la vieillesse l'eut deja frolee de son aile chauve. Tres souvent elle touchait les +effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les depliant, les repliant +comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue qui +avait garde la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la +table, il dessinait de lui-meme, comme par habitude, les reliefs des ses +epaules et de sa poitrine; aussi a la fin elle l'avait pose tout seul dans +une etagere de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardat plus +longtemps cette empreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenetre la lande triste, ou des petits panaches de fumee +blanche commencaient a sortir ca et la des chaumieres des autres: la partout les +hommes etaient revenus, oiseaux voyageurs ramenes par le froid. Et, devant +beaucoup de ces feux, les veillees devaient etre douces; car le renouveau +d'amour etait commence avec l'hiver dans tout ce pays des Islandais... + +Cramponnee a l'idee de ces iles ou il avait pu relacher, ayant repris une sorte +d'espoir, elle s'etait remise a l'attendre... + . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Il ne revint jamais. +Une nuit d'aout, la-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un +grand bruit de fureur, avaient ete celebrees ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait ete aussi sa nourrice; c'etait elle qui +l'avait berce, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite +elle l'avait repris, dans sa virilite superbe, pour elle seule. Un +profond mystere avait enveloppe ces noces monstrueuses. Tout le temps, des +voiles obscurs s'etaient agites au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentes, tendus pour cacher la fete; et la fiancee donnait de la voix, +faisait toujours son plus grand bruit horrible pour etouffer les cris. - +Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'etait defendu, dans une +lutte de geant, contre cette epousee de tombeau. Jusqu'au moment ou il s'etait +abandonne, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond +comme un taureau qui rale, la bouche deja emplie d'eau; les bras ouverts, +etendus et raidis pour jamais. + +Et a ses noces, ils y etaient tous, ceux qu'il avait convies jadis. Tous, +excepte Sylvestre, qui, lui, s'en etait alle dormir dans des jardins enchantes, +- tres loin, de l'autre cote de la Terre... + + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 7pchs11.txt or 7pchs11.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7pchs12.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7pchs11a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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Le gite, trop +bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une +grande mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte +monotone, avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien: +une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un couvercle +en bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les eclairait en +vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient, +en repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de +terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres +exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour +s'asseoir sur des caissons etroits scelles au murailles de chene. De +grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque a toucher leurs +tetes; et, derriere leurs dos, des couchettes qui semblaient creusees +dans l'epaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un +caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries etaient grossieres et +frustes, impregnees d'humidite et de sel; usees, polies par les +frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient, en +breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur +une planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la +patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les +personnages en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les +vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une +petite chose tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de cette +pauvre maison de bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente priere, +a des heures d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux bouquets de +fleurs artificielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine +bleue serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur +la tete, l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle suroit (du +nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les pluies). + +Ils etaient d'ages divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme, +pour la taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee, +couvrait ses joues; seulement il avait garde ses yeux d'enfant, d'un +gris bleu, qui etaient extremement doux et tout naifs. + +Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver +un vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur. + +... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des +eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur, +marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le +plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais +sans rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour ceux +qui etaient encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees dans +le pays, pendant des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient bien, +avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. +Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempes, est toujours +une chose saine, et dans sa crudite meme il demeure presque chaste. + +Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom +que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou etait- +il donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne descendait-il +pas prendre un peu de sa part de la fete? + +--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de +bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange tomba +d'en haut: + +--Yann! Yann !... Eh! l'homme! + +L'homme repondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui +etait entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..." +Cependant c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crepusculaire renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux. + +Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller +jaune, et on entendit l'homme descendre avec de gros sabots par une +echelle de bois. + +Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait +presque un geant. Et d'abord il fit une grimace en se pincant le bout du +nez a cause de l'odeur acre de la saumure. + +Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait +de face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu, +formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux +bruns tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par +tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le +traitait comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un air +de lion calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que +chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais +coupees; elles etaient frisees tres serre en deux petits rouleaux +symetriques au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et +exquis; et puis elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote des +coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras, et +ses joues colorees avaient garde un veloute frais, comme celui des +fruits que personne n'a touches. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rembourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un +petit garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces +marins qui etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire +dans son verre, et puis on l'envoya se coucher. + +Apres, on reprit la grande conversation des mariages: + +--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a +vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent +penser quand elles le voient? + +Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes ses +epaules effrayantes: + +--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a +l'heure; c'est suivant. + +Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et +c'est la, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a +parler le francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il commenca +de raconter ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure quinze +jours. + +C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il +etait entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une femme +qui vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il +en avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite +en arrivant, il l'avait lance a tour de bras, en plein par la figure, a +celle qui chantait sur la scene? - moitie declaration brusque, moitie +ironie pour cette poupee peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme +etait tombee du coup; apres, elle l'avait adore pendant pres de trois +semaines. + +--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette +montre en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a +lui. Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup au +milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer +qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en +haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole. + +Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le +surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des +sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un +chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur +la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere +avait disparu autrefois dans un naufrage. + +--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres +bonne heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au large. +Chaque soir il disait encore ses prieres et ses yeux avaient garde une +candeur religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres Yann, le mieux +plante du bord. Sa voix tres douce et ses intonations de petit enfant +contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa +croissance s'etait faite tres vite, il se sentait presque embarrasse +d'etre devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier +bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait repondu aux +avances d'aucune fille. + +A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour deux +- et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de l'Assomption +de la Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de minuit. Trois +d'entre eux se coulerent pour dormir dans les petites niches noires qui +ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres remonterent sur le +pont reprendre le grand travail interrompu de la peche; c'etait Yann, +Sylvestre, et un de leur pays appele Guillaume. + +Dehors il faisait jour, eternellement jour. + +Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle +trainait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, +tout de suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune couleur, +et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, +impalpable, chimerique. + +L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela +prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune +image a refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine +de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. + +La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du +vrai froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel. Tout +etait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et +incolores semblaient contenir cette lumiere latente qui ne s'expliquait +pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et +toutes ces paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance pouvant etre +nommee. + +Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur ces +mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et +leurs yeux y etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du +large. + +Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un +homme endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs +hamecons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, +aiguisant son grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette eau +tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds, d'un +gris luisant d'acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'etait +rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre eventrait, avec +son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui +devait faire leur fortune au retour s'empilait derriere eux, toute +ruisselante et fraiche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du +dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus +reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete +hyperboree, devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose +comme une aurore, que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues +trainees roses... + +--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre, +avec beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait +l'air de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait laisse +prendre aux yeux bruns de son grand frere, mais il se sentait timide en +touchant a ce sujet grave.) + +--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, ce +Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune des +filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, +ici tant que vous etes, au bal que je donnerai... + +Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un +banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils +avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures, plus +de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las, et ils +s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-meme sa +manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient etait vierge +comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgre leur +fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues fraiches. + +La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au +temps de la Genese elle s'etait separee d'avec les tenebres qui +semblaient s'etre tassees sur l'horizon, et restaient la en masses tres +lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien a present qu'on +sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait ete vague et etrange +comme celle des reves. + +Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des +dechirures, comme des percees dans un dome, par ou arrivaient de grands +rayons couleur d'argent rose. + +Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense, +faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et +d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite; +ils etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles +tendus pour cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble +l'imagination des hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de +planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors +avait pris un aspect de recueillement immense; il s'etait arrange en +sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les trainees de +cette voute de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile +comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer +tres loin une autre chimere: une sorte de decoupure rosee tres haute, +qui etait un promontoire de la sombre Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste +en entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son +grand frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve +qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et que, +lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont l'approche +inevitable commencait a lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas, +arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant a +pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord par +tous ces reflets de lumiere pale. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du matin +avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils se +mirent a les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les +trouver si durs. Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de +descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se +tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allerent jusqu'a +l'ecoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson. + +Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un +certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'enormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la +main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du +mal. Alors Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux changeants, +le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu +sauvage, et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse douce +etait souvent chez lui tres pres d'une violence brutale. + +Chapitre II + +Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque +annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides ou les +etes n'ont plus de nuits. + +Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses flancs +epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux, impregnes +d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les +senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa +membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il +retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent reveille. +Alors il avait sa facon a lui de s'elever a la lame et de rebondir, plus +lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses modernes. + +Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des Islandais (une +race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de Paimpol et +de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette peche-la). + +Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans +le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete, un +reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait une +grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres, d'avirons +et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge, patronne des +marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours, de generation +en generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux pour qui la +saison allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas +revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres, +de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires +islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage. Le +pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait +les gestes qui benissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages +chantaient ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Etoile-de-la-Mer. + +Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux. + +Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre +compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides +de la mer hyperboree. + +Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege +ce navire qui portait son nom. + +La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la Marie suivait +l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a Paimpol, +et puis de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend bien sa +peche, et dans les iles de sable a marais salants ou l'on achete le sel +pour la campagne prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour +quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce +lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes. + +Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a +Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour +un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant, et +qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: - il +faut beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore. + +Chapitre III + +A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y +avait deux femmes tres occupees a ecrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont +l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de +fleurs. + +Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une +coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe +toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: - +deux amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour +quelque bel Islandais. + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses +idees. Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure +jeunette, ainsi vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait +vieille: une bonne grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie +par exemple, et encore fraiche, avec les pommettes bien roses, comme +certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres basse +sur le front et sur le sommet de la tete, etait composee de deux ou +trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'echapper les uns des +autres et retombaient sur la nuque. Sa figure venerable s'encadrait bien +dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air +religieux. Ses yeux, tres doux, etaient pleins d'une bonne honnetete. +Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on +voyait a la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de +jeunesse. Malgre son menton, qui etait devenu "en pointe de sabot" +(comme elle avait coutume de dire), son profil n'etait pas trop gate par +les annees; on devinait encore qu'il avait du etre regulier et pur comme +celui des saintes d'eglise. + +Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a +dire sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette +lettre, il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais +sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame. + +L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire +soigneusement l'adresse: + +A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - +dans la mer d'Islande par Reykjavik. + +Apres, elle aussi releva la tete pour demander: + +--C'est-il fini, grand'mere Moan? + +Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt +ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la race est +brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils presque noirs. +Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient comme repeints au +milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui donnait une expression +de vigueur et de volonte. Son profil, un peu court, etait tres noble, le +nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans +les visages grecs. Une fossette profonde, creusee sous la levre +inferieure, en accentuait delicieusement le rebord; - et de temps en +temps, quand une pensee la preoccupait beaucoup, elle la mordait, cette +levre, avec ses dents blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la +peau fine des petites trainees plus rouges. Dans toute sa personne +svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui +venait des hardis marins d'Islande ses ancetres. Elle avait une +expression d'yeux a la fois obstinee et douce. + +Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon +au-dessus des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et +qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises. + +On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille a +qui elle pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait qu'une +grand'tante eloignee, ayant eu des malheurs. + +Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un +lit tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur +claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche de +chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient l'anciennete +du logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises, et les fenetres +donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou se tiennent les +marches et les pardons. + +--C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire? + +--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant +ce nom-la. + +Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se +leva en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de +tres interessant sur la place. + +Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle +d'une elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre sa +coiffe, elle avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir +cette excessive petitesse etiolee qui est devenue une beaute par +convention, etaient fines et blanches, n'ayant jamais travaille a de +grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant +pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon +pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie, +rose, depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand souffle +apre de la Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par cette +pauvre grand'mere Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder pendant ses +dures journees de travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit qui +lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois; aussi +brun qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait vive et +capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni +les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un reve +lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque vague et +mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou certainement les +falaises etaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent +etait venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des +cargaisons de navire, elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et +plus tard a Paris. - Alors, de petite Gaud, elle etait devenue une +mademoiselle Marguerite, grande, serieuse, au regard grave. Toujours un +peu livree a elle-meme dans un autre genre d'abandon que celui de la +greve bretonne, elle avait conserve sa nature obstinee d'enfant. Ce +qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele bien au hasard, +sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive, lui avait +servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de +hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui +surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours +devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si +indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient +bien tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de +coeur autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus +qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes +quittent difficilement, elle avait vite appris a s'habiller d'une autre +facon. Et sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant, +en prenant la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer, +s'etait amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete +seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses +souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire +Marguerite); un peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on +parlait tant, qui n'etaient jamais la, et dont chaque annee quelques-uns +de plus manquaient a l'appel; entendant partout causer de cette Islande +qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et ou etait a present +celui qu'elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de +ces pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son +existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en +remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle +demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un hameau +de la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee, ou elle +avait eu ses fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui +disait bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une +famille vaillante et estimee. + +Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu +pres bien mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient +plus. Toujours ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue +d'habille et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les +cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre chale de +mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et +depuis ce temps la menage pour les dimanches, encore bien presentable. + +Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme +les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte, avec ces +yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la trouver +bien jolie. + +Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs +que les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant, +un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat; octogenaire, qui +maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les +jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il ne s'etait +console, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premieres +ni en secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en une espece +de rancune comique, moitie maligne, et il l'interpellait toujours: + +--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous prendre +mesure?... + +Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se +faire faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa +plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de +sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres... + +--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et aujourd'hui +elle avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguee, plus +cassee par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait a son cher +petit-fils, son dernier, qui, a son retour d'Islande, allait partir pour +le service. - Cinq annees!... S'en aller en Chine peut-etre, a la +guerre!... Serait-elle bien la, quand il reviendrait? - Une angoisse la +prenait a cette pensee... Non, decidement, elle n'etait pas si gaie +qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se +contractait horriblement comme pour pleurer. + +C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le +lui enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute +seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des +messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir, +comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait bientot +plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de l'autre, Jean +Moan le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne parlait plus +dans la famille, mais qui existait tout de meme quelque part en +Amerique, enlevant a son cadet le benefice de l'exemption militaire. Et +puis on avait objecte sa petite pension de veuve de marin; on ne l'avait +pas trouvee assez pauvre. + +Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses +defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une +confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, +songeant au costume en planches, le coeur affreusement serre de se +sentir si vieille au moment de ce depart... + +L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre, +regardant sur le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, +dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait +toujours tres mort, meme le dimanche, par ces longues soirees de mai; +des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un +peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux +galants d'Islande... + +"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup +troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait +plus la quitter. + +Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle. +Son pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres +filles de son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et +puis, en sortant du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa +pipe avec d'autres anciens marins comme lui, il etait content +d'apercevoir la-haut, a sa fenetre encadree de granit, entre les pots de +fleurs, sa fille installee dans cette maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on ne +voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites +ruelles par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait dans +les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui +devore; sa pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires, +ou naviguait la Marie, capitaine Guermeur. + +Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable +maintenant, apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si +douce. + +***** + +Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere. + +Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de Paris +les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour brumeux +et blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors elle avait +ete saisie par une impression inconnue: cette vieille petite ville, +qu'elle n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la reconnaissait +plus; elle y eprouvait comme le sensation de plonger tout a coup dans ce +qu'on appelle, a la campagne: les temps, les temps lointains du passe. +Ce silence, apres Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre +monde, allant dans la brume a leurs toutes petites affaires! Ces +vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidite et d'un reste de +nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient a present qu'elle +aimait Yann - lui avaient paru ce matin-la d'une tristesse bien desolee. +Des menageres matineuses ouvraient deja leurs portes, et, en passant, +elle regardait dans ces interieurs anciens, a grande cheminee, ou se +tenaient assises, avec des poses de quietude, des aieules en coiffe qui +venaient de se lever. Des qu'il avait fait un peu plus jour, elle etait +entree dans l'eglise pour dire ses prieres. Et comme elle lui avait +semble immense et tenebreuse, cette nef magnifique, - et differente des +eglises parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base par les +siecles, sa senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul +profond, derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se +tenait agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de +cette flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes... +Elle avait retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un +sentiment bien oublie: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle +eprouvait jadis, etant toute petite, quand on la menait a la premiere +messe des matins d'hiver, dans l'eglise de Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut +la beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait +presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. +Et puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes, +c'etaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se +tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente +pour avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses +coiffes, commandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se +trouvait mal a l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte +que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres +charmante a regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles- +la. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier +connaissance, elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant +pas dignes. Elle avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe +que celle de son pere, souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas +cette vie de depaysement et de solitude. + +Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon +penible par l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la +pensee qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, +s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a Paimpol, +l'avait inquietee comme une oppression. + +Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage, son +pere et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte a +tous les vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes, +sous des fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientot +il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - +que deux trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui +semblaient courir de chaque cote en avant des chevaux, et qui etaient +les lueurs de ces deux lanternes jetees sur les interminables haies du +chemin. - Comment tout a coup cette verdure si verte, en decembre?... +D'abord etonnee, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla +reconnaitre et se rappeler: les ajoncs, les eternels ajoncs marins des +sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de +Paimpol. En meme temps commencait a souffler une brise plus tiede, +qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee +par cette reflexion qui lui etait venue: + +--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les +beaux pecheurs d'Islande. + +En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les +fiances, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les +promenades du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que ses +pieds se glacaient dans l'immobilite de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete +pris par l'un d'eux... + +Chapitre IV + +La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le +lendemain de son arrivee, au pardon des Islandais, qui est le 8 +decembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des +pecheurs, - un peu apres la procession, les rues sombres encore tendues +de draps blancs sur lesquels etaient piques du lierre et du houx, des +feuillages et des fleurs d'hiver. + +A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel +triste. Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de +defi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +deguisee qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres. Chansons +rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les matelots; +vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la +profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, +zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues +continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain, +aux belles poitrines serrees et fremissantes, aux beaux yeux remplis des +desirs de tout un ete. Vieilles maisons de granit enfermant ce +grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs +siecles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre +tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils +ont abritees, des aventures anciennes d'audace et d'amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de +la Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au perron +seme de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur +d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de marins +partout accroches a la sainte voute. A cote des filles amoureuses, les +fiancees de matelots disparus, les veuves de naufrages, sortant des +chapelles des morts, avec leurs longs chales de deuil et leurs petites +coiffes lisses; les yeux a terre, silencieuses, passant au milieu de ce +bruit de vie, comme un avertissement noir. Et la tout pres, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande devorante de ces generations +vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de +la fete... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. +Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une +espece d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait +redevenu le sien pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux et +des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, +de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. +Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" etait +arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par l'un d'eux qui avait +une taille de geant et des epaules presque trop larges, elle avait +simplement dit, meme avec une nuance de moquerie: + +--En voila un qui est grand! + +Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari +de cette carrure! + +Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds, +il l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire: + +--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +elegante et que je n'ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait de +nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tete +que les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles derriere, +sur le cou. + +Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait pas +ose pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard superbe et +un peu farouche; ces prunelles brunes legerement fauves, courant tres +vite sur l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnee +et intimidee aussi. + +Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les +Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croises, son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une +espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient continue +de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord, devant ce grand +garcon de dix-sept ans ayant deja une barbe noire; mais, comme ses bons +yeux d'enfant si doux n'avaient guere change, elle l'avait bientot assez +reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait +a Paimpol, elle le retenait a diner le soir; c'etait sans consequence, +et il mangeait de tres bon appetit, etant un peu prive chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant +cette premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute +jonchee de rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau, d'un +geste presque timide bien que tres noble; puis l'ayant parcourue de son +meme regard rapide, il avait detourne les yeux d'un autre cote, +paraissant etre mecontent de cette rencontre et avoir hate de passer son +chemin. Une grande brise d'ouest qui s'etait levee pendant la +procession, avait seme par terre des rameaux de buis et jete sur le ciel +des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie de souvenir, revoyait +tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit sur cette fin de +pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se tordaient au vent le +long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens de vent et +de tempete, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant +contre la pluie prochaine; surtout ce grand garcon, plante debout devant +elle, detournant la tete, avec un air ennuye et trouble de l'avoir +rencontree... Quel changement profond s'etait fait en elle depuis cette +epoque!... + +Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la +tranquillite d'a present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et vide +ce soir, pendant le long crepuscule tiede de mai qui la retenait a sa +fenetre, seule, songeuse et enamouree!... + +Chapitre V + +La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils Gaos +avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait imagine +en etre contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que tout le +monde regardait a cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait +probablement rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui- +la, decidement, avec son grand air sauvage. + +A l'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann +n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour lui +seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes +hommes, la fete, le bal, seraient pour elle manques et sans plaisir... + +A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans +embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de +poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales +d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; +alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait +appareille en hate. Un emoi dans les villages, les femmes cherchant +leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +demenant elles-memes pour hisser les voiles, aider a la manoeuvre, enfin +un vrai branle-bas dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une +extreme aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un +beau sourire qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la +precipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu +des phrases un certain petit hou! prolonge, tres drole, - qui est un cri +de matelot donnant une idee de vitesse et ressemblant au son flute du +vent. Lui qui parlait avait ete oblige de se chercher un remplacant bien +vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il +s'etait loue pour la saison d'hiver. De la venait son retard, et, pour +n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de +peche. + +Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui +l'ecoutaient et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait bien, +n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant des +choses imprevues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du +temps et aux migrations mysterieuses des poissons. Les autres Islandais +qui etaient la regrettaient seulement de n'avoir pas ete avertis assez +tot pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui +allait passer au large. + +Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras +aux filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment on +s'etait mis en route. + +D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on +en conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on connait +peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des etrangers l'un +pour l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que cousins et +cousines, fiances et fiancees. Des amants, il y en avait bien quelques +paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tres loin en amour, a +l'epoque de la rentree d'Islande. (Seulement on a le coeur honnete, et +l'on s'epouse apres.) + +Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir +fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me +serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud... + +Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait +venue a ce bal un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement, +elle avait fini par repondre: + +--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec vous +qu'avec aucun autre. + +C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des danses, +ils s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix plus basse +et plus douce... + +On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance +danse avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres +intime. Naivement, Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses +salaires, les difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu elever les quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine. + +--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave +que leur pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait +rapporte dix mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de +construire un premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a +la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de +Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue tres belle. + +--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le +mois de fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre, +avec une mer si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence, +qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas +l'air d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le +monde... + +-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je +n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs; +d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte a +notre mere. + +--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann? + +--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude +comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et +toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque +jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu +quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette +annee notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi +je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne serais pas +venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... + +Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas +tres elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte, ouverte +sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait +dessous etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait grand +air tout de meme. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il avait +dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son regard +restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle +fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; +repondant tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours +plus etonnee et attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse +sauvage et d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres etait +brusque et decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus +fraiche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec +une extreme douceur, comme une musique voilee d'instruments a cordes. + +Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses +allures desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en +petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce +qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau. + +Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle +aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a l'aise comme a present; que +son pere avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup +d'estime pour les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru pieds +nus, etant toute petite, - sur la greve, - apres la mort de sa pauvre +mere... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans sa +vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de decembre +et qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pechaient a +present la-bas, epars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pale +soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurite se faisait +tranquillement sur la terre bretonne. + +Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous +cotes par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la +nuit; on n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, +le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se +separer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, a cette heure +crepusculaire, se tenaient toutes en une seule decoupure noire de +pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou +une fenetre; quelque ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques +filles attardees rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs +de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut +vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubepine comme pour la lui +faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurite transparente ces +legeres touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre +odeur douce qui etait montee des jardins et des cours, celle des +chevrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague +senteur de goemon, venue du port. Les dernieres chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les betes des reves. + +Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place +melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a +ce meme bal... + +... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes +de valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec +d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou moins +l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour repondre a +leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!... + +Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et +tournant avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en +arriere. Ses cheveux bruns, qui etaient en boucles, retombaient un peu +sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait assez +grande, en sentait le frolement sur sa coiffe, quand il se penchait vers +elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air +tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres de +l'autre, se faisant des reverences, prenant des figures timides pour se +dire bien bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas +permis qu'il en fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si +naifs; il echangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime +qui disaient: "Comme ils sont gentils et droles a regarder, nos deux +petits freres!..." + +On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins, +baisers de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un +bon air franc et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde. +Lui ne l'avait pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela +avec la fille de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus +contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne +resistait pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son ame. +Dans ce vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout entiere +vers lui, ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque chose, mais +c'etait son coeur qui avait commence le mouvement. + +--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds ou +noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien +deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, +c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui elle eut +jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la debandade, +au petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a part, comme +deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, +elle avait traverse cette meme place avec son pere, nullement fatiguee, +se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume +gelee du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout +suave. + +... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres s'etaient +toutes peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs ferrures. +Gaud restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers +passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, +devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur, reve a son galant." Et +c'etait vrai, qu'elle y revait, - avec une envie de pleurer par exemple; +ses petites dents blanches mordaient ses levres, defaisaient constamment +ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraiche. Et ses +yeux restaient fixes dans l'obscurite, ne regardant rien des choses +reelles... + +... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel changement +en lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en detournant +ses yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le +pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres sage, +sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un +peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait doux. +Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A chaque +saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir... + +La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car jamais +elle n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait donc bien +egal qu'il ne fut pas riche. D'abord, un marin comme ca, il suffirait +d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de +cabotage, et il deviendrait un capitaine a qui tous les armateurs +voudraient confier des navires. + +Cela lui etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort, ca +peut devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit +pas du tout a la beaute. + +Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des +filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui +connaissait point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a +l'autre, il allait de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien qu'a +Paimpol, aupres des belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses +fenetres, reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff, +qui etait jolie assurement, mais dont la reputation etait fort mauvaise. +Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un +soir, dans un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs fetes, +il avait lance une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on +ne voulait pas lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins, +quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur bon, +pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien, pour la +quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, +avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A present +elle etait incapable de s'attacher a un autre et de changer. Dans ce +meme pays, autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant, on avait +coutume de lui dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise petite, +entetee dans ses idees comme aucune autre; cela lui etait reste. Belle +demoiselle a present, un peu serieuse et hautaine d'allures, que +personne n'avait faconnee, elle demeurait dans le fond toute pareille. + +Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le +revoir, et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart +d'Islande. Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour elle; +le temps ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour d'automne pour +lequel elle avait forme ses projets d'en avoir le coeur net et d'en +finir... + +... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite +particuliere que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des +printemps. + +A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou, +comme lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant +trop riche?... Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout +simplement; mais c'etait Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait +pas se faire, que ce ne serait pas tres bien pour une jeune fille de +paraitre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait deja son air et sa +toilette... + +... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille +qui reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante, +ajustee a la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle +reprit ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle +des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses etait exquise a regarder. + +La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait avec +un peu de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable +qu'aucun oeil n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre +perdue pour tous, se dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne +la voulait pas pour lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la +beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez +les filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette beaute- +la; on ne la remarque plus guere, et meme les moins sages d'entre elles, +au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur a la laisser voir. Non, +ce sont les raffines des villes qui attachent tant d'importance a ces +choses pour les mouler ou les peindre... + +Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient +enroules au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son +dos comme deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne sur +le haut de sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors, avec +son profil droit, elle ressemblait a une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose; +apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les defaire +pour s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte jusqu'aux +reins, ayant l'air de quelque druidesse de foret. + +Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre +l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant +la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait deployee a +present comme un voile... + +Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle, +sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par +s'endormir, du sommeil glace des vieillards, en songeant a son petit- +fils et a la mort. Et, a cette meme heure, a bord de la Marie, - sur la +mer Boreale qui etait ce soir-la tres remuante - Yann et Sylvestre, les +deux desires, se chantaient des chansons, tout en faisant gaiment leur +peche a la lumiere sans fin du jour... + +Chapitre VI + +Environ un mois plus tard. - En juin. + +Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le calme blanc; c'est-a-dire que rien ne bougeait dans l'air, +comme si toutes les brises etaient epuisees, finies. + +Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui s'assombrissait +par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombes, aux nuances ternes +de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes jetaient un eclat pale, qui +fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes qui +jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte +d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres +vite effaces, tres fugitifs. + +Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil +qui n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a +ce resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre +cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo +trouble. + +Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient: Jean- +Francois de Nantes, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa +monotonie meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espece +de drolerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpetuellement les +couplets, en tachant d'y mettre un entrain nouveau a chaque fois. Leurs +joues etaient roses sous la grande fraicheur salee; cet air qu'ils +respiraient etait vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur +poitrine, a la source meme de toute vigueur et de toute existence. + +Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore cree; la lumiere n'avait aucune chaleur; les choses +se tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de +cette espece de grand oeil spectral qui etait le soleil. + +La Marie projetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme +le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies +refletant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se +passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de +myriades, tous pareils, glissant doucement dans la meme direction, comme +ayant un but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues qui +executaient leurs evolutions d'ensemble, toutes en long dans le meme +sens, bien paralleles, faisant un effet de hachures grises, et sans +cesse agitees d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidite a +cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue +brusque, toutes se retournaient en meme temps, montrant le brillant de +leur ventre argente; et puis le meme coup de queue, le meme +retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations +lentes, comme si des milliers de lames de metal eussent jete, entre deux +eaux, chacune un petit eclair. + +Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir +decidement. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb +qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait +plus net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait +pour la lune. + +Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin +dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement +jusqu'au bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste, +flottant dans l'air a quelques metres au-dessus des eaux. + +La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait +tres bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour mieux +se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a deux +mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a qui +devait l'eventer et l'aplatir. + +La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille, +animant ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles lointaines, +deployees pour la forme puisque rien ne soufflait, et tres blanches, se +decoupant en clair sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de +pecheur d'Islande; - un metier de demoiselle... + +***** + +Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois! + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu +d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement +avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-la; +renferme au contraire avec les autres, et plutot fier et sombre; - tres +doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable +quand on ne l'irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus +loin, chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de +somnolence, de sante et de vague melancolie. + +On ne s'ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme +pour procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de +sommeil. Il leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins +robustes, eleves dans les villes, en eussent desire davantage. Mais, +quand la poitrine profonde s'est gonflee tout le jour a meme +l'atmosphere infinie, elle s'endort elle aussi, apres, et ne remue +presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou +comme font les betes. + +On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments quelconques, +les heures n'important plus dans cette clarte continuelle. Et c'etaient +toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui reposaient de +tout. + +Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et +qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja +aimees, ils rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la +maniere honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des periodes bien longues... + +***** + +Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois! + +... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque +chose d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une +queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que +celui du ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils +l'avaient vite apercue: + +--Un vapeur, la-bas! + +--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un +vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et, +entre autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une main +de belle jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait bien +le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. + +En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer, +commencait a marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle +tracait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui +s'allongeaient en trainees, s'etendaient comme des eventails, ou se +ramifiaient en forme de madrepores; cela se faisait tres vite avec un +bruissement, c'etait comme un signe de reveil presageant la fin de cette +torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de son voile, devenait clair; +les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements +d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. +Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pecheurs etaient -celle +d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, +comme si on eut essuye les buees qui les avaient ternies. Le temps +changeait, mais d'une facon rapide qui n'etait pas bonne. + +Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue, +arrivaient des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans +ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des +Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se +rassemblaient a la suite de se croiseur; il en sortait meme des coins +vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisatres apparaissaient +partout. Ils peuplaient tout a fait le pale desert. + +Plus de lente derive, ils avaient tendu leurs voiles a la fraiche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. + +L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir +s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que +par cote, par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme par +une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu; - +mais qui etait chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus +gigantesques n'etaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, +toujours bas et trainant, incapable de monter au-dessus des choses, se +voyait a travers cette illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose +devant et que c'etait pour les yeux un aspect incomprehensible. Il +n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours tres +accuses, il semblait plutot quelque pauvre planete jaune, mourante, qui +se serait arretee la, indecise, au milieu d'un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade +des Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en +coquille de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants, des +remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres, des +lettres. + +D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de +l'Etat, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +etroit du croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands garcons +etendus la boucle au pied, le vieux maitre qui les avait cadenasses leur +dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce +qu'ils firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une a monsieur Gaos, +Yann, la seconde a monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivee par le +Danemark a Reykjavik, ou le croiseur l'avait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui +n'etaient pas toutes mises par de mains tres habiles. + +Et le commandant disait: + +--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse. + +Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix +amenees a la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu +sure. + +Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de +l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort. + +Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se +tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se mieux +penetrer des choses du pays qui leur etaient dites. + +Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles +de la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser +les absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le bonjour de +ma part au fils Gaos". + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne +a son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui l'avait +tracee: + +--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille, +detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on +l'ennuyait a la fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne, le +remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, +se disant tout triste: + +--Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut +avoir comme ca contre elle?... + +... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours la, +assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un reve... + +A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans les +eaux, recommenca a monter lentement. + +Et ce fut le matin... + +Deuxieme partie + +Chapitre I + +... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, +et il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a fait +degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le +ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise +soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le besoin de +l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a se +disperser, a fuir comme une armee en deroute, - rien que devant cette +menace ecrite en l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les +autres, a se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume +blanche qui s'etalait dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement, +il en sortait des fumees; on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; - +et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les lignes +etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en aller, - +les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver a +temps; d'autres, preferant depasser la pointe sud d'Islande, trouvant +plus sur de prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre +pour filer vent arriere. Ils se voyaient encore un peu les uns les +autres; ca et la, dans les creux de lames, des voiles surgissaient, +pauvres petites choses mouillees, fatiguees, fuyantes, - mais tenant +debout tout de meme, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que +l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent. + +La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de l'ouest +avec un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et les +lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette panne: +le vent l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir +indefiniment des rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel +jaune, devenu d'une lividite froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs restaient +seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une teinte +affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. +Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue. + +Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se +reunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus +hautes, et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la +veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de +bruit. Changement a vue que toute cette agitation d'a present, +inconsciente, inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout +cela?... Quel mystere de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de +l'ouest, se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout. +Quelques dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil +envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre +maintenant, etait de plus en plus zebree de baves blanches. + +A midi, la Marie avait tout a fait pris son allure de mauvais temps; ses +ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple et +legere; - au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de +jouer comme font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant +plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l'expression de +marine qui designe cette allure-la. + +En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee, ecrasante, +- avec quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en taches +informes, cela semblait presque un dome immobile, et il fallait regarder +bien pour comprendre que c'etait au contraire en plein vertige de +mouvement: grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans cesse +remplacees par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de +tenebres, se devidant comme d'un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le +temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de +terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout etait pris d'un +meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui +detalait le plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de +houle, plus lourdes, plus lentes, courant apres lui; puis la Marie +entrainee dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec +leurs cretes blemes qui se roulaient dans une perpetuelle chute, et +elle, - toujours rattrapee, toujours depassee, - leur echappait tout de +meme, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derriere, d'un +remous ou leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de fuite, ce qu'on eprouvait surtout, c'etait une +illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. +Quand la Marie montait sur ces lames, c'etait sans secousse comme si le +vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une glissade, +faisant eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes +simulees des "chars russes" ou dans celles imaginaires des reves. Elle +glissait comme a reculons, la montagne fuyante se derobant sous elle +pour continuer de courir, et alors elle etait replongee dans un de ces +grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le +fond horrible, dans un eclaboussement d'eau qui ne la mouillait meme +pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s'evanouissait +en avant comme de la fumee, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame passee, +on regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, +qui se dressait toute verte par transparence; qui se depechait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes pretes a se +refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je +t'engouffre..." + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement +d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces +lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes dont +les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de mouvement +s'accelerait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit +plus immense. + +C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on +a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis, +justement la Marie, cette annee-la, avait passe sa saison dans la partie +la plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute cette fuite +dans l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de Jean-Francois de Nantes; grises de +mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a +tourner la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entrebaillee, comme +un diable pret a sortir de sa boite. + +Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur. + +Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, +ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui, depuis +quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois cette +mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de fausses +fleurs... + +Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois! + +En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines de +metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en cretes +blemes qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au +milieu d'une scene restreinte, bien que perpetuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte de fumee d'eau, +qui fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur toute la surface de +la mer. + +Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest d'ou +une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de +l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre le dome de +ce ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et cette +eclaircie etait triste a regarder; ces lointains entrevus, ces echappees +serraient le coeur davantage en donnant trop bien a comprendre que +c'etait le meme chaos partout, la meme fureur - jusque derriere ces +grands horizons vides et infiniment au dela: l'epouvante n'avait pas de +limites, et on etait seul au milieu! + +Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse +jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de +voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui +semblaient presque lointaines a force d'etre immenses: cela c'etait le +vent, la grande ame de ce desordre, la puissance invisible menant tout. +Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches, plus +materiels, plus menacants de detruire, que rendait l'eau tourmentee, +gresillant comme sur des braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les +manger comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arriere, +puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout briser. Les lames +se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant +elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait de grands lambeaux +verdatres, qui etaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. +Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et +alors la Marie vibrait tout entiere comme de douleur. Maintenant on ne +distinguait plus rien, a cause de toute cette bave blanche, eparpillee; +quand les rafales gemissaient plus fort, on la voyait courir en +tourbillons plus epais - comme, en ete, la poussiere des routes. Une +grosse pluie, qui etait venue, passait aussi tout en biais, horizontale, +et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des +lanieres. + +Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme, +vetus de leurs cirages, qui etaient durs et luisants comme des peaux de +requins; ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles +goudronnees, bien serres aux poignets et aux chevilles pour ne pas +laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos +quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas etre +renverses. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration +a toute minute coupee. Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se +regardaient - en souriant, a cause de tout ce sel amasse dans leur +barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur, +qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme +exaspere. Les rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent +vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui +sont sans cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la mort. + +Jean-Francois de Nantes; Jean-Francois. Jean-Francois! + +A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a +autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait rendus +ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient sur +leurs dents entrechoquees par un tremblement de froid; leurs yeux, a +demi fermes sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes +dans une atonie farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants de +marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les efforts +qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les +cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient devenus etranges, +et en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore +la, a cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que +se dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, +bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, +une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne +songeaient plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensees; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait +tout dans leur tete. Ils n'etaient plus que deux piliers de chair raidie +qui maintenaient cette barre; que deux betes vigoureuses cramponnees la +par instinct pour ne pas mourir. + +Chapitre II + +...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja +fraiche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans +la direction de Pors-Even. + +Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins +deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie +ayant tenu bon, Yan et tous ceux du bord etaient au pays tranquillement. + +Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce +Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'etait +quand on etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, +a son depart pour le service. (On l'avait accompagne jusqu'a la +diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant +beaucoup, et il etait parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, +qui etait venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de +detourner les yeux quand elle l'avait regarde, et comme il avait +beaucoup de monde autour de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en +allaient, des parents assembles pour leur dire adieu - il n'y avait pas +eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu +craintive, s'en allait chez les Gaos. + +Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces +affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d'une barque qui venait de se faire a la part. + +--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette +grande course. + +Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou +elle entrerait peut-etre un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait +explique a sa maniere la sauvagerie de son ami: + +--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un +jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours +dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait a esperer. + +Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur; +son intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la revoyant +de pres, parlerait peut-etre... + +Chapitre III + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise saine +du large. + +Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre des +murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois", +et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, +buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot +revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont +tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que +les autres aux mille details de la route. + +Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure +qu'elle s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les +arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. + +Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait +la grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande rase, +aux ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant sur le +ciel leurs grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air d'un +immense lieu de justice. + +A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre +deux chemins qui fuyaient entres des talus d'epines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer +d'embarras: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir +embrassee, elle lui demanda si ses parents etaient a la maison. + +--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas +tard dehors. + +Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle +partout et toujours. Remettre sa visite a une autre fois, elle y pensa +bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... +Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida poursuivre, en +musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer. + +A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le +sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre, feuillages +d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils se repandaient +dans l'air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient +toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et +decidees, sous un bonnet de marin. + +L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si +lentement. + +Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles peut-etre... + +Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en +temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en general +qu'a se presenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille +chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne resistant +guere a un garcon aussi beau. Non, tout simplement, il etait alle faire +une commande a certain vannier de ce village, qui avait seul dans le +pays la bonne maniere pour tresser les casiers a prendre les homards. Sa +tete etait tres libre d'amour en ce moment. + +Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. +C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au milieu +de l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja sans +feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetes tous du meme cote, +comme par une main qu'on y aurait passee. + +Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des +pecheurs, main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des +lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient +pousse de travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous +l'effort seculaire de cette main-la. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la +chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du +temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et +tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le +lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le vent de la +mer; un meme lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune pale de soufre, +couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui +se tenaient dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres: +Gaos. - Gaos, Joel, quatre-vingts ans. + +Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela. + +La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des +parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'etait naturel, et elle +aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait +une impression penible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce +porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la +elle s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce +nom, grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder le +souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit a lire cette inscription: + +En memoire de GAOS, Jean-Louis age de 24 ans, matelot a bord de la +Marguerite, disparu en Islande, le 3 aout 1877. Qu'il repose en paix! + +L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de chapelle, +etaient clouees d'autres plaques de bois, avec des noms de marins morts. +C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle regretta d'y etre +venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'eglise, elle +avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il etait +plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pecheurs +islandais. Il y avait de chaque cote un banc de granit, pour les veuves, +pour les meres: et ce lieu bas, irregulier comme une grotte, etait garde +par une bonne vierge tres ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux +mechants, qui ressemblait a Cybele, deesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + +En memoire de GAOS, Francois epoux de Anne-Marie LE GOASTER, capitaine a +bord du Paimpolais, perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, avec vingt- +trois hommes composant son equipage. Qu'ils reposent en paix! + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux +verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre +age. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s'appelait Yves, enleve du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fjord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans. La +plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre bien +oublie, celui-la... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et +un peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle! +Comment le disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombre, +des ancetres, des freres, qui devaient avoir avec lui des ressemblances +profondes. + +Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses +fenetres basses aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes qui +voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des +saintes enormes, entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient la +voute avec leur tete. Dehors, le vent qui se levait commencait a gemir, +comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa +visite et s'acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle +trouva la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a l'idee +que Yann pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou poussaient +des chrysanthemes et des veroniques. + +En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui +lui signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux +chercherent Yann, mais elle ne le vit point. + +On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien blanche, +on taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes appeles +cirages, pour la prochaine saison d'Islande. + +--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun +deux rechanges complets pour la-bas. + +On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la chose, +ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes; +une immense cheminee occupait le fond, et des lits en armoire +s'etageaient sur les cotes. Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la +melancolie de ces gites des laboureurs, qui sont toujours a demi enfouis +au bord des chemins; c'etait clair et propre, comme en general chez les +gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres d'Yann, +- sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite +blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres. + +--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en +avions deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! +son pere etait de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande a la +saison derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est +partage les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est echue. + +Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son +prefere. + +Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante +se voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. + +On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d'en +haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de +la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une trouvaille de +bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son cousin le +pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconte cela. + +Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute +neuve; il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en +perse rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les Islandais la-bas, au mouillage, - et la +passe par ou ils s'en vont. + +Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou +dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans +quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait peut- +etre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au +courant des details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses +longues soirees d'hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses +cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait +droit comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche. + +Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui +signa son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus, +disait-il, tres assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement definitif, le desinteressant de cette vente de barque; +non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. Mevel. +Et Gaud, a qui l'argent importait peu, fit un petit sourire +imperceptible: allons, bon, cette histoire n'etait pas encore finie, +elle s'en etait bien doutee; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir +encore des affaires melees avec les Gaos. + +On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on +eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la +recevoir. Le pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de vieux +matelot, que son fils n'etait pas indifferent a cette belle heritiere; +car il mettait un peu d'insistance a toujours reparler de lui: + +--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est +alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les +homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee +qu'elle ne le verrait pas. + +--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au cabaret, +il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre avec notre +fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des +camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, +quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout a +fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous +pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replie les cirages commences, +suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur des +bancs, se serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du +soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: + +"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" + +Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu +du crepuscule qui tombait. + +--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au visage +a la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge. + +Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de +chemin, jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font +un passage noir. + +Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis les mots +s'arretaient dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, +rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs +etaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c'etait loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait +chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a +distance et vite elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de +longues plantes brunes, emmelees comme des chevelures, qui etaient les +goemons trainant a terre. + +A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait +plus aucune raison d'avoir peur. + +Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand elle +verrait Yann... + +Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque, +mais elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il +fallait etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre, son +petit confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre +d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il +etait parti et pour combien d'annees?... + +Chapitre IV + +- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux +qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la +maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de pauvres +gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis ni celle-la +ni une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas, ca n'est pas +mon idee. + +Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes +profondement; car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre +bien surs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais +ils ne tenterent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa +mere surtout baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les +volontes de ce fils, de cet aine qui avait presque rang de chef de +famille: bien qu'il fut toujours tres doux et tres tendre avec elle, +soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il etait +depuis longtemps son maitre absolu pour les grandes, echappant a toute +pression avec une independance tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pecheurs, +de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures, ayant jete +un dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de Loguivy, a ses +filets neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en apparence fort +calme; puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux de perse rose +qu'il partageait avec Laumec son petit frere. + +Chapitre V + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au +cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son +col bleu ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec +son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant +toujours sa bonne vieille grand'mere et reste l'enfant innocent +d'autrefois. + +Un seul soir il s'etait grise, avec des pays, parce que c'est l'usage: +ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le bras, en +chantant a tue-tete. + +Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes. On +jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre le +traitre, l'accueillent avec un hou! qu'ils poussent tous ensemble et qui +fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouve +qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de +l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin. + +En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames +d'un age assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur +leur trottoir. + +--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant point +si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout a coup, +de sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant +elles tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa +jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete +fort etonnees, les belles, de la reserve de ce matelot: + +--As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l'on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il etait +tres fort, ce qui inspire le respect aux marins. + +Chapitre VI + +Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer +qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a +ceux qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en finissait +plus. A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en meme temps +qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordee d'ordinaire, +pour les adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il +faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extreme: +c'etait le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi +l'angoisse de tout quitter, avec l'inquietude vague de ne plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans les salles du quartier, ou quantite d'autres +venaient d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon, assis +par terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du va-et-vient et de +la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir. + +Chapitre VII + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours +apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien +s'entendre tout de meme. + +Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l'air tout a fait douces. + +Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le +regarder avec tendresse. + +--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne. + +...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du +depart de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute +beaucoup de marins au pays de Paimpol. + +Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un carton +sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle etait partie +pour l'embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord l'adjudant +de sa compagnie avait refuse de le laisser sortir. + +--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voila qui passe. + +Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher. + +--Envoyez Moan se changer, avait-il dit. + +Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, - +tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par +derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue de +sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe +noire, qu'un coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des +marins cette annee-la, les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee +menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient termines par +des encres d'or. + +Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de +ce long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete +furtivement sur l'heure presente une ombre triste. + +Tristesse vite effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous, +dans la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne". + +Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par +des Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop +chere. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans +Brest, regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant +que tout ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, - en +breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + +Chapitre VIII + +Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur lesquels +pesait un apres bien sombre, autant dire trois jours de grace. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec. +C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands +departs (un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui est +une precaution necessaire contre les bordees qu'ils ont tendance a +courir au moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa +tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle n'avait +rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie de venir, +les sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge. Suspendue +a son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a lui aussi, +donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une +eglise pour dire ensemble leurs prieres. + +C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser, +ils s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de voyage +et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son +poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle n'en +pouvait plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre jours. Le +dos tout courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la force de se +redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait +bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idee que +c'etait fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son +coeur se dechirait d'une maniere affreuse. Et c'etait en Chine qu'il +s'en allait, la-bas, a la tuerie! Elle l'avait encore la, avec elle: +elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il +partirait; ni toute sa volonte, ni toutes ses larmes ni tout son +desespoir de grand'mere ne pourraient rien pour le garder!... + +Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, +agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernieres +auxquelles il repondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tete +penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son +air de petit enfant. + +--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre, pour +se pendre a son cou dans un embrassement supreme. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee, perdue, +elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma +brusquement la portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa +course legere de matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, +afin de faire le tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour +la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la +grand'mere passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace +juvenile son bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre de +son wagon de troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre mieux +reconnue. Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette +forme bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle le suivait des +yeux, lui jetant de toute son ame cet "au revoir" toujours incertain que +l'on dit aux marins quand ils s'en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la +derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas +pour jamais... + +Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume +partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces +dames qui avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a +peine jusqu'au matin. + +Chapitre IX + +...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. + +Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de +bruler les relaches. + +Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui +etait incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du vent +ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche comme un +oiseau, evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue d'en bas. + +On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore +des zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa +hune pour regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles +blancs, qui etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison +d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme. + +Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les +pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui +donnant un air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au +milieu des longues rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart, il +n'avait vu si clair et de si pres le monde du dehors, et cela l'avait +distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces +navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un +fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du haut +de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe +de toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient +venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous les +exiles qui passaient. + +Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans +l'etroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de +tous les pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file +dans le desert; puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils +avaient repris le large. + +On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, +se chantant tout bas a lui-meme Jean Francois de Nantes, pour se +rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient +le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le vague, +ces caps avances des continents qui sont comme des points de repere +eternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on +navigue emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant les +distances et les mesures sur l'etendue qui ne finit pas. + +Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut ce +sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des tentes, +haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumiere avaient pris une +splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses etait +comme une ironie pour les etres, pour les existences organisees qui sont +ephemeres: + +... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits +oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des +tourbillons de poussiere noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs epaules. + +Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent de +tempete. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout, ils +s'etaient abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui passait. +La-bas, au fond de quelque region lointaine de la Libye, leur race avait +pullule dans des amours exuberantes. Leur race avait pullule sans +mesure, et il y en avait eu trop; alors la mere aveugle, et sans ame, la +mere nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec +la meme impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait +jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et les +gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de +commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient au +grand neant de la mer, a coups de balai... + +Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le +navire en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inalterable ou on ne +voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui +volaient au ras de l'eau... + +Chapitre X + +... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait +l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le hasard +l'ayant fait choisir a bord pour completer l'armement d'une baleiniere. + +A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et +regardait autour de lui les choses etranges. Tout etait magnifiquement +vert; les feuilles des arbres etaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux +veloutes qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent +qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Ecoute +ici, joli garcon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce +pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des frissons +dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu +a peu, pour les suivre. + +...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles +d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait +repartir. + +Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se retrouva +au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant. + +Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays +de pluie et de verdure. Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient +des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +--Alors nous sommes donc deja en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu'ils +avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que Singapour. +Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fievreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au +mouillage une certaine Circe tenant un blocus. C'etait le bateau auquel +il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec son sac. + +Il y retrouva des pays meme deux Islandais qui pour le moment etaient +canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait +rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il du passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, +avant le moment desire d'aller se battre. + +Chapitre XI + +Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs +pour l'Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue +tres pale. + +C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere. Elle l'avait vu +venir, et elle entendait vaguement resonner sa voix. + +Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite +les eut toujours eloignes l'un de l'autre. + +Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le +pardon des Islandais, ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de +causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, des le matin de +cette fete, les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de +l'ouest par une brise gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le +ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la. Et, +en effet, ils n'etaient pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes a +boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus serre +que de coutume, etait restee derriere ses vitres toute la soiree, +ecoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les +chants bruyants des pecheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le +pere Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas +d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui +reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la maniere de +garcons qui n'ont pas d'honneur. Entetement, sauvagerie, attachement au +metier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiques par Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber, +qui sait! Apres un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut- +etre, reparaitrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce meme +sourire qui l'avait tant surprise et charmee l'hiver d'avant, pendant +une certaine nuit de bal passee tout entiere a valser entres ses bras. +Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience +presque douce. + +De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire. + +Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle +etait sure que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait +pas pour le reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait +personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extreme. L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au +pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait a se +rompre... Et dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas allait +s'ouvrir, - avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait bien, - +pour lui donner passage! + +Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et deja elle avait +fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler. + +Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappellent que c'etait +demain le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait +unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de +solitude et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un +ete de sa vie... + +En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement resolue, elle +descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant +lui. + +--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait. + +--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la +main a son chapeau. + +Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee en +arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si seulement +il s'arreterait. Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait ses larges +epaules a la muraille, comme pour etre moins pres d'elle dans ce couloir +etroit ou il se voyait pris. + +Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare +pour lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet +affront-la, de passer sans l'avoir ecoutee... + +--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle +d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir. + +Lui, detournait les yeux, regardant dehors. Ses joues etaient devenues +tres rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines +mobiles se dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa +poitrine, comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir +comme on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes +sans memoire donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, +derriere eux, fit furieusement battre une porte. On etait mal dans ce +corridor pour parler de choses graves. Apres ses premieres phrases, +etranglees dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete, +n'ayant plus d'idees. Ils s'etaient avances vers la porte de la rue, +lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir. Par cette +porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils +pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si +troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel? + +--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une +aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur +nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous etes riche, nous ne sommes pas +gens de la meme classe. Je ne suis pas un garcon a venir chez vous, +moi... + +Et il s'en alla... + +Ainsi tout etait fini, fini a jamais. Et, elle n'avait meme rien dit de +ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a la +faire passer a ses yeux pour une effrontee... Quel garcon etait-il donc, +ce Yann, avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son dedain +de tout!... + +Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer autour +d'elle, avec du vertige... + +Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un eclair: +des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la +place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, +comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa +chambre, pour les observer a travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante, +disant: + +--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur +differentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre. + +Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait +pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les +autres et, sans plus prendre garde a eux ni a la pluie commencee, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une +reverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur. + +Elle s'assit, la tete dans ses mains. Que faire a present? + +Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait +venir la, seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix, +tout s'expliquerait peut-etre encore. + +Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je suis +a vous de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de +devenir la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons de +Paimpol, je n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari; mais je +vous aime vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur que les +autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; +bien que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis une +fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime +tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il +etait trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle +chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise +au hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait +voir crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir, +au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout +autour d'elle. + +Elle souhaitait etre debarrassee de la vie, etre deja couchee bien +tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, +elle lui pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour desespere +pour lui... + +Chapitre XII + +La mer, la mer grise. + +Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en +Islande, Yann filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s'etaient disperses comme des mouettes. + +Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du +temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser de +son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien a faire, qu'a +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'a +respirer et a se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des +grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du silence... + +... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et +venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture +lorsque l'on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche, +demeura immobilisee... + +Echoues!!! ou et sur quoi? Quelque banc de la cote anglaise, +probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec +ces brumes en rideaux. + +Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire. +Voila, elle s'etait arretee a cette place, la Marie, et n'en bougeait +plus. Au milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces temps +mous, semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete saisie +par je ne sais quoi de resistant et d'immuable qui etait dissimule sous +ces eaux; elle y etait bien prise, et risquait peut-etre d'y mourir. + +Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les +pattes a de la glu? + +D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il +faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer +jamais. + +C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet air +pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir. + +Pour la Marie, c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais c'etait +en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour +s'inquieter et comprendre que c'etait grave. + +Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne +s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en +l'air, en disant: + +--Ma Doue! ma Doue! sur un ton de desespoir. + +Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitot; on ne le +distingua plus. + +D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee. - Et pour le moment, ils +aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur +maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates. + +Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait +tres emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il +comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait +dans les coins, la queue basse. + +Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer +de se dehaler, en reunissant toutes leurs forces sur des amarres - une +rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu, le +pauvre bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja +mauvaise figure, inonde, souille, en plein desarroi. Il s'etait debattu, +secoue de toutes les manieres, et restait toujours la, cloue comme un +bateau mort. + +***** + +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus +haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila +degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se +tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a +l'arriere en criant: + +--Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de flotter; de +se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu d'un +commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!... + +Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi. Allege +comme son bateau, gueri par la saine fatigue de ses bras, il avait +retrouve son air insouciant, secoue ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua +sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que +dans ses premieres annees. + +Chapitre XIII + +On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la Circe, en +rade d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serre +de matelots, le vaguemestre appelait a haute voix les noms des heureux, +qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en +se bousculant autour d'un fanal. + +--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien +timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud. - Qu'est- +ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement. + +Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + +"Mon cher petit-fils," + +***** + +C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux. +Elle avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur, +toute tremblee et ecoliere: "Veuve Moan". + +Veuve Moan. Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement irreflechi, +et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette +lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin, des le jour, +il partait pour aller au feu. + +On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris. +Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les +renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a bord +des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer les +compagnies de marins deja debarquees. Et Sylvestre, qui avait langui +longtemps dans les croisieres et les blocus, venait d'etre designe avec +quelques autres pour combler des vides dans ces compagnies-la. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre +un peu. Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des +autres qui restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la; +chacun a sa maniere manifestait ses impressions de depart, les uns +graves, un peu recueillis; les autres se repandant en exuberantes +paroles. + +Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son +impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire +contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour demain +matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idee +incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de +vaillante race. + +... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait a +s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'etait difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour lire +aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne +expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu +experte d'une vieille voisine: + +"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine, +parce qu'elle est bien dans la peine. Son pere a ete pris de mort +subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a ete +mangee, a de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans +Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose a +laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher +enfant, que cela va te faire comme a moi beaucoup de peine. + +"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le depart pour l'Islande a +eu lieu d'assez bonne heure cette annee. Ils on appareille le 1er du +courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre pauvre Gaud, et +ils n'en ont pas eu connaissance encore. + +"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous +ne les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour +gagner son pain..." + +... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa +joie d'aller se battre... + +Troisieme partie + +Chapitre I + +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court, +dressant l'oreille... + +C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps. +Le ciel est gris, pesant aux epaules. + +Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des fraiches +rizieres, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et +ronflant, espece de dzinn prolonge, donnant bien l'impression de la +petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et +dont la rencontre peut etre mortelle. + +Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la. Ces +balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire soi- +meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend plus; +alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui file en +trainee rapide, frolant vos oreilles... + +... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout +pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde de la +riziere, chacune avec un petit flac de grele, sec et rapide, et un leger +eclaboussement d'eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils +disent: + +--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas dure une +minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse. Sur la grande +plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on apercoit rien +qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d'ou cela a pu venir. + +De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi +cachees, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre +detrempee de la riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, +avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et +eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraiche +des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, avec +des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu que celui de +la mort. + +Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la +finesse exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent +l'etrangete de leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractees par la malice +et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se +deploient en une longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse. + +--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire. + +Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y +en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui +arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages... + +***** + +... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit +Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier! + +Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il +etait la comme dans un element a lui. A une minute d'indecision supreme, +les matelots, erafles par les balles, avaient presque commence ce +mouvement de recul qui eut ete leur mort a tous; mais Sylvestre avait +continue d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tete a +tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, a grands coups de +crosse qui assommaient. Et, grace a lui, la partie avait change de +tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui decide +aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees etait passe +du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer. + +... C'etait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y +avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes +versant leur cervelle dans l'eau de la riziere. + +Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des +leopards. Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup de +lance a la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant +rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnee qui vient +du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle +qui faisait les heros antiques. + +Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur desesperee. Sylvestre s'arreta, souriant, +meprisant, sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un +peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, +dans le mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par hasard dans +le meme sens. Alors, lui, sentit une commotion a la poitrine, et, +comprenant bien ce que c'etait, par un eclair de pensee, meme avant +toute douleur, il detourna la tete vers les autres marins qui suivaient, +pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacree: +"Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, +venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses +poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou a son sein droit, avec +un petit bruit horrible, comme dans un soufflet creve. En meme temps, sa +bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui venait au cote une douleur +aigue, qui s'exasperait vite, vite, jusqu'a etre quelque chose d'atroce +et d'indicible. + +Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et +cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge +dont la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, il +s'abattit. + +Chapitre II + +Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a +l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long et +mis a bord d'un navire-hopital qui rentrait en France. + +Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps +d'arret dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans +ces conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du cote +perce, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se +fermait pas. + +On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a la +voix vibrante et breve. Non, tout cela etait tombe devant la longue +souffrance et la fievre amollissante. Il etait redevenu enfant, avec le +mal du pays; il ne parlait presque plus, repondant a peine d'une petite +voix douce, presque eteinte. Se sentir si malade, et etre si loin, si +loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au +pays, - vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces qui +diminuaient?... Cette notion d'effroyable eloignement etait une chose +qui l'obsedait sans cesse; qui l'oppressait a ses reveils, - quand, +apres les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse +de ses plaies, la chaleur de sa fievre et le petit bruit soufflant de sa +poitrine crevee. Aussi il avait supplie qu'on l'embarquat, au risque de +tout. + +Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on +lui donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des +petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse +sa longue promenade a travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu +de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les +lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures +et de miseres. + +Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peu de +mieux. Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers, et de +temps en temps il demandait sa boite. Sa boite de matelot etait le +coffret de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses +precieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles +d'Yann et de Gaud, un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et +un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur +lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naif +de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les +medecins penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee. + +... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. +Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses malades; +s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee encore comme au +renversement des moussons. + +Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait +fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup +de ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre contenu. + +Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait +ete oblige, a cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet etouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c'etait la fin. Couche toujours sur son cote +perce, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de +force, pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce +poumon droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet +autre aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse +supreme etait commencee. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher +sur lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la +Bretagne et l'Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un +vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de +trouver, sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant. + +Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les +manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le +temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui +des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les +poitrines ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce lit, +ou il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent la-haut, +essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, +qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en +aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son cou +affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait +pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les +memes creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et chaque +fois apres la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant +conscience de tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut +encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee. C'etait le soir, vers +six heures. Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la lumiere +seulement, de l'eblouissante lumiere rouge. Le soleil couchant +apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure +d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +eclairait cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance. + +De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait +impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre. Partout, a +l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude, que +lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas meme pour les mourants +qui haletaient. + +... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere, passant +sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete dechirante; la +pluie tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle se rendait a +Paimpol, mandee au bureau de la marine pour y etre informee qu'il etait +mort. + +Il se debattait maintenant; il ralait. On epongeait aux coins de sa +bouche de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a +flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'eclairait toujours; au couchant, on eut dit l'incendie de tout un +monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert +entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de +Sylvestre, faire un nimbe autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou midi +allait sonner. Il etait bien le meme soleil, et au meme instant precis +de sa duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres +differente; se tenant plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait +d'une douce lumiere blanche la grand'-mere Yvonne, qui travaillait a +coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, ou c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme +minute de mort. + +Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une +sorte de tour de force d'obliquite. Il rayonnait tristement, dans un +fiord ou derivait la Marie, et son ciel etait cette fois d'une de ces +puretes hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies +n'ayant plus d'atmosphere. Avec une nettete glacee, il accentuait les +details de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la +Marie, semblait plaque sur un meme plan et se tenir debout. Yann, qui +etait la, eclaire un peu etrangement lui aussi, pechait comme +d'habitude, au milieu de ces aspects lunaires. + +... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord +de navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait dans +les eaux dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se +retourner vers le front comme pour disparaitre dans la tete. Alors on +abaissa dessus les paupieres avec leurs longs cils - et Sylvestre +redevint tres beau et calme, comme un marbre couche... + +Chapitre III + +... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour. On +en avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers +jours de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout pres, on +s'etait decide a le garder quelques heures de plus pour l'y mettre. + +C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil. Dans +le canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de France. +La grande ville etrange dormait encore quand nous accostames la terre. +Un petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le quai; nous y +mimes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite a bord; la +peinture en etait encore fraiche, car il avait fallu se hater, et les +lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversames cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une +emotion, de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois, +le calme d'une eglise francaise. Sous cette haute nef blanche, ou +j'etais seul avec mes matelots, le Dies irae chante par un pretre +missionnaire resonnait comme une douce incantation magique. Par les +portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient a des jardins +enchantes, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent +secouait les grands arbres en fleurs, et c'etait une pluie de petales +d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'eglise. + +Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin. Notre petit cortege de +matelots etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon +de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un +fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou +toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux +etonnes. + +Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient +d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale. +Enfin, le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des +plantes inconnues. L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin des +jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons plante cette petite croix de +bois qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit: + +SYLVESTRE MOAN Dix-neuf ans + +Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui +montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres +merveilleux, sous ses grandes fleurs. + +Chapitre IV + +Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien. En bas, dans +l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees. Sur le +pont, on ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse. Alentour, sur la +mer, une vraie fete d'air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des +voiles, s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir. (Dans ce +Singapour d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte +de betes apprivoisees.) + +Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja +vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient ete +verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de +cette couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des +tropiques. + +Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre +elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens, comme +pour s'examiner sous differents aspects. Elles marchaient comme des +boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout d'un +coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y en +avait qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees +avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie grotesque, +moitie touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux sacs +de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom de +Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement l'exige +pour les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait appartenu au +monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; a bord +d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, +pour que cela n'emotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu +connu Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes, +retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser. + +Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous. On +en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la medaille +militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de +Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer +et recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux +petits bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si +droles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre +comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par manque +de coeur, mais par irreflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de +rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place. + +Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce +pont si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce +deballage. + +Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et +leurs singes. + +Chapitre V + +Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la demander +de la part du commissaire de l'inscription maritime. + +C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne +lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent +affaire a l'Inscription; elle donc, qui etait fille, femme, mere et +grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans. + +C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit +decompte de la Circe a toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu'on +doit a M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et +une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la reflexion, +a cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis +les froids de l'hiver. + +--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent +de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guere +tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons +fugitives, courtes a present comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des +oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de chaume et +de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons +blancs. + +Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les +belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les +portes, semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs +yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, a qui allaient leurs melancolies +et leurs desirs, etaient a faire la grande peche, la-bas, sur la mer +hyperboree... + +Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec de +legers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille +grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort +de son dernier petit-fils. Elle touchait a l'heure terrible ou cette +chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui etre +dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de +mourir avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mere, mandee a l'Inscription de +Paimpol pour apprendre qu'il etait mort! - Il l'avait vu tres nettement +passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit +chale brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition +l'avait fait se soulever et se tordre avec un dechirement affreux, +tandis que l'enorme soleil rouge de l'Equateur, qui se couchait +magnifiquement, entrait par le sabord de l'hopital pour le regarder +mourir. + +Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous +un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, +se faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et +pressait encore sa marche. + +La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou tombait +ce soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses contemporaines, +assises a leur fenetre. Intriguees de la voir, elles disaient: + +--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur +semaine? + +M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit +etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son commis, se +tenait assis a son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pecheur, il +avait recu de l'instruction et passait ses jours sur cette meme chaise, +en fausses manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees. + +Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a +voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +ecrivait pour elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non +decachetees... Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la +mort de son fils Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez +M. le commissaire, qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du +Bien-Hoa le 14..." + +--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?... + +--Decede!... Il est decede, reprit-il. + +Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait cela +de cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement, +inintelligence de petit etre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait +pas ce beau mot, il s'exprima en breton: + +--Marw eo!... + +--Marw eo!... (Il est mort...) + +Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un +pauvre echo fele redirait une phrase indifferente. + +C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait +trembler seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air +de la toucher. D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu +emoussee, a force d'age, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne +venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le +moment dans sa tete, et voila qu'elle confondait cette mort avec +d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un instant +pour bien entendre que celui-ci etait son dernier, si cheri, celui a qui +se rapportaient toutes ses prieres, toute sa vie, toute son attente, +toutes ses pensees, deja obscurcies par l'approche sombre de +l'enfance... + +Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant +se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca +qu'on annoncait a une grand'mere la mort de son petit-fils?... Elle +restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son +chale brun avec ses pauvres vieilles mains gercees de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet +qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le gite de +chaume ou elle avait hate de s'enfermer - comme les betes blessees qui +se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle +s'efforcait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, +epouvantee surtout d'une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le +promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le +corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre +machine deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour la +derniere fois, sans s'inquieter d'en briser les ressorts. + +Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de +temps a autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la +tete un grand choc douloureux. Et elle se depechait de se terrer chez +elle, de peur de tomber et d'etre rapportee... + +Chapitre VI + +La vieille Yvonne qui est soule! + +Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres. C'etait justement +en entrant dans la commune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup de +maisons le long de la route. Tout de meme elle avait eu la force de se +relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son baton. + +--La vieille Yvonne qui est soule! + +Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe etait toute de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le +fond, - et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de +desespoir senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant +plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui +l'etouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur. Sa coiffe +lui etait descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre +belle coiffe autrefois si menagee. Sa derniere robe des dimanches etait +toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de +son serre-tete, completant un desordre de pauvresse... + +Chapitre VII + +Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute +decoiffee, laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une +grimace et un hi hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait +presque pas pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes +dans leurs yeux taris. + +--Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille. + +Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a +genoux pour prier. + +Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui la- +bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminee, le grillon qui porte +bonheur leur faisait tout de meme sa grele musique. Et la lueur jaune du +soir entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la mer avait +tous pris, qui etaient maintenant une famille eteinte... + +A la fin Gaud disait: + +--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous; +j'apporterai mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous +soignerai, vous ne serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui qui +etait reparti pour la grande peche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement +les chasseurs devaient bientot partir. Le pleurerait-il seulement?... +Peut-etre que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres +larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot s'indignant contre +ce garcon dur, tantot s'attendrissant a son souvenir, a cause de cette +douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui etait comme un rapprochement +entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui... + +Chapitre VIII + +... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son +frere finit par arriver a bord de la Marie sur la mer d'Islande; - +c'etait apres une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au +moment ou il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis +de sommeil, il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune +de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta +insensible, etourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Tres +renferme, par fierte, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la +lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots +font, sans rien dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer pourquoi, +il se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit. + +Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet +enterrement encore. Et il se disait: + +--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira. + +Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a +dire: "Gaos! - allons debout, la releve!" il entendit sur sa poitrine un +leger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la +realite de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et +deja ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se +dressant vite, dans son reveil subit, il heurta contre les poutres son +front large. + +Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son +poste de peche... + +Chapitre IX + +Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus +etonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des +impressions de profondeur. + +Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme +aucun age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis l'origine +des siecles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - +rien que l'eternite des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser +d'etre. + +Il ne faisait meme pas absolument nuit. C'etait eclaire faiblement, par +un reste de lumiere, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme +par habitude, rendant une plainte sans but. C'etait gris, d'un gris +trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mysterieux +et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes qui n'ont pas +de nom. + +Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans +l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand +voile. + +Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient +une sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un dessin +mou, comme trace par une main distraite; combinaison de hasard, non +destinee a etre vue, et fugitive, prete a mourir. - Et cela seul, dans +tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eut dit que la +pensee melancolique, insaisissable, de tout ce neant, etait inscrite la; +- et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a +l'obscurite du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure +unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux +bras qui se tendent. Et a present qu'il avait commence a voir la cette +apparence, il lui semblait que ce fut une vraie ombre humaine, agrandie, +rendue gigantesque a force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles +et les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de ce +ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort, +comme une derniere manifestation de lui. + +Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants... + +Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop precis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois dans les reves, et dont on ne retient au reveil que +d'enigmatiques fragments n'ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame; +beaucoup mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui +avait ete long a percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y +entrait a present jusqu'a pleins bords. Il revoyait la figure douce de +Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque +chose comme un voile tombait tout a coup entre ses paupieres, malgre +lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'etait, n'ayant +jamais pleure dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commencaient a +couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire, +et les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient +d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme +et si fier. + +... Dans son idee a lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer a ces prieres qu'on dit +en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance des +ames. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une maniere +breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant +n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague frayeur +des cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les images qui +protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre benite qui +entoure les eglises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si cela +aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste la-bas, +dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus +desespere, plus sombre. + +Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s'il eut ete seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine +deux heures; et en meme temps il paraissait s'etendre, devenir plus +demesure, se creuser d'une maniere plus effrayante. Avec cette espece +d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus +eveille concevait mieux l'immensite des lointains; alors les limites de +l'espace visible etaient encore reculees et fuyaient toujours. + +C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que +cela vint par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a +flamme blanche eussent ete montees peu a peu, derriere les informes +nuees grises; - montees discretement, avec des precautions mysterieuses, +de peur de troubler le morne repos de la mer. + +Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se +trainait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade +lente et froide commencee des l'extreme matin... + +Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait +bleme et triste. Et, a bord de la Marie, un homme pleurait, le grand +Yann... + +Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du +dehors, c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros +obscur, sur ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait completement repris par le travail de la peche, par le train +monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a +suffire. + +Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau +changement a vue. Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du +matin etait termine, et maintenant les lointains paraissaient au +contraire se retrecir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru +voir tout a l'heure la mer si demesuree? L'horizon etait a present tout +pres, et il semblait meme qu'on manquat d'espace. Le vide se remplissait +de voiles tenus qui flottaient, les uns plus vagues que des buees, +d'autres aux contours presque visibles et comme franges. Ils tombaient +mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n'ayant +pas de poids; mais il en descendait de partout en meme temps, aussi +l'emprisonnement la-dessous se faisait tres vite, et cela oppressait, de +voir ainsi s'encombrer l'air respirable. + +C'etait la premiere brume d'aout qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la Marie, on ne +distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la lumiere et +ou la mature du navire semblait meme se perdre. + +--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la +seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison +d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela +faisait luire d'humidite leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un +bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes; par +contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous cette +lumiere fade et blanchatre. On prenait garde de respirer la bouche +ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les poitrines. + +En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait +plus, tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a +bord des gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet; +apres, ils se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre +le bois du pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines +ecailles argentees qu'ils jetaient en se debattant. Le marin qui leur +fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa precipitation, +s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se melait a la saumure. + +Chapitre X + +Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume +epaisse, sans rien voir. La peche continuait d'etre bonne et, avec tant +d'activite, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, a intervalles +reguliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un +bruit pareil au beuglement d'une bete sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement +lointain repondait a leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri +se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, +qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la presence etait pourtant +un danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait une +occupation, une societe et, par envie de le voir, les yeux s'efforcaient +a percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues +partout dans l'air. + +Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout etait impregne d'eau; tout +etait ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus penetrant; +le soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il y avait +deja de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise etait +sinistre et glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la Marie ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande. Mais toutes les +lignes du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le lit de +la mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien- +etre du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans la +cabine en chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour +dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines, +causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des +heures et des heures a son meme poste invariable, les bras seuls occupes +au travail incessant de la peche. Ils n'etaient separes les uns des +autres que de deux ou trois metres, et ils finissaient par ne plus se +voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormait l'esprit. Tout +en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a demi- +voix, de peur d'eloigner les poissons. Les pensees se faisaient plus +lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en duree +afin d'arriver a remplir le temps sans y laisser des vides, des +intervalles de non-etre. On n'avait plus du tout l'idee aux femmes, +parce qu'il faisait deja froid; mais on revait a des choses incoherentes +ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces reves etait +aussi peu serree qu'un brouillard... + +Ce brumeux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee, +d'une maniere triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement +c'etait toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles, +comme si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte, +prompt a la manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a +pas de soucis; du reste, communicatif a ses heures seulement - qui +etaient rares - et portant toujours la tete aussi haut avec son air a la +fois indifferent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de +faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant quelque +bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire +aux choses droles que les autres disaient. + +En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que +Sylvestre lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres +petites idees d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a +present sans personne au monde... Peut-etre bien surtout, le deuil de ce +frere durait-il encore dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue, +ou se passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors. + +Chapitre XI + +Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla etrange et non connu d'eux. Ils se regarderent les +uns les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil: + +--Qui est-ce qui a parle? + +Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien +eu l'air de sortir du vide exterieur. + +Alors, celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee +depuis la veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son +souffle pour pousser le long beuglement d'alarme. + +Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, +au contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de +cornemuse, une grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille, +s'etait dressee menacante, tres haut tout pres d'eux: des mats, des +vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'etait fait en l'air, +partout a la fois et d'un meme coup, comme ces fantasmagories pour +effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees sur des voiles +tendus. Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher, penches sur +le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un reveil de +surprise et d'epouvante... + +Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes - tout +ce qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointerent +en dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effares, allongeaient vers eux +d'enormes batons pour les repousser. + +Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus +de leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent +aussitot sans aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait tout +a fait amorti; il avait ete si faible meme, que vraiment il semblait que +cet autre navire n'eut pas de masse et qu'il fut une chose molle, +presque sans poids... + +Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +--Ohe! de la Marie. + +--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L'apparition, c'etait la Reine-Berthe, capitaine Larvoer, aussi de +Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la, tout +en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait Kerjegou, un +de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de Plounerin. + +--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? demandait Larvoer de la Reine-Berthe. + +--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, mauvais poison +de la mer?... + +--Oh! nous... c'est different; ca nous est defendu de faire du bruit. +(Il avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere +noir; avec un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete a +ceux de la Marie et leur donna a penser beaucoup.) + +Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette +plaisanterie: + +--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a +crevee. + +Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et +tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou quelque +courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que l'autre, +separer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyes en babord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent +fait des assieges avec des piques, ils parlerent des choses du pays, des +dernieres lettres recues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes. + +--Moi, disait Kerjegou, la mienne me marque qu'elle vient d'avoir son +petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a +l'heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de +la belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec +certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe et +de lointain. + +Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un +petit homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle +part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand +Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants. + +--Moi, disait encore Larvoer, de la Reine-Berthe, on m'a marque la mort +du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait +son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la Marie se tournerent vers Yann pour +savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur. + +--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait +sur la derniere lettre que mon pere m'a envoyee. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son +chagrin, et cela l'irritait. + +Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale, +pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de +M. Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la +vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present, en +journee chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours +eu dans l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une courageuse, +malgre ses airs de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et +une couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore. + +Par cette appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la +Reine-Berthe qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis +un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car leur navire +etait moins pres, et, tout a coup, ceux de la Marie ne trouverent plus +rien a pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous +leurs "espars", avirons, mats ou vergues, s'agiterent en cherchant dans +le vide, puis retomberent les uns apres les autres lourdement dans la +mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces defenses inutiles: +la Reine-Berthe, replongee dans la brume profonde, avait disparu +brusquement tout d'une piece, comme s'efface l'image d'un transparent +derriere lequel la lampe a ete soufflee. Ils essayerent de la heler, +mais rien ne repondit a leurs cris, - qu'une espece de clameur moqueuse +a plusieurs voix, terminee en un gemissement qui les fit se regarder +avec surprise... + +Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme +ceux du Samuel Azenide avaient rencontre dans un fiord une epave non +douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa quille), on +ne l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous ses marins +furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires. + +Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la Marie avaient +bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait eu aucun +mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire +trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporte +plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de +Larvoer et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de +conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au +clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demanderent +craintivement si, ce matin-la, ils n'avaient point cause avec des +trepasses. + +Chapitre XII + +L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers +brouillards du matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis trois mois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a +Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille dans +ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoye la tout ce qu'on lui +avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit a la +mode des villes et ses belles jupes de differentes couleurs. Elle avait +fait elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple et portait, +comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline epaisse ornee +seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin +par aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un +respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient +comme autrefois, la main a leur chapeau. + +Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le +long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. +Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer - comme +d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage - et, en +regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait +de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel +etait Yann... + +Cette meme route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a ce +hameau de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises, croissent +tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales +d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, +bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y +etait allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son +chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle +pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs +courts. Donc elle aimait toute cette region de Ploubazlanec; elle etait +presque heureuse que le sort l'eut rejetee la: en aucun autre lieu du +pays elle n'eut pu se faire a vivre. + +A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses, +des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur +la mer bretonne. Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun +nuage nulle part. + +Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble +pour la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes. Ca +et la, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux +pierres, comme un panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait +un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau a toit +de paille dessinait au-dessus de la lande une petite decoupure bossue. +Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne etendaient +leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplicies, +et, dans le lointain, la Manche se detachait en clair, en grand miroir +jaune sur un ciel qui etait deja tenebreux vers l'horizon. Et dans ce +pays, meme ce calme, meme ces beau temps, etaient melancoliques; il +restait, malgre tout, une inquietude planant sur les choses; une anxiete +venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et dont +l'eternelle menace n'etait qu'endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l'odeur salee des greves, et l'odeur +douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les +epines maigres. Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au logis, +volontiers elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a la +maniere de ces belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs d'ete, +dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules, +amoindris par son amour! Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann +comme une sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage, +qu'elle n'aurait jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele +en esprit, sans plus confier cela a personne. Pour le moment, elle +aimait a le savoir en Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans +ses cloitres profonds et il ne pouvait se donner a aucune autre. + +Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait +aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par instinct, elle +comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus +dedaignee, - car il n'etait pas un garcon comme les autres. - Et puis +cette mort du petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait +decidement. A son arrivee, il ne pourrait manquer de venir sous leur +toit pour voir la grand'mere de son ami: et elle avait decide qu'elle +serait la pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fut manquer +de dignite; sans paraitre se souvenir de rien, elle lui parlerait comme +a quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait meme +avec affection comme a un frere de Sylvestre, en tachant d'avoir l'air +naturel. Et qui sait? il ne serait peut-etre pas impossible de prendre +aupres de lui une place de soeur, a present qu'elle allait etre si seule +au monde; de se reposer sur son amitie; de la lui demander comme un +soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut plus a aucune arriere- +pensee de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entete dans ses +idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre +les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette chaumiere +presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mere Moan, +n'etant plus assez forte pour aller en journee aux lessives, n'avait +plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu +maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans +demander rien a personne... + +La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant +d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la +chaumiere se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans +la partie de terrain qui s'incline vers la greve. Elle etait presque +cachee sous son epais toit de paille brune, tout gondole, qui +ressemblait au dos de quelque enorme bete morte effondree sous ses poils +durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers, +avec des mousses et du cochlearia formant de petites touffes vertes. On +montait les trois marches gondolees du seuil, et on ouvrait le loquet +interieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire qui sortait +par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi la lucarne, +percee comme dans l'epaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer d'ou +venait une derniere clarte jaune pale. Dans la grande cheminee +flambaient des brindilles odorantes de pin et de hetre, que la vieille +Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-meme +etait la assise, surveillant leur petit souper; dans son interieur, elle +portait un serre-tete seulement, pour menager ses coiffes; son profil, +encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait +vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passee, +tournee au bleuatre, et qui etaient troubles, incertains, egares de +vieillesse. Elle disait toutes les fois la meme chose: + +--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee. +Il est la meme heure que les autres jours. + +--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard +que de coutume. + +Elles soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre +usee, mais encore epaisse comme le tronc d'un chene. Et le grillon ne +manquait jamais de leur recommencer sa petite musique a son d'argent. + +Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries +grossierement sculptees et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient acces dans des etageres ou plusieurs generations +pecheurs avaient ete concues, avaient dormi, et ou les meres vieillies +etaient mortes. + +Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de menage tres +anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume; aussi +de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers fils +Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans +une hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, +accrochee au granit du mur. Sa grand'mere y avait attache sa medaille +militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi +achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires et +blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts. C'etait +la son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa memoire, +dans son pays breton... + +Les soirs d'ete, elles ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand +le temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, +devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu au-dessus de leur tete. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et +Gaud, dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des Islandais +et fille sage, resolue, dans un trouble trop grand... + +Chapitre XIII + +Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver, +elle se sentit prise d'une espece de fievre. Tout son calme d'attente +l'avait abandonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans savoir +pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et, dans le +chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui venait a +l'encontre d'elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir. Il etait deja tout +pres, se dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux boucles sous son bonnet de pecheur. Elle se trouvait prise si au +depourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, +et qu'il s'en apercut; elle en serait morte de honte a present... Et +puis elle se croyait mal coiffee, avec un air fatigue pour avoir fait +son ouvrage trop vite; elle eut donne je ne sais quoi pour etre cachee +dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du +reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de +changer de route. Mais c'etait trop tard: ils se croiserent dans +l'etroit chemin. + +Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de cote +comme un cheval ombrageux qui se derobe, en la regardant d'une maniere +furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant +malgre elle-meme une priere et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque +grande flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa +figure etait devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les +tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle. + +Et ce fut tout; il etait passe. Elle continua sa route, encore +tremblante, mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang +reprendre son cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete entre +ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant, +toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete comme un +maigre echeveau de chanvre gris: + +--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de +Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous +avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrives ce +matin de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une +visite pendant que j'etais dehors. Pauvre garcon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, +ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi, +cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire +tant de choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute +plus; c'etait fini... + +Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le +monde plus vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir. + +Chapitre XIV + +L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait tres +lentement tomber. Les journees grises passerent apres les journees +grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien +abandonnees. + +Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner. Sa pauvre tete +s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, a propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours +clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir. Avoir +toujours ete bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une +science de mots grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame +et quel mystere moqueur! + +Elle commencait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a +entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui +revenaient en tete, des oremus de messe, ou bien des couplets tres +vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, repetes par des +matelots. Il lui arrivait d'entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, +en balancant la tete et battant la mesure avec son pied, elle prenait: + +Mon mari vient de partir; Pour la peche d'Islande, Mon mari vient de +partir, Il m'a laisse sans le sou, Mais..., trala, trala la lou... J'en +gagne! J'en gagne!... + +Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux +s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement +pour s'eteindre. Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps +caduque, en laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts. + +Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre +d'epreuve sur lequel Gaud n'avait pas compte. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de +chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en +ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des filles et +des garcons qu'a cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees, avec +un geste d'insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la +journee elle le pleura. + +Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, +achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de Paimpol. + +La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les +pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son +tablier. Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir +des conversations avec elle. + +--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc? Dans mon temps a +moi, j'en ai pourtant connu de ton age qui savaient causer. Me semble +que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si tu +voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en +ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en chemin, +parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a elle-meme comme, +du reste, tout au monde a present, puis s'arretait au milieu de ses +histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beaute allait se consumer, solitaire et +sterile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle y +melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces +choses etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou tout +etait dechaine et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec +plus d'angoisse a lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires, +qui avaient peri au large pendant de semblables nuits, et dont les ames +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protegee contre la visite de +ces morts par la presence de cette si vieille femme qui etait deja +presque des leurs... + +Tout a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du +coin de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe +sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix +chantait: + +Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir, Il m'a laisse sans le +sou, Mais..., trala, trala la lou... + +Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on +l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs. Dans le +vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux memes +endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement triste; +elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de roches et de +terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant +dans l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les +unes des autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause +d'une certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des +especes de soirees joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la +cote; il y avait toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue +par la pluie noire, d'ou partaient des chants lourds. Au dedans, des +tables alignees pour les buveurs; des marins se sechant a des flambees +fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes +courtisant des filles, tous allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour +s'etourdir. Et, pres d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait +aussi, emplissant la nuit de sa voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de +la porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des +terres, vers Pors-Even. Ils passaient tres tard, echappes des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondees, Gaud tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres vite +noyes dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant a demeler +la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait +l'avoir reconnue. + +N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener +une vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et, +malgre tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans +coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee. + +D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de +Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de plaisir, +un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a depenser sans +souci (de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur +les grandes parts de peche, payables seulement en hiver). + +On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et lui +s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille brune, +sa maitresse du precedent automne. Ensemble ils s'etaient promenes, au +dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des +alouettes, tout embaumees par les raisins murs, les oeillets des sables +et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chante et danse +des rondes a ces veillees de vendange ou l'on se grise, d'une ivresse +amoureuse et legere, en buvant le vin doux. + +Ensuite, la Marie ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve, dans +un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la montre, et +s'etait negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs +mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fete, et souvent ivre apres minuit, sur la fin des bals. +Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les +filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exagerant. + +Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui +aussi du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande. Comme par +une entente muette, maintenant ils se fuyaient. + +Chapitre XV + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une +des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des moustaches +a present, une carrure d'homme et la replique hardie. Un air de +cantiniere, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je +ne sais quoi de religieux, qui persiste quand meme parce qu'elle est +Bretonne. Dans sa tete, les noms de tous les marins du pays tiennent +comme sur un registre; elle connait les bons, les mauvais, sait au plus +juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe, vint +travailler la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la +mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrees +brusques, comme lances par une lame de houle. La salle est basse et +profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores ou se +voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une +Vierge en faience est posee sur une console, entre des bouquets +artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, +ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, - depuis les +temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des corsaires, +jusqu'a ces Islandais de nos jours tres peu differents de leurs +ancetres. Et bien des existences d'hommes ont ete jouees, engagees la, +entre deux ivresses, sur ces tables de chene. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation sur +les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre madame +Tressoleur et deux retraites assis a boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait paree, +cette Leopoldine, a faire la campagne prochaine. + +--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! - +Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de +l'ancienne Marie, de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq +jeunes personnes, qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette +table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des bel'hommes, je vous +jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; - +et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La Leopoldine!... Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud, +comme si on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable. + +Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la +lumiere de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose +triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie +par eux-memes, presque un sens. Et ce Leopoldine, mot nouveau, inusite, +la poursuivait avec une persistance qui n'etait pas naturelle, devenait +une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'etait attendue a voir Yann +repartir encore sur la Marie qu'elle avait visitee jadis, qu'elle +connaissait, et dont la Vierge avait protege pendant de longues annees +les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Leopoldine, +augmentait son angoisse. + +Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres +desertees, sur les femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un +nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pecheurs?... Tout cela pour elle etait indifferent, semblable, egalement +sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, +aucun motif de rapprochement, puisque meme il oubliait le pauvre petit +Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en etait fait pour +toujours de ce seul reve, de ce seul desir de sa vie; elle devait se +detacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait a son +existence, meme de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme si +douloureux a cause de lui; chasser absolument ces pensees, tout balayer; +se dire que c'etait fini, fini a jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait +encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir. Et alors, +apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi faire?... + +Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit +avaient recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit +tranquille et leger de grelot de poupee. Et ses larmes aussi se mirent a +couler, larmes d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres avec +un petit gout amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme +ces pluies d'ete qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a coup, +pressees et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se +sentant brisee, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia +le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant: il +devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les +choses de cette chaumiere. - Cependant, comme elle etait tres jeune, +tout en continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et +s'endormir. + +Chapitre XVI + +Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux premiers +jours de fevrier, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du +dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a sa +mere, suivant la coutume de famille. L'annee avait ete bonne, et il s'en +retournait content. + +Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une +vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins +ameutes qui riaient... La grand'mere Moan!... La bonne grand'mere que +Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de +ces vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les +menacait de son baton, tres en colere et en desespoir: + +--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas ose, +bien sur, mes vilains droles!... + +Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battre; sa +coiffe etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle etait grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques +pauvres vieux qui ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille +respectable ne buvant jamais que de l'eau. + +--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi, +avec sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour la +veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce +groupe. Effrayee, elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait, ce +qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur +chat qu'on avait tue. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils +ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses +tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs +joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si +pres; mais sans haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans +une commune pensee de pitie et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce +pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de +diable; mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de +pres, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et caline. Ils +l'avaient tue avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, +en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout emue, toute +branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce +monde on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!... + +Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides; +et ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des +paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'etait +possible, que des enfants fussent si mechants! Faire une chose pareille +a une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, a lui +aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, +rudes comme lui, s'ils aiment bien a jouer avec les betes, n'ont guere +de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait, a marcher la +derriere cette grand'mere en enfance, emportant son pauvre chat par la +queue. Il pensait a Sylvestre, qui l'avait tant aimee; au chagrin +horrible qu'il aurait eu, si on lui avait predit qu'elle finirait ainsi, +en derision et en misere. + +Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue: + +--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas; sa +robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches, +monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce matin +quand je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par cette +petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles +phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +pres de l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan. - Pour jolie, +elle l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort bien, mais +il lui parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa pauvrete et son +deuil. Son air etait devenu plus serieux, ses yeux gris de lin avaient +l'expression plus reservee et semblaient malgre cela vous penetrer plus +avant, jusqu'au fond de l'ame. Sa taille aussi avait acheve de se +former. Vingt-trois ans bientot; elle etait dans tout son epanouissement +de beaute. + +Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe +noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on +ne savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache +en elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire +reproche; peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui +des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde +et le haut de ses bras... Mais non, cela residait plutot dans sa voix +tranquille et dans son regard. + +Chapitre XVII + +Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute. + +Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi passer +en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La +vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa droite, troublee et +toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en route; +d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire, elle +commencait a les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de +son oeil qui etait redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre +conge; elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu +de lui, marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose, +marcher ainsi bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait, +au lieu d'arriver si vite a leur logis vide et sombre ou tout allait +s'evanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mere entra sans se +retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi... + +Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but, +probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord +le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe. + +Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete. Bien pauvre, en effet, +malgre son air range et honnete, le logis de ces deux abandonnees qui +s'etaient reunies. Peut-etre, au moins, eprouverait-il pour elle un peu +de bonne pitie, en la voyant redescendue a cette meme misere, a ce +granit fruste et a ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passee, +que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les +yeux de Yann revenaient la... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille +grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait +semblant de ne pas prendre garde a lui. Donc ils restaient debout devant +l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour +quelque interrogation supreme. + +Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence +semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours +plus profondement, comme dans l'attente solennelle de quelque chose +d'inoui qui tardait a venir. + +***** + +--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande decision, brusque comme +etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre +formulee... + +--Si vous voulez toujours... La peche s'est bien vendue cette annee, et +j'ai un peu d'argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant du +bonheur approcher... + +--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez +toujours... + +... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait +l'empecher de prononcer ce oui? Il s'etonnait, il avait peur, et elle +s'en apercevait bien. Appuyee des deux mains a la table, devenue tout +blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans voix, +ressemblait a une mourante tres jolie... + +--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait +levee pour venir a eux. Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il +faut l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure... +Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il avait +du coeur. Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait +jamais cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre son refus +sauvage, malgre tout. Il l'avait dedaignee longtemps, il l'acceptait +aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait son idee a +lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en +ce moment, elle ne songeait pas du tout a lui en demander compte, non +plus qu'a lui reprocher son chagrin de deux annees... Tout cela, +d'ailleurs, etait si oublie, tout cela venait d'etre emporte si loin, en +une seconde, par le tourbillon delicieux qui passait sur sa vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux, +tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une +grosse pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues... + +--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan. Et +moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre +devenue si vieille, pour avoir vu ca avant de mourir. + +Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et +ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui +fut assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui +leur semblat digne de rompre leur delicieux silence. + +--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la +par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De +mon temps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait +promis... + +Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect +inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que +c'etait le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie. + +Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance +que la mer avait doree. Dans les pierres du mur, le grillon leur +chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du +milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'etre subitement +vivifie et rajeuni dans la chaumiere morte. Le silence s'etait rempli de +musiques inouies; meme le crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la +lucarne, etait devenu comme une belle lueur enchantee... + +--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tete. L'Islande, la Leopoldine, - c'est vrai, elle avait +deja oublie ces epouvante dressees sur la route. - Au retour +d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet ete d'attente +craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, a petits coups +rapides, devenu for presse lui aussi, comptait en lui-meme tres vite, +pour voir si, en se depechant bien, on n'aurait pas le temps de se +marier avant ce depart: tant de jours pour reunir les papiers, tant de +jours pour publier les bans a l'eglise; oui, cela ne menerait jamais +qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on +aurait donc encore une grande semaine a rester ensemble apres. + +--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec +autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant +mesurees et precieuses... + +Quatrieme partie + +Chapitre I + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'etait a la +porte de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se +faisaient leur cour. + +D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les +rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier +descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le ciel +immense, ou passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des +algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve, avaient +entrainees dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des +courants de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent +des humidites glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se +deposaient sur leurs epaules. + +Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la. Et ce banc, qui +avait plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja +vu bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des +jeunes, et il etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard, +changes en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la +meme place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air +et se chauffer a leur dernier soleil... + +De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour +les regarder. Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient +ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et +aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doue, +ma Doue, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca a-t-il du bon +sens? + +Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un +pres de l'autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger +murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous, +au pied des falaises. C'etait une musique tres harmonieuse, la voix +fraiche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites +douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs +deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils etaient +adosses: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme +svelte en robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de son ami. +Au-dessus d'eux, le dome bossu de leur toit de paille et, derriere tout +cela, les infinis crepusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel... + +Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et +la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne +genait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommencaient a +se parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence; +ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, +puisqu'elle devait si peu durer. + +Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui, +par testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y +faisaient aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole. + +Chapitre II + +... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle avait +faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere rencontre; il +lui disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes ou celle etait +allee. + +Elle l'ecoutait avec une extreme surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il etait +capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres +petits details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees. + +Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a +deviner, a comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce +temps-la!... Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en +faisait l'aveu naif a present!... + +Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant +repoussee, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont +il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un +commencement de sourire incomprehensible. + +Chapitre III + +Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour +acheter la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, il +y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la circonstance, +sans qu'on eut besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue: avoir une robe +donnee par lui, payee avec l'argent de son travail et de sa peche, il +lui semblait que cela la fit deja un peu son epouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere. +Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on deployait +devant eux. Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune des boutiques +de Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la forme qu'aurait +cette robe; il voulut qu'on y mis de grandes bandes de velours pour la +rendre plus belle. + +Chapitre IV + +Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de +leur falaise ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard sur +un buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurite, il leur sembla +distinguer sur ce buisson de legeres petites houppes blanches: + +--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approcherent pour s'en +assurer. + +Il etait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le toucherent, +verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui +etaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premiere +impression hative de printemps; du meme coup, ils s'apercurent que les +jours avaient allonge; qu'il y avait quelque chose de plus tiede dans +l'air, de plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson etait en avance! Nulle part dans le pays au bord +d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil. Sans doute, il avait +fleuri la expres pour eux, pour leur fete d'amour... + +--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec +le grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva +soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre la +nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets +de la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a +cette cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et +ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur +venait un petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini... + +Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre +pas pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne, +jusqu'a l'avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du temps, +prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. +Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves, plus +inquiets dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre elle +et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud. +Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure. + +C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a +present: cela augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une maree, +qui monte, jusqu'a tout remplir. Il n'avait jamais connu cette maniere +d'aimer quelqu'un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque +etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant +pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. +Il eut aime se coucher par terre a ses pieds, et rester la, le front +appuye sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frere qu'il lui +donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il +adorait le je ne sais quoi invisible qui etait en elle, qui etait son +ame, qui se manifestait a lui dans le son pur et tranquille de sa voix, +dans l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide... + +Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et +plus desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot d'une +maniere aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser pour cela +d'etre elle-meme!... Cette idee le faisait frissonner jusqu'aux moelles +profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par respect, se demandant +presque s'il oserait commettre ce delicieux sacrilege... + +Chapitre V + +Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la +cheminee, et leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui +dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond noir +leurs ombres agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie. +Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un demi- +sourire, cherchant a se derober aux regards de Gaud. + +C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce +mystere qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se +voyait pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun faux- +fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas. + +--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? demandait-elle. + +Il essaya de repondre oui. De mechants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien +que se devait etre autre chose. + +--C'etait ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en faisait +trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pecheur. Mais +enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout. + +--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches? Vous +aviez peur d'etre refuse? + +--Oh! non, pas cela. + +Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en +fut amusee. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on +entendit dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui +venir, et son expression changeait a mesure: + +--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine. + +Et lui detourna la tete, en riant tout a fait. + +Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait +pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu +jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme +Sylvestre disait jadis), et c'etait tout. Mais voila aussi, on l'avait +tourmente avec cette Gaud! Tout le monde s'y etait mis, ses parents, +Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme. Alors il +avait commence a dire non, obstinement non, tout en gardant au fond de +son coeur l'idee qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela +finirait certainement par etre oui. + +Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnee pendant deux ans, et desire mourir... + +Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion +d'etre decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a leur +tour interrogeaient profondement: lui pardonnerait-elle au moins? Il +avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, +lui pardonnerait-elle?... + +--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec +mes parents, c'est la meme chose. Des fois, quand je fais ma tete dure, +je reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans parler +a personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis +toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'etais +encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ca faisait mon +affaire, a moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus dure +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de +s'en aller a cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance +d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a present que +c'etait fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d'epreuve. + +Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere inattendue, +il est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre leurs deux +ames. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes s'etant +rapprochees, ils resterent la longtemps, leurs joues appuyees l'une sur +l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et +en ce moment, leur etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne +s'etant reveillee, ils demeurerent devant elle comme ils etaient, sans +aucun trouble. + +Chapitre VI + +C'etait six jours avant le depart pour l'Islande. Leur cortege de noces +s'en revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent +furieux, sous un ciel charge et tout noir. + +Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme des +rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve. Calmes, +recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la +vie, d'etre au-dessus de tout. Ils semblaient meme etre respectes par le +vent, tandis que, derriere eux, ce cortege etait un joyeux desordre de +couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres, deja +grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs +noces et leurs premieres annees. Grand'mere Yvonne etait la et suivait +aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de +Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle +coiffe neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et toujours +son petit chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause de +Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les +jupes relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient. + +A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la coutume, +des bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de fete. +Yann avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il +etait de ceux a qui tout va bien. Quant a Gaud, il y avait de la +demoiselle encore dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres +etaient piquees en haut de son corsage - tres ajuste, comme autrefois +sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le bruit +des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele que les +cris d'une mouette. + +Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde; aux +carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de +Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes. Ils saluaient les maries +au passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une +demoiselle, avec sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle +etait admiree. + +Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux +des bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de +leurs fous, de leurs idiots a bequilles. Cette gent etait echelonnee sur +le parcours, avec des musiques, des accordeons, des vielles; ils +tendaient leurs mains, leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des +aumones que Yann leur lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec +son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui etaient tres +vieux, qui avaient des cheveux gris sur des tetes vides n'ayant jamais +rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils etaient de la meme +couleur que la terre d'ou ils semblaient n'etre qu'incompletement +sortis, et ou ils allaient rentrer bientot sans avoir eu de pensees; +leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de leurs existences +avortees et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette +fete de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison +des Gaos. C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des +maries du pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est +comme au bout du monde breton. + +Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de +roches basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer. +Pour y descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de +granit. Et le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap isole, +au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout +a fait dans le bruit du vent et des lames. + +Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups. +On voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +deployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula +le premier devant les embruns. En arriere, son cortege restait echelonne +sur les roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu la pour +presenter sa femme a la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage a la +mariee nouvelle. + +En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris et +cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis +le matin. Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires, +pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + +Chapitre VII + +Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis de +Gaud, qui etait bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq +personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos le +pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne Marie, qui +etaient de la Leopoldine a present; quatre filles d'honneur tres jolies, +leurs nattes de cheveux disposees en rond au-dessus des oreilles, comme +autrefois les imperatrices de Byzance, et leur coiffe blanche a la +nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garcons +d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de beaux yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de peine, +louees a Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee encombree +de poeles et de marmites. + +Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus +riche, c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille +sage et courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait +la plus belle du pays, et cela le flattait de voir les deux epoux si +assortis. + +Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage: + +--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee +comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus +jeune de neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des +cousines, et ca en avait fait, tout ca, des Gaos, malgre les disparus +d'Islande!... + +--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en +avons fait encore quatorze a nous deux. + +Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete +blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos; +mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'epave les avaient mis vraiment bien a leur aise. + +En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au service +(Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot dans la +marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Bresil, +faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de l'Iphigenie, +on faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la brune; et la manche +en cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait crevee. Alors, au +lieu d'avertir, on s'etait mis a boire a meme jusqu'a plus soif; ca +avait dure deux heures, cette fete; a la fin ca coulait plein la +batterie; tout le monde etait soul! + +Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant avec +une pointe de malice. + +--On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n'y a encore que +la, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie, +faisaient rage dans une epaisse nuit. Malgre les precautions prises, +quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque amarree +dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en +bas ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: +c'etaient les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et des +petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par le +cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets, +plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes. + +On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures +droles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque, +avaient roule le monde. + +--A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont la, en +montant dans les petites rues... + +--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait +frequentees, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions +consomme la dedans, a trois que nous etions... Des vilaines femmes, ma +Doue, mais vilaines!... + +--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui, +lui aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les +avait connues, ces Chinoises. + +--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou +personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il +contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise tres +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a faire +le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme +cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait retrousses +par le coin avec ces doigts.) Et voila les deux Chinois, les deux... +enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui ferment la +grille a clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tete contre les murs. - Mais crac! il +en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se +relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se +mefier tout de meme. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes a +sucre, achetees pour mes provisions de route; et c'est solide, ca ne +casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les +magots, si ca nous a ete utile... + +Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient +sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la fin de son +histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal +d'armes sur la Zenobie, a Aden, un jour, je vois les marchands de plumes +d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas): "Bonjour, +caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un pare a +virer je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon marchand, +que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire +cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas ete +si bete! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'etais jeune +homme... Alors, a Toulon, une connaissance a moi qui travaillait dans +les modes... + +Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette modiste +pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps en +temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur ses +fondements de pierre. + +--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous +amuser, dit le cousin pilote. + +--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant a +Gaud, - parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous +deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu +de la gaite des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le +sens, ne buvait pas du tout ce soir-la. Et il rougissait a present, ce +grand garcon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une +plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a +Sylvestre... D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a +cause du pere de Gaud et a cause de lui. + +On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons. Mais +avant, il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille; +dans les fetes de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion, +et quand on vit le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il +se fit du silence partout: + +--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere. + +Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine: + +--Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum... + +Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux tablees +joyeuses des petits. Tous ceux qui etaient dans cette maison repetaient +en esprit les memes mots eternels. + +--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer +d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de la +Zelie... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers +la grand'mere Yvonne: + +--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en recita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +--...Sed libera nos a malo, Amen. + +Les chansons commencerent apres. Des chansons apprises au service, sur +le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + +Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, Mais chez nous les +braves Narguent le destin, Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + +Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere +tout a fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait +repris par d'autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat +trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus bas, +la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete, prise +peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus +delicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un +certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de precautions, +caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il. + +Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors +ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord de +pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes +aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en vue +s'etaient rassemblees autour de la trouvaille. + +--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a Pors- +Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques- +uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres +faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais: Francois) +et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant absolument aller +sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a des rafales +furieuses qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat +pas, a cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait +pu lui chercher une affaire pour cette epave non declaree. + +--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si +on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin +superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin +que dans toutes les caves des debitants de Paimpol. + +Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage? Il etait fort, haut en +couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel. Il fut +neanmoins trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent. + +Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et les +garcons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit +tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes +d'inquietude a cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la fois, +a plein gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette +musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de +noces. + +Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement, +fit signe a sa femme de venir lui parler. + +C'etait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, +confuse de s'etre levee... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en +aller tout de suite, laisser les autres. + +--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons. + +Et il l'entraina. Ils se sauverent furtivement. + +Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentee. Ils se mirent a courir, en se tenant par la +main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les +lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant, contre les +rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, +pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee. + +D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de trainer +sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui +ruisselait par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et +continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant +l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot vingt-huit; +que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu etre maries, et heureux +comme ce soir. + +Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son +lit en armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent +avec respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de +lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils +virent que sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes; +elle etait endormie ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord +vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les levres par +ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait froidie +par le vent, tout a fait glacee. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid. Ah! +si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle aurait +eue a arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre +nue... Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit brut, a +cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec elle; +alors, par sa presence, tout etait change, transfigure, et elle ne +voyait plus que lui... + +Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait +plus les siennes. Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un a +l'autre, ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne +finissait plus. Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et +ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre. Ils +semblaient etre sans force pour rompre leur etreinte, et ne connaitre +rien de plus, ne desirer rien au dela de ce long baiser. + +Elle se degagea enfin, troublee tout a coup: + +--Non, Yann!... grand'mere Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve sa +coupe d'eau fraiche. + +Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hesitation delicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis +a genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il +regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire, ennuye d'etre +aussi pres de cette grand'mere, cherchant un moyen sur pour ne plus etre +vu; toujours sans quitter les levres exquises, il allongea le bras +derriere lui, et, du revers de la main, eteignit la lumiere comme avait +fait le vent. + +Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la +tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un fauve +qui aurait plante ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, +son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans resistance +possible, tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il +l'emportait dans l'obscurite vers le beau lit blanc a la mode des villes +qui devait etre leur lit nuptial... + +Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantot donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus +bas a l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits +sons files, en prenant la voix fluttee d'une chouette. + +Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante, +battant les falaises de ses memes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il +faudrait etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie des +choses noires et glacees: - ils le savaient... + +Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute cette +fureur inutile et retournee contre elle-meme. Alors, dans le logis +pauvre et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a l'autre, +sans souci de rien ni de la mort, enivres, leurres delicieusement par +l'eternelle magie de l'amour... + +Chapitre VIII + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la +mere, les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les suroits, +les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps etait sombre, et la +mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante et troublee. + +Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini, elle +avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi? Elle esperait bien +qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui +en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses +d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait +different; c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les +memes baisers, les memes etreintes, avec elle etaient autre chose; et, +chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par +l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux, si +enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son grand +dedaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait +toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et +elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que leurs yeux se +rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le +respect inne de la majeste de l'epouse; un abime la separe de l'amante, +chose de plaisir, a qui, dans un sourire de dedain, on a l'air ensuite +de rejeter les baisers de la nuit. Gaud etait l'epouse, elle, et, dans +le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne +pas compter tant ils etaient une meme chair tous deux et pour toute la +vie. + +... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves... + +D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de ses +aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette +tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait +rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de l'existence +- qui pouvait encore etre si long devant eux! A peine avaient-ils pu se +parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs +projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de menage, +avaient ete forcement remis au retour... + +Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant +son metier de mer... + +Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur. +Etre femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec +tristesse, passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a +present qu'elle l'adorait au dela de ce qu'elle eut imagine jamais, elle +se sentait prise d'une epouvante trop grande en songeant a ces annees a +venir... + +Ils eurent une journee de printemps, une seule... C'etait la veille de +l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenerent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de +l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des maries d'hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de +voir tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmente. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et +restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le +rude pays breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine et +rare; il semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et ont +eut dit qu'il s'etait immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir +de jours sombres ni de tempetes. Les caps, les baies, sur lesquels ne +passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil +leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, +dans des tranquillites ne devant pas finir... Tout cela comme pour +rendre plus douce et eternelle leur fete d'amour; - et on voyait deja +des fleurs hatives, des primeveres le long des fosses, ou des violettes, +freles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann? + +Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux +francs: + +--Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait +avoir la son vrai sens d'eternite. + +Elle s'appuyait a son bras. Dans l'enchantement du reve accompli, elle +se serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l'envolee au large!... Et cette premiere +fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher de +partir... + +De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce +pays marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et +seme de pierres. Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur +les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, tres +hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans +l'extreme eloignement, la mer, comme une grande vision diaphane, +decrivait son cercle immense et eternel qui avait l'air de tout +envelopper. + +Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de +ce Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y +interessait pas. + +--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ca +doit etre malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des +mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre la- +dedans, moi, bien sur. + +Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un +enfant naif. + +Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de +vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. +La, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelees +et de l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs verts, devenait +sombre sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque +hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce +bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant eux, +parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois ronge comme un +cadavre, grimacant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les +soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien +et se faisait expliquer. + +--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son +bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours +bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour monter; a +minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se +releve et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune +aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, +chacun de son bord, et on ne les connait pas trop l'un de l'autre, car +ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil a minuit!... Comme ca devait etre loin, cette ile +d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois +parmi les noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait +l'effet de designer une chose sinistre. + +--Les fjords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si +hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages qui +sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent point +ce que c'est que les arbres. A la mi-aout, quand notre peche est finie, +il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir +se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout l'hiver. + +--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote, dans +un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont +morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer; c'est +en terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des croix +en bois toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits dessus. +Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi Guillaume Moan, +le grand-pere de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles, +sous la pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle +songeait a ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces +nuits longues comme les hivers. + +--Tout le temps, tout le temps pecher? demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est +pas toujours belle par la. Dame! on est fatigue le soir, ca donne +appetit pour souper et, des jours, l'on devore. + +--Et on ne s'ennuie jamais? + +--Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + +Cinquieme partie + +Chapitre I + +... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant +leur feu, qui etait une flambee de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit a +dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait +d'etre deja tristes. + +Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du +printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air +etait tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a +trainer sur la campagne. + +Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + +Chapitre II + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde. Les +departs d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque +maree, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-la, quinze bateaux +devaient sortir avec la Leopoldine, et les femmes de ces marins, ou les +meres, etaient toutes presentes pour l'appareillage. - Gaud s'etonnait +de se trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, +et amenee la pour la meme cause fatale. Sa destinee venait de se +precipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait a peine eu le +temps de se bien representer la realite des choses; en glissant sur une +pente irresistiblement rapide, elle etait arrivee a ce denouement-la, +qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a present - comme faisaient +les autres, les habituees... + +Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux. Tout +cela etait nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolee, differente; son passe de demoiselle, qui +subsistait malgre tout, la mettait a part. + +Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large +seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du +vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser +dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle, bien +jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en +avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou +qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient +menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants +s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a leur bord +d'un air sombre, s'en allant comme a un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on +embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes +les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a cause +de leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les +apportait sur des civieres et, au fond des cales des navires, on les +descendait comme des morts. + +Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce +metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des +hommes de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche. C'etaient les +bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient +garcons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur +les filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes ou +leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus +riches. Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient tous +ainsi a bord de cette Leopoldine, qui avait vraiment un equipage de +choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors +par des remorqueurs. Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots, +decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la +Vierge: "Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes +s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient +sur les mousselines des coiffes. + +Des que la Leopoldine fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers +la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la cote, par +les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La Leopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils +s'etaient donnes un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme +beau temps printanier, le meme ciel tranquille. Ils sortirent un moment +sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade +d'hier, seulement la nuit ne devait plus les reunir. Ils marchaient sans +but, en rebroussant vers Paimpol, et bientot se trouverent pres de leur +maison, ramenes la insensiblement sans y avoir pense; ils entrerent donc +encore une derniere fois chez eux, ou la grand'mere Yvonne fut saisie de +les voir reparaitre ensemble. + +Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses +qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la. - Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur pourtant +que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec amour. + +D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes... + +Yann raconta qu'a bord de la Leopoldine, on venait de tirer au sort les +postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien +des choses d'Islande: + +--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des +trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons trous de +macques; c'est pour y planter des petits supports a rouet dans lesquels +nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-la +aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet du mousse. +Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne apres, l'on +n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh +bien, mon poste a moi se trouve sur l'arriere du bateau, qui est, comme +tu dois savoir, l'endroit ou l'on prend le plus de poissons; et puis il +touche aux grand haubans ou l'on peut toujours attacher un bout de +toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre +toutes ces neiges ou ces greles de la-bas; - cela sert, tu comprends; on +n'a pas la peau si brulee, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux +voient plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement +finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient +semblaient devenir ce jour-la mysterieuses et supremes... + +A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et +ils se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une +longue etreinte silencieuse. + +Il s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un vent +leger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, +agita son bonnet d'une maniere convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann. - C'etait lui encore, cette +petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des eaux, - et +deja vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui persistent a +fixer se troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s'en allait cette Leopoldine, Gaud comme attiree par un +aimant, suivait a pied le long des falaises. + +Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors +elle s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'etait un point eleve, la mer +vue de la semblait avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que +cette Leopoldine, en s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite, sur +les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes ondulations +lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque tourmente +formidable qui se serait passee ailleurs, derriere l'horizon; mais dans +le champ profond de la vue, ou Yann etait encore, tout demeurait +paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin de +le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place, +l'attendre. + +Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest +regulierement l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant +leur effort inutile, se brisant sur les memes rochers, deferlant aux +memes places pour inonder les memes greves. Et a la longue, c'etait +etrange, cette agitation sourde des eaux avec cette serenite de l'air et +du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop rempli, voulait deborder +et envahir les plages. + +Cependant la Leopoldine se faisait de plus en plus diminuee, lointaine, +perdue. Des courants sans doute l'entrainaient, car les brises de cette +soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait vite. Devenue une +petite tache grise, presque un point, elle allait bientot atteindre +l'extreme bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-dela +infinis ou l'obscurite commencait a venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu, +Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui +lui venaient toujours. Quelle difference, en effet, et quel vide plus +sombre s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme +un adieu! Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait +tellement a elle son Yann, elle se sentait si aimee malgre ce depart, +qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la +consolation et l'attente delicieuse de cet au revoir qu'ils s'etaient +dit pour l'automne. + +Chapitre III + +L'ete passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premieres +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse +des chrysanthemes. + +Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui ecrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en recut une de lui. Il l'informait qu'il +etait en bonne sante a la date du 10 courant, que la saison de la peche +s'annoncait excellente et qu'il avait deja quinze cents poissons pour sa +part. D'un bout a l'autre c'etait dit dans le style naif et calque sur +le modele uniforme de toutes les lettres de ces Islandais a leur +famille. Les hommes eleves comme Yann ignorent absolument la maniere +d'ecrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils +revent. Etant plus cultivee que lui, elle sut donc faire la part de cela +et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'etait pas exprimee. +A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui +donnait le nom d'epouse, comme trouvant plaisir a le repeter. Et +d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en +Ploubazlanec, etait deja une chose qu'elle relisait avec joie. Elle +avait encore eu si peu le temps d'etre appelee: Madame Marguerite +Gaos!... + +Chapitre IV + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'ete. Les Paimpolaises, qui +d'abord s'etaient mefiees de son talent d'ouvriere improvisee, disant +qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au +contraire, qu'elle excellait a leur faire des robes qui avantageaient la +tournure; alors elle etait devenue presque une couturiere en renom. + +Ce qu'elle gagnait passait a embellir le logis - pour son retour. +L'armoire, les vieux lits a etageres, etaient repares, cires, avec des +ferrures luisantes; elle avait arrange leur lucarne sur la mer avec une +vitre et des rideaux, achete une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises. + +Tout cela, sans toucher a l'argent que son Yann lui avait laisse en +partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boite chinoise, pour +lui montrer a son arrivee. + +Pendant les veillees d'ete, aux dernieres clartes des jours, assise +devant la porte avec la grand'mere Yvonne dont la tete et les idees +allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour +Yann un beau maillot de pecheur en laine bleue; il y avait, aux bordures +du col et des manches des merveilles de points compliques et ajoures; la +grand'mere Yvonne, qui avait ete jadis une habile tricoteuse, s'etait +rappele peu a peu ces procedes de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et +c'etait un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un +maillot tres grand pour Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commencait a avoir conscience de +l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donne toute +leur pousse en juillet, prenaient deja un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites +sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aout arriverent, +et un premier navire islandais apparut un soir, a la pointe de Pors- +Even. La fete du retour etait commencee. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce? + +C'etait le Samuel Azenide; - toujours en avance celui-la. + +--Pour sur, disait le vieux pere d'Yann, la Leopoldine ne va pas tarder; +la-bas, je connais ca, quand un commence a partir les autres ne tiennent +plus en place. + +Chapitre V + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journee, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c'etait fete chez les epouses, chez les +meres: fete aussi dans les cabarets, ou les belles filles paimpolaises +servent a boire aux pecheurs. + +Le Leopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore +dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, a l'idee que, dans un delai +extreme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de deception, +Yann serait la, Gaud etait dans une delicieuse ivresse d'attente, tenant +le menage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir. + +Tout range, il ne lui restait rien a faire, et d'ailleurs elle +commencait a n'avoir plus la tete a grand'chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arriverent encore, et puis cinq. Deux seulement +manquaient toujours a l'appel. + +--Allons, lui disait-on en riant, cette annee, c'est la Leopoldine ou la +Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour. + +Et Gaud se mettait a rire, elle aussi, plus animee et plus jolie, dans +sa joie de l'attendre. + +Chapitre VI + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d'aller +sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'etait tout +naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque annee? Oh! +d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentree chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d'anxiete, d'angoisse. + +Est-ce que vraiment c'etait possible qu'elle eut peur, si tot?... Est-ce +qu'il y avait de quoi?... + +Et elle s'effrayait, d'avoir deja peur... + +Chapitre VII + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +Un matin ou il y avait deja une brume froide sur la terre, un vrai matin +d'automne, le soleil levant la trouva assise de tres bonne heure sous le +porche de la chapelle des naufrages, au lieu ou vont prier les veuves; - +assise, les yeux fixes, les tempes serrees comme dans un anneau de fer. +Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commence, et ce +matin-la Gaud s'etait reveillee avec une inquietude plus poignante, a +cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journee, cette +heure, cette minute, de plus que les precedentes?... On voit tres bien +des bateaux retardes de quinze jours, meme d'un mois. + +Ce matin-la avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu'elle etait venue pour la premiere fois s'asseoir sous ce porche +de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + +En memoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Norden-Fjord... + +***** + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en meme temps, sur la voute, quelque chose s'abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volee sous ce +porche; les vieux arbres ebouriffes du preau se depouillaient, secoues +par ce vent du large. - L'hiver qui venait!... + +... perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 +aout 1880. + +***** + +Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-la, elle etait tres vague, sous la +brume grise, et une panne suspendue trainait sur les lointains comme un +grand rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une +rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis seme ces +morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'a ces inscriptions qui +rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle etait +poursuivie par l'idee d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-etre mettre +la, bientot, avec un autre nom que, meme en esprit, elle n'osait pas +redire dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tete +renversee contre la pierre. + +...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 aout a +l'age de 23 ans... Qu'il repose en paix! + +L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetiere de la-bas, - +l'Islande lointaine, lointaine, eclairee par en dessous au soleil de +minuit... Et tout a coup, - toujours a cette meme place vide du mur qui +semblait attendre, - elle eut, avec une nettete horrible, la vision de +cette plaque neuve a laquelle elle songeait: une plaque fraiche, une +tete de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adore, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en +poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les +feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant. + +Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien +droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les +pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'etre la +par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler a une +femme de naufrage. + +Justement c'etait Fante Flory, la femme du second de la Leopoldine. Elle +comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait la; inutile de +feindre avec elle. Et d'abord elles resterent muettes l'une devant +l'autre, les deux femmes, epouvantees davantage et s'en voulant de +s'etre rencontrees dans un meme sentiment de terreur, presque haineuses. + +--Tous ceux de Treguier et de Saint-Brieuc sont rentres depuis huit +jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritee. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, a ce +moyen des desolees. Mais elle entra dans la chapelle, derriere Fante, +sans rien dire, et elles s'agenouillerent pres l'une de l'autre comme +deux soeurs. + +A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prieres ardentes, avec +toute leur ame. Et puis bientot on n'entendit plus qu'un bruit de +sanglots, et leurs larmes pressees commencerent a tomber sur la terre... + +Elles se releverent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa. + +Ayant essuye leurs larmes, arrange leurs cheveux, epoussete le salpetre +et la poussiere des dalles sur leur jupon a l'endroit des genoux, elles +s'en allerent sans plus rien se dire, par des chemins differents. + +Chapitre VIII + +Cette fin de septembre ressemblait a un autre ete un peu melancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette annee la que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eut +dit le gai mois de juin. Les maris, les fiances, les amants etaient +revenus, et partout c'etait la joie d'un second printemps d'amour... + +Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut +signale au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s'etaient formes, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et palie, etait la, a cote du pere de son Yann: + +--Je crois fort, disait le vieux pecheur, je crois fort que c'est eux! + +Un liston rouge, un hunier a rouleau, ca leur ressemble joliment +toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille? + +--Et pourtant non, reprit-il avec un decouragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un foc, +c'est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sur, ma fille, ils ne tarderont +pas. + +Et chaque jour venait apres chaque jour; et chaque nuit arrivait a son +heure, avec une tranquillite inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensee, +toujours par peur de ressembler a une femme de naufrage, s'exasperant +quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystere, +detournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la +glacaient. + +Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller des le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derriere la +maison paternelle de son Yann pour n'etre pas vue par la mere ni les +petites soeurs. Elle s'en allait toute seule a l'extreme pointe de ce +pays de Ploubazlanec qui se decoupe en corne de renne sur la Manche +grise, et s'asseyait la tout le jour aux pieds d'une croix isolee qui +domine les lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les +falaises avancees de cette terre des marins, comme pour demander grace; +comme pour apaiser la grande chose mouvante, mysterieuse, qui attire les +hommes et ne les rend plus, et garde de preference les plus vaillants, +les plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes eternellement +vertes, tapissees d'ajoncs courts. Et, a cette hauteur, l'air de la mer +etait tres pur, ayant a peine l'odeur salee des goemons, mais rempli des +senteurs delicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner tres loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les decoupures de la cote, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelees qui s'allongeaient sur le tranquille neant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au dela, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, leger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et +c'etaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +neant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystere impenetrable, +tandis que des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur +des genets ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne. + +A certaines heures regulieres, la mer baissait, et des taches +s'elargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait; +ensuite, avec la meme lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur +va-et-vient eternel, sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait la, au milieu de ces +tranquillites regardant toujours, jusqu'a la nuit tombee, jusqu'a ne +plus rien voir. + +Chapitre IX + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle +ne dormait plus. + +A present, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tete renversee et appuyee au mur derriere. A quoi +bon se lever, a quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans +retirer sa robe, quand elle etait trop epuisee. Autrement elle demeurait +la, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette +immobilite; toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui +serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche +etait seche, avec un gout de fievre, et a certaines heures elle poussait +un gemissement rauque du gosier, repete par saccades, longtemps, +longtemps, tandis que sa tete se frappait contre le granit du mur. + +Ou bien elle l'appelait par son nom, tres tendrement, a voix basse, +comme s'il eut ete la tout pres, et lui disait des mots d'amour. + +Il lui arrivait de penser a d'autres choses qu'a lui, a de toutes +petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple a regarder +l'ombre de la Vierge de faience et du benitier, s'allonger lentement, a +mesure que baissait la lumiere, sur la haute boiserie de son lit. Et +puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle +recommencait son cri, en battant le mur de sa tete... + +Et toutes les heures du jour passaient, l'une apres l'autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait du revenir, +une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaitre ni +les dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouve un +debris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, +de la Leopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie- +Jeanne, les derniers qui l'avaient apercue le 2 aout, disaient qu'elle +avait du s'en aller pecher plus loin vers le nord, et apres, cela +devenait le mystere impenetrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment +ou vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait meme pas, et a +present elle avait presque hate que ce fut bientot. + +Oh! s'il etait mort, au moins qu'on eut la pitie de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu'il etait en ce moment meme, - lui, ou ce qui restait +de lui!... Si seulement la Vierge tant priee, ou quelque autre puissance +comme elle, voulait lui faire la grace, par une sorte de double vue, de +le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roule par la mer... pour etre fixee au moins! pour +savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout a coup le sentiment d'une voile +surgissant du bout de l'horizon: la Leopoldine, s'approchant, se hatant +d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irreflechi pour se +lever, pour courir regarder le large, voir si c'etait vrai... + +Elle retombait assise. Helas! Ou etait-elle en ce moment, cette +Leopoldine? ou pouvait-elle bien etre? La-bas, sans doute, la-bas dans +cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnee, emiettee, perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsedante, toujours la meme: une +epave eventree et vide, bercee sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercee lentement, lentement, sans bruit, avec une extreme douceur, par +ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes. + +Chapitre X + +Deux heures du matin. + +C'etait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive a tous les pas qui +s'approchaient: a la moindre rumeur, au moindre son inaccoutume, ses +tempes vibraient; a force d'etre tendues aux choses du dehors, elles +etaient devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-la comme les autres, les mains jointes, +et les yeux ouverts dans l'obscurite, elle ecoutait le vent faire sur la +lande son bruit eternel. + +Des pas d'homme tout a coup, des pas precipites dans le chemin! A +pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuee jusqu'au fond +de l'ame, son coeur cessant de battre... + +On s'arretait devant la porte, on montait les petites marches de +pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappe, est ce que ce pouvait +etre un autre!... Elle etait debout, pieds nus; elle, si faible depuis +tant de jours, avait saute lestement comme les chattes, les bras ouverts +pour enlacer le bien-aime. Sans doute la Leopoldine etait arrivee de +nuit, et mouillee en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il +accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tete avec une vitesse +d'eclair. Et maintenant, elle se dechirait les doigts aux clous de la +porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui etait dur... + +***** + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissee, la tete retombee sur +la poitrine. Son beau reve de folle etait fini. Ce n'etait que Fantec, +leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'etait que lui, que +rien de son Yann n'avait passe dans l'air, elle se sentit replongee +comme par degres dans son meme gouffre, jusqu'au fond de son meme +desespoir affreux. + +Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, etait au +plus mal, et a present, c'etait leur enfant qui etouffait dans son +berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il etait venu demander du +secours, pendant que lui irait d'une course chercher le medecin a +Paimpol... + +Qu'est-ce que tout cela lui faisait, a elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n'avait plus rien a donner aux peines des autres. +Effondree sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une +morte, sans lui repondre, ni l'ecouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitie pour le mal qu'il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +--C'est vrai, qu'il n'aurait pas du la deranger... elle!... + +--Moi! repondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas moi, Fantec? + +La vie lui etait revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore +etre une desesperee aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument +pas. Et puis, a son tour, elle avait pitie de lui; elle s'habilla pour +le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, a quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu'elle etait tres fatiguee. + +Mais cette minute de joie immense avait laisse dans sa tete une +empreinte qui, malgre tout, etait persistante; elle se reveilla bientot +avec une secousse, se dressant a moitie, au souvenir de quelque chose... +Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la +confusion des idees qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tete, +elle cherchait ce que c'etait... + +--Ah! rien, helas! - non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son meme abime. Non, +en realite, il n'y avait rien de change dans son attente morne et sans +esperance. + +Pourtant, l'avoir senti la si pres, c'etait comme si quelque chose emane +de lui etait revenu flotter alentour; c'etait ce qu'on appelle, au pays +breton, un pre-signe; et elle ecoutait plus attentivement les pas du +dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-etre arriver qui parlerait +de lui. + +En effet, quand il fit jour, le pere de Yann entra. Il ota son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui etaient en boucles comme ceux de +son fils, et s'assit pres du lit de Gaud. + +Il avait le coeur angoisse, lui aussi; car son Yann, son beau Yann etait +son aine, son prefere, sa gloire. Mais il ne desesperait pas, non +vraiment, il ne desesperait pas encore. Il se mit a rassurer Gaud d'une +maniere tres douce: d'abord les derniers rentres d'Islande parlaient +tous de brumes tres epaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et +puis surtout il lui etait venu une idee: une relache aux iles Feroe, qui +sont des iles lointaines situees sur la route et d'ou les lettres +mettent tres longtemps a venir; cela lui etait arrive a lui-meme, il y +avait une quarantaine d'annees, et sa pauvre defunte mere avait deja +fait dire une messe pour son ame... Un si beau bateau, la Leopoldine, +presque neuf, et de si forts marins qu'ils etaient tous a bord... + +La vieille Moan rodait autour d'eux tout en hochant la tete; la detresse +de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idees; +elle rangeait le menage, regardant de temps en temps le petit portrait +jauni de son Sylvestre accroche au granit du mur, avec ses ancres de +marine et sa couronne funeraire en perles noires; non, depuis que le +metier de mer lui avait pris son petit-fils, a elle, elle n'y croyait +plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que par +crainte, du bout de ses pauvres vieilles levres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur. + +Mais Gaud ecoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux +cernes regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui +ressemblait au bien-aime; rien que de l'avoir la, pres d'elle, c'etait +une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassuree, plus +rapprochee de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus +douces, et elle redisait en elle-meme ses prieres ardentes a la Vierge +Etoile-de-la-mer. + +Une relache la-bas, dans ces iles, pour des avaries peut-etre; c'etait +une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une +sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'etait +pas perdu, puisqu'il ne desesperait pas, lui, son pere. Et, pendant +quelques jours, elle se remit encore a attendre. + +C'etait bien l'automne, l'arriere-automne, les tombees de nuit lugubres +ou, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumiere, et +noir aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-memes semblaient n'etre plus que des crepuscules; des +nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout a coup des +obscurites en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'etait comme +un son lointain de grandes orgues d'eglise, jouant des airs mechants ou +desesperes; d'autres fois, cela se rapprochait tout pres contre la +porte, se mettant a rugir comme les betes. + +Elle etait devenue pale, pale, et se tenait toujours plus affaissee, +comme si la vieillesse l'eut deja frolee de son aile chauve. Tres +souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces, +les depliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des ses +maillots en laine bleue qui avait garde la forme de son corps; quand on +le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-meme, comme par +habitude, les reliefs des ses epaules et de sa poitrine; aussi a la fin +elle l'avait pose tout seul dans une etagere de leur armoire, ne voulant +plus le remuer pour qu'il gardat plus longtemps cette empreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenetre la lande triste, ou des petits panaches de +fumee blanche commencaient a sortir ca et la des chaumieres des autres: +la partout les hommes etaient revenus, oiseaux voyageurs ramenes par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillees devaient etre +douces; car le renouveau d'amour etait commence avec l'hiver dans tout +ce pays des Islandais... + +Cramponnee a l'idee de ces iles ou il avait pu relacher, ayant repris +une sorte d'espoir, elle s'etait remise a l'attendre... + +Chapitre XI + +Il ne revint jamais. + +Une nuit d'aout, la-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un +grand bruit de fureur, avaient ete celebrees ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait ete aussi sa nourrice; c'etait elle qui +l'avait berce, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite +elle l'avait repris, dans sa virilite superbe, pour elle seule. Un +profond mystere avait enveloppe ces noces monstrueuses. Tout le temps, +des voiles obscurs s'etaient agites au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentes, tendus pour cacher la fete; et la fiancee donnait de la +voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour etouffer les +cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'etait defendu, +dans une lutte de geant, contre cette epousee de tombeau. Jusqu'au +moment ou il s'etait abandonne, les bras ouverts pour la recevoir, avec +un grand cri profond comme un taureau qui rale, la bouche deja emplie +d'eau; les bras ouverts, etendus et raidis pour jamais. + +Et a ses noces, ils y etaient tous, ceux qu'il avait convies jadis. +Tous, excepte Sylvestre, qui, lui, s'en etait alle dormir dans des +jardins enchantes, - tres loin, de l'autre cote de la Terre... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 7pchs12.txt or 7pchs12.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7pchs13.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7pchs12a.txt + +Produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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Rudaux + +Pierre Loti +De l'Académie Française + +A Madame Adam +(Juliette Lamber) +Hommage d'affection filiale, +Pierre Loti + + + + +Première Partie + +I + + +Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une +sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop +bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une +grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte +monotone, avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop +rien: une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un +couvercle en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les +éclairait en vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, +en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de +terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très +exactement la forme, +et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des +caissons étroits scellés au murailles de chène. De grosses poutres +passaient aud-dessus d'eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière +leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur de +la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les +morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et frustes, imprégnées +d'humidité et de sel; usées, polies par les frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, +en breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur +une planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la +patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les +personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les +vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet +d'une petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de +cette pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente +prière, à des heures d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux +bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine +bleue serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur +la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle _suroît_ +(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les +pluies). + +Ils étaient d'âges divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, +pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée, +couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeus d'enfant, d'un +gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs. + +Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver +un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. + +... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des +eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, +marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le +plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais +sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour +ceux qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées +dans le _pays,_ pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient +bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir +d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est +toujours une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque +chaste. + +Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom +que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où +était-il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne +descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête? + +--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de +bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange +tomba d'en haut: + +--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_ + +_L'homme_ répondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui +était entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..." +Cependant c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux. + +Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller +jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une +échelle de bois. + +Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était +presque un géant. Et d'abrod il fit une grimace en se pinçant le bout +du nez à cause de l'odeur âcre de la saumure. + +Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait +de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, +formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands +yeux bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par +tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le +traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un +air de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que +chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très serré en eux petits rouleaux +symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et +exquis; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté +des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, +et ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des +fruits que personne n'a touchés. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rebourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un +petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces +marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire +dans son verre, et puis on l'envoya se coucher. + +Après, on reprit la grande conversation des mariages: + +--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à +vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles +doivent penser quand elles le voient? + +Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes +ses épaules effrayantes: + +--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à +l'heure; c'est suivant. + +Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et +c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à +parler le français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il +commença de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré +quinze jours. + +C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il +était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une +femme qui vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt +francs. Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis +tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, _en plein +par la figure,_ à celle qui chantait sur la scène? - moitié +déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu'il +trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup; après, elle +l'avait adoré pendant près de trois semaines. + +--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette +montre en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à +lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup +au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer +qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par +en haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle. + +Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le +surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des +sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un +chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur +la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père +avait disparu autrefois dans un naufrage. + +--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très +bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au +large. Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient +gardé une candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après +Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce et ses intonnations +de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe +noire; comme sa croissance s'était faite très vite, il se sentait +presque embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et si grand. +Il comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il +n'avait répondu aux avances d'aucune fille. + +A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour +deux - et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de +l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de +minuit. Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites +niches noires qui ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres +remontèrent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la +pêche; c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume. + +Dehors il faisait jour, éternellement jour. + +Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle +traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour +d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune +couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait +diaphane, impalpable, chimérique. + +L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela +prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune +image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine +de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. + +La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du +vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. +Tout était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes +et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne +s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la +nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance +pouvant être nommée. + +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur +ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le +voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y +étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large. + +Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un +homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs +hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel +et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette +eau tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, +d'un gris luisant d'acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; +c'était rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre +éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la +saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière +eux, toute ruisselante et fraîche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du +dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus +réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été +hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose +comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues +traînées roses... + +--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, +avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il +avait l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était +laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se santait +timide en touchant à ce sujet grave.) + +--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, +ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune +des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite +tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai... + +Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un +_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. +Ils avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, +plus de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, +et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de +lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit +flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient +était vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, +malgré leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues +fraîches. + +La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au +temps de la Genèse elle s'était _séparée d'avec les ténèbres_ qui +semblaient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très +lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on +sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait été vague et +étrange comme celle des rêves. + +Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des +déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands +rayons couleur d'argent rose. + +Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense, +faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite; +ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles +tendus pour +cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l'imagination +des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de planches qui +portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un +aspect de recueillement immense; il s'étair arrangé en sanctuaire, et +les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de +temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un +parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin une +autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, qui était un +promontoire de la sombre Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste +en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son +grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé +qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et +que, lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le +service, avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont +l'approche inévitable commençait à lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas, +arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant +à pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de +mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord +par tous ces reflets de lumière pâle. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du +matin avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils +se mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les +trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de +descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se +tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à +l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson. + +Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un +certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la +main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du +mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux +changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et +hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu +sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse +douce était souvent chez lui très près d'une violence brutale. + + + + + + +II + + +Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait +chaque année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides +où les étés n'ont plus de nuits. + +Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses +flancs épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, +imprégnés +d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les +senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec +sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, +il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent +réveille. Alors il avait sa façon à lui de _s'élever à la lame_ et de +rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses +modernes. + +Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des _Islandais_ +(une race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de +Paimpol et de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette +pêche-là). + +Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans +le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, +un reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait +une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, +d'avirons et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, +patronne des marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, +de génération en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux +pour qui la saison allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne +devaient pas revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères, +de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires +islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. +Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et +faisait les gestes qui bénissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages +chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Étoile-de-la-Mer. + +Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux. + +Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre +compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux +froides de la mer hyperborée. + +Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé +ce navire qui portait son nom. + +La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait +l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à +Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend +bien sa pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on +achète le sel pour la campagne prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour +quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce +lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes. + +Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à +Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour +un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, +et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: - +il faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore. + + + + + + +III + + +A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y +avait deux femmes très occupées à écrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont +l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de +fleurs. + +Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une +coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe +toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - +deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour +quelque bel _Islandais._ + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses +idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure +jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait +vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore +jolie par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses, +comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très +basse sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux +ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns +des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable +s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui +avaient un air religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une +bonne honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, +quand elle riait, on voyait à la place ses gencives rondes qui avaient +un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu "en +pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'était +pas trop gâté par les années; on devinait encore qu'il avait dû être +régulier et pur comme celui des saintes d'église. + +Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à +dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette +lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais +sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme. + +L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire +soigneusement l'adresse: + +_A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - +dans la mer d'Islande par Reickawick._ + +Après, elle aussi releva la tête pour demander: + +--C'est-il fini, grand'mère Moan? + +Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de +vingt ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la +race est brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils +presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient +comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui +donnait une expression de vigueur et de volonté. Son profil, un peu +court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une +rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette +profonde, creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait +délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensée la +préocupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents +blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites +traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait +quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis +marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d'yeux à la +fois obstinée et douce. + +Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon +au-dessus des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et +qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises. + +On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille +à qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était +qu'une grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs. + +Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un +lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur +claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche +de chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient +l'ancienneté du logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, +et les fenêtres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où +se tiennent les marchés et les pardons. + +--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire? + +--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant +ce nom-là. + +Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se +leva en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de +très intéressant sur la place. + +Debout élle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle +d'une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré +sa coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir +cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par +convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de +grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant +pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon +pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, +rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand +souffle âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par +cette pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder +pendant ses dures journées de travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit +qui lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; +aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était +vive et capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse +ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un +rêve lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque +vague et mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où +certainement les falaises étaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent +était venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des +cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et +plus tard à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une +_mademoiselle Marguerite,_ grande, sérieuse, au regard grave. Toujours +un peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la +grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce +qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé bien au hasard, +sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait +servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de +hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui +surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours +devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si +indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient +bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de +coeur autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus +qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes +quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une autre +façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, +en prenant la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, +s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été +seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses +souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire +Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on +parlait tant, qui n'étaient jamais là, et dont chaque année +quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de +cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et où +était à présent celui qu'elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de +ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son +existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en +remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle +demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un +hameau de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, +où elle avait eu ses fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui +disait bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une +famille vaillante et estimée. + +Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu +près bien mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient +plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue +d'habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les +cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châlen de +mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et +depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable. + +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout +comme les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, +avec ces + +yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la +trouver bien jolie. + +Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les +bonsoirs que les gens lui doannaient. En route elle passa devant chez +son _galant_, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état; +octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte +tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il +ne s'était consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en +premières ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en +une espèce de rancune comique, moitié maligne, et il l'interpellait +toujours: + +--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous _prendre +mesure?..._ + +Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se +faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa +plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de +sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres... + +--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et +aujourd'hui elle avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus +fatiguée, plus cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle +songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à son retour +d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq années!... S'en +aller en Chine peut-être, à la guerre!... Serait-elle bien là, quand +il reviendrait? - Une angoisse la prenait à cette pensée... Non, +décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette +pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement +comme pour pleurer. + +C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le +lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute +seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des +messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir, +comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait +bientôt plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de +l'autre, Jean Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne +parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de même quelque +part en Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption +militaire. Et puis on avait objecté sa petite pension de veuve de +marin; on ne l'avait pas trouvée assez pauvre. + +Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses +défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une +confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, +songeant au costume en planches, le coeur affreusement serré de se +sentir si vieille au moment de ce départ... + +L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, +regardant sur le granit des mursles reflets jaunes du couchant, et, +dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était +toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai; +des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un +peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux +galants d'Islande... + +"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup +troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait +plus la quitter. + +Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. +Son père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres +filles de +son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en +sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec +d'autres anciens marins comme lui, il était content d'apercevoir +là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa +fille installée dans cette maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on +ne voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites +ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait +dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui +dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires, +où naviguait la _Marie, capitaine Guermeur._ + +Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable +maintenant, après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si +douce. + +. . . . . . . . . . . . . . + +Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui était de l'année dernière. + +Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de +Paris les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour +brumeux et blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors +elle avait été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite +ville, qu'elle n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la +reconnaissait plus; ell;e y éprouvait comme le sensation de plonger +tout à coup dans ce qu'on appelle, à la campagne: _les temps,_ les +temps lointains du passé. Ce silence, après Paris! Ce train de vie +tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume à leurs +toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires +d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui +charmaient à présent qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce +matin-là d'une tristesse bien désolée. Des ménagères matineuses +ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces +intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient assises, avec des +poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès +qu'il avait fait un peu plus jour, elle était entrée dans l'église pour +dire ses prières. Et comme elle lui avait semblé immense et +ténébreuse, cette nef magnifique, - et différente des églises +parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les siècles, sa +senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul profond, +derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait +agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette +flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle +avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un sentiment +bien oublié: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle éprouvait +jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première messe des +matins d'hiver, dans l'église de Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût +là beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait +presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. +Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, +c'étaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se +trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente +pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses +coiffes, comandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se +trouvait mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte +que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très +charmante à regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, +celles-là. Et les +autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance, +elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant pas dignes. +Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre société que celle +de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas cette vie +de dépaysement et de solitude. + +Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon +pénible par l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la +pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, +s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à +Paimpol, l'avait inquiétée comme une oppression. + +Tout l'après-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyagé, +son père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte +à tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, +sous des fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. +Bientôt il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus +rien vu - que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale +qui sembalient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui +étaient les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminables +haies du chemin. - Comment tout à coup cette verdure si verte, en +décembre?... D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il +lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs +marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le +pays de Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus +tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée +par cette réflexion qui lui était venue: + +--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, +les beaux pècheurs d'Islande. + +En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les +fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les +promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que +ses pieds se glaçaient dans l'immobilité de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été +pris par l'un d'eux... + + + + + +IV + + +La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le +lendemain de son arrivée, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 +décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des +pêcheurs, - un peu après la procession, les rues sombres encore tendues +de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des +feuillages et des fleurs d'hiver. + +A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel +triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de +défi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. +Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les +matelots; +vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la +profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, +zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues +continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de +nonnain, aux belles poitrines serrées et fréissantes, aux beaux yeux +remplis des désirs de tout un été. +Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux +toits racontant leurs luttes de plusiers siècles contre les vents +d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la +mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritées, des +aventures anciennes d'audace et d'amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de +la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au +perron semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son +odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de +marins partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles +amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, +sortant des chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et +leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant +au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout +près, la mer toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces +générations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, +prenant sa part de la fête... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. +Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une +espèce d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était +redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux +et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui +nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de +Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces +"Islandais" était arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par +l'un d'eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop +larges, elle avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie: + +--En voilà un qui est grand! + +Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari +de cette carrure! + +Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds, +il l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire: + +--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +élégante et que je n'ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait +de nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa +tête que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés +derrière, sur le cou. + +Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait +pas osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard +superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, +courant très vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait +impressionnée et intimidée aussi. + +Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez +les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une +espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient +continué de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, +devant ce grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; +mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guère changé, elle +l'avait bientôt assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu +de vue. Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir; +c'était sans conséquence, et il mangeait de très bon appétit, étant un +peu privé chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant +cette première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute +jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, +d'un geste presque timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de +son même regard rapide, il avait détourné les yeux d'un autre côté, +paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer +son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était levée pendant la +procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le +ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, +revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur cette +fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au +vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens +de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se +garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté +debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé +de l'avoir rencontrée... Quel changement profond s'était fait en elle +depuis cette époque!... + +Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la +tranquillité d'à présent! Comme se même Paimpol était silencieux et +vide ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à +sa fenêtre, seule, songeuse et enamourée!... + + + + + +V + + +La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils +Gaos avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était +imaginé en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que +tout le monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, +ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il +l'intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage. + +Al'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann +n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour +lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces +jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans +plaisir... + +A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans +embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de +poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés +d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; +alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait +appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant +leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, +enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une +extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un +beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux +la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au +milieu des phrases un certain petit _hou!_ prolongé,très drôle, - qui +est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son +flûté du vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un +remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque +auquel il s'était loué pour la saison d'hiver. De là venait son +retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre +toute sa part de pêche. + +Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui +l'écoutaient et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait +bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant +des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du +temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres +Islandais qui étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été +avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette +fortune qui allait passer au large. + +Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras +aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment +on s'était mis en route. + +D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on +en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on +connait peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des +étrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que +cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait +bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très +loin en amour, à l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a le +coeur honnête, et l'on s'épouse après.) + +Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir +fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me +serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud... + +Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était +venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, +elle avait fini par répondre: + +--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec +vous qu'avec aucun autre. + +Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des +danses, ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix +plus basse et plus douce... + +On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance +dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui était très +intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses +salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. + +--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave +que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait +rapporté dix mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de +construire un +premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à la pointe du +pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, +dominant la Manche, avec une vue très belle. + +--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le +mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, +avec une mer si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence, +qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas +l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le +monde... + +-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je +n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs; +d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte +à notre mère. + +--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? + +--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude +comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due +et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque +jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu +quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette +année notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans +quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne +serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... + +Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas +très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, +ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se +moulait dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait +grand air tout de même. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il +avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son +regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour +qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; +répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours +plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse +sauvage et d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres +était brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en +plus fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer +avec une extrême douceur, comme une musique voilée d'instruments à +cordes. + +Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses +allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en +petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce +qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau. + +Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle +aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à laise comme à présent; que +son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup +d'estime pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru +pieds nus, étant toute petite, - sur la grève, - après la mort de sa +pauvre mère... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans +sa vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de +décembre et qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors +pêchaient à présent là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant +clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis que +l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre bretonne. + +Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous +côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la +nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, +le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se +séparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, à cette +heure crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de +pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou +une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques +filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs +de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien +haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la +lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente +ces légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une +autre odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des +chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague +senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves. + +Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place +mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à +ce même bal... + +... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes +de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant +avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou +moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour +répondre à leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!... + +Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et +tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en +arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un +peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était +assez grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se +penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un +air très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près +de l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour +se dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas +permis qu'il en fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si +naîfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime +qui disaient: "Comme ils sont gentils et drôles à regarder, _nos_ deux +petits frères!..." + +On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, +baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un +bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. + Lui ne l'avait +pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille +de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa +poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne +résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son +âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout +entière vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque +chose, mais c'était son coeur qui avait commencé le mouvement. + +--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds +ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au +bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette +excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui +elle eût jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la +débandade, au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à +part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, +pour rentrer, elle avait traversé cette même place avec son père, +nullement fatiguée, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, +aimant cette brume gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout +exquis et tout suave. + +... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres +s'étaient toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs +ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les +rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme +blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr, +rêve à son galant." Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une +envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses +lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour +de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne +regardant rien des choses réelles... + +... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel +changement en lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en +détournant ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans +le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très +sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait +bien un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait +doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! à +chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir... + +La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car +jamais elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était +donc bien égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il +suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les +cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les +armateurs voudraient confier des navires. + +Cela luit était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, +ça peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne +nuit pas du tout à la beauté. + +Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des +filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui +connaissait point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à +l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien +qu'à Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses +fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, +qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort +mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un +soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs +fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte +qu'on ne voulait pas lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les +marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le coeur +bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, +pour la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une +nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette +voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A +présent elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer. +Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, +on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise +petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était +resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine +d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond +toute pareille. + +Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le +revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ +d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour +elle; le temps ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour +d'automne pour lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le coeur +net et d'en finir... + +... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité +particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des +printemps. + +A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, +comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant +trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout +simplement; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait +pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de +paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa +toilette... + +... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille +qui rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, +ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle +reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle +des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses était exquise à regarder. + +La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait +avec un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable +qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être +perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne +la voulait pas pour lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la +beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez +les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette +beauté-là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages +d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la +laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tant +d'importance à ces choses pour les mouler ou les peindre... + +Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient +enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son +dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne +sur le haut de sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, +avec son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose; +après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les +défaire pour s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte +jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt. + +Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré +l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se +cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était +déployée à présent comme un voile... + +Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, +sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par +s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son +petit-fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la _Marie_, +- sur la mer Boréale qui était ce soir-là très remuante - Yann et +Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des chansons, tout en +faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour... + + + + + +VI + + +. . . . . . . . . . . . . + +Environ un mois plus tard. - En juin. + +Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le _calme blanc;_ c'est-à-dire que rien ne bougeait dans +l'air, comme si toutes les brises étaient épuisées, finies. + +Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui +s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombés, +aux nuances ternes de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes +jetaient un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes +qui jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte +d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très +vite effacés, très fugitifs. + +Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil +qui n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à +ce +resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre +cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo +trouble. + +Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: +_Jean-François de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de +sa monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de +l'espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient +perpétuellement les couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau +à chaque fois. Leurs joues étaient roses sous la grande fraîcheur +salée; cet air qu'ils respiraient était vivifiant et vierge; ils en +prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute vigueur et de +toute existence. + +Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore créé; la lumière avait aucune chaleur; les choses se +tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de +cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil. + +La _Maire_ pojetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme +le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies +reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de +passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de +myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction, +comme ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues +qui exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans le +même sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et +sans cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de +fluidité à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de +queue brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le +brillant de leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même +retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations +lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre +deux eaux, chacune un petit éclair. + +Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir +décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb +qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait +plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait +pour la lune. + +Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin +dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement +jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, +flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux. + +La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait +très bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour +mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à +deux mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à +qui devait l'éventer et l'aplatir. + +La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, +animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles +lointaines, déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très +blanches, se découpant en clair sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de +pêcheur d'Islande; - un métier de demoiselle... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu +d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant +seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec +celui-là; renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et +sombre; - très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon +et serviable quand on ne l'irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus +loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de +somnolence, de santé et de vague méloncolie. + +On ne s'ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé +pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de +sommeil. Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins +robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, +quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à même +l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, après, et ne remue +presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou +comme font les bêtes. + +On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments +quelconques, les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. + Et c'étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui +reposaient de tout. + +Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et +qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà +aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la +manière honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues... + +. . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque +chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une +queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que +celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils +l'avaient vite aperçue: + +--Un vapeur, là-bas! + +--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un +vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, +entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une +main de belle jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était +bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. + +En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle +traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui +s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se +ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un +bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de +cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait +clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en +amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles +autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les +pêcheurs étaient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur +transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient +ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas +bonne. + +Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans +ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des +Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se +rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins +vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient +partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert. + +Plus de lente dérive, ils avaient endu leurs voiles à la fraîche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. + +L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir +s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que +par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même +par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; +- mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus +gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, +toujours bas et traînant, incapable de monter aud-dessus des choses, se +voyait à travers cette illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé +devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il +n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très +accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui +se serait arrêtée là, indécise, au milieu d'un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade +des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en +coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, +des remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, +des lettres. + +D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de +l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands +garçons étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait +cadenassés leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on +puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une à _monsieur +Gaos, Yann,_ la seconde à _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivée +par le Danemark à Reickavick, où le croiseur l'a'ait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui +n'étaient pas toutes mises par de mains très habiles. + +Et le commandant disait: + +--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse. + +Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix +amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu +sûre. + +Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de +l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort. + +Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se +tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se +mieux pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites. + +Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles +de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour +amuser les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le +bonjour de ma part au fils Gaos". + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne +à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui +l'avait tracée: + +--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, +détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on +l'ennuyait à la fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, +le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa +poitrine, se disant tout triste: + +--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut +avoir comme ça contre elle?... + +... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours +là, assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un +rêve... + +A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans +les eaux, recommença à monter lentement. + +Et ce fut le matin... + + + + + +Deuxième Partie + +I + + +... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, +et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à +fait +dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient +le ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La +brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le +besoin de l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à +se disperser, à fuir comme une armée en déroute, - rien que devant +cette menace écrite en l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les +autres, à se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume +blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, +il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - +et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les +lignes étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en +aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter +d'arriver à temps; d'autres, préférant dépasser la pointe sud +d'Islande, trouvant plus sûr de prendre le large et d'avoir devant eux +de l'espace libre pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un +peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles +surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, - +mais tenant debout tout de même, comme ces jouets d'enfants en moelle +de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se +redressent. + +La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de +l'ouest avec un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et +les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette +panne: le vent l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir +indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel +jaune, devenu d'une lividité froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs +restaient seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une +teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros +temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de +vue. + +Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se +réunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus +hautes, et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la +veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de +bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent, +inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout +cela?... Quel mystère de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de +l'ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. +Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit +envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre +maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches. + +A midi, la _Marie_ avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; +ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple +et légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de +jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant +plus que +la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de +marine qui désigne cette allure-là. + +En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, +écrasante, - avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en +taches informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait +regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige +de mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans +cesse remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, +tentures de ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et +le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de +terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout était pris +d'un même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui +détalait le plus vite, c'était le vent; puis les grosses lévées de +houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la _Marie_ +entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec +leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et +elle, - toujours rattrapée, toujours dépassée, - leur échappait tout de +même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un +remous où leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on éprouvait surtout, c'était +une illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait +bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'était sans secousse +comme si le vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une +glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les +chutes simulées des "chars russes" ou dans celles imaginaires des +rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant +sous elle pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans +un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en +touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la +mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et +s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame +passée, on regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus +grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se +refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je +t'engouffre..." + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement +d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. +Ces lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes +dont les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de +mouvement s'accélérait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu +d'un bruit plus immense. + +C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant +qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et +puis, justement la _Marie,_ cette année-là, avait passé sa saison dans +la partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute +cette fuite dans l'Est était autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de _Jean-François de Nantes;_ grisés de +mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à +tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entre-bâillée, comme +un diable prêt à sortir de sa boîte. + +Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr. + +Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_ +ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, +depuis quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois +cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de +fausses fleurs... + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines +de mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en +crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait +toujours au milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement +changeante; et, d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte +de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur +toute la surface de la mer. + +Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest +d'où une _saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante +arrivait de l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre +le dôme de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et +cette éclaircie était triste à regarder; ces lointians entrevus, ces +échappées serraient le coeur davantage en donnant trop bien à +comprendre que c'était le même chaos partout, la même fureur - jusque +derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà: l'épouvante +n'avait pas de limites, et on était seul au milieu! + +Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse +jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de +voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui +semblaient presque lointaines à force d'être immenses: cel c'était le +vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout. + Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, +plus matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau +tourmentée, grésillant comme sur des braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les +_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de +l'arrière, puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout +briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement +hautes, et pourtant elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait +de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le +vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec +un bruit clasuant, et alors la _Marie_ vibrait tout entière comme de +douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause de toute +cette bave blanche, éparpillée; quand les rafales gémissaient plus +fort, on la voyait courir en tourbillons plus épais - comme, en éte, la +poussière des routes. Une grosse pluie, qui était venue, passait aussi +tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble siffllaient, +cinglaient, blessaient comme des lanières. + +Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, +vêtus de leurs _cirages,_ qui étaient durs et luisants comme des peaux +de requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles +goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas +laisser d'eau passer, +et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait +plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas être renversés. La peau des +joues leur cuisait et ils avaient le respiration à toute minute coupée. + Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en +souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur, +qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme +exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent +vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes +qui sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la +mort. + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + + +A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à +autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait +rendus ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient +sur leurs dents entre-choquées par un tremblement de froid; leurs yeux, +à demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes +dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants +de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les +efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des +muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient +devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie +primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore +là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois +que se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, +bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, +une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils +ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait +tout dans leur tête. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair +raidie qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses +cromponnées là par instinct pour ne pas mourir. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . + +...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà +fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans +la direction de Pors-Even. + +Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins +deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_ +ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays +tranquillement. + +Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce +Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; +c'était quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit +Sylvestre, à son départ pour le service. (On l'avait accompagné +jusqu'à la dilligence, lui, +pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était +parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi +pour embrasser son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux +quand elle l'avait regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour +de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents +assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu +craintive, s'en allait chez les Gaos. + +Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces +affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d'une barque qui venait de se faire _à la part._ + +--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire +cette grande course. + +Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où +elle entrerait peutt-être un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait +expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami: + +--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un +jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours +dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait à espérer. + +Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; +son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la +revoyant de près, parlerait peut-être... + + + + + +III + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise +saine du large. + +Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre +des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des +huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre +chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des +queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien +matelot revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens +qui sont très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours +plus que les autres aux mille détails de la route. + +Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure +qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les +arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. + +Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait +la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande +rase, aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant +sur le siel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air +d'un immense lieu de justice. + +A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre +deux chemins qui fuyaient entres des talus d'épines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer +d'embarras: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir +embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison. + +--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas +tard dehors. + +Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle +partout et toujours. Remettre sa visitie à une autre fois, elle y +pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait +parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de +rentrer. + +A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans +le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, +feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils +se répandaient dans l'air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient +toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin. + +L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si +lentement. + +Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles +peut-être... + +Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps +en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en +général qu'à se présenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la +vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne +résisten guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était +allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul +dans le pays la bonne manière pour tresser les _casiers_ à prendre les +homards. Sa tête était très libre d'amour en ce moment. + +Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. +C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au +milieu de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà +sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jetés tous du même +côté, comme par une main qu'on y aurait passée. + +Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des +pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des +lames et de +la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de +travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort +séculaire de cette main-là. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la +chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du +temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. +Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les +tombes; le lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le +vent de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune +pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les +saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: +_Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts ans._ + +Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela. + +La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs +des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'était naturel, +et elle aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui +faisait une impression pénible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce +porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là +elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce +nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder +le souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit à lire cette inscription: + + En mémoire de + GAOS, Jean-Louis + âgé de 24 ans, matelot à bord de la _Marguerite_, + disparu en Islande, le 3 août 1877. + Qu'il repose en paix! + +L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de +chapelle, étaient clouées d'autre plaques de bois, avec des noms de +marins morts. C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle +regretta d'y être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, +dans l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans +ce village, il était plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau +vide des pêcheurs islandais. Il y avait de chaque côté un banc de +granit, pour les veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier +comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne, +repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle, +déesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + + En mémoire de + GAOS, François + époux de Anne-Marie LE GOASTER, + capitaine à bord du _Paimpolais_, + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, + avec vingt-trois hommes composant son équipage. + Qu'ils reposent en paix! + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux +verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre +âge. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlevé du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fiord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans._ +La plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être +bien oublié, celui-là... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et +un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! +Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient +sombré, des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des +ressemblances profondes. + +Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses +fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes +qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et +des saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient +la voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à +gémir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes +morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa +visite et s'acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle +trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à +l'idée que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où +poussaient des chrysanthèmes et des véroniques. + +En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui +lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux +cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point. + +On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien +blanche, on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes +appelés _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande. + +--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun +deux rechanges complets pour là-bas. + +On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la +chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; +une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire +s'étageaient sur les côtés. Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la +mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi +enfouis au bord des chemins; c'était clair et propre, comme en général +chez les gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères +d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une +bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux +autres. + +--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en +avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle +Gaud! son père était de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en +Islande à la saison dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, +on s'est partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est +échue. + +Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son +préféré. + +Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé +se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. + +On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre +d'en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappellait bien +l'histoire de la construction de cet étage; c'était à la suite d'une +trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son +cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconté cela. + +Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute +neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en +perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ là-bas, au mouillage, - et +la passe par où ils s'en vont. + +Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où +dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans +quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était +peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au +courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses +longues soirées d'hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses +cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était +droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche. + +Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui +signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus, +disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de +barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec +M. Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire +imperceptible: allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie, +elle s'en était bien doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir +encore des affaires mèlées avec les Gaos. + +On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on +eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la +recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de +vieux matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle +héritière; car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de +lui: + +--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il +est allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre +les homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée +qu'elle ne le verrait pas. + +--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre +avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le +dimanche, avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les +marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, +pourquoi s'en priver tout à fait?... Mais la chose est bien rare avec +lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replié les _cirages_ commencés, +suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur +des bancs, se +serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du soir, et +regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: + +"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" + +Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu +du crépuscule qui tombait. + +--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au +visage à la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé. + +Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de +chemin, jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font +un passage noir. + +Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis le mots +s'arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, +rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs +étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait +chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à +distance et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de +longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les +goémons traînant à terre. + +A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait +plus aucune raison d'avoir peur. + +Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand +elle verrait Yann... + +Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, +mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il +fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, +son petit confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être +d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il +était parti et pour combien d'années?... + + +IV + +- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux +qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la +maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de +pauvres gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis +ni celle-là ni une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, +ça n'est pas mon idée. + +Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés +profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être +bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais +ils ne tentèrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. +Sa mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les +volontés de ce fils, de cet ainé qui avait presque rang de chef de +famille: bien qu'il fût toujours très doux et très tendre avec elle, +soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était +depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute +pression avec une indépendance tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres +pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, +ayant jeté un dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de +Loguivy, à ses filets neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en +apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux +de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frère. + + + +V + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au +cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son +col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec +son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant +toujours sa bonne vieille grand'mère et resté l'enfant innocent +d'autrefois. + +Un seul soir il s'était grisé, avec des _pays,_ parce que c'est +l'usage: ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le +bras, en chantant à tue-tête. + +Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. +On jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre +le traître, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble +et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout +trouvé qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; +une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de +l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin. + +En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames +d'un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur +leur trottoir. + +--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant +point si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout +à coup, de sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer +devant elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa +jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été +fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot: + +--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l'on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il +était très fort, ce qui inspire le respect aux marins. + + + + + +VI + +Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer +qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à +ceux qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en +finissait plus. A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en +même temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordée +d'ordinaire, pour les adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq +jours, il faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble +extrème: c'était le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la +guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne +plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans le salles du quartier, où quantité d'autres +venaient d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, +assis par terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du +va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, +allaient partir. + + + + + +VII + + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux +jours après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien +s'entendre tout de même. + +Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l'air tout à fait douces. + +Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le +regarder avec tendresse. + +--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne. + +...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du +départ de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté +beaucoup de marins au pays de Paimpol. + +Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un +carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle +était partie pour l'embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait éte le demander à la caserne et d'abord +l'adjudant de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir. + +--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voilà qui passe. + +Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher. + +--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit. + +Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, - +tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par +derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue +de sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe +noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des +marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée +menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par +des encres d'or. + +Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de +ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté +furtivement sur l'heure présente une ombre triste. + +Tristesse vitte effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, +dans la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne". + +Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par +des Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop +chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans +Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant +que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - +en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + + + + + +VIII + + +Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur +lesquels pesait un _après_ bien sombre, autant dire trois jours de +grâce. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec. +C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands +départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui +est une précaution nécessaire contre les _bordées_ qu'ils ont tendance +à courir au moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans +sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle +n'avait rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie +de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. + Suspendue à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à +lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par +entrer dans une église pour dire ensemble leurs prières. + +C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser, +ils s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de +voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de +tout son poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle +n'en pouvait plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre +jours. Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la +force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la +tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses +soixante-seize ans. A l'idée que c'était fini, que dans quelques +minutes il faudrait le quitter, son coeur se déchirait d'une manière +affreuse. Et c'était en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie! +Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait encore de ses deux +pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonté, ni +toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand'mère ne pourraient +rien pour le garder!... + +Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses +mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations +dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits _oui_ bien +soumis, la tête penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses +bons yeux doux, son air de petit enfant. + +--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre, +pour se pendre à son cou dans un embrassement suprême. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, +perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui +referma brusquement la +portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de +matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le +tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la +grand'mère passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce +juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre +de son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être +mieux reconnue. Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle +distingua cette forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle +le suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet "au revoir" +toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la +dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas +pour jamais... + +Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé +partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces +dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à +peine jusqu'au matin. + + + + + +IX + + +. . . . . . . . . . . . . . +...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. + +Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de +brûler les relâches. + +Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui +était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du +vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché +comme un oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue +d'en bas. + +On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore +des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa +hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles +blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison +d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême. + +Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les +pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui +donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au +milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, +il n'avait vu si clair et de si +près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, +cette profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces +navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un +fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du +haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se +perdre dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe +de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient +venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous +les exilés qui passaient. + +Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans +l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de +tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file +dans le désert; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils +avaient repris le large. + +On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa +hune, se chantant tout bas à lui-même _Jean François de Nantes,_ pour +se rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui +menaient le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le +vague, ces caps avancés des continents qui sont comme des points de +repère éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est +gabier, on navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant +les distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas. + +Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut +ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des +tentes, haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient +pris une splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses +était comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées +qui sont éphémères: + +... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits +oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme +des tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et +caresser, n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs +épaules. + +Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent +de tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, +ils s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui +passait. Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur +race avait pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait +pullulé sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle, +et sans âme, la mère +nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec la +même impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était +jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et +les gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au +grand néant de la mer, à coups de balai... + +Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le +navire en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inaltérable où on ne +voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui +volaient au ras de l'eau... + + + + + +X + + +... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était +l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le +hasard l'ayant fait choisir à bord pour compléter _l'armement_ d'une +baleinière. + +A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et +regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement +vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux +veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent +qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Écoute +ici, joli garçon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de +ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des +frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu +à peu, pour les suivre. + +...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles +d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait +repartir. + +Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se +retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant. + +Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays +de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient +des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda Sylvestre,voyant qu'ils +avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que +Singapour. Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre +que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits +paniers s'entassait fiévreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au +mouillage une certaine _Circé_ tenant un blocus. C'était le bateau +auquel il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec +son sac. + +Il y retrouva des _pays_ même deux _Islandais_ qui pour le moment +étaient canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait +rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, +avant le moment désiré d'aller se battre. + + + + + +XI + + +. . . . . . . . . . . . . . +Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs +pour l'Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et +devenue très pâle. + +C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu +venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix. + +Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité +les eût toujours éloignés l'un de l'autre. + +Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le +_pardon des Islandais,_ où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de +causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de +cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de +l'ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le +ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. +Et, en effet, ils n'étaient pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés +à boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus +serré que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée, +écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les +chants bruyants des pêcheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le +père Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas +d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle +lui reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manières de +garçons qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement +au métier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, +qui sait! après un entretien franc comme serait le leur. Et alors, +peut-être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce +même sourire qui l'avait tant surprise et charmée l'hiver d'avant, +pendant une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres +ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une +impatience presque douce. + +De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire. + +Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle +était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait +pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait +personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au +pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se +rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas +allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait +bien, - pour lui donner passage! + +Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait +fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler. + +Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappelent que c'était +demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était +unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de +solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un +été de sa vie... + +En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle +descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter +devant luit. + +--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît. + +--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant +la main à son chapeau. + +Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée +en arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si +seulement il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait +ses larges épaules à la muraille, comme pour être moins près d'elle +dans ce couloir étroit où il se voyait pris. + +Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé +pour lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet +affront-là, de passer sans l'avoir écoutée... + +--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle +d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir. + +Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues +très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines +mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa +poitrine, comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir +comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes +sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, +derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce +corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, +étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, +n'ayant plus d'idées. Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue, +lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette +porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils +pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével? + +--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une +aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient +sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes +pas gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez +vous, moi... + +Et il s'en alla... + +Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit +de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à +la faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il +donc, ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son +dédain de tout!... + +Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour +d'elle, avec du vertige... + +Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un +éclair: des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur +la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, +comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans +sa chambre, pour les observer à travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, +disant: + +--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur +différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre. + +Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait +pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les +autres et, sans plus prendre garde à exu ni à la pluie commencée, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une +rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur. + +Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent? + +Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait +venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, +tout s'expliquerait peut-être encore. + +Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je +suis à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute +pas de devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons +de Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari; +mais je vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur +que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis +jolie; bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis +une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous +aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il +était trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la +prendrait-il, alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle +chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise +au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait +voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, +au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser partout +autour d'elle. + +Elle souhaitait être débarassée de la vie, être déjà couchée bien +tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, +elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour +désespéré pour lui... + + + + + +XII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +La mer, la mer grise. + +Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en +Islande, Yann filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s'étaient dispersés comme des mouettes. + +Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait +du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour +chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à +faire, qu'à glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; +rien qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait +que des grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du +silence... + +... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et +venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture +lorsque l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa +marche, demeura immobilisée... + +Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, +probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec +ces brumes en rideaux. + +Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. +Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait +plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces +temps mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été +saisie par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était +dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être +d'y mourir. + +Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les +pattes à de la glu? + +D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il +faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en +tirer jamais. + +C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet +air pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir. + +Pour la _Marie,_ c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais +c'était en plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ +pour s'inquiéter et comprendre que c'était grave. + +Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne +s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en +l'air, en disant: + +--_Ma Doué! ma Doué!_ sur un ton de désespoir. + +Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le +distingua plus. + +D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment, +ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur +manière, et dont il faut se défendre comme de pirates. + +Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était +très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il +comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait +dans les coins, la queue basse. + +Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer +de se _déhaler,_ en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - +une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu, +le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà +mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était +débattu, secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué +comme un bateau mort. + +. . . . . . . . . . . . . . . . +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus +haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà +dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se +tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à +l'arrière en criant: + +--Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de _flotter;_ +de se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu +d'un commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!... + +Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé +comme son bateau, guéri par la saine fatique de ses bras, il avait +retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il +continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi +libre que dans ses premières années. + + + + + +XIII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . +On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la _Circé,_ en +rade d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe +serré de matelots, le vaguemestre apppelait à haute voix les noms des +heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la +batterie, en se bousculant autour d'un fanal. + +--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien +timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. - +Qu'est-ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement. + + Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + + "Mon cher petit-fils," +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux. +Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, +toute tremblée et écolière: "Veuve Moan". + +Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement +irréfléchi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est +que cette lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, +dès le jour, il partait pour aller au feu. + +On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris. +Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant +les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à +bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter +les compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait +langui longtemps dans les croisières det les blocus, venait d'être +désigné avec quelques autres pour combler des vides dans ces +compagnies-là. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre +un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des +autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; +chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns +graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes +paroles. + +Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son +impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit +sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour +demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une +idée incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de +vaillante race. + +... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait +à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile +au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour +lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne +expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu +experte d'une vieille voisine: + +"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, +parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort +subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été +mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans +Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à +laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher +enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine. + +"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le départ pour +l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé +le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre +pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore. + +"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous +ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour +gagner son pain..." + +... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa +joie d'aller se battre... + + + + + +Troisième parties. + + + + + +I + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court, +dressant l'oreille... + +C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps. + Le ciel est gris, pesant aux épaules. + +Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des +fraîches rizières, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre +et ronflant, espèce de _dzinn_ prolongé, donnant bien l'impression de +la petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et +dont la rencontre peut être mortelle. + +Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. +Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend +plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui +file en traînée rapide, frôlant vos oreilles... + +... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles. +Tout près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé +de la rizière, chacune avec un petit _flac_ de grêle, sec et rapide, et +un léger éclaboussement d'eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils +disent: + +--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré +une minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la +grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on +aperçoit rien qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d'où cela a pu venir. + +De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi +cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre +détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; +Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui +court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours +et éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte +fraîche des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de +France, avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu +que celui de la mort. + +Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la +finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent +l'étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice +et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se +déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse. + +--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire. + +Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y +en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui +arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages... + +. . . . . . . . . . . . . . . . +... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit +Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier! + +Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il +était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision +suprême, les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé +ce mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre +avaitcontinué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait +tête à tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups +de crosse qui assomnaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de +tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne sais quoi, qui décide +aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était +passé du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer. + +... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y +avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes +versant leur cervelle dans l'eau de la rizière. + +Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des +léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup +de lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne +sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée +qui vient du sang +vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui +faisait les héros antiques. + +Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant, +méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un +peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. +Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par +hasard dans le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la +poitrine, et, comprenant bien ce que c'était, par un éclair de pensée, +même avant toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins +qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la +phrase consacrée: "Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande +aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, +de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à +son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet +crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui +venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à +être quelque chose d'atroce et d'indicible. + +Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et +cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge +dont la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is +s'abattit. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à +l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long +et mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France. + +Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps +d'arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, +dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du +côté percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui +ne se fermait pas. + +On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à +la voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue +souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec +le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d'une +petite voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si +loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant +d'arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces +qui diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement était une +chose qui l'obsédait sans cesse; qui l'oppressait à ses réveils, - +quand, après les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation +affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit +soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu'on +l'embarquât, au risque de tout. + +Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on +lui donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des +petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse +sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu +de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les +lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures +et de misères. + +Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peux +de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, +et de temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était +le coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses +précieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles +d'Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et +un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur +lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf +de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les +médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée. + +... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. + Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses +malades; s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée +encore comme au renversement des moussons. + +Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait +fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; +beaucoup de ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre +contenu. + +Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait +été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté +percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de +force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce +poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet +autre aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse +suprême était commencée. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher +sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la +Bretagne et l'Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un +vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de +trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant. + +Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les +manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le +temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur +lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les +poitrines ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce +lit, où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent +là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les +haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort +pour s'en aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son +cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on +fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait +dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et +chaque fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un +instant conscience de tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût +encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, +vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la +lumière seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant +apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure +d'un +ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance. + +De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était +impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, +à l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, +que lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les +mourants qui haletaient. + +... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, +passant sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété +déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle +se rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être +informée qu'il était mort. + +Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa +bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à +flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un +monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert +entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de +Sylvestre, faire un nimbe autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où +midi allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant +précis de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très +différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait +d'une douce lumière blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à +coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même +minute de mort. + +Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une +sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un +fiord où dérivait la _Marie,_ et son ciel était cette fois d'une de ces +puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies +n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les +détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de +la _Marie,_ semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, +qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme +d'habitude, au milieu de ces espects lunaires. + +... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord +de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait +dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se +chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la +tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils - et +Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché... + + + + + +III + + +... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. +On en avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les +premiers jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout +près, on s'était décidé à le garder quelques heures de plus pour l'y +mettre. + +C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. +Dans le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de +France. La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes +la terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le +quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite +à bord; la peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se +hâter, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une +émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois, +le calme d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où +j'étais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ chanté par un prêtre +missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les +portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins +enchantés, der verdures admirables, des palmes immenses; le vent +secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie de pétales +d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'église. + +Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège +de matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du +pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, +un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où +toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux +étonnés. + +Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient +d'admirables papillons aux ailes de verlours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. +Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des +plantes inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin +des jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite +croix de bois qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit: + + SYLVESTRE MOAN + Dix-neuf ans + +Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui +montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres +merveilleux, sous ses grandes fleurs. + + + + + +IV + + +Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, +dans l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur +le pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur +la mer, une vraie fête d'air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des +voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce +Singapour d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte +de bêtes apprivoisées.) + +Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà +vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de +cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des +tropiques. + +Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre +elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, +comme pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme +des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout +d'un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y +en avait qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées +avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié +grotesque, moitié touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux +sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom +de Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement +l'exige pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait +appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper +autour; à bord d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces +ventes de sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, +on avait si peu connu Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, +retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser. + +Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. +On en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la +médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre +de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer +et recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux +petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si +drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître +comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par +manque de coeur, mais par irréflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de +rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place. + +Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce +pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce +déballage. + +Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et +leurs singes. + + + + + +V + + +. . . . . . . . . . . . . . . +Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la +demander de la part du commissaire de l'inscription maritime. + +C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne +lui fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a +souvent +affaire à _l'Inscription;_ elle donc, qui était fille, femme, mère et +grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans. + +C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit +décompte de la _Circé_ à toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce +qu'on doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle +robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la +réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis +les froids de l'hiver. + +--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent +de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère +tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons +fugitives, courtes à présent comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, +des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de +chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers +papillons blancs. + +Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les +belles filles de race fière que l'on apercevait, rèveuses, sur les +portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs +yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs +mélancolies et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, +sur la mer hyperborée... + +Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec +de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille +grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la +mort de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où +cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui +être dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment +de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée à _l'Inscription_ de +Paimpol pour apprendre qu'il était mort! - Il l'avait vu très +nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec +son petit châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette +apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement +affreux, tandis que l'énorme soleil rouge de l'Équateur, qui se +couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le +regarder mourir. + +Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous +un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, +se faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et +pressait encore sa marche. + +La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où +tombait ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses +contemporaines, assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles +disaient: + +--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur +semaine? + +M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un +petit être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son comis, se +tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, +il avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même +chaise, en fausses manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées. + +Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à +voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pout elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non +décachetées... Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la +mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez +M. le commissaire, qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du +_Bien-Hoa_ le 14..." + +--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?... + +--Décédé!... Il est décédé, reprit-il. + +Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait +cela de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, +inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne +comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton: + +--_Marw éo!..._ + +--_Marw éo!..._ (Il est mort...) + +Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un +pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente. + +C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait +trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air +de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu +émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur +ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour +le moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec +d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un +instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, +celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son +attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de +_l'enfance..._ + +Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant +se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça +qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle +restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son +châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce +trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le +gîte de chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes +blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi +qu'elle s'efforçait +de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée +surtout d'une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, +le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le +corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre +machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour +la dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts. + +Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de +temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans +la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer +chez elle, de peur de tomber et d'être rapportée... + + + + + +VI + + +La vieille Yvonne qui est soûle! + +Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était +justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup +de maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de +se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton. + +--La vieille Yvonne qui est soûle! + +Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe était tout de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le +fond, - et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de +désespoir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant +plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui +l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa +coiffe lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa +pauvre belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des +dimanches était toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc +jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse... + + + + + +VII + + +Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute +décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une +grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait +presque pas pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes +dans leurs yeux taris. + +--Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille. + +Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à +genoux pour prier. + +Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui +là-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui +porte bonheur leur faisait tout de même sa grèle musique. Et la lueur +jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la +mer avait tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte... + +A la fin Gaud disait: + +--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous; +j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous +soignerai, vous ne serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui +qui était reparti pour la grande pêche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement +les _chasseurs_ devaient bientôt partir. Le pleurerait-il +seulement?... Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu +de ses propres larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt +s'indignant contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son +souvenir, à cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui +était comme un rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout +rempli de lui... + + + + + +VIII + + +... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son +frère finit par arriver à bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - +c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au +moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis +de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune +de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta +insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. +Très renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il +cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les +matelots font, sans rien dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer +pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit. + +Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet +enterrement encore. Et ils se disait: + +--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira. + +Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à +dire: "Gaos! - allons debout, la _relève!_" il entendit sur sa poitrine +un léger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la +réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et +déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se +dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son +front large. + +Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son +poste de pêche... + + + + + +IX + + +Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des +impressions de profondeur. + +Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même +aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis +l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne +vit rien, - rien que l'éternité des choses qui _sont_ et qui ne peuvent +se dispenser _d'être._ + +Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, +par un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait +comme par habitude, rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un +gris trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos +mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes +qui n'ont pas de nom. + +Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans +l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand +voile. + +Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient +une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un +dessin mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, +non destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, +dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit +que la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était +inscrite là; - et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à +l'obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure +unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux +bras qui se tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette +apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine, +agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles +et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de +ce ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, +comme une dernière manifestation de lui. + +Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants... +Mais +les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop précis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois +dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d'énigmatiques +fragments n'ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme; +beaucoup mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui +avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y +entrait à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait la figure douce de +Sylvèstre, ses bons yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque +chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré +lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n'ayant +jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commençaient à +couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, +et les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient +d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé +et si fier. + +... Dans son idée à lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on +dit en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance +des âmes. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une +manière brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui +pourtant n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague +frayeur des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les +images qui protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre +bénite qui entoure les églises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si +cela anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté +là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin +plus désespéré, plus sombre. + +Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s'il eût été seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine +deux heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus +démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec ette espèce +d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus +éveillé concevait mieux l'immensité des lointains; alors les limites de +l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours. + +C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que +cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à +flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes +nuées grises; - montées discrètement, avec des précautions +mystérieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer. + +Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se +traînait san force, avant de faire aud-dessus des eaux sa promenade +lente et froide commencée dès l'extrème matin... + +Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout +restait blême et triste. Et, à bord de la _Marie,_ un homme pleurait, +le grand Yann... + +Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du +dehors, c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros +obscur, sur ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train +monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à +suffire. + +Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau +changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du +matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au +contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru +voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent +tout près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se +remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des +buées, d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils +tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines +blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en même +temps, aussi l'emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela +oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable. + +C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la _Marie,_ on +ne distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la +lumière et où la mâture du navire semblait même se perdre. + +--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la +seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison +d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela +faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient +d'un bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; +par contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous +cette lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la +bouche ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les +poitrines. + +En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait +plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à +bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; +après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre +le bois du pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines +écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur +fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation, +s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure. + + + + + +X + + +Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume +épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec +tant d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à +intervalles réguliers, l'un +d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un bruit pareil +au beuglement d'une bête sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait +davantage. Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient +vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la +présence était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; +il devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les +yeux s'efforcaient à percer les impalpables mousselines blanches qui +restaient tendues partout dans l'air. + +Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout +était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus +pénétrant; le soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il +y avait déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise +était sinistre et glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la _Marie_ ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes +les _lignes_ du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le +lit de la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le +bien-être du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on éprouvait dans +la cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour +dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, +causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des +heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls +occupés au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les +uns des autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne +plus se voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormaient l'esprit. +Tout en pèchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à +demi-voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient +plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en +durée afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des +intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, +parce qu'il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses +incohérentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de +ces rêves était aussi peu serrée qu'un brouillard... + +Ce brumeaux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, +d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement +c'était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles, +comme si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, +prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a +pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement - qui +étaient rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air à +la fois indifférent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de +faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant +quelque bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, +de rire aux choses drôles que les autres disaient. + +En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que +Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières +petites idées d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à +présent sans personne +au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il +encore dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, +où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors. + + + + + +XI + + +Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les +uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil: + +--Qui est-ce qui a parlé? + +Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait +bien eu l'air de sortir du vide extérieur. + +Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée +depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son +souffle pour pousser le long beuglement d'alarme. + +Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, +au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de +cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille, +s'était dressée menaçante, très haut tout près d'eux: des mâts, des +vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'était fait en l'air, +partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour +effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles +tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés +sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil +de surprise et d'épouvante... + +Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - +tout ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide - et les +pointèrent en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs +qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers +eux d'énormes bâtons pour les repousser. + +Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus +de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent +aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était +tout à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il +semblait que cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose +molle, presque sans poids... + +Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +--Ohé! de la _Marie._ +--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L'apparition, c'était la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoër, aussi de +Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là, +tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était +Kerjégou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de +Plounérin. + +--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? Demandait Larvoër de la _Reine-Berthe._ + +--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, _mauvaise +poison_ de la mer?... + +--Oh! nous... c'est différent; _ça nous est défendu de faire du bruit._ + (Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère +noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête +à ceux de la _Marie_ et leur donna à penser beaucoup.) + +Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette +plaisanterie: + +--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à +crevée. + +Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et +tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou +quelque courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que +l'autre, séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en +bâbord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, +comme eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des +choses du pays, des dernières lettres reçues par les "chasseurs", des +vieux parents et des femmes. + +--Moi, disait Kerjégou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son +petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à +l'heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de +la belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec +certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé +et de lointain. + +Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un +petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle +part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand +Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants. + +--Moi, disait encore Larvoër, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marqué la +mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui +faisait son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; +un bien grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournèrent vers Yann pour +savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur. + +--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était +sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son +chagrin, et cela l'irritait. + +Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, +pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de +M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la +vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent, +en journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais +toujours eu dans l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une +courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et +une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré. + +Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de +la _Reine-Berthe_ qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. +Depuis un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car +leur navire était moins près, et, tout à coup, ceux de la _Marie_ ne +trouvèrent plus rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs +morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, +s'agitèrent en cherchant dans le vide, puis retombèrent les uns après +les atures lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On +rentra donc ces défenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replongée dans la +brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une pièce, comme +s'efface l'image d'un transparent derrière lequel la lampe a été +soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs +cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse à plusiers voix, terminée en +un gémissement qui les fit se regarder avec surprise... + +Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et, +comme ceux du _Samuel_Azénide_ avaient rencontré dans un fiord une +épave non douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa +quille), on ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous +ses marins furent inscrits dans l'église sur des plaques noires. + +Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la _Marie_ +avaient bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait +eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au +contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait +emporté plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le +sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit +beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin +au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se demandèrent +craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des +trépassés. + + + + + +XII + + +L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers +brouillards du matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis troism ois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à +Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille +dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on +lui avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit +_à la mode des villes_ et ses belles jupes de différentes couleurs. +Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple +et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline +épaisse ornée seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin +par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un +respect de +demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme +autrefois, la main à leur chapeau. + +Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le +long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. + Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer - +comme d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage - +et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle +tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au +fond duquel était Yann... + +Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à +ce hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, +croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des +rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce +Pors-Even, bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa +vie, elle y était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur +tout son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa +porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, +entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de +Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l'eût rejetée là: +en aucun autre lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre. + +A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, +des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur +la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun +nuage nulle part. + +Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble +pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà +et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux +pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait +un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau à toit +de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue. +Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient +leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, +et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir +jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce +pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il +restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une +anxiété venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et +dont l'éternelle menace n'était qu'endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et +l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre +les épines maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au +logis, volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à +la manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs +d'été, dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, +amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann +comme une sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, +qu'elle n'aurait jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle +en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle +aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans +ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre. + +Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle +comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus +dédaignée, - car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis +cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait +décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur +toit pour voir la grand'mère de son ami: et elle avait décidé qu'elle +serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer +de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme +à quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait même +avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air +naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre +auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si +seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme +un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune +arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté +dans ses idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien +compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette +chaumière presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la +grand'mère Moan, n'étant plus assez forte pour aller en journée aux +lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle +mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore +s'arranger pour vivre sans demander rien à personne... + +La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant +d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la +chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans +la partie de terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque +cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui +ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses +poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des +rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes +vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait +le loquet intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire +qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi +la lucarne, percée comme dans l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur +la mer d'où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande +cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la +vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; +elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans son +intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses +coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de +son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris +une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, +incertains, égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même +chose: + +--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. +Il est la même heure que les autre jours. + +--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard +que de coutume. + +Elle soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être +usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne +manquait jamais de leur recommencer sa petite pusique à son d'argent. + +Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries +grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient accès dans des étagères où plusiers générations +pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies +étaient mortes. + +Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de ménage très +anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; +aussi de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers +fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans +une hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre, +accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille +militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait +aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires +et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. +C'était là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa +mémoire, dans son pays breton... + +Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par économie de lumière; quand +le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de +pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le +chemin un peu aud-dessus de leur tête. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et +Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, +ayant beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des +Islandais et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand... + + + + + +XIII + + +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait +d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme +d'attente l'avait abondonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans +savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, +dans le chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui +venait à l'encontre d'elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout +près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si +au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de +chanceler, et qu'il s'en aperçût; elle en serait morte de honte à +présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué +pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi +pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou +de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme +pour essayer de changer de route. Mais c'était trop tard: ils se +croisèrent dans l'étroit chemin. + +Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de +côté comme un cheval ombrageaux qui se dérobe, en la regardant d'une +manière furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant +malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque +grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa +figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les +tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle. + +Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore +tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang +reprendre son cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête +entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit +enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête +comme un maigre écheveau de chanvre gris: + +--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de +Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous +avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce +matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une +visite pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, +ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, +cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire +tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute +plus; c'était fini... + +Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le +monde plus vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir. + + + + + +XIV + + +L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait +très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les +journées grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes +vivaient bien abandonnées. + +Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête +s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, à propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours +clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir +toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute un +science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme +et quel mystère moqueur! + +Elle commançait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à +entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui +revenaient en tête, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets très +vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, répétés par des +matelots. Il lui arrivait d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou +bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle +prenait: + + Mon mari vient de partir; +Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laissé sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + J'en gagne! + J'en gagne!... + +Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux +s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement +pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps +caduque, en laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts. + +Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre +d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de +chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, +j'en ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des +filles et des garçons qu'à cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, +avec un geste d'insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la +journée elle le pleura. + +Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre +menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de +Paimpol. + +La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les +pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son +tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir +des conversations avec elle. + +--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps +à moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me +semble que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si +tu voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises +en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en +chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à +elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au +milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et +stérile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle +y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces +choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où +tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait +avec plus d'angoisse à lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins +ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui +avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de +ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà +presque des leurs... + +Tou à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du +coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé +sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix +chantait: + + Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laissé sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + + +Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; +on l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans +le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux +mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement +triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de +roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant +dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les +unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause +d'une certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des +espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la +côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue +par la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au dedans, des +tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées +fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes +courtisant des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour +s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait +aussi, emplissant la nuit de sa voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de +la porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des +terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très +vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant à +démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle +s'imaginait l'avoir reconnue. + +N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener +une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et, +malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans +coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée. + +D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de +Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de +plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à +dépenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les +capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement +en hiver). + +On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et +lui s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille +brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient +promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes +remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, +les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble +ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où +l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin doux. + +Ensuite, la _Marie_ ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, +dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la +montre, et s'était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux +jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs +mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des +bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que +les filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exgérant. + +Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui +aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par +une entente muette, maintenant ils se fuyaient. + + + + + +XV + + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une +des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des +moustaches à présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un +air de cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en +elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce +qu'elle est Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du +pays tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les +mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe,vint +travaille là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la +mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des +entrées brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est +basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés +où se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, +une Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets +artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'épanouir bien des gaités lourdes et sauvages, - +depuis les temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des +corsaires, jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu différents de +leurs ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées, +engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de chêne. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation +sur les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre +madame Tressoleur et deux _retraités_ assis à boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait +parée, cette _Léopoldine,_ à faire la campagne prochaine. + +--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! - +Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de +l'ancienne _Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq +_jeunes personnes,_ qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette +table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous +jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; - +et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La _Léopoldine!_... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, +comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable. + +Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la +lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose +triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie +par eux-mêmes, presque un sens. Et ce _Léopoldine,_ mot nouveau, +inusité, la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle, +devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue à +voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait visitée jadis, +qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues +années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette +_Léopoldine,_ augmentait son angoisse. + +Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières +désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un +nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, +également sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre +eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le +pauvre petit Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en +était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; +elle devait se détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait +à son existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un +charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, +tout balayer; se dire que c'était fini, fini à jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui +avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et +alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi +faire?... + +Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit +avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit +tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent +à couler, larmes d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres +avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, +comme ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à +coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant +plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, +elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se +coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant: +il devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes +les choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très +jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et +s'endormir. + + + + + +XVI + + +Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux +premiers jours de février, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du +dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à +sa mère, suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il +s'en retournait content. + +Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une +vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins +ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de +ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les +menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir: + +--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas +osé, bien sûr, mes vilains drôles!... + +Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battres; so +coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques +pauvres vieux qui ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille +respectable ne buvant jamais que de l'eau. + +--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, +avec sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour +la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce +groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, +ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant +leur chat qu'on avait tué. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils +ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses +tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs +joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si +près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans +une commune pensée de pitié et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce +pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de +diable; mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de +près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils +l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre +vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout émue, +toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce +monde on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!... + +Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; +et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des +paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était +possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose +pareille à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient +presque, à lui aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les +jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec les +bêtes, n'ont guère de sensiblerie pour elles; mais son coeur se +fendait, à marcher là derrière cette grand'mère en enfance, emportant +son pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui l'avait tant +aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prédit +qu'elle finirait ainsi, en dérision et en misère. + +Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue: + +--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; +sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas +riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce +matin quand je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en +ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par +cette petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles +phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour +jolie, elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort +bien, mais il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa +pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux +gris de lin avaient l'expression plus réservée et semblaient malgré +cela vous pénétrer plus avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi +avait achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans +tout son épanouissement de beauté. + +Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe +noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on +ne savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché +en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire +reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui +des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde +et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix +tranquille et dans son regard. + + + + + +XVII + + +Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute. + +Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi +passer en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui +souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa +droite, troublée et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête +haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en +route; d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, +elle commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin +de son oeil qui était redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre +congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu +de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, +marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait, +au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait +s'évanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se +retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi... + +Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, +probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord +le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe. + +Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en +effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux +abandonnées qui s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il +pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même +misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la +richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et +involontairement les yeux de Yann revenaient là... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille +grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait +semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout +devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme +pour quelque interrogation suprême. + +Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence +semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours +plus profondément, comme dans l'attente solenelle de quelque chose +d'inouï qui tardait à venir. + +. . . . . . . . . . . . +--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque +comme étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être +formulée... + +--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, +et j'ai un peu d'argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant +du bonheur approcher... + +--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous +vouliez toujours... + +... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc +pouvait l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur, +et elle s'en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, +devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans +voix, ressemblait à une mourante très jolie... + +--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était +levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il +faut l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure... +Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il +avait du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle +n'avait jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré +son refus sauvage, malgré tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il +l'acceptait aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était +son idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait +plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander +compte, non plus qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout +cela, d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait d'être emporté si +loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa +vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux, +tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une +grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues... + +--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et +moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être +devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir. + +Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et +ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole +qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune +qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence. + +--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là +par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... +De mont emps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était +promis... + +Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect +inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla +que c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie. + +Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé +que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur +chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du +milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement +vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli +de musique inouïes; même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la +lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée... + +--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tête. L'Islande, la _Léopoldine,_ - c'est vrai, elle +avait déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour +d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d'attente +craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups +rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite, +pour voir si, en se + +dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ: +tant de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les +bans à l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois +pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une +grande semaine à rester ensemble après. + +--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec +autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant +mesurées et précieuses... + + + + + +Quatrième partie. + + + + +I + + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la +porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se +faisaient leur cour. + +D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les +rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février +descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le +ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour +fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, +avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des +courants de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent +des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se +déposaient sur leurs épaules. + +Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui +avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà +vu +bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des +jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, +changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la +même place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air +et se chauffer à leur dernier soleil... + +De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour +les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient +ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et +aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma +Doué, ma Doué,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça +a-t-il du bon sens? + +Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un +près de l'autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger +murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, +au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix +fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités +douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi +leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils +étaient adossés: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa +forme svelte en robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de +son ami. Aus-dessus d'eux, le dôme bossu der leur toit de paille et, +derrière tout cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des +eaux et du ciel... + +Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et +la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne +gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient +à se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; +ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, +puisqu'elle devait si peu durer. + +Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui, +par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y +faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé. + + + + + +II + + +... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle +avait faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première +rencontre; il lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes +où celle était allée. + +Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il +était capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres +petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées. + +Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à +deviner, à comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce +temps- +là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en faisait +l'aveu naïf à présent!... + +Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant +repoussée, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont +il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un +commencement de sourire incompréhensible. + + + + + +III + + +Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour +acheter la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, +il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la +circonstance, sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait +voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: +avoir une robe donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de +sa pêche, il lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père. +Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on +déployait devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands +et, lui qui autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune +des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la +forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mît de grandes bandes de +velours pour la rendre plus belle. + + + + + +IV + + +Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude +de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard +sur un buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla +distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches: + +--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour +s'en assurer. + +Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, +vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui +étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une +première impression hâtive de printemps; du même coup, ils +s'aperçurent que les jours avaient allongé; qu'il y avait quelque chose +de plus tiède dans l'air, de plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord +d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait +fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d'amour... + +--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec +le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva +soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré +la nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets +de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à +cette cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et +ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur +venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini... + +Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être +pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, +jusqu'à l'avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du +temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque +sombre. Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, +plus inquiets dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre +elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. +Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre. + + +C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à +présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une +marée, qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette +manière d'aimer quelqu'un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque +étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant +pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par +convenance. Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester +là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de +frère qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas +l'embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui était en +elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et +tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau +regard limpide... + +Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et +plus désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt +d'une manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser +pour cela d'être _elle-même!..._ Cette idée le faisait frissonner +jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que +serait une pareille ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par +respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce délicieux +sacrilège... + + + + + +V + + +Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la +cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme +qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond +noir leurs ombres agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. +Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un +demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud. + +C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce +mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il +se voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun +faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas. + +--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle. + +Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit +bien que se devait être autre chose. + +--C'était ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en +faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple +pêcheur. Mais enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout. + +--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? +Vous aviez peur d'être refusé? + +--Oh! non, pas cela. + +Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en +fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on +entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui +venir, et son expression changeait à mesure: + +--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné. + +Et lui détourna la tête, en riant tout à fait. + +Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait +pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu +jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme +Sylvestre disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait +tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents, +Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il +avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de +son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela +finirait certainement par être oui. + +Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir... + +Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion +d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à +leur tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? + Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de +peine, lui pardonnerait-elle?... + +--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, +avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête +dure, je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans +parler à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je +finis toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si +j'étais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait +mon affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de +s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa +souffrance d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à +présent que c'était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce +temps d'épreuve. + +Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière +inattendue, il est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre +leurs deux âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes +s'étant rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées +l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien +se dire. Et en ce moment, leur +étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée, +ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +VI + + +C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de +noces s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent +furieux, sous un ciel chargé et tout noir. + +Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme +des rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. +Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de +dominer la vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être +respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un +joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest +tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres, +déjà grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de +leurs noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et +suivait aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil +oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait +une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et +toujours son petit châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause +de Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les +jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient. + +A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la +coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de +fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, +mais il était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de +la demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières +étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois +sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le +bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle +que les cris d'une mouette. + +Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; +aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de +Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés +au passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une +demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle +était admirée. + +Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux +des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de +leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée +sur le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils +tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des +aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec +son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient +très vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant +jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de +la même couleur que la terre d'où ils semblaient n'être +qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir +eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs +existences avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans +comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison +des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des +mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est +comme au bout du monde breton. + +Au pied de la dernière et extrème falaise, elle pose sur un seuil de +roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. +Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de +granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap +isolé, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se +perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames. + +Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. + On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula +le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait +échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu +là pour présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais +visage à la mariée nouvelle. + +En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris +et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis +le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, +pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + + + + + +VII + + +Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis +de Gaud, qui était bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq +personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos +le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne +_Marie,_qui étaient de la _Léopoldine_ à présent; quatre filles +d'honneur très jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond +au-dessus des oreilles, comme autrefois les impératrices de Byzance, et +leur coiffe blanche à la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque +marine; quatre garçons d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de +beaux yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de +peine, louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée +encombrée de poêles et de marmites. + +Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus +riche, c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille +sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était +la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir les deux époux si +assortis. + +Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage: + +--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée +comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus +jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des +cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgrés les disparus +d'Islande!... + +--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en +avons fait encore quatorze à nous deux. + +Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête +blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; +mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'épave les avaient mis vraiment bien à leur aise. + +En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au +_service_ (Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot +dans la marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de +Brésil, faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de +_l'Iphigénie,_ on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la +brune; et la manche en cuir, par où ça passait pour descendre, s'était +crevée. Alors, au lieu d'avertir, on s'était mis à boire à même +jusqu'à plus soif; ça avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça +coulait plein la batterie; tout le monde était soûl! + +Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant +avec une pointe de malice. + +--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore +que là, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la +pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions +prises, quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque +amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en +bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: +c'étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et +des petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par +le cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, +plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes. + +On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures +drôles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, +avaient roulé le monde. + +--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont là, +en montant dans les petites rues... + +--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait +fréquentées, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous +avions _consommé_ là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines +femmes, _ma Doué,_ mais vilaines!... + +--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, +lui aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les +avait connues, ces Chinoises. + +--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou +personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, +il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise +très surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à +faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme +cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait +retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, +les deux... enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui +ferment la grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les +empoigne par la queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. + - Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une +douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec +des airs de se méfier tout de même. - Moi, j'avais justement mon +paquet de cannes à sucre, achetées pour mes provisions de route; et +c'est solide, ça ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour +cogner sur les magots, si ça nous a été utile... + +Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres +tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la +fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal +d'armes sur la _Zénobie,_ à Aden, un jour, je vois les marchands de +plumes d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas): +"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." +D'un _paravirer_ je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon +marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour +me faire cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta +pacotille." Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je +n'avais pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce +temps j'étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi +qui travaillait dans les modes... + +Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette +modiste pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps +en temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur +ses fondements de pierre. + +--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous +amuser, dit le cousin pilote. + +--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant +à Gaud, - parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous +deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu +de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le +sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce +grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une +plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à +Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à +cause du père de Gaud et à cause de lui. + +On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais +avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; +dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, +et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il +se fit du silence partout: + +--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père. + +Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine: + +--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._ + +Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux +tablées joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison +répétaient en esprit les mêmes mots éternels. + +--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer +d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de +la _Zélie_... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers +la grand'mère Yvonne: + +--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +--..._Sed libera nos a malo, Amen._ + +Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises _au service,_ +sur le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + + Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, + Mais chez nous les braves + Narguent le destin, + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + +Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière +tout à fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était +repris par d'autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat +trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus +bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, +prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus +délicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir +d'un certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de +précautions, caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas +remuer, disait-il. + +Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors +ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord +de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des +signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en +vue s'étaient rassemblées autour de la trouvaille. + +--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à +Pors-Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les +autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: +François) et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant +absolument aller sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à +des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât +pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait +pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée. + +--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; +si on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin +supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de +raisin que dans toutes les caves des débitants de Paimpol. + +Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut +en couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il +fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent. + +Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et +les garçons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit +tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes +d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la +fois, à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette +musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de +noces. + +Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, +fit signe à sa femme de venir lui parler. + +C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, +confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en +aller tout de suite, laisser les autres. + +--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons. + +Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement. + +Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par +la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir +les lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils +couraient tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, +contre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant +la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée. + +D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de +traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui +ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et +continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant +l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt +vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, +et heureux comme ce soir. + +Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son +lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent +avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de +lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils +virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés; +elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha +d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les +lèvres par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir +de leurs fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était +froidie par le vent, tout à fait glacée. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. +Ah! si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle +aurait eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la +terre nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit +brut, à cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec +elle; alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle +ne voyait plus que lui... + +Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait +plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un +à l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne +finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et +ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. +Ils semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne +connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser. + +Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup: + +--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé +sa coupe d'eau fraîche. + +Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait +mis à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir +sauvage. Il regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, +ennuyé d'être aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr +pour ne plus être vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il +allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la +lumière comme avait fait le vent. + +Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la +tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un +fauve qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait +son corps, son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans +résistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse +enveloppante: il l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc _à +la mode des villes_ qui devait être leur lit nuptial... + +Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus +bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits +sons filés, en prenant la voix flutée d'une chouette. + +Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, +battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, +il faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie +des choses noires et glacées: - ils le savaient... + +Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute +cette fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le +logis pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à +l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés +délicieusement par l'éternelle magie de l'amour... + + + + + +VIII + + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la +mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les +_suroîts,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps +était sombre, et la mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante +et troublée. + +Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, +elle avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien +qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui +en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses +d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était +différent; c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les +mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient _autre chose;_ +et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant +l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, +si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son +grand dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, +il avait toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle +chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que +leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le +sentiment, le respect inné de la majesté de _l'épouse;_un abîme la +sépare de l'amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, +on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était +l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs +caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair +tous deux et pour toute la vie. + +... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves... + +D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de +ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours +cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était +rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de +l'existence - qui pouvait encore être si long devant eux! A peine +avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. +- Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, +d'arrangement de ménage, avaient été forcément remis au retour... + +Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant +son métier de mer... + +Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. +Être femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec +tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à +présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, +elle se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces +années à venir... + +Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de +l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de +l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mamriés d'hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de +voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et +restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le +rude pays breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine +et rare; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et +ont eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y +avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur +lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages, +dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient +se reposer, eux aussi, dans des tranquillités ne devant pas finir... +Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour; +- et on voyait déjà des fleurs hâtives, des primevères le long des +fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann? + +Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux +yeux francs: + +--Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait +avoir là son vrai sens d'éternité. + +Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle +se serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette +première fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher +de partir... + +De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce +pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et +semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur +les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, +très hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, +dans l'extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane, +décrivait son cercle immense et éternel qui avait l'air de tout +envelopper. + +Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de +ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y +intéressait pas. + +--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... +ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y +avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas +vivre là-dedans, moi, bien sûr. + +Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un +enfant naïf. + +Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de +vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du +large. Là, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes +amoncelées et de l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs +verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre +les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, +qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait +bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ +de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les +soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas +bien et se faisait expliquer. + +--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant +sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste +toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour +monter; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de +suite il se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des +fois, la lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils +travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connait pas +trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île +d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois +parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait +l'effet de désigner une chose sinistre. + +--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, +si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages +qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, +des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent +point ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est +finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, +et elles allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre +sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout +l'hiver. + +--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, +dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui +sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; +c'est en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des +croix en bois toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits +dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi +Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, +sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle +songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces +nuits longues comme les hivers. + +--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est +pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne +appétit pour souper et, des jours, l'on dévore. + +--Et on ne s'ennuie jamais? + +--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + + + + + +Cinquième partie. + + + + + +I + + +... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant +leur feu, qui était une flambée de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit +à dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait +d'être déjà tristes. + +Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du +printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air +était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à +traîner sur la campagne. + +Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + + + + +II + + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les +départs d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque +marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux +devaient sortir avec la _Léopoldine,_et les femmes de ces marins, ou +les mères, étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud +s'étonnait de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais +elle aussi, et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait +de se précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait à peine eu +le temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur +une pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce +dénouement-là, qui était inexorable, et qu'il fallait subir à présent - +comme faisaient les autres, les habituées... + +Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout +cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolée, différente; son passé de _demoiselle,_ +qui subsistait malgré tout, la mettait à part. + +Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large +seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du +vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser +dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle, +bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y +en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur +ou qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se +sentaient menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des +amants s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des +matelots gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à +leur bord d'un air sombre, s'en allant comme à un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on +embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes +les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à +cause de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les +apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les +descendait comme des morts. + +Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce +métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des +hommes de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les +bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient +garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil +sur les filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes +ou leur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir de revenir +plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient +tous ainsi à bord de cette _Léopoldine,_ qui avait vraiment un équipage +de choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors +par des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la +Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes +s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient +sur les mousselines des coiffes. + + +Dès que la _Léopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide +vers la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la +côte, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, +tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La _Léopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils +s'étaient donné un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même +beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un +moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur +promenade d'hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils +marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se +trouvèrent près de leur maison, ramenés là insensiblement sans y avoir +pensé; ils entrèrent donc encore une dernière fois chez eux, où la +grand'mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble. + +Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses +qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr +pourtant que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec +amour. + +D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes... + +Yann raconta qu'à bord de la _Léopoldine,_ on venait de tirer au sort +les postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un +des meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque +rien des choses d'Islande: + +--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des +trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons _trous de +mecques;_ c'est pour y planter des petits supports à rouet dans +lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons +ces trous-là aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet +du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne +après, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne +change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur l'arrière du +bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus +de poissons; et puis il touche aux grand haubans où l'on peut toujours +attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un petit abri quelconque, +pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; - +cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brûlée, pendant les +mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement +finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient +semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes... + +A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et +ils se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une +longue étreinte silencieuse. + +Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un +vent léger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait +encore, agita son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle +regarda, en silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui +encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des +eaux, - et déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui +persistent à fixer se troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s'en allait cette _Léopoldine,_ Gaud comme attirée par +un aimant, suivait à pied le long des falaises. + +Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors +elle s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer +vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que +cette _Léopoldine,_ en s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite, +sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes +ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque +tourmente formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l'horizon; +mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout +demeurait paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin +de le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre. + +Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest +régulièrement l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant +leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux +mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c'était +étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l'air +et du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait +déborder et envahir les plages. + +Cependant la _Léopoldine_ se faisait de plus en plus diminuée, +lointaine, perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les +brises de cette soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait +vite. Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait +bientôt atteindre l'extrême bord du cercle des choses visibles, et +entrer dans ces au-delà infinis où l'obscurité commençait à venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, +Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui +lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus +sombre s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même +un adieu! Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était +tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ, +qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la +consolation et l'attente délicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'étaient +dit pour l'automne. + + + + + +III + + +L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse +des chrysanthèmes. + +Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui écrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il l'informait qu'il +était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche +s'annonçait excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour +sa part. D'un bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué +sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur +famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière +d'écrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils +rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de +cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'était pas +exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, +il lui donnait le nom d'épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. +Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, +en Ploubazlanec,_ était déjà une chose qu'elle relisait avec joie. +Elle avait encore eu si peu le temps d'être appelée: _Madame Marguerite +Gaos!..._ + + + + + +IV + + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui +d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant +qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au +contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient +la tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom. + +Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour. +L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des +ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une +vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises. + +Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en +partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour +lui montrer à son arrivée. + +Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise +devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées +allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour +Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux +bordures du col et des manches des merveilles de points compliqués et +ajourés; la grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une habile +tricoteuse, s'était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour +les lui enseigner. Et c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de +laine, car il fallait un maillot très grand pour Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de +l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné +toute leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et +les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus +petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août +arrivèrent, et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe +de Pors-Even. La fête du retour était commencée. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce? + +C'était le _Samuel-Azénide;_ - toujours en avance celui-là. + +--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la _Léopoldine_ ne va pas +tarder; là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne +tiennent plus en place. + + + + + +V + + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les +mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises +servent à boire aux pêcheurs. + +Le _Léopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait +encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un +delai extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de +déception, Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse +d'attente, tenant le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, +pour le recevoir. + +Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle +commençait à n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux +seulement manquaient toujours à l'appel. + +--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la _Léopoldine_ ou +la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour. + +Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans +sa joie de l'attendre. + + + + + +VI + + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, +d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était +tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque +année? Oh! d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d'anxiété, d'angoisse. + +Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?... +Est-ce qu'il y avait de quoi?... + +Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur... + + + + + +VII + + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai +matin d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure +sous le porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les +veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un +anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient +commencé, et ce matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude +plus poignante, à cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc +cette journée, cette heure, cette minute, de plus que les +précédentes?... On voit très bien des bateaux retardés de quinze +jours, même d'un mois. + +Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche +de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + + En mémoire de + GAOS, Yvon, perdu en mer + aux environs de Norden-Fiord... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce +porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués +par ce vent du large. - L'hiver qui venait!... + + ... perdu en mer + aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan deu 4 au 5 août 1880. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la +brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un +grand rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. +Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé +ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces +inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était +poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être +mettre là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait +pas redire dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête +renversée contre la pierre. + + ...perdu aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan du 4 au 5 août + à l'âge de 23 ans... + Qu'il repose en paix! + +L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, - +l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de +minuit... Et tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur +qui semblait attendre, - elle eut, avec une netteté horrible, la vision +de cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une +tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adoré, _Yann Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout, +en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et +les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant. + + +Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien +droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. +Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air +d'être là par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, +ressembler à une femme de naufragé. + +Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la _Léopoldine._ +Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile +de feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant +l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de +s'être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses. + +--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit +jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce +moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, +sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme +deux soeurs. + +A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec +toute leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de +sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre... + +Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa. + +Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre +et la poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles +s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents. + + + + + +VIII + + +Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, on eût +dit le goi mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient +revenus, et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour... + +Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut +signalé au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann: + +--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux! +Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment +toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille? + +--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un +foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne +tarderont pas. + +Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son +heure, avec une tranquillité inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, +toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant +quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de +mystère, détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces +regards qui la glaçaient. + +Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la +maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les +petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrème pointe de ce +pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche +grise, et s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui +domine les lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur +les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander +grâce; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui +attire les hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus +vaillants, les plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement +vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la +mer était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais +rempli des senteurs délicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. +Et c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le +grand néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère +impénétrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles, +promenaient l'odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier +soleil d'automne. + +A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches +s'élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait; +ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient +leur va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces +tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne +plus rien voir. + + + + + +IX + + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, +elle ne dormait plus. + +A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi +bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans +retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle +demeurait là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, +dans cette immobilité; toujours elle avait cette impression d'un cercle +de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, +sa bouche était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures +elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, +longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit +du mur. + +Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, +comme s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour. + +Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes +petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder +l'ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à +mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et +puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle +recommençait son cri, en battant le mur de sa tête... + +Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû +revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus +connaître ni les dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un +débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais +non, de la _Léopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de +la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, +disaient qu'elle avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et +après, cela devenait le mystère impénétrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le +moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas, +et à présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt. + +Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui +restait de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre +puissance comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de +double vue, de le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant +pour rentrer - ou bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au +moins! pour savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile +surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se +hâtant d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi +pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c'était vrai... + +Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette +_Léopoldine?_ où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas +dans cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, +perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une +épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par +ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes. + + + + + +X + + +Deux heures du matin. +C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui +s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses +tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles +étaient devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains +jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent +faire sur la lande son bruit éternel. + +Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A +pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au +fond de l'âme, son coeur cessant de battre... + +On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de +pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait +être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis +tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras +ouverts pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la _Léopoldine_ était +arrivée de nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et +lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une +vitesse d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux +clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur... +. . . . . . . . . . . . . . . . . + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur +la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que +Fantec, leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que +lui, que rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit +replongée comme par degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son +même désespoir affreux. + +Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au +plus mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son +berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander +du secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à +Paimpol... + +Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres. +Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme +une morte, sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!... + +--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec? + +La vie lui était revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore +être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument +pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour +le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu'elle était très fatiguée. + +Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une +empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt +avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque +chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de +la confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa +tête, elle cherchait ce que c'était... + +--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, +en réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans +espérance. + +Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose +émané de lui était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle, +au pays breton, un _pressigne;_ et elle écoutait plus attentivement les +pas du dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui +parlerait de lui. + +En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de +son fils, et s'assit près du lit de Gaud. + +Il avait le coeur engoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann +était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, +non vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud +d'une manière très douce: d'abord les derniers rentrés d'Islande +partaient tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le +navire; et puis surout il lui était venu une idée: une relâche aux îles +Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la route et d'où les +lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à +lui-même, il y avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte +mère avait déjà fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, +la _Léopoldine,_ presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient +tous à bord... + +La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la +détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des +idées; elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit +portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses +ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis +que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y +croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que +par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur. + +Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux +cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui +ressemblait au bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était +une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus +rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus +douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge +Étoile-de-la-mer. + +Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était +une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une +sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était +pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant +quelques jours, elle se remit encore à attendre. + +C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres +où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et +noir aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des +nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup +des obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était +comme un son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs +méchants ou désespérés; d'autres fois, cela se rapprochait tout près +contre la porte, se mettant à rugir comme les bêtes. + +Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, +comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très +souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de +noces, les dépliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des +ses maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps; +quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même, +comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; +aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur +armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps +cette enpreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de +fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: +là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être +douces; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver dans tout +ce pays des Islandais... + +Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris +une sorte d'espoir, elle s'était remise à l'attendre... + . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Il ne revint jamais. +Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un +grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui +l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite +elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, +des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la +voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les +cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu, +dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au +moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec +un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie +d'eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais. + +Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis. +Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des +jardins enchantés, - très loin, de l'autre côté de la Terre... + + + + + + +End of this Project Gutenberg Etext of "Pêcheur d'Islande" by Pierre +Loti. + + + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 8pchs10.txt or 8pchs10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs10a.txt + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, +Project Gutenberg volunteer. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + diff --git a/old/8pchs10.zip b/old/8pchs10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2059971 --- /dev/null +++ b/old/8pchs10.zip diff --git a/old/8pchs10h.htm b/old/8pchs10h.htm new file mode 100644 index 0000000..fa18175 --- /dev/null +++ b/old/8pchs10h.htm @@ -0,0 +1,8672 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<title>New File</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<style type="text/css"> +<!-- +body {margin:10%; text-align:justify} +blockquote {font-size:14pt} +P {font-size:14pt} +--> +</style> +</head> +<body> + + + + +<h1>The Project Gutenberg EBook of Pêcheur d'Islande, by +Pierre Loti</h1> + +<h2>#8 in our series by Pierre Loti</h2> + +<pre> +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Pêcheur d'Islande + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December, 2003 [EBook #4785] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on March 19, 2002] +[Most recently updated: June 15, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE *** +</pre> + +<p><font face="Times New Roman, Times, serif" size="4">This Etext +was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg +volunteer.</font></p> + +<p> </p> + +<h2>Pêcheur d'Islande</h2> + +Compositions de E. Rudaux + +<h3>Pierre Loti<br> + De l'Académie Française</h3> + +<p>A Madame Adam<br> + (Juliette Lamber)<br> + Hommage d'affection filiale,<br> + Pierre Loti</p> + +<h3><br> + Première Partie</h3> + +<h4>I</h4> + +<p><br> + Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés +à boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la +saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour leurs tailles, +s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une grande +mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une +plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.</p> + +<p>Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en +savait trop rien: une seule ouverture coupée dans le +plafond était fermée par un couvercle en bois, et +c'était une vieille lampe suspendue qui les +éclairait en vacillant.</p> + +<p>Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements +mouillés séchaient, en répandant de la +vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de +terre.</p> + +<p>Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en +prenait très exactement la forme, et il restait juste de +quoi se couler autour pour s'asseoir sur des caissons +étroits scellés au murailles de chène. De +grosses poutres passaient aud-dessus d'eux, presque à +toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des +couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur +de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour +mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient +grossières et frustes, imprégnées +d'humidité et de sel; usées, polies par les +frottements de leurs mains.</p> + +<p>Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du +cidre, qui étaient franches et braves. Maintenant ils +restaient attablés et devisaient, en breton, sur des +questions de femmes et de mariages.</p> + +<p>Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence +était fixée sur une planchette, à une place +d'honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne de ces +marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les +personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps +que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait +encotre l'effet d'une petite chose très fraîche au +milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. +Elle avait dû écouter plus d'une ardente +prière, à des heures d'angoisses; on avait +cloué à ses pieds deux bouquets de fleurs +artivicielles et un chapelet.</p> + +<p>Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un +épais tricot de laine bleue serrant le torse et +s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la +tête, l'espèce de casque en toile goudronnée +qu'on appelle <i>suroît</i> (du nom de ce vent de sud-ouest +qui dans notre hémisphère amène les +pluies).</p> + +<p>Ils étaient d'âges divers. Le <i>capitaine</i> +pouvait avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq à +trente. Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en +avait que dix-sept. Il était déjà un homme, +pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et +très frisée, couvrait ses joues; seulement il avait +gardé ses yeus d'enfant, d'un gris bleu, qui +étaient extrêmement doux et tout naïfs.</p> + +<p>Très près les uns des autres, faute d'espace, +ils paraissaient éprouver un vrai bien-être, ainsi +tapis dans leur gîte obscur.</p> + +<p>... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie +désolation des eaux noires et profondes. Une montre de +cuivre, accrochée au mur, marquait onze heures, onze +heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on +entendait le bruit de la pluie.</p> + +<p>Ils traitaient très gaîment entre eux ces +questions de mariage, - mais sans rien dire qui fût +déshonnête. Non, c"étaient des projets pour +ceux qui étaient encore garçons, ou bien des +histoires drôles arrivées dans le <i>pays</i>, +pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils +lançaient bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop +franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les +hommes ainsi trempés, est toujours une chose saine, et +dans sa crudité même il demeure presque chaste.</p> + +<p>Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre +appelé Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui +ne venait pas. En effet, où était-il donc ce Yann; +toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne +descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête?</p> + +<p>--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.</p> + +<p>Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le +couvercle de bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors +une lueur très étrange tomba d'en haut:</p> + +<p>--Yann! Yann !... Eh! <i>l'homme</i>!</p> + +<p><i>L'homme</i> répondit rudement du dehors.</p> + +<p>Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si +pâle qui était entrée ressemblait bien +à celle du jour. - "Bientôt minuit..." Cependant +c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crépusculaire renvoyée de très loin par des +miroirs mystérieux.</p> + +<p>Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se +remit à briller jaune, et on entendit <i>l'homme</i> +descendre avec de gros sabots par une échelle de bois.</p> + +<p>Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros +ours, car il était presque un géant. Et d'abrod il +fit une grimace en se pinçant le bout du nez à +cause de l'odeur âcre de la saumure.</p> + +<p>Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des +hommes, surtout par sa carrure qui était droite comme une +barre; quand il se présentait de face, les muscles de ses +épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient +comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux +bruns très mobiles, à l'expression sauvage et +superbe.</p> + +<p>Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre +lui par tendresse, à la façon des enfants; il +était fiancé à sa soeur et le traitait comme +un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air +de lion câlin, en répondant par un bon sourire +à dents blanches.</p> + +<p>Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour +s'arranger que chez les autres hommes, étaient un peu +espacées et semblaient toutes petites. Ses moustaches +blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très +serré en eux petits rouleaux symétriques au-dessus +de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et +puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque +côté des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa +barbe était tondu ras, et ses joues colorées +avaient gardé un velouté frais, comme celui des +fruits que personne n'a touchés.</p> + +<p>On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on +appela le mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.</p> + +<p>Cet allumage était une manière pour lui de fumer +un peu. C'était un petit garçon robuste, à +la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui +étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il était l'enfant gâté du +bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se +coucher.<br> +</p> + +<p>Après, on reprit la grande conversation des +mariages:</p> + +<p>--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous +tes noces?</p> + +<p>--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme +tu es, à vingt-sept ans, pas marié encore! Les +filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le +voient?</p> + +<p>Lui répondit, en secouant d'un geste très +dédaigneux pour les femmes ses épaules +effrayantes:</p> + +<p>--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; +d'autre fois, je les fais à l'heure; c'est suivant.</p> + +<p>Il venait de finir ses cinq années de service à +l'État, ce Yann. Et c'est là, comme matelot +canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le +français et à tenir des propos sceptiques. - Alors +il commença de raconter ses noces dernières qui, +paraît-il, avaient duré quinze jours.</p> + +<p>C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, +revenant de la mer, il était entré un peu gris dans +un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui vendait +des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. +Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et +puis tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à +tour de bras, <i>en plein par la figure,</i> à celle qui +chantait sur la scène? - moitié déclaration +brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte +qu'il trouvait par trop rose. La femme était tombée +du coup; après, elle l'avait adoré pendant +près de trois semaines.</p> + +<p>--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait +cadeau de cette montre en or.</p> + +<p>Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme +un méprisable joujou. C'était conté avec des +mots rudes et des images à lui. Cependant cette +banalité de la vie civilisée, détonnait +beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands +silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur +de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporté la +notion des étés mourants du pôle.</p> + +<p>Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine +à Sylvestre et le surprenaient. Lui était un enfant +vierge, élevé dans le respect des sacrements par +une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du +village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec +elle réciter un chapelet, à genoux sur la tombe de +sa mère. De ce cimetière, situé sur la +falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où +son père avait disparu autrefois dans un naufrage.</p> + +<p>--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et +lui, il avait dû de très bonne heure naviguer +à la pêche, et son enfance s'était +passée au large. Chaque soir il disait encore ses +prières et ses yeux avaient gardé une candeur +religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après +Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce +et ses intonnations de petit enfant contrastaient un peu avec sa +haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance +s'était faite très vite, il se sentait presque +embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et +si grand. Il comptait se marier bientôt avec la soeur de +Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances d'aucune +fille.</p> + +<p>A bord, ils ne possédaient en tout que trois +couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient à tour de +rôle, en se partageant la nuit.</p> + +<p>Quand ils eurent fini leur fête, +--célébrée en l'honneur de l'Assomption de +la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. +Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les +petites niches noires qui ressemblaient à des +sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le +pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; +c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé +Guillaume.</p> + +<p>Dehors il faisait jour, éternellement jour.</p> + +<p>Mais c'était une lumière pâle, pâle, +qui ne ressemblait à rien; elle traînait sur les +choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de +suite commençait un vide immense qui n'était +d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout +semblait diaphane, impalpable, chimérique.</p> + +<p>L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la +mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir +tremblant qui n'aurait aucune image à refléter; en +se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, - +et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.</p> + +<p>La fraîcheur humide de l'air était plus intense, +plus pénétrante que du vrai froid, et, en +respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout +était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages +informes et incolores semblaient contenir cette lumière +latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant +cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des +choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être +nommée.<br> +</p> + +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur +enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories +qui sont vagues et troubles comme des visions. Tout cet infini +changeant, ils avaient coutume de le <br> +voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et +leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des +grands oiseaux du large. + +<p>Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant +toujours sa même plainte, monotone comme une chanson de +Bretagne répétée en rêve par un homme +endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé +très vite leurs hameçons et leurs lignes, tandis +que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand +couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.</p> + +<p>Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs +lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le +relevèrent avec des poissons lourds, d'un gris luisant +d'acier.</p> + +<p>Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient +prendre; c'était rapide et incessant, cette pêche +silencieuse. L'autre éventrait, avec son grand couteau, +aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire +leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute +ruisselante et fraîche.</p> + +<p>Les heures passaient monotones, et, dans les grandes +régions vides du dehors, lentement la lumière +changeait; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui +avait été un crépuscule blême, une +espèce de soir d'été hyperborée, +devenait à présent, sans intermède de nuit, +quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer +reflétaient en vagues traînées roses...</p> + +<p>--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout +à coup Sylvestre, avec beaucoup de sérieux cette +fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en +connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était +laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, +mais il se santait timide en touchant à ce sujet +grave.)</p> + +<p>--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il +souriait, ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux +vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera +avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous +êtes, au bal que je donnerai...</p> + +<p>Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas +perdre son temps en causeries: on était au milieu d'une +immense peuplade de poissons, d'un <i>banc</i> voyageur, qui, +depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous +veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente +heures, plus de mille morues très grosses; aussi leurs +bras forts étaient las, et ils s'endormaient. Leur corps +veillait seul, et continuait de lui-même sa manoeuvre de +pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient +était vierge comme aux premiers jours du monde, et si +vivifiant que, malgré leur fatigue, ils se sentaient la +poitrine dilatée et les joues fraîches.</p> + +<p>La lumière matinale, la lumière vraie, avait +fini par venir; comme au temps de la Genèse elle +s'était <i>séparée d'avec les +ténèbres</i> qui semblaient s'être +tassées sur l'horizon, et restaient là en masses +très lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien +à présent qu'on sortait de la nuit, - que cette +lueur d'avant avait été vague et étrange +comme celle des rêves.</p> + +<p>Dans ce ciel très couvert, très épais, il +y avait çà et là des déchirures, +comme des percées dans un dôme, par où +arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.</p> + +<p>Les nuages inférieurs étaient disposés en +une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux, +emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace +fermé, d'une limite; ils étaient comme des rideaux +tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour<br> + cacher de trop gigantesques mystères qui eussent +troublé l'imagination des hommes. Ce matin-là, +autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et +Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de +recueillement immense; il s'étair arrangé en +sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les +traînées de cette voûte de temple, +s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis +de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer +très loin une autre chimère: une sorte de +découpure rosée très haute, qui était +un promontoire de la sombre Islande...</p> + +<p>Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout +en continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il +s'était senti triste en entendant le sacrement du mariage +ainsi tourné en moquerie par son grand frère; et +puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux.</p> + +<p>Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! +Il avait rêvé qu'elles se feraient avec Gaud +Mével, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la +joie de voir cette fête avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont +l'approche inévitable commençait à lui +serrer le coeur...</p> + +<p>Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient +restés couchés en bas, arrivèrent tous trois +pour les relever. Encore un peu endormis, humant à pleine +poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis +d'abord par tous ces reflets de lumière pâle.<br> +</p> + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier +déjeuner du matin avec des biscuits; après les +avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent +à les croquer d'une manière très bruyante, +en riant de les trouver si durs. Ils étaient redevenus +tout à fait gais à l'idée de descendre +dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant +l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent +jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de +vieille chanson. + +<p>Avant de disparaître par ce trou, ils +s'arrêtèrent à jouer avec un certain Turc, le +chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils +l'agaçaient de la main; l'autre les mordillait comme un +loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un +froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa +d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.</p> + +<p>Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était +restée un peu sauvage, et quand son être physique +était seul en jeu, une caresse douce était souvent +chez lui très près d'une violence brutale.<br> +</p> + +<h4>II</h4> + +<p><br> + Leur navire s'appelait la <i>Marie</i>, capitaine Guermeur. Il +allait chaque année faire la grande pêche dangereuse +dans ces régions froides où les étés +n'ont plus de nuits.<br> +</p> + +<p>Il était très ancien, comme la Vierge de +faïence sa patronne. Ses flancs épais, à +vertèbres de chêne, étaient +éraillés, rugueux, imprégnés<br> + d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, +exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait +un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes +brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur +légère, comme les mouettes que le vent +réveille. Alors il avait sa façon à lui de +<i>s'élever à la lame</i> et de rebondir, plus +lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses +modernes.</p> + +<p>Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils +étaient des <i>Islandais</i> (une race vaillante de marins +qui est répandue surtout au pays de Paimpol et de +Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils +à cette pêche-là).</p> + +<p>Ils n'avaient presque jamais vu l'été de +France.</p> + +<p>A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres +pêcheurs, dans le port de Paimpol, la +bénédiction des départs. Pour ce jour de +fête, un reposoir, toujours le même, était +construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au +milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons et de +filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne +des marins, sortie pour eux de son église, regardant +toujours, de génération en +génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les +heureux pour qui la saison allait être bonne, - et les +autres, ceux qui ne devaient pas revenir.</p> + +<p>Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et +de mères, de fiancées et de soeurs, faisait le tour +du port, où tous les navires islandais, qui +s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au +passage. Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, +disait les paroles et faisait les gestes qui +bénissent.</p> + +<p>Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays +presque vide d'époux, d'amants et de fils. En +s'éloignant, les équipages chantaient ensemble, +à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Étoile-de-la-Mer.</p> + +<p>Et chaque année, c'était le même +cérémonial de départ, les mêmes +adieux.</p> + +<p>Après, recommençait la vie du large, l'isolement +à trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches +mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer +hyperborée.</p> + +<p>Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge +Étoile-de-la-Mer avait protégé ce navire qui +portait son nom.</p> + +<p>La fin d'août était l'époque de ces +retours. Mais la <i>Marie</i> suivait l'usage de beaucoup +d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, et +puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend +bien sa pêche, et dans les îles de sable à +marais salants où l'on achète le sel pour la +campagne prochaine.</p> + +<p>Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se +répandent pour quelques jours les équipages +robustes, avides de plaisir, grisés par ce lambeau +d'été, par cet air plus tiède; - par la +terre et par les femmes.</p> + +<p>Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on +rentre au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières +éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un temps de +famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, +conçus l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour +recevoir le sacrement du baptême: - il faut beaucoup +d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande +dévore.</p> + +<h4><br> + III</h4> + +<p><br> + A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un +dimanche de juin, il y avait deux femmes très +occupées à écrire une lettre.</p> + +<p>Cela se passait devant une large fenêtre qui +était ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif, +portait une rangée de pots de fleurs.</p> + +<p>Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; +l'une avait une coiffe extrêmement grande, à la mode +d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme +nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - deux +amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un +message tendre pour quelque bel <i>Islandais</i>.<br> +</p> + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, +cherchant ses idées. Tiens! Elle était vieille, +très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi +vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à +fait vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix +ans. Encore jolie par exemple, et encore fraîche, avec les +pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les +conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur le +sommet de la tête, était composée de deux ou +trois larges cornets en mousseline qui semblaient +s'échapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. +Sa figure vénérable s'encadrait bien dans toute +cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. +Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une bonne +honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus +rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses +gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. +Malgré son menton, qui était devenu "en pointe de +sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil +n'était pas trop gâté par les années; +on devinait encore qu'il avait dû être +régulier et pur comme celui des saintes d'église. + +<p>Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle +pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.</p> + +<p>Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays +Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des +choses aussi drôles à dire sur les uns ou les +autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, il y +avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - +mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais +dans l'âme.</p> + +<p>L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, +s'était mise à écrire soigneusement +l'adresse:</p> + +<p><i>A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, +capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par +Reickawick</i>.</p> + +<p>Après, elle aussi releva la tête pour +demander:</p> + +<p>--C'est-il fini, grand'mère Moan?</p> + +<p>Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, +une figure de vingt ans. Très blonde, - couleur rare en ce +coin de Bretagne où la race est brune; très blonde, +avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. Ses +sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme +repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, +qui donnait une expression de vigueur et de volonté. Son +profil, un peu court, était très noble, le nez +prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme +dans les visages grecs. Une fossette profonde, creusée +sous la lèvre inférieure, en accentuait +délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand +une pensée la préocupait beaucoup, elle la mordait, +cette lèvre, avec ses dents<br> + blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des +petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne +svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, +qui lui venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. +Elle avait une expression d'yeux à la fois obstinée +et douce.</p> + +<p>Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas +sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se +relevant beaucoup des deux côtés, laissant voir +d'épaisses nattes de cheveux roulées en +colimaçon au-dessus des oreilles - coiffure +conservée des temps très anciens et qui donne +encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.</p> + +<p>On sentait qu'elle avait été +élevée autrement que cette pauvre vieille à +qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de +fait, n'était qu'une grand'tante éloignée, +ayant eu des malheurs.</p> + +<p>Elle était la fille de M. Mével, un ancien +Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses +sur mer.</p> + +<p>Cette belle chambre où la lettre venait de +s'écrire était la sienne: un lit tout neuf à +la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle +au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de +couleur claire atténuant les irrégularités +du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des +solives énormes qui révélaient +l'ancienneté du logis; - c'était une vraie maison +de bourgeois aisés, et les fenêtres donnaient sur +cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les +marchés et les pardons.</p> + +<p>--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien +à lui dire?</p> + +<p>--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de +ma part au fils Gaos.</p> + +<p>Le fils Gaos!... autrement dit Yann...</p> + +<p>Elle était devenue très rouge, la belle jeune +fille fière, en écrivant ce nom-là.</p> + +<p>Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une +écriture courue, elle se leva en détournant la +tête, comme pour regarder dehors quelque chose de +très intéressant sur la place.</p> + +<p>Debout élle était un peu grande; sa taille +était moulée comme celle d'une +élégante dans un corsage ajusté ne faisant +pas de plis. Malgré sa coiffe, elle avait un air de +demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette excessive +petitesse étiolée qui est devenue une beauté +par convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais +travaillé à de grossiers ouvrages.</p> + +<p>Il est vrai, elle avait bien commencé par être +une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de +mère, allant presque à l'abandon pendant ces +saisons de pêche que son père passait en Islande; +jolie, rose, dépeignée, volontaire, têtue, +poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la Manche. En +ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre +grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder +pendant ses dures journées de travail chez les gens de +Paimpol.</p> + +<p>Et elle avait une adoration de petite mère pour cet +autre tout petit qui lui était confié, dont elle +était l'aînée d'à peine dix-huit mois; +aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et +câlin qu'elle était vive et capricieuse.</p> + +<p>Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la +richesse ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait +à l'esprit comme un rêve lointain de liberté +sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et +mystérieuse où les grèves avaient plus +d'espace, où certainement les falaises étaient plus +gigantesques...</p> + +<p>Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour +elle, l'argent était venu à son père qui +s'était mis à acheter et à revendre des +cargaisons de navire, elle avait été emmenée +par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - +Alors, de petite Gaud, elle était devenue une +<i>mademoiselle Marguerite</i>, grande, sérieuse, au +regard grave. Toujours un peu livrée à +elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la +grève bretonne, elle avait conservé sa nature +obstinée d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie +avait été révélé bien au +hasard, sans discernement aucun; mais une dignité +innée, excessive, lui avait servi de sauvegarde. De temps +en temps elle prenait des allures de hardiesse, disant aux gens, +bien en face, des choses trop franches qui surprenaient, et son +beau regard clair ne s'abaissait pas toujours devant celui des +jeunes hommes; mais il était si honnête et si +indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y +méprendre, ils voyaient bien tout de suite qu'ils avaient +affaire à une fille sage, fraîche de coeur autant +que de figure.</p> + +<p>Dans ces grandes villes, son costume s'était +modifié beaucoup plus qu'elle-même. Bien qu'elle +eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent +difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une +autre façon. Et sa taille autrefois libre de petite +pêcheuse, en se formant, en prenant la plénitude de +ses beaux contours germés au vent de la mer, +s'était amincie par le bas dans de longs corsets de +demoiselle.</p> + +<p>Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, +- l'été seulement comme les baigneuses, - +retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son +nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse +peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui +n'étaient jamais là, et dont chaque année +quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant +partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un +gouffre lointain - et où était à +présent celui qu'elle aimait...</p> + +<p>Et puis un beau jour elle avait été +ramenée pour tout à fait au pays de ces +pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait +voulu finir là son existence et habiter comme un bourgeois +sur cette place de Paimpol.</p> + +<p>La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en +alla en remerciant, dès que la lettre fut relue et +l'enveloppe fermée. Elle demeurait assez loin, à +l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la +côte, encore dans cette même chaumière +où elle était née, où elle avait eu +ses fils et ses petits-fils.</p> + +<p>En traversant la ville, elle répondait à +beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle était une +des anciennes du pays, débris d'une famille vaillante et +estimée.</p> + +<p>Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à +paraître à peu près bien mise, avec de +pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours +ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa +tenue d'habillé et sur lequel retombaient depuis une +soixantaine d'années les cornets de mousseline de ses +grandes coiffes: son propre châlen de mariage, jadis bleu, +reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps +là ménagé pour les dimanches, encore bien +présentable.<br> +</p> + +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas +du tout comme les vieilles; et vraiment malgré ce menton +un peu trop remonté, avec ces + +<p>yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait +s'empêcher de la trouver bien jolie.</p> + +<p>Elle était très respectée, et cela ce +voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui doannaient. +En route elle passa devant chez son <i>galant</i>, un vieux +soupirant d'autrefois, menuisier de son état; +octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis +devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux +établis. - Jamais il ne s'était consolé, +disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en +premières ni en secondes noces; mais avec l'âge, +cela avait tourné en une espèce de rancune comique, +moitié maligne, et il l'interpellait toujours:</p> + +<p>--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller +vous <i>prendre mesure</i>?...</p> + +<p>Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas +encore décidée à se faire faire ce +costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie +un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin +par lequel finissent tous les habillements terrestres...</p> + +<p>--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez +pas, la belle, vous savez...</p> + +<p>Il lui avait déjà fait cette même +facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine +à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, +plus cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle +songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à +son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq +années!... S'en aller en Chine peut-être, à +la guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - +Une angoisse la prenait à cette pensée... Non, +décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle +en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se +contractait horriblement comme pour pleurer.</p> + +<p>C'était donc possible cela, c'était donc vrai, +qu'on allait bientôt le lui enlever, ce dernier +petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule, +sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches +(des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour +l'empêcher de partir, comme soutien d'une grand'mère +presque indigente qui ne pourrait bientôt plus travailler. +Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean +Moan le déserteur, un frère aîné de +Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui +existait tout de même quelque part en Amérique, +enlevant à son cadet le bénéfice de +l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa petite +pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvée assez +pauvre.</p> + +<p>Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses +prières, pour tous ses défunts, fils et +petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente +pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au +costume en planches, le coeur affreusement serré de se +sentir si vieille au moment de ce départ...</p> + +<p>L'autre, la jeune fille, était restée assise +près de sa fenêtre, regardant sur le granit des +mursles reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les +hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était +toujours très mort, même le dimanche, par ces +longues soirées de mai; des jeunes filles, qui n'avaient +seulement personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient +deux par deux, trois par trois, rêvant aux galants +d'Islande...</p> + +<p>"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait +beaucoup troublée d'écrire cette phrase, et ce nom +qui, à présent, ne voulait plus la quitter.</p> + +<p>Elle passait souvent ses soirées à cette +fenêtre, comme un demoiselle. Son père n'aimait pas +beaucoup qu'elle se promenât avec les autres filles de<br> + son âge et qui, autrefois, avaient été de sa +condition. Et puis, en sortant du café, quand il faisait +les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme +lui, il était content d'apercevoir là-haut, +à sa fenêtre encadrée de granit, entre les +pots de fleurs, sa fille installée dans cette maison de +riches.</p> + +<p>Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du +côté de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on +sentait là tout près, au bout de ces petites +ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa +pensée s'en allait dans les infinis de cette chose +toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa +pensée s'en allait là-bas, très loin dans +les mers polaires, où naviguait la <i>Marie, capitaine +Guermeur</i>.</p> + +<p>Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, +insaisissable maintenant, après s'être avancé +d'une manière à la fois si osée et si +douce.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les +souvenirs de son retour en Bretagne, qui était de +l'année dernière.</p> + +<p>Un matin de décembre, après une nuit de voyage, +le train venant de Paris les avait déposés, son +père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et +blanchâtre, très froid, frisant encore +l'obscurité. Alors elle avait été saisie par +une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle +n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne +la reconnaissait plus; ell;e y éprouvait comme le +sensation de plonger tout à coup dans ce qu'on appelle, +à la campagne: <i>les temps,</i> les temps lointains du +passé. Ce silence, après Paris! Ce train de vie +tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume +à leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en +granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de nuit; +toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient à +présent qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce +matin-là d'une tristesse bien désolée. Des +ménagères matineuses ouvraient déjà +leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces +intérieurs anciens, à grande cheminée, +où se tenaient assises, avec des poses de quiétude, +des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès +qu'il avait fait un peu plus jour, elle était +entrée dans l'église pour dire ses prières. +Et comme elle lui avait semblé immense et +ténébreuse, cette nef magnifique, - et +différente des églises parisiennes, avec ses +piliers rudes usés à la base par les +siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, +de salpêtre! Dans un recul profond, derrière les +colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait +agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la +lueur de cette flammèche grêle se perdait dans le +vide incertain des voûtes... Elle avait retrouvé +là tout à coup, en elle-même, la trace d'un +sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et +d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute +petite, quand on la menait à la première messe des +matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.</p> + +<p>Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, +quoiqu'il y eût là beaucoup de choses belles et +amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque à +l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de +mer. Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une +déplacée: les Parisiennes, c'étaient ces +femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part +de marcher, de se trémousser dans des gaines +baleinées: et elle était trop intelligente pour +avoir jamais essayé de copier de plus près ces +choses. Avec ses coiffes, comandées chaque année +à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal à +l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si +on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était +très charmante à regarder.</p> + +<p>Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient +une distinction qui l'attirait, mais elle les savait +inaccessibles, celles-là. Et les<br> + autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier +connaissance, elle les tenait dédaigneusement à +l'écart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc +vécu sans amies, presque sans autre société +que celle de son père, souvent affairé, absent. +Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement et de +solitude.</p> + +<p>Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait +été surprise d'une façon pénible par +l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et +la pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq +heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays +morne pour arriver à Paimpol, l'avait +inquiétée comme une oppression.</p> + +<p>Tout l'après-midi de ce meme jour gris, ils avaient en +effet voyagé, son père et elle, dans une vieille +petite diligence crevassée, ouverte à tous les +vents; passant à la nuit tombante dans des villages +tristes, sous des fantômes d'arbres suant la brume en +gouttelettes fines. Bientôt il avait fallu allumer les +lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux +traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale +qui sembalient courir de chaque côté en avant des +chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux lanternes +jetées sur les interminables haies du chemin. - Comment +tout à coup cette verdure si verte, en décembre?... +D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, +puis il lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, +les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, +qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même +temps commençait à souffler une brise plus +tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui +sentait la mer.</p> + +<p>Vers la fin de la route, elle avait été tout +à fait réveillée et amusée par cette +réflexion qui lui était venue:</p> + +<p>--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette +fois, les beaux pècheurs d'Islande.</p> + +<p>En décembre, ils devaient être là, revenus +tous, les frères, les fiancés, les amants, les +cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient +tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant +les promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue +occupée, pendant que ses pieds se glaçaient dans +l'immobilité de la carriole...</p> + +<p>En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui +avait été pris par l'un d'eux...</p> + +<h4>IV</h4> + +<p><br> + La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce +Yann, c'était le lendemain de son arrivée, au +<i>pardon des Islandais</i>, qui est le 8 décembre, jour +de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, +- un peu après la procession, les rues sombres encore +tendues de draps blancs sur lesquels étaient piqués +du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.</p> + +<p>A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, +sous un ciel triste. Joie sans gaîté, qui +était faite surtout d'insouciance et de défi; de +vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de +mourir.</p> + +<p>Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de +prêtres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets; +vieux airs à bercer les matelots;<br> + vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais +d'où, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se +donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler +et par commencement d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus +vifs après les longues continences du large. Groupes de +filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines +serrées et fréissantes, aux beaux yeux remplis des +désirs de tout un été.<br> + Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; +vieux toits racontant leurs luttes de plusiers siècles +contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre +tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes +qu'ils ont abritées, des aventures anciennes d'audace et +d'amour.</p> + +<p>Et un sentiment religieux, une impression de passé, +planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des +symboles qui protègent, de la Vierge blanche et +immaculée. A côté des cabarets, +l'église au perron semé de feuillages, tout ouverte +en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges +dans son obscurité, et ses ex-voto de marins partout +accrochés à la sainte voûte. A +côté des filles amoureuses, les fiancées de +matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des +chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et +leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, +silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un +avertissement noir. Et là tout près, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces +générations vigoureuses, s'agitant elle aussi, +faisant son bruit, prenant sa part de la fête...</p> + +<p>De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression +confuse. Excitée et rieuse, avec le coeur serré +dans le fond, elle sentait une espèce d'angoisse la +prendre, à l'idée que ce pays maintenant +était redevenu le sien pour toujours. Sur la place, +où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se +promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de +gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant +des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" +était arrêté, tournant le dos. Et d'abord, +frappée par l'un d'eux qui avait une taille de +géant et des épaules presque trop larges, elle +avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie:</p> + +<p>--En voilà un qui est grand!</p> + +<p>Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans +sa phrase:</p> + +<p>--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son +ménage, un mari de cette carrure!<br> +</p> + +Lui c'était retourné comme s'il eût entendue +et, de la tête aux pieds, il l'avait enveloppée d'un +regard rapide qui semblait dire: + +<p>--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui +est si élégante et que je n'ai jamais vue?</p> + +<p>Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par +politesse, et il avait de nouveau paru très occupé +des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que les +cheveux noirs, qui étaient assez longs et très +bouclés derrière, sur le cou.</p> + +<p>Ayant demandé sans gêne le nom d'une +quantité d'autres, elle n'avait pas osé pour +celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce +regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes +légèrement fauves, courant très vite sur +l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait +impressionnée et intimidée aussi.</p> + +<p>Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait +entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; +le soir de ce même pardon,<br> + Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croisés, son père et elle, et s'étaient +arrêtés pour dire bonjour...</p> + +<p>... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu +pour elle une espèce de frère. Comme des cousins +qu'ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer; +- il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce +grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une +barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient +guère changé, elle l'avait bientôt assez +reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il +venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le +soir; c'était sans conséquence, et il mangeait de +très bon appétit, étant un peu privé +chez lui...</p> + +<p>... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été +très galant pour elle, pendant cette première +présentation, - au détour d'une petite rue grise +toute jonchée de rameaux verts. Il s'était +borné à lui ôter son chapeau, d'un geste +presque timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de +son même regard rapide, il avait détourné les +yeux d'un autre côté, paraissant être +mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer +son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était +levée pendant la procession, avait semé par terre +des rameaux de buis et jeté sur le ciel des tentures gris +noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait +très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit +sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs +qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes +tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de tempête, qui +entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la +pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté +debout devant elle, détournant la tête, avec un air +ennuyé et troublé de l'avoir rencontrée... +Quel changement profond s'était fait en elle depuis cette +époque!...</p> + +<p>Et quelle différence entre le bruit de cette fin de +fête et la tranquillité d'à présent! +Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce +soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui +la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et +enamourée!...</p> + +<h4>V</h4> + +<p><br> + La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était +à des noces. Ce fils Gaos avait été +désigné pour lui donner le bras. D'abord elle +s'était imaginé en être contrariée: +défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le +monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du +reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et +puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, +avec son grand air sauvage.</p> + +<p>Al'heure dite, tout le monde étant déjà +réuni pour le cortège, ce Yann n'avait point paru. +Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était +aperçue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec +n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, +seraient pour elle manqués et sans plaisir...</p> + +<p>A la fin il était arrivé, en belle tenue lui +aussi, s'excusant sans embarras auprès des parents de la +mariée. Voilà: de grands bancs de poissons, qu'on +n'attendait pas du tout, avaient été +signalés d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu +au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans +Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un +émoi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris +dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider +à la manoeuvre, enfin un vrai <i>branle-bas</i> dans le +pays...</p> + +<p>Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec +une extrême aisance; avec des gestes à lui, des +roulements d'yeux, et un beau sourire qui découvrait ses +dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des +appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases +un certain petit <i>hou</i>! prolongé,très +drôle, - qui est un cri de matelot donnant une idée +de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui +qui parlait avait été obligé de se chercher +un remplaçant bien vite et de le faire accepter par le +patron de la barque auquel il s'était loué pour la +saison d'hiver. De là venait son retard, et, pour n'avoir +pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de +pêche.</p> + +<p>Ces motifs avaient été parfaitement compris par +les pêcheurs qui l'écoutaient et personne n'avait +songé à lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce +pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant +des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux +changements du temps et aux migrations mystérieuses des +poissons. Les autres Islandais qui étaient là +regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis +assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de +cette fortune qui allait passer au large.</p> + +<p>Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus +qu'à offrir son bras aux filles. Les violons +commençaient dehors leur musique, et gaîment on +s'était mis en route.</p> + +<p>D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans +portées, comme on en conte pendant les fêtes de +mariage aux jeunes filles que l'on connait peu. Parmi ces couples +de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un +pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était +que cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des +amants, il y en avait bien quelques paires aussi; car, dans ce +pays de Paimpol, on va très loin en amour, à +l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a +le coeur honnête, et l'on s'épouse +après.)</p> + +<p>Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant +revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui +avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette +chose inattendue:</p> + +<p>Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, +- pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, sûr que +pour aucune autre, je ne me serais dérangé de ma +pêche, mademoiselle Gaud...</p> + +<p>Étonnée d'abord que ce pêcheur osât +lui parler ainsi, à elle qui était venue à +ce bal un peu comme une reine, et puis charmée +délicieusement, elle avait fini par répondre:</p> + +<p>--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je +préfère être avec vous qu'avec aucun +autre.</p> + +<p>Ç'avait été tout. Mais, à partir +de ce moment jusqu'à la fin des danses, ils +s'étaient mis à se parler d'une façon +différente, à voix plus basse et plus douce...</p> + +<p>On dansait à la vielle, au violon, les mêmes +couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre, +après avoir par convenance dansé avec quelque +autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui +était très intime. Naïvement, Yann racontait +sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les +difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était +le frère aîné.</p> + +<p>--A présent ils étaient tirés de la +peine, surtout à cause d'une épave que leur +père avait rencontrée en Manche, et dont la vente +leur avait rapporté dix mille francs, part faite à +l'État; cela avait permis de construire un<br> + premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle +était à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au +bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec +une vue très belle.</p> + +<p>--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: +partir comme ça dès le mois de février, pour +un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une +mer si mauvaise...</p> + +<p>... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait +comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa +mémoire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol. +S'il n'avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui +aurait-il appris tous ces détails d'existence, qu'elle +avait écoutés un peu comme fiancée; il +n'avait pourtant pas l'air d'un garçon banal aimant +à communiquer ses affaires à tout le monde...</p> + +<p>-... Le métier est assez bon tout de même, +avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des +années, c'est huit cents francs; d'autres fois douze +cents, que l'on me donne au retour et que je porte à notre +mère.<br> +</p> + +--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? + +<p>--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est +l'habitude comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela +comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne +croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est +notre mère qui m'en donne un peu quand je viens à +Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette +année notre père m'a fait faire ces habits neufs +que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; +oh! non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec +mes habits de l'an dernier...</p> + +<p>Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils +n'étaient peut-être pas très +élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste +très courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu +ancienne; mais le torse qui se moulait dessous était +irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand +air tout de même.</p> + +<p>En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois +qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. +Et comme son regard restait bon et honnête, tandis qu'il +racontait tout cela pour qu'elle fût bien prévenue +qu'il n'était pas riche!</p> + +<p>Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en +face; répondant très peu de chose, mais +écoutant avec toute son âme, toujours plus +étonnée et attirée vers lui. Quel +mélange il était, de rudesse sauvage et +d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres +était brusque et décidée, devenait, quand il +lui parlait, de plus en plus fraîche et caressante; pour +elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême +douceur, comme une musique voilée d'instruments à +cordes.</p> + +<p>Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand +garçon avec ses allures désinvoltes, sons aspect +terrible, toujours traité chez lui en petit enfant et +trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue.</p> + +<p>Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets +de Paris, commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui +l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et +celui-ci lui semblait être ce qu'elle avait connu de +meilleur, en même temps qu'il était le plus +beau.</p> + +<p>Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait +raconté que, chez elle aussi, on ne s'était pas +toujours trouvé à laise comme à +présent; que son père avait commencé par +être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime +pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru +pieds nus, étant toute petite, - sur la grève, - +après la mort de sa pauvre mère...</p> + +<p>...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, +décisive et unique dans sa vie, - elle était +déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de +décembre et qu'on était en mai. Tous les beaux +danseurs d'alors pêchaient à présent +là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant +clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis +que l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre +bretonne.</p> + +<p>Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, +presque fermée de tous côtés par des maisons +antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on +n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des +maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, +s'élever, se séparer davantage des choses +terrestres, - qui maintenant, à cette heure +crépusculaire, se tenaient toutes en une seule +découpure noire de pignons et de vieux toits. De temps en +temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien +marin, à la démarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien +quelques filles attardées rentraient de la promenade avec +des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui +disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une +gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait +encore un peu dans l'obscurité transparente ces +légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait +du reste une autre odeur douce qui était montée des +jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur +le granit des murs, - et aussi une vague senteur de +goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes +des rêves.</p> + +<p>Gaud avait passé bien de soirées à cette +fenêtre, regardant cette place mélancolique, +songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours +à ce même bal...</p> + +<p>... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et +beaucoup de têtes de valseurs commençaient à +tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des +filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou +moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance +dédaigneuse pour répondre à leurs appels... +Comme il était différent avec +celles-là!...</p> + +<p>Il était un charmant danseur, droit comme un +chêne de futaie, et tournant avec une grâce à +la fois légère et noble, la tête +rejetée en arrière. Ses cheveux bruns, qui +étaient en boucles, retombaient un peur sur son front et +remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez +grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se +penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses +rapides.</p> + +<p>De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur +Marie et Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient +ensemble. Il riait, d'un air très bon, en les voyant tous +deux si jeunes, si réservés l'un près de +l'autre, se faisant des révérences, prenant des +figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute +très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en fût +autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les +trouver si naîfs; il échangeait alors avec Gaud des +sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont +gentils et drôles à regarder, <i>nos</i> deux petits +frères!..."</p> + +<p>On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers +de cousins, baisers de fiancés, baisers d'amants, qui +conservaient malgré tout un bon air franc et +honnête, là, à pleine bouche, et devant tout +le monde. Lui ne l'avait<br> + pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela +avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la +serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de +la fin, et elle, confiante, ne résistait pas, s'appuyait +au contraire, s'étant donnée de toute son +âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui +l'entraînait tout entière vers lui, ses sens de +vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais +c'était son coeur qui avait commencé le +mouvement.</p> + +<p>--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? +Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement +baissés sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient +parmi les danseurs un amant pour le moins au bien deux. En effet +elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est +qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes +à qui elle eût jamais fait attention dans sa +vie.</p> + +<p>En se quittant le matin, quand tout le monde était +parti à la débandade, au petit jour glacé, +ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, +comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, +pour rentrer, elle avait traversé cette même place +avec son père, nullement fatiguée, se sentant +alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume +gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis +et tout suave.</p> + +<p>... La nuit de mai était tombée depuis +longtemps; les fenêtres s'étaient toutes peu +à peu fermées, avec de petits grincements de leurs +ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne +ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le +noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voilà +une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." +Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie +de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses +lèvres, défaisaient constamment ce pli qui +soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses +yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien +des choses réelles...</p> + +<p>... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas +revenu? Quel changement en lui? Rencontré par hasard, il +avait l'air de la fuir, en détournant ses yeux dont les +mouvements étaient toujours si rapides.</p> + +<p>Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne +comprenait pas non plus:</p> + +<p>--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te +marier, Gaud, disait-il, si ton père le permettait, car tu +n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord +je te dirai qu'il est très sage, sans en avoir l'air; +c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son +têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à +fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un +marin! à chaque saison de pêche les capitaines se +disputent pour l'avoir...</p> + +<p>La permission de son père, elle était bien +sûre de l'obtenir, car jamais elle n'avait +été contrariée dans ses volontés. +Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût +pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un +peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de +cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les +armateurs voudraient confier des navires.</p> + +<p>Cela luit était égal aussi qu'il fût un +peu un géant; être trop fort, ça peut devenir +un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit +pas du tout à la beauté.</p> + +<p>Par ailleurs elle s'était informée, sans en +avoir l'air, auprès des filles du pays qui savaient toutes +les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements; +sans paraître tenir à l'une plus qu'à +l'autre, il allait de droite et de gauche, à +Lézardrieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès +des belles qui avaient envie de lui.</p> + +<p>Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer +sous ses fenêtres, reconduisant et serrant de près +une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie +assurément, mais dont la réputation était +fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal +cruel.</p> + +<p>On lui avait assuré aussi qu'il était +très emporté; qu'étant gris, un soir, dans +un certain café de Paimpol où les Islandais font +leurs fêtes, il avait lancé une grosse table en +marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui +ouvrir...</p> + +<p>Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont +les marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il +avait le coeur bon, pourquoi était-il venu la chercher, +elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après; +quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce +beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme à une +fiancée ? A présent elle était incapable de +s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même +pays, autrefois, quand elle était tout à fait une +enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle +était une mauvaise petite, entêtée dans ses +idées comme aucune autre; cela lui était +resté. Belle demoiselle à présent, un peu +sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait +façonnée, elle demeurait dans le fond toute +pareille.</p> + +<p>Après ce bal, l'hiver dernier s'était +passé dans cette attente de le revoir, et il +n'était même pas venu lui dire adieu avant le +départ d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus +là, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait +se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour lequel +elle avait formé ses projets d'en avoir le coeur net et +d'en finir...</p> + +<p>... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette +sonorité particulière que les cloches prennent +pendant les nuits tranquilles des printemps.</p> + +<p>A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud +ferma sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher...</p> + +<p>Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement +de la sauvagerie; ou, comme lui aussi était fier, +était-ce la peur d'être refusé, la croyant +trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui +demander elle-même tout simplement; mais c'était +Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se +faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille +de paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait +déjà son air et sa toilette...</p> + +<p>... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur +distraite d'une fille qui rêve: d'abord sa coiffe de +mousseline, puis sa robe élégante, ajustée +à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une +chaise.</p> + +<p>Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les +gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois +libre, devint plus parfaite; n'étant plus +comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses +lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme +celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les +aspects, et chacune de ses poses était exquise à +regarder.</p> + +<p>La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure +avancée, éclairait avec un peu de mystère +ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun +oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute +être perdue pour tous, se dessécher sans être +jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...</p> + +<p>Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien +inconsciente de la beauté de son corps. Du reste, dans +cette région de la Bretagne, chez les filles des +pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette +beauté-là; on ne la remarque plus guère, et +même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire +parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce +sont les raffinés des villes qui attachent tant +d'importance à ces choses pour les mouler ou les +peindre...</p> + +<p>Elle se mit à défaire les espèces de +colimaçons en cheveux qui étaient enroulés +au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur +son dos comme deux serpents très lourds. Elle les +retroussa en couronne sur le haut de sa tête, - ce qui +était commode pour dormir; - alors, avec son profil droit, +elle ressemblait à une vierge romaine.</p> + +<p>Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant +toujours sa lèvre, elle continuait de remuer dans ses +doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un +jouet quelconque en pensant à autre chose; après, +les laissant encore retomber, elle se mit très vite +à les défaire pour s'amuser, pour les +étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux +reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.</p> + +<p>Et puis, le sommeil étant venu tout de même, +malgré l'amour et malgré l'envie de pleurer, elle +se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans +cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était +déployée à présent comme un +voile...</p> + +<p>Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère +Moan, qui était, elle, sur l'autre versant plus noir de la +vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glacé des +vieillards, en songeant à son petit-fils et à la +mort. Et, à cette même heure, à bord de la +<i>Marie</i>, - sur la mer Boréale qui était ce +soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les deux +désirés, se chantaient des chansons, tout en +faisant gaîment leur pêche à la lumière +sans fin du jour...<br> +</p> + +<h4>VI</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Environ un mois plus tard. - En juin.</p> + +<p>Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les +matelots appellent le <i>calme blanc</i>; c'est-à-dire que +rien ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises +étaient épuisées, finies.</p> + +<p>Le ciel s'était couvert d'un grand voile +blanchâtre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, +passait au gris plombés, aux nuances ternes de +l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient +un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait +froid.</p> + +<p>Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que +des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes +très légers, comme on en ferait en soufflant contre +un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte d'un +réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se +déformaient, très vite effacés, très +fugitifs.</p> + +<p>Éternel soir ou éternel matin, il était +impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure, +restait là toujours, pour présider à ce<br> + resplendissement de choses mortes, il n'était +lui-même qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi +jusqu'à l'immense par un halo trouble.</p> + +<p>Yann et Sylvestre, en pêchant à côté +l'un de l'autre, chantaient: <i>Jean-François de +Nantes</i>, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa +monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire +de l'espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils +reprenaient perpétuellement les couplets, en tâchant +d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues +étaient roses sous la grande fraîcheur salée; +cet air qu'ils respiraient était vivifiant et vierge; ils +en prenaient plein leur poitrine, à la source même +de toute vigueur et de toute existence.</p> + +<p>Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non +vie, de monde fini ou pas encore créé; la +lumière avait aucune chaleur; les choses se tenaient +immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de +cette espèce de grand oeil spectral qui était le +soleil.</p> + +<p>La <i>Marie</i> pojetait sur l'étendue une ombre qui +était très longue comme le soir, et qui paraissait +verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les +blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce +qui de passait sous l'eau: des poissons innombrables, des +myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la +même direction, comme ayant un but dans leur +perpétuel voyage. C'étaient des morues qui +exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en +long dans le même sens, bien parallèles, faisant un +effet de hachures grises, et sans cesse agitées d'un +tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité +à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup +de queue brusque, toutes se retournaient en même temps, +montrant le brillant de leur ventre argenté; et puis le +même coup de queue, le même retournement, se +propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme +si des milliers de lames de métal eussent jeté, +entre deux eaux, chacune un petit éclair.</p> + +<p>Le soleil, déjà très bas, s'abaissait +encore; donc s'était le soir décidément. A +mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui +avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se +dessinait plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec +les yeux, comme on fait pour la lune.</p> + +<p>Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il +n'était pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en +allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on +eût rencontré là ce gros ballon triste, +flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des +eaux.</p> + +<p>La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau +reposée, on voyait très bien la chose se faire: les +morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer +un peu, se sentant piquées, comme pour mieux se faire +accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux +mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la +bête à qui devait l'éventer et l'aplatir.</p> + +<p>La flottille des Paimpolais était éparse sur ce +miroir tranquille, animant ce désert. Çà et +là, paraissaient les petites voiles lointaines, +déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, +et très blanches, se découpant en clair sur les +grisailles des horizons.</p> + +<p>Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si +calme, si facile, celui de pêcheur d'Islande; - un +métier de demoiselle...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait +bien peu d'être si beau et d'avoir la mine si noble. +D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne +jouant jamais qu'avec celui-là; renfermé au +contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - +très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours +bon et serviable quand on ne l'irritait pas.</p> + +<p>Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, +à quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une +autre mélopée faite aussi de somnolence, de +santé et de vague méloncolie.</p> + +<p>On ne s'ennuyait pas et le temps passait.</p> + +<p>En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au +fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille +était maintenu fermé pour procurer des illusions de +nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait +très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, +élevés dans les villes, en eussent +désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde +s'est gonflée tout le jour à même +l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, +après, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir +dans n'importe quel petit trou comme font les bêtes.</p> + +<p>On se couchait après le quart, par fantaisie, à +des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette +clarté continuelle. Et c'étaient toujours de bons +sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de +tout.</p> + +<p>Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela +par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six +semaines la pêche allait finir, et qu'ils en +posséderaient bientôt des nouvelles, ou des +anciennes déjà aimées, ils rouvraient tout +grands leurs yeux.</p> + +<p>Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait +plutôt à la manière honnête: on se +rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>... Ils regardaient à présent, au fond de leur +horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite +fumée, montant des eaux comme une queue microscopique, +d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du +ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les +profondeurs, ils l'avaient vite aperçue:</p> + +<p>--Un vapeur, là-bas!</p> + +<p>--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai +idée que c'est un vapeur de l'État, - le croiseur +qui vient faire sa ronde...</p> + +<p>Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des +nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille +grand'mère, écrite par une main de belle jeune +fille.</p> + +<p>Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque +noire, - c'était bien le croiseur, qui venait faire un +tour dans ces fiords de l'ouest.</p> + +<p>En même temps, une légère brise qui +s'était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des +eaux mortes; elle traçait sur le luisant miroir des +dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en +traînées, s'étendaient comme des +éventails, ou se ramifiaient en forme de +madrépores; cela se faisait très vite avec un +bruissement, c'était comme un signe de réveil +présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, +débarrassé de son voile, devenait clair; les +vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en +amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles +molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre +lesquelles les pêcheurs étaient -celle d'en haut et +celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si +on eût essuyé les buées qui les avaient +ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui +n'était pas bonne.</p> + +<p>Et, de différents points de la mer, de +différents côtés de l'étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui +rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des +Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient +à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se +croiseur; il en sortait même des coins vides de l'horizon, +et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. +Ils peuplaient tout à fait le pâle +désert.</p> + +<p>Plus de lente dérive, ils avaient endu leurs voiles +à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la +vitesse pour s'approcher.</p> + +<p>L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec +un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en +plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont +jamais été éclairée que par +côté, par en dessous et comme à regret. Elle +se continuait même par une autre Islande de couleur +semblable qui s'accentuait peu à peu; - mais qui +était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes +plus gigantesques n'étaient qu'une condensation de +vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable +de monter aud-dessus des choses, se voyait à travers cette +illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé +devant et que c'était pour les yeux un aspect +incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son disque +rond ayant repris des contours très accusés, il +semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, +mourante, qui se serait arrêtée là, +indécise, au milieu d'un chaos...</p> + +<p>Le croiseur, qui avait stoppé, était +entouré maintenant de la pléiade des Islandais. De +tous ces navires se détachaient des barques, en coquille +de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage.</p> + +<p>Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme +les enfants, des remèdes pour des petites blessures, des +réparations, des vivres, des lettres.</p> + +<p>D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire +mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant +tous été au service de l'État, ils +trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq +de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le +vieux maître qui les avait cadenassés leur dit: +"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce +qu'ils firent docilement, avec un sourire.</p> + +<p>Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. +Entre autres, deux pour la <i>Marie, capitaine Guermeur</i>, +l'une à <i>monsieur Gaos, Yann</i>, la seconde à +<i>monsieur Moan, Sylvestre</i> (celle-ci arrivée par le +Danemark à Reickavick, où le croiseur l'a'ait +prise).</p> + +<p>Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, +leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent +à lire les adresses qui n'étaient pas toutes mises +par de mains très habiles.</p> + +<p>Et le commandant disait:</p> + +<p>--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le +baromètre baisse.</p> + +<p>Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de +noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs +assemblés dans cette région peu sûre.</p> + +<p>Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres +ensemble.</p> + +<p>Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les +éclairait du haut de l'horizon toujours avec son +même aspect d'astre mort.</p> + +<p>Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, +les bras enlacés et se tenant par les épaules, ils +lisaient très lentement, comme pour se mieux +pénétrer des choses du pays qui leur étaient +dites.</p> + +<p>Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie +Gaos, sa petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut +les histoires drôles de la vieille grand'mère +Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et +puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de +ma part au fils Gaos".</p> + +<p>Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait +la sienne à son grand ami, pour essayer de lui faire +apprécier la main qui l'avait tracée:</p> + +<p>--Regarde, c'est une très belle écriture, +n'est-ce pas, Yann?</p> + +<p>Mais Yann qui savait très bien quelle était +cette main de jeune fille, détourna la tête en +secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait +à la fin avec cette Gaud.</p> + +<p>Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier +dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra +dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:</p> + +<p>--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce +qu'il peut avoir comme ça contre elle?...</p> + +<p>... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils +restaient toujours là, assis, songeant au pays, aux +absents, à mille choses, dans un rêve...</p> + +<p>A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu +trempé son bord dans les eaux, recommença à +monter lentement.</p> + +<p>Et ce fut le matin...<br> +</p> + +<p> </p> + +<h3>Deuxième Partie</h3> + +<h4>I</h4> + +<p><br> + ... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le +soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journée par +un matin sinistre. Tout à fait<br> + dégagé de son voile, il avait pris de grands +rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annonçant +le mauvais temps prochain.</p> + +<p>Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. +La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme +éprouvant le besoin de l'éparpiller, d'en +débarrasser la mer; et ils commençaient à se +disperser, à fuir comme une armée en +déroute, - rien que devant cette menace écrite en +l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.</p> + +<p>Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les +hommes et les navires.</p> + +<p>Les lames, encore petites, se mettaient à courir les +unes après les autres, à se grouper; elles +s'étaient marbrées d'abord d'une écume +blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un +grésillement, il en sortait des fumées; on +eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; +- et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en +minute.</p> + +<p>On ne pensait plus à la pêche, mais à la +manoeuvre seulement. Les lignes étaient depuis longtemps +rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - les +uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver +à temps; d'autres, préférant dépasser +la pointe sud d'Islande, trouvant plus sûr de prendre le +large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent +arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; +çà et là, dans les creux de lames, des +voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées, +fatiguées, fuyantes, - mais tenant debout tout de +même, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que +l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se +redressent.</p> + +<p>La grande panne des nuages, qui s'était +condensée à l'horizon de l'ouest avec un aspect +d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les +lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait +inépuisable, cette panne: le vent l'étendait, +l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir +indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait +dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividité froide et +profonde.</p> + +<p>Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute +chose.</p> + +<p>Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les +pêcheurs restaient seuls sur cette mer remuée qui +prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, +pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances +augmentaient; ils allaient se perdre de vue.</p> + +<p>Les lames, frisées en volutes, continuaient de se +courir après, de se réunir, de s'agripper les unes +les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles, +les vides se creusaient.</p> + +<p>En quelques heures, tout était labouré, +bouleversé dans cette région la veille si calme, +et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de bruit. +Changement à vue que toute cette agitation d'à +présent, inconsciente, inutile, qui s'était faite +si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de +destruction aveugle!...</p> + +<p>Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant +toujours de l'ouest, se superposant, empressés, rapides, +obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes restaient +seules, par lesquels le soleit envoyait d'en bas ses derniers +rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, +était de plus en plus zébrée de baves +blanches.</p> + +<p>A midi, la <i>Marie</i> avait tout à fait pris son +allure de mauvais temps; ses écoutilles fermées et +ses voiles réduites, elle bondissait souple et +légère; - au milieu du désarroi qui +commençait, elle avait un air de jouer comme font les gros +marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant plus que<br> + la misaine elle <i>fuyait devant le temps,</i> suivant +l'expression de marine qui désigne cette +allure-là.</p> + +<p>En haut, c'était devenu entièrement sombre, une +voûte fermée, écrasante, - avec quelques +charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, +cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait +regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en +plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se +dépêchant de passer, et sans cesse remplacées +par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de +ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau +sans fin...</p> + +<p>Elle fuyait devant le temps, la <i>Marie</i>, fuyait, toujours +plus vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de +mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la +<i>Marie</i>, les nuages, tout était pris d'un même +affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui +détalait le plus vite, c'était le vent; puis les +grosses lévées de houle, plus lourdes, plus lentes, +courant après lui; puis la <i>Marie</i> +entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la +poursuivaient, avec leurs crêtes blêmes qui se +roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, - toujours +rattrapée, toujours dépassée, - leur +échappait tout de même, au moyen d'un sillage habile +qu'elle se faisait derrière, d'un remous où leur +fureur se brisait.</p> + +<p>Et dans cette allure de <i>fuite</i>, ce qu'on +éprouvait surtout, c'était une illusion de +légèreté; sans aucune peine ni effort, on se +sentait bondir. Quand la <i>Marie</i> montait sur ces lames, +c'était sans secousse comme si le vent l'eût +enlevée; et sa redescente après était comme +une glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre +qu'on a dans les chutes simulées des "chars russes" ou +dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme +à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous +elle pour continuer de courir, et alors elle était +replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi; +sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un +éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, +mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et +s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme +rien...</p> + +<p>Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après +chaque lame passée, on regardait derrière soi +arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait +toute verte par transparence; qui se dépêchait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes +prêtes à se refermer, un air de dire: "Attends que +je t'attrape, et je t'engouffre..."</p> + +<p>... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un +haussement d'épaule on enlèverait une plume; et, +presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son +écume bruissante, son fracas de cascade.</p> + +<p>Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait +toujours. Ces lames se succédaient, plus énormes, +en longues chaînes de montagnes dont les vallées +commençaient à faire peur. Et toute cette folie de +mouvement s'accélérait, sous en ciel de plus en +plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.</p> + +<p>C'était bien du très gros temps, et il fallait +veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de +l'espace pour courir! Et puis, justement la <i>Marie</i>, cette +année-là, avait passé sa saison dans la +partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors +toute cette fuite dans l'Est était autant de bonne route +faite pour le retour.</p> + +<p>Yann et Sylvestre étaient à la barre, +attachés par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson +de <i>Jean-François de Nantes</i>; grisés de +mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, +riant de ne plus s'entendre au milieu de tout ce +déchaînement de bruits, s'amusant à tourner +la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.</p> + +<p>--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, +là-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue +par l'écoutille entre-bâillée, comme un +diable prêt à sortir de sa boîte.</p> + +<p>Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour +sûr.</p> + +<p>Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est +<i>maniable</i>, ayant confiance dans la solidité de leur +bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection +de cette Vierge de faïence qui, depuis quarante +années de voyages en Islande, avait dansé tant de +fois cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses +bouquets de fausses fleurs...</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>En général, on ne voyait pas loin autour de soi; +à quelques centaines de mètres, tout paraissait +finir en espèces d'épouvantes vagues, en +crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la +vue. On se croyait toujours au milieu d'une scène +restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette +sorte de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une +extrême vitesse, sur toute la surface de la mer.</p> + +<p>Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait +vers le nord-ouest d'où une <i>saute de vent</i> pouvait +venir: alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet +traînant, faisant paraître plus sombre le dôme +de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches +agitées. Et cette éclaircie était triste +à regarder; ces lointians entrevus, ces +échappées serraient le coeur davantage en donnant +trop bien à comprendre que c'était le même +chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces +grands horizons vides et infiniment au delà: +l'épouvante n'avait pas de limites, et on était +seul au milieu!</p> + +<p>Une clameur géante sortait des choses comme un +prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et +on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de +sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines +à force d'être immenses: cel c'était le vent, +la grande âme de ce désordre, la puissance invisible +menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, +plus rapprochés, plus matériels, plus +menaçants de détruire, que rendait l'eau +tourmentée, grésillant comme sur des braises...</p> + +<p>Toujours cela grossissait.</p> + +<p>Et, malgré leur allure de fuite, la mer +commençait à les couvrir, à les +<i>manger</i> comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant +de l'arrière, puis de l'eau à paquets, +lancée avec une force à tout briser. Les lames se +faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et +pourtant elles étaient déchiquetées à +mesure, on en voyait de grands lambeaux verdâtres, qui +étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il +en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit clasuant, +et alors la <i>Marie</i> vibrait tout entière comme de +douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause +de toute cette bave blanche, éparpillée; quand les +rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en +tourbillons plus épais - comme, en éte, la +poussière des routes. Une grosse pluie, qui était +venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses +ensemble siffllaient, cinglaient, blessaient comme des +lanières.</p> + +<p>Ils restaient tous les deux à la barre, attachés +et se tenant ferme, vêtus de leurs <i>cirages</i>, qui +étaient durs et luisants comme des peaux de requins; ils +les avaient bien serrés au cou, par des ficelles +goudronnées, bien serrés aux poignets et aux +chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,<br> + et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela +tombait plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas être +renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient +le respiration à toute minute coupée. Après +chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en +souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur +barbe.</p> + +<p>A la longue, pourtant, cela devenait une extrême +fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait +toujours à son même paroxysme +exaspéré. Les rages des hommes, celles des +bêtes s'épuisent et tombent vite; - il faut subir +longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans +cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la +mort.</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p><br> + A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de +la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone, +reprise de temps à autre inconsciemment. L'excès de +mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau +être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs +dents entre-choquées par un tremblement de froid; leurs +yeux, à demi fermés sous les paupières +brûlées qui battaient, restaient fixes dans une +atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux +arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains +crispées et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque +sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux +ruisselants, la bouche contractée, ils étaient +devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de +sauvagerie primitive.</p> + +<p>Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement +d'être encore là, à côté l'un de +l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se +dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, +surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un +grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de +croix involontaire. Ils ne songeaient plus à rien, ni +à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, +obscurcissait tout dans leur tête. Ils n'étaient +plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette +barre; que deux bêtes vigoureuses cromponnées +là par instinct pour ne pas mourir.</p> + +<h4>II<br> +</h4> + +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, +par une journée déjà fraîche. Gaud +cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la +direction de Pors-Even.</p> + +<p>Depuis près d'un mois, les navires islandais +étaient rentrés, - moins deux qui avaient disparu +dans ce coup de vent de juin. Mais la <i>Marie</i> ayant tenu +bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays +tranquillement.</p> + +<p>Gaud se sentait très troublées, à +l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois +elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était quand +on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre +petit Sylvestre, à son départ pour le service. (On +l'avait accompagné jusqu'à la dilligence, lui,<br> + pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, +et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) +Yann, qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, +avait fait mine de détourner les yeux quand elle l'avait +regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour de +cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents +assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen +de se parler.</p> + +<p>Alors elle avait pris à la fin une grande +résolution, et, un peu craintive, s'en allait chez les +Gaos.</p> + +<p>Son père avait eu jadis des intérêts +communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliquées +qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en finissent +plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une +barque qui venait de se faire <i>à la part</i>.</p> + +<p>--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet +argent, mon père; d'abord je serais contente de voir Marie +Gaos; puis je ne suis jamais allée si loin en +Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande +course.</p> + +<p>Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette +famille d'Yann, où elle entrerait peutt-être un +jour, de cette maison, de ce village.</p> + +<p>Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, +luit avait expliqué à sa manière la +sauvagerie de son ami:</p> + +<p>--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut +se marier avec personne, par idée à lui; il n'aime +bien que la mer, et même un jour, par plaisanterie, il nous +a dit lui avoir promis le mariage.</p> + +<p>Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, +et, retrouvant toujours dans sa mémoire son beau sourire +franc de la nuit du bal, elle se reprenait à +espérer.</p> + +<p>Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait +rien, bien sûr; son intention n'était point de se +montrer si osée. Mais lui, la revoyant de près, +parlerait peut-être...</p> + +<h4>III<br> +</h4> + +<p>Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, +respirant la brise saine du large.</p> + +<p>Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours +des chemins.</p> + +<p>De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de +marins qui sont toute l'année battus par le vent, et dont +la couleur est celle des rochers. Dans l'un, où le sentier +se rétrécissait tout à coup entre des murs +sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre +chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, +avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de +quelque ancien matelot revenu de là-bas... En passant, +elle regardait tout; les gens qui sont très +préoccupés par le but de leur voyage s'amusent +toujours plus que les autres aux mille détails de la +route.</p> + +<p>Le petit village était loin derrière elle +maintenant, et, à mesure qu'elle s'avançait sur ce +dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient +plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.</p> + +<p>Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes +les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout +à présent; rien que la lande rase, aux ajoncs +verts, et, çà et là, les divins +crucifiés découpant sur le siel leurs grands bras +en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un immense lieu +de justice.</p> + +<p>A un carrefour, gardé par un de ces christs +énormes, elle hésita entre deux chemins qui +fuyaient entres des talus d'épines.</p> + +<p>Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la +tirer d'embarras:</p> + +<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p> + +<p>C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. +Après l'avoir embrassée, elle lui demanda si ses +parents étaient à la maison.</p> + +<p>--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit +la petite sans aucune malice, qui est allé à +Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.</p> + +<p>Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort +qui l'éloignait d'elle partout et toujours. Remettre sa +visitie à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette +petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que +penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le +temps de rentrer.</p> + +<p>A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette +pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus +désolées. Ce grand air de mer qui faisait les +hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, +courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y +avait des goémons qui traînaient par terre, +feuillages <i>d'ailleurs</i>, indiquant qu'un autre monde +était voisin. Ils se répandaient dans l'air leur +odeur saline.</p> + +<p>Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on +voyait à longue distance dans ce pays nu, se dessinant, +comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes +ou pêcheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin, +de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient +bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin.</p> + +<p>L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire +pour allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir +marcher si lentement.</p> + +<p>Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les +filles peut-être...</p> + +<p>Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. +De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il +n'avait en général qu'à se présenter. +Les <i>fillettes</i> <i>de Paimpol</i>, comme dit la vieille +chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne +résisten guère à un garçon aussi +beau. Non, tout simplement, il était allé faire une +commande à certain vannier de ce village, qui avait seul +dans le pays la bonne manière pour tresser les +<i>casiers</i> à prendre les homards. Sa tête +était très libre d'amour en ce moment.</p> + +<p>Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin +sur une hauteur. C'était une chapelle toute grise, +très petite et très vieille; au milieu de +l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et +déjà sans feuilles, lui faisait des cheveux, des +cheveaux jetés tous du même côté, comme +par une main qu'on y aurait passée.</p> + +<p>Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les +barques des pêcheurs, main éternelle des vents +d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de<br> + la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient +poussé de travers et échevelés, les vieux +arbres, courbant le dos sous l'effort séculaire de cette +main-là.</p> + +<p>Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque +c'était la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y +arrêta, pour gagner encore du temps.</p> + +<p>Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des +croix. Et tout était de la même couleur, la +chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait +uniformément hâlé, rongé par le vent +de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches +d'un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les +branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans +les niches du mur.</p> + +<p>Sur une de ces croix de bois, un nom était écris +en grosses lettres: <i>Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts +ans</i>.</p> + +<p>Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.</p> + +<p>La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, +plusieurs des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, +c'était naturel, et elle aurait dû s'y attendre; +pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression +pénible.</p> + +<p>Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une +prière sous ce porche antique, tout petit, usé, +badigeonné de chaux blanche. Mais là elle +s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. +<i>Gaos</i>! encore ce nom, gravé sur une des plaques +funéraires comme on en met pour garder le souvenir de ceux +qui meurent au large.</p> + +<p>Elle se mit à lire cette inscription:</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, Jean-Louis<br> + âgé de 24 ans, matelot à bord de la +<i>Marguerite</i>,<br> + disparu en Islande, le 3 août 1877.<br> + Qu'il repose en paix!</p> + +<p>L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette +entrée de chapelle, étaient clouées d'autre +plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'était le +coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y +être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans +l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais +ici, dans ce village, il était plus petit, plus fruste, +plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. Il y +avait de chaque côté un banc de granit, pour les +veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier +comme une grotte, était gardé par une bonne vierge +très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux +méchants, qui ressemblait à Cybèle, +déesse primitive de la terre.</p> + +<p>Gaos! Encore!</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, François<br> + époux de Anne-Marie LE GOASTER,<br> + capitaine à bord du <i>Paimpolais</i>,<br> + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br> + avec vingt-trois hommes composant son équipage.<br> + Qu'ils reposent en paix!</p> + +<p>Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir +avec des yeux verts, peinture naïve et macabre, sentant +encore la barbarie d'un autre âge.</p> + +<p>Gaos! partout ce nom!</p> + +<p>Un autre Gaos s'appelait Yves, <i>enlevé du bord de son +navire et disparu aux environs de Norden-Fiord, en Islande, +à l'âge de vingt-deux ans</i>. La plaque semblait +être là depuis de longues années; il devait +être bien oublié, celui-là...</p> + +<p>En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de +tendresse douce, et un peu désespérée aussi. +Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le +disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient +sombré, des ancêtres, des frères, qui +devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.</p> + +<p>Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, +à peine éclairée par ses fenêtres +basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein +de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier +devant des saints et des saintes énormes, entourés +de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte +avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait +commençait à gémir, comme rapportant au pays +breton la plainte des jeunes hommes morts.</p> + +<p>Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider +à faire sa visite et s'acquitter de sa commission.</p> + +<p>Elle reprit sa route et, après s'être +informée dans le village, elle trouva la maison des Gaos, +qui était adossée à une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu +à l'idée que Yann pouvait être revenu, elle +traversa le jardinet où poussaient des +chrysanthèmes et des véroniques.</p> + +<p>En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette +barque vendue, et on la fit asseoir très poliment pour +attendre le retour du père, qui lui signerait son +reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses +yeux cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.</p> + +<p>On était fort occupé dans la maison. Sur une +grande table bien blanche, on taillait déjà +à la pièce, dans du coton neuf, des costumes +appelés <i>cirages</i>, pour la prochaine saison +d'Islande.</p> + +<p>--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut +à chacun deux rechanges complets pour là-bas.</p> + +<p>On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les +peindre et les cirer, ces tenues de misère. Et, pendant +qu'on lui détaillait la chose, ses yeux parcouraient +attentivement ce logis des Gaos.</p> + +<p>Il était aménagé à la +manière traditionnelle des chaumières bretonnes; +une immense cheminée occupait le fond, et des lits en +armoire s'étageaient sur les côtés. Mais cela +n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces +gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi +enfouis au bord des chemins; c'était clair et propre, +comme en général chez les gens de mer.</p> + +<p>Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons +ou filles, tous frères d'Yann, - sans compter deux grands +qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et +proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.</p> + +<p>--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la +mère; nous en avions déjà beaucoup pourtant; +mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père +était de la <i>Maria-Dieu-l'aime</i>, qui s'est perdue en +Islande à la saison dernière, comme vous savez, - +alors, entre voisins, on s'est partagé les cinq enfants +qui restaient et celle-ci nous est échue.</p> + +<p>Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée +baissait la tête et souriait en se cachant contre le petit +Laumec Gaos qui était son +préféré.</p> + +<p>Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la +fraîche santé se voyait épanouie sur toutes +ces joues roses d'enfants.</p> + +<p>On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - +comme une belle demoiselle dont la visite était un honneur +pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la +fit montrer dans la chambre d'en haut qui était la gloire +du logis. Elle se rappellait bien l'histoire de la construction +de cet étage; c'était à la suite d'une +trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le +père Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bat, Yann +luit avait raconté cela.</p> + +<p>Cette chambre de l'épave était jolie et gaie +dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits à la +mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table +au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout Paimpol, toute la +rade, avec les <i>Islandais</i> là-bas, au mouillage, - et +la passe par où ils s'en vont.</p> + +<p>Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu +savoir où dormait Yann; évidemment, tout enfant, il +avait dû habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques +lits en armoire. Mais à présent, c'était +peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait +aimé être au courant des détails de sa vie, +savoir surtout à quoi se passaient ses longues +soirées d'hiver...</p> + +<p>... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit +tressaillir.</p> + +<p>Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui +ressemblait malgré ses cheveux déjà blancs, +qui avait presque sa haute stature et qui était droit +comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.</p> + +<p>Après l'avoir saluée et s'être enquis des +motifs de sa visite, il lui signa son reçu, ce qui fut un +peu long, car sa main n'était plus, disait-il, très +assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement définitif, le +désintéressant de cette vente de barque; non, mais +comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. +Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit +un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire +n'était pas encore finie, elle s'en était bien +doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des +affaires mèlées avec les Gaos.</p> + +<p>On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, +comme si on eût trouvé plus honnête que toute +la famille fût là assemblée pour la recevoir. +Le père avait peut-être même deviné, +avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'était pas +indifférent à cette belle héritière; +car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de +lui:</p> + +<p>--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si +tard dehors. Il est allé à Loguivy, mademoiselle +Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous +savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.</p> + +<p>Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant +conscience que c'était trop, et sentant un serrement de +coeur lui venir à l'idée qu'elle ne le verrait +pas.</p> + +<p>--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela +à craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de +temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez +mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune +homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à fait?... +Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous +pouvons le dire.</p> + +<p>Cependant la nuit venait; on avait replié les +<i>cirages</i> commencés, suspendu le travail. Les petits +Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs, se<br> + serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise +du soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:</p> + +<p>"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"</p> + +<p>Et, dans la cheminée, la flamme commençait +à éclairer rouge, au milieu du crépuscule +qui tombait.</p> + +<p>--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle +Gaud.</p> + +<p>Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout +à coup au visage à la pensée d'être +restée si tard. Elle se leva et prit congé.</p> + +<p>Le père d'Yann s'était levé lui aussi +pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au delà de +certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un +passage noir.</p> + +<p>Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se +sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait +envie de lui parler comme à un père, dans des +élans qui lui venaient; puis le mots s'arrêtaient +dans sa gorge, et elle ne disait rien.</p> + +<p>Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de +la mer, rencontrant çà et là, sur la rase +lande, des chaumières déjà fermées, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où +des pêcheurs étaient blottis; rencontrant les croix, +les ajoncs et les pierres.</p> + +<p>Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y +était attardée!</p> + +<p>Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol +ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, +elle pensait chaque fois à lui, à Yann; mais +c'était aisé de le reconnaître à +distance et vite elle était déçue. Ses pieds +s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, +emmêlées comme des chevelures, qui étaient +les goémons traînant à terre.</p> + +<p>A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le +priant de retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient +déjà, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir +peur.</p> + +<p>Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait +à présent quand elle verrait Yann...</p> + +<p>Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui +auraient pas manqué, mais elle aurait eu trop mauvais air +en recommençant cette visite. Il fallait être plus +courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son +petit confident, eût été là encore, +elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann +de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il était +parti et pour combien d'années?...</p> + +<p> </p> + +<h4>IV</h4> + +<p>- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me +marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je +serai jamais si heureux qu’ici avec vous; pas de soucis, pas +de contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude +chaque soir, quand je rentre de la mer… Oh! je comprends +bien, allez, qu’il s’agit de celle qui est venue +à la maison aujourd’hui. D’abord, une fille si +riche, en vouloir à de pauvres gens comme nous, ça +n’est pas assez clair à mon gré. Et puis ni +celle-là ni une autre, on, c’est tout +réfléchi, je ne me marie pas, ça n’est +pas mon idée.</p> + +<p>Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, +désappointés profondément; car, après +en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien +sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau +Yann. Mais ils ne tentèrent point d’insister, sachant +combien ce serait inutile. Sa mère surtout baissa la +tête et ne dit plus mot; elle respectait les +volontés de ce fils, de cet ainé qui avait presque +rang de chef de famille: bien qu’il fût toujours +très doux et très tendre avec elle, soumis plus +qu’un enfant pour les petites choses de la vie, il +était depuis longtemps son maître absolu pour les +grandes, échappant à toute pression avec une +indépendance tranquillement farouche.</p> + +<p>Il ne veillait jamais tard, ayant l’habitude, comme les +autres pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après +souper, dès huit heures, ayant jeté un dernier coup +d’oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, +à ses filets neufs, il commença de se +déshabiller, l’esprit en apparence fort calme; puis +il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose +qu’il partageait avec Laumec son petit frère.<br> +</p> + +<p> </p> + +<h4>V<br> +</h4> + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, +était au cartier de Brest; - très +dépaysé, mais très sage; portant +crânement son col bleu ouvert et son bonnet à pompon +rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute +taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille +grand'mère et resté l'enfant innocent d'autrefois. + +<p>Un seul soir il s'était grisé, avec des +<i>pays</i>, parce que c'est l'usage: ils étaient +rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, +en chantant à tue-tête.</p> + +<p>Un dimanche aussi, il était allé au +théâtre dans les galeries hautes. On jouait un de +ces grands drames où les matelots, s'exaspérant +contre le traître, l'accueillent avec un <i>hou</i>! qu'ils +poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent +d'ouest. Il avait surtout trouvé qu'il y faisait +très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une +réprimande de l'officier de service. Et il s'était +endormi sur la fin.</p> + +<p>En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait +rencontré des dames d'un âge assez mûr, +coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur +trottoir.</p> + +<p>--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec +des grosses voix rauques.</p> + +<p>Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, +n'étant point si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais +le souvenir, évoqué tout à coup, de sa +vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer +devant elles très dédaigneux, les toisant du haut +de sa beauté et de sa jeuneese avec un sourire de moquerie +enfantine. Elles avaient même été fort +étonnées, les belles, de la réserve de ce +matelot:</p> + +<p>--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon +fils; sauve-toi, l'on va te manger.</p> + +<p>Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient +s'était perdu dans la rumeur vague qui emplissait les +rues, par cette nuit de dimanche.</p> + +<p>Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au +large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas +de lui, parce qu'il était très fort, ce qui inspire +le respect aux marins.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait +à lui annoncer qu'il était désigné +pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...</p> + +<p>Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant +entendu dire à ceux qui lisaient les journaux que, par +là-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de +l'urgence du départ, on le prévenait en même +temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission +accordée d'ordinaire, pour les adieux, à ceux qui +vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et +s'en aller. Il lui vint un trouble extrème: c'était +le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi +l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne +plus revenir.</p> + +<p>Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand +bruit se faisait autour de lui, dans le salles du quartier, +où quantité d'autres venaient d'être +désignés aussi pour cette escadre de Chine.</p> + +<p>Et vite il écrivit à sa pauvre vieille +grand'mère, vite au crayon, assis par terre, isolé +dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et +de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient +partir.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p><br> + Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, +deux jours après, en riant derrière lui; c'est +égal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de +même.</p> + +<p>Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se +promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras, +comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui +disant des choses qui avaient l'air tout à fait +douces.</p> + +<p>Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de +dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du +jour; un petit châle brun, et une grande coiffe de +Paimpolaise.</p> + +<p>Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers +lui pour le regarder avec tendresse.</p> + +<p>--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!</p> + +<p>Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien +que c'était une bonne vieille grand'mère, venue de +la campagne.</p> + +<p>...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, +à la nouvelle du départ de son petit-fils: - car +cette guerre de Chine avait déjà coûté +beaucoup de marins au pays de Paimpol.</p> + +<p>Ayant réuni toutes ses pauvres petites +économies, arrangé dans un carton sa belle robe des +dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie +pour l'embrasser au moins encore une fois.</p> + +<p>Tout droit elle avait éte le demander à la +caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait refusé +de le laisser sortir.</p> + +<p>--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez +vous adresser au capitaine, le voilà qui passe.</p> + +<p>Et carrément, elle y était allée. +Celui-ci s'était laissé toucher.</p> + +<p>--Envoyez Moan <i>se changer</i>, avait-il dit.</p> + +<p>Et Moan, quatre à quatre, était monté se +mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour +l'amuser, comme toujours, faisait par derrière à +cet adjudant une fine grimace impayable, avec une +révérence.</p> + +<p>Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien +décolleté dans sa tenue de sortie, elle avait +été émerveillée de le trouver si +beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, +était en pointe à la mode des marins cette +année-là, les liettes de sa chemise ouverte +étaient frisée menu, et son bonnet avait de longs +rubans qui flottaient terminés par des encres d'or.</p> + +<p>Un instant elle s'était imaginé voir son fils +Pierre qui, vingt ans auparavant, avait été lui +aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long passé +déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, +avait jeté furtivement sur l'heure présente une +ombre triste.</p> + +<p>Tristesse vitte effacée. Ils étaient sortis bras +dessus bras dessous, dans la joie d'être ensemble; - et +c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait +jugée "un peu ancienne".</p> + +<p>Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans +une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait +recommandée comme n'étant pas trop chère. +Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient +allés dans Brest, regarder les étalages des +boutiques. Et rien n'était si amusant que tout ce qu'elle +trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en +breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas +comprendre.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p><br> + Elle était restée trois jours avec lui, trois +jours de fête sur lesquels pesait un <i>après</i> +bien sombre, autant dire trois jours de grâce.</p> + +<p>Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à +Ploubazlanec. C'est que d'abord elle était au bout de son +pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et +les matelots sont toujours consignés inexorablement dans +les quartiers, la veille des grands départs (un usage qui +semble à première vue un peu barbare, mais qui est +une précaution nécessaire contre les +<i>bordées</i> qu'ils ont tendance à courir au +moment de se mettre en campagne).</p> + +<p>Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau +chercher dans sa tête pour dire encore des choses +drôles à son petit-fils, elle n'avait rien +trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient +envie de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui +montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle +lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, +donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans +une église pour dire ensemble leurs prières.</p> + +<p>C'est par le train du soir qu'elle s'en était +allée. Pour économiser, ils s'étaient rendus +à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage +et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de +tout son poids. Elle était fatiguée, +fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de +s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. +Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant +plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet +dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de +ses soixante-seize ans. A l'idée que c'était fini, +que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se +déchirait d'une manière affreuse. Et c'était +en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie! +Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait encore +de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute +sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son +désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le +garder!...</p> + +<p>Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, +de ses mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses +recommandations dernières auxquelles il répondait +tout bas par de petits <i>oui</i> bien soumis, la tête +penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons +yeux doux, son air de petit enfant.</p> + +<p>--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous +voulez partir!</p> + +<p>La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, +elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la +chose à terre, pour se pendre à son cou dans un +embrassement suprême.</p> + +<p>On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne +donnaient plus envie de sourire à personne. Poussée +par les employés, épuisée, perdue, elle se +jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma +brusquement la<br> + portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa +course légère de matelot, décrivait une +courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le tour et d'arriver +à la barrière, dehors, à temps pour la voir +passer.</p> + +<p>Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des +roues, - la grand'mère passa. - Lui, contre cette +barrière, agitait avec une grâce juvénile son +bonnet à rubans flottants, et elle, penchée +à la fenêtre de son wagon de troisième, +faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. +Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette +forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le +suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet "au +revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en +vont.</p> + +<p>Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; +jusqu'à la dernière minute, suis bien sa silhouette +fuyante, qui s'efface là-bas pour jamais...</p> + +<p>Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, +avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit +d'automne était venue, le gaz allumé partout, la +fête des matelots commencée. Sans prendre garde +à rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se +rendant au quartier.</p> + +<p>--"Écoute ici, joli garçon," disaient +déjà des vois enrouées de ces dames qui +avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.</p> + +<p>Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, +dormant à peine jusqu'au matin.<br> +</p> + +<h4>IX</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . .<br> + ...Il avait pris le large, emporté très vite sur +des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de +l'Islande.</p> + +<p>Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre +de se hâter, de brûler les relâches.</p> + +<p>Déjà il avait conscience d'être bien loin, +à cause de cette vitesse qui était incessante, +égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni +de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, +perché comme un oiseau, évitant ces soldats +entassés sur le pont, cette cohue d'en bas.</p> + +<p>On s'était arrêté deux fois sur la +côte de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des +mulets; de très loin il avait aperçu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il était +même descendu du sa hune pour regarder curieusement des +hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui +étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'étaient ça, les +Bédouins.</p> + +<p>Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, +malgré la saison d'automne, lui donnaient l'impression +d'un dépaysement extrême.</p> + +<p>Un jour, on était arrivé à une ville +appelée Port-Saïd. Tous les pavillons d'Europe +flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air +de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouillé là à toucher +les quais, presque au milieu des longues rues à maisons de +bois. Jamais, depuis le départ, il n'avait vu si clair et +de si<br> + près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette +agitation, cette profusion de bateaux.</p> + +<p>Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes +à vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte +de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en +ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut de sa +hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines.</p> + +<p>Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des +hommes en robe de toutes les couleurs, affairés, criant, +dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets +diaboliques des machines, étaient venus se mêler les +tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses +bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de +tous les exilés qui passaient.</p> + +<p>Le lendemain, dès le soleil levé, ils +étaient entrés eux aussi dans l'étroit ruban +d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les +pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à +la file dans le désert; puis une autre mer s'était +ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.</p> + +<p>On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus +chaude avait à sa surface des marbrures rouges et +quelquefois l'écume battue du sillage avait la couleur du +sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant +tout bas à lui-même <i>Jean François de +Nantes</i>, pour se rappeler son frère Yann, l'Islande, le +bon temps passé.</p> + +<p>Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il +voyait apparaître quelque montagne de nuance +extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans +doute, malgré l'éloignement et le vague, ces caps +avancés des continents qui sont comme des points de +repère éternels sur les grands chemins du monde. +Mais, quand on est gabier, on navigue emporté comme une +chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures +sur l'étendue qui ne finit pas.</p> + +<p>Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable +qui augmentait toujours; mais il en avait la notion très +nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui +fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette +vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.</p> + +<p>En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés +à l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau, +l'air, la lumière avaient pris une splendeur morne, +écrasante; et la fête éternelle de ces choses +était comme une ironie pour les êtres, pour les +existences organisées qui sont +éphémères:</p> + +<p>... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé +par des nuées de petits oiseaux, d'espèce inconnue, +qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de +poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs +épaules.</p> + +<p>Mais bientôt, les plus fatigués +commencèrent à mourir.</p> + +<p>... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les +sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.</p> + +<p>Ils étaient venus de par delà les grands +déserts, poussés par un vent de tempête. Par +peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils +s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, +sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond de quelque +région lointaine de la Libye, leur race avait +pullulé dans des amours exubérantes. Leur race +avait pullulé sans mesure, et il y en avait eu trop; alors +la mère aveugle, et sans âme, la mère<br> + nature, avait chassé d'un souffle cet excès de +petits oiseaux avec la même impassibilité que s'il +se fût agi d'une génération d'hommes.</p> + +<p>Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le +pont était jonché de leurs petits corps qui hier +palpitaient de vie, de chants et d'amour... Petites loques +noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les +ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis +les poussaient au grand néant de la mer, à coups de +balai...</p> + +<p>Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de +Moïse, et le navire en fut couvert.</p> + +<p>Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu +inaltérable où on ne voyait plus rien de vivant, - +si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de +l'eau...</p> + +<h4>X</h4> + +<p><br> + ... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout +noir; - c'était l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied +sur cette terre-là, le hasard l'ayant fait choisir +à bord pour compléter <i>l'armement</i> d'une +baleinière.</p> + +<p>A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait +l'ondée tiède, et regardait autour de lui les +choses étranges. Tout était magnifiquement vert; +les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands +yeux veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de +leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et +les fleurs.</p> + +<p>Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme +le <i>Écoute ici, joli garçon</i>, entendu maintes +fois dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchanté, leur +appel était troublant et faisait passer des frissons dans +la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient +fauves et polies comme du bronze.</p> + +<p>Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, +il s'avançait déjà, peu à peu, pour +les suivre.</p> + +<p>...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, +modulé en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa +baleinière, qui allait repartir.</p> + +<p>Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on +se retrouva au large le soir, il était encore vierge comme +un enfant.</p> + +<p>Après une nouvelle semaine de mer bleue, on +s'arrêta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une +nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris, +envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers.</p> + +<p>--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda +Sylvestre,voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des +queues.</p> + +<p>On lui dit que non; encore un peu de patience: ce +n'était que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour +éviter la poussière noirâtre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fiévreusement dans les soutes.</p> + +<p>Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, +où se trouvait au mouillage une certaine +<i>Circé</i> tenant un blocus. C'était le bateau +auquel il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y +déposa avec son sac.</p> + +<p>Il y retrouva des <i>pays</i> même deux <i>Islandais</i> +qui pour le moment étaient canonniers.</p> + +<p>Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles +où il l'y avait rien à faire, ils se +réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir.</p> + +<p>Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie +triste, avant le moment désiré d'aller se +battre.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . .<br> + Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du +départ des pêcheurs pour l'Islande.</p> + +<p>Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile +et devenue très pâle.</p> + +<p>C'est que Yann était en bas, à causer avec son +père. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement +résonner sa voix.</p> + +<p>Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, +comme si une fatalité les eût toujours +éloignés l'un de l'autre.</p> + +<p>Après sa course à Pors-Even, elle avait +fondé quelque espérance sur le <i>pardon des +Islandais</i>, où l'on a beaucoup d'occasions de se voir +et de causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, +dès le matin de cette fête, les rues étant +déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber +à torrents, chassée de l'ouest par une brise +gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si +noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce +côté-là. Et, en effet, ils n'étaient +pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à +boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur +plus serré que de coutume, était restée +derrière ses vitres toute la soirée, +écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des +cabarets les chants bruyants des pêcheurs.</p> + +<p>Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite +d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de +barque non encore réglée, le père Gaos, qui +n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les +filles ne font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en +avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l'avoir +troublée, puis abandonnée, à la +manières de garçons qui n'ont pas d'honneur. +Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de la +mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils +pourraient bien tomber, qui sait! après un entretien franc +comme serait le leur. Et alors, peut-être, +reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce +même sourire qui l'avait tant surprise et charmée +l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal passée +tout entière à valser entres ses bras. Et cet +espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience +presque douce.</p> + +<p>De loin, tout paraît toujours si facile, si simple +à dire et à faire.</p> + +<p>Et, précisément, cette visite d'Yann tombait +à une heure choisie: elle était sûre que son +père, en ce moment assis à fumer, ne se +dérangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor +où il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son +explication avec lui.</p> + +<p>Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette +hardiesse lui semblait extrême. L'idée seulement de +le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces +marches la faisait trembler. Son coeur battait à se +rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte +en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant +qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!</p> + +<p>Non, décidément, elle n'oserait jamais; +plutôt se consumer d'attente et mourir de chagrin, que +tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait +quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler.</p> + +<p>Mais elle s'arrêta encore, hésitante, +effarée, se rappelent que c'était demain le +départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir +était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, +recommencer des mois de solitude et d'attente, languir +après son retour, perdre encore tout un été +de sa vie...</p> + +<p>En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement +résolue, elle descendit en courant l'escaldier, et arriva +tremblante se planter devant luit.</p> + +<p>--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous +plaît.</p> + +<p>--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, +portant la main à son chapeau.</p> + +<p>Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la +tête rejetée en arrière, l'expression dure, +ayant même l'air de se demander si seulement il +s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, +il plaquait ses larges épaules à la muraille, comme +pour être moins près d'elle dans ce couloir +étroit où il se voyait pris.</p> + +<p>Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle +avait préparé pour lui dire: elle n'avait pas +prévu qu'il pourrait lui faire cet affront-là, de +passer sans l'avoir écoutée...</p> + +<p>--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? +Demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas +celui qu'elle voulait avoir.</p> + +<p>Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues +étaient devenues très rouges, une montée de +sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se +dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de +sa poitrine, comme celles des taureaux.</p> + +<p>Elle essaya de continuer:</p> + +<p>--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous +m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas à une +indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans +mémoire donc... Que vous ai-je fait?...</p> + +<p>... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, +venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la +coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre +une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de +choses graves. Après ses premières phrases, +étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, +sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées. Ils +s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui, +fuyant toujours.</p> + +<p>Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était +noir. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et +triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en +face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces +deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les +Mével?</p> + +<p>--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin +en se dégageant avec une aisance de fauve. - +Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient +sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous +ne sommes pas gens de la même classe. Je ne suis pas un +garçon à venir chez vous, moi...</p> + +<p>Et il s'en alla...</p> + +<p>Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle +n'avait même rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans +cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la faire +passer à ses yeux pour une effrontée... Quel +garçon était-il donc, ce Yann, avec son +dédain des filles, son dédain de l'argent, son +dédain de tout!...</p> + +<p>Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les +choses remuer autour d'elle, avec du vertige...</p> + +<p>Et puis une idée, plus intolérable que toutes, +lui vint comme un éclair: des camarades d'Yann, des +Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il +allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se serait un +affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre, +pour les observer à travers ses rideaux...</p> + +<p>Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. +Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de +plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande +pluie menaçante, disant:</p> + +<p>--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa +passera.</p> + +<p>Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur +Jeannie Caroff, sur différentes belles; mais aucun ne se +retourna vers sa fenêtre.</p> + +<p>Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne +répondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et +triste. Il n'entra point boire avec les autres et, sans plus +prendre garde à exu ni à la pluie commencée, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé +dans une rêverie, il traversa la place, dans la direction +de Ploubazlanec...</p> + +<p>Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse +sans espoir prit la place de l'amer dépit qui lui +était d'abord monté au coeur.</p> + +<p>Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à +présent?</p> + +<p>Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; +plutôt, s'il pouvait venir là, seul avec elle dans +cette chambre où on se parlerait en paix, tout +s'expliquerait peut-être encore.</p> + +<p>Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui +dirait: "Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais +rien; à présent je suis à vous de toute mon +âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir +la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les +garçons de Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si +j'en désirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce +que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres +jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; +bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je +suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, +puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?</p> + +<p>... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit +qu'en rêve; il était trop tard, Yann ne l'entendrait +point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour +quelle espèce de créature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir.</p> + +<p>Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa +belle chambre, où entrait le jour blanchâtre de +février, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises +rangées le long du mur, il lui semblait voir crouler le +monde, avec les choses présentes et les choses à +venir, au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se +creuser partout autour d'elle.</p> + +<p>Elle souhaitait être débarassée de la vie, +être déjà couchée bien tranquille sous +une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui +pardonnait, et aucune haine n'était mêlée +à son amour désespéré pour lui...<br> +</p> + +<h4>XII</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + La mer, la mer grise.</p> + +<p>Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque +été, les pêcheurs en Islande, Yann filait +doucement depuis un jour.</p> + +<p>La veille, quand on était parti au chant des vieux +cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires, +couverts de voiles, s'étaient dispersés comme des +mouettes.</p> + +<p>Puis cette brise était devenue plus molle, et les +marches s'étaient ralenties; des bancs de brume +voyageaient au ras des eaux.</p> + +<p>Yann était peut-être plus silencieux que +d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait +avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque +obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien +qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, +on ne voyait que des grisailles profondes; en écoutant, on +n'entendait que du silence...</p> + +<p>... Tout à coup, un bruit sourd, à peine +perceptible, mais inusité et venu d'en dessous avec une +sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les +freins des roues! Et la <i>Marie</i>, cessant sa marche, demeura +immobilisée...</p> + +<p>Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc +de la côte anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien +depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.</p> + +<p>Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de +mouvement contrastait avec cette tranquillité brusque, +figée, de leur navire. Voilà, elle s'était +arrêtée à cette place, la <i>Marie</i>, et +n'en bougeait plus. Au milieu de cette immensité de choses +fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir même +pas de consistance, elle avait été saisie par je ne +sais quoi de résistant et d'immuable qui était +dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, +et risquait peut-être d'y mourir.</p> + +<p>Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par +les pattes à de la glu?</p> + +<p>D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne +change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en +dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.</p> + +<p>C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose +collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu +à peu, ils prennent cet air pitoyable d'une bête en +détresse qui va mourir.</p> + +<p>Pour la <i>Marie</i>, c'était ainsi; au commencement +cela ne paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu +inclinée, il est vrai, mais c'était en plein matin, +par un beau temps calme; il fallait <i>savoir</i> pour +s'inquiéter et comprendre que c'était grave.</p> + +<p>Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis +la faute en ne s'occupant pas assez du point où l'on +était; il secouait ses mains en l'air, en disant:</p> + +<p>--<i>Ma Doué! ma Doué!</i> sur un ton de +désespoir.</p> + +<p>Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina +un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque +aussitôt; on ne le distingua plus.</p> + +<p>D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et +pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient +grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force +vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut +se défendre comme de pirates.</p> + +<p>Ils se démenaient tous, changeant, chavirant +l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les +mouvements de la mer, était très +émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits +d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis +ces immobilités, il comprenait très bien que tout +cela n'était pas naturel, et se cachait dans les coins, la +queue basse.</p> + +<p>Après, ils amenèrent des embarcations pour +mouiller des ancres, essayer de se <i>déhaler</i>, en +réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude +manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir +venu, le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et +pimpant, prenait déjà mauvaise figure, +inondé, souillé, en plein désarroi. Il +s'était débattu, secoué de toutes les +manières, et restait toujours là, cloué +comme un bateau mort.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br> + La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle +était plus haute; cela tournait mal quand, tout à +coup, vers six heures, les voilà dégagés, +partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour +se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de +l'avant à l'arrière en criant:</p> + +<p>--Nous flottons!</p> + +<p>Ils flottaient en effet; mais comment dire cette +joie-là, de <i>flotter</i>; de se tenir s'en aller, +redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un +commencement d'épave qu'on était tout à +l'heure!...</p> + +<p>Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était +envolée aussi. Allégé comme son bateau, +guéri par la saine fatique de ses bras, il avait +retrouvé son air insouciant, secoué ses +souvenirs.</p> + +<p>Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, +il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en +apparence aussi libre que dans ses premières +années.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + On distribuait un courrier de France, là bas, à +bord de la <i>Circé</i>, en rade d'Ha-Long, à +l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré de +matelots, le vaguemestre apppelait à haute voix les noms +des heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, +dans la batterie, en se bousculant autour d'un fanal.</p> + +<p>--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui +était bien timbrée de Paimpol, - mais ce +n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-ce que +cela voulait dire? Et de qui venait-elle?</p> + +<p>L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit +craintivement.</p> + +<p>Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.</p> + +<p>"Mon cher petit-fils,"<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; +alors il respira mieux. Elle avait même apposé au +bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée +et écolière: "Veuve Moan".</p> + +<p>Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, +d'un mouvement irréfléchi, et embrassa ce pauvre +nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait +à un heure suprême de sa vie: demain matin, +dès le jour, il partait pour aller au feu.</p> + +<p>On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa +venaient d'être pris. Aucune grande opération +n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les renforts +qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à +bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour +compléter les compagnies de marins déjà +débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui +longtemps dans les croisières det les blocus, venait +d'être désigné avec quelques autres pour +combler des vides dans ces compagnies-là.</p> + +<p>En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque +chose leur disait tout de même qu'ils débarqueraient +encore à temps pour se battre un peu. Ayant arrangé +leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la +soirée au milieu des autres qui restaient, se sentant +grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à +sa manière manifestait ses impressions de départ, +les uns graves, un peu recueillis; les autres se répandant +en exubérantes paroles.</p> + +<p>Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait +en lui-même son impatience d'attente; seulement quand on le +regardait, son petit sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis +en effet, et c'est pour demain matin". La guerre, le feu, il ne +s'en faisait encore qu'une idée incomplète; mais +cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante +race.</p> + +<p>... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture +étrangère, il cherchait à s'approcher d'un +fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient +là, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette +batterie...</p> + +<p>Dès le début de sa lettre, comme il l'avait +prévu, la grand'mère Yvonne expliquait pourquoi +elle avait été obligée de recourir à +la main peu experte d'une vieille voisine:</p> + +<p>"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois +par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son +père a été pris de mort subite, il y a deux +jours. Et il parait que toute sa fortune a été +mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait +faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses +meubles. C'est une chose à laquelle personne ne +s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va +te faire comme à moi beaucoup de peine.</p> + +<p>"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé +engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la +<i>Marie</i>, et le départ pour l'Islande a eu lieu +d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé +le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé +à notre pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance +encore.</p> + +<p>"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à +présent c'est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi +elle va être obligée de travailler pour gagner son +pain..."</p> + +<p>... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui +avaient gâté toute sa joie d'aller se battre...</p> + +<h3>Troisième parties.</h3> + +<h4>I<br> +</h4> + +. . . . . . . . . . . . . . . . .<br> +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre +s'arrête court, dressant l'oreille... + +<p>C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et +velouté de printemps. Le ciel est gris, pesant aux +épaules.</p> + +<p>Ils sont là six matelots armés, en +reconnaissance au milieu des fraîches rizières, dans +un sentier de boue...</p> + +<p>... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! +- Bruit aigre et ronflant, espèce de <i>dzinn</i> +prolongé, donnant bien l'impression de la petite chose +méchante et dure qui passe là tout droit, +très vite, et dont la rencontre peut être +mortelle.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, Sylvestre +écoute cette musique-là. Ces balles qui vous +arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-même: le coup de feu, parti de loin, est +atténué, on ne l'entend plus; alors on distingue +mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en +traînée rapide, frôlant vos oreilles...</p> + +<p>... Et <i>dzin</i> encore, et <i>dzin</i>! Il en pleut +maintenant, des balles. Tout près des marins, +arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol +inondé de la rizière, chacune avec un petit +<i>flac</i> de grêle, sec et rapide, et un léger +éclaboussement d'eau.</p> + +<p>Eux se regardent, en souriant comme d'une farce +drôlement jouée, et ils disent:</p> + +<p>--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour +les matelots, tout cela c'est de la même famille +chinoise.)</p> + +<p>Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, +celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans +l'herbe. Cela n'a pas duré une minute, ce petit arrosage +de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande plaine +verte, le silence absolu revient, et nulle part on +aperçoit rien qui bouge.</p> + +<p>Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant +le vent, ils cherchent d'où cela a pu venir.</p> + +<p>De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, +qui fait dans la plaine comme un îlot de plumes, et +derrière lesquels apparaissent, à demi +cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans +la terre détrempée de la rizière, leurs +pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus +longues et plus agiles, est celui qui court devant.</p> + +<p>Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont +rêvé...</p> + +<p>Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont +toujours et éternellement les mêmes, - le gris des +ciels couverts, la teinte fraîche des prairies au +printemps, - on croirait voir les champs de France, avec des +jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre +jeu que celui de la mort.</p> + +<p>Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous +montrent mieux la finesse exotique de leur feuillée, ces +toits de village accentuent l'étrangeté de leur +courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées +par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en +jetant un cri, et se déploient en une longue ligne +tremblante, mais décidée et dangereuse.</p> + +<p>--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur +même brave sourire.</p> + +<p>Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a +beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en +aperçoit d'autres, qui arrivent par derrière, +émergeant d'entre les herbages...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br> + ... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette +journée, le petit Sylvestre; sa vieille grand'mère +eût été fière de le voir si +guerrier!</p> + +<p>Déjà transfiguré depuis quelques jours, +bronzé, la voix changée, il était là +comme dans un élément à lui. A une minute +d'indécision suprême, les matelots, +éraflés par les balles, avaient presque +commencé ce mouvement de recul qui eût +été leur mort à tous; mais Sylvestre +avaitcontinué d'avancer; ayant pris son fusil par le +canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de +droite et de gauche, à grands coups de crosse qui +assomnaient. Et, grâce à lui, la partie avait +changé de tournure: cette panique, cet afollement, ce je +ne sais quoi, qui décide aveuglément de tout, dans +ces petites batailles non dirigées était +passé du côté des Chinois; c'étaient +eux qui avaient commencé à reculer.</p> + +<p>... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six +matelots, ayant rechargé leurs armes à tir rapide, +les abattaient à leur aise; il y avait des flaques rouges +dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes +versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.</p> + +<p>Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant +comme des léopards. Et Sylvestre courait après, +déjà blessé deux fois, un coup de lance +à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne +sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non +raisonnée qui vient du sang<br> + vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle +qui faisait les héros antiques.</p> + +<p>Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, +dans une inspiration de terreur désespérée. +Sylvestre s'arrêta, souriant, méprisant, sublime, +pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu +sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. +Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil +dévia par hasard dans le même sens. Alors, lui, +sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce +que c'était, par un éclair de pensée, +même avant toute douleur, il détourna la tête +vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire, +comme un vieux soldat, la phrase consacrée: "Je crois que +j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de +courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, +il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, +avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet +crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, +tandis qu'il lui venait au côté une douleur +aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à +être quelque chose d'atroce et d'indicible.</p> + +<p>Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête +perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au +milieu de tout ce liquide rouge dont la montée +l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is +s'abattit.</p> + +<h4>II</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait +déjà plus sombre à l'approche des pluies, et +la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on +avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en +rade d'Ha-Long et mis à bord d'un navire-hôpital qui +rentrait en France.</p> + +<p>Il avait été longtemps promené sur divers +brancards, avec des temps d'arrêt dans des ambulances. On +avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions +mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du +côté percé, et l'air entrait toujours, en +gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.</p> + +<p>On lui avait donné la médaille militaire et il +en avait eu un moment de joie. Mais il n'était plus le +guerrier d'avant, à l'allure décidée, +à la voix vibrante et brève. Non, tout cela +était tombé devant la longue souffrance et la +fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec +le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant +à peine d'une petite voix douce, presque éteinte. +Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu'il +faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, - +vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui +diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement +était une chose qui l'obsédait sans cesse; qui +l'oppressait à ses réveils, - quand, après +les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse +de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit +soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait +supplié qu'on l'embarquât, au risque de tout.</p> + +<p>Il était très lourd à porter dans son +cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses +cruelles en le charroyant.</p> + +<p>A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans +l'un des petits lits de fer alignés à +l'hôpital et il recommença en sens inverse sa longue +promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au +lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, +c'était dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des +exhalaisons de remèdes, de blessures et de +misères.</p> + +<p>Les premiers jours, la joie d'être en route avait +amené en lui un peux de mieux. Il pouvait se tenir +soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en +temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot +était le coffret de bois blanc, acheté à +Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait +les lettres de la grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de +Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du +bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un +pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait +inscrit le journal naïf de sa campagne.</p> + +<p>Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la +première semaine, les médecins pensèrent que +la mort ne pouvait plus être évitée.</p> + +<p>... Près de l'Équateur maintenant, dans +l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait, +secouant ses lits, ses blessés et ses malades; s'en allait +toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore +comme au renversement des moussons.</p> + +<p>Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort +plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce +grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits +s'étaient débarrassé déjà de +leur pauvre contenu.</p> + +<p>Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait +très sombre: on avait été obligé, +à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de +malades.</p> + +<p>Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché +toujours sur son côté percé, il le comprimait +des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour +immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce +poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. +Mais cet autre aussi, peu à peu, s'était pris par +voisinage, et l'angoisse suprême était +commencée.</p> + +<p>Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; +dans l'obscurité chaude, des figures aimées ou +affreuses venaient se pencher sur lui; il était dans un +perpétuel rêve d'halluciné, où +passaient la Bretagne et l'Islande.</p> + +<p>Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, +qui était un vieillard habitué à voir mourir +des matelots, avait été surpris de trouver, sous +cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit +enfant.</p> + +<p>Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle +part; les manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, +qui l'éventait tout le temps avec un éventail +à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des +buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois +respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.</p> + +<p>Quelquefois, il lui prenait des rages +désespérées pour sortir de ce lit, où +il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent +là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui +couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!... +Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait +qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou +affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que +l'on fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il +retombait dans les mêmes creux de son lit défait, +déjà englué là par la mort; et chaque +fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait +pour un instant conscience de tout.</p> + +<p>Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien +que se fût encore dangereux, la mer n'étant pas +assez calmée. C'était le soir, vers six heures. +Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la +lumière seulement, de l'éblouissante lumière +rouge. Le soleil couchant apparaissait à l'horizon avec +une extrême splendeur, dans la déchirure d'un<br> + ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche +que l'on balance.</p> + +<p>De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait +dehors était impuissant à entrer ici, à +chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était +qu'humidité chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air +nulle part, pas même pour les mourants qui haletaient.</p> + +<p>... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille +grand'mère, passant sur un chemin, très vite, avec +une expression d'anxiété déchirante; la +pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se +rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine +pour y être informée qu'il était mort.</p> + +<p>Il se débattait maintenant; il râlait. On +épongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui +étaient remontés de sa poitrine, à flots, +pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit +l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par +le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, +qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour +de lui.</p> + +<p>... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en +Bretagne, où midi allait sonner. Il était bien le +même soleil, et au même instant précis de sa +durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur +très différente; se tenant plus haut dans un ciel +bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière +blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à +coudre, assise sur sa porte.</p> + +<p>En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, +à cette même minute de mort.</p> + +<p>Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait +à être vu là que par une sorte de tour de +force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord +où dérivait la <i>Marie</i>, et son ciel +était cette fois d'une de ces puretés +hyperboréennes qui éveillent des idées de +planètes refroidies n'ayant plus d'atmosphère. Avec +une netteté glacée, il accentuait les +détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce +pays, vu de la <i>Marie</i>, semblait plaqué sur un +même plan et se tenir debout. Yann, qui était +là, éclairé un peu étrangement lui +aussi, pêchait comme d'habitude, au milieu de ces espects +lunaires.</p> + +<p>... Au moment où cette traînée de feu +rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'éteignit, +où le soleil équatorial disparut tout à fait +dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils +mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour +disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les +paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint +très beau et calme, comme un marbre couché...</p> + +<h4>III<br> +</h4> + +... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet +enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-même +là-bas, dans l'île de Singapour. On en avait assez +jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers +jours de la traversée; comme cette terre malaise +était là tout près, on s'était +décidé à le garder quelques heures de plus +pour l'y mettre. + +<p>C'était le matin, de très bonne heure, à +cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps +était recouvert du pavillon de France. La grande ville +étrange dormait encore quand nous accostâmes la +terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait +sur le quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois +qu'on lui avait faite à bord; la peinture en était +encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les +lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.</p> + +<p>Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis +se fut une émotion, de retrouver là, à deux +pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une +église française. Sous cette haute nef blanche, +où j'étais seul avec mes matelots, le <i>Dies +irae</i> chanté par un prêtre missionnaire +résonnait comme une douce incantation magique. Par les +portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à +des jardins enchantés, der verdures admirables, des palmes +immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et +c'était une pluie de pétales d'un rouge de carmin +qui tombaient jusque dans l'église.</p> + +<p>Après, nous sommes allés au cimetière +très loin. Notre petit cortège de matelots +était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du +pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers +chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs +malais, indiens, où toute sorte de figures d'Asie nous +regardaient passer avec des yeux étonnés.</p> + +<p>Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins +ombreux où volaient d'admirables papillons aux ailes de +verlours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les +splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, le +cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants +feuillages, des plantes inconnues. L'endroit où nous +l'avons mis ressemble à un coin des jardins d'Indra. Sur +sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois +qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:</p> + +<p>SYLVESTRE MOAN<br> + Dix-neuf ans</p> + +<p>Et nous l'avons laissé là, pressés de +repartir à cause de ce soleil qui montait toujours, nous +retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses +grandes fleurs.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p><br> + Le transport continuait sa route à travers l'océan +Indien. En bas, dans l'hôpital flottant, il y avait encore +des misères enfermées. Sur le pont, on ne voyait +qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, +une vraie fête d'air pur et de soleil.</p> + +<p>Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, +étendus à l'ombre des voiles, s'amusaient avec +leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour +d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute +sorte de bêtes apprivoisées.)</p> + +<p>Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, +ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas +encore de queue, mais déjà vertes, oh! d'un vert +admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité +inconsciemment de cette couleur-là, posées sur ces +planches si propres du navire, elles<br> + ressemblaient à des feuilles très fraîches +tombées d'un arbre des tropiques.</p> + +<p>Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles +s'observaient entre elles drôlement; elles se mettaient +à tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous +différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, +avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un +coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle +patrie; et il y en avait qui tombaient.</p> + +<p>Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et +c'était un autre amusement. Il y en avait de tendrement +aimées, qui étaient embrassées avec +transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure +de leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, +moitié grotesque, moitié touchantes.</p> + +<p>Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur +le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en +cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; c'était +pour vendre à la criée, - comme le règlement +l'exige pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui +lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, +vinrent se grouper autour; à bord d'un +navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de +sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce +bateau, on avait si peu connu Sylvestre.</p> + +<p>Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies +bleues, furent palpés, retournés et puis +enlevés à des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser.</p> + +<p>Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on +adjugea cinquante sous. On en avait retiré, pour remettre +à la famille, les lettres et la médaille militaire; +mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, +et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses +disposées là par la prévoyance de +grand'mère Yvonne pour réparer et recoudre.</p> + +<p>Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, +présenta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour +être donnés à Gaud, et si drôles de +tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit +apparaître comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce +n'était pas par manque de coeur, mais par +irréflexion seulement.</p> + +<p>Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit +aussitôt de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien +à la place.</p> + +<p>Un soigneux coup de balai fut donné après, afin +de bien débarrasser ce pont si propre des +poussières ou des débris de fil tombés de ce +déballage.</p> + +<p>Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser +avec leurs perruches et leurs singes.</p> + +<h4>V</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . .<br> + Un jour de la première quinzaine de juin, comme la +vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on +était venu la demander de la part du commissaire de +l'inscription maritime.</p> + +<p>C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien +sûr; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les +familles des <i>gens de mer</i>,on a souvent<br> + affaire à <i>l'Inscription</i>; elle donc, qui +était fille, femme, mère et grand'mère de +marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante +ans.</p> + +<p>C'était au sujet de sa délégation, sans +doute; ou peut-être un petit décompte de la +<i>Circé</i> à toucher au moyen de sa +<i>procure</i>. Sachant ce qu'on doit à M. le commissaire, +elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanche, +puis se mit en route sur les deux heures.</p> + +<p>Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, +elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de +même, à la réflexion, à cause de ces +deux mois sans lettre.</p> + +<p>Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, +très tombé depuis les froids de l'hiver.</p> + +<p>--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous +gêner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il +avait dans l'idée.)</p> + +<p>Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les +hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux +fleurs jaune d'or; mais dès qu'on passait dans les +bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on trouvait +tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aubépine +fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait +guère tout cela, elle, si vieille, sur qui +s'étaient accumulées les saisons fugitives, courtes +à présent comme des jours...</p> + +<p>Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des +rosiers, des oeillets, des giroflées et, jusque sur les +hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui +attiraient les premiers papillons blancs.</p> + +<p>Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays +d'Islandais, et les belles filles de race fière que l'on +apercevait, rèveuses, sur les portes, semblaient darder +très loin au delà des objets visibles leurs yeux +bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs +mélancolies et leurs désirs, étaient +à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer +hyperborée...</p> + +<p>Mais c'était un printemps tout de même, +tiède, suave, troublant, avec de légers +bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.</p> + +<p>Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire +à cette vieille grand'mère qui marchait de son +meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier +petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où +cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer +chinoise, allait lui être dite; elle faisait cette course +sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée +et qui lui avait arraché ses dernières larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée +à <i>l'Inscription</i> de Paimpol pour apprendre qu'il +était mort! - Il l'avait vu très nettement passer, +sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit +châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette +apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un +déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil +rouge de l'Équateur, qui se couchait magnifiquement, +entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder +mourir.</p> + +<p>Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision +dernière, s'était figuré sous un ciel de +pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se +faisait au gai printemps moqueur...</p> + +<p>En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus +inquiète, et pressait encore sa marche.</p> + +<p>La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de +granit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à +d'autres vieilles, ses contemporaines, assises à leur +fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:</p> + +<p>--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du +dimanche, un jour sur semaine?</p> + +<p>M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez +lui. Un petit être très laid, d'une quinzaine +d'années, qui était son comis, se tenait assis +à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un +pêcheur, il avait reçu de l'instruction et passait +ses jours sur cette même chaise, en fausses manches noires, +grattant son papier.</p> + +<p>Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il +se leva pour prendre, dans un casier, des pièces +timbrées.</p> + +<p>Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin +jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...</p> + +<p>Il les étalait devant la pauvre vieille, qui +commençait à trembler et à voir trouble. +C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pout elle à son petit-fils, et qui +étaient revenues là, non +décachetées... Et ça c'était +passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils +Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. +le commissaire, qui les lui avait remises...</p> + +<p>Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, +Jean-Marie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, +numéro matricule 2091, décédé +à bord du <i>Bien-Hoa</i> le 14..."</p> + +<p>--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon +Monsieur?...</p> + +<p>--Décédé!... Il est +décédé, reprit-il.</p> + +<p>Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce +commis; s'il disait cela de cette manière brutale, +c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de +petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas +ce beau mot, il s'exprima en breton:</p> + +<p>--<i>Marw éo!.</i>..</p> + +<p>--<i>Marw éo!</i>... (Il est mort...)</p> + +<p>Elle répéta après lui, avec son +chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho +fêlé redirait une phrase indifférente.</p> + +<p>C'était bien ce qu'elle avait à moitié +deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à +présent que c'était certain, ça n'avait pas +l'air de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir +s'était vraiment un peu émoussée, à +force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne +venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait +pour le moment dans sa tête, et voilà qu'elle +confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de +fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci +était son dernier, si chéri, celui à qui se +rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son +attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies +par l'approche sombre de <i>l'enfance</i>...</p> + +<p>Elle éprouvait une honte aussi à laisser +paraître son désespoir devant se petit monsieur qui +lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça +qu'on annonçait à une grand'mère la mort de +son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, +torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres +vieilles mains gercées de laveuse.</p> + +<p>Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout +ce trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant +d'atteindre le gîte de chaume où elle avait +hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées +qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi +qu'elle s'efforçait<br> + de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, +épouvantée surtout d'une route si longue.</p> + +<p>On lui remit un mandat pour aller toucher, comme +héritière, les trente francs qui lui revenaient de +la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats +et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient +ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses +poches pour le mettre.</p> + +<p>Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne +regardant personne, le corps un peu penché comme qui va +tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles; +- et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine +déjà très ancienne qu'on aurait +remontée à toute vitesse pour la dernière +fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.</p> + +<p>Au troisième kilomètre, elle allait toute +courbée en avant, épuisée; de temps à +autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la +tête un grand choc douloureux. Et elle se +dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber +et d'être rapportée...</p> + +<h4>VI<br> +</h4> + +La vieille Yvonne qui est soûle! + +<p>Elle était tombée, et les gamins lui couraient +après. C'était justement en entrant dans la comune +de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long de +la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever +et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.</p> + +<p>--La vieille Yvonne qui est soûle!</p> + +<p>Et des petits effrontés venaient la regarder sous le +nez en riant. Sa coiffe était tout de travers.</p> + +<p>Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien +méchant dans le fond, - et quand ils l'avaient vue de plus +près devant cette grimace de désespoir +sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, +n'osant plus rien dire.</p> + +<p>Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de +détresse qui l'étouffait, et se laissa tomber dans +un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était +descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle +coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière +robe des dimanches était toute salie, et une mince queue +de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-tête, +complétant un désordre de pauvresse...</p> + +<h4>VII</h4> + +<p><br> + Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute +décoiffée, laissant pendre les bras, la tête +contre la pierre, avec une grimace et un <i>hi hi hi!</i> +plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: +les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans +leurs yeux taris.</p> + +<p>--Mon petit-fils qui est mort!</p> + +<p>Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la +médaille.</p> + +<p>Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien +vrai, et se mit à genoux pour prier.</p> + +<p>Elles restèrent là ensemble, presque muettes, +les deux femmes, tant que dura ce crépuscule de juin - qui +est très long en Bretagne et qui là-bas, en +Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui +porte bonheur leur faisait tout de même sa grèle +musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans +cette chaumière Moan que la mer avait tous pris, qui +étaient maintenant une famille éteinte...</p> + +<p>A la fin Gaud disait:</p> + +<p>--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec +vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous +garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...</p> + +<p>Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin +elle se sentait distraite involontairement par la pensée +d'un autre: - celui qui était reparti pour la grande +pêche.</p> + +<p>Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était +mort; justement les <i>chasseurs</i> devaient bientôt +partir. Le pleurerait-il seulement?... Peut-être que oui, +car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle +se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant +contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant +à son souvenir, à cause de cette douleur qu'il +allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement +entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p><br> + ... Un soir pâle d'août, la lettre qui +annonçait à Yann la mort de son frère finit +par arriver à bord de la <i>Marie</i> sur la mer +d'Islande; - c'était après une journée de +dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il +allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de +sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, +à le lueur jaune de la petite lampe; et, dans le premier +moment, lui aussi resta insensible, étourdi, comme +quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très +renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait +son coeur, il cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa +poitrine, comme les matelots font, sans rien dire.</p> + +<p>Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec +les autres pour manger la soupe; alors, dédaignant +même de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa +couchette et, du même coup, s'endormit.</p> + +<p>Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son +enterrement qui passait...</p> + +<p>Aux approches de minuit, - étant dans cet état +d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure +dans le sommeil et qui sentent venir le moment où on les +fera lever pour le quart, - il voyait cet enterrement encore. Et +ils se disait:</p> + +<p>--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller +mieux et ça s'évanouira.</p> + +<p>Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une +voix se mit à dire: "Gaos! - allons debout, la +<i>relève</i>!" il entendit sur sa poitrine un +léger froissement de papier - petite musique sinistre +affirmant la réalité de la mort. - Ah! Oui, la +lettre!... c'était vrai, donc! - et déjà ce +fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se +dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les +poutres son front large.</p> + +<p>Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller +là-haut prendre son poste de pêche...</p> + +<h4>IX</h4> + +<p><br> + Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec +ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de la +mer.</p> + +<p>Cette nuit-là, c'était l'immensité +présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement +des impressions de profondeur.</p> + +<p>Cet horizon, qui n'indiquait aucune région +précise de la terre, ni même aucun âge +géologique, avait dû être tant de fois pareil +depuis l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait +vraiment qu'on ne vit rien, - rien que l'éternité +des choses qui <i>sont</i> et qui ne peuvent se dispenser +<i>d'être.</i></p> + +<p>Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était +éclairé faiblement, par un reste de lumière, +qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude, +rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un gris +trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos +mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes +discrètes qui n'ont pas de nom.</p> + +<p>Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient +pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent +guère n'en pas avoir dans l'obscurité, elles se +confondaient presque pour n'être qu'un grand voile.</p> + +<p>Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des +eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien +que très lointaine; un dessin mou, comme tracé par +une main distraite; combinaison de hasard, non destinée +à être vue, et fugitive, prête à +mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait +signifier quelque chose; on eût dit que la pensée +mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, +était inscrite là; - et les yeux finissaient par +s'y fixer, sans le vouloir.</p> + +<p>Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles +s'habituaient à l'obscurité du dehors, il regardait +de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme +de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et +à présent qu'il avait commencé à voir +là cette apparence, il lui semblait que ce fût une +vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force +de venir de loin.</p> + +<p>Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les +rêves indicibles et les croyances primitives, cette ombre +triste, effondrée au bout de ce ciel de +ténèbres, se mêlait peu à peu au +souvenir de son frère mort, comme une dernière +manifestation de lui.</p> + +<p>Il était coutumier de ces étranges associations +d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie, +dans la tête des enfants... Mais<br> + les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop +précis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue +incertaine qui se parle quelquefois<br> + dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que +d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens.</p> + +<p>A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse +profonde, angoissée, pleine d'inconnu et de +mystère, qui lui glaçait l'âme; beaucoup +mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais +plus; le chagrin, qui avait été long à +percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait +à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait +la figure douce de Sylvèstre, ses bons yeux d'enfant; +à l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un +voile tombait tout à coup entre ses paupières, +malgré lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce +que c'était, n'ayant jamais pleuré dans sa vie +d'homme. - Mais les larmes commençaient à couler +lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde.</p> + +<p>Il continuait de pêcher très vite, sans perdre +son temps ni rien dire, et les deux autres, qui +l'écoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air +d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé +et si fier.</p> + +<p>... Dans son idée à lui, la mort finissait +tout...</p> + +<p>Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces +prières qu'on dit en famille pour les défunts; mais +il ne croyait à aucune survivance des âmes.</p> + +<p>Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, +d'une manière brève et assurée, comme une +chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'empêchait +pas une vague appréhension des fantômes, une vague +frayeur des cimetières, une confiance extrême dans +les saints et les images qui protègent, ni surtout une +vénération innée pour la terre bénite +qui entoure les églises.</p> + +<p>Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par +la mer, comme si cela anéantissait davantage, - et la +pensée que Sylvestre était resté +là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait +son chagrin plus désespéré, plus sombre.</p> + +<p>Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune +contrainte ni honte, comme s'il eût été +seul.</p> + +<p>... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il +fût à peine deux heures; et en même temps il +paraissait s'étendre, devenir plus démesuré, +se creuser d'une manière plus effrayante. Avec ette +espèce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage +et l'esprit plus éveillé concevait mieux +l'immensité des lointains; alors les limites de l'espace +visible étaient encore reculées et fuyaient +toujours.</p> + +<p>C'était un éclairage très pâle, +mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets, +par secousses légères; les choses éternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des +lampes à flamme blanche eussent été +montées peu à peu, derrière les informes +nuées grises; - montées discrètement, avec +des précautions mystérieuses, de peur de troubler +le morne repos de la mer.</p> + +<p>Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le +soleil, qui se traînait san force, avant de faire +aud-dessus des eaux sa promenade lente et froide commencée +dès l'extrème matin...</p> + +<p>Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses +d'aurore, tout restait blême et triste. Et, à bord +de la <i>Marie</i>, un homme pleurait, le grand Yann...</p> + +<p>Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande +mélancolie du dehors, c'était l'appareil de deuil +employé pour le pauvre petit héros obscur, sur ces +mers d'Islande où il avait passé la moitié +de sa vie...</p> + +<p>Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux +avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut +fini. Il semblait complètement repris par le travail de la +pêche, par le train monotone des choses réelles et +présentes, comme ne pensant plus à rien.</p> + +<p>Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient +peine à suffire.</p> + +<p>Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, +c'était un nouveau changement à vue. Le grand +déploiement d'infini, le grand spectacle du matin +était terminé, et maintenant les lointains +paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer +sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la +mer si démesurée? L'horizon était à +présent tout près, et il semblait même qu'on +manquât d'espace. Le vide se remplissait de voiles +ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des +buées, d'autres aux contours presque visibles et comme +frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, +comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en +descendait de partout en même temps, aussi l'emprisonnement +là-dessous se faisait très vite, et cela +oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.</p> + +<p>C'était la première brume d'août qui se +levait. En quelques minutes le suaire fut uniformément +dense, impénétrable; autour de la <i>Marie</i>, on +ne distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se +diffusait la lumière et où la mâture du +navire semblait même se perdre.</p> + +<p>--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, +dirent les hommes.</p> + +<p>Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable +compagne de la seconde période de pêche; mais aussi +cela annonçait la fin de la saison d'Islande, +l'époque où l'on fait route pour revenir en +Bretagne.</p> + +<p>En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur +leur barbe; cela faisait luire d'humidité leur peau +brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout à l'autre du +bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre +les objets très rapprochés apparaissaient plus +crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. +On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de +froid et de mouillé pénétrait les +poitrines.</p> + +<p>En même temps, la pêche allait de plus en plus +vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; à +tout instant, on entendait tomber à bord des gros +poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; +après, ils se trémoussaient rageusement en claquant +de la queue contre le bois du pont; tout était +éclaboussé de l'eau de la mer et des fines +écailles argentées qu'ils jetaient en se +débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son +grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les +doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la +saumure.</p> + +<h4>X<br> +</h4> + +Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris +dans la brume épaisse, sans rien voir. La pêche +continuait d'être bonne et, avec tant d'activité, on +ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles +réguliers, l'un <br> +d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un +bruit pareil au beuglement d'une bête sauvage. + +<p>Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain répondait à leur appel. Alors +on veillait davantage. Si le crise rapprochait, toutes les +oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait +sans doute jamais et dont la présence était +pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il +devenait une occupation, une société et, par envie +de le voir, les yeux s'efforcaient à percer les +impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout +dans l'air.</p> + +<p>Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe +mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul +dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles. +Tout était imprégné d'eau; tout était +ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus +pénétrant; le soleil s'attardait davantage à +traîner sous l'horizon; il y avait déjà de +vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise +était sinistre et glaciale.</p> + +<p>Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de +peur que la <i>Marie</i> ne se fût trop rapprochée +de l'île d'Islande. Mais toutes les <i>lignes</i> du bord +filées bout à bout n'arrivaient pas à +toucher le lit de la mer: on était donc bien au large et +en belle eau profonde.</p> + +<p>La vie était saine et rude; ce froid plus piquant +augmentait le bien-être du soir, l'impression de gite bien +chaud qu'on éprouvait dans la cabine en chêne +massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.</p> + +<p>Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus +cloîtrés que des moines, causaient peu entre eux. +Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures +à son même poste invariable, les bras seuls +occupés au travail incessant de la pêche. Ils +n'étaient séparés les uns des autres que de +deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se +voir.</p> + +<p>Ce calme de la brume, cette obscurité blanche +endormaient l'esprit. Tout en pèchant, on se chantait pour +soi-même quelque air du pays à demi-voix, de peur +d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient +plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, +s'allonger en durée afin d'arriver à remplir le +temps sans y laisser des vides, des intervalles de +non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, +parce qu'il faisait déjà froid; mais on +rêvait à des choses incohérentes ou +merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces +rêves était aussi peu serrée qu'un +brouillard...</p> + +<p>Ce brumeaux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi +chaque année, d'une manière triste et tranquille, +la saison d'Islande. Autrement c'était toujours la +même plénitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs.</p> + +<p>Yann avait bien retrouvé tout de suite ses +façons d'être habituelles, comme si son grand +chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, +prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure +désinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste, +communicatif à ses heures seulement - qui étaient +rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air +à la fois indifférent et dominateur.</p> + +<p>Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait +la Vierge de faïence, quand on était attablé, +le grand couteau en main devant quelque bonne assiettée +toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux +choses drôles que les autres disaient.</p> + +<p>En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de +cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour +femme dans ses dernières petites idées d'agonie, - +et qui était devenue une pauvre fille à +présent sans personne<br> + au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce +frère durait-il encore dans le fond de son coeur...</p> + +<p>Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, +à gouverner, peu connue, où se passaient des choses +qui ne se révélaient pas au dehors.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p><br> + Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient +tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme +des bruits de voix dont le timbre leur sembla étrange et +non connu d'eux. Ils se regardèrent les uns les autres, +ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil:</p> + +<p>--Qui est-ce qui a parlé?</p> + +<p>Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela +avait bien eu l'air de sortir du vide extérieur.</p> + +<p>Alors, celui qui était chargé de la trompe, et +qui l'avait négligée depuis la veille, se +précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour +pousser le long beuglement d'alarme.</p> + +<p>Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce +silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition +eût été évoquée par ce son +vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue +s'était dessinée en grisaille, s'était +dressée menaçante, très haut tout +près d'eux: des mâts, des vergues, des cordages, un +dessin de navire qui s'était fait en l'air, partout +à la fois et d'un même coup, comme ces +fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de +lumière, sont créées sur des voiles tendus. +Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, +penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux +très ouverts dans un réveil de surprise et +d'épouvante...</p> + +<p>Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de +rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la drôme +de long et de solide - et les pointèrent en dehors pour +tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient +vers eux d'énormes bâtons pour les repousser.</p> + +<p>Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans +les vergues, au-dessus de leurs têtes, et les +mâtures, un instant accrochées, se +dégagèrent aussitôt sans aucune avarie; le +choc, très doux par ce calme, était tout à +fait amorti; il avait été si faible même, que +vraiment il semblait que cet autre navire n'eût pas de +masse et qu'il fût une chose molle, presque sans +poids...</p> + +<p>Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent +à rire; ils se reconnaissaient entre eux:</p> + +<p>--Ohé! de la <i>Marie</i>.<br> + --Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!</p> + +<p>L'apparition, c'était la <i>Reine-Berthe</i>, capitaine +Larvoër, aussi de Paimpol; ces matelots étaient des +villages d'alentour; ce grand-là, tout en barbe noire, +montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, +un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de +Plounérin.</p> + +<p>--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande +de sauvages? Demandait Larvoër de la +<i>Reine-Berthe</i>.</p> + +<p>--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et +d'écumeurs, <i>mauvaise poison</i> de la mer?...</p> + +<p>--Oh! nous... c'est différent; <i>ça nous est +défendu de faire du bruit</i>. (Il avait répondu +cela avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; +avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en +tête à ceux de la <i>Marie</i> et leur donna +à penser beaucoup.)</p> + +<p>Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par +cette plaisanterie:</p> + +<p>--Notre corne à nous, c'est celui-là, en +soufflant dedans, qui nous l'à crevée.</p> + +<p>Et il montrait un matelot à figure de triton, qui +était tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur +jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de +l'inquiétant dans sa puissance difforme.</p> + +<p>Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque +brise ou quelque courant d'en dessous voulût bien emmener +l'un plus vite que l'autre, séparer les navires, on +engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme +eussent fait des assiégés avec des piques, ils +parlèrent des choses du pays, des dernières lettres +reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes.</p> + +<p>--Moi, disait Kerjégou, la <i>mienne</i> me marque +qu'elle vient d'avoir son petit que nous attendions; ça va +nous en faire la douzaine tout à l'heure.</p> + +<p>Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième +annonçait le mariage de la belle Jeannie Caroff - une +fille très connue des Islandais - avec certain vieux +richard infirme, de la commune de Plourivo.</p> + +<p>Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et +il semblait que cela changeât aussi le son des voix qui +avait quelque chose d'étouffé et de lointain.</p> + +<p>Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces +pêcheurs, un petit homme déjà vieillot qu'il +était sûr de n'avoir jamais vu nulle part et qui +pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" +avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux +perçants.</p> + +<p>--Moi, disait encore Larvoër, de la <i>Reine-Berthe</i>, +on m'a marqué la mort du petit-fils de la vieille Yvonne +Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service à +l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage!</p> + +<p>Entendant cela, les autres de la <i>Marie</i> se +tournèrent vers Yann pour savoir s'il avait +déjà connaissance de ce malheur.</p> + +<p>--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et +hautain, c'était sur la dernière lettre que mon +père m'a envoyée.</p> + +<p>Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils +avaient de son chagrin, et cela l'irritait.</p> + +<p>Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers +du brouillard pâle, pendant que fuyaient les minutes de +leur bizarre entrevue.</p> + +<p>--Ma femme me marque en même temps, continuait +Larvoër, que la fille de M. Mével a quitté la +ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille +Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler +à présent, en journée chez le monde, pour +gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans +l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une +courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses +falbalas.</p> + +<p>Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui +déplaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous +son hâle doré.</p> + +<p>Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien +avec ces gens de la <i>Reine-Berthe</i> qu'aucun être +vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs +figures semblaient déjà plus effacées, car +leur navire était moins près, et, tout à +coup, ceux de la <i>Marie</i> ne trouvèrent plus rien +à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de +bois; tous leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, +s'agitèrent en cherchant dans le vide, puis +retombèrent les uns après les atures lourdement +dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces +défenses inutiles: la <i>Reine-Berthe,</i> +replongée dans la brume profonde, avait disparu +brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un +transparent derrière lequel la lampe a été +soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais +rien ne répondit à leurs cris, - qu'une +espèce de clameur moqueuse à plusiers voix, +terminée en un gémissement qui les fit se regarder +avec surprise...</p> + +<p>Cette <i>Reine-Berthe</i> ne revint point avec les autres +Islandais et, comme ceux du <i>Samuel</i> <i>Azénide</i> +avaient rencontré dans un fiord une épave non +douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa +quille), on ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les +noms de tous ses marins furent inscrits dans l'église sur +des plaques noires.</p> + +<p>Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de +la <i>Marie</i> avaient bien retenu la date, jusqu'à +l'époque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps +dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois +semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait emporté +plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire +de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit +beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le +marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la +<i>Marie</i> se demandèrent craintivement si, ce +matin-là, ils n'avaient point causé avec des +trépassés.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p><br> + L'été s'avança et, à la fin +d'août, en même temps que les premiers brouillards du +matin, on vit les Islandais revenir.</p> + +<p>Depuis troism ois déjà, les deux +abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la +chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce +pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là +tout ce qu'on lui avait laissé après la vente de la +maison de son père: son beau lit <i>à la mode des +villes</i> et ses belles jupes de différentes couleurs. +Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un +façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une +coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée +seulement de plis.</p> + +<p>Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de +couture chez les gens riches de la ville et rentrait à la +nuit, sans être distraite en chemin par aucun amoureux, +restée un peu hautaine, et encore entourée d'un +respect de<br> + demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient +comme autrefois, la main à leur chapeau.</p> + +<p>Par les beaux crépuscules d'été, elle +s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise, +aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille +n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme d'autres, +qui vivent toujours penchées de côté sur leur +ouvrage - et, en regardant la mer, elle redressait la belle +taille souple qu'elle tenait de race; en regardant la mer, en +regardant le large, tout au fond duquel était Yann...</p> + +<p>Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, +vers certaine région plus pierreuse et plus balayée +par le vent, on serait arrivé à ce hameau de +Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, +croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le +sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute +jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il fût à moins +d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était +allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout +son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa +porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande +rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette +région de Ploubazlanec; elle était presque heureuse +que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre +lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre.</p> + +<p>A cette saison de fin d'août, il y a comme un +alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il +y a des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil +d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. +Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage +nulle part.</p> + +<p>Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se +fondaient déjà ensemble pour la nuit, +commençaient à se réunir et à former +des silhouettes. Çà et là, un bouquet +d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un +panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus +formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue +hameau à toit de paille dessinait au-dessus de la lande +une petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux +christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras +noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, +et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en +grand miroir jaune sur un ciel qui était +déjà ténébreux vers l'horizon. Et +dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, +étaient mélancoliques; il restait, malgré +tout, une inquiétude planant sur les choses; une +anxiété venue de la mer à qui tant +d'existences étaient confiées et dont +l'éternelle menace n'était qu'endormie.</p> + +<p>Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue +sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur salée +des grèves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui +croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans +la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers +elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, +à la manière de ces belles demoiselles qui aiment +à rêver, les soirs d'été, dans les +parcs.</p> + +<p>En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques +souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils étaient +effacés à présent, reculés, amoindris +par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer +ce Yann comme une sorte de fiancé, - un fiancé +fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais +à qui elle s'obstinerait à rester fidèle en +esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, +elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, +la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne +pouvait se donner à aucune autre.</p> + +<p>Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle<br> + comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour +être plus dédaignée, - car il n'était +pas un garçon comme les autres. - Et puis cette mort du +petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait +décidément. A son arrivée, il ne pourrait +manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mère de +son ami: et elle avait décidé qu'elle serait +là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce +fût manquer de dignité; sans paraître se +souvenir de rien, elle lui parlerait comme à quelqu'un que +l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait même avec +affection comme à un frère de Sylvestre, en +tâchant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait +peut-être pas impossible de prendre auprès de lui +une place de soeur, à présent qu'elle allait +être si seule au monde; de se reposer sur son +amitié; de la lui demander comme un soutien, en +s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune +arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage +seulement, entêté dans ses idées +d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien +compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.</p> + +<p>Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, +pauvre, dans cette chaumière presque en ruine?... Bien +pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan, n'étant +plus assez forte pour aller en journée aux lessives, +n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle +mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore +s'arranger pour vivre sans demander rien à personne...</p> + +<p>La nuit était toujours tombée quand elle +arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu, +sur des roches usées, la chaumière se trouvant en +contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de +terrain qui s'incline vers la grève. Elle était +presque cachée sous son épais toit de paille brune, +tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque +énorme bête morte effondrée sous ses poils +durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des +rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de +petites touffes vertes. On montait les trois marches +gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet +intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de +navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en +face de soi la lucarne, percée comme dans +l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer +d'où venait une dernière clarté jaune +pâle. Dans la grande cheminée flambaient des +brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille +Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; +elle-même était là assise, surveillant leur +petit souper; dans son intérieur, elle portait un +serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son +profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de +son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient +pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, +et qui étaient troublés, incertains, +égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois +la même chose:</p> + +<p>--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce +soir...</p> + +<p>--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud +qui y était habituée. Il est la même heure +que les autre jours.</p> + +<p>--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il +était plus tard que de coutume.</p> + +<p>Elle soupaient sur une table devenue presque informe à +force d'être usée, mais encore épaisse comme +le tronc d'un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de +leur recommencer sa petite pusique à son d'argent.</p> + +<p>Un des côtés de la chaumière était +occupé par des boiseries grossièrement +sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient accès dans des étagères +où plusiers générations pêcheurs +avaient été conçues, avaient dormi, et +où les mères vieillies étaient mortes.</p> + +<p>Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de +ménage très anciens, des paquets d'herbes, des +cuillers de bois, du lard fumé; aussi de vieux filets, qui +dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et +dont les rats venaient la nuit couper les mailles.</p> + +<p>Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux +de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose +élégante et fraîche, apportée dans une +hutte de Celte.</p> + +<p>Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un +cadre, accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y +avait attaché sa médaille militaire, avec une de +ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la +manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi +acheté à Paimpol une de ces couronnes +funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, +en Bretagne, les portrait des défunts. C'était +là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour +consacrer sa mémoire, dans son pays breton...</p> + +<p>Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par +économie de lumière; quand le temps était +beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant +la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu aud-dessus de leur tête.</p> + +<p>Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son +étagère d'armoire, et Gaud, dans son lit de +demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au +retour des Islandais et fille sage, résolue, dans un +trouble trop grand...</p> + +<h4>XIII<br> +</h4> + +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la +<i>Marie</i> venait d'arriver, elle se sentit prise d'une +espèce de fièvre. Tout son calme d'attente l'avait +abondonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, +sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de +coutume, - et, dans le chemin, comme elle se hâtait, elle +le reconnut de loin qui venait à l'encontre d'elle. + +<p>Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il +était déjà tout près, se dessinant +à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se +trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que +vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en +aperçût; elle en serait morte de honte à +présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, +avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite; +elle eût donné je ne sais quoi pour être +cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque +trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de +recul, comme pour essayer de changer de route. Mais +c'était trop tard: ils se croisèrent dans +l'étroit chemin.</p> + +<p>Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, +d'un bond de côté comme un cheval ombrageaux qui se +dérobe, en la regardant d'une manière furtive et +sauvage.</p> + +<p>Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les +yeux, lui jetant malgré elle-même une prière +et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs +regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin +avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque +grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur +bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute +rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.</p> + +<p>Il avait dit en touchant son bonnet:</p> + +<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p> + +<p>--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.</p> + +<p>Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa +route, encore tremblante, mais sentant peu à peu à +mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son cours et +la force revenir...</p> + +<p>Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le +tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son <i>hi +hi hi!</i>de petit enfant, toute dépeignée, sa +queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un +maigre écheveau de chanvre gris:</p> + +<p>--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai +rencontré du côté de Plouherzel, comme je +m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous avons +parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont +arrivés ce matin de l'Islande et, dès ce midi, il +était venu pour me faire une visite pendant que +j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me +raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit +fagot...</p> + +<p>Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait +à mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle +avait tant compté pour lui dire tant de choses, +était déjà faite, et ne se renouvellerait +sans doute plus; c'était fini...</p> + +<p>Alors la chaumière lui sembla plus +désolée, la misère plus dure, le monde plus +vide, - et elle baissa la tête avec une envie de +mourir.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p><br> + L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul +qu'on laisserait très lentement tomber. Les +journées grises passèrent après les +journées grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux +femmes vivaient bien abandonnées.</p> + +<p>Avec le froid, leur existence était plus coûteuse +et plus dure.</p> + +<p>Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. +Sa pauvre tête s'en allait; elle se fâchait +maintenant, disait des méchancetés et des injures; +une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, +à propos de rien.</p> + +<p>Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses +bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la +chérir. Avoir toujours été bonne, et finir +par être mauvaise; étaler, à l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute +un science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle +dérision de l'âme et quel mystère +moqueur!</p> + +<p>Elle commançait à chanter aussi, et cela faisait +encore plus de mal à entendre que ses colères; +c'était, au hasard des choses qui lui revenaient en +tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très +vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, +répétés par des matelots. Il lui arrivait +d'entonner les <i>Fillettes de Paimpol</i>; ou bien, en +balançant la tête et battant la mesure avec son +pied, elle prenait:</p> + +<p>Mon mari vient de partir;<br> + Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,<br> + Il m'a laissé sans le sou,<br> + Mais..., trala, trala la lou...<br> + J'en gagne!<br> + J'en gagne!...</p> + +<p>Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même +temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en +perdant toute expression de vie, - comme ces flammes +déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour +s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, +restait longtemps caduque, en laissant pendre la mâchoire +d'en bas à la manière des morts.</p> + +<p>Elle n'était plus bien propre non plus, et +c'était un autre genre d'épreuve sur lequel Gaud +n'avait pas compté.</p> + +<p>Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son +petit-fils.</p> + +<p>--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant +l'air de chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma +bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'étais jeune, +des garçons, des filles, des filles et des garçons +qu'à cette heure, ma foi!...</p> + +<p>Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres +mains ridées, avec un geste d'insouciance presque +libertine...</p> + +<p>Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et +en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait +dites, toute la journée elle le pleura.</p> + +<p>Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages +manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler +pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les +ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.</p> + +<p>La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, +restait tranquille, les pieds contre les dernières +braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au +commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des +conversations avec elle.</p> + +<p>--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? +Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton +âge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas +l'air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler +un peu.</p> + +<p>Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait +apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait +rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui +étaient bien indifférentes à elle-même +comme, du reste, tout au monde à présent, puis +s'arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la +pauvre vieille endormie.</p> + +<p>Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la +fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté +allait se consumer, solitaire et stérile...</p> + +<p>Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, +et le bruit des lames s'entendait là comme dans un navire +en l'écoutant elle y mêlait le souvenir toujours +présent et douloureux de Yann, dont ces choses +étaient le domaine; durant les grandes nuits +d'épouvante, où tout était +déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, +elle songeait avec plus d'angoisse à lui.</p> + +<p>Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui +dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins +obscurs, en pensant aux marins<br> + ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces +étagères d'armoires, qui avaient péri au +large pendant de semblables nuits, et dont les âmes +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée +contre la visite de ces morts par la présence de cette si +vieille femme qui était déjà presque des +leurs...</p> + +<p>Tou à coup elle frémissait de la tête aux +pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit +filet de voix cassée flûté, comme +étouffé sous terre. D'un ton guilleret qui donnait +froid à l'âme, la voix chantait:</p> + +<p>Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,<br> + Il m'a laissé sans le sou,<br> + Mais..., trala, trala la lou...</p> + +<p><br> + Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que +cause la compagnie des folles.</p> + +<p>La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de +fontaine; on l'entendait presque sans répit ruisseler +dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des +gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, +infatigables, monotones, faisaient le même tintement +triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui +était de roches et de terre battue avec des graviers et +des coquilles.</p> + +<p>On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait +de ses masses froides, infinies: une eau tourmentée, +fouettante, s'émiettant dans l'air, épaississant +l'obscurité, et isolant encore davantage les unes des +autres les chaumières éparses du pays de +Ploubazlanec.</p> + +<p>Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les +plus sinistres, à cause d'une certaine gaîté +qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des +espèces de soirées joyeuses, même dans ces +petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, ici +ou là, quelque chaumière fermée, battue par +la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au +dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins +se séchant à des flambées fumeuses; les +vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant +des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant +pour s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur +tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix +immense...</p> + +<p>Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient +de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient +dans le chemin, près de la porte des Moan; +c'étaient ceux qui habitaient à +l'extrémité des terres, vers Pors-Even. Ils +passaient très tard, échappés des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons +à leurs cris - très vite noyés dans le bruit +des bourrasques ou de la houle - cherchant à +démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite +quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.</p> + +<p>N'être pas revenu les voir, c'était mal de la +part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si près de la +mort de Sylvestre, - tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle +ne le comprenait plus décidément, - et, +malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni +croire qu'il fût sans coeur.</p> + +<p>Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien +dissipée.</p> + +<p>D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre +dans le golfe de Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais +une période de plaisir, un moment où ils ont dans +leur bourse un peu d'argent à dépenser sans souci +(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur +les grandes parts de pêche, payables seulement en +hiver).</p> + +<p>On était allé, comme tous les ans, chercher du +sel dans les îles, et lui s'était repris d'amour, +à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa +maîtresse du précédent automne. Ensemble ils +s'étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les +vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout +embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des +sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient +chanté et dansé des rondes à ces +veillées de vendange où l'on se grise, d'une +ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin +doux.</p> + +<p>Ensuite, la <i>Marie</i> ayant poussé jusqu'à +Bordeaux, il avait retrouvé, dans un grand estaminet tout +en dorures, la belle chanteuse à la montre, et +s'était négligemment laissé adorer pendant +huit nouveaux jours.</p> + +<p>Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait +assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme +garçon d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de +fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des +bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, +que les filles s'empressaient de raconter à Gaud, en +exgérant.</p> + +<p>Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face +d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à +temps pour l'éviter; lui aussi du reste, dans ces +cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une +entente muette, maintenant ils se fuyaient.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p><br> + A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame +Tressoleur; dans une des rues qui mènent au port, elle +tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des +capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, +faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.</p> + +<p>Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle +a des moustaches à présent, une carrure d'homme et +la réplique hardie. Un air de cantinière, sous une +grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi +de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est +Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays +tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les +mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils +valent.</p> + +<p>Un jour de janvier, Gaud, ayant été +mandée pour lui faire une robe,vint travaille là, +dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...</p> + +<p>Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs +piliers de granit, qui est en retrait sous le premier +étage de la maison, à la mode ancienne; quand on +l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffrée +dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des +entrées brusques, comme lancés par une lame de +houle. La salle est basse et profonde, passée à la +chaux blanche et ornée de cadres dorés où se +voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, +une Vierge en faïence est posée sur une console, +entre des bouquets artificiels.</p> + +<p>Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'épanouir bien des gaités lourdes +et sauvages, - depuis les temps reculés de Paimpol, en +passant par l'époque agitée des corsaires, +jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu +différents de leurs ancêtres. Et bien des existences +d'hommes ont été jouées, engagées +là, entre deux ivresses, sur ces tables de +chêne.</p> + +<p>Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une +conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait +derrière la cloison entre madame Tressoleur et deux +<i>retraités</i> assis à boire.</p> + +<p>Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau +tout neuf, qu'on était en train de gréer dans le +port: jamais elle ne serait parée, cette +<i>Léopoldine</i>, à faire la campagne +prochaine.</p> + +<p>--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr +qu'elle sera parée! - Puisque je vous dis, moi, qu'elle a +pris équipage hier: tous ceux de l'ancienne <i>Marie</i>, +de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq +<i>jeunes personnes</i>, qui sont venues s'engager là, +devant moi; - à cette table, - signer avec ma plume, - +ainsi! - Et des <i>bel'hommes</i>, je vous jure: Laumec, Tugdual +Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; - et le +grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!</p> + +<p>La <i>Léopoldine</i>!... Le nom, à peine +entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s'était +fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme +si on l'y eût martelé pour le rendre plus +ineffaçable.</p> + +<p>Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée +à finir son ouvrage à la lumière de sa +petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une +chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une +physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce +<i>Léopoldine</i>, mot nouveau, inusité, la +poursuivait avec une persistance qui n'était pas +naturelle, devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle +s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la +<i>Marie</i> qu'elle avait visitée jadis, qu'elle +connaissait, et dont la Vierge avait protégé +pendant de longues années les dangereux voyages; et voici +que ce changement, cette <i>Léopoldine</i>, augmentait son +angoisse.</p> + +<p>Mais, bientôt, elle en vint à se dire que +pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le +concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, +qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût ici ou +ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, +sur les chaumières désertées, sur les femmes +solitaires et inquiètes; - ou bien quand un nouvel automne +commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pêcheurs?... Tout cela pour elle était +indifférent, semblable, également sans joie et sans +espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif +de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit +Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en +était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul +désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, +de toutes les choses qui avaient trait à son existence, +même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme +si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces +pensées, tout balayer; se dire que c'était fini, +fini à jamais...</p> + +<p>Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, +qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas +à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, +à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...</p> + +<p>Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les +gouttières du toit avaient recommencé, sur ce grand +gémissement lointain, leur bruit tranquille et +léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se +mirent à couler, larmes d'orpheline et +d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit +goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, +comme ces pluies d'été qu'aucune brise +n'amène, et qui tombent tout à coup, +pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y +voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le +vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame +Tressoleur et essaya de se coucher.</p> + +<p>Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en +s'étendant: il devenait chaque jour plus humide et plus +froid, - ainsi que toutes les choses de cette chaumière. - +Cependant, comme elle était très jeune, tout en +continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et +s'endormir.</p> + +<h4>XVI<br> +</h4> + +Des semaines sombres avaient passé encore, et on +était déjà aux premiers jours de +février, par un assez beau temps doux. + +<p>Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de +pêche du dernier été, quinze cents francs, +qu'il emportait pour les remettre à sa mère, +suivant la coutume de famille. L'année avait +été bonne, et il s'en retournait content.</p> + +<p>Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord +de la route;: une vieille, qui gesticulait avec son bâton, +et autour d'elle des gamins ameutés qui riaient... La +grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et +déchirée, devenue maintenant une de ces vieilles +pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.</p> + +<p>Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et +elle les menaçait de son bâton, très en +colère et en désespoir:</p> + +<p>--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre +garçon, vous n'auriez pas osé, bien sûr, mes +vilains drôles!...</p> + +<p>Elle était tombée, parait-il, en courant +après eux pour les battres; so coiffe était de +côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne +à quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).</p> + +<p>Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle +était une vieille respectable ne buvant jamais que de +l'eau.</p> + +<p>--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en +colère lui aussi, avec sa voix et son ton qui +imposaient.</p> + +<p>Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, +penauds et confus, devant le grand Gaos.</p> + +<p>Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de +l'ouvrage pour la veillée, avait aperçu cela de +loin, reconnu sa grand'mère dans ce groupe. +Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que +c'était, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, +- et comprit, voyant leur chat qu'on avait tué.</p> + +<p>Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna +pas les siens; ils ne songeaient plus à se fuir cette +fois; devenus seulement très roses tous deux, lui aussi +vite qu'elle, d'une même montée de sang à +leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se +trouver si près; mais sans haine, presque avec douceur, +réunis qu'ils étaient dans une commune +pensée de pitié et de protection.</p> + +<p>Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en +voulaient, à ce pauvre matou défunt, parce qu'il +avait la figure noire, un air de diable; mais c'était un +très bon chat, et, quand on le regardait de près, +on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. +Ils l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. +La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en +allait tout émue, toute branlante, emportant par la queue, +comme un lapin, ce chat mort.</p> + +<p>--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... +s'il était encore de ce monde on n'aurait pas osé +me faire ça, non, bien sûr!...</p> + +<p>Il lui était sorti des espèces de larmes qui +coulaient dans ses rides; et ses mains, à grosses veines +bleues, tremblaient.</p> + +<p>Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la +consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann +s'indignait; si c'était possible, que des enfants fussent +si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre +vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui +aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes +hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec +les bêtes, n'ont guère de sensiblerie pour elles; +mais son coeur se fendait, à marcher là +derrière cette grand'mère en enfance, emportant son +pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui +l'avait tant aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, +si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, en +dérision et en misère.</p> + +<p>Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa +tenue:</p> + +<p>--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, +disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, +car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l'avais +encore raccommodée hier, et ce matin quand je suis partie, +je suis sûre qu'elle était propre et en ordre.</p> + +<p>Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché +peut-être par cette petite explication toute simple qu'il +ne l'eût été par d'habiles phrases, des +reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des +Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours été comme +personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle +l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son +deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux +gris de lin avaient l'expression plus réservée et +semblaient malgré cela vous pénétrer plus +avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait +achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle +était dans tout son épanouissement de +beauté.</p> + +<p>Et puis elle avait à présent la tenue d'une +fille de pêcheur, sa robe noire sans ornements et une +coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien +d'où il lui venait; c'était quelque chose de +caché en elle-même et d'involontaire dont on ne +pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement son +corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par +habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le +haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt +dans sa voix tranquille et dans son regard.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p><br> + Décidément il les accompagnait, - jusque chez +elles sans doute.</p> + +<p>Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce +chat, et cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de +les voir ainsi passer en cortège; il y avait sur les +portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au +milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, +troublée et toujours très rose; le grand Yann +à sa gauche, tête haute, et pensif.</p> + +<p>Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement +apaisée en route; d'elle-même, elle s'était +recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait +à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de +son oeil qui était redevenu clair.</p> + +<p>Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une +occasion de prendre congé; elle eût voulu rester sur +ce bon regard doux qu'elle avait reçu de lui, marcher les +yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher +ainsi bien longtemps à ses côtés dans un +rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite à +leur logis vide et sombre où tout allait +s'évanouir.</p> + +<p>A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision +pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La +grand'mère entra sans se retourner; puis Gaud, +hésitante, et Yann, par derrière, entra +aussi...</p> + +<p>Il était chez elle, pour la première fois de sa +vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... +En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis, +ses yeux ayant rencontré d'abord le portrait de Sylvestre +dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en +était approché lentement comme d'une tombe.</p> + +<p>Gaud était restée debout, appuyée des +mains à leur table. Il regardait maintenant tout autour de +lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse +qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, +malgré son air rangé et honnête, le logis de +ces deux abandonnées qui s'étaient réunies. +Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu +de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette +même misère, à ce granit fruste et à +ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée, que le +lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les +yeux de Yann revenaient là...</p> + +<p>Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La +vieille grand'mère, qui était encore si fine +à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre +garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un +l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour +quelque interrogation suprême.</p> + +<p>Mais les instants passaient et, à chaque seconde +écoulée, le silence semblait entre eux se figer +davantage. Et ils se regardaient toujours plus +profondément, comme dans l'attente solenelle de quelque +chose d'inouï qui tardait à venir.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . .<br> + --Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez +toujours...</p> + +<p>Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande +décision, brusque comme étaient les siennes, prise +là tout à coup, et osant à peine être +formulée...</p> + +<p>--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue +cette année, et j'ai un peu d'argent devant moi...</p> + +<p>Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle +bien entendu? Elle était anéantie devant +l'immensité de ce qu'elle croyait comprendre.</p> + +<p>Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait +l'oreille, sentant du bonheur approcher...</p> + +<p>--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si +vous vouliez toujours...</p> + +<p>... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... +Qui donc pouvait l'empêcher de prononcer ce oui? Il +s'étonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien. +Appuyée des deux mains à la table, devenue tout +blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans +voix, ressemblait à une mourante très jolie...</p> + +<p>--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille +grand'mère qui s'était levée pour venir +à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; +il faut l'excuser; elle va réfléchir et vous +répondre tout à l'heure... Asseyez-vous, monsieur +Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...</p> + +<p>Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot +ne lui venait plus, dans son extase... C'était donc vrai +qu'il était bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait +là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cessé +de le voir en elle-même, malgré sa dureté, +malgré son refus sauvage, malgré tout. Il l'avait +dédaignée longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - +et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son +idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif +qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du +tout à lui en demander compte, non plus qu'à lui +reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, +d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait +d'être emporté si loin, en une seconde, par le +tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!...</p> + +<p>Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec +les yeux, tout noyés, qui le regardaient à une +extrême profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes +commençait à descendre le long de ses joues...</p> + +<p>--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la +grand'mère Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car +je suis encore contente d'être devenue si vieille, pour +avoir vu ça avant de mourir.</p> + +<p>Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se +tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne +connaissant aucune parole qui fût assez douce, aucune +phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur semblât +digne de rompre leur délicieux silence.</p> + +<p>--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils +ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits +enfants que j'ai là par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui +donc quelque chose, ma fille... De mont emps à moi, me +semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis...</p> + +<p>Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup +d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser +Gaud, - et il lui sembla que c'était le premier vrai +baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.</p> + +<p>Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses +lèvres fraîches, inhabiles aux raffinements des +caresses, sur cette joue de son fiancé que la mer avait +dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait +le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, +du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être +subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière +morte. Le silence s'était rempli de musique inouïes; +même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait +par la lucarne, était devenu comme une belle lueur +enchantée...</p> + +<p>--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire +ça, mes bons enfants?</p> + +<p>Gaud baissa la tête. L'Islande, la +<i>Léopoldine</i>, - c'est vrai, elle avait +déjà oublié ces épouvante +dressées sur la route. - Au retour d'Islande!... comme se +serait long, encore tout cet été d'attente +craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à +petits coups rapides, devenu for pressé lui aussi, +comptait en lui-même très vite, pour voir si, en +se</p> + +<p>dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se +marier avant ce départ: tant de jours pour réunir +les papiers, tant de jours pour publier les bans à +l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou +25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait +donc encore une grande semaine à rester ensemble +après.</p> + +<p>--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre +père, dit-il, avec autant de hâte que si les minutes +mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées +et précieuses...</p> + +<h3>Quatrième partie.</h3> + +<h4><br> + I<br> +</h4> + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les +bancs, devant les portes, quand la nuit tombe. + +<p>Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, +c'était à la porte de la chaumière des Moan, +sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.</p> + +<p>D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les +soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n'avaient +rien que des crépuscules de février descendant sur +un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune branche de +verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le +ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. +Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en +remontant de la grève, avaient entraînées +dans le sentier avec leurs filets.</p> + +<p>Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région +tiédie par des courants de la mer; mais c'est égal, +ces crépuscules amenaient souvent des humidités +glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se +déposaient sur leurs épaules.</p> + +<p>Ils restaient tout de même, se trouvant très bien +là. Et ce banc, qui avait plus d'un siècle, ne +s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà +vu<br> + bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, +sortir, toujours les mêmes, de génération en +génération, de la bouche des jeunes, et il +était habitué à voir les amoureux revenir +plus tard, changés en vieux branlants et en vieilles +tremblotantes, s'asseoir à la même place, - mais +dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air et se +chauffer à leur dernier soleil...</p> + +<p>De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la +tête à la porte pour les regarder. Non pas qu'elle +fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble, mais +par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi +pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:</p> + +<p>--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. +<i>Ma Doué, ma Doué</i>, rester dehors si tard, je +vous demande un peu, ça a-t-il du bon sens?</p> + +<p>Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils +avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du +bonheur d'être l'un près de l'autre?</p> + +<p>Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient +un léger murmure à deux voix, mêlé au +bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises. +C'était une musique très harmonieuse, la voix +fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des +sonorités douces et caressantes dans des notes graves. On +distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit +du mur auquel ils étaient adossés: d'abord le blanc +de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire +et, à côté d'elle, les épaules +carrées de son ami. Aus-dessus d'eux, le dôme bossu +der leur toit de paille et, derrière tout cela, les +infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel...</p> + +<p>Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans +la cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie, +la tête tombée en avant, ne gênait pas +beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils +recommençaient à se parler à voix basse, +ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin +de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle +devait si peu durer.</p> + +<p>Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette +grand'mère Yvonne qui, par testament, leur léguait +sa chaumière; pour le moment, ils n'y faisaient aucune +amélioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop +désolé.</p> + +<h4>II</h4> + +<p><br> + ... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites +choses qu'elle avait faites ou qui lui étaient +arrivées depuis leur première rencontre; il lui +disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes +où celle était allée.</p> + +<p>Elle l'écoutait avec une extrême surprise. +Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imaginé +qu'il y avait fait attention et qu'il était capable de le +retenir?...</p> + +<p>Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait +encore d'autres petits détails, même des choses +qu'elle avait presque oubliées.</p> + +<p>Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, +avec un ravissement inattendu qui la prenait tout entière; +elle commençait à deviner, à comprendre: +c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce temps-<br> + là!... Elle avait été sa +préoccupation constante; il lui en faisait l'aveu +naïf à présent!...</p> + +<p>Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi +l'avait-il tant repoussée, tant fait souffrir?</p> + +<p>Toujours ce mystère qu'il avait promis +d'éclaircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse +l'explication, avec un air embarrassé et un commencement +de sourire incompréhensible.</p> + +<h4>III</h4> + +<p><br> + Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la +grand'mère Yvonne, pour acheter la robe de noces.</p> + +<p>Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient +d'autrefois, il y en avait qui auraient très bien pu +être arrangés pour la circonstance, sans qu'on +eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: +avoir une robe donnée par lui, payée avec l'argent +de son travail et de sa pêche, il lui semblait que cela la +fit déjà un peu son épouse.</p> + +<p>Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son +père. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les +étoffes qu'on déployait devant eux. Il était +un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune +des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, +même de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y +mît de grandes bandes de velours pour la rendre plus +belle.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p><br> + Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans +la solitude de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux +s'arrêtèrent par hasard sur un buisson +d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur +sembla distinguer sur ce buisson de légères petites +houppes blanches:</p> + +<p>--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils +s'approchèrent pour s'en assurer.</p> + +<p>Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils +le touchèrent, vérifiant avec leurs doigts la +présence de ces petites fleurettes qui étaient tout +humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils +s'aperçurent que les jours avaient allongé; qu'il y +avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de plus +lumineux dans la nuit.</p> + +<p>Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans +le pays au bord d'aucun chemin, on n'en eût trouvé +un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès +pour eux, pour leur fête d'amour...</p> + +<p>--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.</p> + +<p>Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre +ses mains rudes; avec le grand couteau de pêcheur qu'il +portait à sa ceinture, il enleva soigneusement les +épines, puis il le mit au corsage de Gaud:</p> + +<p>--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant +comme pour voir, malgré la nuit, si cela lui seyait +bien.</p> + +<p>Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait +faiblement sur les galets de la grève, avec un petit +bruissement intermittent, régulier comme une respiration +de sommeil; elle semblait indifférente, ou même +favorable à cette cour qu'ils se faisaient là tout +près d'elle.</p> + +<p>Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des +soirées, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup +de dix heures, il leur venait un petit découragement de +vivre, parce que c'était déjà fini...</p> + +<p>Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous +peine de n'être pas prêt et de laisser fuir le +bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à +l'avenir incertain...</p> + +<p>Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit +continuel de la mer, et avec cette préoccupation un peu +enfiévrée de la marche du temps, prenait de tout +cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils +étaient des amoureux différents des autres, plus +graves, plus inquiets dans leur amour.</p> + +<p>Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans +contre elle et, quand il était reparti le soir, ce +mystère tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle +en était sûre.</p> + +<p><br> + C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, +mais pas comme à présent: cela augmentait dans son +coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, +jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette +manière d'aimer quelqu'un.</p> + +<p>De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, +presque étendu, jetait la tête sur les genoux de +Gaud, par câlinerie d'enfant pour se faire caresser, et +puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût +aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester +là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En +dehors de ce baiser de frère qu'il lui donnait en arrivant +et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne +sais quoi invisible qui était en elle, qui était +son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et +tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son +beau regard limpide...</p> + +<p>Et dire qu'elle était en même temps une femme de +chair, plus belle et plus désirable qu'aucune autre; +qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière +aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans +cesser pour cela d'être <i>elle-même</i>!... Cette +idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il +ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par +respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce +délicieux sacrilège...</p> + +<h4>V</h4> + +<p><br> + Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de +l'autre dans la cheminée, et leur grand'mère Yvonne +dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages +du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres +agrandies.</p> + +<p>Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais +il y avait, ce soir-là, de longs silences +embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne disait +presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, +cherchant à se dérober aux regards de Gaud.</p> + +<p>C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la +soirée, sur ce mystère qu'il n'y avait pas moyen de +lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle +était trop fine et trop décidée à +savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais +pas.</p> + +<p>--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? +Demandait-elle.</p> + +<p>Il essaya de répondre oui. De méchants propos, +oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans +Ploubazlanec...</p> + +<p>Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors +elle vit bien que se devait être autre chose.</p> + +<p>--C'était ma toilette, Yann?</p> + +<p>Pour la toilette, il est sûr que cela y avait +contribué; elle en faisait trop, pendant un temps, pour +devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais enfin il +était forcé de convenir que ce n'était pas +tout.</p> + +<p>--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous +passions pour riches? Vous aviez peur d'être +refusé?</p> + +<p>--Oh! non, pas cela.</p> + +<p>Il fit cette réponse avec une si naïve +sûreté de lui-même, que Gaud en fut +amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant +lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise +et de la mer.</p> + +<p>Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée +commençait à lui venir, et son expression changeait +à mesure:</p> + +<p>--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? +Dit-elle en le regardant tout à coup dans le blanc des +yeux, avec le sourire d'inquisition irrésistible de +quelqu'un qui a deviné.</p> + +<p>Et lui détourna la tête, en riant tout à +fait.</p> + +<p>Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de +raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait +pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il +avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), et +c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait +tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était +mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais, +jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait +commencé à dire non, obstinément non, tout +en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand +personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par +être oui.</p> + +<p>Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud +avait langui, abandonnée pendant deux ans, et +désiré mourir...</p> + +<p>Après le premier mouvement, qui avait été +de rire un peu, par confusion d'être découvert, Yann +regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour +interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au +moins? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait +tant de peine, lui pardonnerait-elle?...</p> + +<p>--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. +Chez nous, avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, +quand je fais ma tête dure, je reste pendant des huit jours +comme fâché avec eux presque sans parler à +personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je +finis toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, +comme si j'étais encore un enfant de dix ans... Si vous +croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de ne pas +me marier! Non, cela n'aurait plus duré longtemps dans +tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.</p> + +<p>Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des +larmes lui venir, et c'était le reste de son chagrin +d'autrefois qui finissait de s'en aller à cet aveu de son +Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure +présente n'eût pas été si +délicieuse; à présent que c'était +fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps +d'épreuve.</p> + +<p>Maintenant tout était éclairci entre eux deux; +d'une manière inattendue, il est vrai, mais +complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux +âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs +têtes s'étant rapprochées, ils +restèrent là longtemps, leurs joues appuyées +l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de +rien se dire. Et en ce moment, leur<br> + étreinte était si chaste que, la grand'mère +Yvonne s'étant réveillée, ils +demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans +aucun trouble.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<h4>VI<br> +</h4> + +C'était six jours avant le départ pour l'Islande. +Leur cortège de noces s'en revenait de l'église de +Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un ciel +chargé et tout noir. + +<p>Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, +marchant comme des rois, en tête de leur longue suite, +marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis, graves, +ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la vie, +d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même +être respectés par le vent, tandis que, +derrière eux, ce cortège était un joyeux +désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest +tourmentaient.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie +débordait; d'autres, déjà grisonnants, mais +qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et +leurs premières années. Grand'mère Yvonne +était là et suivait aussi, très +éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil +oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle +portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée +pour la circonstance et toujours son petit châle, reteint +une troisième fois - en noir, à cause de +Sylvestre.</p> + +<p>Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; +on voyait les jupes relevées et des robes +retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient.</p> + +<p>A la porte de l'église, les mariés +s'étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets +de fausses fleurs pour compléter leur toilette de +fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur +sa poitrine large, mais il était de ceux à qui tout +va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore +dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières +étaient piquées en haut de son corsage - +très ajusté, comme autrefois sur sa forme +exquise.</p> + +<p>Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le +vent, jouait à la diable; ses airs arrivaient aux oreilles +par bouffées, et, dans le bruit des bourrasques, +semblaient une petite musique drôle plus grêle que +les cris d'une mouette.</p> + +<p>Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage +avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était +venu de loin à la ronde; aux carrefours des sentiers, il y +avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre. +Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann, +étaient là postés. Ils saluaient les +mariés au passage; Gaud répondait en s'inclinant +légèrement comme une demoiselle, avec sa +grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle +était admirée.</p> + +<p>Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, +même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs +mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs +idiots à béquilles. Cette gent était +échelonnée sur le parcours, avec des musiques, des +accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs +sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes +que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, +avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui +étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris +sur des têtes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans +les creux des chemins, ils étaient de la même +couleur que la terre d'où ils semblaient n'être +qu'incomplètement sortis, et où ils allaient +rentrer bientôt sans avoir eu de pensées; leurs yeux +égarés inquiétaient comme le mystère +de leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient +passer, sans comprendre, cette fête de la vie pleine et +superbe...</p> + +<p>On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even +et de la maison des Gaos. C'était pour se rendre, suivant +l'usage traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, +à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout +du monde breton.</p> + +<p>Au pied de la dernière et extrème falaise, elle +pose sur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et +semble déjà appartenir à la mer. Pour y +descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs +de granit. Et le cortège de noces se répandit sur +la pente de ce cap isolé, au milieu des pierres, les +paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans +le bruit du vent et des lames.</p> + +<p>Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le +passage n'était pas sûr, la mer venait trop +près pour frapper ses grands coups. On voyait bondir +très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder.</p> + +<p>Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud +appuyée à son bras, recula le premier devant les +embruns. En arrière, son cortège restait +échelonné sur les roches, en +amphithéâtre, et lui, semblait être venu +là pour présenter sa femme à la mer; mais +celle-ci faisait mauvais visage à la mariée +nouvelle.</p> + +<p>En se retournant, il aperçut le violonaire, +perché sur un rocher gris et cherchant à rattraper, +entre deux rafales, son air de contredanse.</p> + +<p>--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue +d'une autre qui marche mieux que la tienne...</p> + +<p>En même temps commença une grande pluie +fouettante qui menaçait depuis le matin. Alors ce fut une +débandade folle avec des cris et des rires, pour grimper +sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...</p> + +<h4>VII</h4> + +<p><br> + Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à +cause de ce logis de Gaud, qui était bien pauvre.</p> + +<p>Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une +tablée de vingt-cinq personnes autour des mariés; +des soeurs et des frères; le cousin Gaos le pilote; +Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne +<i>Marie</i>,qui étaient de la <i>Léopoldine</i> +à présent; quatre filles d'honneur très +jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond +au-dessus des oreilles, comme autrefois les impératrices +de Byzance, et leur coiffe blanche à la nouvelle mode des +jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons +d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux +yeux fiers.</p> + +<p>Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; +toute la queue du cortège s'y était entassée +en désordre, et des femmes de peine, louées +à Paimpol, perdaient la tête devant la grande +cheminée encombrée de poêles et de +marmites.</p> + +<p>Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une +femme plus riche, c'est bien sûr; mais Gaud était +connue à présent pour une fille sage et courageuse; +et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle +était la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir +les deux époux si assortis.</p> + +<p>Le vieux père, en gaîté après la +soupe, disait de ce mariage:</p> + +<p>--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait +pourtant pas dans Ploubazlanec!</p> + +<p>Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle +de la mariée comment il y en avait tant de ce +nom-là: son père, qui était le plus jeune de +neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés +avec des cousines, et ça en avait fait, tout ça, +des Gaos, malgrés les disparus d'Islande!...</p> + +<p>--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos +ma parente, et nous en avons fait encore quatorze à nous +deux.</p> + +<p>Et à l'idée de cette peuplade, il se +réjouissait, en secouant sa tête blanche.</p> + +<p>Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses +quatorze petits Gaos; mais à présent ils se +débrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'épave les avaient mis vraiment bien à leur +aise.</p> + +<p>En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses +tours joués au <i>service</i> (Les hommes de la côte +appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.), +des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil, faisant +écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.</p> + +<p>Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, +à bord de <i>l'Iphigénie</i>, on faisait le plein +des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche +en cuir, par où ça passait pour descendre, +s'était crevée. Alors, au lieu d'avertir, on +s'était mis à boire à même +jusqu'à plus soif; ça avait duré deux +heures, cette fête; à la fin ça coulait plein +la batterie; tout le monde était soûl!</p> + +<p>Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur +rire bon enfant avec une pointe de malice.</p> + +<p>--On crie contre le <i>service</i>, disaient-ils; eh bien! il +n'y a encore que là, pour faire des tours pareils!</p> + +<p>Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, +la pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. +Malgré les précautions prises, quelques-uns +s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque +amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller +y voir.</p> + +<p>Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, +arrivait d'en bas où les plus jeunes de la noce soupaient +les uns sur les autres: c'étaient les cris de joie, les +éclats de rire des petits-cousins et des petites-cousines, +qui commençaient à se sentir très +émoustillés par le cidre.</p> + +<p>On avait servi des viandes bouillies, des viandes +rôties, des poulets, plusieurs espèces de poissons, +des omelettes et des crêpes.</p> + +<p>On avait causé pêche et contrebande, +discuté toute sorte de façons pour attraper les +messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des +hommes de mer.</p> + +<p>En haut, à la table d'honneur, on se lançait +même à parler d'aventures drôles.</p> + +<p>Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, +à leur époque, avaient roulé le monde.</p> + +<p>--A Hong-Kong, les <i>maisons</i>, tu sais bien, les +<i>maisons</i> qui sont là, en montant dans les petites +rues...</p> + +<p>--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui +les avait fréquentées, - oui, en tirant sur la +droite quand on arrive?</p> + +<p>--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... +Donc, nous avions <i>consommé</i> là dedans, +à trois que nous étions... Des vilaines femmes, +<i>ma Doué</i>, mais vilaines!...</p> + +<p>--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le +grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, après +une longue traversée, les avait connues, ces +Chinoises.</p> + +<p>--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des +piastres?... Cherche, cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, +ni lui, - plus le sou personne! - Nous faisons des excuses, en +promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure +bronzée et minaudait comme une Chinoise très +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à +miauler, à faire le diable, et finit pour nous griffer +avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix +pointues de là-bas et grimaçait comme cette vieille +en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait +retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà +les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la +boîte, tu me comprends, - qui ferment la grille à +clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - +Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une +douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber +dessus, - avec des airs de se méfier tout de même. - +Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à sucre, +achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, +ça ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour +cogner sur les magots, si ça nous a été +utile...</p> + +<p>Non, décidément il venait trop fort; en ce +moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le +conteur, ayant brusqué la fin de son histoire, se leva +pour aller voir sa barque.</p> + +<p>Un autre disait:</p> + +<p>--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en +fonctions de caporal d'armes sur la <i>Zénobie</i>, +à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes +d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de +là-bas): "Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous +bons marchands." D'un <i>paravirer</i> je te les fais redescendre +quatre à quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte +un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous +verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais +pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu +sais, dans ce temps j'étais jeune homme... Alors, à +Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les +modes...</p> + +<p>Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un +futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs, +tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien +vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au +récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces +plumes...</p> + +<p>Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné +qui souffre; de temps en temps, avec une force à faire +peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de +pierre.</p> + +<p>--On dirait que ça le fâche, parce que nous +sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.</p> + +<p>--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit +Yann, en souriant à Gaud, - parce que je lui avais promis +mariage.</p> + +<p>Cependant, une sorte de langueur étrange +commençait à les prendre tous deux; ils se +parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu +de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant +l'effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce +soir-là. Et il rougissait à présent, ce +grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais +disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait +suivre.</p> + +<p>Par instants aussi il était triste, en pensant tout +à coup à Sylvestre... D'ailleurs, il était +convenu qu'on ne devait pas danser à cause du père +de Gaud et à cause de lui.</p> + +<p>On était au dessert; bientôt allaient commencer +les chansons. Mais avant, il y avait les prières à +dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes +de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, +et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant +sa tête blanche, il se fit du silence partout:</p> + +<p>--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.</p> + +<p>Et, en se signant, il commença pour ce mort la +prière latine:</p> + +<p>--<i>Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen +tuum.</i>..</p> + +<p>Un silence d'église s'était maintenant +propagé jusqu'en bas, aux tablées joyeuses des +petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison +répétaient en esprit les mêmes mots +éternels.</p> + +<p>--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus +dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, +naufragé à bord de la <i>Zélie</i>...</p> + +<p>Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il +se tourna vers la grand'mère Yvonne:</p> + +<p>--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en +récita une autre encore. Alors Yann pleura.</p> + +<p>--...<i>Sed libera nos a malo, Amen.</i></p> + +<p>Les chansons commencèrent après. Des chansons +apprises <i>au service,</i> sur le gaillard d'avant, où il +y a, comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:</p> + +<p>Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,<br> + Mais chez nous les braves<br> + Narguent le destin,<br> + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!</p> + +<p>Les couplets étaient dits par un des garçons +d'honneur, d'une manière tout à fait langoureuse +qui allait à l'âme; et puis le choeur était +repris par d'autres belles voix profondes.</p> + +<p>Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond +d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux +brillaient d'un éclat trouble, comme des lampes +voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, la main +toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, +prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte +plus grande et plus délicieuse.</p> + +<p>Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour +servir d'un certain vin à lui; il l'avait apporté +avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille +couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.</p> + +<p>Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique +flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle +était trop grosse; alors ils l'avaient crevée en +mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de pots et +de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes +aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles +en vue s'étaient rassemblées autour de la +trouvaille.</p> + +<p>--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en +rentrant le soir à Pors-Even.</p> + +<p>Toujours le vent continuait son bruit affreux.</p> + +<p>En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - +mais les autres faisaient le diable, menés par le petit +Fantec (en français: François) et le petit Laumec +(en français: Guillaume), voulant absolument aller sauter +dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des +rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.</p> + +<p>Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour +son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien +qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le commissaire +de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire +pour cette épave non déclarée.</p> + +<p>--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, +ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, ça +serait devenu tout à fait du vin supérieur; car, +certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans +toutes les caves des débitants de Paimpol.</p> + +<p>Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? +Il était fort, haut en couleur, très +mêlé d'eau de mer, et gardait le goût +âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé +très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.</p> + +<p>Les têtes tournèrent un peu; le son des voix +devenait plus confus et les garçons embrassaient les +filles.</p> + +<p>Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait +guère l'esprit tranquille à ce souper, et les +hommes échangeaient des signes d'inquiétude +à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.</p> + +<p>Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. +Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, +menaçant, poussé à la fois, à plein +gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes +enragées.</p> + +<p>On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans +le lointain leurs formidables coups sourds: et cela, +c'était la mer qui battait de partout le pays de +Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente, en effet, +et Gaud se sentait le coeur serré par cette musique +d'épouvante, que personne n'avait commandée pour +leur fête de noces.</p> + +<p>Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était +levé doucement, fit signe à sa femme de venir lui +parler.</p> + +<p>C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise +d'une pudeur, confuse de s'être levée... Puis elle +dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les +autres.</p> + +<p>--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a +permis; nous pouvons.</p> + +<p>Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent +furtivement.</p> + +<p>Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent +sinistre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se +mirent à courir, en se tenant par la main. Du haut de ce +chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la +mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché +en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se +retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur +respiration que ce vent avait coupée.</p> + +<p>D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour +l'empêcher de traîner sa robe, de mettre ses beaux +souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis +il la pris à son cou tout à fait, et continua de +courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! +Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt +vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu +être mariés, et heureux comme ce soir.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit +logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et +ils allumèrent une chandelle que le vent leur souffla deux +fois.</p> + +<p>La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez +elle avant de commencer les chansons, était là, +couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont +elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent +avec respect et la regardèrent par les découpures +de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne +dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure +vénérable demeurait immobile et ses yeux +fermés; elle était endormie ou feignait de +l'être pour ne pas les troubler.</p> + +<p>Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.</p> + +<p>Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se +pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud +détourna les lèvres par ignorance de ce +baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui +était froidie par le vent, tout à fait +glacée.</p> + +<p>Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y +faisait très froid. Ah! si Gaud était restée +riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à +arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre +nue... Elle n'était guère habituée encore +à ces murs de granit brut, à cet air rude +qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec +elle; alors, par sa présence, tout était +changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que +lui...</p> + +<p>Maintenant leurs lèvres s'étaient +rencontrées, et elle ne détournait plus les +siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer +l'un à l'autre, ils restaient là muets, dans +l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlaient +leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous +deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils +semblaient être sans force pour rompre leur +étreinte, et ne connaître rien de plus, ne +désirer rien au delà de ce long baiser.</p> + +<p>Elle se dégagea enfin, troublée tout à +coup:</p> + +<p>--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous +voir!</p> + +<p>Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa +femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un +altéré à qui on a enlevé sa coupe +d'eau fraîche.</p> + +<p>Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers +instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge +sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du +côté des vieux lits en armoire, ennuyé +d'être aussi près de cette grand'mère, +cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours +sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras +derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la +lumière comme avait fait le vent.</p> + +<p>Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa +manière de la tenir, la bouche toujours appuyée sur +la sienne, il était comme un fauve qui aurait +planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son +corps, son âme, à cet enlèvement qui +était impérieux et sans résistance possible, +tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il +l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc +<i>à la mode des villes</i> qui devait être leur lit +nuptial...</p> + +<p>Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le +même invisible orchestre jouait toujours.</p> + +<p>Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein +son bruit caverneux avec un tremblement de rage; tantôt +répétait sa menace plus bas à l'oreille, +comme par un raffinement de malice, avec des petits sons +filés, en prenant la voix flutée d'une +chouette.</p> + +<p>Et la grande tombe des marins était tout près, +mouvante, dévorante, battant les falaises de ses +mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait +être pris là dedans, s'y débattre, au milieu +de la frénésie des choses noires et glacées: +- ils le savaient...</p> + +<p>Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, +à l'abri de toute cette fureur inutile et retournée +contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre +où passait le vent, ils se donnèrent l'un à +l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, +leurrés délicieusement par l'éternelle magie +de l'amour...</p> + +<h4>VIII<br> +</h4> + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +<p>En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient +tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la +saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les +gréements et, chez Yann, la mère, les soeurs +travaillaient du matin au soir à préparer les +<i>suroîts</i>, les <i>cirages</i>, tout le trousseau de +campagne. Le temps était sombre, et la mer, qui sentait +l'équinoxe venir, était remuante et +troublée.</p> + +<p>Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec +angoisse, comptant les heures rapides des journées, +attendant le soir où, le travail fini, elle avait son Yann +pour elle seule.</p> + +<p>Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle +espérait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle +n'osait pas, dès maintenant, lui en parler... Pourtant il +l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses d'avant, +jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était +différent; c'était une tendresse si confiante et si +fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes +étreintes, avec elle étaient <i>autre chose</i>; +et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient +s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le +matin venait.</p> + +<p>Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le +trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois +à Paimpol faire son grand dédaigneux avec des +filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours +cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez +lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès +que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il +y a le sentiment, le respect inné de la majesté de +<i>l'épouse;</i>un abîme la sépare de +l'amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de +dédain, on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la +nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans le jour, +il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas +compter tant ils étaient une même chair tous deux et +pour toute la vie.</p> + +<p>... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son +bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop +inespéré, d'instable comme les rêves...</p> + +<p>D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet +amour?... Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de +ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui +garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si +doux?...</p> + +<p>Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, +ce n'était rien; rien qu'un petit acompte +enfiévré pris sur le temps de l'existence - qui +pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils +pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et +tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, +d'arrangement de ménage, avaient été +forcément remis au retour...</p> + +<p>Oh! les autres années, à tout prix +l'empêcher de repartir pour cette Islande!... Mais comment +s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, étant +si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son +métier de mer...</p> + +<p>Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le +retenir; elle y mettrait toute sa volonté, toute son +intelligence et tout son coeur. Être femme d'Islandais, +voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les +étés dans l'anxiété douloureuse; non, +à présent qu'elle l'adorait au delà de ce +qu'elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise +d'une épouvante trop grande en songeant à ces +années à venir...</p> + +<p>Ils eurent une journée de printemps, une seule... +C'était la veille de l'appareillage, on avait fini de +mettre le gréement en ordre à bord, et Yann resta +tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus +bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux, +très près l'un de l'autre et se disant mille +choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:</p> + +<p>--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des +mamriés d'hier!</p> + +<p>Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier +et étrange de voir tout à coup ce grand calme, et +plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourmenté. +Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'était faite +très douce; elle était partout du même bleu +pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand +éclat blanc, et le rude pays breton s'imprégnait de +cette lumière comme d'une chose fine et rare; il semblait +s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse +sentant l'été, et ont eût dit qu'il +s'était immobilisé à jamais, qu'il ne +pouvait plus y avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les +caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres +changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes +lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans +des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme +pour rendre plus douce et éternelle leur fête +d'amour; - et on voyait déjà des fleurs +hâtives, des primevères le long des fossés, +ou des violettes, frêles et sans parfum.</p> + +<p>Quand Gaud demandait:</p> + +<p>--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?</p> + +<p>Lui, répondait, étonné, en la regardant +bien en face avec ses beaux yeux francs:</p> + +<p>--Mais, Gaud, toujours...</p> + +<p>Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un +peu sauvage, semblait avoir là son vrai sens +d'éternité.</p> + +<p>Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du +rêve accompli, elle se serrait contre lui, inquiète +toujours, - le sentant fugitif comme un grand oiseau de mer... +Demain, l'envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour +l'empêcher de partir...</p> + +<p>De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on +dominait tout ce pays marin, qui paraissait être sans +arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de pierres. +Les maisons des pêcheurs étaient posées +çà et là sur les rochers avec leurs vieux +murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et +bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans +l'extrême éloignement, la mer, comme une grande +vision diaphane, décrivait son cercle immense et +éternel qui avait l'air de tout envelopper.</p> + +<p>Elle s'amusait à lui raconter les choses +étonnantes et merveilleuses de ce Paris où, elle +avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne +s'y intéressait pas.</p> + +<p>--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant +de terres... ça doit être malsain. Tant de maisons, +tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces +villes; non, je ne voudrais pas vivre là-dedans, moi, bien +sûr.</p> + +<p>Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand +garçon était un enfant naïf.</p> + +<p>Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol +où poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir +blottis contre le vent du large. Là, il n'y avait plus de +vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de +l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs +verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait +entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de +vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque +crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches +mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un +cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.</p> + +<p>Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient +les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des +hauteurs et de la mer.</p> + +<p>Lui, à son tour, racontait l'Islande, les +étés pâles et sans nuit, les soleils obliques +qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se +faisait expliquer.</p> + +<p>--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en +promenant sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux +bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a +pas du tout de force pour monter; à minuit, il +traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il +se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des +fois, la lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; +alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les +connait pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup +dans ce pays.</p> + +<p>Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait +être loin, cette île d'Islande. Et les fiords? Gaud +avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts +dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l'effet de +désigner une chose sinistre.</p> + +<p>--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, +comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour +des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais +où elles finissent, à cause des nuages qui sont +dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne +connaissent point ce que c'est que les arbres. A la +mi-août, quand notre pêche est finie, il est grand +temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la +terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, +là-bas, pendant tout l'hiver.</p> + +<p>--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, +sur la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux +du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de +pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre +bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les +défunts ont des croix en bois toutes pareilles à +celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux +Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume +Moan, le grand-père de Sylvestre.</p> + +<p>Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des +caps désolés, sous la pâle lumière +rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait +à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire +noir de ces nuits longues comme les hivers.</p> + +<p>--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, +sans se reposer jamais?</p> + +<p>--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, +car la mer n'est pas toujours belle par là. Dame! on est +fatigué le soir, ça donne appétit pour +souper et, des jours, l'on dévore.</p> + +<p>--Et on ne s'ennuie jamais?</p> + +<p>--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; +à bord, au large, moi, le temps ne me dure pas, +jamais!</p> + +<p>Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus +vaincue par la mer.</p> + +<h3>Cinquième partie.</h3> + +<h4>I<br> +</h4> + +... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient +eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils +rentrèrent dîner devant leur feu, qui était +une flambée de branchages. + +<p>Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute +une nuit à dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette +attente les empêchait d'être déjà +tristes.</p> + +<p>Après dîner, ils retrouvèrent encore un +peu l'impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur +la route de Pors-Even: l'air était tranquille, presque +tiède et un reste de crépuscule s'attardait +à traîner sur la campagne.</p> + +<p>Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour +les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant +le projet de se lever tous deux au petit jour.</p> + +<h4><br> + II</h4> + +<p><br> + Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de +monde. Les départs d'Islandais avaient commencé +depuis l'avant-veille et, à chaque marée, un groupe +nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux +devaient sortir avec la <i>Léopoldine</i>,et les femmes de +ces marins, ou les mères, étaient toutes +présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait de +se trouver mêlée à elles, devenue une femme +d'Islandais elle aussi, et amenée là pour la +même cause fatale. Sa destinée venait de se +précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait +à peine eu le temps de se bien représenter la +réalité des choses; en glissant sur une pente +irrésistiblement rapide, elle était arrivée +à ce dénouement-là, qui était +inexorable, et qu'il fallait subir à présent - +comme faisaient les autres, les habituées...</p> + +<p>Elle n'avait jamais assisté de près à ces +scènes, à ces adieux. Tout cela était +nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolée, différente; son +passé de <i>demoiselle</i>, qui subsistait malgré +tout, la mettait à part.</p> + +<p>Le temps était resté beau sur ce jour des +séparations; au large seulement une grosse houle lourde +arrivait de l'ouest, annonçant du vent, et de loin on +voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.</p> + +<p>... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, +comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins +de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui +n'avaient pas de coeur ou qui pour le moment n'aimaient personne. +Des vieilles, qui se sentaient menacées par la mort, +pleuraient en quittant leurs fils; des amants s'embrassaient +longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient +à leur bord d'un air sombre, s'en allant comme à un +calvaire.</p> + +<p>Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui +avaient signé leur engagement par surprise, quelque jour +dans un cabaret, et qu'on embarquait par force à +présent; leurs propres femmes et des gendarmes les +poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la +résistance à cause de leur grande force, avaient +été enivrés par précaution; on les +apportait sur des civières et, au fond des cales des +navires, on les descendait comme des morts.</p> + +<p>Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels +compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose +terrible était-ce donc, ce métier d'Islande, pour +s'annoncer de cette manière et inspirer à des +hommes de telles frayeurs?</p> + +<p>Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans +doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande +pêche. C'étaient les bons, ceux-là; ils +avaient la mine noble et belle; s'ils étaient +garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier +coup d'oeil sur les filles; s'ils étaient mariés, +ils s'embrassaient leurs femmes ou leur petits avec unte +tristesse douce et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se +sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient +tous ainsi à bord de cette <i>Léopoldine</i>, qui +avait vraiment un équipage de choix.</p> + +<p>Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, +traînés dehors par des remorqueurs. Et alors, +dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine +voix le cantique de la Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" +sur le quai, des mains de femmes s'agitaient en l'air pour de +derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des +coiffes.</p> + +<p><br> + Dès que la <i>Léopoldine</i> fut partie, Gaud +s'achemina d'un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et +demie de marche le long de la côte, par les sentiers +familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle.</p> + +<p>La <i>Léopoldine</i> devait mouiller en grande rade +devant ce Pors-Even, et n'appareiller définitivement que +le soir; c'était donc là qu'ils s'étaient +donné un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses +adieux.</p> + +<p>A terre, où l'on ne sentait point la houle, +c'était toujours le même beau temps printanier, le +même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route, +en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier, +seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils +marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et +bientôt se trouvèrent près de leur maison, +ramenés là insensiblement sans y avoir +pensé; ils entrèrent donc encore une +dernière fois chez eux, où la grand'mère +Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.</p> + +<p>Yann faisait des recommandations à Gaud pour +différentes petites choses qu'il laissait dans leur +armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les +déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A +bord des navires de guerre les matelots apprennent ces +soins-là. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu; +il pouvait être bien sûr pourtant que tout ce qui +était à lui serait conservé et soigné +avec amour.</p> + +<p>D'ailleurs, ces préoccupations étaient +secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se +donner le change à eux-mêmes...</p> + +<p>Yann raconta qu'à bord de la <i>Léopoldine</i>, +on venait de tirer au sort les postes de pêche et que, lui, +était très content d'avoir gagné l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque +rien des choses d'Islande:</p> + +<p>--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le <i>plat-bord</i> de nos +navires, il y a des trous qui sont percés à +certaines places et que nous appelons <i>trous de mecques</i>; +c'est pour y planter des petits supports à rouet dans +lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous +jouons ces trous-là aux dés, ou bien avec des +numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun de +nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, +l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne +change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur +l'arrière du bateau, qui est, comme tu dois savoir, +l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il +touche aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un +bout de toile, un <i>cirage</i>, enfin un petit abri quelconque, +pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de +là-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si +brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les +yeux voient plus longtemps clair.</p> + +<p>... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher +les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus +vite. Leur causerie avait le caractère à part de +tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes +petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce +jour-là mystérieuses et suprêmes...</p> + +<p>A la dernière minute du départ, Yann enleva sa +femme entre ses bras et ils se serrèrent l'un contre +l'autre sans plus rien dire, dans une longue étreinte +silencieuse.</p> + +<p>Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent +pour se tendre à un vent léger qui se levait dans +l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet +d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - +C'était lui encore, cette petite forme humaine debout, +noire sur le bleu cendré des eaux, - et déjà +vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui +persistent à fixer se troublent et ne voient plus...</p> + +<p>... A mesure que s'en allait cette <i>Léopoldine</i>, +Gaud comme attirée par un aimant, suivait à pied le +long des falaises.</p> + +<p>Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la +terre était finie; alors elle s'assit, au pied d'une +dernière grande croix, qui est là plantée +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point +élevé, la mer vue de là semblait avoir des +lointains qui montaient, et on eût dit que cette +<i>Léopoldine</i>, en s'éloignant, s'élevait +peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle +immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme +les derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se +serait passée ailleurs, derrière l'horizon; mais +dans le champ profond de la vue, où Yann était +encore, tout demeurait paisible.</p> + +<p>Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa +mémoire la physionomie de ce navire, sa silhouette de +voiture et de carène, afin de le reconnaître de +loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre.</p> + +<p>Des levées énormes de houle continuaient +d'arriver de l'ouest régulièrement l'une +après l'autre, sans arrêt, sans trêve, +renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les mêmes +rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les +mêmes grèves. Et à la longue, c'était +étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette +sérénité de l'air et du ciel; c'était +comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder et +envahir les plages.</p> + +<p>Cependant la <i>Léopoldine</i> se faisait de plus en +plus diminuée, lointaine, perdue. Des courants sans doute +l'entraînaient, car les brises de cette soirée +étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. +Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait +bientôt atteindre l'extrême bord du cercle des choses +visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où +l'obscurité commençait à venir.</p> + +<p>Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le +bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse +malgré les larmes qui lui venaient toujours. Quelle +différence, en effet, et quel vide plus sombre s'il +était parti encore comme les deux autres années, +sans même un adieu! Tandis qu'à présent tout +était changé, adouci; il était tellement +à elle son Yann, elle se sentait si aimée +malgré ce départ, qu'en s'en revenant toute seule +au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente +délicieuse de cet <i>au revoir</i> qu'ils s'étaient +dit pour l'automne.</p> + +<h4>III</h4> + +<p><br> + L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, +guettant les premières feuilles jaunies, les premiers +rassemblements d'hirondelles, la pousse des +chrysanthèmes.</p> + +<p>Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle +lui écrivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si +ces lettres arrivent.</p> + +<p>A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il +l'informait qu'il était en bonne santé à la +date du 10 courant, que la saison de la pêche +s'annonçait excellente et qu'il avait déjà +quinze cents poissons pour sa part. D'un bout à l'autre +c'était dit dans le style naïf et calqué sur +le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais +à leur famille. Les hommes élevés comme Yann +ignorent absolument la manière d'écrire les mille +choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. +Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la +part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui +n'était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le +courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom +d'épouse, comme trouvant plaisir à le +répéter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: <i>A +Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec</i>, +était déjà une chose qu'elle relisait avec +joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'être +appelée: <i>Madame Marguerite Gaos!</i>...</p> + +<h4>IV</h4> + +<p><br> + Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. +Les Paimpolaises, qui d'abord s'étaient +méfiées de son talent d'ouvrière +improvisée, disant qu'elle avait de trop belles mains de +demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait à +leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle +était devenue presque une couturière en renom.</p> + +<p>Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour +son retour. L'armoire, les vieux lits à +étagères, étaient réparés, +cirés, avec des ferrures luisantes; elle avait +arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des +rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises.</p> + +<p>Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui +avait laissé en partant et qu'elle gardait intact, dans +une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son +arrivée.</p> + +<p>Pendant les veillées d'été, aux +dernières clartés des jours, assise devant la porte +avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les +idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, +elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur en +laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des +merveilles de points compliqués et ajourés; la +grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une +habile tricoteuse, s'était rappelé peu à peu +ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. +Et c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, +car il fallait un maillot très grand pour Yann.</p> + +<p>Cependant, le soir surtout, on commençait à +avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines +plantes, qui avaient donné toute leur pousse en juillet, +prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus +petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours +d'août arrivèrent, et un premier navire islandais +apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La fête +du retour était commencée.</p> + +<p>On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel +etait-ce?</p> + +<p>C'était le <i>Samuel-Azénide</i>; - toujours en +avance celui-là.</p> + +<p>--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la +<i>Léopoldine</i> ne va pas tarder; là-bas, je +connais ça, quand un commence à partir les autres +ne tiennent plus en place.</p> + +<h4>V</h4> + +<p><br> + Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, +quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, +dans le pays, la joie revenait avec eux, et c'était +fête chez les épouses, chez les mères: +fête aussi dans les cabarets, où les belles filles +paimpolaises servent à boire aux pêcheurs.</p> + +<p>Le <i>Léopoldine</i> restait du groupe des +retardataires; il en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, +et Gaud, à l'idée que, dans un delai extrême +de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de +déception, Yann serait là, Gaud était dans +une délicieuse ivresse d'attente, tenant le ménage +bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.</p> + +<p>Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et +d'ailleurs elle commençait à n'avoir plus la +tête à grand'chose dans son impatience.</p> + +<p>Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis +cinq. Deux seulement manquaient toujours à l'appel.</p> + +<p>--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la +<i>Léopoldine</i> ou la <i>Marie-Jeanne</i> qui +<i>ramasseront les balais</i> du retour.</p> + +<p>Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus +animée et plus jolie, dans sa joie de l'attendre.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p><br> + Cependant les jours passaient.</p> + +<p>Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air +gai, d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que +c'était tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se +voyait pas chaque année? Oh! d'abord, de si bons marins, +et deux si bons bateaux!</p> + +<p>Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de +premiers petits frissons d'anxiété, d'angoisse.</p> + +<p>Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût +peur, si tôt?... Est-ce qu'il y avait de quoi?...</p> + +<p>Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...</p> + +<h4>VII<br> +</h4> + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +<p>Un matin où il y avait déjà une brume +froide sur la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la +trouva assise de très bonne heure sous le porche de la +chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les +veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme +dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de +l'aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud +s'était réveillée avec une inquiétude +plus poignante, à cause de cette impression d'hiver... +Qu'avait donc cette journée, cette heure, cette minute, de +plus que les précédentes?... On voit très +bien des bateaux retardés de quinze jours, même d'un +mois.</p> + +<p>Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, +sans doute, puisqu'elle était venue pour la +première fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et +relire les noms des jeunes hommes morts.</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, Yvon, perdu en mer<br> + aux environs de Norden-Fiord...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se +lever de la mer, et en même temps, sur la voûte, +quelque chose s'abattre comme une pluie: les feuilles mortes!... +il en entra toute une volée sous ce porche; les vieux +arbres ébouriffés du préau se +dépouillaient, secoués par ce vent du large. - +L'hiver qui venait!...</p> + +<p>... perdu en mer<br> + aux environs de Norden-Fiord,<br> + dans l'ouragan deu 4 au 5 août 1880.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses +yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle +était très vague, sous la brume grise, et une panne +suspendue traînait sur les lointains comme un grand rideau +de deuil.</p> + +<p>Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en +dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui +avait jadis semé ces morts sur la mer, voulait encore +tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui rappelaient leurs +noms aux vivants.</p> + +<p>Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place +vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession +terrible, elle était poursuivie par l'idée d'une +plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre là, +bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle +n'osait pas redire dans un pareil lieu.</p> + +<p>Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la +tête renversée contre la pierre.</p> + +<p>...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br> + dans l'ouragan du 4 au 5 août<br> + à l'âge de 23 ans...<br> + Qu'il repose en paix!</p> + +<p>L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de +là-bas, - l'Islande lointaine, lointaine, +éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et +tout à coup, - toujours à cette même place +vide du mur qui semblait attendre, - elle eut, avec une +netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à +laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête +de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adoré, <i>Yann Gaos</i>!... Alors elle se +dressa tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme +une folle...</p> + +<p>Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du +matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer en +dansant.</p> + +<p><br> + Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se +leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se +composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer. +Vite elle prit un air d'être là par hasard, ne +voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé.</p> + +<p>Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la +<i>Léopoldine</i>. Elle comprit tout de suite, celle-ci, +ce que Gaud faisait là; inutile de feindre avec elle. Et +d'abord elles restèrent muettes l'une devant l'autre, les +deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant +de s'être rencontrées dans un même sentiment +de terreur, presque haineuses.</p> + +<p>--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont +rentrés depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable, +d'une voix sourde et comme irritée.</p> + +<p>Elle apportait un cierge pour faire un voeu.</p> + +<p>--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y +songer, à ce moyen des désolées. Mais elle +entra dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et +elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme +deux soeurs.</p> + +<p>A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des +prières ardentes, avec toute leur âme. Et puis +bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et +leurs larmes pressées commencèrent à tomber +sur la terre...</p> + +<p>Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante +aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras, +l'embrassa.</p> + +<p>Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs +cheveux, épousseté le salpêtre et la +poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des +genoux, elles s'en allèrent sans plus rien se dire, par +des chemins différents.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p><br> + Cette fin de septembre ressemblait à un autre +été un peu mélancolique seulement. Il +faisait vraiment si beau cette année là que, sans +les feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, +on eût dit le goi mois de juin. Les maris, les +fiancés, les amants étaient revenus, et partout +c'était la joie d'un second printemps d'amour...</p> + +<p>Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande +fut signalé au large. Lequel?...</p> + +<p>Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, +muets, anxieux, sur la falaise.</p> + +<p>Gaud tremblante et pâlie, était là, +à côté du père de son Yann:</p> + +<p>--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort +que c'est eux! Un liston rouge, un hunier à rouleau, +ça leur ressemble joliment toujours; qu'en dis-tu, Gaud, +ma fille?</p> + +<p>--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement +soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas +pareil et ils ont un foc, c'est la <i>Marie-Jeanne</i>. Oh! mais +bien sûr, ma fille, ils ne tarderont pas.</p> + +<p>Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit +arrivait à son heure, avec une tranquillité +inexorable.</p> + +<p>Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une +insensée, toujours par peur de ressembler à une +femme de naufragé, s'exaspérant quand les autres +prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, +détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces +regards qui la glaçaient.</p> + +<p>Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le +matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, +passant par derrière la maison paternelle de son Yann pour +n'être pas vue par la mère ni les petites soeurs. +Elle s'en allait toute seule à l'extrème pointe de +ce pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne +sur la Manche grise, et s'asseyait là tout le jour aux +pieds d'une croix isolée qui domine les lointains immenses +des eaux...</p> + +<p>Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se +dressent sur les falaises avancées de cette terre des +marins, comme pour demander grâce; comme pour apaiser la +grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes +et ne les rend plus, et garde de préférence les +plus vaillants, les plus beaux.</p> + +<p>Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes +éternellement vertes, tapissées d'ajoncs courts. +Et, à cette hauteur, l'air de la mer était +très pur, ayant à peine l'odeur salée des +goémons, mais rempli des senteurs délicieuses de +septembre.</p> + +<p>On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus +les autres, toutes les découpures de la côte, la +terre de Bretagne finissait en pointes dentelées qui +s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.</p> + +<p>Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au +delà, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle +menait un tout petit bruit caressant, léger et immense, +qui montait du fond de toutes les baies. Et c'étaient des +lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son +mystère impénétrable, tandis que des brises, +faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genêts +ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.</p> + +<p>A certaines heures régulières, la mer baissait, +et des taches s'élargissaient partout, comme si lentement +la Manche se vidait; ensuite, avec la même lenteur, les +eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, +sans aucun souci des morts.</p> + +<p>Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au +milieu de ces tranquillités regardant toujours, +jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne plus rien +voir.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p><br> + Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune +nourriture, elle ne dormait plus.</p> + +<p>A présent, elle restait chez elle, et se tenait +accroupie, les mains entre les genoux, la tête +renversée et appuyée au mur derrière. A quoi +bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur +son lit sans retirer sa robe, quand elle était trop +épuisée. Autrement elle demeurait là, +toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans +cette immobilité; toujours elle avait cette impression +d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues +qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un +goût de fièvre, et à certaines heures elle +poussait un gémissement rauque du gosier, +répété par saccades, longtemps, longtemps, +tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.</p> + +<p>Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, +à voix basse, comme s'il eût été +là tout près, et lui disait des mots d'amour.</p> + +<p>Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à +lui, à de toutes petites choses insignifiantes; de +s'amuser par exemple à regarder l'ombre de la Vierge de +faïence et du bénitier, s'allonger lentement, +à mesure que baissait la lumière, sur la haute +boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient +plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant +le mur de sa tête...</p> + +<p>Et toutes les heures du jour passaient, l'une après +l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la +nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis +combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus +grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les +dates, ni les noms des jours.</p> + +<p>Pour les naufrages d'Islande, on a des indications +ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou +bien ils ont trouvé un débris, un cadavre, ils ont +quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la +<i>Léopoldine</i> on avait rien vu, on ne savait rien. +Ceux de la <i>Marie-Jeanne,</i> les derniers qui l'avaient +aperçue le 2 août, disaient qu'elle avait dû +s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, +cela devenait le mystère impénétrable.</p> + +<p>Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait +le moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le +savait même pas, et à présent elle avait +presque hâte que ce fût bientôt.</p> + +<p>Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la +pitié de le lui dire!...</p> + +<p>Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - +lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant +priée, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui +faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui +montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roulé par la mer... pour être +fixée au moins! pour savoir!!...</p> + +<p>Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment +d'une voile surgissant du bout de l'horizon: la +<i>Leopoldine</i>, s'approchant, se hâtant d'arriver! Alors +elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour +se lever, pour courir regarder le large, voir si c'était +vrai...</p> + +<p>Elle retombait assise. Hélas! Où +était-elle en ce moment, cette <i>Léopoldine</i>? +où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans +doute, là-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande, +abandonnée, émiettée, perdue...</p> + +<p>Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours +la même: une épave éventrée et vide, +bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une +extrême douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme +d'eaux mortes.</p> + +<h4>X<br> +</h4> + +<p>Deux heures du matin.<br> + C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive +à tous les pas qui s'approchaient: à la moindre +rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes vibraient; +à force d'être tendues aux choses du dehors, elles +étaient devenues affreusement douloureuses.</p> + +<p>Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, +les mains jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurité, +elle écoutait le vent faire sur la lande son bruit +éternel.</p> + +<p>Des pas d'homme tout à coup, des pas +précipités dans le chemin! A pareille heure, qui +pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de +l'âme, son coeur cessant de battre...</p> + +<p>On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites +marches de pierre...</p> + +<p>Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce +que ce pouvait être un autre!... Elle était debout, +pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait +sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour +enlacer le bien-aimé. Sans doute la +<i>Léopoldine</i> était arrivée de nuit, et +mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il +accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une +vitesse d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait +les doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce +verrou qui était dur...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la +tête retombée sur la poitrine. Son beau rêve +de folle était fini. Ce n'était que Fantec, leur +voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que +lui, que rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle +se sentit replongée comme par degrés dans son +même gouffre, jusqu'au fond de son même +désespoir affreux.</p> + +<p>Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, +était au plus mal, et à présent, +c'était leur enfant qui étouffait dans son berceau, +pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu +demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher +le médecin à Paimpol...</p> + +<p>Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue +sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien à donner +aux peines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait +devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui +répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet +homme?</p> + +<p>Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert +cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il +venait de lui faire.</p> + +<p>Il balbutia un pardon:</p> + +<p>--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la +déranger... elle!...</p> + +<p>--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc +<i>pas moi,</i> Fantec?</p> + +<p>La vie lui était revenu brusquement, car elle ne +voulait pas encore être une désespérée +aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, +à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla +pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit +enfant.</p> + +<p>Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre +heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle était +très fatiguée.</p> + +<p>Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa +tête une empreinte qui, malgré tout, était +persistante; elle se réveilla bientôt avec une +secousse, se dressant à moitié, au souvenir de +quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... +Au milieu de la confusion des idées qui revenaient, vite +elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que +c'était...</p> + +<p>--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.</p> + +<p>Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son +même abîme. Non, en réalité, il n'y +avait rien de changé dans son attente morne et sans +espérance.</p> + +<p>Pourtant, l'avoir senti là si près, +c'était comme si quelque chose émané de lui +était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on +appelle, au pays breton, un <i>pressigne</i>; et elle +écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant +que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait de +lui.</p> + +<p>En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il +ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui +étaient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit +près du lit de Gaud.</p> + +<p>Il avait le coeur engoissé, lui aussi; car son Yann, +son beau Yann était son aîné, son +préféré, sa gloire. Mais il ne +désespérait pas, non vraiment, il ne +désespérait pas encore. Il se mit à rassurer +Gaud d'une manière très douce: d'abord les derniers +rentrés d'Islande partaient tous de brumes très +épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis +surout il lui était venu une idée: une +relâche aux îles Feroë, qui sont des îles +lointaines situées sur la route et d'où les lettres +mettent très longtemps à venir; cela lui +était arrivé à lui-même, il y avait +une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte +mère avait déjà fait dire une messe pour son +âme... Un si beau bateau, la <i>Léopoldine</i>, +presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous +à bord...</p> + +<p>La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la +tête; la détresse de sa petite-fille lui avait +presque rendu de la force et des idées; elle rangeait le +ménage, regardant de temps en temps le petit portrait +jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses +ancres de marine et sa couronne funéraire en perles +noires; non, depuis que le métier de mer lui avait pris +son petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour +des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du +bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur.</p> + +<p>Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, +ses grands yeux cernés regardaient avec une tendresse +profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aimé; rien +que de l'avoir là, près d'elle, c'était une +protection contre la mort, et elle se sentait plus +rassurée, plus rapprochée de son Yann. Ses larmes +tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en +elle-même ses prières ardentes à la Vierge +Étoile-de-la-mer.</p> + +<p>Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des +avaries peut-être; c'était une chose possible en +effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de +toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout +n'était pas perdu, puisqu'il ne désespérait +pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, elle se +remit encore à attendre.</p> + +<p>C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les +tombées de nuit lugubres où, de bonne heure, tout +se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir aussi +alentour, dans le vieux pays breton.</p> + +<p>Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des +crépuscules; des nuages immenses, qui passaient lentement, +venaient faire tout à coup des obscurités en plein +midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme un son +lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs +méchants ou désespérés; d'autres +fois, cela se rapprochait tout près contre la porte, se +mettant à rugir comme les bêtes.</p> + +<p>Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait +toujours plus affaissée, comme si la vieillesse +l'eût déjà frôlée de son aile +chauve. Très souvent elle touchait les effets de son Yann, +ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant +comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue +qui avait gardé la forme de son corps; quand on le jetait +doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par +habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; +aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une +étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer +pour qu'il gardât plus longtemps cette enpreinte.</p> + +<p>Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors +elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où +des petits panaches de fumée blanche commençaient +à sortir çà et là des +chaumières des autres: là partout les hommes +étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées +devaient être douces; car le renouveau d'amour était +commencé avec l'hiver dans tout ce pays des +Islandais...</p> + +<p>Cramponnée à l'idée de ces îles +où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte +d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...<br> + . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<h4>XI</h4> + +<p><br> + Il ne revint jamais.<br> + Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre +Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient +été célébrées ses noces avec +la mer.</p> + +<p>Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa +nourrice; c'était elle qui l'avait bercé, qui +l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite elle l'avait +repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces +monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'étaient +agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la +fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus +grand bruit horrible pour étouffer les cris. - Lui, se +souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était +défendu, dans une lutte de géant, contre cette +épousée de tombeau. Jusqu'au moment où il +s'était abandonné, les bras ouverts pour la +recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui +râle, la bouche déjà emplie d'eau; les bras +ouverts, étendus et raidis pour jamais.</p> + +<p>Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il +avait conviés jadis. Tous, excepté Sylvestre, qui, +lui, s'en était allé dormir dans des jardins +enchantés, - très loin, de l'autre +côté de la Terre...</p> + +<pre> +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 8pchs10h.htm or 8pchs10h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs11h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs10ah.htm + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, +Project Gutenberg volunteer. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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Rudaux + +Pierre Loti +De l'Académie Française + +A Madame Adam +(Juliette Lamber) +Hommage d'affection filiale, +Pierre Loti + + + + +Première Partie + +I + + +Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une sorte de +logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour +leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une grande +mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone, +avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien: +une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle en +bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, en +répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très +exactement la forme, +et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des +caissons étroits scellés au murailles de chêne. De grosses poutres passaient +au-dessus d'eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des +couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur de la charpente +s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les morts. Toutes +ces boiseries étaient grossières et frustes, imprégnées d'humidité et de sel; +usées, polies par les frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en +breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur une +planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne +de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les personnages +en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes; +aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une petite chose +très fraîche au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de +bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente prière, à des heures +d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux bouquets de fleurs +artificielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine bleue +serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la tête, +l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle _suroît_ (du nom de ce +vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies). + +Ils étaient d'âges divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, pour la +taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée, couvrait ses +joues; seulement il avait gardé ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui +étaient extrêmement doux et tout naïfs. + +Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver un +vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. + +... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des eaux +noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, marquait +onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de +bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais sans +rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour ceux qui étaient +encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans le _pays,_ pendant +des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, avec un bon rire, une +allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme +l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours une chose saine, et +dans sa crudité même il demeure presque chaste. + +Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom que +les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était-il +donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il pas +prendre un peu de sa part de la fête? + +--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de +bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba d'en +haut: + +--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_ + +_L'homme_ répondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui était +entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..." Cependant +c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crépusculaire +renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux. + +Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller jaune, +et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une échelle de +bois. + +Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était +presque un géant. Et d'abord il fit une grimace en se pinçant le bout du +nez à cause de l'odeur âcre de la saumure. + +Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait de +face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient +comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns +très mobiles, à l'expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par +tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le traitait +comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air de lion +câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que +chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très serré en eux petits rouleaux symétriques +au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et puis +elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des coins profonds de sa +bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, et ses joues colorées +avaient gardé un velouté frais, comme celui des fruits que personne n'a +touchés. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rebourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un petit +garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui +étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez +dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire dans son verre, et +puis on l'envoya se coucher. + +Après, on reprit la grande conversation des mariages: + +--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à +vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent +penser quand elles le voient? + +Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes ses +épaules effrayantes: + +--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à +l'heure; c'est suivant. + +Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et c'est là, +comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le +français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il commença de raconter +ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze jours. + +C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il était +entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui +vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il en +avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en +arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, _en plein par la figure,_ à celle +qui chantait sur la scène? - moitié déclaration brusque, moitié ironie pour +cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme était tombée du +coup; après, elle l'avait adoré pendant près de trois semaines. + +--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre +en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à lui. +Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au milieu +des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on +devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en +haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle. + +Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le +surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des +sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un +chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur la +falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père avait +disparu autrefois dans un naufrage. + +--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très bonne +heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large. Chaque soir +il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une candeur +religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux planté du +bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit enfant +contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa +croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé d'être +devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier +bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances +d'aucune fille. + +A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour deux +- et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de l'Assomption de la +Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. Trois d'entre +eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui +ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont +reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c'était Yann, Sylvestre, +et un de leur pays appelé Guillaume. + +Dehors il faisait jour, éternellement jour. + +Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle traînait sur +les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de +suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors +des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, +chimérique. + +L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela prenait +l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à +refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de +vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. + +La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du vrai +froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout était +calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores +semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas; on +voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces +pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être nommée. + +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces +mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le +voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y +étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large. + +Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme +endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs hameçons et leurs +lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son +grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau +tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d'un +gris luisant d'acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'était +rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec son +grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait +faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute ruisselante +et fraîche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du +dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus +réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été hyperborée, +devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore, +que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues traînées roses... + +--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, avec +beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air +de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé prendre aux +yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en touchant à ce +sujet grave.) + +--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, +ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune +des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite +tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai... + +Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un +_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. +Ils avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, plus +de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils +s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même sa +manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge +comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur +fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches. + +La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au temps +de la Genèse elle s'était _séparée d'avec les ténèbres_ qui semblaient s'être tassées +sur l'horizon, et restaient là en masses très lourdes; en y voyant si +clair, on s'apercevait bien à présent qu'on sortait de la nuit, - que cette +lueur d'avant avait été vague et étrange comme celle des rêves. + +Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des déchirures, comme des +percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur d'argent +rose. + +Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense, faisant +tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite; ils +étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour +cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l'imagination des +hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de planches qui portait +Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de +recueillement immense; il s'était arrangé en sanctuaire, et les gerbes de +rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de temple, +s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de +marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin une autre chimère: une +sorte de découpure rosée très haute, qui était un promontoire de la sombre +Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste en +entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son grand +frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé +qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et que, +lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche +inévitable commençait à lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas, +arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à +pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord par tous +ces reflets de lumière pâle. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin +avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent à +les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les trouver si durs. +Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de descendre dormir, d'avoir +bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la +taille, ils s'en allèrent jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de +vieille chanson. + +Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un certain +Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'énormes +pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la main; l'autre +les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors +Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa +d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu sauvage, +et quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce était souvent +chez lui très près d'une violence brutale. + + + + + + +II + + +Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait +chaque année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les étés +n'ont plus de nuits. + +Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs +épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés +d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les +senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec +sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, +il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille. +Alors il avait sa façon à lui de _s'élever à la lame_ et de rebondir, plus +lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes. + +Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des _Islandais_ (une +race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et +de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là). + +Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans +le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un +reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une +grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons +et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des +marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération en +génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison +allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères, +de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires +islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le +prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les +gestes qui bénissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages chantaient +ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Étoile-de-la-Mer. + +Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux. + +Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre compagnons +rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer +hyperborée. + +Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé ce +navire qui portait son nom. + +La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage +de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, et puis +de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa pêche, et dans +les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel pour la campagne +prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour +quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce +lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes. + +Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à +Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un +temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et qui +attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: - il faut +beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore. + + + + + + +III + + +A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y avait +deux femmes très occupées à écrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont l'appui, +en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de fleurs. + +Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une +coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute +petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - deux +amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour quelque +bel _Islandais._ + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses idées. + Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi +vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait vieille: une bonne +grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et +encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards +ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur +le sommet de la tête, était composée de deux ou trois larges cornets en +mousseline qui semblaient s'échapper les uns des autres et retombaient +sur la nuque. Sa figure vénérable s'encadrait bien dans toute cette +blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, très +doux, étaient pleins d'une bonne honnêteté. Elle n'avait plus trace de +dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses gencives +rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était +devenu "en pointe de sabot" (comme elle avait coutume de dire), son +profil n'était pas trop gâté par les années; on devinait encore qu'il avait dû être +régulier et pur comme celui des saintes d'église. + +Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à dire +sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, +il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la +moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme. + +L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire +soigneusement l'adresse: + +_A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - +dans la mer d'Islande par Reickawick._ + +Après, elle aussi releva la tête pour demander: + +--C'est-il fini, grand'mère Moan? + +Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt +ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est +brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. +Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au +milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression +de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le nez +prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans +les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre inférieure, +en accentuait délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une +pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents +blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites +traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque +chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins +d'Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d'yeux à la fois obstinée +et douce. + +Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon au-dessus +des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et qui donne +encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises. + +On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à qui elle +prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était qu'une grand'tante +éloignée, ayant eu des malheurs. + +Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un lit +tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur +claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de +chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l'ancienneté du +logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres +donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les +marchés et les pardons. + +--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire? + +--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant ce nom-là. + +Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se leva +en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de très +intéressant sur la place. + +Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle d'une +élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa coiffe, elle +avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette excessive +petitesse étiolée qui est devenue une beauté par convention, étaient fines et +blanches, n'ayant jamais travaillé à de grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant +pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon +pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, rose, +dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la +Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre grand'mère +Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses dures journées de +travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui +lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi brun +qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse +ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un rêve +lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et +mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les falaises +étaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent était +venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des cargaisons de navire, +elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - Alors, de +petite Gaud, elle était devenue une _mademoiselle Marguerite,_ grande, +sérieuse, au regard grave. Toujours un peu livrée à elle-même dans un autre +genre d'abandon que celui de la grève bretonne, elle avait conservé sa +nature obstinée d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé +bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, +lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des +allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop +franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas +toujours devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si +indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient bien +tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de coeur +autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus +qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent +difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une autre façon. Et +sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, en prenant +la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, s'était amincie +par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été seulement +comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs +d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un +peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui +n'étaient jamais là, et dont chaque année quelques-uns de plus manquaient à +l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait +comme un gouffre lointain - et où était à présent celui qu'elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de ces +pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son existence +et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en +remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle +demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de +la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle avait eu ses +fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui disait +bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une famille +vaillante et estimée. + +Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu près bien +mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours +ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue d'habillé et sur +lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les cornets de +mousseline de ses grandes coiffes: son propre châle de mariage, jadis +bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps là ménagé +pour les dimanches, encore bien présentable. + +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme +les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces + +yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver +bien jolie. + +Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que +les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son _galant_, +un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui +maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les +jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il ne s'était consolé, +disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premières ni en +secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce de rancune +comique, moitié maligne, et il l'interpellait toujours: + +--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous _prendre +mesure?..._ + +Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se faire +faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un +peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel +finissent tous les habillements terrestres... + +--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle +avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, plus cassée +par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait à son cher petit-fils, +son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour le service. +- Cinq années!... S'en aller en Chine peut-être, à la guerre!... +Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait à +cette pensée... Non, décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle en avait +l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait +horriblement comme pour pleurer. + +C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le lui +enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule, +sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des +messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir, +comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait bientôt +plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean Moan +le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la +famille, mais qui existait tout de même quelque part en Amérique, enlevant à +son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa +petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvée assez pauvre. + +Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses +défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance +ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au +costume en planches, le coeur affreusement serré de se sentir si vieille +au moment de ce départ... + +L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, regardant sur +le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, +les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était toujours très mort, +même le dimanche, par ces longues soirées de mai; des jeunes filles, qui +n'avaient seulement personne pour leur faire un peu la cour, se +promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux galants +d'Islande... + +"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup +troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait plus la +quitter. + +Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. Son +père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres filles de +son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en sortant +du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres +anciens marins comme lui, il était content d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre +encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installée dans cette +maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne +voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites ruelles +par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait dans les +infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa +pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires, où naviguait la +_Marie, capitaine Guermeur._ + +Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant, +après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si douce. + +. . . . . . . . . . . . . . + +Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui était de l'année dernière. + +Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris +les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et +blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors elle avait été saisie +par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle +n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la reconnaissait plus; elle y +éprouvait comme le sensation de plonger tout à coup dans ce qu'on appelle, à +la campagne: _les temps,_ les temps lointains du passé. Ce silence, après +Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant +dans la brume à leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en +granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses +bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle aimait Yann - lui avaient +paru ce matin-là d'une tristesse bien désolée. Des ménagères matineuses +ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces +intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient assises, avec des poses +de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès qu'il avait +fait un peu plus jour, elle était entrée dans l'église pour dire ses prières. +Et comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - +et différente des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base +par les siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul +profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait +agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette +flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle avait +retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un sentiment bien oublié: cette +sorte de tristesse et d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute petite, +quand on la menait à la première messe des matins d'hiver, dans l'église de +Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût là +beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait +presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et +puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, c'étaient +ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se +trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente pour +avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses coiffes, +commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal à l'aise +dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se +retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très charmante à regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, +celles-là. Et les +autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance, +elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant pas dignes. Elle +avait donc vécu sans amies, presque sans autre société que celle de son père, +souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement +et de solitude. + +Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon pénible par +l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensée qu'il +faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir +beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, l'avait +inquiétée comme une oppression. + +Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son père +et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à tous les +vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, sous des +fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt il avait +fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux +traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de +chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux +lanternes jetées sur les interminables haies du chemin. - Comment tout à +coup cette verdure si verte, en décembre?... D'abord étonnée, elle se pencha +pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaître et se rappeler: les +ajoncs, les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne +jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même temps commençait à +souffler une brise plus tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui +sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée par cette +réflexion qui lui était venue: + +--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, +les beaux pêcheurs d'Islande. + +En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les fiancés, les +amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les promenades +du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que ses pieds se +glaçaient dans l'immobilité de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été pris +par l'un d'eux... + + + + + +IV + + +La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le lendemain +de son arrivée, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 décembre, jour de +la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, - un peu après la +procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur +lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs +d'hiver. + +A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste. + Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de défi; de vigueur +physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins déguisée qu'ailleurs, +l'universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons +rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots; +vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la +profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, +zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues +continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de +nonnain, aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux +remplis des désirs de tout un été. +Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux +toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles contre les vents +d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la +mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritées, des +aventures anciennes d'audace et d'amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de la +Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au perron semé de +feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur +d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins +partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les fiancées de +matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des chapelles des +morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites coiffes lisses; +les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, +comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer toujours, la grande +nourrice et la grande dévorante de ces générations vigoureuses, s'agitant +elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fête... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. +Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une espèce +d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était redevenu le sien +pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et des +saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de +droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. +Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" était +arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par l'un d'eux qui avait une +taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait simplement +dit, même avec une nuance de moquerie: + +--En voilà un qui est grand! + +Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari de +cette carrure! + +Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds, il +l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire: + +--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +élégante et que je n'ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de +nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que +les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, sur le cou. + +Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas osé +pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et un peu +farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très vite sur +l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée et intimidée +aussi. + +Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les +Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croisés, +son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une +espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient continué de se +tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand garçon de +dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant +si doux n'avaient guère changé, elle l'avait bientôt assez reconnu pour +s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait à Paimpol, +elle le retenait à dîner le soir; c'était sans conséquence, et il mangeait de +très bon appétit, étant un peu privé chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant cette +première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute jonchée de +rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un geste presque +timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de son même regard rapide, +il avait détourné les yeux d'un autre côté, paraissant être mécontent de cette +rencontre et avoir hâte de passer son chemin. Une grande brise d'ouest +qui s'était levée pendant la procession, avait semé par terre des rameaux de +buis et jeté sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie +de souvenir, revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit +sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se +tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs +d'"Islandais", gens de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans +les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand +garçon, planté debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et +troublé de l'avoir rencontrée... Quel changement profond s'était fait en +elle depuis cette époque!... + +Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la tranquillité d'à +présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce soir, pendant le +long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et +enamourée!... + + + + + +V + + +La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos +avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était imaginé en être +contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regardait à +cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement +rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, +avec son grand air sauvage. + +A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n'avait +point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on parlait de ne +point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour lui seul, elle +avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la +fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir... + +A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans +embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de +poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés d'Angleterre +comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; alors tout ce +qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un émoi +dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets, +les poussant pour les faire courir; se démenant elles-mêmes pour hisser les +voiles, aider à la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extrême +aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire +qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation +des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un +certain petit _hou!_ prolongé,très drôle, - qui est un cri de matelot donnant +une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait +avait été obligé de se chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter +par le patron de la barque auquel il s'était loué pour la saison d'hiver. +De là venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il +allait perdre toute sa part de pêche. + +Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui l'écoutaient +et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce pas, +que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des choses imprévues de +la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations +mystérieuses des poissons. Les autres Islandais qui étaient là regrettaient +seulement de n'avoir pas été avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de +Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large. + +Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras aux +filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on s'était +mis en route. + +D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on en +conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on connaît peu. +Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un pour +l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que cousins et cousines, +fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi; +car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à l'époque de la +rentrée d'Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et l'on s'épouse après.) + +Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir +fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me +serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud... + +Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était venue à ce bal +un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, elle avait fini par +répondre: + +--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous +qu'avec aucun autre. + +Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des danses, ils +s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix plus basse et plus +douce... + +On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance dansé +avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se retrouvent +et continuaient leur conversation d'avant qui était très intime. Naïvement, +Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les +difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu élever les +quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. + +--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave que leur +père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait rapporté dix +mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de construire un +premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à la pointe du pays +de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, +dominant la Manche, avec une vue très belle. + +--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le mois de +février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une mer +si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence, +qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas l'air +d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le monde... + +-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je +n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs; +d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte à +notre mère. + +--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? + +--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude +comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et +toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque +jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu +quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette année +notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je +n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne serais pas venu +vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... + +Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas très +élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, ouverte sur un +gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous +était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de +même. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il +avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son +regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour +qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; répondant +très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours plus étonnée et +attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse sauvage et +d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres était brusque et +décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraîche et +caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême +douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes. + +Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses allures +désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en petit enfant +et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures, +tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission +respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce +qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau. + +Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle +aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme à présent; que son père +avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour +les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds nus, étant toute +petite, - sur la grève, - après la mort de sa pauvre mère... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa +vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre et +qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pêchaient à présent là-bas, +épars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pâle soleil, dans leur +solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait tranquillement sur la +terre bretonne. + +Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous côtés par +des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on +n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide +encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se séparer davantage +des choses terrestres, - qui maintenant, à cette heure crépusculaire, se +tenaient toutes en une seule découpure noire de pignons et de vieux +toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque +ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par +les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardées rentraient de +la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait +Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son +bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait +encore un peu dans l'obscurité transparente ces légères touffes de fleurettes +blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui était montée des +jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur le granit des +murs, - et aussi une vague senteur de goémon, venue du port. Les dernières +chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les +bêtes des rêves. + +Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place +mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à ce même +bal... + +... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de +valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec +d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins +l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à +leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!... + +Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et tournant +avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux +bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peur sur son front et +remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez grande, en sentait le +frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la +tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air +très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de l'autre, +se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se dire bien +bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en +fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, lui, coureur et +entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si naïfs; il échangeait alors +avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils +sont gentils et drôles à regarder, _nos_ deux petits frères!..." + +On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers +de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un bon air franc +et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait +pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille +de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa +poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne résistait +pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme. Dans ce +vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière vers lui, +ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais c'était son +coeur qui avait commencé le mouvement. + +--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou +noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au bien +deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette +excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle +eût jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, au +petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme deux promis +qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait +traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée, se sentant alerte +et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelée du dehors et +cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave. + +... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s'étaient toutes +peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud +restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers +passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, +devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." Et c'était +vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie de pleurer par exemple; ses +petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli +qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses yeux +restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses réelles... + +... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel changement en +lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant ses +yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le +pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage, +sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien +un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux. +Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! à chaque +saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir... + +La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais elle +n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût +pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un peu d'argent +d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il +deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs voudraient confier des +navires. + +Cela luit était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, ça peut +devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du +tout à la beauté. + +Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des filles du +pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui connaissait +point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à l'autre, il allait +de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès des +belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses fenêtres, +reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, qui était +jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. Cela, par +exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un soir, dans +un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, il avait lancé +une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas +lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les +marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le coeur +bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour +la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, +avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent elle +était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même pays, +autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait coutume de lui +dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, entêtée dans ses idées +comme aucune autre; cela lui était resté. Belle demoiselle à présent, un peu +sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait +dans le fond toute pareille. + +Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le revoir, +et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ d'Islande. +Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle; le temps +ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour lequel elle +avait formé ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir... + +... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité particulière +que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps. + +A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme +lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant trop riche?... + Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout simplement; mais c'était +Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se faire, que ce ne serait +pas très bien pour une jeune fille de paraître si hardie. Dans Paimpol, on +critiquait déjà son air et sa toilette... + +... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille qui +rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, ajustée à la mode +des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit +ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle des +statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses était exquise à regarder. + +La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec un peu +de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil +n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être perdue pour tous, se +dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour +lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la +beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez les +filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté-là; on ne +la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en +faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce sont les +raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces choses pour les +mouler ou les peindre... + +Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient enroulés +au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son dos comme +deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de +sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, avec son profil +droit, elle ressemblait à une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose; +après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire pour +s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux reins, +ayant l'air de quelque druidesse de forêt. + +Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré l'envie +de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la +figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à présent +comme un voile... + +Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, sur +l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir, +du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-fils et à la mort. +Et, à cette même heure, à bord de la _Marie_, - sur la mer Boréale qui était ce +soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des +chansons, tout en faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour... + + + + + +VI + + +. . . . . . . . . . . . . + +Environ un mois plus tard. - En juin. + +Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le _calme blanc;_ c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air, +comme si toutes les brises étaient épuisées, finies. + +Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait +par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombés, aux nuances ternes +de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui +fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui +jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte +d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très vite +effacés, très fugitifs. + +Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil qui +n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à ce +resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre cerne, +presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo trouble. + +Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: _Jean-François +de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie +même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce de drôlerie +enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les couplets, en +tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues étaient +roses sous la grande fraîcheur salée; cet air qu'ils respiraient était +vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, à la source même +de toute vigueur et de toute existence. + +Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore créé; la lumière avait aucune chaleur; les choses se +tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de cette +espèce de grand oeil spectral qui était le soleil. + +La _Maire_ projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme le +soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant +les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée qui ne +miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de passait +sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de myriades, +tous pareils, glissant doucement dans la même direction, comme ayant un +but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues qui exécutaient leurs +évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même sens, bien parallèles, +faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agitées d'un +tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à cet amas de vies +silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se +retournaient en même temps, montrant le brillant de leur ventre argenté; et +puis le même coup de queue, le même retournement, se propageait dans le +banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames +de métal eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit éclair. + +Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir décidément. A +mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui +avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus +net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la +lune. + +Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin dans +l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au +bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, flottant dans +l'air à quelques mètres au-dessus des eaux. + +La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait très +bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux +se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux +mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à qui devait +l'éventer et l'aplatir. + +La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, animant +ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines, déployées pour la +forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se découpant en clair +sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de pêcheur +d'Islande; - un métier de demoiselle... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu +d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement +avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là; renfermé +au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - très doux +pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand +on ne l'irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus loin, +chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de somnolence, de santé +et de vague mélancolie. + +On ne s'ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé pour +procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il +leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, élevés +dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, quand la poitrine +profonde s'est gonflée tout le jour à même l'atmosphère infinie, elle s'endort +elle aussi, après, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans +n'importe quel petit trou comme font les bêtes. + +On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, +les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. Et c'étaient +toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de +tout. + +Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et +qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà aimées, ils +rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la manière +honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, les +parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues... + +. . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose +d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue +microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du +ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l'avaient vite +aperçue: + +--Un vapeur, là-bas! + +--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un +vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, entre +autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une main de belle +jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était bien le +croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. + +En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, commençait à +marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle traçait sur le +luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en traînées, +s'étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores; +cela se faisait très vite avec un bruissement, c'était comme un signe de +réveil présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de +son voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y +tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des +murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre +lesquelles les pêcheurs étaient -celle d'en haut et celle d'en bas - +reprenaient leur transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui +les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui +n'était pas bonne. + +Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue, arrivaient +des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans ces parages, +des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme +des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se +croiseur; il en sortait même des coins vides de l'horizon, et leurs +petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait +le pâle désert. + +Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. + +L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir +s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que par côté, +par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par une autre +Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; - mais qui était +chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'étaient +qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, +incapable de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette +illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé devant et que c'était pour +les yeux un aspect incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son +disque rond ayant repris des contours très accusés, il semblait plutôt +quelque pauvre planète jaune, mourante, qui se serait arrêtée là, indécise, au +milieu d'un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade des +Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en coquille +de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des +accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des +remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des +lettres. + +D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de l'État, ils +trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont étroit du +croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la +boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés leur dit: +"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils +firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une à _monsieur Gaos, +Yann,_ la seconde à _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivée par le +Danemark à Reickavick, où le croiseur l'ait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui n'étaient +pas toutes mises par de mains très habiles. + +Et le commandant disait: + +--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse. + +Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenées à +la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre. + +Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de +l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort. + +Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se +tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux +pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites. + +Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de +la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les +absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de ma +part au fils Gaos". + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne à +son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait +tracée: + +--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, +détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait à la +fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le +remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa +poitrine, se disant tout triste: + +--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut +avoir comme ça contre elle?... + +... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, +assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve... + +A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les +eaux, recommença à monter lentement. + +Et ce fut le matin... + + + + + +Deuxième Partie + +I + + +... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et +il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait +dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le +ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La +brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin +de l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à se disperser, à +fuir comme une armée en déroute, - rien que devant cette menace écrite en +l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les autres, à +se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume blanche qui s'étalait +dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées; +on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - et le bruit aigre de tout cela +augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes +étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - les +uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver à temps; +d'autres, préférant dépasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sûr de +prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer +vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; çà et là, +dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites +choses mouillées, fatiguées, fuyantes, - mais tenant debout tout de même, +comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que l'on couche en +soufflant dessus, et qui toujours se redressent. + +La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest avec +un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les lambeaux +couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: le vent +l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir indéfiniment des +rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une +lividité froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient +seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte +affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. +Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue. + +Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se réunir, +de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes, +et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la veille +si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de bruit. +Changement à vue que toute cette agitation d'à présent, inconsciente, +inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel +mystère de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de l'ouest, +se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. Quelques +déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d'en +bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, était de +plus en plus zébrée de baves blanches. + +A midi, la _Marie_ avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; +ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et légère; +- au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de jouer comme +font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant plus que +la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de +marine qui désigne cette allure-là. + +En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, - avec +quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, cela +semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder bien pour +comprendre que c'était au contraire en plein vertige de mouvement: +grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse remplacées par +d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de ténèbres, se dévidant +comme d'un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et +le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de +terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout était pris d'un +même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le +plus vite, c'était le vent; puis les grosses levées de houle, plus lourdes, +plus lentes, courant après lui; puis la _Marie_ entraînée dans ce mouvement +de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs crêtes blêmes qui se +roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, - toujours rattrapée, +toujours dépassée, - leur échappait tout de même, au moyen d'un sillage habile +qu'elle se faisait derrière, d'un remous où leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on éprouvait surtout, c'était une +illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. +Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'était sans secousse comme si le +vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade, faisant +éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulées des +"chars russes" ou dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme à +reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle pour continuer de +courir, et alors elle était replongée dans un de ces grands creux qui +couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, +dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, mais qui fuyait +comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait en avant comme de la +fumée, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, on +regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui +se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait d'approcher, +avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer, un air +de dire: "Attends que je t'attrape, et je t'engouffre..." + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement +d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. +Ces lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont +les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement +s'accélérait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit +plus immense. + +C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a +devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis, +justement la _Marie,_ cette année-là, avait passé sa saison dans la partie la +plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite dans +l'Est était autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de _Jean-François de Nantes;_ grisés de +mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à tourner +la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entre-bâillée, comme un +diable prêt à sortir de sa boîte. + +Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr. + +Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_ +ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis +quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette +mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses +fleurs... + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de +mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en crêtes blêmes +qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu +d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d'eau, qui +fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de la mer. + +Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d'où une +_saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de +l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de ce +ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette éclaircie était +triste à regarder; ces lointains entrevus, ces échappées serraient le coeur +davantage en donnant trop bien à comprendre que c'était le même chaos +partout, la même fureur - jusque derrière ces grands horizons vides et +infiniment au delà: l'épouvante n'avait pas de limites, et on était seul au +milieu! + +Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse jetant +l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix: +d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient +presque lointaines à force d'être immenses: cela c'était le vent, la grande âme +de ce désordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur, +mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus +menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, grésillant comme sur des +braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les +_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrière, +puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames se +faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant +elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux verdâtres, +qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en +tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors +la _Marie_ vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne +distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée; quand +les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons +plus épais - comme, en été, la poussière des routes. Une grosse pluie, qui était +venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble +sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières. + +Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, vêtus de +leurs _cirages,_ qui étaient durs et luisants comme des peaux de requins; +ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés +aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, +et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait +plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être renversés. La peau des +joues leur cuisait et ils avaient le respiration à toute minute coupée. +Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en souriant, à +cause de tout ce sel amassé dans leur barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur, +qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme exaspéré. Les +rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent vite; - il faut +subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans +cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort. + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + + +A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à +autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait rendus +ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs +dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à demi fermés +sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes dans une atonie +farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils +faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les efforts qu'il +fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les +cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient devenus étranges, et +en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore là, à +côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se +dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante, +horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs +mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient +plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun mariage. Cela durait +depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensées; leur ivresse de +bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tête. Ils +n'étaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette +barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là par instinct pour ne pas +mourir. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . + +...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà fraîche. Gaud +cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction +de Pors-Even. + +Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins deux +qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_ +ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays tranquillement. + +Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann. Une +seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était quand on +était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, à son départ +pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la diligence, lui, +pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était parti +pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi pour +embrasser son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux quand elle +l'avait regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour de cette +voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assemblés +pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu craintive, +s'en allait chez les Gaos. + +Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces +affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d'une barque qui venait de se faire _à la part._ + +--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette +grande course. + +Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où elle +entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait expliqué à +sa manière la sauvagerie de son ami: + +--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un jour, +par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours +dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait à espérer. + +Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; son +intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant de +près, parlerait peut-être... + + + + + +III + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine +du large. + +Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des murs +sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois", +et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, +buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot +revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont +très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les +autres aux mille détails de la route. + +Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure qu'elle +s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se +faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. + +Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la +grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande rase, aux +ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le ciel leurs +grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un immense lieu de +justice. + +A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre deux +chemins qui fuyaient entres des talus d'épines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer d'embarras: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir embrassée, +elle lui demanda si ses parents étaient à la maison. + +--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard +dehors. + +Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle +partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa +bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait +parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de +rentrer. + +A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans +le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages +_d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils se répandaient +dans l'air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient +toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin. + +L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si lentement. + +Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être... + +Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps +en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en général qu'à +se présenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson +islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistent guère à un garçon +aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain +vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour +tresser les _casiers_ à prendre les homards. Sa tête était très libre d'amour +en ce moment. + +Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. +C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu de +l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, +lui faisait des cheveux, des chevaux jetés tous du même côté, comme par une +main qu'on y aurait passée. + +Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs, +main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de +la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de +travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort +séculaire de cette main-là. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la +chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. +Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le +lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la mer; un même +lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre, couvrait les +pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient +dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: _Gaos. +- Gaos, Joël, quatre-vingts ans._ + +Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela. + +La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs +des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et +elle aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui +faisait une impression pénible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce +porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là elle +s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce nom, +gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le +souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit à lire cette inscription: + + En mémoire de + GAOS, Jean-Louis + âgé de 24 ans, matelot à bord de la _Marguerite_, + disparu en Islande, le 3 août 1877. + Qu'il repose en paix! + +L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de chapelle, +étaient clouées d'autre plaques de bois, avec des noms de marins morts. +C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être venue, +prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle avait vu +des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était plus +petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. + Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves, pour les +mères: et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne +vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui +ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + + En mémoire de + GAOS, François + époux de Anne-Marie LE GOASTER, + capitaine à bord du _Paimpolais_, + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, + avec vingt-trois hommes composant son équipage. + Qu'ils reposent en paix! + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux +verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre âge. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlevé du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fiord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans._ La +plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien oublié, +celui-là... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et un +peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le +disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré, des ancêtres, +des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes. + +Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses fenêtres basses +aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber, +elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes énormes, +entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte avec leur tête. +Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir, comme rapportant au pays +breton la plainte des jeunes hommes morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa visite +et s'acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle trouva +la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y montait par +une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l'idée que Yann +pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient des +chrysanthèmes et des véroniques. + +En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui lui +signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux cherchèrent +Yann, mais elle ne le vit point. + +On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on +taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés _cirages,_ +pour la prochaine saison d'Islande. + +--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun deux +rechanges complets pour là-bas. + +On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la chose, +ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; une immense +cheminée occupait le fond, et des lits en armoire s'étageaient sur les côtés. +Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces gîtes des +laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis au bord des chemins; c'était +clair et propre, comme en général chez les gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d'Yann, - sans +compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite +blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres. + +--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en avions +déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père +était de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en Islande à la saison +dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partagé les +cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue. + +Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son préféré. + +Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé se +voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. + +On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre +d'en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien +l'histoire de la construction de cet étage; c'était à la suite d'une +trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son +cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconté cela. + +Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve; +il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en perse +rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ là-bas, au mouillage, - et +la passe par où ils s'en vont. + +Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où +dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans +quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était peut-être +ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au courant des +détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses longues soirées +d'hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses +cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était droit +comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche. + +Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui signa +son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus, disait-il, très +assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement +définitif, le désintéressant de cette vente de barque; non, mais comme un +acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével. Et Gaud, à qui +l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons, +bon, cette histoire n'était pas encore finie, elle s'en était bien doutée; +d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires mêlées avec les +Gaos. + +On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on +eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la recevoir. Le +père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux matelot, que son +fils n'était pas indifférent à cette belle héritière; car il mettait un peu +d'insistance à toujours reparler de lui: + +--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est +allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les +homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée qu'elle ne +le verrait pas. + +--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre avec +notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, +avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! +mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver +tout à fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme +sage, nous pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replié les _cirages_ commencés, suspendu +le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs, +se +serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du soir, et +regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: + +"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" + +Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu du +crépuscule qui tombait. + +--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage à +la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé. + +Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin, +jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un passage +noir. + +Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis le mots s'arrêtaient +dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, +rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, bien sombres, +sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs étaient blottis; +rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait +chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à distance et vite +elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, +emmêlées comme des chevelures, qui étaient les goémons traînant à terre. + +A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait plus +aucune raison d'avoir peur. + +Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle +verrait Yann... + +Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, mais +elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il fallait +être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son petit +confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann +de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il était parti et pour +combien d'années?... + + +IV + +- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux +qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la +maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de pauvres +gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis ni celle-là ni +une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça n'est pas mon idée. + +Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés profondément; +car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien sûrs que cette +jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tentèrent +point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mère surtout +baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les volontés de ce fils, +de cet aîné qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il fût +toujours très doux et très tendre avec elle, soumis plus qu'un enfant pour +les petites choses de la vie, il était depuis longtemps son maître absolu +pour les grandes, échappant à toute pression avec une indépendance +tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pêcheurs, +de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté un +dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses filets +neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en apparence fort calme; +puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose qu'il +partageait avec Laumec son petit frère. + + + +V + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au +cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son col bleu +ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure +roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne +vieille grand'mère et resté l'enfant innocent d'autrefois. + +Un seul soir il s'était grisé, avec des _pays,_ parce que c'est l'usage: +ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en +chantant à tue-tête. + +Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On +jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre le +traître, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble et +qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouvé +qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de +l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin. + +En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames d'un âge +assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur +trottoir. + +--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant point +si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup, de +sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles +très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa jeunesse avec un +sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été fort étonnées, les belles, +de la réserve de ce matelot: + +--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l'on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il était +très fort, ce qui inspire le respect aux marins. + + + + + +VI + +Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer +qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à ceux +qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en finissait plus. + A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en même temps qu'on ne +pourrait pas lui donner la permission accordée d'ordinaire, pour les +adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire +son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extrême: c'était le charme +des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de +tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans le salles du quartier, où quantité d'autres venaient +d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, assis par +terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de la +clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir. + + + + + +VII + + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux +jours après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien +s'entendre tout de même. + +Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l'air tout à fait douces. + +Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le regarder +avec tendresse. + +--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne. + +...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du départ de +son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté beaucoup de marins +au pays de Paimpol. + +Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton sa +belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie +pour l'embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d'abord l'adjudant de +sa compagnie avait refusé de le laisser sortir. + +--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voilà qui passe. + +Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher. + +--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit. + +Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, - +tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par +derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de +sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe noire, qu'un +coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des marins cette année-là, +les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée menu, et son bonnet avait +de longs rubans qui flottaient terminés par des encres d'or. + +Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce +long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté furtivement +sur l'heure présente une ombre triste. + +Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, dans +la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne". + +Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par des +Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop chère. +Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans Brest, +regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant que tout +ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en breton de +Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + + + + + +VIII + + +Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels +pesait un _après_ bien sombre, autant dire trois jours de grâce. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec. +C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands départs +(un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est une +précaution nécessaire contre les _bordées_ qu'ils ont tendance à courir au +moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans +sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait +rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie de venir, les +sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue à son +bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, donnaient +l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une église pour +dire ensemble leurs prières. + +C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser, ils +s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage et la +soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son +poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en pouvait +plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le dos tout +courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle +n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute +l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idée que c'était +fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se +déchirait d'une manière affreuse. Et c'était en Chine qu'il s'en allait, +là-bas, à la tuerie! Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait +encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute +sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand'mère ne +pourraient rien pour le garder!... + +Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, +agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières +auxquelles il répondait tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la tête +penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son +air de petit enfant. + +--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre, pour +se pendre à son cou dans un embrassement suprême. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, elle se +jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement +la +portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de +matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le +tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la grand'mère +passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce juvénile son +bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de son wagon de +troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si +longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette forme +bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui +jetant de toute son âme cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit +aux marins quand ils s'en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la +dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas pour +jamais... + +Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé +partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces dames qui +avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à peine +jusqu'au matin. + + + + + +IX + + +. . . . . . . . . . . . . . +...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. + +Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de +brûler les relâches. + +Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui était +incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de +la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un oiseau, +évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d'en bas. + +On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore des +zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes blanches sur +des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa hune pour +regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui +étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui +avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison +d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême. + +Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les pavillons +d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un +air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient comme une +mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au milieu des longues +rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il n'avait vu si clair +et de si +près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette +profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces +navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un +fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut +de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe de +toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient +venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les +exilés qui passaient. + +Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans l'étroit +ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les +pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert; +puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils avaient repris le +large. + +On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa +hune, se chantant tout bas à lui-même _Jean François de Nantes,_ pour se +rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient +le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le vague, ces +caps avancés des continents qui sont comme des points de repère éternels sur +les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue +emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les +mesures sur l'étendue qui ne finit pas. + +Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce +sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des tentes, +haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient pris une +splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était comme une +ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont éphémères: + +... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits +oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des +tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules. + +Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de tempête. + Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils s'étaient +abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond +de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait pullulé dans des +amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans mesure, et il y en avait +eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la mère +nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec la même +impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était +jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les +gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au +grand néant de la mer, à coups de balai... + +Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le navire +en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne +voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui +volaient au ras de l'eau... + + + + + +X + + +... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était +l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard +l'ayant fait choisir à bord pour compléter _l'armement_ d'une baleinière. + +A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et regardait +autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement vert; les +feuilles des arbres étaient faites comme des plumes gigantesques, et les +gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutés qui semblaient se +fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie +sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Écoute +ici, joli garçon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de +ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons +dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu à peu, pour +les suivre. + +...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles +d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait repartir. + +Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se +retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant. + +Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays de +pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des +cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda Sylvestre, voyant qu'ils +avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que Singapour. +Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fiévreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au +mouillage une certaine _Circé_ tenant un blocus. C'était le bateau auquel +il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec son sac. + +Il y retrouva des _pays_ même deux _Islandais_ qui pour le moment étaient +canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait +rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour former +ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, +avant le moment désiré d'aller se battre. + + + + + +XI + + +. . . . . . . . . . . . . . +Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs pour +l'Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et +devenue très pâle. + +C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu venir, +et elle entendait vaguement résonner sa voix. + +Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité les eût +toujours éloignés l'un de l'autre. + +Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le _pardon +des Islandais,_ où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de causer, +sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de cette fête, +les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes vertes, une mauvaise +pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de l'ouest par une brise +gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si noir. "Allons, +ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient dit tristement les +filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et, en effet, ils n'étaient +pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à boire. Pas de procession, pas +de promenade, et elle, le coeur plus serré que de coutume, était restée +derrière ses vitres toute la soirée, écoutant ruisseler l'eau des toits et +monter du fond des cabarets les chants bruyants des pêcheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le père +Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors elle +s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas +d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle +lui reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manières de garçons +qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de +la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles indiqués par +Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! après un +entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-être, reparaîtrait +son beau sourire qui arrangerait tout, - ce même sourire qui l'avait tant +surprise et charmée l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal +passée tout entière à valser entres ses bras. Et cet espoir lui rendait du +courage, l'emplissait d'une impatience presque douce. + +De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire. + +Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle était sûre +que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait pas pour le +reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait personne, elle +pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au pied +de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se rompre... Et +dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, - +avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait bien, - pour lui donner +passage! + +Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait +quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler. + +Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c'était demain +le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était unique. +Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude +et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un été de sa vie... + +En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle +descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant +luit. + +--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît. + +--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant +la main à son chapeau. + +Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en +arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement il +s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à la +muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir étroit où il se +voyait pris. + +Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé pour +lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet affront-là, +de passer sans l'avoir écoutée... + +--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle +d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir. + +Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues très +rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se +dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine, +comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir comme +on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans mémoire +donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrière +eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce corridor +pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, étranglées dans sa +gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées. +Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette +porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils +pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével? + +--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une +aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur +nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas +gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi... + +Et il s'en alla... + +Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit de ce +qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la faire +passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc, ce Yann, +avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son dédain de tout!... + +Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour +d'elle, avec du vertige... + +Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: des +camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place, +l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se +serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa +chambre, pour les observer à travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, +disant: + +--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur différentes +belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre. + +Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait pas, +mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les autres +et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, marchant lentement +sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une rêverie, il traversa la +place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur. + +Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent? + +Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait venir là, +seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, tout +s'expliquerait peut-être encore. + +Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis à vous +de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir +la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je +n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari; mais je vous aime +vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres +jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien +que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une fille +sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime +tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il était +trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle +chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise au +hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait voir +crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, au fond +d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout autour +d'elle. + +Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien tranquille sous +une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui +pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré pour lui... + + + + + +XII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +La mer, la mer grise. + +Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en Islande, Yann +filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s'étaient dispersés comme des mouettes. + +Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du +temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser +de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'à +respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des +grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du silence... + +... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu +d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque +l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche, +demeura immobilisée... + +Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, probablement. +Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en +rideaux. + +Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. Voilà, +elle s'était arrêtée à cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait plus. Au +milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, +semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie par je ne +sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé sous ces eaux; elle +y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir. + +Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les +pattes à de la glu? + +D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il faut +savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer +jamais. + +C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air +pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir. + +Pour la _Marie,_ c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était en +plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour +s'inquiéter et comprendre que c'était grave. + +Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne +s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en +l'air, en disant: + +--_Ma Doué! ma Doué!_ sur un ton de désespoir. + +Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le +distingua plus. + +D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment, ils +aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur +manière, et dont il faut se défendre comme de pirates. + +Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était très +émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il +comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait dans +les coins, la queue basse. + +Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de +se _déhaler,_ en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude +manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu, le pauvre +bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise figure, +inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu, secoué de toutes les +manières, et restait toujours là, cloué comme un bateau mort. + +. . . . . . . . . . . . . . . . +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus +haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà +dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se tenir... + Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à l'arrière en +criant: + +--Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de _flotter;_ +de se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un +commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!... + +Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé comme son +bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air +insouciant, secoué ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il +continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi +libre que dans ses premières années. + + + + + +XIII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . +On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la _Circé,_ en rade +d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré de +matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, qui +avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se +bousculant autour d'un fanal. + +--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien +timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-ce +que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement. + + Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + + "Mon cher petit-fils," +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux. Elle +avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute +tremblée et écolière: "Veuve Moan". + +Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement irréfléchi, et +embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette +lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour, il +partait pour aller au feu. + +On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris. +Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les +renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à bord des +navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les +compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps +dans les croisières dès les blocus, venait d'être désigné avec quelques autres +pour combler des vides dans ces compagnies-là. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre un +peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs +adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui +restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à sa manière +manifestait ses impressions de départ, les uns graves, un peu recueillis; +les autres se répandant en exubérantes paroles. + +Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son +impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit +sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour +demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée +incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante +race. + +... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à +s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire +aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne +expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu experte +d'une vieille voisine: + +"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, +parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort subite, il +y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais +jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc +vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à laquelle personne ne +s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te +faire comme à moi beaucoup de peine. + +"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le départ pour l'Islande +a eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du +courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et ils +n'en ont pas eu connaissance encore. + +"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous ne +les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour gagner +son pain..." + +... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie +d'aller se battre... + + + + + +Troisième partie. + + + + + +I + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court, +dressant l'oreille... + +C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps. +Le ciel est gris, pesant aux épaules. + +Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches +rizières, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et +ronflant, espèce de _dzinn_ prolongé, donnant bien l'impression de la +petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et dont la +rencontre peut être mortelle. + +Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces +balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend plus; +alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en traînée +rapide, frôlant vos oreilles... + +... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles. +Tout près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la +rizière, chacune avec un petit _flac_ de grêle, sec et rapide, et un léger +éclaboussement d'eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils +disent: + +--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré une +minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande +plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien +qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d'où cela a pu venir. + +De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi cachées, des +toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre détrempée de la +rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes +plus longues et plus agiles, est celui qui court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours +et éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraîche +des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, +avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de +la mort. + +Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la finesse +exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent l'étrangeté de +leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, avancent, pour +regarder, leurs figures plates contractées par la malice et la peur... +Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se déploient en une +longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse. + +--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire. + +Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y +en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui +arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages... + +. . . . . . . . . . . . . . . . +... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit +Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier! + +Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il était là comme +dans un élément à lui. A une minute d'indécision suprême, les matelots, éraflés par +les balles, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eût été leur +mort à tous; mais Sylvestre avait continué d'avancer; ayant pris son fusil +par le canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et de +gauche, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie +avait changé de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais +quoi, qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées +était passé du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer. + +... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y avait des +flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes versant leur +cervelle dans l'eau de la rizière. + +Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des léopards. + Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse, +une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l'ivresse +de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang +vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui +faisait les héros antiques. + +Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant, méprisant, +sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu sur la +gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le +mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans le même +sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant +bien ce que c'était, par un éclair de pensée, même avant toute douleur, il +détourna la tête vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur +dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée: "Je crois que j'ai mon +compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour +prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit +entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec un petit bruit horrible, +comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, +tandis qu'il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, +jusqu'à être quelque chose d'atroce et d'indicible. + +Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et +cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont +la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is s'abattit. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à +l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long et mis à +bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France. + +Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps d'arrêt +dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces +conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté percé, et +l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait +pas. + +On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à la voix +vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue souffrance et +la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le mal du pays; il +ne parlait presque plus, répondant à peine d'une petite voix douce, presque +éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu'il +faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, - +vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui diminuaient?... +Cette notion d'effroyable éloignement était une chose qui l'obsédait sans +cesse; qui l'oppressait à ses réveils, - quand, après les heures +d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la +chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa poitrine crevée. +Aussi il avait supplié qu'on l'embarquât, au risque de tout. + +Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui +donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des +petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse sa +longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de +vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les +lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et +de misères. + +Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peux de +mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de +temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret +de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y +trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de Gaud, +un cahier où il avait copié des chansons du bord, et un livre de Confucius +en chinois, pris au hasard d'un pillage sur lequel, au revers blanc des +feuillets, il avait inscrit le journal naïf de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les médecins +pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée. + +... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. Le +transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades; +s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au +renversement des moussons. + +Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait fallu +jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de +ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu. + +Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait été obligé, à +cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela +rendait plus horrible cet étouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté percé, il +le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, +pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon +droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet autre +aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse suprême était +commencée. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher sur +lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la Bretagne et +l'Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un +vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de trouver, +sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant. + +Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les +manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le +temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui +des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines +ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il +sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut, essayer de +revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui +habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en +aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou affaibli, - +quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le +sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les mêmes +creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque fois après la +fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de +tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût +encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, vers six +heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière +seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant +apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure d'un +ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il éclairait +cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance. + +De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était +impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que +lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants +qui haletaient. + +... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, passant +sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la pluie +tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à Paimpol, +mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était mort. + +Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche +de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant +ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'éclairait toujours; +au couchant, on eût dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein +les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de +feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe +autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi +allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis de sa +durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très différente; se tenant +plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière blanche la +grand'-mère Yvonne, qui travaillait à coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de +mort. + +Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une sorte de +tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord où +dérivait la _Marie,_ et son ciel était cette fois d'une de ces puretés +hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies n'ayant plus +d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les détails de ce chaos +de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_ semblait +plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu +étrangement lui aussi, pêchait comme d'habitude, au milieu de ces aspects +lunaires. + +... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de +navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux +dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner +vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus +les paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint très beau et +calme, comme un marbre couché... + + + + + +III + + +... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. On en +avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours +de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on s'était décidé à le +garder quelques heures de plus pour l'y mettre. + +C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans le +canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de France. La +grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. Un +petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y mîmes +Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite à bord; la peinture +en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les lettres blanches +de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une émotion, +de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois, le calme +d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où j'étais seul avec mes +matelots, le _Dies irae_ chanté par un prêtre missionnaire résonnait comme +une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des +choses qui ressemblaient à des jardins enchantés, der verdures admirables, +des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et +c'était une pluie de pétales d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans +l'église. + +Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de matelots +était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France. + Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de +monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où toute sorte de +figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux étonnés. + +Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient +d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, +le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores, +des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des plantes +inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des jardins +d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois +qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit: + + SYLVESTRE MOAN + Dix-neuf ans + +Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait +toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, +sous ses grandes fleurs. + + + + + +IV + + +Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, dans +l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, on +ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une +vraie fête d'air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des voiles, +s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour +d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de bêtes +apprivoisées.) + +Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà +vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de cette +couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des tropiques. + +Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre +elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme +pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des +boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un +coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait +qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées avec +transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, +moitié touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs +de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de +Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement l'exige pour +les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au +monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord +d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour +que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu +Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, +retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs surfaisant +pour s'amuser. + +Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. On +en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille +militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de +Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer et +recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux petits +bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si drôles de tournure +qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître comme dernier lot. +S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque de coeur, mais par +irréflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de rayer +le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place. + +Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont +si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage. + +Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et leurs +singes. + + + + + +V + + +. . . . . . . . . . . . . . . +Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander +de la part du commissaire de l'inscription maritime. + +C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne lui +fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a souvent +affaire à _l'Inscription;_ elle donc, qui était fille, femme, mère et +grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans. + +C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte de +la _Circé_ à toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce qu'on doit à M. le +commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe +blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, à +cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis les +froids de l'hiver. + +--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent de +la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère +tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons +fugitives, courtes à présent comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, +des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume +et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers +papillons blancs. + +Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les +belles filles de race fière que l'on apercevait, rêveuses, sur les portes, +semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou +bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs, +étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée... + +Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers +bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille +grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort +de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où cette +chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être dite; +elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir +avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes d'angoisses - sa +bonne vieille grand'mère, mandée à _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre +qu'il était mort! - Il l'avait vu très nettement passer, sur cette route, +s'en allant bien vite, droite, avec son petit châle brun, son parapluie +et sa grande coiffe. Et cette apparition l'avait fait se soulever et +se tordre avec un déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil rouge de +l'Équateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de +l'hôpital pour le regarder mourir. + +Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous un ciel +de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se +faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et +pressait encore sa marche. + +La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait ce +soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses contemporaines, +assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient: + +--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine? + +M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un +petit être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son commis, se tenait +assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu +de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fausses +manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées. + +Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir +trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées... + Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils +Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire, +qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du _Bien-Hoa_ le +14..." + +--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?... + +--Décédé!... Il est décédé, reprit-il. + +Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait cela de +cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de +petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot, +il s'exprima en breton: + +--_Marw éo!..._ + +--_Marw éo!..._ (Il est mort...) + +Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre +écho fêlé redirait une phrase indifférente. + +C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler +seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air de la toucher. +D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu émoussée, à force d'âge, +surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de +suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête, +et voilà qu'elle confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant +perdu, de fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que +celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses +prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies +par l'approche sombre de _l'enfance..._ + +Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant se petit +monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça qu'on annonçait à +une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant +ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses +pauvres vieilles mains gercées de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce +trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte +de chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées qui se +cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle +s'efforçait +de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout +d'une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, +le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le +corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine +déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, +sans s'inquiéter d'en briser les ressorts. + +Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de temps à +autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un +grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de +peur de tomber et d'être rapportée... + + + + + +VI + + +La vieille Yvonne qui est soûle! + +Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était justement en +entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le +long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever et, +clopin-clopant, se sauvait avec son bâton. + +--La vieille Yvonne qui est soûle! + +Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe était tout de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le fond, +- et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de désespoir +sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui l'étouffait, +et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était +descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle +coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, +et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son +serre-tête, complétant un désordre de pauvresse... + + + + + +VII + + +Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute décoiffée, +laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une grimace et +un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas +pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans leurs +yeux taris. + +--Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille. + +Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à +genoux pour prier. + +Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui là-bas, en +Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur +leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du soir +entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la mer avait tous +pris, qui étaient maintenant une famille éteinte... + +A la fin Gaud disait: + +--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous; j'apporterai +mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne +serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui qui +était reparti pour la grande pêche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement +les _chasseurs_ devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... +Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres +larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre ce +garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur +qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement entre +eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui... + + + + + +VIII + + +... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère +finit par arriver à bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - c'était après +une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il +allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, +il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune de la petite +lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, étourdi, +comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très renfermé, par fierté, +pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son +tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien +dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, il +se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit. + +Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet +enterrement encore. Et il se disait: + +--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira. + +Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à dire: +"Gaos! - allons debout, la _relève!_" il entendit sur sa poitrine un léger +froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la réalité de la +mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et déjà ce fut une +impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans +son réveil subit, il heurta contre les poutres son front large. + +Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son +poste de pêche... + + + + + +IX + + +Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus étonnamment +simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de +profondeur. + +Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun +âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine des siècles, +qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - rien que +l'éternité des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser _d'être._ + +Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, par un +reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par +habitude, rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un gris trouble +qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mystérieux et son +sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n'ont pas de nom. + +Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans +l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand voile. + +Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une +sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin mou, +comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non destinée à être +vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, +paraissait signifier quelque chose; on eût dit que la pensée mélancolique, +insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là; - et les yeux finissaient +par s'y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à l'obscurité du +dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel; +elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se +tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette apparence, il lui +semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à +force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles et +les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce +ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, comme une +dernière manifestation de lui. + +Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants... +Mais +les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop précis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois +dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d'énigmatiques fragments +n'ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme; beaucoup +mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit +frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à +percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait à présent jusqu'à +pleins bords. Il revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux +d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait +tout à coup entre ses paupières, malgré lui, - et d'abord il ne s'expliquait +pas bien ce que c'était, n'ayant jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais +les larmes commençaient à couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis +des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, et +les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir +l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé et si fier. + +... Dans son idée à lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit +en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des âmes. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière +brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant +n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur des +cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui +protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui entoure les +églises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela +anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté là-bas, dans +cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus désespéré, plus +sombre. + +Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s'il eût été seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine deux +heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus démesuré, se +creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette espèce d'aube qui +naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus éveillé concevait +mieux l'immensité des lointains; alors les limites de l'espace visible +étaient encore reculées et fuyaient toujours. + +C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que cela vint +par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles avaient l'air +de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à flamme blanche +eussent été montées peu à peu, derrière les informes nuées grises; - montées +discrètement, avec des précautions mystérieuses, de peur de troubler le morne +repos de la mer. + +Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se traînait +sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et +froide commencée dès l'extrème matin... + +Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait +blême et triste. Et, à bord de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand +Yann... + +Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du dehors, +c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros obscur, sur +ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train +monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à +suffire. + +Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau changement à +vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du matin était +terminé, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se rétrécir, +se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la +mer si démesurée? L'horizon était à présent tout près, et il semblait même qu'on +manquât d'espace. Le vide se remplissait de voiles ténus qui flottaient, +les uns plus vagues que des buées, d'autres aux contours presque visibles +et comme frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme +des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de +partout en même temps, aussi l'emprisonnement là-dessous se faisait très +vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable. + +C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la _Marie,_ on ne +distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la lumière et où la +mâture du navire semblait même se perdre. + +--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la +seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison +d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela +faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un +bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par +contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette +lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche +ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines. + +En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus, +tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à bord des +gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; après, ils +se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du +pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines écailles argentées +qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre +avec son grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les doigts, +et son sang bien rouge se mêlait à la saumure. + + + + + +X + + +Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume épaisse, +sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec tant d'activité, +on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles réguliers, l'un +d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un bruit pareil au +beuglement d'une bête sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. +Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce +voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la présence +était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il +devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux +s'efforçaient à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient +tendues partout dans l'air. + +Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout était +ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le +soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il y avait déjà de +vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était sinistre et +glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la _Marie_ ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes les +_lignes_ du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le lit de la +mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-être +du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait dans la cabine en +chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, causaient +peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et +des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés au travail +incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des autres que de deux ou +trois mètres, et ils finissaient par ne plus se voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormaient l'esprit. Tout +en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi voix , de +peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus lentes et plus +rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en durée afin d'arriver à +remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-être. +On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, parce qu'il faisait déjà froid; +mais on rêvait à des choses incohérentes ou merveilleuses, comme dans le +sommeil, et la trame de ces rêves était aussi peu serrée qu'un brouillard... + +Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, d'une +manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement c'était +toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les poitrines et +faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles, comme +si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, prompt à la +manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a pas de soucis; du +reste, communicatif à ses heures seulement - qui étaient rares - et portant +toujours la tête aussi haut avec son air à la fois indifférent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de +faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque +bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire +aux choses drôles que les autres disaient. + +En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre +lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières petites idées +d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à présent sans personne +au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore +dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, où se +passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors. + + + + + +XI + + +Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les uns +les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil: + +--Qui est-ce qui a parlé? + +Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait +bien eu l'air de sortir du vide extérieur. + +Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée depuis la +veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour +pousser le long beuglement d'alarme. + +Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au +contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une +grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille, s'était dressée menaçante, très +haut tout près d'eux: des mâts, des vergues, des cordages, un dessin de +navire qui s'était fait en l'air, partout à la fois et d'un même coup, comme +ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées +sur des voiles tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, +penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un +réveil de surprise et d'épouvante... + +Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - tout ce +qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointèrent en +dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d'énormes +bâtons pour les repousser. + +Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus de +leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent aussitôt sans +aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti; il +avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet autre navire n'eût +pas de masse et qu'il fût une chose molle, presque sans poids... + +Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +--Ohé! de la _Marie._ +--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L'apparition, c'était la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoër, aussi de +Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là, tout en +barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, un de +Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin. + +--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? Demandait Larvoër de la _Reine-Berthe._ + +--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, _mauvaise +poison_ de la mer?... + +--Oh! nous... c'est différent; _ça nous est défendu de faire du bruit._ (Il +avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; avec +un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à ceux de la +_Marie_ et leur donna à penser beaucoup.) + +Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette plaisanterie: + +--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à crevée. + +Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et tout +en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque +courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que l'autre, +séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme +eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, +des dernières lettres reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes. + +--Moi, disait Kerjégou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son +petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à l'heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de la +belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec certain +vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé et de +lointain. + +Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un petit +homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle part et qui +pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" avec +un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes +avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants. + +--Moi, disait encore Larvoër, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marqué la mort +du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait +son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournèrent vers Yann pour +savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur. + +--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était sur +la dernière lettre que mon père m'a envoyée. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son chagrin, +et cela l'irritait. + +Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, pendant +que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de M. +Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille +Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent, en journée chez +le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans +l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs +de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et une +couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré. + +Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la +_Reine-Berthe_ qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis +un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire était +moins près, et, tout à coup, ceux de la _Marie_ ne trouvèrent plus rien à +pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs +"espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant dans le vide, +puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la mer, comme de +grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la +_Reine-Berthe,_ replongée dans la brume profonde, avait disparu +brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent +derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne +répondit à leurs cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix, +terminée en un gémissement qui les fit se regarder avec surprise... + +Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et, +comme ceux du _Samuel_Azénide_ avaient rencontré dans un fiord une épave non +douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on ne +l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins +furent inscrits dans l'église sur des plaques noires. + +Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la _Marie_ avaient +bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait eu aucun +mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire +trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté plusieurs +marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en +rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann +revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et +quelques-uns de la _Marie_ se demandèrent craintivement si, ce matin-là, +ils n'avaient point causé avec des trépassés. + + + + + +XII + + +L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers brouillards du +matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à +Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans +ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui +avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit _à la mode +des villes_ et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait +elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple et portait, comme +la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée +seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin par +aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un respect de +demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autrefois, +la main à leur chapeau. + +Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long +de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les +travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme +d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage - et, en +regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait +de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond +duquel était Yann... + +Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau +de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout +petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales +d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, +bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était +allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin; +Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle +pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs +courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était +presque heureuse que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre lieu du pays +elle n'eût pu se faire à vivre. + +A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, +des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la +mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage +nulle part. + +Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour +la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà et là, un bouquet +d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un +panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un +creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait +au-dessus de la lande une petite découpure bossue. Aux carrefours les +vieux christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur +les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, et, dans le lointain, la +Manche se détachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà +ténébreux vers l'horizon. Et dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, +étaient mélancoliques; il restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les +choses; une anxiété venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et +dont l'éternelle menace n'était qu'endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur +douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines +maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers +elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à la manière de ces +belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été, dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris +par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une +sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait +jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle en esprit, sans plus +confier cela à personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en +Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et +il ne pouvait se donner à aucune autre. + +Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle +comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, - +car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis cette mort du +petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée, +il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mère de +son ami: et elle avait décidé qu'elle serait là pour cette visite, il ne lui +semblait pas que ce fût manquer de dignité; sans paraître se souvenir de +rien, elle lui parlerait comme à quelqu'un que l'on connaît depuis +longtemps; elle lui parlerait même avec affection comme à un frère de +Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait +peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une place de soeur, à présent +qu'elle allait être si seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la +lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût +plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, +entêté dans ses idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien +comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière +presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan, +n'étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n'avait plus +rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu +maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans +demander rien à personne... + +La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant d'entrer, +il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant +en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain +qui s'incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de +paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête +morte effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur +sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria +formant de petites touffes vertes. On montait les trois marches +gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet intérieur de la porte au moyen +d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on +voyait d'abord en face de soi la lucarne, percée comme dans l'épaisseur +d'un rempart, et donnant sur la mer d'où venait une dernière clarté jaune +pâle. Dans la grande cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin +et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long +des chemins; elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans +son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses +coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son +feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une +couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de +vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose: + +--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. Il est +la même heure que les autre jours. + +--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard que +de coutume. + +Elle soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être usée, +mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne manquait +jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent. + +Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement sculptées +et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, elles donnaient accès +dans des étagères où plusieurs générations pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, +et où les mères vieillies étaient mortes. + +Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de ménage très +anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi +de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils +Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans une +hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, +accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille +militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait +aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et +blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C'était là +son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire, dans son +pays breton... + +Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le +temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, +devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu au-dessus de leur tête. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et Gaud, +dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais et +fille sage, résolue, dans un trouble trop grand... + + + + + +XIII + + +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait d'arriver, +elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente +l'avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir +pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, dans le +chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à +l'encontre d'elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se +dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés +sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par +cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il +s'en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et puis elle se +croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop +vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes +d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi +avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route. + Mais c'était trop tard: ils se croisèrent dans l'étroit chemin. + +Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté +comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière +furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant +malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque grande +flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa figure était +devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle. + +Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante, +mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son +cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre +ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit enfant, +toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre +écheveau de chanvre gris: + +--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de +Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous +avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin +de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite +pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes aux yeux +lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne +Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, cette +visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de +choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c'était +fini... + +Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le monde plus +vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir. + + + + + +XIV + + +L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très +lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, +mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien abandonnées. + +Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête +s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, à propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, +que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été +bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds +de malice qui avait dormi durant la vie, toute un science de mots +grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur! + +Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à +entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui revenaient +en tête, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets très vilains qu'elle +avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait +d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en balançant la tête et +battant la mesure avec son pied, elle prenait: + + Mon mari vient de partir; +Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laissé sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + J'en gagne! + J'en gagne!... + +Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux +s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour +s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en +laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts. + +Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre d'épreuve +sur lequel Gaud n'avait pas compté. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de +chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en +ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des +garçons qu'à cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec un +geste d'insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la +journée elle le pleura. + +Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre +menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de +Paimpol. + +La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les +pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. +Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des +conversations avec elle. + +--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à +moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble +que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu +voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises +en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin, +parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du +reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses histoires +quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle y +mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses +étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout était déchaîné et +hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse à lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins +ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui avaient péri au +large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; +elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence +de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs... + +Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin +de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé sous terre. D'un +ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix chantait: + + Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laissé sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + + +Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; +on l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le +vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes +endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; +elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de +terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant dans +l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les unes des +autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d'une +certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des espèces de soirées +joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait +toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie noire, d'où +partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les +buveurs; des marins se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se +contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous +allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour s'étourdir. Et, près d'eux, la +mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa +voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la +porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des terres, vers +Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, +insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées, Gaud +tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très vite noyés dans le bruit +des bourrasques ou de la houle - cherchant à démêler la voix de Yann, se +sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait l'avoir reconnue. + +N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener une +vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et, malgré +tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée. + +D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de +Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, +un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à dépenser sans souci +(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur les +grandes parts de pêche, payables seulement en hiver). + +On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui +s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa +maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient promenés, au dernier gai +soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, +tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables et les +senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé des +rondes à ces veillées de vendange où l'on se grise, d'une ivresse amoureuse +et légère, en buvant le vin doux. + +Ensuite, la _Marie_ ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un +grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s'était +négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs +mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. +Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les +filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exagérant. + +Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui aussi +du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une +entente muette, maintenant ils se fuyaient. + + + + + +XV + + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une +des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches à +présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un air de cantinière, +sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais +quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est Bretonne. +Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un +registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce +qu'ils gagnent et ce qu'ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe,vint +travaille là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la mode +ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées +brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et +profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se voient des +navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en +faïence est posée sur une console, entre des bouquets artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, - depuis les +temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des corsaires, jusqu'à +ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs ancêtres. Et bien +des existences d'hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces +tables de chêne. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation sur +les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame +Tressoleur et deux _retraités_ assis à boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée, +cette _Léopoldine,_ à faire la campagne prochaine. + +--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! - Puisque +je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de l'ancienne +_Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq _jeunes +personnes,_ qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette table, - +signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous jure: +Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; - et le +grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La _Léopoldine!_... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si +on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable. + +Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la lumière de sa +petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la +seule consonance l'impressionnait comme une chose triste. Les noms des +personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque +un sens. Et ce _Léopoldine,_ mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une +persistance qui n'était pas naturelle, devenait une sorte d'obsession +sinistre. Non, elle s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la +_Marie_ qu'elle avait visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la +Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages; et +voici que ce changement, cette _Léopoldine,_ augmentait son angoisse. + +Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières désertées, sur les +femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un nouvel automne +commencerait encore, ramenant une fois de plus les pêcheurs?... Tout +cela pour elle était indifférent, semblable, également sans joie et sans +espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de +rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre; - donc +il fallait bien comprendre que c'en était fait pour toujours de ce seul +rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de toutes +les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d'Islande qui +vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser +absolument ces pensées, tout balayer; se dire que c'était fini, fini à +jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui +avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et +alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?... + +Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient +recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger +de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes +d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, +descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d'été +qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de +nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se sentant brisée, prise de +vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette +dame Tressoleur et essaya de se coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant: il +devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les +choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, tout en +continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s'endormir. + + + + + +XVI + + +Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers jours +de février, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du +dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à sa mère, +suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il s'en +retournait content. + +Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une +vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins +ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de ces +vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les menaçait +de son bâton, très en colère et en désespoir: + +--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas osé, bien +sûr, mes vilains drôles!... + +Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa coiffe +était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu'elle était +grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques pauvres vieux qui +ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille +respectable ne buvant jamais que de l'eau. + +--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, avec +sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour +la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce groupe. +Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, ce qu'elle +avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat +qu'on avait tué. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils +ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses tous +deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs joues, ils se +regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si près; mais sans +haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans une commune pensée de +pitié et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce +pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de diable; +mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de près, on lui +trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils l'avaient tué avec +des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant +toujours des menaces, s'en allait tout émue, toute branlante, emportant +par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce monde +on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!... + +Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; et +ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des paroles +douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était possible, que +des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre +vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui aussi. - Non +point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme +lui, s'ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n'ont guère de sensiblerie +pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là derrière cette grand'mère +en enfance, emportant son pauvre chat par la queue. Il pensait à +Sylvestre, qui l'avait tant aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, +si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, en dérision et en misère. + +Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue: + +--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa +robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches, +monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce matin quand +je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette +petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles phrases, des +reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un près de +l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour jolie, elle +l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais il lui +parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son deuil. +Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient +l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus avant, +jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se former. +Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement de beauté. + +Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe noire +sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne +savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché en +elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; +peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, +par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut +de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix tranquille et +dans son regard. + + + + + +XVII + + +Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute. + +Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer +en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La +vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et +toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route; +d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait à +les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son oeil qui +était redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé; +elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu de lui, +marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi +bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si +vite à leur logis vide et sombre où tout allait s'évanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se +retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi... + +Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, +probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord le +portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe. + +Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, +malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s'étaient +réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié, +en la voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume. +Il n'y avait plus de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de +demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille +grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant +de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un +l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque +interrogation suprême. + +Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence semblait +entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus +profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque chose d'inouï qui +tardait à venir. + +. . . . . . . . . . . . +--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme +étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être formulée... + +--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, et +j'ai un peu d'argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant du +bonheur approcher... + +--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous +vouliez toujours... + +... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait +l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur, et elle s'en +apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout blanche, +avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, ressemblait à une +mourante très jolie... + +--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était levée +pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il faut +l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure... Asseyez-vous, +monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il avait du +coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais +cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus sauvage, malgré +tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - et +aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son idée à lui sans doute, il avait +eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne +songeait pas du tout à lui en demander compte, non plus qu'à lui reprocher +son chagrin de deux années... Tout cela, d'ailleurs, était si oublié, tout +cela venait d'être emporté si loin, en une seconde, par le tourbillon +délicieux qui passait sur sa vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux, +tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une grosse +pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues... + +--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et moi, +je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être devenue si +vieille, pour avoir vu ça avant de mourir. + +Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et ne +trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fût +assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur +semblât digne de rompre leur délicieux silence. + +--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là par +exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De +mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis... + +Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect inconnu, +avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que c'était +le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie. + +Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé que +la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le +bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit +portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa +couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement vivifié et rajeuni +dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli de musique inouïes; même le +crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la lucarne, était devenu comme une +belle lueur enchantée... + +--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tête. L'Islande, la _Léopoldine,_ - c'est vrai, elle avait déjà +oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour d'Islande!... comme +se serait long, encore tout cet été d'attente craintive. Et Yann, battant +le sol du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for pressé lui +aussi, comptait en lui-même très vite, pour voir si, en se + +dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ: tant +de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les bans à +l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les +noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande +semaine à rester ensemble après. + +--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec +autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées +et précieuses... + + + + + +Quatrième partie. + + + + +I + + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la porte +de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se +faisaient leur cour. + +D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les +rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février +descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel +immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des +algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient entraînées +dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des courants +de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent des humidités +glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se déposaient sur leurs +épaules. + +Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui avait +plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà vu +bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des jeunes, et il +était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, changés en vieux branlants +et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la même place, - mais dans le +jour alors pour respirer encore un peu d'air et se chauffer à leur +dernier soleil... + +De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour les +regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble, +mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi +pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma Doué, +ma Doué,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon +sens? + +Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un près +de l'autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger +murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, au +pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de +Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et +caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux +silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés: +d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en +robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami. Au-dessus d'eux, +le dôme bossu der leur toit de paille et, derrière tout cela, les infinis +crépusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel... + +Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et la +vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne gênait +pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient à se +parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant +besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle +devait si peu durer. + +Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui, par +testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y faisaient +aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour d'Islande +leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé. + + + + + +II + + +... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait +faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il lui +disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où celle était allée. + +Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il était +capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres petits +détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées. + +Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à deviner, à +comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce temps- +là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en faisait l'aveu naïf à +présent!... + +Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant +repoussée, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont il +reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un +commencement de sourire incompréhensible. + + + + + +III + + +Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour acheter +la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, +il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance, +sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: avoir une robe donnée par +lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche, il lui semblait que +cela la fit déjà un peu son épouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père. +Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on déployait +devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques de +Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la forme qu'aurait cette +robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de velours pour la rendre +plus belle. + + + + + +IV + + +Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de +leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur un +buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les rochers +au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur +ce buisson de légères petites houppes blanches: + +--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour s'en +assurer. + +Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, +vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient +tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils s'aperçurent que les jours +avaient allongé; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de +plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord +d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là +exprès pour eux, pour leur fête d'amour... + +--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le +grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva +soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la +nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de +la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette +cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et ensuite, +quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un +petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini... + +Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être pas +prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à +l'avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, +prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. + Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets +dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre +elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. +Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre. + + +C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela +augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu'à +tout remplir. Il n'avait jamais connu cette manière d'aimer quelqu'un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque +étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant pour se +faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût +aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas +de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu'il lui donnait en +arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je +ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son âme, qui se +manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans +l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide... + +Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus +désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière +aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela d'être +_elle-même!..._ Cette idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles +profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant +presque s'il oserait commettre ce délicieux sacrilège... + + + + + +V + + +Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la cheminée, et +leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans +les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres +agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. Lui +surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, +cherchant à se dérober aux regards de Gaud. + +C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère +qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait +pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-fuyant ne le +tirerait plus de ce mauvais pas. + +--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle. + +Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle vit +bien que se devait être autre chose. + +--C'était ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait +trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais +enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout. + +--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous +aviez peur d'être refusé? + +--Oh! non, pas cela. + +Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en fut amusée. +Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit +dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui venir, et +son expression changeait à mesure: + +--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné. + +Et lui détourna la tête, en riant tout à fait. + +Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait pas +lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu jamais. + Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme Sylvestre +disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait tourmenté avec +cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents, Sylvestre, ses +camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait commencé à dire +non, obstinément non, tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un +jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par +être oui. + +Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir... + +Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion d'être +découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour +interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait +un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, lui +pardonnerait-elle?... + +--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec +mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, je +reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler à +personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis +toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais +encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon +affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de +s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance +d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à présent que c'était fini, elle +aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve. + +Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière inattendue, il +est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux âmes. +Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant rapprochées, ils +restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur l'autre, n'ayant plus +besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur +étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée, ils demeurèrent +devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +VI + + +C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces s'en +revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous +un ciel chargé et tout noir. + +Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des +rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, +recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la +vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le vent, +tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de couples +rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres, déjà +grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de +leurs noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et suivait +aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann +qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe +neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et toujours son petit +châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause de Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les jupes +relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient. + +A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, des +bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. Yann +avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il était de +ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore +dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières étaient piquées en haut de son +corsage - très ajusté, comme autrefois sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit +des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les +cris d'une mouette. + +Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux +carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de +Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés au +passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une demoiselle, avec +sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle était admirée. + +Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des +bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, +de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur le parcours, avec +des musiques, des accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, +leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur +lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de +reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des +cheveux gris sur des têtes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans +les creux des chemins, ils étaient de la même couleur que la terre d'où ils +semblaient n'être qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt +sans avoir eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de +leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans +comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des +Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des mariés du +pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout du +monde breton. + +Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de roches +basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. Pour y +descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de granit. Et +le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des +pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le +bruit du vent et des lames. + +Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. On +voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula le +premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné sur les +roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour présenter sa femme à la +mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle. + +En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et +cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis le +matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, pour +grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + + + + + +VII + + +Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis de +Gaud, qui était bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq +personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le +pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne +_Marie,_qui étaient de la _Léopoldine_ à présent; quatre filles d'honneur très +jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, +comme autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la +nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons +d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de peine, louées à +Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée de poêles et de +marmites. + +Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus riche, +c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille sage et +courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était la plus belle +du pays, et cela le flattait de voir les deux époux si assortis. + +Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage: + +--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée +comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus jeune de +neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des cousines, et ça en +avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus d'Islande!... + +--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en avons +fait encore quatorze à nous deux. + +Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; +mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de l'épave +les avaient mis vraiment bien à leur aise. + +En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au _service_ +(Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la +marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil, +faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de _l'Iphigénie,_ on +faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche en +cuir, par où ça passait pour descendre, s'était crevée. Alors, au lieu +d'avertir, on s'était mis à boire à même jusqu'à plus soif; ça avait duré deux +heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la batterie; tout le monde était +soûl! + +Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec +une pointe de malice. + +--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore +que là, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la +pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises, +quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée dans +le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en bas +où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c'étaient +les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des +petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par le cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, +plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes. + +On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures drôles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, +avaient roulé le monde. + +--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont là, en +montant dans les petites rues... + +--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait fréquentées, +- oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions +_consommé_ là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, _ma Doué,_ +mais vilaines!... + +--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, lui +aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les avait +connues, ces Chinoises. + +--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou +personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, +il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire le +diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme +cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait retroussés +par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux... +enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui ferment la +grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il +en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se +relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se méfier +tout de même. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à sucre, +achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, ça ne casse pas, +quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si ça nous +a été utile... + +Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient +sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son +histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal d'armes +sur la _Zénobie,_ à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes +d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas): "Bonjour, +caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un _pare à +virer_ je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon marchand, +que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire +cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été si +bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'étais jeune +homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les +modes... + +Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste +pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en +temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses +fondements de pierre. + +--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, +dit le cousin pilote. + +--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à +Gaud, - parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux; +ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu de la gaîté +des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le sens, ne +buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon, +quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de +matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre... +D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à cause du père de +Gaud et à cause de lui. + +On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant, +il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes +de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand on vit +le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence +partout: + +--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père. + +Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine: + +--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._ + +Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux tablées +joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient en +esprit les mêmes mots éternels. + +--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer +d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la +_Zélie_... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers la +grand'mère Yvonne: + +--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +--..._Sed libera nos a malo, Amen._ + +Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises _au service,_ sur +le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + + Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, + Mais chez nous les braves + Narguent le destin, + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + +Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière tout à +fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était repris par +d'autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat +trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, +la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise +peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus délicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir +d'un certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions, +caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il. + +Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors +ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de +pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des +signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue +s'étaient rassemblées autour de la trouvaille. + +--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les +autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François) +et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller +sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses +qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât pas, à +cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui +chercher une affaire pour cette épave non déclarée. + +--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si +on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin +supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin +que dans toutes les caves des débitants de Paimpol. + +Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en +couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut néanmoins +trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent. + +Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les +garçons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit +tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d'inquiétude à +cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, à plein +gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette +musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de noces. + +Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, fit +signe à sa femme de venir lui parler. + +C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, +confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller +tout de suite, laisser les autres. + +--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons. + +Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement. + +Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la +main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les +lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les +rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, +pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée. + +D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner sa +robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait +par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et continua de courir +encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! Et dire +qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; que, depuis deux +ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir. + +Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en +armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent avec +respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de lui dire +bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que +sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés; elle était endormie +ou feignait de l'être pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha +d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres +par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie par +le vent, tout à fait glacée. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah! +si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à +arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... +Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude +qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; alors, par sa +présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui... + +Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait plus les +siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à l'autre, +ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. +Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient +tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être +sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne +désirer rien au delà de ce long baiser. + +Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup: + +--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa coupe +d'eau fraîche. + +Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis à +genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il +regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être aussi près +de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours +sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras derrière lui, et, du +revers de la main, éteignit la lumière comme avait fait le vent. + +Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la +tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve +qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, +son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance possible, tout en +restant doux comme une longue caresse enveloppante: il l'emportait dans +l'obscurité vers le beau lit blanc _à la mode des villes_ qui devait être +leur lit nuptial... + +Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus bas à +l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons +filés, en prenant la voix fluttée d'une chouette. + +Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant +les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait +être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et +glacées: - ils le savaient... + +Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette +fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre +et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, sans souci de +rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l'éternelle magie de +l'amour... + + + + + +VIII + + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la mère, +les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les _suroîts,_ les +_cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la +mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et troublée. + +Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle +avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien +qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui en +parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses +d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était différent; +c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les mêmes baisers, les +mêmes étreintes, avec elle étaient _autre chose;_ et, chaque nuit, leurs deux +ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais +s'assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, si +enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand +dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait +toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et +elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que leurs yeux se +rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le +respect inné de la majesté de _l'épouse;_un abîme la sépare de l'amante, chose de +plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite de rejeter +les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne +se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant +ils étaient une même chair tous deux et pour toute la vie. + +... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves... + +D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses +aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette +tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était +rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l'existence - +qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se +parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs +projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage, +avaient été forcément remis au retour... + +Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant +son métier de mer... + +Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. Être +femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse, +passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à présent qu'elle l'adorait +au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise d'une épouvante +trop grande en songeant à ces années à venir... + +Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de +l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de +l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d'hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de voir +tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et restait +tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le rude pays +breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine et rare; il +semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains. +L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et ont eût dit qu'il s'était +immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de +tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres +changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes +immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillités +ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et +éternelle leur fête d'amour; - et on voyait déjà des fleurs hâtives, des +primevères le long des fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann? + +Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux +francs: + +--Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait +avoir là son vrai sens d'éternité. + +Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle se +serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher de partir... + +De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce pays +marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de +pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur les rochers avec +leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et bossus +verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l'extrême éloignement, +la mer, comme une grande vision diaphane, décrivait son cercle immense et +éternel qui avait l'air de tout envelopper. + +Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de ce +Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y intéressait pas. + +--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça +doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir +des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre +là-dedans, moi, bien sûr. + +Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un enfant +naïf. + +Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de vrais +arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. Là, +il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de +l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs verts, devenait sombre +sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque +hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce +bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant +eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme +un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les soleils +obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se +faisait expliquer. + +--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant +sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste +toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour +monter; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite +il se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la +lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, +chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l'un de l'autre, car +ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île d'Islande. +Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les +noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l'effet de +désigner une chose sinistre. + +--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, +si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui +sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent point +ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie, il +est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir +se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l'hiver. + +--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans un +fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont +morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est en +terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois +toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux +Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan, le grand-père +de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, sous la +pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait à +ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues +comme les hivers. + +--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est +pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne appétit pour +souper et, des jours, l'on dévore. + +--Et on ne s'ennuie jamais? + +--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + + + + + +Cinquième partie. + + + + + +I + + +... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant leur +feu, qui était une flambée de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à +dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait +d'être déjà tristes. + +Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du printemps, +quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air était +tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à traîner sur +la campagne. + +Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + + + + +II + + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les départs +d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque marée, un +groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux devaient +sortir avec la _Léopoldine,_et les femmes de ces marins, ou les mères, +étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait de se +trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, et amenée là +pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se précipiter tellement en +quelques jours, qu'elle avait à peine eu le temps de se bien représenter la +réalité des choses; en glissant sur une pente irrésistiblement rapide, elle +était arrivée à ce dénouement-là, qui était inexorable, et qu'il fallait subir à +présent - comme faisaient les autres, les habituées... + +Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout cela était +nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de pareille +et se sentait isolée, différente; son passé de _demoiselle,_ qui subsistait +malgré tout, la mettait à part. + +Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large seulement une +grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du vent, et de loin on +voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle, bien +jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en +avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou +qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient +menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants +s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à leur bord d'un +air sombre, s'en allant comme à un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on +embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes les +poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause de +leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les apportait sur des +civières et, au fond des cales des navires, on les descendait comme des +morts. + +Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce +métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des hommes +de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les +bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient garçons, ils +s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur les +filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur +petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus +riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient tous ainsi à +bord de cette _Léopoldine,_ qui avait vraiment un équipage de choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors par +des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la Vierge: +"Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes s'agitaient +en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les +mousselines des coiffes. + + +Dès que la _Léopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers la +maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par +les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La _Léopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils s'étaient donné +un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son +navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même beau +temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur +la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier, +seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans but, en +rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de leur maison, ramenés +là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent donc encore une dernière +fois chez eux, où la grand'mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître +ensemble. + +Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses +qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant +que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour. + +D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes... + +Yann raconta qu'à bord de la _Léopoldine,_ on venait de tirer au sort les +postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien +des choses d'Islande: + +--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des +trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons _trous de +mecques;_ c'est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels +nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là +aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun +de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, l'on n'a plus +le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, +mon poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui est, comme tu dois +savoir, l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il touche +aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un bout de toile, un +_cirage,_ enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes +ces neiges ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas +la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient +plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement finir; +les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient +devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes... + +A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils +se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une longue +étreinte silencieuse. + +Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent léger +qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita +son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui encore, cette +petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des eaux, - et déjà +vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à fixer se +troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s'en allait cette _Léopoldine,_ Gaud comme attirée par un +aimant, suivait à pied le long des falaises. + +Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors elle +s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée parmi les +ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer vue de là semblait +avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que cette _Léopoldine,_ en +s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle +immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les +derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait +passée ailleurs, derrière l'horizon; mais dans le champ profond de la vue, où +Yann était encore, tout demeurait paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de +le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre. + +Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest régulièrement +l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant leur effort inutile, +se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les +mêmes grèves. Et à la longue, c'était étrange, cette agitation sourde des eaux +avec cette sérénité de l'air et du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop +rempli, voulait déborder et envahir les plages. + +Cependant la _Léopoldine_ se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, +perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les brises de cette +soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. Devenue une petite +tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre l'extrême bord +du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où +l'obscurité commençait à venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, Gaud +rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui lui +venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus sombre +s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même un adieu! +Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était tellement à elle son Yann, +elle se sentait si aimée malgré ce départ, qu'en s'en revenant toute seule au +logis, elle avait au moins la consolation et l'attente délicieuse de cet +_au revoir_ qu'ils s'étaient dit pour l'automne. + + + + + +III + + +L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse +des chrysanthèmes. + +Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui écrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il l'informait qu'il était +en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche s'annonçait +excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D'un +bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de +toutes les lettres de ces Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme +Yann ignorent absolument la manière d'écrire les mille choses qu'ils +pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle +sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse +profonde qui n'était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant +de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'épouse, comme trouvant +plaisir à le répéter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite +Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ était déjà une chose qu'elle relisait +avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'être appelée: _Madame +Marguerite Gaos!..._ + + + + + +IV + + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui +d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant qu'elle +avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, +qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la tournure; +alors elle était devenue presque une couturière en renom. + +Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour. +L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures +luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et +des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une table et des +chaises. + +Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en partant +et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour lui +montrer à son arrivée. + +Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise devant la +porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées allaient +sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un +beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col +et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la grand'mère +Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s'était rappelé peu à peu ces +procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c'était un ouvrage qui +avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot très grand pour +Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de +l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute +leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites +sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août arrivèrent, et +un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. +La fête du retour était commencée. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel était-ce? + +C'était le _Samuel-Azénide;_ - toujours en avance celui-là. + +--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la _Léopoldine_ ne va pas tarder; +là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent plus +en place. + + + + + +V + + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les mères: fête +aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises servent à boire +aux pêcheurs. + +Le _Léopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait +encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un délai +extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception, +Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d'attente, tenant le +ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir. + +Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle commençait à +n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement +manquaient toujours à l'appel. + +--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la _Léopoldine_ ou la +_Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour. + +Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans sa +joie de l'attendre. + + + + + +VI + + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, +d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était tout +naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh! +d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d'anxiété, d'angoisse. + +Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?... Est-ce +qu'il y avait de quoi?... + +Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur... + + + + + +VII + + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin +d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le +porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; - +assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. +Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commencé, et ce +matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à cause de +cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journée, cette heure, +cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien des bateaux +retardés de quinze jours, même d'un mois. + +Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche de +chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + + En mémoire de + GAOS, Yvon, perdu en mer + aux environs de Norden-Fjord... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce +porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce +vent du large. - L'hiver qui venait!... + + ... perdu en mer + aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan du 4 au 5 août 1880. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la brume +grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un grand +rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. +Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé ces +morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui +rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était +poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre là, +bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait pas redire +dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête +renversée contre la pierre. + + ...perdu aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan du 4 au 5 août + à l'âge de 23 ans... + Qu'il repose en paix! + +L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, - l'Islande +lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et +tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur qui semblait attendre, +- elle eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à +laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête de mort, des os en +croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adoré, _Yann +Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque +de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et +les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant. + + +Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien +droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. +Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'être +là par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé. + +Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la _Léopoldine._ Elle +comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de +feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant +l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de s'être +rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses. + +--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit jours, +dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce +moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, sans +rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme deux +soeurs. + +A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec toute +leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et +leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre... + +Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa. + +Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la +poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles s'en +allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents. + + + + + +VIII + + +Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût dit +le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus, +et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour... + +Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut signalé +au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann: + +--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux! +Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment toujours; +qu'en dis-tu, Gaud, ma fille? + +--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un +foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne +tarderont pas. + +Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son +heure, avec une tranquillité inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, +toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant quand +les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, +détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la +glaçaient. + +Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la +maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les +petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de ce pays +de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche grise, et +s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui domine les +lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur +les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce; +comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les +hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, les +plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement +vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la mer +était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais rempli des senteurs +délicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et +c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable, tandis que +des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genêts +ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne. + +A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches s'élargissaient +partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la même +lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, +sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces +tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne plus rien +voir. + + + + + +IX + + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, +elle ne dormait plus. + +A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi bon se +lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa +robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là, toujours +assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilité; +toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui serrant les +tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec +un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait un gémissement rauque du +gosier, répété par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tête se +frappait contre le granit du mur. + +Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, comme +s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour. + +Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes petites +choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder l'ombre de la +Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à mesure que baissait +la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels +d'angoisse revenaient plus horribles, et elle recommençait son cri, en +battant le mur de sa tête... + +Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, +une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les +dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un débris, +un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la +_Léopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la +_Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, disaient +qu'elle avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela +devenait le mystère impénétrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le +moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à +présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt. + +Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait de +lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance +comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de +le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile surgissant +du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se hâtant d'arriver! + Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour +courir regarder le large, voir si c'était vrai... + +Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette _Léopoldine?_ où +pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans cet effroyable +lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une épave +éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: bercée +lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par ironie, +au milieu d'un grand calme d'eaux mortes. + + + + + +X + + +Deux heures du matin. +C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui +s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes +vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles étaient +devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes, +et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent faire sur la +lande son bruit éternel. + +Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A pareille +heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de l'âme, +son coeur cessant de battre... + +On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait être +un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant +de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour +enlacer le bien-aimé. Sans doute la _Léopoldine_ était arrivée de nuit, et +mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle +arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse d'éclair. Et +maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la porte, dans sa +rage pour retirer ce verrou qui était dur... +. . . . . . . . . . . . . . . . . + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur la +poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que Fantec, leur +voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que rien +de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée comme par +degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son même désespoir affreux. + +Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au plus +mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son berceau, pris +d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du secours, +pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à Paimpol... + +Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres. Effondrée +sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte, +sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. Qu'est-ce que +cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!... + +--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec? + +La vie lui était revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore être +une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et +puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour le suivre et +trouva la force d'aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu'elle était très fatiguée. + +Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une empreinte +qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt avec une +secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... Il y avait +eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idées +qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que +c'était... + +--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, en +réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans espérance. + +Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose émané de lui +était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle, au pays breton, un +_présigne;_ et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors, +pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait de lui. + +En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de son +fils, et s'assit près du lit de Gaud. + +Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était +son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non vraiment, il ne +désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une manière très douce: +d'abord les derniers rentrés d'Islande partaient tous de brumes très épaisses +qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui était venu +une idée: une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la +route et d'où les lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à +lui-même, il y avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte mère avait déjà +fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la _Léopoldine,_ +presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord... + +La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la détresse de +sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; elle +rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni +de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine et +sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis que le métier de mer +lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour +des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de +ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une mauvaise rancune dans le +coeur. + +Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernés +regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au +bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était une protection contre +la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de son Yann. +Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en +elle-même ses prières ardentes à la Vierge Étoile-de-la-mer. + +Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était une chose +possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de +toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était pas perdu, +puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, +elle se remit encore à attendre. + +C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres où, de +bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir +aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des nuages +immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des +obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme un +son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs méchants ou désespérés; +d'autres fois, cela se rapprochait tout près contre la porte, se mettant à +rugir comme les bêtes. + +Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, comme si +la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très souvent elle touchait les +effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant +comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue qui +avait gardé la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la +table, il dessinait de lui-même, comme par habitude, les reliefs des ses +épaules et de sa poitrine; aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans +une étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardât plus +longtemps cette empreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de fumée +blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: là partout les +hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le froid. Et, devant +beaucoup de ces feux, les veillées devaient être douces; car le renouveau +d'amour était commencé avec l'hiver dans tout ce pays des Islandais... + +Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte +d'espoir, elle s'était remise à l'attendre... + . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Il ne revint jamais. +Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un +grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui +l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite +elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des +voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la voix, +faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les cris. - +Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu, dans une +lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au moment où il s'était +abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond +comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie d'eau; les bras ouverts, +étendus et raidis pour jamais. + +Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis. Tous, +excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des jardins enchantés, +- très loin, de l'autre côté de la Terre... + + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 8pchs11.txt or 8pchs11.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs12.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs11a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + diff --git a/old/8pchs11.zip b/old/8pchs11.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f0da6ff --- /dev/null +++ b/old/8pchs11.zip diff --git a/old/8pchs11h.htm b/old/8pchs11h.htm new file mode 100644 index 0000000..e8fe2db --- /dev/null +++ b/old/8pchs11h.htm @@ -0,0 +1,8635 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<title>New File</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content= +"text/html; charset=iso-8859-1"> +<style type="text/css"> +<!-- +body {margin:10%; text-align:justify} +blockquote {font-size:14pt} +P {font-size:14pt} +--> +</style> +</head> +<body> +<h1>The Project Gutenberg eBook of Pecheur d'Islande, by Pierre +Loti</h1> + +<pre> +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Pecheur d'Islande + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December, 2003 [EBook #4785] +[This file was first posted on February 17, 2003] +[Most recently updated: February 17, 2003] + +Edition: 11 + +Language: French + +Character set encoding: Latin1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE *** + + + + +</pre> + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project +Gutenberg volunteer. + +<h3>Pêcheur d'Islande</h3> + +<p>Compositions de E. Rudaux</p> + +<p>Pierre Loti<br> + De l'Académie Française</p> + +<p>A Madame Adam<br> + (Juliette Lamber)<br> +</p> + +<p><i>Hommage d'affection filiale,<br> +</i> Pierre Loti</p> + +<h2 align="center"><br> + Première Partie</h2> + +<p>I</p> + +<p><br> + Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés +à boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la +saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour leurs tailles, +s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une grande +mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une +plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.</p> + +<p>Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en +savait trop rien: une seule ouverture coupée dans le +plafond était fermée par un couvercle en bois, et +c'était une vieille lampe suspendue qui les +éclairait en vacillant.</p> + +<p>Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements +mouillés séchaient, en répandant de la +vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de +terre.</p> + +<p>Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en +prenait très exactement la forme,<br> + et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur +des caissons étroits scellés au murailles de +chêne. De grosses poutres passaient au-dessus d'eux, +presque à toucher leurs têtes; et, derrière +leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées dans +l'épaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches +d'un caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries +étaient grossières et frustes, +imprégnées d'humidité et de sel; +usées, polies par les frottements de leurs mains.</p> + +<p>Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du +cidre, qui étaient franches et braves. Maintenant ils +restaient attablés et devisaient, en breton, sur des +questions de femmes et de mariages.</p> + +<p>Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence +était fixée sur une planchette, à une place +d'honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne de ces +marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les +personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps +que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore +l'effet d'une petite chose très fraîche au milieu de +tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait +dû écouter plus d'une ardente prière, +à des heures d'angoisses; on avait cloué à +ses pieds deux bouquets de fleurs artificielles et un +chapelet.</p> + +<p>Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un +épais tricot de laine bleue serrant le torse et +s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la +tête, l'espèce de casque en toile goudronnée +qu'on appelle _suroît_ (du nom de ce vent de sud-ouest qui +dans notre hémisphère amène les pluies).</p> + +<p>Ils étaient d'âges divers. Le _capitaine_ pouvait +avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq à trente. +Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que +dix-sept. Il était déjà un homme, pour la +taille et la force; une barbe noire, très fine et +très frisée, couvrait ses joues; seulement il avait +gardé ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui +étaient extrêmement doux et tout naïfs.</p> + +<p>Très près les uns des autres, faute d'espace, +ils paraissaient éprouver un vrai bien-être, ainsi +tapis dans leur gîte obscur.</p> + +<p>... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie +désolation des eaux noires et profondes. Une montre de +cuivre, accrochée au mur, marquait onze heures, onze +heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on +entendait le bruit de la pluie.</p> + +<p>Ils traitaient très gaîment entre eux ces +questions de mariage, - mais sans rien dire qui fût +déshonnête. Non, c"étaient des projets pour +ceux qui étaient encore garçons, ou bien des +histoires drôles arrivées dans le _pays,_ pendant +des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, +avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir +d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi +trempés, est toujours une chose saine, et dans sa +crudité même il demeure presque chaste.</p> + +<p>Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre +appelé Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui +ne venait pas. En effet, où était-il donc ce Yann; +toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne +descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête?</p> + +<p>--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.</p> + +<p>Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le +couvercle de bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors +une lueur très étrange tomba d'en haut:</p> + +<p>--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_</p> + +<p>_L'homme_ répondit rudement du dehors.</p> + +<p>Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si +pâle qui était entrée ressemblait bien +à celle du jour. - "Bientôt minuit..." Cependant +c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crépusculaire renvoyée de très loin par des +miroirs mystérieux.</p> + +<p>Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se +remit à briller jaune, et on entendit _l'homme_ descendre +avec de gros sabots par une échelle de bois.</p> + +<p>Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros +ours, car il était presque un géant. Et d'abord il +fit une grimace en se pinçant le bout du nez à +cause de l'odeur âcre de la saumure.</p> + +<p>Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des +hommes, surtout par sa carrure qui était droite comme une +barre; quand il se présentait de face, les muscles de ses +épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient +comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux +bruns très mobiles, à l'expression sauvage et +superbe.</p> + +<p>Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre +lui par tendresse, à la façon des enfants; il +était fiancé à sa soeur et le traitait comme +un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air +de lion câlin, en répondant par un bon sourire +à dents blanches.</p> + +<p>Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour +s'arranger que chez les autres hommes, étaient un peu +espacées et semblaient toutes petites. Ses moustaches +blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très +serré en eux petits rouleaux symétriques au-dessus +de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et +puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque +côté des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa +barbe était tondu ras, et ses joues colorées +avaient gardé un velouté frais, comme celui des +fruits que personne n'a touchés.</p> + +<p>On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on +appela le mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.</p> + +<p>Cet allumage était une manière pour lui de fumer +un peu. C'était un petit garçon robuste, à +la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui +étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il était l'enfant gâté du +bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se +coucher.</p> + +<p>Après, on reprit la grande conversation des +mariages:</p> + +<p>--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous +tes noces?</p> + +<p>--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme +tu es, à vingt-sept ans, pas marié encore! Les +filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le +voient?</p> + +<p>Lui répondit, en secouant d'un geste très +dédaigneux pour les femmes ses épaules +effrayantes:</p> + +<p>--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; +d'autre fois, je les fais à l'heure; c'est suivant.</p> + +<p>Il venait de finir ses cinq années de service à +l'État, ce Yann. Et c'est là, comme matelot +canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le +français et à tenir des propos sceptiques. - Alors +il commença de raconter ses noces dernières qui, +paraît-il, avaient duré quinze jours.</p> + +<p>C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, +revenant de la mer, il était entré un peu gris dans +un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui vendait +des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. +Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et +puis tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à +tour de bras, _en plein par la figure,_ à celle qui +chantait sur la scène? - moitié déclaration +brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte +qu'il trouvait par trop rose. La femme était tombée +du coup; après, elle l'avait adoré pendant +près de trois semaines.</p> + +<p>--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait +cadeau de cette montre en or.</p> + +<p>Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme +un méprisable joujou. C'était conté avec des +mots rudes et des images à lui. Cependant cette +banalité de la vie civilisée, détonnait +beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands +silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur +de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporté la +notion des étés mourants du pôle.</p> + +<p>Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine +à Sylvestre et le surprenaient. Lui était un enfant +vierge, élevé dans le respect des sacrements par +une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du +village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec +elle réciter un chapelet, à genoux sur la tombe de +sa mère. De ce cimetière, situé sur la +falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où +son père avait disparu autrefois dans un naufrage.</p> + +<p>--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et +lui, il avait dû de très bonne heure naviguer +à la pêche, et son enfance s'était +passée au large. Chaque soir il disait encore ses +prières et ses yeux avaient gardé une candeur +religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après +Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce +et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa +haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance +s'était faite très vite, il se sentait presque +embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et +si grand. Il comptait se marier bientôt avec la soeur de +Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances d'aucune +fille.</p> + +<p>A bord, ils ne possédaient en tout que trois +couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient à tour de +rôle, en se partageant la nuit.</p> + +<p>Quand ils eurent fini leur fête, +--célébrée en l'honneur de l'Assomption de +la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. +Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les +petites niches noires qui ressemblaient à des +sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le +pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; +c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé +Guillaume.</p> + +<p>Dehors il faisait jour, éternellement jour.</p> + +<p>Mais c'était une lumière pâle, pâle, +qui ne ressemblait à rien; elle traînait sur les +choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de +suite commençait un vide immense qui n'était +d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout +semblait diaphane, impalpable, chimérique.</p> + +<p>L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la +mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir +tremblant qui n'aurait aucune image à refléter; en +se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, - +et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.</p> + +<p>La fraîcheur humide de l'air était plus intense, +plus pénétrante que du vrai froid, et, en +respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout +était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages +informes et incolores semblaient contenir cette lumière +latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant +cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des +choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être +nommée.</p> + +<p>Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis +leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs +fantasmagories qui sont vagues et troubles comme des visions. +Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le<br> + voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et +leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des +grands oiseaux du large.</p> + +<p>Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant +toujours sa même plainte, monotone comme une chanson de +Bretagne répétée en rêve par un homme +endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé +très vite leurs hameçons et leurs lignes, tandis +que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand +couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.</p> + +<p>Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs +lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le +relevèrent avec des poissons lourds, d'un gris luisant +d'acier.</p> + +<p>Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient +prendre; c'était rapide et incessant, cette pêche +silencieuse. L'autre éventrait, avec son grand couteau, +aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire +leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute +ruisselante et fraîche.</p> + +<p>Les heures passaient monotones, et, dans les grandes +régions vides du dehors, lentement la lumière +changeait; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui +avait été un crépuscule blême, une +espèce de soir d'été hyperborée, +devenait à présent, sans intermède de nuit, +quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer +reflétaient en vagues traînées roses...</p> + +<p>--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout +à coup Sylvestre, avec beaucoup de sérieux cette +fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en +connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était +laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, +mais il se sentait timide en touchant à ce sujet +grave.)</p> + +<p>--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il +souriait, ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux +vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera +avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous +êtes, au bal que je donnerai...</p> + +<p>Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas +perdre son temps en causeries: on était au milieu d'une +immense peuplade de poissons, d'un _banc_ voyageur, qui, depuis +deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous +veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente +heures, plus de mille morues très grosses; aussi leurs +bras forts étaient las, et ils s'endormaient. Leur corps +veillait seul, et continuait de lui-même sa manoeuvre de +pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient +était vierge comme aux premiers jours du monde, et si +vivifiant que, malgré leur fatigue, ils se sentaient la +poitrine dilatée et les joues fraîches.</p> + +<p>La lumière matinale, la lumière vraie, avait +fini par venir; comme au temps de la Genèse elle +s'était _séparée d'avec les +ténèbres_ qui semblaient s'être +tassées sur l'horizon, et restaient là en masses +très lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien +à présent qu'on sortait de la nuit, - que cette +lueur d'avant avait été vague et étrange +comme celle des rêves.</p> + +<p>Dans ce ciel très couvert, très épais, il +y avait çà et là des déchirures, +comme des percées dans un dôme, par où +arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.</p> + +<p>Les nuages inférieurs étaient disposés en +une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux, +emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace +fermé, d'une limite; ils étaient comme des rideaux +tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour<br> + cacher de trop gigantesques mystères qui eussent +troublé l'imagination des hommes. Ce matin-là, +autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et +Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de +recueillement immense; il s'était arrangé en +sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les +traînées de cette voûte de temple, +s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis +de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer +très loin une autre chimère: une sorte de +découpure rosée très haute, qui était +un promontoire de la sombre Islande...</p> + +<p>Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout +en continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il +s'était senti triste en entendant le sacrement du mariage +ainsi tourné en moquerie par son grand frère; et +puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux.</p> + +<p>Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! +Il avait rêvé qu'elles se feraient avec Gaud +Mével, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la +joie de voir cette fête avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont +l'approche inévitable commençait à lui +serrer le coeur...</p> + +<p>Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient +restés couchés en bas, arrivèrent tous trois +pour les relever. Encore un peu endormis, humant à pleine +poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis +d'abord par tous ces reflets de lumière pâle.</p> + +<p>Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier +déjeuner du matin avec des biscuits; après les +avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent +à les croquer d'une manière très bruyante, +en riant de les trouver si durs. Ils étaient redevenus +tout à fait gais à l'idée de descendre +dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant +l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent +jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de +vieille chanson.</p> + +<p>Avant de disparaître par ce trou, ils +s'arrêtèrent à jouer avec un certain Turc, le +chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils +l'agaçaient de la main; l'autre les mordillait comme un +loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un +froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa +d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.</p> + +<p>Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était +restée un peu sauvage, et quand son être physique +était seul en jeu, une caresse douce était souvent +chez lui très près d'une violence brutale.</p> + +<p><br> + II</p> + +<p><br> + Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait +chaque année faire la grande pêche dangereuse dans +ces régions froides où les étés n'ont +plus de nuits.</p> + +<p>Il était très ancien, comme la Vierge de +faïence sa patronne. Ses flancs épais, à +vertèbres de chêne, étaient +éraillés, rugueux, imprégnés<br> + d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, +exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait +un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes +brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur +légère, comme les mouettes que le vent +réveille. Alors il avait sa façon à lui de +_s'élever à la lame_ et de rebondir, plus lestement +que bien des jeunes, taillés avec les finesses +modernes.</p> + +<p>Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils +étaient des _Islandais_ (une race vaillante de marins qui +est répandue surtout au pays de Paimpol et de +Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils +à cette pêche-là).</p> + +<p>Ils n'avaient presque jamais vu l'été de +France.</p> + +<p>A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres +pêcheurs, dans le port de Paimpol, la +bénédiction des départs. Pour ce jour de +fête, un reposoir, toujours le même, était +construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au +milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons et de +filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne +des marins, sortie pour eux de son église, regardant +toujours, de génération en +génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les +heureux pour qui la saison allait être bonne, - et les +autres, ceux qui ne devaient pas revenir.</p> + +<p>Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et +de mères, de fiancées et de soeurs, faisait le tour +du port, où tous les navires islandais, qui +s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au +passage. Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, +disait les paroles et faisait les gestes qui +bénissent.</p> + +<p>Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays +presque vide d'époux, d'amants et de fils. En +s'éloignant, les équipages chantaient ensemble, +à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Étoile-de-la-Mer.</p> + +<p>Et chaque année, c'était le même +cérémonial de départ, les mêmes +adieux.</p> + +<p>Après, recommençait la vie du large, l'isolement +à trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches +mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer +hyperborée.</p> + +<p>Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge +Étoile-de-la-Mer avait protégé ce navire qui +portait son nom.</p> + +<p>La fin d'août était l'époque de ces +retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage de beaucoup d'Islandais, +qui est de toucher seulement à Paimpol, et puis de +descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa +pêche, et dans les îles de sable à marais +salants où l'on achète le sel pour la campagne +prochaine.</p> + +<p>Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se +répandent pour quelques jours les équipages +robustes, avides de plaisir, grisés par ce lambeau +d'été, par cet air plus tiède; - par la +terre et par les femmes.</p> + +<p>Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on +rentre au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières +éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un temps de +famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, +conçus l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour +recevoir le sacrement du baptême: - il faut beaucoup +d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande +dévore.</p> + +<p><br> + III</p> + +<p><br> + A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un +dimanche de juin, il y avait deux femmes très +occupées à écrire une lettre.</p> + +<p>Cela se passait devant une large fenêtre qui +était ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif, +portait une rangée de pots de fleurs.</p> + +<p>Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; +l'une avait une coiffe extrêmement grande, à la mode +d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme +nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - deux +amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un +message tendre pour quelque bel _Islandais._</p> + +<p>Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, +cherchant ses idées. Tiens! Elle était vieille, +très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi +vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à +fait vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix +ans. Encore jolie par exemple, et encore fraîche, avec les +pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les +conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur le +sommet de la tête, était composée de deux ou +trois larges cornets en mousseline qui semblaient +s'échapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. +Sa figure vénérable s'encadrait bien dans toute +cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. +Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une bonne +honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus +rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses +gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. +Malgré son menton, qui était devenu "en pointe de +sabot" (comme elle avait coutume de dire), son profil +n'était pas trop gâté par les années; +on devinait encore qu'il avait dû être +régulier et pur comme celui des saintes +d'église.</p> + +<p>Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle +pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.</p> + +<p>Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays +Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des +choses aussi drôles à dire sur les uns ou les +autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, il y +avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - +mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais +dans l'âme.</p> + +<p>L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, +s'était mise à écrire soigneusement +l'adresse:</p> + +<p>_A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, +capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par Reickawick._</p> + +<p>Après, elle aussi releva la tête pour +demander:</p> + +<p>--C'est-il fini, grand'mère Moan?</p> + +<p>Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, +une figure de vingt ans. Très blonde, - couleur rare en ce +coin de Bretagne où la race est brune; très blonde, +avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. Ses +sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme +repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, +qui donnait une expression de vigueur et de volonté. Son +profil, un peu court, était très noble, le nez +prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme +dans les visages grecs. Une fossette profonde, creusée +sous la lèvre inférieure, en accentuait +délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand +une pensée la préoccupait beaucoup, elle la +mordait, cette lèvre, avec ses dents<br> + blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des +petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne +svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, +qui lui venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. +Elle avait une expression d'yeux à la fois obstinée +et douce.</p> + +<p>Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas +sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se +relevant beaucoup des deux côtés, laissant voir +d'épaisses nattes de cheveux roulées en +colimaçon au-dessus des oreilles - coiffure +conservée des temps très anciens et qui donne +encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.</p> + +<p>On sentait qu'elle avait été +élevée autrement que cette pauvre vieille à +qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de +fait, n'était qu'une grand'tante éloignée, +ayant eu des malheurs.</p> + +<p>Elle était la fille de M. Mével, un ancien +Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses +sur mer.</p> + +<p>Cette belle chambre où la lettre venait de +s'écrire était la sienne: un lit tout neuf à +la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle +au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de +couleur claire atténuant les irrégularités +du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des +solives énormes qui révélaient +l'ancienneté du logis; - c'était une vraie maison +de bourgeois aisés, et les fenêtres donnaient sur +cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les +marchés et les pardons.</p> + +<p>--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien +à lui dire?</p> + +<p>--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de +ma part au fils Gaos.</p> + +<p>Le fils Gaos!... autrement dit Yann...</p> + +<p>Elle était devenue très rouge, la belle jeune +fille fière, en écrivant ce nom-là.</p> + +<p>Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une +écriture courue, elle se leva en détournant la +tête, comme pour regarder dehors quelque chose de +très intéressant sur la place.</p> + +<p>Debout elle était un peu grande; sa taille était +moulée comme celle d'une élégante dans un +corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa +coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, +sans avoir cette excessive petitesse étiolée qui +est devenue une beauté par convention, étaient +fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de +grossiers ouvrages.</p> + +<p>Il est vrai, elle avait bien commencé par être +une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de +mère, allant presque à l'abandon pendant ces +saisons de pêche que son père passait en Islande; +jolie, rose, dépeignée, volontaire, têtue, +poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la Manche. En +ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre +grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder +pendant ses dures journées de travail chez les gens de +Paimpol.</p> + +<p>Et elle avait une adoration de petite mère pour cet +autre tout petit qui lui était confié, dont elle +était l'aînée d'à peine dix-huit mois; +aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et +câlin qu'elle était vive et capricieuse.</p> + +<p>Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la +richesse ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait +à l'esprit comme un rêve lointain de liberté +sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et +mystérieuse où les grèves avaient plus +d'espace, où certainement les falaises étaient plus +gigantesques...</p> + +<p>Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour +elle, l'argent était venu à son père qui +s'était mis à acheter et à revendre des +cargaisons de navire, elle avait été emmenée +par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - +Alors, de petite Gaud, elle était devenue une +_mademoiselle Marguerite,_ grande, sérieuse, au regard +grave. Toujours un peu livrée à elle-même +dans un autre genre d'abandon que celui de la grève +bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée +d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait +été révélé bien au hasard, +sans discernement aucun; mais une dignité innée, +excessive, lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle +prenait des allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, +des choses trop franches qui surprenaient, et son beau regard +clair ne s'abaissait pas toujours devant celui des jeunes hommes; +mais il était si honnête et si indifférent +que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils +voyaient bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une +fille sage, fraîche de coeur autant que de figure.</p> + +<p>Dans ces grandes villes, son costume s'était +modifié beaucoup plus qu'elle-même. Bien qu'elle +eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent +difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une +autre façon. Et sa taille autrefois libre de petite +pêcheuse, en se formant, en prenant la plénitude de +ses beaux contours germés au vent de la mer, +s'était amincie par le bas dans de longs corsets de +demoiselle.</p> + +<p>Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, +- l'été seulement comme les baigneuses, - +retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son +nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse +peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui +n'étaient jamais là, et dont chaque année +quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant +partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un +gouffre lointain - et où était à +présent celui qu'elle aimait...</p> + +<p>Et puis un beau jour elle avait été +ramenée pour tout à fait au pays de ces +pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait +voulu finir là son existence et habiter comme un bourgeois +sur cette place de Paimpol.</p> + +<p>La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en +alla en remerciant, dès que la lettre fut relue et +l'enveloppe fermée. Elle demeurait assez loin, à +l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la +côte, encore dans cette même chaumière +où elle était née, où elle avait eu +ses fils et ses petits-fils.</p> + +<p>En traversant la ville, elle répondait à +beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle était une +des anciennes du pays, débris d'une famille vaillante et +estimée.</p> + +<p>Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à +paraître à peu près bien mise, avec de +pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours +ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa +tenue d'habillé et sur lequel retombaient depuis une +soixantaine d'années les cornets de mousseline de ses +grandes coiffes: son propre châle de mariage, jadis bleu, +reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps +là ménagé pour les dimanches, encore bien +présentable.</p> + +<p>Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, +pas du tout comme les vieilles; et vraiment malgré ce +menton un peu trop remonté, avec ces</p> + +<p>yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait +s'empêcher de la trouver bien jolie.</p> + +<p>Elle était très respectée, et cela ce +voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui donnaient. En +route elle passa devant chez son _galant_, un vieux soupirant +d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, +qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis +que les jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais +il ne s'était consolé, disait-on, de ce qu'elle +n'avait voulu de lui ni en premières ni en secondes noces; +mais avec l'âge, cela avait tourné en une +espèce de rancune comique, moitié maligne, et il +l'interpellait toujours:</p> + +<p>--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller +vous _prendre mesure?..._</p> + +<p>Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas +encore décidée à se faire faire ce +costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie +un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin +par lequel finissent tous les habillements terrestres...</p> + +<p>--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez +pas, la belle, vous savez...</p> + +<p>Il lui avait déjà fait cette même +facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine +à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, +plus cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle +songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à +son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq +années!... S'en aller en Chine peut-être, à +la guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - +Une angoisse la prenait à cette pensée... Non, +décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle +en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se +contractait horriblement comme pour pleurer.</p> + +<p>C'était donc possible cela, c'était donc vrai, +qu'on allait bientôt le lui enlever, ce dernier +petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule, +sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches +(des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour +l'empêcher de partir, comme soutien d'une grand'mère +presque indigente qui ne pourrait bientôt plus travailler. +Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean +Moan le déserteur, un frère aîné de +Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui +existait tout de même quelque part en Amérique, +enlevant à son cadet le bénéfice de +l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa petite +pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvée assez +pauvre.</p> + +<p>Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses +prières, pour tous ses défunts, fils et +petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente +pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au +costume en planches, le coeur affreusement serré de se +sentir si vieille au moment de ce départ...</p> + +<p>L'autre, la jeune fille, était restée assise +près de sa fenêtre, regardant sur le granit des murs +les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les hirondelles +noires qui tournoyaient. Paimpol était toujours +très mort, même le dimanche, par ces longues +soirées de mai; des jeunes filles, qui n'avaient seulement +personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par +deux, trois par trois, rêvant aux galants d'Islande...</p> + +<p>"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait +beaucoup troublée d'écrire cette phrase, et ce nom +qui, à présent, ne voulait plus la quitter.</p> + +<p>Elle passait souvent ses soirées à cette +fenêtre, comme un demoiselle. Son père n'aimait pas +beaucoup qu'elle se promenât avec les autres filles de<br> + son âge et qui, autrefois, avaient été de sa +condition. Et puis, en sortant du café, quand il faisait +les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme +lui, il était content d'apercevoir là-haut, +à sa fenêtre encadrée de granit, entre les +pots de fleurs, sa fille installée dans cette maison de +riches.</p> + +<p>Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du +côté de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on +sentait là tout près, au bout de ces petites +ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa +pensée s'en allait dans les infinis de cette chose +toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa +pensée s'en allait là-bas, très loin dans +les mers polaires, où naviguait la _Marie, capitaine +Guermeur._</p> + +<p>Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, +insaisissable maintenant, après s'être avancé +d'une manière à la fois si osée et si +douce.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les +souvenirs de son retour en Bretagne, qui était de +l'année dernière.</p> + +<p>Un matin de décembre, après une nuit de voyage, +le train venant de Paris les avait déposés, son +père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et +blanchâtre, très froid, frisant encore +l'obscurité. Alors elle avait été saisie par +une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle +n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne +la reconnaissait plus; elle y éprouvait comme le sensation +de plonger tout à coup dans ce qu'on appelle, à la +campagne: _les temps,_ les temps lointains du passé. Ce +silence, après Paris! Ce train de vie tranquille de gens +d'un autre monde, allant dans la brume à leurs toutes +petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires +d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses +bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle +aimait Yann - lui avaient paru ce matin-là d'une tristesse +bien désolée. Des ménagères +matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en +passant, elle regardait dans ces intérieurs anciens, +à grande cheminée, où se tenaient assises, +avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui +venaient de se lever. Dès qu'il avait fait un peu plus +jour, elle était entrée dans l'église pour +dire ses prières. Et comme elle lui avait semblé +immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - et +différente des églises parisiennes, avec ses +piliers rudes usés à la base par les +siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, +de salpêtre! Dans un recul profond, derrière les +colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait +agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la +lueur de cette flammèche grêle se perdait dans le +vide incertain des voûtes... Elle avait retrouvé +là tout à coup, en elle-même, la trace d'un +sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et +d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute +petite, quand on la menait à la première messe des +matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.</p> + +<p>Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, +quoiqu'il y eût là beaucoup de choses belles et +amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque à +l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de +mer. Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une +déplacée: les Parisiennes, c'étaient ces +femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part +de marcher, de se trémousser dans des gaines +baleinées: et elle était trop intelligente pour +avoir jamais essayé de copier de plus près ces +choses. Avec ses coiffes, commandées chaque année +à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal à +l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si +on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était +très charmante à regarder.</p> + +<p>Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient +une distinction qui l'attirait, mais elle les savait +inaccessibles, celles-là. Et les<br> + autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier +connaissance, elle les tenait dédaigneusement à +l'écart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc +vécu sans amies, presque sans autre société +que celle de son père, souvent affairé, absent. +Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement et de +solitude.</p> + +<p>Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait +été surprise d'une façon pénible par +l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et +la pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq +heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays +morne pour arriver à Paimpol, l'avait +inquiétée comme une oppression.</p> + +<p>Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils +avaient en effet voyagé, son père et elle, dans une +vieille petite diligence crevassée, ouverte à tous +les vents; passant à la nuit tombante dans des villages +tristes, sous des fantômes d'arbres suant la brume en +gouttelettes fines. Bientôt il avait fallu allumer les +lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux +traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale +qui semblaient courir de chaque côté en avant des +chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux lanternes +jetées sur les interminables haies du chemin. - Comment +tout à coup cette verdure si verte, en décembre?... +D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, +puis il lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, +les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, +qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même +temps commençait à souffler une brise plus +tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui +sentait la mer.</p> + +<p>Vers la fin de la route, elle avait été tout +à fait réveillée et amusée par cette +réflexion qui lui était venue:</p> + +<p>--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette +fois, les beaux pêcheurs d'Islande.</p> + +<p>En décembre, ils devaient être là, revenus +tous, les frères, les fiancés, les amants, les +cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient +tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant +les promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue +occupée, pendant que ses pieds se glaçaient dans +l'immobilité de la carriole...</p> + +<p>En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui +avait été pris par l'un d'eux...</p> + +<p>IV</p> + +<p><br> + La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce +Yann, c'était le lendemain de son arrivée, au +_pardon des Islandais,_ qui est le 8 décembre, jour de la +Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, - un +peu après la procession, les rues sombres encore tendues +de draps blancs sur lesquels étaient piqués du +lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.</p> + +<p>A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, +sous un ciel triste. Joie sans gaîté, qui +était faite surtout d'insouciance et de défi; de +vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de +mourir.</p> + +<p>Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de +prêtres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets; +vieux airs à bercer les matelots;<br> + vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais +d'où, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se +donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler +et par commencement d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus +vifs après les longues continences du large. Groupes de +filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines +serrées et frémissantes, aux beaux yeux remplis des +désirs de tout un été.<br> + Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; +vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles +contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre +tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes +qu'ils ont abritées, des aventures anciennes d'audace et +d'amour.</p> + +<p>Et un sentiment religieux, une impression de passé, +planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des +symboles qui protègent, de la Vierge blanche et +immaculée. A côté des cabarets, +l'église au perron semé de feuillages, tout ouverte +en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges +dans son obscurité, et ses ex-voto de marins partout +accrochés à la sainte voûte. A +côté des filles amoureuses, les fiancées de +matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des +chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et +leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, +silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un +avertissement noir. Et là tout près, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces +générations vigoureuses, s'agitant elle aussi, +faisant son bruit, prenant sa part de la fête...</p> + +<p>De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression +confuse. Excitée et rieuse, avec le coeur serré +dans le fond, elle sentait une espèce d'angoisse la +prendre, à l'idée que ce pays maintenant +était redevenu le sien pour toujours. Sur la place, +où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se +promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de +gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant +des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" +était arrêté, tournant le dos. Et d'abord, +frappée par l'un d'eux qui avait une taille de +géant et des épaules presque trop larges, elle +avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie:</p> + +<p>--En voilà un qui est grand!</p> + +<p>Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans +sa phrase:</p> + +<p>--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son +ménage, un mari de cette carrure!</p> + +<p>Lui c'était retourné comme s'il eût +entendue et, de la tête aux pieds, il l'avait +enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire:</p> + +<p>--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui +est si élégante et que je n'ai jamais vue?</p> + +<p>Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par +politesse, et il avait de nouveau paru très occupé +des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que les +cheveux noirs, qui étaient assez longs et très +bouclés derrière, sur le cou.</p> + +<p>Ayant demandé sans gêne le nom d'une +quantité d'autres, elle n'avait pas osé pour +celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce +regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes +légèrement fauves, courant très vite sur +l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait +impressionnée et intimidée aussi.</p> + +<p>Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait +entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; +le soir de ce même pardon,<br> + Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croisés, son père et elle, et s'étaient +arrêtés pour dire bonjour...</p> + +<p>... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu +pour elle une espèce de frère. Comme des cousins +qu'ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer; +- il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce +grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une +barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient +guère changé, elle l'avait bientôt assez +reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il +venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le +soir; c'était sans conséquence, et il mangeait de +très bon appétit, étant un peu privé +chez lui...</p> + +<p>... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été +très galant pour elle, pendant cette première +présentation, - au détour d'une petite rue grise +toute jonchée de rameaux verts. Il s'était +borné à lui ôter son chapeau, d'un geste +presque timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de +son même regard rapide, il avait détourné les +yeux d'un autre côté, paraissant être +mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer +son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était +levée pendant la procession, avait semé par terre +des rameaux de buis et jeté sur le ciel des tentures gris +noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait +très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit +sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs +qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes +tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de tempête, qui +entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la +pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté +debout devant elle, détournant la tête, avec un air +ennuyé et troublé de l'avoir rencontrée... +Quel changement profond s'était fait en elle depuis cette +époque!...</p> + +<p>Et quelle différence entre le bruit de cette fin de +fête et la tranquillité d'à présent! +Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce +soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui +la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et +enamourée!...</p> + +<p>V</p> + +<p><br> + La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était +à des noces. Ce fils Gaos avait été +désigné pour lui donner le bras. D'abord elle +s'était imaginé en être contrariée: +défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le +monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du +reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et +puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, +avec son grand air sauvage.</p> + +<p>A l'heure dite, tout le monde étant déjà +réuni pour le cortège, ce Yann n'avait point paru. +Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était +aperçue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec +n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, +seraient pour elle manqués et sans plaisir...</p> + +<p>A la fin il était arrivé, en belle tenue lui +aussi, s'excusant sans embarras auprès des parents de la +mariée. Voilà: de grands bancs de poissons, qu'on +n'attendait pas du tout, avaient été +signalés d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu +au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans +Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un +émoi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris +dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider +à la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le +pays...</p> + +<p>Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec +une extrême aisance; avec des gestes à lui, des +roulements d'yeux, et un beau sourire qui découvrait ses +dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des +appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases +un certain petit _hou!_ prolongé,très drôle, +- qui est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et +ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait +avait été obligé de se chercher un +remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron +de la barque auquel il s'était loué pour la saison +d'hiver. De là venait son retard, et, pour n'avoir pas +voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de +pêche.</p> + +<p>Ces motifs avaient été parfaitement compris par +les pêcheurs qui l'écoutaient et personne n'avait +songé à lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce +pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant +des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux +changements du temps et aux migrations mystérieuses des +poissons. Les autres Islandais qui étaient là +regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis +assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de +cette fortune qui allait passer au large.</p> + +<p>Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus +qu'à offrir son bras aux filles. Les violons +commençaient dehors leur musique, et gaîment on +s'était mis en route.</p> + +<p>D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans +portées, comme on en conte pendant les fêtes de +mariage aux jeunes filles que l'on connaît peu. Parmi ces +couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers +l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce +n'était que cousins et cousines, fiancés et +fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques paires +aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en +amour, à l'époque de la rentrée d'Islande. +(Seulement on a le coeur honnête, et l'on s'épouse +après.)</p> + +<p>Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant +revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui +avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette +chose inattendue:</p> + +<p>Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, +- pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, sûr que +pour aucune autre, je ne me serais dérangé de ma +pêche, mademoiselle Gaud...</p> + +<p>Étonnée d'abord que ce pêcheur osât +lui parler ainsi, à elle qui était venue à +ce bal un peu comme une reine, et puis charmée +délicieusement, elle avait fini par répondre:</p> + +<p>--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je +préfère être avec vous qu'avec aucun +autre.</p> + +<p>Ç'avait été tout. Mais, à partir +de ce moment jusqu'à la fin des danses, ils +s'étaient mis à se parler d'une façon +différente, à voix plus basse et plus douce...</p> + +<p>On dansait à la vielle, au violon, les mêmes +couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre, +après avoir par convenance dansé avec quelque +autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui +était très intime. Naïvement, Yann racontait +sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les +difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était +le frère aîné.</p> + +<p>--A présent ils étaient tirés de la +peine, surtout à cause d'une épave que leur +père avait rencontrée en Manche, et dont la vente +leur avait rapporté dix mille francs, part faite à +l'État; cela avait permis de construire un<br> + premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle +était à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au +bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec +une vue très belle.</p> + +<p>--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: +partir comme ça dès le mois de février, pour +un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une +mer si mauvaise...</p> + +<p>... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait +comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa +mémoire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol. +S'il n'avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui +aurait-il appris tous ces détails d'existence, qu'elle +avait écoutés un peu comme fiancée; il +n'avait pourtant pas l'air d'un garçon banal aimant +à communiquer ses affaires à tout le monde...</p> + +<p>-... Le métier est assez bon tout de même, +avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des +années, c'est huit cents francs; d'autres fois douze +cents, que l'on me donne au retour et que je porte à notre +mère.</p> + +<p>--Que vous portez à votre mère, monsieur +Yann?</p> + +<p>--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est +l'habitude comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela +comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne +croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est +notre mère qui m'en donne un peu quand je viens à +Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette +année notre père m'a fait faire ces habits neufs +que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; +oh! non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec +mes habits de l'an dernier...</p> + +<p>Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils +n'étaient peut-être pas très +élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste +très courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu +ancienne; mais le torse qui se moulait dessous était +irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand +air tout de même.</p> + +<p>En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois +qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. +Et comme son regard restait bon et honnête, tandis qu'il +racontait tout cela pour qu'elle fût bien prévenue +qu'il n'était pas riche!</p> + +<p>Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en +face; répondant très peu de chose, mais +écoutant avec toute son âme, toujours plus +étonnée et attirée vers lui. Quel +mélange il était, de rudesse sauvage et +d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres +était brusque et décidée, devenait, quand il +lui parlait, de plus en plus fraîche et caressante; pour +elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême +douceur, comme une musique voilée d'instruments à +cordes.</p> + +<p>Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand +garçon avec ses allures désinvoltes, sons aspect +terrible, toujours traité chez lui en petit enfant et +trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue.</p> + +<p>Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets +de Paris, commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui +l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et +celui-ci lui semblait être ce qu'elle avait connu de +meilleur, en même temps qu'il était le plus +beau.</p> + +<p>Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait +raconté que, chez elle aussi, on ne s'était pas +toujours trouvé à l'aise comme à +présent; que son père avait commencé par +être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime +pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru +pieds nus, étant toute petite, - sur la grève, - +après la mort de sa pauvre mère...</p> + +<p>...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, +décisive et unique dans sa vie, - elle était +déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de +décembre et qu'on était en mai. Tous les beaux +danseurs d'alors pêchaient à présent +là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant +clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis +que l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre +bretonne.</p> + +<p>Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, +presque fermée de tous côtés par des maisons +antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on +n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des +maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, +s'élever, se séparer davantage des choses +terrestres, - qui maintenant, à cette heure +crépusculaire, se tenaient toutes en une seule +découpure noire de pignons et de vieux toits. De temps en +temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien +marin, à la démarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien +quelques filles attardées rentraient de la promenade avec +des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui +disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une +gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait +encore un peu dans l'obscurité transparente ces +légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait +du reste une autre odeur douce qui était montée des +jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur +le granit des murs, - et aussi une vague senteur de +goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes +des rêves.</p> + +<p>Gaud avait passé bien de soirées à cette +fenêtre, regardant cette place mélancolique, +songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours +à ce même bal...</p> + +<p>... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et +beaucoup de têtes de valseurs commençaient à +tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des +filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou +moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance +dédaigneuse pour répondre à leurs appels... +Comme il était différent avec +celles-là!...</p> + +<p>Il était un charmant danseur, droit comme un +chêne de futaie, et tournant avec une grâce à +la fois légère et noble, la tête +rejetée en arrière. Ses cheveux bruns, qui +étaient en boucles, retombaient un peur sur son front et +remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez +grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se +penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses +rapides.</p> + +<p>De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur +Marie et Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient +ensemble. Il riait, d'un air très bon, en les voyant tous +deux si jeunes, si réservés l'un près de +l'autre, se faisant des révérences, prenant des +figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute +très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en fût +autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les +trouver si naïfs; il échangeait alors avec Gaud des +sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont +gentils et drôles à regarder, _nos_ deux petits +frères!..."</p> + +<p>On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers +de cousins, baisers de fiancés, baisers d'amants, qui +conservaient malgré tout un bon air franc et +honnête, là, à pleine bouche, et devant tout +le monde. Lui ne l'avait<br> + pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela +avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la +serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de +la fin, et elle, confiante, ne résistait pas, s'appuyait +au contraire, s'étant donnée de toute son +âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui +l'entraînait tout entière vers lui, ses sens de +vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais +c'était son coeur qui avait commencé le +mouvement.</p> + +<p>--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? +Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement +baissés sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient +parmi les danseurs un amant pour le moins au bien deux. En effet +elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est +qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes +à qui elle eût jamais fait attention dans sa +vie.</p> + +<p>En se quittant le matin, quand tout le monde était +parti à la débandade, au petit jour glacé, +ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, +comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, +pour rentrer, elle avait traversé cette même place +avec son père, nullement fatiguée, se sentant +alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume +gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis +et tout suave.</p> + +<p>... La nuit de mai était tombée depuis +longtemps; les fenêtres s'étaient toutes peu +à peu fermées, avec de petits grincements de leurs +ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne +ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le +noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voilà +une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." +Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie +de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses +lèvres, défaisaient constamment ce pli qui +soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses +yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien +des choses réelles...</p> + +<p>... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas +revenu? Quel changement en lui? Rencontré par hasard, il +avait l'air de la fuir, en détournant ses yeux dont les +mouvements étaient toujours si rapides.</p> + +<p>Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne +comprenait pas non plus:</p> + +<p>--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te +marier, Gaud, disait-il, si ton père le permettait, car tu +n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord +je te dirai qu'il est très sage, sans en avoir l'air; +c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son +têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à +fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un +marin! à chaque saison de pêche les capitaines se +disputent pour l'avoir...</p> + +<p>La permission de son père, elle était bien +sûre de l'obtenir, car jamais elle n'avait +été contrariée dans ses volontés. +Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût +pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un +peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de +cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les +armateurs voudraient confier des navires.</p> + +<p>Cela luit était égal aussi qu'il fût un +peu un géant; être trop fort, ça peut devenir +un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit +pas du tout à la beauté.</p> + +<p>Par ailleurs elle s'était informée, sans en +avoir l'air, auprès des filles du pays qui savaient toutes +les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements; +sans paraître tenir à l'une plus qu'à +l'autre, il allait de droite et de gauche, à +Lézardrieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès +des belles qui avaient envie de lui.</p> + +<p>Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer +sous ses fenêtres, reconduisant et serrant de près +une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie +assurément, mais dont la réputation était +fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal +cruel.</p> + +<p>On lui avait assuré aussi qu'il était +très emporté; qu'étant gris, un soir, dans +un certain café de Paimpol où les Islandais font +leurs fêtes, il avait lancé une grosse table en +marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui +ouvrir...</p> + +<p>Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont +les marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il +avait le coeur bon, pourquoi était-il venu la chercher, +elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après; +quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce +beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme à une +fiancée ? A présent elle était incapable de +s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même +pays, autrefois, quand elle était tout à fait une +enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle +était une mauvaise petite, entêtée dans ses +idées comme aucune autre; cela lui était +resté. Belle demoiselle à présent, un peu +sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait +façonnée, elle demeurait dans le fond toute +pareille.</p> + +<p>Après ce bal, l'hiver dernier s'était +passé dans cette attente de le revoir, et il +n'était même pas venu lui dire adieu avant le +départ d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus +là, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait +se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour lequel +elle avait formé ses projets d'en avoir le coeur net et +d'en finir...</p> + +<p>... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette +sonorité particulière que les cloches prennent +pendant les nuits tranquilles des printemps.</p> + +<p>A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud +ferma sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher...</p> + +<p>Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement +de la sauvagerie; ou, comme lui aussi était fier, +était-ce la peur d'être refusé, la croyant +trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui +demander elle-même tout simplement; mais c'était +Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se +faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille +de paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait +déjà son air et sa toilette...</p> + +<p>... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur +distraite d'une fille qui rêve: d'abord sa coiffe de +mousseline, puis sa robe élégante, ajustée +à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une +chaise.</p> + +<p>Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les +gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois +libre, devint plus parfaite; n'étant plus +comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses +lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme +celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les +aspects, et chacune de ses poses était exquise à +regarder.</p> + +<p>La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure +avancée, éclairait avec un peu de mystère +ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun +oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute +être perdue pour tous, se dessécher sans être +jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...</p> + +<p>Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien +inconsciente de la beauté de son corps. Du reste, dans +cette région de la Bretagne, chez les filles des +pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette +beauté-là; on ne la remarque plus guère, et +même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire +parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce +sont les raffinés des villes qui attachent tant +d'importance à ces choses pour les mouler ou les +peindre...</p> + +<p>Elle se mit à défaire les espèces de +colimaçons en cheveux qui étaient enroulés +au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur +son dos comme deux serpents très lourds. Elle les +retroussa en couronne sur le haut de sa tête, - ce qui +était commode pour dormir; - alors, avec son profil droit, +elle ressemblait à une vierge romaine.</p> + +<p>Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant +toujours sa lèvre, elle continuait de remuer dans ses +doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un +jouet quelconque en pensant à autre chose; après, +les laissant encore retomber, elle se mit très vite +à les défaire pour s'amuser, pour les +étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux +reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.</p> + +<p>Et puis, le sommeil étant venu tout de même, +malgré l'amour et malgré l'envie de pleurer, elle +se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans +cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était +déployée à présent comme un +voile...</p> + +<p>Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère +Moan, qui était, elle, sur l'autre versant plus noir de la +vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glacé des +vieillards, en songeant à son petit-fils et à la +mort. Et, à cette même heure, à bord de la +_Marie_, - sur la mer Boréale qui était ce +soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les deux +désirés, se chantaient des chansons, tout en +faisant gaîment leur pêche à la lumière +sans fin du jour...</p> + +<p>VI</p> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Environ un mois plus tard. - En juin.</p> + +<p>Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les +matelots appellent le _calme blanc;_ c'est-à-dire que rien +ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises étaient +épuisées, finies.</p> + +<p>Le ciel s'était couvert d'un grand voile +blanchâtre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, +passait au gris plombés, aux nuances ternes de +l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient +un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait +froid.</p> + +<p>Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que +des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes +très légers, comme on en ferait en soufflant contre +un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte d'un +réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se +déformaient, très vite effacés, très +fugitifs.</p> + +<p>Éternel soir ou éternel matin, il était +impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure, +restait là toujours, pour présider à ce<br> + resplendissement de choses mortes, il n'était +lui-même qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi +jusqu'à l'immense par un halo trouble.</p> + +<p>Yann et Sylvestre, en pêchant à côté +l'un de l'autre, chantaient: _Jean-François de Nantes,_ la +chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie même +et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce de +drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient +perpétuellement les couplets, en tâchant d'y mettre +un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues +étaient roses sous la grande fraîcheur salée; +cet air qu'ils respiraient était vivifiant et vierge; ils +en prenaient plein leur poitrine, à la source même +de toute vigueur et de toute existence.</p> + +<p>Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non +vie, de monde fini ou pas encore créé; la +lumière avait aucune chaleur; les choses se tenaient +immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de +cette espèce de grand oeil spectral qui était le +soleil.</p> + +<p>La _Maire_ projetait sur l'étendue une ombre qui +était très longue comme le soir, et qui paraissait +verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les +blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce +qui de passait sous l'eau: des poissons innombrables, des +myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la +même direction, comme ayant un but dans leur +perpétuel voyage. C'étaient des morues qui +exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en +long dans le même sens, bien parallèles, faisant un +effet de hachures grises, et sans cesse agitées d'un +tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité +à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup +de queue brusque, toutes se retournaient en même temps, +montrant le brillant de leur ventre argenté; et puis le +même coup de queue, le même retournement, se +propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme +si des milliers de lames de métal eussent jeté, +entre deux eaux, chacune un petit éclair.</p> + +<p>Le soleil, déjà très bas, s'abaissait +encore; donc s'était le soir décidément. A +mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui +avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se +dessinait plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec +les yeux, comme on fait pour la lune.</p> + +<p>Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il +n'était pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en +allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on +eût rencontré là ce gros ballon triste, +flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des +eaux.</p> + +<p>La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau +reposée, on voyait très bien la chose se faire: les +morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer +un peu, se sentant piquées, comme pour mieux se faire +accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux +mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la +bête à qui devait l'éventer et l'aplatir.</p> + +<p>La flottille des Paimpolais était éparse sur ce +miroir tranquille, animant ce désert. Çà et +là, paraissaient les petites voiles lointaines, +déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, +et très blanches, se découpant en clair sur les +grisailles des horizons.</p> + +<p>Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si +calme, si facile, celui de pêcheur d'Islande; - un +métier de demoiselle...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait +bien peu d'être si beau et d'avoir la mine si noble. +D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne +jouant jamais qu'avec celui-là; renfermé au +contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - +très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours +bon et serviable quand on ne l'irritait pas.</p> + +<p>Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, +à quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une +autre mélopée faite aussi de somnolence, de +santé et de vague mélancolie.</p> + +<p>On ne s'ennuyait pas et le temps passait.</p> + +<p>En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au +fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille +était maintenu fermé pour procurer des illusions de +nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait +très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, +élevés dans les villes, en eussent +désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde +s'est gonflée tout le jour à même +l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, +après, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir +dans n'importe quel petit trou comme font les bêtes.</p> + +<p>On se couchait après le quart, par fantaisie, à +des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette +clarté continuelle. Et c'étaient toujours de bons +sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de +tout.</p> + +<p>Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela +par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six +semaines la pêche allait finir, et qu'ils en +posséderaient bientôt des nouvelles, ou des +anciennes déjà aimées, ils rouvraient tout +grands leurs yeux.</p> + +<p>Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait +plutôt à la manière honnête: on se +rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>... Ils regardaient à présent, au fond de leur +horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite +fumée, montant des eaux comme une queue microscopique, +d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du +ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les +profondeurs, ils l'avaient vite aperçue:</p> + +<p>--Un vapeur, là-bas!</p> + +<p>--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai +idée que c'est un vapeur de l'État, - le croiseur +qui vient faire sa ronde...</p> + +<p>Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des +nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille +grand'mère, écrite par une main de belle jeune +fille.</p> + +<p>Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque +noire, - c'était bien le croiseur, qui venait faire un +tour dans ces fiords de l'ouest.</p> + +<p>En même temps, une légère brise qui +s'était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des +eaux mortes; elle traçait sur le luisant miroir des +dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en +traînées, s'étendaient comme des +éventails, ou se ramifiaient en forme de +madrépores; cela se faisait très vite avec un +bruissement, c'était comme un signe de réveil +présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, +débarrassé de son voile, devenait clair; les +vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en +amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles +molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre +lesquelles les pêcheurs étaient -celle d'en haut et +celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si +on eût essuyé les buées qui les avaient +ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui +n'était pas bonne.</p> + +<p>Et, de différents points de la mer, de +différents côtés de l'étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui +rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des +Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient +à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se +croiseur; il en sortait même des coins vides de l'horizon, +et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. +Ils peuplaient tout à fait le pâle +désert.</p> + +<p>Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles +à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la +vitesse pour s'approcher.</p> + +<p>L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec +un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en +plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont +jamais été éclairée que par +côté, par en dessous et comme à regret. Elle +se continuait même par une autre Islande de couleur +semblable qui s'accentuait peu à peu; - mais qui +était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes +plus gigantesques n'étaient qu'une condensation de +vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable +de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette +illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé +devant et que c'était pour les yeux un aspect +incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son disque +rond ayant repris des contours très accusés, il +semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, +mourante, qui se serait arrêtée là, +indécise, au milieu d'un chaos...</p> + +<p>Le croiseur, qui avait stoppé, était +entouré maintenant de la pléiade des Islandais. De +tous ces navires se détachaient des barques, en coquille +de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage.</p> + +<p>Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme +les enfants, des remèdes pour des petites blessures, des +réparations, des vivres, des lettres.</p> + +<p>D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire +mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant +tous été au service de l'État, ils +trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq +de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le +vieux maître qui les avait cadenassés leur dit: +"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce +qu'ils firent docilement, avec un sourire.</p> + +<p>Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. +Entre autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une +à _monsieur Gaos, Yann,_ la seconde à _monsieur +Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivée par le Danemark +à Reickavick, où le croiseur l'ait prise).</p> + +<p>Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, +leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent +à lire les adresses qui n'étaient pas toutes mises +par de mains très habiles.</p> + +<p>Et le commandant disait:</p> + +<p>--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le +baromètre baisse.</p> + +<p>Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de +noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs +assemblés dans cette région peu sûre.</p> + +<p>Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres +ensemble.</p> + +<p>Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les +éclairait du haut de l'horizon toujours avec son +même aspect d'astre mort.</p> + +<p>Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, +les bras enlacés et se tenant par les épaules, ils +lisaient très lentement, comme pour se mieux +pénétrer des choses du pays qui leur étaient +dites.</p> + +<p>Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie +Gaos, sa petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut +les histoires drôles de la vieille grand'mère +Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et +puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de +ma part au fils Gaos".</p> + +<p>Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait +la sienne à son grand ami, pour essayer de lui faire +apprécier la main qui l'avait tracée:</p> + +<p>--Regarde, c'est une très belle écriture, +n'est-ce pas, Yann?</p> + +<p>Mais Yann qui savait très bien quelle était +cette main de jeune fille, détourna la tête en +secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait +à la fin avec cette Gaud.</p> + +<p>Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier +dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra +dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:</p> + +<p>--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce +qu'il peut avoir comme ça contre elle?...</p> + +<p>... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils +restaient toujours là, assis, songeant au pays, aux +absents, à mille choses, dans un rêve...</p> + +<p>A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu +trempé son bord dans les eaux, recommença à +monter lentement.</p> + +<p>Et ce fut le matin...</p> + +<p> </p> + +<h2 align="center">Deuxième Partie</h2> + +<p>I</p> + +<p><br> + ... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le +soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journée par +un matin sinistre. Tout à fait<br> + dégagé de son voile, il avait pris de grands +rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annonçant +le mauvais temps prochain.</p> + +<p>Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. +La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme +éprouvant le besoin de l'éparpiller, d'en +débarrasser la mer; et ils commençaient à se +disperser, à fuir comme une armée en +déroute, - rien que devant cette menace écrite en +l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.</p> + +<p>Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les +hommes et les navires.</p> + +<p>Les lames, encore petites, se mettaient à courir les +unes après les autres, à se grouper; elles +s'étaient marbrées d'abord d'une écume +blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un +grésillement, il en sortait des fumées; on +eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; +- et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en +minute.</p> + +<p>On ne pensait plus à la pêche, mais à la +manoeuvre seulement. Les lignes étaient depuis longtemps +rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - les +uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver +à temps; d'autres, préférant dépasser +la pointe sud d'Islande, trouvant plus sûr de prendre le +large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent +arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; +çà et là, dans les creux de lames, des +voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées, +fatiguées, fuyantes, - mais tenant debout tout de +même, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que +l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se +redressent.</p> + +<p>La grande panne des nuages, qui s'était +condensée à l'horizon de l'ouest avec un aspect +d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les +lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait +inépuisable, cette panne: le vent l'étendait, +l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir +indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait +dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividité froide et +profonde.</p> + +<p>Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute +chose.</p> + +<p>Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les +pêcheurs restaient seuls sur cette mer remuée qui +prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, +pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances +augmentaient; ils allaient se perdre de vue.</p> + +<p>Les lames, frisées en volutes, continuaient de se +courir après, de se réunir, de s'agripper les unes +les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles, +les vides se creusaient.</p> + +<p>En quelques heures, tout était labouré, +bouleversé dans cette région la veille si calme, +et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de bruit. +Changement à vue que toute cette agitation d'à +présent, inconsciente, inutile, qui s'était faite +si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de +destruction aveugle!...</p> + +<p>Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant +toujours de l'ouest, se superposant, empressés, rapides, +obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes restaient +seules, par lesquels le soleil envoyait d'en bas ses derniers +rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, +était de plus en plus zébrée de baves +blanches.</p> + +<p>A midi, la _Marie_ avait tout à fait pris son allure de +mauvais temps; ses écoutilles fermées et ses voiles +réduites, elle bondissait souple et légère; +- au milieu du désarroi qui commençait, elle avait +un air de jouer comme font les gros marsouins que les +tempêtes amusent. N'ayant plus que<br> + la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression +de marine qui désigne cette allure-là.</p> + +<p>En haut, c'était devenu entièrement sombre, une +voûte fermée, écrasante, - avec quelques +charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, +cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait +regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en +plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se +dépêchant de passer, et sans cesse remplacées +par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de +ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau +sans fin...</p> + +<p>Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus +vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de +mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ +les nuages, tout était pris d'un même affolement de +fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui +détalait le plus vite, c'était le vent; puis les +grosses levées de houle, plus lourdes, plus lentes, +courant après lui; puis la _Marie_ entraînée +dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs +crêtes blêmes qui se roulaient dans une +perpétuelle chute, et elle, - toujours rattrapée, +toujours dépassée, - leur échappait tout de +même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait +derrière, d'un remous où leur fureur se +brisait.</p> + +<p>Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on éprouvait +surtout, c'était une illusion de +légèreté; sans aucune peine ni effort, on se +sentait bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames, +c'était sans secousse comme si le vent l'eût +enlevée; et sa redescente après était comme +une glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre +qu'on a dans les chutes simulées des "chars russes" ou +dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme +à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous +elle pour continuer de courir, et alors elle était +replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi; +sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un +éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, +mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et +s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme +rien...</p> + +<p>Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après +chaque lame passée, on regardait derrière soi +arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait +toute verte par transparence; qui se dépêchait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes +prêtes à se refermer, un air de dire: "Attends que +je t'attrape, et je t'engouffre..."</p> + +<p>... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un +haussement d'épaule on enlèverait une plume; et, +presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son +écume bruissante, son fracas de cascade.</p> + +<p>Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait +toujours. Ces lames se succédaient, plus énormes, +en longues chaînes de montagnes dont les vallées +commençaient à faire peur. Et toute cette folie de +mouvement s'accélérait, sous en ciel de plus en +plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.</p> + +<p>C'était bien du très gros temps, et il fallait +veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de +l'espace pour courir! Et puis, justement la _Marie,_ cette +année-là, avait passé sa saison dans la +partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors +toute cette fuite dans l'Est était autant de bonne route +faite pour le retour.</p> + +<p>Yann et Sylvestre étaient à la barre, +attachés par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson +de _Jean-François de Nantes;_ grisés de mouvement +et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne +plus s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de +bruits, s'amusant à tourner la tête pour chanter +contre le vent et perdre haleine.</p> + +<p>--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, +là-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue +par l'écoutille entre-bâillée, comme un +diable prêt à sortir de sa boîte.</p> + +<p>Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour +sûr.</p> + +<p>Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est +_maniable,_ ayant confiance dans la solidité de leur +bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection +de cette Vierge de faïence qui, depuis quarante +années de voyages en Islande, avait dansé tant de +fois cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses +bouquets de fausses fleurs...</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>En général, on ne voyait pas loin autour de soi; +à quelques centaines de mètres, tout paraissait +finir en espèces d'épouvantes vagues, en +crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la +vue. On se croyait toujours au milieu d'une scène +restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette +sorte de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une +extrême vitesse, sur toute la surface de la mer.</p> + +<p>Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait +vers le nord-ouest d'où une _saute de vent_ pouvait venir: +alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet +traînant, faisant paraître plus sombre le dôme +de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches +agitées. Et cette éclaircie était triste +à regarder; ces lointains entrevus, ces +échappées serraient le coeur davantage en donnant +trop bien à comprendre que c'était le même +chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces +grands horizons vides et infiniment au delà: +l'épouvante n'avait pas de limites, et on était +seul au milieu!</p> + +<p>Une clameur géante sortait des choses comme un +prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et +on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de +sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines +à force d'être immenses: cela c'était le +vent, la grande âme de ce désordre, la puissance +invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres +bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus +menaçants de détruire, que rendait l'eau +tourmentée, grésillant comme sur des braises...</p> + +<p>Toujours cela grossissait.</p> + +<p>Et, malgré leur allure de fuite, la mer +commençait à les couvrir, à les _manger_ +comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de +l'arrière, puis de l'eau à paquets, lancée +avec une force à tout briser. Les lames se faisaient +toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles +étaient déchiquetées à mesure, on en +voyait de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de +l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de +lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la +_Marie_ vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant +on ne distinguait plus rien, à cause de toute cette bave +blanche, éparpillée; quand les rafales +gémissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons +plus épais - comme, en été, la +poussière des routes. Une grosse pluie, qui était +venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses +ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des +lanières.</p> + +<p>Ils restaient tous les deux à la barre, attachés +et se tenant ferme, vêtus de leurs _cirages,_ qui +étaient durs et luisants comme des peaux de requins; ils +les avaient bien serrés au cou, par des ficelles +goudronnées, bien serrés aux poignets et aux +chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,<br> + et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela +tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être +renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient +le respiration à toute minute coupée. Après +chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en +souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur +barbe.</p> + +<p>A la longue, pourtant, cela devenait une extrême +fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait +toujours à son même paroxysme +exaspéré. Les rages des hommes, celles des +bêtes s'épuisent et tombent vite; - il faut subir +longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans +cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la +mort.</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p><br> + A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de +la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone, +reprise de temps à autre inconsciemment. L'excès de +mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau +être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs +dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs +yeux, à demi fermés sous les paupières +brûlées qui battaient, restaient fixes dans une +atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux +arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains +crispées et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque +sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux +ruisselants, la bouche contractée, ils étaient +devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de +sauvagerie primitive.</p> + +<p>Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement +d'être encore là, à côté l'un de +l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se +dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, +surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un +grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de +croix involontaire. Ils ne songeaient plus à rien, ni +à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, +obscurcissait tout dans leur tête. Ils n'étaient +plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette +barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées +là par instinct pour ne pas mourir.</p> + +<p>II</p> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, +par une journée déjà fraîche. Gaud +cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la +direction de Pors-Even.</p> + +<p>Depuis près d'un mois, les navires islandais +étaient rentrés, - moins deux qui avaient disparu +dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_ ayant tenu bon, +Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays +tranquillement.</p> + +<p>Gaud se sentait très troublées, à +l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois +elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était quand +on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre +petit Sylvestre, à son départ pour le service. (On +l'avait accompagné jusqu'à la diligence, lui,<br> + pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, +et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) +Yann, qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, +avait fait mine de détourner les yeux quand elle l'avait +regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour de +cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents +assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen +de se parler.</p> + +<p>Alors elle avait pris à la fin une grande +résolution, et, un peu craintive, s'en allait chez les +Gaos.</p> + +<p>Son père avait eu jadis des intérêts +communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliquées +qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en finissent +plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une +barque qui venait de se faire _à la part._</p> + +<p>--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet +argent, mon père; d'abord je serais contente de voir Marie +Gaos; puis je ne suis jamais allée si loin en +Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande +course.</p> + +<p>Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette +famille d'Yann, où elle entrerait peut-être un jour, +de cette maison, de ce village.</p> + +<p>Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, +luit avait expliqué à sa manière la +sauvagerie de son ami:</p> + +<p>--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut +se marier avec personne, par idée à lui; il n'aime +bien que la mer, et même un jour, par plaisanterie, il nous +a dit lui avoir promis le mariage.</p> + +<p>Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, +et, retrouvant toujours dans sa mémoire son beau sourire +franc de la nuit du bal, elle se reprenait à +espérer.</p> + +<p>Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait +rien, bien sûr; son intention n'était point de se +montrer si osée. Mais lui, la revoyant de près, +parlerait peut-être...</p> + +<p>III</p> + +<p>Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, +respirant la brise saine du large.</p> + +<p>Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours +des chemins.</p> + +<p>De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de +marins qui sont toute l'année battus par le vent, et dont +la couleur est celle des rochers. Dans l'un, où le sentier +se rétrécissait tout à coup entre des murs +sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre +chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, +avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de +quelque ancien matelot revenu de là-bas... En passant, +elle regardait tout; les gens qui sont très +préoccupés par le but de leur voyage s'amusent +toujours plus que les autres aux mille détails de la +route.</p> + +<p>Le petit village était loin derrière elle +maintenant, et, à mesure qu'elle s'avançait sur ce +dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient +plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.</p> + +<p>Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes +les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout +à présent; rien que la lande rase, aux ajoncs +verts, et, çà et là, les divins +crucifiés découpant sur le ciel leurs grands bras +en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un immense lieu +de justice.</p> + +<p>A un carrefour, gardé par un de ces christs +énormes, elle hésita entre deux chemins qui +fuyaient entres des talus d'épines.</p> + +<p>Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la +tirer d'embarras:</p> + +<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p> + +<p>C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. +Après l'avoir embrassée, elle lui demanda si ses +parents étaient à la maison.</p> + +<p>--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit +la petite sans aucune malice, qui est allé à +Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.</p> + +<p>Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort +qui l'éloignait d'elle partout et toujours. Remettre sa +visite à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette +petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que +penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le +temps de rentrer.</p> + +<p>A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette +pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus +désolées. Ce grand air de mer qui faisait les +hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, +courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y +avait des goémons qui traînaient par terre, +feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde était +voisin. Ils se répandaient dans l'air leur odeur +saline.</p> + +<p>Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on +voyait à longue distance dans ce pays nu, se dessinant, +comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes +ou pêcheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin, +de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient +bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin.</p> + +<p>L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire +pour allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir +marcher si lentement.</p> + +<p>Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les +filles peut-être...</p> + +<p>Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. +De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il +n'avait en général qu'à se présenter. +Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson +islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne +résistent guère à un garçon aussi +beau. Non, tout simplement, il était allé faire une +commande à certain vannier de ce village, qui avait seul +dans le pays la bonne manière pour tresser les _casiers_ +à prendre les homards. Sa tête était +très libre d'amour en ce moment.</p> + +<p>Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin +sur une hauteur. C'était une chapelle toute grise, +très petite et très vieille; au milieu de +l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et +déjà sans feuilles, lui faisait des cheveux, des +chevaux jetés tous du même côté, comme +par une main qu'on y aurait passée.</p> + +<p>Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les +barques des pêcheurs, main éternelle des vents +d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de<br> + la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient +poussé de travers et échevelés, les vieux +arbres, courbant le dos sous l'effort séculaire de cette +main-là.</p> + +<p>Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque +c'était la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y +arrêta, pour gagner encore du temps.</p> + +<p>Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des +croix. Et tout était de la même couleur, la +chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait +uniformément hâlé, rongé par le vent +de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches +d'un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les +branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans +les niches du mur.</p> + +<p>Sur une de ces croix de bois, un nom était écris +en grosses lettres: _Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts +ans._</p> + +<p>Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.</p> + +<p>La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, +plusieurs des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, +c'était naturel, et elle aurait dû s'y attendre; +pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression +pénible.</p> + +<p>Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une +prière sous ce porche antique, tout petit, usé, +badigeonné de chaux blanche. Mais là elle +s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ +encore ce nom, gravé sur une des plaques funéraires +comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au +large.</p> + +<p>Elle se mit à lire cette inscription:</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, Jean-Louis<br> + âgé de 24 ans, matelot à bord de la +_Marguerite_,<br> + disparu en Islande, le 3 août 1877.<br> + Qu'il repose en paix!</p> + +<p>L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette +entrée de chapelle, étaient clouées d'autre +plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'était le +coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y +être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans +l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais +ici, dans ce village, il était plus petit, plus fruste, +plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. Il y +avait de chaque côté un banc de granit, pour les +veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier +comme une grotte, était gardé par une bonne vierge +très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux +méchants, qui ressemblait à Cybèle, +déesse primitive de la terre.</p> + +<p>Gaos! Encore!</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, François<br> + époux de Anne-Marie LE GOASTER,<br> + capitaine à bord du _Paimpolais_,<br> + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br> + avec vingt-trois hommes composant son équipage.<br> + Qu'ils reposent en paix!</p> + +<p>Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir +avec des yeux verts, peinture naïve et macabre, sentant +encore la barbarie d'un autre âge.</p> + +<p>Gaos! partout ce nom!</p> + +<p>Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlevé du bord de son +navire et disparu aux environs de Norden-Fiord, en Islande, +à l'âge de vingt-deux ans._ La plaque semblait +être là depuis de longues années; il devait +être bien oublié, celui-là...</p> + +<p>En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de +tendresse douce, et un peu désespérée aussi. +Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le +disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient +sombré, des ancêtres, des frères, qui +devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.</p> + +<p>Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, +à peine éclairée par ses fenêtres +basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein +de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier +devant des saints et des saintes énormes, entourés +de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte +avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait +commençait à gémir, comme rapportant au pays +breton la plainte des jeunes hommes morts.</p> + +<p>Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider +à faire sa visite et s'acquitter de sa commission.</p> + +<p>Elle reprit sa route et, après s'être +informée dans le village, elle trouva la maison des Gaos, +qui était adossée à une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu +à l'idée que Yann pouvait être revenu, elle +traversa le jardinet où poussaient des +chrysanthèmes et des véroniques.</p> + +<p>En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette +barque vendue, et on la fit asseoir très poliment pour +attendre le retour du père, qui lui signerait son +reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses +yeux cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.</p> + +<p>On était fort occupé dans la maison. Sur une +grande table bien blanche, on taillait déjà +à la pièce, dans du coton neuf, des costumes +appelés _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.</p> + +<p>--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut +à chacun deux rechanges complets pour là-bas.</p> + +<p>On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les +peindre et les cirer, ces tenues de misère. Et, pendant +qu'on lui détaillait la chose, ses yeux parcouraient +attentivement ce logis des Gaos.</p> + +<p>Il était aménagé à la +manière traditionnelle des chaumières bretonnes; +une immense cheminée occupait le fond, et des lits en +armoire s'étageaient sur les côtés. Mais cela +n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces +gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi +enfouis au bord des chemins; c'était clair et propre, +comme en général chez les gens de mer.</p> + +<p>Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons +ou filles, tous frères d'Yann, - sans compter deux grands +qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et +proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.</p> + +<p>--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la +mère; nous en avions déjà beaucoup pourtant; +mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père +était de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en +Islande à la saison dernière, comme vous savez, - +alors, entre voisins, on s'est partagé les cinq enfants +qui restaient et celle-ci nous est échue.</p> + +<p>Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée +baissait la tête et souriait en se cachant contre le petit +Laumec Gaos qui était son +préféré.</p> + +<p>Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la +fraîche santé se voyait épanouie sur toutes +ces joues roses d'enfants.</p> + +<p>On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - +comme une belle demoiselle dont la visite était un honneur +pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la +fit montrer dans la chambre d'en haut qui était la gloire +du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de la construction de +cet étage; c'était à la suite d'une +trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le +père Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bat, Yann +luit avait raconté cela.</p> + +<p>Cette chambre de l'épave était jolie et gaie +dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits à la +mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table +au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout Paimpol, toute la +rade, avec les _Islandais_ là-bas, au mouillage, - et la +passe par où ils s'en vont.</p> + +<p>Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu +savoir où dormait Yann; évidemment, tout enfant, il +avait dû habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques +lits en armoire. Mais à présent, c'était +peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait +aimé être au courant des détails de sa vie, +savoir surtout à quoi se passaient ses longues +soirées d'hiver...</p> + +<p>... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit +tressaillir.</p> + +<p>Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui +ressemblait malgré ses cheveux déjà blancs, +qui avait presque sa haute stature et qui était droit +comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.</p> + +<p>Après l'avoir saluée et s'être enquis des +motifs de sa visite, il lui signa son reçu, ce qui fut un +peu long, car sa main n'était plus, disait-il, très +assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement définitif, le +désintéressant de cette vente de barque; non, mais +comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. +Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit +un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire +n'était pas encore finie, elle s'en était bien +doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des +affaires mêlées avec les Gaos.</p> + +<p>On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, +comme si on eût trouvé plus honnête que toute +la famille fût là assemblée pour la recevoir. +Le père avait peut-être même deviné, +avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'était pas +indifférent à cette belle héritière; +car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de +lui:</p> + +<p>--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si +tard dehors. Il est allé à Loguivy, mademoiselle +Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous +savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.</p> + +<p>Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant +conscience que c'était trop, et sentant un serrement de +coeur lui venir à l'idée qu'elle ne le verrait +pas.</p> + +<p>--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela +à craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de +temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez +mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune +homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à fait?... +Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous +pouvons le dire.</p> + +<p>Cependant la nuit venait; on avait replié les _cirages_ +commencés, suspendu le travail. Les petits Gaos et la +petite adoptée, assis sur des bancs, se<br> + serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise +du soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:</p> + +<p>"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"</p> + +<p>Et, dans la cheminée, la flamme commençait +à éclairer rouge, au milieu du crépuscule +qui tombait.</p> + +<p>--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle +Gaud.</p> + +<p>Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout +à coup au visage à la pensée d'être +restée si tard. Elle se leva et prit congé.</p> + +<p>Le père d'Yann s'était levé lui aussi +pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au delà de +certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un +passage noir.</p> + +<p>Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se +sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait +envie de lui parler comme à un père, dans des +élans qui lui venaient; puis le mots s'arrêtaient +dans sa gorge, et elle ne disait rien.</p> + +<p>Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de +la mer, rencontrant çà et là, sur la rase +lande, des chaumières déjà fermées, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où +des pêcheurs étaient blottis; rencontrant les croix, +les ajoncs et les pierres.</p> + +<p>Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y +était attardée!</p> + +<p>Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol +ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, +elle pensait chaque fois à lui, à Yann; mais +c'était aisé de le reconnaître à +distance et vite elle était déçue. Ses pieds +s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, +emmêlées comme des chevelures, qui étaient +les goémons traînant à terre.</p> + +<p>A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le +priant de retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient +déjà, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir +peur.</p> + +<p>Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait +à présent quand elle verrait Yann...</p> + +<p>Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui +auraient pas manqué, mais elle aurait eu trop mauvais air +en recommençant cette visite. Il fallait être plus +courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son +petit confident, eût été là encore, +elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann +de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il était +parti et pour combien d'années?...</p> + +<p><br> + IV</p> + +<p>- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me +marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je +serai jamais si heureux qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de +contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude +chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien, +allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la maison +aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de +pauvres gens comme nous, ça n'est pas assez clair à +mon gré. Et puis ni celle-là ni une autre, on, +c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça +n'est pas mon idée.</p> + +<p>Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, +désappointés profondément; car, après +en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien +sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau +Yann. Mais ils ne tentèrent point d'insister, sachant +combien ce serait inutile. Sa mère surtout baissa la +tête et ne dit plus mot; elle respectait les +volontés de ce fils, de cet aîné qui avait +presque rang de chef de famille: bien qu'il fût toujours +très doux et très tendre avec elle, soumis plus +qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était +depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, +échappant à toute pression avec une +indépendance tranquillement farouche.</p> + +<p>Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres +pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après +souper, dès huit heures, ayant jeté un dernier coup +d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à +ses filets neufs, il commença de se déshabiller, +l'esprit en apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans +le lit à rideaux de perse rose qu'il partageait avec +Laumec son petit frère.</p> + +<p>V</p> + +<p>...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, +était au cartier de Brest; - très +dépaysé, mais très sage; portant +crânement son col bleu ouvert et son bonnet à pompon +rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute +taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille +grand'mère et resté l'enfant innocent +d'autrefois.</p> + +<p>Un seul soir il s'était grisé, avec des _pays,_ +parce que c'est l'usage: ils étaient rentrés au +quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant +à tue-tête.</p> + +<p>Un dimanche aussi, il était allé au +théâtre dans les galeries hautes. On jouait un de +ces grands drames où les matelots, s'exaspérant +contre le traître, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils +poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent +d'ouest. Il avait surtout trouvé qu'il y faisait +très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une +réprimande de l'officier de service. Et il s'était +endormi sur la fin.</p> + +<p>En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait +rencontré des dames d'un âge assez mûr, +coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur +trottoir.</p> + +<p>--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec +des grosses voix rauques.</p> + +<p>Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, +n'étant point si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais +le souvenir, évoqué tout à coup, de sa +vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer +devant elles très dédaigneux, les toisant du haut +de sa beauté et de sa jeunesse avec un sourire de moquerie +enfantine. Elles avaient même été fort +étonnées, les belles, de la réserve de ce +matelot:</p> + +<p>--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon +fils; sauve-toi, l'on va te manger.</p> + +<p>Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient +s'était perdu dans la rumeur vague qui emplissait les +rues, par cette nuit de dimanche.</p> + +<p>Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au +large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas +de lui, parce qu'il était très fort, ce qui inspire +le respect aux marins.</p> + +<p>VI</p> + +<p>Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait +à lui annoncer qu'il était désigné +pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...</p> + +<p>Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant +entendu dire à ceux qui lisaient les journaux que, par +là-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de +l'urgence du départ, on le prévenait en même +temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission +accordée d'ordinaire, pour les adieux, à ceux qui +vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et +s'en aller. Il lui vint un trouble extrême: c'était +le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi +l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne +plus revenir.</p> + +<p>Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand +bruit se faisait autour de lui, dans le salles du quartier, +où quantité d'autres venaient d'être +désignés aussi pour cette escadre de Chine.</p> + +<p>Et vite il écrivit à sa pauvre vieille +grand'mère, vite au crayon, assis par terre, isolé +dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et +de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient +partir.</p> + +<p>VII</p> + +<p><br> + Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, +deux jours après, en riant derrière lui; c'est +égal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de +même.</p> + +<p>Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se +promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras, +comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui +disant des choses qui avaient l'air tout à fait +douces.</p> + +<p>Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de +dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du +jour; un petit châle brun, et une grande coiffe de +Paimpolaise.</p> + +<p>Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers +lui pour le regarder avec tendresse.</p> + +<p>--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!</p> + +<p>Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien +que c'était une bonne vieille grand'mère, venue de +la campagne.</p> + +<p>...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, +à la nouvelle du départ de son petit-fils: - car +cette guerre de Chine avait déjà coûté +beaucoup de marins au pays de Paimpol.</p> + +<p>Ayant réuni toutes ses pauvres petites +économies, arrangé dans un carton sa belle robe des +dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie +pour l'embrasser au moins encore une fois.</p> + +<p>Tout droit elle avait été le demander à +la caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait +refusé de le laisser sortir.</p> + +<p>--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez +vous adresser au capitaine, le voilà qui passe.</p> + +<p>Et carrément, elle y était allée. +Celui-ci s'était laissé toucher.</p> + +<p>--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.</p> + +<p>Et Moan, quatre à quatre, était monté se +mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour +l'amuser, comme toujours, faisait par derrière à +cet adjudant une fine grimace impayable, avec une +révérence.</p> + +<p>Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien +décolleté dans sa tenue de sortie, elle avait +été émerveillée de le trouver si +beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, +était en pointe à la mode des marins cette +année-là, les liettes de sa chemise ouverte +étaient frisée menu, et son bonnet avait de longs +rubans qui flottaient terminés par des encres d'or.</p> + +<p>Un instant elle s'était imaginé voir son fils +Pierre qui, vingt ans auparavant, avait été lui +aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long passé +déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, +avait jeté furtivement sur l'heure présente une +ombre triste.</p> + +<p>Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras +dessus bras dessous, dans la joie d'être ensemble; - et +c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait +jugée "un peu ancienne".</p> + +<p>Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans +une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait +recommandée comme n'étant pas trop chère. +Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient +allés dans Brest, regarder les étalages des +boutiques. Et rien n'était si amusant que tout ce qu'elle +trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en +breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas +comprendre.</p> + +<p>VIII</p> + +<p><br> + Elle était restée trois jours avec lui, trois +jours de fête sur lesquels pesait un _après_ bien +sombre, autant dire trois jours de grâce.</p> + +<p>Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à +Ploubazlanec. C'est que d'abord elle était au bout de son +pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et +les matelots sont toujours consignés inexorablement dans +les quartiers, la veille des grands départs (un usage qui +semble à première vue un peu barbare, mais qui est +une précaution nécessaire contre les +_bordées_ qu'ils ont tendance à courir au moment de +se mettre en campagne).</p> + +<p>Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau +chercher dans sa tête pour dire encore des choses +drôles à son petit-fils, elle n'avait rien +trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient +envie de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui +montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle +lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, +donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans +une église pour dire ensemble leurs prières.</p> + +<p>C'est par le train du soir qu'elle s'en était +allée. Pour économiser, ils s'étaient rendus +à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage +et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de +tout son poids. Elle était fatiguée, +fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de +s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. +Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant +plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet +dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de +ses soixante-seize ans. A l'idée que c'était fini, +que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se +déchirait d'une manière affreuse. Et c'était +en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie! +Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait encore +de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute +sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son +désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le +garder!...</p> + +<p>Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, +de ses mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses +recommandations dernières auxquelles il répondait +tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la tête +penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons +yeux doux, son air de petit enfant.</p> + +<p>--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous +voulez partir!</p> + +<p>La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, +elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la +chose à terre, pour se pendre à son cou dans un +embrassement suprême.</p> + +<p>On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne +donnaient plus envie de sourire à personne. Poussée +par les employés, épuisée, perdue, elle se +jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma +brusquement la<br> + portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa +course légère de matelot, décrivait une +courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le tour et d'arriver +à la barrière, dehors, à temps pour la voir +passer.</p> + +<p>Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des +roues, - la grand'mère passa. - Lui, contre cette +barrière, agitait avec une grâce juvénile son +bonnet à rubans flottants, et elle, penchée +à la fenêtre de son wagon de troisième, +faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. +Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette +forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le +suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet "au +revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en +vont.</p> + +<p>Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; +jusqu'à la dernière minute, suis bien sa silhouette +fuyante, qui s'efface là-bas pour jamais...</p> + +<p>Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, +avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit +d'automne était venue, le gaz allumé partout, la +fête des matelots commencée. Sans prendre garde +à rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se +rendant au quartier.</p> + +<p>--"Écoute ici, joli garçon," disaient +déjà des vois enrouées de ces dames qui +avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.</p> + +<p>Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, +dormant à peine jusqu'au matin.</p> + +<p>IX</p> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . .<br> + ...Il avait pris le large, emporté très vite sur +des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de +l'Islande.</p> + +<p>Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre +de se hâter, de brûler les relâches.</p> + +<p>Déjà il avait conscience d'être bien loin, +à cause de cette vitesse qui était incessante, +égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni +de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, +perché comme un oiseau, évitant ces soldats +entassés sur le pont, cette cohue d'en bas.</p> + +<p>On s'était arrêté deux fois sur la +côte de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des +mulets; de très loin il avait aperçu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il était +même descendu du sa hune pour regarder curieusement des +hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui +étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'étaient ça, les +Bédouins.</p> + +<p>Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, +malgré la saison d'automne, lui donnaient l'impression +d'un dépaysement extrême.</p> + +<p>Un jour, on était arrivé à une ville +appelée Port-Saïd. Tous les pavillons d'Europe +flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air +de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouillé là à toucher +les quais, presque au milieu des longues rues à maisons de +bois. Jamais, depuis le départ, il n'avait vu si clair et +de si<br> + près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette +agitation, cette profusion de bateaux.</p> + +<p>Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes +à vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte +de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en +ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut de sa +hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines.</p> + +<p>Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des +hommes en robe de toutes les couleurs, affairés, criant, +dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets +diaboliques des machines, étaient venus se mêler les +tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses +bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de +tous les exilés qui passaient.</p> + +<p>Le lendemain, dès le soleil levé, ils +étaient entrés eux aussi dans l'étroit ruban +d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les +pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à +la file dans le désert; puis une autre mer s'était +ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.</p> + +<p>On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus +chaude avait à sa surface des marbrures rouges et +quelquefois l'écume battue du sillage avait la couleur du +sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant +tout bas à lui-même _Jean François de +Nantes,_ pour se rappeler son frère Yann, l'Islande, le +bon temps passé.</p> + +<p>Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il +voyait apparaître quelque montagne de nuance +extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans +doute, malgré l'éloignement et le vague, ces caps +avancés des continents qui sont comme des points de +repère éternels sur les grands chemins du monde. +Mais, quand on est gabier, on navigue emporté comme une +chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures +sur l'étendue qui ne finit pas.</p> + +<p>Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable +qui augmentait toujours; mais il en avait la notion très +nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui +fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette +vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.</p> + +<p>En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés +à l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau, +l'air, la lumière avaient pris une splendeur morne, +écrasante; et la fête éternelle de ces choses +était comme une ironie pour les êtres, pour les +existences organisées qui sont +éphémères:</p> + +<p>... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé +par des nuées de petits oiseaux, d'espèce inconnue, +qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de +poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs +épaules.</p> + +<p>Mais bientôt, les plus fatigués +commencèrent à mourir.</p> + +<p>... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les +sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.</p> + +<p>Ils étaient venus de par delà les grands +déserts, poussés par un vent de tempête. Par +peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils +s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, +sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond de quelque +région lointaine de la Libye, leur race avait +pullulé dans des amours exubérantes. Leur race +avait pullulé sans mesure, et il y en avait eu trop; alors +la mère aveugle, et sans âme, la mère<br> + nature, avait chassé d'un souffle cet excès de +petits oiseaux avec la même impassibilité que s'il +se fût agi d'une génération d'hommes.</p> + +<p>Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le +pont était jonché de leurs petits corps qui hier +palpitaient de vie, de chants et d'amour... Petites loques +noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les +ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis +les poussaient au grand néant de la mer, à coups de +balai...</p> + +<p>Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de +Moïse, et le navire en fut couvert.</p> + +<p>Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu +inaltérable où on ne voyait plus rien de vivant, - +si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de +l'eau...</p> + +<p>X</p> + +<p><br> + ... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout +noir; - c'était l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied +sur cette terre-là, le hasard l'ayant fait choisir +à bord pour compléter _l'armement_ d'une +baleinière.</p> + +<p>A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait +l'ondée tiède, et regardait autour de lui les +choses étranges. Tout était magnifiquement vert; +les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands +yeux veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de +leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et +les fleurs.</p> + +<p>Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme +le _Écoute ici, joli garçon,_ entendu maintes fois +dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchanté, leur +appel était troublant et faisait passer des frissons dans +la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient +fauves et polies comme du bronze.</p> + +<p>Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, +il s'avançait déjà, peu à peu, pour +les suivre.</p> + +<p>...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, +modulé en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa +baleinière, qui allait repartir.</p> + +<p>Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on +se retrouva au large le soir, il était encore vierge comme +un enfant.</p> + +<p>Après une nouvelle semaine de mer bleue, on +s'arrêta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une +nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris, +envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers.</p> + +<p>--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda +Sylvestre, voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des +queues.</p> + +<p>On lui dit que non; encore un peu de patience: ce +n'était que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour +éviter la poussière noirâtre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fiévreusement dans les soutes.</p> + +<p>Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, +où se trouvait au mouillage une certaine _Circé_ +tenant un blocus. C'était le bateau auquel il se savait +depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec +son sac.</p> + +<p>Il y retrouva des _pays_ même deux _Islandais_ qui pour +le moment étaient canonniers.</p> + +<p>Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles +où il l'y avait rien à faire, ils se +réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir.</p> + +<p>Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie +triste, avant le moment désiré d'aller se +battre.</p> + +<p>XI</p> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . .<br> + Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du +départ des pêcheurs pour l'Islande.</p> + +<p>Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile +et devenue très pâle.</p> + +<p>C'est que Yann était en bas, à causer avec son +père. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement +résonner sa voix.</p> + +<p>Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, +comme si une fatalité les eût toujours +éloignés l'un de l'autre.</p> + +<p>Après sa course à Pors-Even, elle avait +fondé quelque espérance sur le _pardon des +Islandais,_ où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et +de causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, +dès le matin de cette fête, les rues étant +déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber +à torrents, chassée de l'ouest par une brise +gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si +noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce +côté-là. Et, en effet, ils n'étaient +pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à +boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur +plus serré que de coutume, était restée +derrière ses vitres toute la soirée, +écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des +cabarets les chants bruyants des pêcheurs.</p> + +<p>Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite +d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de +barque non encore réglée, le père Gaos, qui +n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les +filles ne font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en +avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l'avoir +troublée, puis abandonnée, à la +manières de garçons qui n'ont pas d'honneur. +Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de la +mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils +pourraient bien tomber, qui sait! après un entretien franc +comme serait le leur. Et alors, peut-être, +reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce +même sourire qui l'avait tant surprise et charmée +l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal passée +tout entière à valser entres ses bras. Et cet +espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience +presque douce.</p> + +<p>De loin, tout paraît toujours si facile, si simple +à dire et à faire.</p> + +<p>Et, précisément, cette visite d'Yann tombait +à une heure choisie: elle était sûre que son +père, en ce moment assis à fumer, ne se +dérangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor +où il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son +explication avec lui.</p> + +<p>Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette +hardiesse lui semblait extrême. L'idée seulement de +le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces +marches la faisait trembler. Son coeur battait à se +rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte +en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant +qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!</p> + +<p>Non, décidément, elle n'oserait jamais; +plutôt se consumer d'attente et mourir de chagrin, que +tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait +quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler.</p> + +<p>Mais elle s'arrêta encore, hésitante, +effarée, se rappellent que c'était demain le +départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir +était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, +recommencer des mois de solitude et d'attente, languir +après son retour, perdre encore tout un été +de sa vie...</p> + +<p>En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement +résolue, elle descendit en courant l'escalier, et arriva +tremblante se planter devant luit.</p> + +<p>--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous +plaît.</p> + +<p>--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, +portant la main à son chapeau.</p> + +<p>Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la +tête rejetée en arrière, l'expression dure, +ayant même l'air de se demander si seulement il +s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, +il plaquait ses larges épaules à la muraille, comme +pour être moins près d'elle dans ce couloir +étroit où il se voyait pris.</p> + +<p>Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle +avait préparé pour lui dire: elle n'avait pas +prévu qu'il pourrait lui faire cet affront-là, de +passer sans l'avoir écoutée...</p> + +<p>--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? +Demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas +celui qu'elle voulait avoir.</p> + +<p>Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues +étaient devenues très rouges, une montée de +sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se +dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de +sa poitrine, comme celles des taureaux.</p> + +<p>Elle essaya de continuer:</p> + +<p>--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous +m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas à une +indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans +mémoire donc... Que vous ai-je fait?...</p> + +<p>... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, +venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la +coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre +une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de +choses graves. Après ses premières phrases, +étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, +sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées. Ils +s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui, +fuyant toujours.</p> + +<p>Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était +noir. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et +triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en +face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces +deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les +Mével?</p> + +<p>--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin +en se dégageant avec une aisance de fauve. - +Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient +sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous +ne sommes pas gens de la même classe. Je ne suis pas un +garçon à venir chez vous, moi...</p> + +<p>Et il s'en alla...</p> + +<p>Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle +n'avait même rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans +cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la faire +passer à ses yeux pour une effrontée... Quel +garçon était-il donc, ce Yann, avec son +dédain des filles, son dédain de l'argent, son +dédain de tout!...</p> + +<p>Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les +choses remuer autour d'elle, avec du vertige...</p> + +<p>Et puis une idée, plus intolérable que toutes, +lui vint comme un éclair: des camarades d'Yann, des +Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il +allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se serait un +affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre, +pour les observer à travers ses rideaux...</p> + +<p>Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. +Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de +plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande +pluie menaçante, disant:</p> + +<p>--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa +passera.</p> + +<p>Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur +Jeannie Caroff, sur différentes belles; mais aucun ne se +retourna vers sa fenêtre.</p> + +<p>Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne +répondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et +triste. Il n'entra point boire avec les autres et, sans plus +prendre garde à eux ni à la pluie commencée, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé +dans une rêverie, il traversa la place, dans la direction +de Ploubazlanec...</p> + +<p>Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse +sans espoir prit la place de l'amer dépit qui lui +était d'abord monté au coeur.</p> + +<p>Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à +présent?</p> + +<p>Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; +plutôt, s'il pouvait venir là, seul avec elle dans +cette chambre où on se parlerait en paix, tout +s'expliquerait peut-être encore.</p> + +<p>Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui +dirait: "Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais +rien; à présent je suis à vous de toute mon +âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir +la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les +garçons de Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si +j'en désirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce +que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres +jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; +bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je +suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, +puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?</p> + +<p>... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit +qu'en rêve; il était trop tard, Yann ne l'entendrait +point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour +quelle espèce de créature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir.</p> + +<p>Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa +belle chambre, où entrait le jour blanchâtre de +février, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises +rangées le long du mur, il lui semblait voir crouler le +monde, avec les choses présentes et les choses à +venir, au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se +creuser partout autour d'elle.</p> + +<p>Elle souhaitait être débarrassée de la +vie, être déjà couchée bien tranquille +sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle +lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée +à son amour désespéré pour lui...</p> + +<p>XII</p> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + La mer, la mer grise.</p> + +<p>Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque +été, les pêcheurs en Islande, Yann filait +doucement depuis un jour.</p> + +<p>La veille, quand on était parti au chant des vieux +cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires, +couverts de voiles, s'étaient dispersés comme des +mouettes.</p> + +<p>Puis cette brise était devenue plus molle, et les +marches s'étaient ralenties; des bancs de brume +voyageaient au ras des eaux.</p> + +<p>Yann était peut-être plus silencieux que +d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait +avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque +obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien +qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, +on ne voyait que des grisailles profondes; en écoutant, on +n'entendait que du silence...</p> + +<p>... Tout à coup, un bruit sourd, à peine +perceptible, mais inusité et venu d'en dessous avec une +sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les +freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche, demeura +immobilisée...</p> + +<p>Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc +de la côte anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien +depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.</p> + +<p>Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de +mouvement contrastait avec cette tranquillité brusque, +figée, de leur navire. Voilà, elle s'était +arrêtée à cette place, la _Marie,_ et n'en +bougeait plus. Au milieu de cette immensité de choses +fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir même +pas de consistance, elle avait été saisie par je ne +sais quoi de résistant et d'immuable qui était +dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, +et risquait peut-être d'y mourir.</p> + +<p>Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par +les pattes à de la glu?</p> + +<p>D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne +change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en +dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.</p> + +<p>C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose +collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu +à peu, ils prennent cet air pitoyable d'une bête en +détresse qui va mourir.</p> + +<p>Pour la _Marie,_ c'était ainsi; au commencement cela ne +paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu +inclinée, il est vrai, mais c'était en plein matin, +par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour +s'inquiéter et comprendre que c'était grave.</p> + +<p>Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis +la faute en ne s'occupant pas assez du point où l'on +était; il secouait ses mains en l'air, en disant:</p> + +<p>--_Ma Doué! ma Doué!_ sur un ton de +désespoir.</p> + +<p>Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina +un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque +aussitôt; on ne le distingua plus.</p> + +<p>D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et +pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient +grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force +vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut +se défendre comme de pirates.</p> + +<p>Ils se démenaient tous, changeant, chavirant +l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les +mouvements de la mer, était très +émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits +d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis +ces immobilités, il comprenait très bien que tout +cela n'était pas naturel, et se cachait dans les coins, la +queue basse.</p> + +<p>Après, ils amenèrent des embarcations pour +mouiller des ancres, essayer de se _déhaler,_ en +réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude +manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir +venu, le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et +pimpant, prenait déjà mauvaise figure, +inondé, souillé, en plein désarroi. Il +s'était débattu, secoué de toutes les +manières, et restait toujours là, cloué +comme un bateau mort.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br> + La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle +était plus haute; cela tournait mal quand, tout à +coup, vers six heures, les voilà dégagés, +partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour +se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de +l'avant à l'arrière en criant:</p> + +<p>--Nous flottons!</p> + +<p>Ils flottaient en effet; mais comment dire cette +joie-là, de _flotter;_ de se tenir s'en aller, redevenir +une chose légère, vivante, au lieu d'un +commencement d'épave qu'on était tout à +l'heure!...</p> + +<p>Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était +envolée aussi. Allégé comme son bateau, +guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait +retrouvé son air insouciant, secoué ses +souvenirs.</p> + +<p>Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, +il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en +apparence aussi libre que dans ses premières +années.</p> + +<p>XIII</p> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + On distribuait un courrier de France, là bas, à +bord de la _Circé,_ en rade d'Ha-Long, à l'autre +bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré de matelots, +le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, +qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la +batterie, en se bousculant autour d'un fanal.</p> + +<p>--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui +était bien timbrée de Paimpol, - mais ce +n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-ce que +cela voulait dire? Et de qui venait-elle?</p> + +<p>L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit +craintivement.</p> + +<p>Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.</p> + +<p>"Mon cher petit-fils,"<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; +alors il respira mieux. Elle avait même apposé au +bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée +et écolière: "Veuve Moan".</p> + +<p>Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, +d'un mouvement irréfléchi, et embrassa ce pauvre +nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait +à un heure suprême de sa vie: demain matin, +dès le jour, il partait pour aller au feu.</p> + +<p>On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa +venaient d'être pris. Aucune grande opération +n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les renforts +qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à +bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour +compléter les compagnies de marins déjà +débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui +longtemps dans les croisières dès les blocus, +venait d'être désigné avec quelques autres +pour combler des vides dans ces compagnies-là.</p> + +<p>En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque +chose leur disait tout de même qu'ils débarqueraient +encore à temps pour se battre un peu. Ayant arrangé +leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la +soirée au milieu des autres qui restaient, se sentant +grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à +sa manière manifestait ses impressions de départ, +les uns graves, un peu recueillis; les autres se répandant +en exubérantes paroles.</p> + +<p>Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait +en lui-même son impatience d'attente; seulement quand on le +regardait, son petit sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis +en effet, et c'est pour demain matin". La guerre, le feu, il ne +s'en faisait encore qu'une idée incomplète; mais +cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante +race.</p> + +<p>... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture +étrangère, il cherchait à s'approcher d'un +fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient +là, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette +batterie...</p> + +<p>Dès le début de sa lettre, comme il l'avait +prévu, la grand'mère Yvonne expliquait pourquoi +elle avait été obligée de recourir à +la main peu experte d'une vieille voisine:</p> + +<p>"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois +par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son +père a été pris de mort subite, il y a deux +jours. Et il parait que toute sa fortune a été +mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait +faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses +meubles. C'est une chose à laquelle personne ne +s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va +te faire comme à moi beaucoup de peine.</p> + +<p>"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé +engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, +et le départ pour l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure +cette année. Ils on appareillé le 1er du courant, +l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre +pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.</p> + +<p>"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à +présent c'est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi +elle va être obligée de travailler pour gagner son +pain..."</p> + +<p>... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui +avaient gâté toute sa joie d'aller se battre...</p> + +<p> </p> + +<h2 align="center">Troisième partie.</h2> + +<p>I</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + ... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre +s'arrête court, dressant l'oreille...</p> + +<p>C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et +velouté de printemps. Le ciel est gris, pesant aux +épaules.</p> + +<p>Ils sont là six matelots armés, en +reconnaissance au milieu des fraîches rizières, dans +un sentier de boue...</p> + +<p>... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! +- Bruit aigre et ronflant, espèce de _dzinn_ +prolongé, donnant bien l'impression de la petite chose +méchante et dure qui passe là tout droit, +très vite, et dont la rencontre peut être +mortelle.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, Sylvestre +écoute cette musique-là. Ces balles qui vous +arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-même: le coup de feu, parti de loin, est +atténué, on ne l'entend plus; alors on distingue +mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en +traînée rapide, frôlant vos oreilles...</p> + +<p>... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des +balles. Tout près des marins, arrêtés net, +elles s'enfoncent dans le sol inondé de la rizière, +chacune avec un petit _flac_ de grêle, sec et rapide, et un +léger éclaboussement d'eau.</p> + +<p>Eux se regardent, en souriant comme d'une farce +drôlement jouée, et ils disent:</p> + +<p>--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour +les matelots, tout cela c'est de la même famille +chinoise.)</p> + +<p>Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, +celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans +l'herbe. Cela n'a pas duré une minute, ce petit arrosage +de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande plaine +verte, le silence absolu revient, et nulle part on +aperçoit rien qui bouge.</p> + +<p>Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant +le vent, ils cherchent d'où cela a pu venir.</p> + +<p>De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, +qui fait dans la plaine comme un îlot de plumes, et +derrière lesquels apparaissent, à demi +cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans +la terre détrempée de la rizière, leurs +pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus +longues et plus agiles, est celui qui court devant.</p> + +<p>Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont +rêvé...</p> + +<p>Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont +toujours et éternellement les mêmes, - le gris des +ciels couverts, la teinte fraîche des prairies au +printemps, - on croirait voir les champs de France, avec des +jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre +jeu que celui de la mort.</p> + +<p>Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous +montrent mieux la finesse exotique de leur feuillée, ces +toits de village accentuent l'étrangeté de leur +courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées +par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en +jetant un cri, et se déploient en une longue ligne +tremblante, mais décidée et dangereuse.</p> + +<p>--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur +même brave sourire.</p> + +<p>Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a +beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en +aperçoit d'autres, qui arrivent par derrière, +émergeant d'entre les herbages...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br> + ... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette +journée, le petit Sylvestre; sa vieille grand'mère +eût été fière de le voir si +guerrier!</p> + +<p>Déjà transfiguré depuis quelques jours, +bronzé, la voix changée, il était là +comme dans un élément à lui. A une minute +d'indécision suprême, les matelots, +éraflés par les balles, avaient presque +commencé ce mouvement de recul qui eût +été leur mort à tous; mais Sylvestre avait +continué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il +tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et +de gauche, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, +grâce à lui, la partie avait changé de +tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui +décide aveuglément de tout, dans ces petites +batailles non dirigées était passé du +côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient +commencé à reculer.</p> + +<p>... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six +matelots, ayant rechargé leurs armes à tir rapide, +les abattaient à leur aise; il y avait des flaques rouges +dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes +versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.</p> + +<p>Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant +comme des léopards. Et Sylvestre courait après, +déjà blessé deux fois, un coup de lance +à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne +sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non +raisonnée qui vient du sang<br> + vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle +qui faisait les héros antiques.</p> + +<p>Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, +dans une inspiration de terreur désespérée. +Sylvestre s'arrêta, souriant, méprisant, sublime, +pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu +sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. +Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil +dévia par hasard dans le même sens. Alors, lui, +sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce +que c'était, par un éclair de pensée, +même avant toute douleur, il détourna la tête +vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire, +comme un vieux soldat, la phrase consacrée: "Je crois que +j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de +courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, +il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, +avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet +crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, +tandis qu'il lui venait au côté une douleur +aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à +être quelque chose d'atroce et d'indicible.</p> + +<p>Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête +perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au +milieu de tout ce liquide rouge dont la montée +l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is +s'abattit.</p> + +<p>II</p> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait +déjà plus sombre à l'approche des pluies, et +la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on +avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en +rade d'Ha-Long et mis à bord d'un navire-hôpital qui +rentrait en France.</p> + +<p>Il avait été longtemps promené sur divers +brancards, avec des temps d'arrêt dans des ambulances. On +avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions +mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du +côté percé, et l'air entrait toujours, en +gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.</p> + +<p>On lui avait donné la médaille militaire et il +en avait eu un moment de joie. Mais il n'était plus le +guerrier d'avant, à l'allure décidée, +à la voix vibrante et brève. Non, tout cela +était tombé devant la longue souffrance et la +fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec +le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant +à peine d'une petite voix douce, presque éteinte. +Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu'il +faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, - +vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui +diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement +était une chose qui l'obsédait sans cesse; qui +l'oppressait à ses réveils, - quand, après +les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse +de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit +soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait +supplié qu'on l'embarquât, au risque de tout.</p> + +<p>Il était très lourd à porter dans son +cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses +cruelles en le charroyant.</p> + +<p>A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans +l'un des petits lits de fer alignés à +l'hôpital et il recommença en sens inverse sa longue +promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au +lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, +c'était dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des +exhalaisons de remèdes, de blessures et de +misères.</p> + +<p>Les premiers jours, la joie d'être en route avait +amené en lui un peux de mieux. Il pouvait se tenir +soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en +temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot +était le coffret de bois blanc, acheté à +Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait +les lettres de la grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de +Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du +bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un +pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait +inscrit le journal naïf de sa campagne.</p> + +<p>Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la +première semaine, les médecins pensèrent que +la mort ne pouvait plus être évitée.</p> + +<p>... Près de l'Équateur maintenant, dans +l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait, +secouant ses lits, ses blessés et ses malades; s'en allait +toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore +comme au renversement des moussons.</p> + +<p>Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort +plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce +grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits +s'étaient débarrassé déjà de +leur pauvre contenu.</p> + +<p>Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait +très sombre: on avait été obligé, +à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de +malades.</p> + +<p>Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché +toujours sur son côté percé, il le comprimait +des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour +immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce +poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. +Mais cet autre aussi, peu à peu, s'était pris par +voisinage, et l'angoisse suprême était +commencée.</p> + +<p>Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; +dans l'obscurité chaude, des figures aimées ou +affreuses venaient se pencher sur lui; il était dans un +perpétuel rêve d'halluciné, où +passaient la Bretagne et l'Islande.</p> + +<p>Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, +qui était un vieillard habitué à voir mourir +des matelots, avait été surpris de trouver, sous +cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit +enfant.</p> + +<p>Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle +part; les manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, +qui l'éventait tout le temps avec un éventail +à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des +buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois +respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.</p> + +<p>Quelquefois, il lui prenait des rages +désespérées pour sortir de ce lit, où +il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent +là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui +couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!... +Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait +qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou +affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que +l'on fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il +retombait dans les mêmes creux de son lit défait, +déjà englué là par la mort; et chaque +fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait +pour un instant conscience de tout.</p> + +<p>Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien +que se fût encore dangereux, la mer n'étant pas +assez calmée. C'était le soir, vers six heures. +Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la +lumière seulement, de l'éblouissante lumière +rouge. Le soleil couchant apparaissait à l'horizon avec +une extrême splendeur, dans la déchirure d'un<br> + ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche +que l'on balance.</p> + +<p>De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait +dehors était impuissant à entrer ici, à +chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était +qu'humidité chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air +nulle part, pas même pour les mourants qui haletaient.</p> + +<p>... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille +grand'mère, passant sur un chemin, très vite, avec +une expression d'anxiété déchirante; la +pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se +rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine +pour y être informée qu'il était mort.</p> + +<p>Il se débattait maintenant; il râlait. On +épongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui +étaient remontés de sa poitrine, à flots, +pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit +l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par +le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, +qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour +de lui.</p> + +<p>... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en +Bretagne, où midi allait sonner. Il était bien le +même soleil, et au même instant précis de sa +durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur +très différente; se tenant plus haut dans un ciel +bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière +blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à +coudre, assise sur sa porte.</p> + +<p>En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, +à cette même minute de mort.</p> + +<p>Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait +à être vu là que par une sorte de tour de +force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord +où dérivait la _Marie,_ et son ciel était +cette fois d'une de ces puretés hyperboréennes qui +éveillent des idées de planètes refroidies +n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté +glacée, il accentuait les détails de ce chaos de +pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_ +semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. +Yann, qui était là, éclairé un peu +étrangement lui aussi, pêchait comme d'habitude, au +milieu de ces aspects lunaires.</p> + +<p>... Au moment où cette traînée de feu +rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'éteignit, +où le soleil équatorial disparut tout à fait +dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils +mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour +disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les +paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint +très beau et calme, comme un marbre couché...</p> + +<p>III</p> + +<p><br> + ... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet +enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-même +là-bas, dans l'île de Singapour. On en avait assez +jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers +jours de la traversée; comme cette terre malaise +était là tout près, on s'était +décidé à le garder quelques heures de plus +pour l'y mettre.</p> + +<p>C'était le matin, de très bonne heure, à +cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps +était recouvert du pavillon de France. La grande ville +étrange dormait encore quand nous accostâmes la +terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait +sur le quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois +qu'on lui avait faite à bord; la peinture en était +encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les +lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.</p> + +<p>Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis +se fut une émotion, de retrouver là, à deux +pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une +église française. Sous cette haute nef blanche, +où j'étais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ +chanté par un prêtre missionnaire résonnait +comme une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on +voyait des choses qui ressemblaient à des jardins +enchantés, der verdures admirables, des palmes immenses; +le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c'était +une pluie de pétales d'un rouge de carmin qui tombaient +jusque dans l'église.</p> + +<p>Après, nous sommes allés au cimetière +très loin. Notre petit cortège de matelots +était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du +pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers +chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs +malais, indiens, où toute sorte de figures d'Asie nous +regardaient passer avec des yeux étonnés.</p> + +<p>Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins +ombreux où volaient d'admirables papillons aux ailes de +velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les +splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, le +cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants +feuillages, des plantes inconnues. L'endroit où nous +l'avons mis ressemble à un coin des jardins d'Indra. Sur +sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois +qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:</p> + +<p>SYLVESTRE MOAN<br> + Dix-neuf ans</p> + +<p>Et nous l'avons laissé là, pressés de +repartir à cause de ce soleil qui montait toujours, nous +retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses +grandes fleurs.</p> + +<p>IV</p> + +<p><br> + Le transport continuait sa route à travers l'océan +Indien. En bas, dans l'hôpital flottant, il y avait encore +des misères enfermées. Sur le pont, on ne voyait +qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, +une vraie fête d'air pur et de soleil.</p> + +<p>Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, +étendus à l'ombre des voiles, s'amusaient avec +leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour +d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute +sorte de bêtes apprivoisées.)</p> + +<p>Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, +ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas +encore de queue, mais déjà vertes, oh! d'un vert +admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité +inconsciemment de cette couleur-là, posées sur ces +planches si propres du navire, elles<br> + ressemblaient à des feuilles très fraîches +tombées d'un arbre des tropiques.</p> + +<p>Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles +s'observaient entre elles drôlement; elles se mettaient +à tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous +différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, +avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un +coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle +patrie; et il y en avait qui tombaient.</p> + +<p>Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et +c'était un autre amusement. Il y en avait de tendrement +aimées, qui étaient embrassées avec +transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure +de leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, +moitié grotesque, moitié touchantes.</p> + +<p>Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur +le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en +cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; c'était +pour vendre à la criée, - comme le règlement +l'exige pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui +lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, +vinrent se grouper autour; à bord d'un +navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de +sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce +bateau, on avait si peu connu Sylvestre.</p> + +<p>Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies +bleues, furent palpés, retournés et puis +enlevés à des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser.</p> + +<p>Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on +adjugea cinquante sous. On en avait retiré, pour remettre +à la famille, les lettres et la médaille militaire; +mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, +et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses +disposées là par la prévoyance de +grand'mère Yvonne pour réparer et recoudre.</p> + +<p>Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, +présenta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour +être donnés à Gaud, et si drôles de +tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit +apparaître comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce +n'était pas par manque de coeur, mais par +irréflexion seulement.</p> + +<p>Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit +aussitôt de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien +à la place.</p> + +<p>Un soigneux coup de balai fut donné après, afin +de bien débarrasser ce pont si propre des +poussières ou des débris de fil tombés de ce +déballage.</p> + +<p>Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser +avec leurs perruches et leurs singes.</p> + +<p>V</p> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . .<br> + Un jour de la première quinzaine de juin, comme la +vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on +était venu la demander de la part du commissaire de +l'inscription maritime.</p> + +<p>C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien +sûr; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les +familles des _gens de mer,_on a souvent<br> + affaire à _l'Inscription;_ elle donc, qui était +fille, femme, mère et grand'mère de marin, +connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.</p> + +<p>C'était au sujet de sa délégation, sans +doute; ou peut-être un petit décompte de la +_Circé_ à toucher au moyen de sa _procure._ Sachant +ce qu'on doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, +prit sa belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route +sur les deux heures.</p> + +<p>Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, +elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de +même, à la réflexion, à cause de ces +deux mois sans lettre.</p> + +<p>Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, +très tombé depuis les froids de l'hiver.</p> + +<p>--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous +gêner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il +avait dans l'idée.)</p> + +<p>Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les +hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux +fleurs jaune d'or; mais dès qu'on passait dans les +bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on trouvait +tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aubépine +fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait +guère tout cela, elle, si vieille, sur qui +s'étaient accumulées les saisons fugitives, courtes +à présent comme des jours...</p> + +<p>Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des +rosiers, des oeillets, des giroflées et, jusque sur les +hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui +attiraient les premiers papillons blancs.</p> + +<p>Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays +d'Islandais, et les belles filles de race fière que l'on +apercevait, rêveuses, sur les portes, semblaient darder +très loin au delà des objets visibles leurs yeux +bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs +mélancolies et leurs désirs, étaient +à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer +hyperborée...</p> + +<p>Mais c'était un printemps tout de même, +tiède, suave, troublant, avec de légers +bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.</p> + +<p>Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire +à cette vieille grand'mère qui marchait de son +meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier +petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où +cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer +chinoise, allait lui être dite; elle faisait cette course +sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée +et qui lui avait arraché ses dernières larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée +à _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre qu'il +était mort! - Il l'avait vu très nettement passer, +sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit +châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette +apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un +déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil +rouge de l'Équateur, qui se couchait magnifiquement, +entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder +mourir.</p> + +<p>Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision +dernière, s'était figuré sous un ciel de +pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se +faisait au gai printemps moqueur...</p> + +<p>En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus +inquiète, et pressait encore sa marche.</p> + +<p>La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de +granit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à +d'autres vieilles, ses contemporaines, assises à leur +fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:</p> + +<p>--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du +dimanche, un jour sur semaine?</p> + +<p>M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez +lui. Un petit être très laid, d'une quinzaine +d'années, qui était son commis, se tenait assis +à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un +pêcheur, il avait reçu de l'instruction et passait +ses jours sur cette même chaise, en fausses manches noires, +grattant son papier.</p> + +<p>Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il +se leva pour prendre, dans un casier, des pièces +timbrées.</p> + +<p>Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin +jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...</p> + +<p>Il les étalait devant la pauvre vieille, qui +commençait à trembler et à voir trouble. +C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pour elle à son petit-fils, et qui +étaient revenues là, non +décachetées... Et ça c'était +passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils +Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. +le commissaire, qui les lui avait remises...</p> + +<p>Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, +Jean-Marie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, +numéro matricule 2091, décédé +à bord du _Bien-Hoa_ le 14..."</p> + +<p>--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon +Monsieur?...</p> + +<p>--Décédé!... Il est +décédé, reprit-il.</p> + +<p>Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce +commis; s'il disait cela de cette manière brutale, +c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de +petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas +ce beau mot, il s'exprima en breton:</p> + +<p>--_Marw éo!..._</p> + +<p>--_Marw éo!..._ (Il est mort...)</p> + +<p>Elle répéta après lui, avec son +chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho +fêlé redirait une phrase indifférente.</p> + +<p>C'était bien ce qu'elle avait à moitié +deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à +présent que c'était certain, ça n'avait pas +l'air de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir +s'était vraiment un peu émoussée, à +force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne +venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait +pour le moment dans sa tête, et voilà qu'elle +confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de +fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci +était son dernier, si chéri, celui à qui se +rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son +attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies +par l'approche sombre de _l'enfance..._</p> + +<p>Elle éprouvait une honte aussi à laisser +paraître son désespoir devant se petit monsieur qui +lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça +qu'on annonçait à une grand'mère la mort de +son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, +torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres +vieilles mains gercées de laveuse.</p> + +<p>Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout +ce trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant +d'atteindre le gîte de chaume où elle avait +hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées +qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi +qu'elle s'efforçait<br> + de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, +épouvantée surtout d'une route si longue.</p> + +<p>On lui remit un mandat pour aller toucher, comme +héritière, les trente francs qui lui revenaient de +la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats +et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient +ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses +poches pour le mettre.</p> + +<p>Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne +regardant personne, le corps un peu penché comme qui va +tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles; +- et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine +déjà très ancienne qu'on aurait +remontée à toute vitesse pour la dernière +fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.</p> + +<p>Au troisième kilomètre, elle allait toute +courbée en avant, épuisée; de temps à +autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la +tête un grand choc douloureux. Et elle se +dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber +et d'être rapportée...</p> + +<p>VI</p> + +<p><br> + La vieille Yvonne qui est soûle!</p> + +<p>Elle était tombée, et les gamins lui couraient +après. C'était justement en entrant dans la commune +de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long de +la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever +et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.</p> + +<p>--La vieille Yvonne qui est soûle!</p> + +<p>Et des petits effrontés venaient la regarder sous le +nez en riant. Sa coiffe était tout de travers.</p> + +<p>Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien +méchant dans le fond, - et quand ils l'avaient vue de plus +près devant cette grimace de désespoir +sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, +n'osant plus rien dire.</p> + +<p>Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de +détresse qui l'étouffait, et se laissa tomber dans +un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était +descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle +coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière +robe des dimanches était toute salie, et une mince queue +de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-tête, +complétant un désordre de pauvresse...</p> + +<p>VII</p> + +<p><br> + Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute +décoiffée, laissant pendre les bras, la tête +contre la pierre, avec une grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de +petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: les trop +vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans leurs yeux +taris.</p> + +<p>--Mon petit-fils qui est mort!</p> + +<p>Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la +médaille.</p> + +<p>Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien +vrai, et se mit à genoux pour prier.</p> + +<p>Elles restèrent là ensemble, presque muettes, +les deux femmes, tant que dura ce crépuscule de juin - qui +est très long en Bretagne et qui là-bas, en +Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui +porte bonheur leur faisait tout de même sa grêle +musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans +cette chaumière Moan que la mer avait tous pris, qui +étaient maintenant une famille éteinte...</p> + +<p>A la fin Gaud disait:</p> + +<p>--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec +vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous +garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...</p> + +<p>Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin +elle se sentait distraite involontairement par la pensée +d'un autre: - celui qui était reparti pour la grande +pêche.</p> + +<p>Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était +mort; justement les _chasseurs_ devaient bientôt partir. Le +pleurerait-il seulement?... Peut-être que oui, car il +l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se +préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant +contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant +à son souvenir, à cause de cette douleur qu'il +allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement +entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...</p> + +<p>VIII</p> + +<p><br> + ... Un soir pâle d'août, la lettre qui +annonçait à Yann la mort de son frère finit +par arriver à bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - +c'était après une journée de dure manoeuvre +et de fatigue excessive, au moment où il allait descendre +pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela +en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune de +la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta +insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait +pas bien. Très renfermé, par fierté, pour +tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son +tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans +rien dire.</p> + +<p>Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec +les autres pour manger la soupe; alors, dédaignant +même de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa +couchette et, du même coup, s'endormit.</p> + +<p>Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son +enterrement qui passait...</p> + +<p>Aux approches de minuit, - étant dans cet état +d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure +dans le sommeil et qui sentent venir le moment où on les +fera lever pour le quart, - il voyait cet enterrement encore. Et +il se disait:</p> + +<p>--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller +mieux et ça s'évanouira.</p> + +<p>Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une +voix se mit à dire: "Gaos! - allons debout, la +_relève!_" il entendit sur sa poitrine un léger +froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la +réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... +c'était vrai, donc! - et déjà ce fut une +impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, +dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son +front large.</p> + +<p>Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller +là-haut prendre son poste de pêche...</p> + +<p>IX</p> + +<p><br> + Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec +ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de la +mer.</p> + +<p>Cette nuit-là, c'était l'immensité +présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement +des impressions de profondeur.</p> + +<p>Cet horizon, qui n'indiquait aucune région +précise de la terre, ni même aucun âge +géologique, avait dû être tant de fois pareil +depuis l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait +vraiment qu'on ne vit rien, - rien que l'éternité +des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser +_d'être._</p> + +<p>Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était +éclairé faiblement, par un reste de lumière, +qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude, +rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un gris +trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos +mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes +discrètes qui n'ont pas de nom.</p> + +<p>Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient +pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent +guère n'en pas avoir dans l'obscurité, elles se +confondaient presque pour n'être qu'un grand voile.</p> + +<p>Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des +eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien +que très lointaine; un dessin mou, comme tracé par +une main distraite; combinaison de hasard, non destinée +à être vue, et fugitive, prête à +mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait +signifier quelque chose; on eût dit que la pensée +mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, +était inscrite là; - et les yeux finissaient par +s'y fixer, sans le vouloir.</p> + +<p>Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles +s'habituaient à l'obscurité du dehors, il regardait +de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme +de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et +à présent qu'il avait commencé à voir +là cette apparence, il lui semblait que ce fût une +vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force +de venir de loin.</p> + +<p>Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les +rêves indicibles et les croyances primitives, cette ombre +triste, effondrée au bout de ce ciel de +ténèbres, se mêlait peu à peu au +souvenir de son frère mort, comme une dernière +manifestation de lui.</p> + +<p>Il était coutumier de ces étranges associations +d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie, +dans la tête des enfants... Mais<br> + les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop +précis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue +incertaine qui se parle quelquefois<br> + dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que +d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens.</p> + +<p>A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse +profonde, angoissée, pleine d'inconnu et de +mystère, qui lui glaçait l'âme; beaucoup +mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais +plus; le chagrin, qui avait été long à +percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait +à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait +la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; à +l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un voile +tombait tout à coup entre ses paupières, +malgré lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce +que c'était, n'ayant jamais pleuré dans sa vie +d'homme. - Mais les larmes commençaient à couler +lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde.</p> + +<p>Il continuait de pêcher très vite, sans perdre +son temps ni rien dire, et les deux autres, qui +l'écoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air +d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé +et si fier.</p> + +<p>... Dans son idée à lui, la mort finissait +tout...</p> + +<p>Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces +prières qu'on dit en famille pour les défunts; mais +il ne croyait à aucune survivance des âmes.</p> + +<p>Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, +d'une manière brève et assurée, comme une +chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'empêchait +pas une vague appréhension des fantômes, une vague +frayeur des cimetières, une confiance extrême dans +les saints et les images qui protègent, ni surtout une +vénération innée pour la terre bénite +qui entoure les églises.</p> + +<p>Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par +la mer, comme si cela anéantissait davantage, - et la +pensée que Sylvestre était resté +là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait +son chagrin plus désespéré, plus sombre.</p> + +<p>Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune +contrainte ni honte, comme s'il eût été +seul.</p> + +<p>... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il +fût à peine deux heures; et en même temps il +paraissait s'étendre, devenir plus démesuré, +se creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette +espèce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage +et l'esprit plus éveillé concevait mieux +l'immensité des lointains; alors les limites de l'espace +visible étaient encore reculées et fuyaient +toujours.</p> + +<p>C'était un éclairage très pâle, +mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets, +par secousses légères; les choses éternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des +lampes à flamme blanche eussent été +montées peu à peu, derrière les informes +nuées grises; - montées discrètement, avec +des précautions mystérieuses, de peur de troubler +le morne repos de la mer.</p> + +<p>Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le +soleil, qui se traînait sans force, avant de faire +au-dessus des eaux sa promenade lente et froide commencée +dès l'extrème matin...</p> + +<p>Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses +d'aurore, tout restait blême et triste. Et, à bord +de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand Yann...</p> + +<p>Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande +mélancolie du dehors, c'était l'appareil de deuil +employé pour le pauvre petit héros obscur, sur ces +mers d'Islande où il avait passé la moitié +de sa vie...</p> + +<p>Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux +avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut +fini. Il semblait complètement repris par le travail de la +pêche, par le train monotone des choses réelles et +présentes, comme ne pensant plus à rien.</p> + +<p>Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient +peine à suffire.</p> + +<p>Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, +c'était un nouveau changement à vue. Le grand +déploiement d'infini, le grand spectacle du matin +était terminé, et maintenant les lointains +paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer +sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la +mer si démesurée? L'horizon était à +présent tout près, et il semblait même qu'on +manquât d'espace. Le vide se remplissait de voiles +ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des +buées, d'autres aux contours presque visibles et comme +frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, +comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en +descendait de partout en même temps, aussi l'emprisonnement +là-dessous se faisait très vite, et cela +oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.</p> + +<p>C'était la première brume d'août qui se +levait. En quelques minutes le suaire fut uniformément +dense, impénétrable; autour de la _Marie,_ on ne +distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se +diffusait la lumière et où la mâture du +navire semblait même se perdre.</p> + +<p>--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, +dirent les hommes.</p> + +<p>Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable +compagne de la seconde période de pêche; mais aussi +cela annonçait la fin de la saison d'Islande, +l'époque où l'on fait route pour revenir en +Bretagne.</p> + +<p>En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur +leur barbe; cela faisait luire d'humidité leur peau +brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout à l'autre du +bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre +les objets très rapprochés apparaissaient plus +crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. +On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de +froid et de mouillé pénétrait les +poitrines.</p> + +<p>En même temps, la pêche allait de plus en plus +vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; à +tout instant, on entendait tomber à bord des gros +poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; +après, ils se trémoussaient rageusement en claquant +de la queue contre le bois du pont; tout était +éclaboussé de l'eau de la mer et des fines +écailles argentées qu'ils jetaient en se +débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son +grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les +doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la +saumure.</p> + +<p>X</p> + +<p><br> + Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée +pris dans la brume épaisse, sans rien voir. La pêche +continuait d'être bonne et, avec tant d'activité, on +ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles +réguliers, l'un<br> + d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un +bruit pareil au beuglement d'une bête sauvage.</p> + +<p>Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain répondait à leur appel. Alors +on veillait davantage. Si le crise rapprochait, toutes les +oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait +sans doute jamais et dont la présence était +pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il +devenait une occupation, une société et, par envie +de le voir, les yeux s'efforçaient à percer les +impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout +dans l'air.</p> + +<p>Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe +mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul +dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles. +Tout était imprégné d'eau; tout était +ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus +pénétrant; le soleil s'attardait davantage à +traîner sous l'horizon; il y avait déjà de +vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise +était sinistre et glaciale.</p> + +<p>Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de +peur que la _Marie_ ne se fût trop rapprochée de +l'île d'Islande. Mais toutes les _lignes_ du bord +filées bout à bout n'arrivaient pas à +toucher le lit de la mer: on était donc bien au large et +en belle eau profonde.</p> + +<p>La vie était saine et rude; ce froid plus piquant +augmentait le bien-être du soir, l'impression de gîte +bien chaud qu'on éprouvait dans la cabine en chêne +massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.</p> + +<p>Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus +cloîtrés que des moines, causaient peu entre eux. +Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures +à son même poste invariable, les bras seuls +occupés au travail incessant de la pêche. Ils +n'étaient séparés les uns des autres que de +deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se +voir.</p> + +<p>Ce calme de la brume, cette obscurité blanche +endormaient l'esprit. Tout en pêchant, on se chantait pour +soi-même quelque air du pays à demi voix , de peur +d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient +plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, +s'allonger en durée afin d'arriver à remplir le +temps sans y laisser des vides, des intervalles de +non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, +parce qu'il faisait déjà froid; mais on +rêvait à des choses incohérentes ou +merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces +rêves était aussi peu serrée qu'un +brouillard...</p> + +<p>Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi +chaque année, d'une manière triste et tranquille, +la saison d'Islande. Autrement c'était toujours la +même plénitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs.</p> + +<p>Yann avait bien retrouvé tout de suite ses +façons d'être habituelles, comme si son grand +chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, +prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure +désinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste, +communicatif à ses heures seulement - qui étaient +rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air +à la fois indifférent et dominateur.</p> + +<p>Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait +la Vierge de faïence, quand on était attablé, +le grand couteau en main devant quelque bonne assiettée +toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux +choses drôles que les autres disaient.</p> + +<p>En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de +cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour +femme dans ses dernières petites idées d'agonie, - +et qui était devenue une pauvre fille à +présent sans personne<br> + au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce +frère durait-il encore dans le fond de son coeur...</p> + +<p>Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, +à gouverner, peu connue, où se passaient des choses +qui ne se révélaient pas au dehors.</p> + +<p>XI</p> + +<p><br> + Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient +tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme +des bruits de voix dont le timbre leur sembla étrange et +non connu d'eux. Ils se regardèrent les uns les autres, +ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil:</p> + +<p>--Qui est-ce qui a parlé?</p> + +<p>Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela +avait bien eu l'air de sortir du vide extérieur.</p> + +<p>Alors, celui qui était chargé de la trompe, et +qui l'avait négligée depuis la veille, se +précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour +pousser le long beuglement d'alarme.</p> + +<p>Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce +silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition +eût été évoquée par ce son +vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue +s'était dessinée en grisaille, s'était +dressée menaçante, très haut tout +près d'eux: des mâts, des vergues, des cordages, un +dessin de navire qui s'était fait en l'air, partout +à la fois et d'un même coup, comme ces +fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de +lumière, sont créées sur des voiles tendus. +Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, +penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux +très ouverts dans un réveil de surprise et +d'épouvante...</p> + +<p>Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de +rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la drome de +long et de solide - et les pointèrent en dehors pour tenir +à distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient +vers eux d'énormes bâtons pour les repousser.</p> + +<p>Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans +les vergues, au-dessus de leurs têtes, et les +mâtures, un instant accrochées, se +dégagèrent aussitôt sans aucune avarie; le +choc, très doux par ce calme, était tout à +fait amorti; il avait été si faible même, que +vraiment il semblait que cet autre navire n'eût pas de +masse et qu'il fût une chose molle, presque sans +poids...</p> + +<p>Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent +à rire; ils se reconnaissaient entre eux:</p> + +<p>--Ohé! de la _Marie._<br> + --Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!</p> + +<p>L'apparition, c'était la _Reine-Berthe,_ capitaine +Larvoër, aussi de Paimpol; ces matelots étaient des +villages d'alentour; ce grand-là, tout en barbe noire, +montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, +un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de +Plounérin.</p> + +<p>--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande +de sauvages? Demandait Larvoër de la _Reine-Berthe._</p> + +<p>--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et +d'écumeurs, _mauvaise poison_ de la mer?...</p> + +<p>--Oh! nous... c'est différent; _ça nous est +défendu de faire du bruit._ (Il avait répondu cela +avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; avec un +sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en +tête à ceux de la _Marie_ et leur donna à +penser beaucoup.)</p> + +<p>Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par +cette plaisanterie:</p> + +<p>--Notre corne à nous, c'est celui-là, en +soufflant dedans, qui nous l'à crevée.</p> + +<p>Et il montrait un matelot à figure de triton, qui +était tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur +jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de +l'inquiétant dans sa puissance difforme.</p> + +<p>Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque +brise ou quelque courant d'en dessous voulût bien emmener +l'un plus vite que l'autre, séparer les navires, on +engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme +eussent fait des assiégés avec des piques, ils +parlèrent des choses du pays, des dernières lettres +reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes.</p> + +<p>--Moi, disait Kerjégou, la _mienne_ me marque qu'elle +vient d'avoir son petit que nous attendions; ça va nous en +faire la douzaine tout à l'heure.</p> + +<p>Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième +annonçait le mariage de la belle Jeannie Caroff - une +fille très connue des Islandais - avec certain vieux +richard infirme, de la commune de Plourivo.</p> + +<p>Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et +il semblait que cela changeât aussi le son des voix qui +avait quelque chose d'étouffé et de lointain.</p> + +<p>Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces +pêcheurs, un petit homme déjà vieillot qu'il +était sûr de n'avoir jamais vu nulle part et qui +pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" +avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux +perçants.</p> + +<p>--Moi, disait encore Larvoër, de la _Reine-Berthe,_ on +m'a marqué la mort du petit-fils de la vieille Yvonne +Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service à +l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage!</p> + +<p>Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournèrent +vers Yann pour savoir s'il avait déjà connaissance +de ce malheur.</p> + +<p>--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et +hautain, c'était sur la dernière lettre que mon +père m'a envoyée.</p> + +<p>Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils +avaient de son chagrin, et cela l'irritait.</p> + +<p>Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers +du brouillard pâle, pendant que fuyaient les minutes de +leur bizarre entrevue.</p> + +<p>--Ma femme me marque en même temps, continuait +Larvoër, que la fille de M. Mével a quitté la +ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille +Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler +à présent, en journée chez le monde, pour +gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans +l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une +courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses +falbalas.</p> + +<p>Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui +déplaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous +son hâle doré.</p> + +<p>Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien +avec ces gens de la _Reine-Berthe_ qu'aucun être vivant ne +devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures +semblaient déjà plus effacées, car leur +navire était moins près, et, tout à coup, +ceux de la _Marie_ ne trouvèrent plus rien à +pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous +leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, +s'agitèrent en cherchant dans le vide, puis +retombèrent les uns après les autres lourdement +dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces +défenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replongée +dans la brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une +pièce, comme s'efface l'image d'un transparent +derrière lequel la lampe a été +soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais +rien ne répondit à leurs cris, - qu'une +espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix, +terminée en un gémissement qui les fit se regarder +avec surprise...</p> + +<p>Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais +et, comme ceux du _Samuel_Azénide_ avaient +rencontré dans un fiord une épave non douteuse (son +couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on +ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de +tous ses marins furent inscrits dans l'église sur des +plaques noires.</p> + +<p>Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de +la _Marie_ avaient bien retenu la date, jusqu'à +l'époque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps +dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois +semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté +plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire +de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit +beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le +marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se +demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils +n'avaient point causé avec des +trépassés.</p> + +<p>XII</p> + +<p><br> + L'été s'avança et, à la fin +d'août, en même temps que les premiers brouillards du +matin, on vit les Islandais revenir.</p> + +<p>Depuis trois mois déjà, les deux +abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la +chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce +pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là +tout ce qu'on lui avait laissé après la vente de la +maison de son père: son beau lit _à la mode des +villes_ et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle +avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un +façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une +coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée +seulement de plis.</p> + +<p>Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de +couture chez les gens riches de la ville et rentrait à la +nuit, sans être distraite en chemin par aucun amoureux, +restée un peu hautaine, et encore entourée d'un +respect de<br> + demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient +comme autrefois, la main à leur chapeau.</p> + +<p>Par les beaux crépuscules d'été, elle +s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise, +aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille +n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme d'autres, +qui vivent toujours penchées de côté sur leur +ouvrage - et, en regardant la mer, elle redressait la belle +taille souple qu'elle tenait de race; en regardant la mer, en +regardant le large, tout au fond duquel était Yann...</p> + +<p>Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, +vers certaine région plus pierreuse et plus balayée +par le vent, on serait arrivé à ce hameau de +Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, +croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le +sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute +jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il fût à moins +d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était +allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout +son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa +porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande +rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette +région de Ploubazlanec; elle était presque heureuse +que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre +lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre.</p> + +<p>A cette saison de fin d'août, il y a comme un +alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il +y a des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil +d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. +Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage +nulle part.</p> + +<p>Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se +fondaient déjà ensemble pour la nuit, +commençaient à se réunir et à former +des silhouettes. Çà et là, un bouquet +d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un +panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus +formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque +hameau à toit de paille dessinait au-dessus de la lande +une petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux +christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras +noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, +et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en +grand miroir jaune sur un ciel qui était +déjà ténébreux vers l'horizon. Et +dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, +étaient mélancoliques; il restait, malgré +tout, une inquiétude planant sur les choses; une +anxiété venue de la mer à qui tant +d'existences étaient confiées et dont +l'éternelle menace n'était qu'endormie.</p> + +<p>Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue +sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur salée +des grèves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui +croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans +la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers +elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, +à la manière de ces belles demoiselles qui aiment +à rêver, les soirs d'été, dans les +parcs.</p> + +<p>En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques +souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils étaient +effacés à présent, reculés, amoindris +par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer +ce Yann comme une sorte de fiancé, - un fiancé +fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais +à qui elle s'obstinerait à rester fidèle en +esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, +elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, +la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne +pouvait se donner à aucune autre.</p> + +<p>Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle<br> + comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour +être plus dédaignée, - car il n'était +pas un garçon comme les autres. - Et puis cette mort du +petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait +décidément. A son arrivée, il ne pourrait +manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mère de +son ami: et elle avait décidé qu'elle serait +là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce +fût manquer de dignité; sans paraître se +souvenir de rien, elle lui parlerait comme à quelqu'un que +l'on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait +même avec affection comme à un frère de +Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? +il ne serait peut-être pas impossible de prendre +auprès de lui une place de soeur, à présent +qu'elle allait être si seule au monde; de se reposer sur +son amitié; de la lui demander comme un soutien, en +s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune +arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage +seulement, entêté dans ses idées +d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien +comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du +coeur.</p> + +<p>Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, +pauvre, dans cette chaumière presque en ruine?... Bien +pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan, n'étant +plus assez forte pour aller en journée aux lessives, +n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle +mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore +s'arranger pour vivre sans demander rien à personne...</p> + +<p>La nuit était toujours tombée quand elle +arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu, +sur des roches usées, la chaumière se trouvant en +contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de +terrain qui s'incline vers la grève. Elle était +presque cachée sous son épais toit de paille brune, +tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque +énorme bête morte effondrée sous ses poils +durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des +rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de +petites touffes vertes. On montait les trois marches +gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet +intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de +navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en +face de soi la lucarne, percée comme dans +l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer +d'où venait une dernière clarté jaune +pâle. Dans la grande cheminée flambaient des +brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille +Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; +elle-même était là assise, surveillant leur +petit souper; dans son intérieur, elle portait un +serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son +profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de +son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient +pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, +et qui étaient troublés, incertains, +égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois +la même chose:</p> + +<p>--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce +soir...</p> + +<p>--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud +qui y était habituée. Il est la même heure +que les autre jours.</p> + +<p>--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il +était plus tard que de coutume.</p> + +<p>Elle soupaient sur une table devenue presque informe à +force d'être usée, mais encore épaisse comme +le tronc d'un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de +leur recommencer sa petite musique à son d'argent.</p> + +<p>Un des côtés de la chaumière était +occupé par des boiseries grossièrement +sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient accès dans des étagères +où plusieurs générations pêcheurs +avaient été conçues, avaient dormi, et +où les mères vieillies étaient mortes.</p> + +<p>Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de +ménage très anciens, des paquets d'herbes, des +cuillers de bois, du lard fumé; aussi de vieux filets, qui +dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et +dont les rats venaient la nuit couper les mailles.</p> + +<p>Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux +de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose +élégante et fraîche, apportée dans une +hutte de Celte.</p> + +<p>Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un +cadre, accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y +avait attaché sa médaille militaire, avec une de +ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la +manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi +acheté à Paimpol une de ces couronnes +funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, +en Bretagne, les portrait des défunts. C'était +là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour +consacrer sa mémoire, dans son pays breton...</p> + +<p>Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par +économie de lumière; quand le temps était +beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant +la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu au-dessus de leur tête.</p> + +<p>Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son +étagère d'armoire, et Gaud, dans son lit de +demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au +retour des Islandais et fille sage, résolue, dans un +trouble trop grand...</p> + +<p>XIII</p> + +<p><br> + Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la _Marie_ +venait d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de +fièvre. Tout son calme d'attente l'avait +abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, +sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de +coutume, - et, dans le chemin, comme elle se hâtait, elle +le reconnut de loin qui venait à l'encontre d'elle.</p> + +<p>Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il +était déjà tout près, se dessinant +à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se +trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que +vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en +aperçût; elle en serait morte de honte à +présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, +avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite; +elle eût donné je ne sais quoi pour être +cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque +trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de +recul, comme pour essayer de changer de route. Mais +c'était trop tard: ils se croisèrent dans +l'étroit chemin.</p> + +<p>Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, +d'un bond de côté comme un cheval ombrageux qui se +dérobe, en la regardant d'une manière furtive et +sauvage.</p> + +<p>Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les +yeux, lui jetant malgré elle-même une prière +et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs +regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin +avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque +grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur +bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute +rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.</p> + +<p>Il avait dit en touchant son bonnet:</p> + +<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p> + +<p>--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.</p> + +<p>Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa +route, encore tremblante, mais sentant peu à peu à +mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son cours et +la force revenir...</p> + +<p>Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le +tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi +hi!_de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de +cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre +écheveau de chanvre gris:</p> + +<p>--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai +rencontré du côté de Plouherzel, comme je +m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous avons +parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont +arrivés ce matin de l'Islande et, dès ce midi, il +était venu pour me faire une visite pendant que +j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me +raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit +fagot...</p> + +<p>Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait +à mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle +avait tant compté pour lui dire tant de choses, +était déjà faite, et ne se renouvellerait +sans doute plus; c'était fini...</p> + +<p>Alors la chaumière lui sembla plus +désolée, la misère plus dure, le monde plus +vide, - et elle baissa la tête avec une envie de +mourir.</p> + +<p>XIV</p> + +<p><br> + L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul +qu'on laisserait très lentement tomber. Les +journées grises passèrent après les +journées grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux +femmes vivaient bien abandonnées.</p> + +<p>Avec le froid, leur existence était plus coûteuse +et plus dure.</p> + +<p>Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. +Sa pauvre tête s'en allait; elle se fâchait +maintenant, disait des méchancetés et des injures; +une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, +à propos de rien.</p> + +<p>Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses +bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la +chérir. Avoir toujours été bonne, et finir +par être mauvaise; étaler, à l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute +un science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle +dérision de l'âme et quel mystère +moqueur!</p> + +<p>Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait +encore plus de mal à entendre que ses colères; +c'était, au hasard des choses qui lui revenaient en +tête, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets +très vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, +répétés par des matelots. Il lui arrivait +d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en +balançant la tête et battant la mesure avec son +pied, elle prenait:</p> + +<p>Mon mari vient de partir;<br> + Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,<br> + Il m'a laissé sans le sou,<br> + Mais..., trala, trala la lou...<br> + J'en gagne!<br> + J'en gagne!...</p> + +<p>Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même +temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en +perdant toute expression de vie, - comme ces flammes +déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour +s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, +restait longtemps caduque, en laissant pendre la mâchoire +d'en bas à la manière des morts.</p> + +<p>Elle n'était plus bien propre non plus, et +c'était un autre genre d'épreuve sur lequel Gaud +n'avait pas compté.</p> + +<p>Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son +petit-fils.</p> + +<p>--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant +l'air de chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma +bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'étais jeune, +des garçons, des filles, des filles et des garçons +qu'à cette heure, ma foi!...</p> + +<p>Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres +mains ridées, avec un geste d'insouciance presque +libertine...</p> + +<p>Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et +en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait +dites, toute la journée elle le pleura.</p> + +<p>Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages +manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler +pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les +ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.</p> + +<p>La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, +restait tranquille, les pieds contre les dernières +braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au +commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des +conversations avec elle.</p> + +<p>--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? +Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton +âge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas +l'air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler +un peu.</p> + +<p>Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait +apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait +rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui +étaient bien indifférentes à elle-même +comme, du reste, tout au monde à présent, puis +s'arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la +pauvre vieille endormie.</p> + +<p>Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la +fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté +allait se consumer, solitaire et stérile...</p> + +<p>Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, +et le bruit des lames s'entendait là comme dans un navire +en l'écoutant elle y mêlait le souvenir toujours +présent et douloureux de Yann, dont ces choses +étaient le domaine; durant les grandes nuits +d'épouvante, où tout était +déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, +elle songeait avec plus d'angoisse à lui.</p> + +<p>Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui +dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins +obscurs, en pensant aux marins<br> + ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces +étagères d'armoires, qui avaient péri au +large pendant de semblables nuits, et dont les âmes +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée +contre la visite de ces morts par la présence de cette si +vieille femme qui était déjà presque des +leurs...</p> + +<p>Tout à coup elle frémissait de la tête aux +pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit +filet de voix cassée flûté, comme +étouffé sous terre. D'un ton guilleret qui donnait +froid à l'âme, la voix chantait:</p> + +<p>Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,<br> + Il m'a laissé sans le sou,<br> + Mais..., trala, trala la lou...</p> + +<p><br> + Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que +cause la compagnie des folles.</p> + +<p>La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de +fontaine; on l'entendait presque sans répit ruisseler +dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des +gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, +infatigables, monotones, faisaient le même tintement +triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui +était de roches et de terre battue avec des graviers et +des coquilles.</p> + +<p>On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait +de ses masses froides, infinies: une eau tourmentée, +fouettante, s'émiettant dans l'air, épaississant +l'obscurité, et isolant encore davantage les unes des +autres les chaumières éparses du pays de +Ploubazlanec.</p> + +<p>Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les +plus sinistres, à cause d'une certaine gaîté +qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des +espèces de soirées joyeuses, même dans ces +petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, ici +ou là, quelque chaumière fermée, battue par +la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au +dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins +se séchant à des flambées fumeuses; les +vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant +des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant +pour s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur +tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix +immense...</p> + +<p>Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient +de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient +dans le chemin, près de la porte des Moan; +c'étaient ceux qui habitaient à +l'extrémité des terres, vers Pors-Even. Ils +passaient très tard, échappés des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons +à leurs cris - très vite noyés dans le bruit +des bourrasques ou de la houle - cherchant à +démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite +quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.</p> + +<p>N'être pas revenu les voir, c'était mal de la +part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si près de la +mort de Sylvestre, - tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle +ne le comprenait plus décidément, - et, +malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni +croire qu'il fût sans coeur.</p> + +<p>Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien +dissipée.</p> + +<p>D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre +dans le golfe de Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais +une période de plaisir, un moment où ils ont dans +leur bourse un peu d'argent à dépenser sans souci +(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur +les grandes parts de pêche, payables seulement en +hiver).</p> + +<p>On était allé, comme tous les ans, chercher du +sel dans les îles, et lui s'était repris d'amour, +à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa +maîtresse du précédent automne. Ensemble ils +s'étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les +vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout +embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des +sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient +chanté et dansé des rondes à ces +veillées de vendange où l'on se grise, d'une +ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin +doux.</p> + +<p>Ensuite, la _Marie_ ayant poussé jusqu'à +Bordeaux, il avait retrouvé, dans un grand estaminet tout +en dorures, la belle chanteuse à la montre, et +s'était négligemment laissé adorer pendant +huit nouveaux jours.</p> + +<p>Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait +assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme +garçon d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de +fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des +bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, +que les filles s'empressaient de raconter à Gaud, en +exagérant.</p> + +<p>Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face +d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à +temps pour l'éviter; lui aussi du reste, dans ces +cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une +entente muette, maintenant ils se fuyaient.</p> + +<p>XV</p> + +<p><br> + A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame +Tressoleur; dans une des rues qui mènent au port, elle +tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des +capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, +faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.</p> + +<p>Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle +a des moustaches à présent, une carrure d'homme et +la réplique hardie. Un air de cantinière, sous une +grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi +de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est +Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays +tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les +mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils +valent.</p> + +<p>Un jour de janvier, Gaud, ayant été +mandée pour lui faire une robe,vint travaille là, +dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...</p> + +<p>Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs +piliers de granit, qui est en retrait sous le premier +étage de la maison, à la mode ancienne; quand on +l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffrée +dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des +entrées brusques, comme lancés par une lame de +houle. La salle est basse et profonde, passée à la +chaux blanche et ornée de cadres dorés où se +voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, +une Vierge en faïence est posée sur une console, +entre des bouquets artificiels.</p> + +<p>Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'épanouir bien des gaîtés +lourdes et sauvages, - depuis les temps reculés de +Paimpol, en passant par l'époque agitée des +corsaires, jusqu'à ces Islandais de nos jours très +peu différents de leurs ancêtres. Et bien des +existences d'hommes ont été jouées, +engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de +chêne.</p> + +<p>Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une +conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait +derrière la cloison entre madame Tressoleur et deux +_retraités_ assis à boire.</p> + +<p>Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau +tout neuf, qu'on était en train de gréer dans le +port: jamais elle ne serait parée, cette +_Léopoldine,_ à faire la campagne prochaine.</p> + +<p>--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr +qu'elle sera parée! - Puisque je vous dis, moi, qu'elle a +pris équipage hier: tous ceux de l'ancienne _Marie,_ de +Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq _jeunes +personnes,_ qui sont venues s'engager là, devant moi; - +à cette table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des +_bel'hommes,_ je vous jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le +fils Keraez, de Tréguier; - et le grand Yann Gaos, de +Pors-Even, qui en vaut bien trois!</p> + +<p>La _Léopoldine!_... Le nom, à peine entendu, de +ce bateau qui allait emporter Yann, s'était fixé +d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l'y +eût martelé pour le rendre plus +ineffaçable.</p> + +<p>Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée +à finir son ouvrage à la lumière de sa +petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une +chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une +physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce +_Léopoldine,_ mot nouveau, inusité, la poursuivait +avec une persistance qui n'était pas naturelle, devenait +une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue +à voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait +visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge +avait protégé pendant de longues années les +dangereux voyages; et voici que ce changement, cette +_Léopoldine,_ augmentait son angoisse.</p> + +<p>Mais, bientôt, elle en vint à se dire que +pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le +concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, +qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût ici ou +ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, +sur les chaumières désertées, sur les femmes +solitaires et inquiètes; - ou bien quand un nouvel automne +commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pêcheurs?... Tout cela pour elle était +indifférent, semblable, également sans joie et sans +espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif +de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit +Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en +était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul +désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, +de toutes les choses qui avaient trait à son existence, +même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme +si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces +pensées, tout balayer; se dire que c'était fini, +fini à jamais...</p> + +<p>Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, +qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas +à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, +à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...</p> + +<p>Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les +gouttières du toit avaient recommencé, sur ce grand +gémissement lointain, leur bruit tranquille et +léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se +mirent à couler, larmes d'orpheline et +d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit +goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, +comme ces pluies d'été qu'aucune brise +n'amène, et qui tombent tout à coup, +pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y +voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le +vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame +Tressoleur et essaya de se coucher.</p> + +<p>Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en +s'étendant: il devenait chaque jour plus humide et plus +froid, - ainsi que toutes les choses de cette chaumière. - +Cependant, comme elle était très jeune, tout en +continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et +s'endormir.</p> + +<p>XVI</p> + +<p><br> + Des semaines sombres avaient passé encore, et on +était déjà aux premiers jours de +février, par un assez beau temps doux.</p> + +<p>Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de +pêche du dernier été, quinze cents francs, +qu'il emportait pour les remettre à sa mère, +suivant la coutume de famille. L'année avait +été bonne, et il s'en retournait content.</p> + +<p>Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord +de la route;: une vieille, qui gesticulait avec son bâton, +et autour d'elle des gamins ameutés qui riaient... La +grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et +déchirée, devenue maintenant une de ces vieilles +pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.</p> + +<p>Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et +elle les menaçait de son bâton, très en +colère et en désespoir:</p> + +<p>--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre +garçon, vous n'auriez pas osé, bien sûr, mes +vilains drôles!...</p> + +<p>Elle était tombée, parait-il, en courant +après eux pour les battre; sa coiffe était de +côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne +à quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).</p> + +<p>Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle +était une vieille respectable ne buvant jamais que de +l'eau.</p> + +<p>--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en +colère lui aussi, avec sa voix et son ton qui +imposaient.</p> + +<p>Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, +penauds et confus, devant le grand Gaos.</p> + +<p>Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de +l'ouvrage pour la veillée, avait aperçu cela de +loin, reconnu sa grand'mère dans ce groupe. +Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que +c'était, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, +- et comprit, voyant leur chat qu'on avait tué.</p> + +<p>Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna +pas les siens; ils ne songeaient plus à se fuir cette +fois; devenus seulement très roses tous deux, lui aussi +vite qu'elle, d'une même montée de sang à +leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se +trouver si près; mais sans haine, presque avec douceur, +réunis qu'ils étaient dans une commune +pensée de pitié et de protection.</p> + +<p>Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en +voulaient, à ce pauvre matou défunt, parce qu'il +avait la figure noire, un air de diable; mais c'était un +très bon chat, et, quand on le regardait de près, +on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. +Ils l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. +La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en +allait tout émue, toute branlante, emportant par la queue, +comme un lapin, ce chat mort.</p> + +<p>--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... +s'il était encore de ce monde on n'aurait pas osé +me faire ça, non, bien sûr!...</p> + +<p>Il lui était sorti des espèces de larmes qui +coulaient dans ses rides; et ses mains, à grosses veines +bleues, tremblaient.</p> + +<p>Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la +consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann +s'indignait; si c'était possible, que des enfants fussent +si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre +vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui +aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes +hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec +les bêtes, n'ont guère de sensiblerie pour elles; +mais son coeur se fendait, à marcher là +derrière cette grand'mère en enfance, emportant son +pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui +l'avait tant aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, +si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, en +dérision et en misère.</p> + +<p>Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa +tenue:</p> + +<p>--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, +disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, +car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l'avais +encore raccommodée hier, et ce matin quand je suis partie, +je suis sûre qu'elle était propre et en ordre.</p> + +<p>Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché +peut-être par cette petite explication toute simple qu'il +ne l'eût été par d'habiles phrases, des +reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des +Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours été comme +personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle +l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son +deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux +gris de lin avaient l'expression plus réservée et +semblaient malgré cela vous pénétrer plus +avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait +achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle +était dans tout son épanouissement de +beauté.</p> + +<p>Et puis elle avait à présent la tenue d'une +fille de pêcheur, sa robe noire sans ornements et une +coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien +d'où il lui venait; c'était quelque chose de +caché en elle-même et d'involontaire dont on ne +pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement son +corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par +habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le +haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt +dans sa voix tranquille et dans son regard.</p> + +<p>XVII</p> + +<p><br> + Décidément il les accompagnait, - jusque chez +elles sans doute.</p> + +<p>Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce +chat, et cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de +les voir ainsi passer en cortège; il y avait sur les +portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au +milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, +troublée et toujours très rose; le grand Yann +à sa gauche, tête haute, et pensif.</p> + +<p>Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement +apaisée en route; d'elle-même, elle s'était +recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait +à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de +son oeil qui était redevenu clair.</p> + +<p>Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une +occasion de prendre congé; elle eût voulu rester sur +ce bon regard doux qu'elle avait reçu de lui, marcher les +yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher +ainsi bien longtemps à ses côtés dans un +rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite à +leur logis vide et sombre où tout allait +s'évanouir.</p> + +<p>A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision +pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La +grand'mère entra sans se retourner; puis Gaud, +hésitante, et Yann, par derrière, entra +aussi...</p> + +<p>Il était chez elle, pour la première fois de sa +vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... +En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis, +ses yeux ayant rencontré d'abord le portrait de Sylvestre +dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en +était approché lentement comme d'une tombe.</p> + +<p>Gaud était restée debout, appuyée des +mains à leur table. Il regardait maintenant tout autour de +lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse +qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, +malgré son air rangé et honnête, le logis de +ces deux abandonnées qui s'étaient réunies. +Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu +de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette +même misère, à ce granit fruste et à +ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée, que le +lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les +yeux de Yann revenaient là...</p> + +<p>Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La +vieille grand'mère, qui était encore si fine +à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre +garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un +l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour +quelque interrogation suprême.</p> + +<p>Mais les instants passaient et, à chaque seconde +écoulée, le silence semblait entre eux se figer +davantage. Et ils se regardaient toujours plus +profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque +chose d'inouï qui tardait à venir.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . .<br> + --Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez +toujours...</p> + +<p>Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande +décision, brusque comme étaient les siennes, prise +là tout à coup, et osant à peine être +formulée...</p> + +<p>--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue +cette année, et j'ai un peu d'argent devant moi...</p> + +<p>Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle +bien entendu? Elle était anéantie devant +l'immensité de ce qu'elle croyait comprendre.</p> + +<p>Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait +l'oreille, sentant du bonheur approcher...</p> + +<p>--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si +vous vouliez toujours...</p> + +<p>... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... +Qui donc pouvait l'empêcher de prononcer ce oui? Il +s'étonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien. +Appuyée des deux mains à la table, devenue tout +blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans +voix, ressemblait à une mourante très jolie...</p> + +<p>--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille +grand'mère qui s'était levée pour venir +à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; +il faut l'excuser; elle va réfléchir et vous +répondre tout à l'heure... Asseyez-vous, monsieur +Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...</p> + +<p>Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot +ne lui venait plus, dans son extase... C'était donc vrai +qu'il était bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait +là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cessé +de le voir en elle-même, malgré sa dureté, +malgré son refus sauvage, malgré tout. Il l'avait +dédaignée longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - +et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son +idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif +qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du +tout à lui en demander compte, non plus qu'à lui +reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, +d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait +d'être emporté si loin, en une seconde, par le +tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!...</p> + +<p>Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec +les yeux, tout noyés, qui le regardaient à une +extrême profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes +commençait à descendre le long de ses joues...</p> + +<p>--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la +grand'mère Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car +je suis encore contente d'être devenue si vieille, pour +avoir vu ça avant de mourir.</p> + +<p>Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se +tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne +connaissant aucune parole qui fût assez douce, aucune +phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur semblât +digne de rompre leur délicieux silence.</p> + +<p>--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils +ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits +enfants que j'ai là par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui +donc quelque chose, ma fille... De mon temps à moi, me +semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis...</p> + +<p>Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup +d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser +Gaud, - et il lui sembla que c'était le premier vrai +baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.</p> + +<p>Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses +lèvres fraîches, inhabiles aux raffinements des +caresses, sur cette joue de son fiancé que la mer avait +dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait +le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, +du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être +subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière +morte. Le silence s'était rempli de musique inouïes; +même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait +par la lucarne, était devenu comme une belle lueur +enchantée...</p> + +<p>--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire +ça, mes bons enfants?</p> + +<p>Gaud baissa la tête. L'Islande, la _Léopoldine,_ +- c'est vrai, elle avait déjà oublié ces +épouvante dressées sur la route. - Au retour +d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet +été d'attente craintive. Et Yann, battant le sol du +bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for +pressé lui aussi, comptait en lui-même très +vite, pour voir si, en se</p> + +<p>dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se +marier avant ce départ: tant de jours pour réunir +les papiers, tant de jours pour publier les bans à +l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou +25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait +donc encore une grande semaine à rester ensemble +après.</p> + +<p>--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre +père, dit-il, avec autant de hâte que si les minutes +mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées +et précieuses...</p> + +<p> </p> + +<h2 align="center">Quatrième partie.</h2> + +<p><br> + I</p> + +<p><br> + Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les +bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.</p> + +<p>Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, +c'était à la porte de la chaumière des Moan, +sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.</p> + +<p>D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les +soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n'avaient +rien que des crépuscules de février descendant sur +un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune branche de +verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le +ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. +Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en +remontant de la grève, avaient entraînées +dans le sentier avec leurs filets.</p> + +<p>Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région +tiédie par des courants de la mer; mais c'est égal, +ces crépuscules amenaient souvent des humidités +glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se +déposaient sur leurs épaules.</p> + +<p>Ils restaient tout de même, se trouvant très bien +là. Et ce banc, qui avait plus d'un siècle, ne +s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà +vu<br> + bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, +sortir, toujours les mêmes, de génération en +génération, de la bouche des jeunes, et il +était habitué à voir les amoureux revenir +plus tard, changés en vieux branlants et en vieilles +tremblotantes, s'asseoir à la même place, - mais +dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air et se +chauffer à leur dernier soleil...</p> + +<p>De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la +tête à la porte pour les regarder. Non pas qu'elle +fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble, mais +par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi +pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:</p> + +<p>--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. +_Ma Doué, ma Doué,_ rester dehors si tard, je vous +demande un peu, ça a-t-il du bon sens?</p> + +<p>Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils +avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du +bonheur d'être l'un près de l'autre?</p> + +<p>Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient +un léger murmure à deux voix, mêlé au +bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises. +C'était une musique très harmonieuse, la voix +fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des +sonorités douces et caressantes dans des notes graves. On +distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit +du mur auquel ils étaient adossés: d'abord le blanc +de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire +et, à côté d'elle, les épaules +carrées de son ami. Au-dessus d'eux, le dôme bossu +der leur toit de paille et, derrière tout cela, les +infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel...</p> + +<p>Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans +la cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie, +la tête tombée en avant, ne gênait pas +beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils +recommençaient à se parler à voix basse, +ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin +de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle +devait si peu durer.</p> + +<p>Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette +grand'mère Yvonne qui, par testament, leur léguait +sa chaumière; pour le moment, ils n'y faisaient aucune +amélioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop +désolé.</p> + +<p>II</p> + +<p><br> + ... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites +choses qu'elle avait faites ou qui lui étaient +arrivées depuis leur première rencontre; il lui +disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes +où celle était allée.</p> + +<p>Elle l'écoutait avec une extrême surprise. +Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imaginé +qu'il y avait fait attention et qu'il était capable de le +retenir?...</p> + +<p>Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait +encore d'autres petits détails, même des choses +qu'elle avait presque oubliées.</p> + +<p>Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, +avec un ravissement inattendu qui la prenait tout entière; +elle commençait à deviner, à comprendre: +c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce temps-<br> + là!... Elle avait été sa +préoccupation constante; il lui en faisait l'aveu +naïf à présent!...</p> + +<p>Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi +l'avait-il tant repoussée, tant fait souffrir?</p> + +<p>Toujours ce mystère qu'il avait promis +d'éclaircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse +l'explication, avec un air embarrassé et un commencement +de sourire incompréhensible.</p> + +<p>III</p> + +<p><br> + Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la +grand'mère Yvonne, pour acheter la robe de noces.</p> + +<p>Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient +d'autrefois, il y en avait qui auraient très bien pu +être arrangés pour la circonstance, sans qu'on +eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: +avoir une robe donnée par lui, payée avec l'argent +de son travail et de sa pêche, il lui semblait que cela la +fit déjà un peu son épouse.</p> + +<p>Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son +père. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les +étoffes qu'on déployait devant eux. Il était +un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune +des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, +même de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y +mit de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle.</p> + +<p>IV</p> + +<p><br> + Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans +la solitude de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux +s'arrêtèrent par hasard sur un buisson +d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur +sembla distinguer sur ce buisson de légères petites +houppes blanches:</p> + +<p>--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils +s'approchèrent pour s'en assurer.</p> + +<p>Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils +le touchèrent, vérifiant avec leurs doigts la +présence de ces petites fleurettes qui étaient tout +humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils +s'aperçurent que les jours avaient allongé; qu'il y +avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de plus +lumineux dans la nuit.</p> + +<p>Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans +le pays au bord d'aucun chemin, on n'en eût trouvé +un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès +pour eux, pour leur fête d'amour...</p> + +<p>--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.</p> + +<p>Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre +ses mains rudes; avec le grand couteau de pêcheur qu'il +portait à sa ceinture, il enleva soigneusement les +épines, puis il le mit au corsage de Gaud:</p> + +<p>--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant +comme pour voir, malgré la nuit, si cela lui seyait +bien.</p> + +<p>Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait +faiblement sur les galets de la grève, avec un petit +bruissement intermittent, régulier comme une respiration +de sommeil; elle semblait indifférente, ou même +favorable à cette cour qu'ils se faisaient là tout +près d'elle.</p> + +<p>Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des +soirées, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup +de dix heures, il leur venait un petit découragement de +vivre, parce que c'était déjà fini...</p> + +<p>Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous +peine de n'être pas prêt et de laisser fuir le +bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à +l'avenir incertain...</p> + +<p>Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit +continuel de la mer, et avec cette préoccupation un peu +enfiévrée de la marche du temps, prenait de tout +cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils +étaient des amoureux différents des autres, plus +graves, plus inquiets dans leur amour.</p> + +<p>Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans +contre elle et, quand il était reparti le soir, ce +mystère tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle +en était sûre.</p> + +<p><br> + C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, +mais pas comme à présent: cela augmentait dans son +coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, +jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette +manière d'aimer quelqu'un.</p> + +<p>De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, +presque étendu, jetait la tête sur les genoux de +Gaud, par câlinerie d'enfant pour se faire caresser, et +puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût +aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester +là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En +dehors de ce baiser de frère qu'il lui donnait en arrivant +et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne +sais quoi invisible qui était en elle, qui était +son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et +tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son +beau regard limpide...</p> + +<p>Et dire qu'elle était en même temps une femme de +chair, plus belle et plus désirable qu'aucune autre; +qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière +aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans +cesser pour cela d'être _elle-même!..._ Cette +idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il +ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par +respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce +délicieux sacrilège...</p> + +<p>V</p> + +<p><br> + Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de +l'autre dans la cheminée, et leur grand'mère Yvonne +dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages +du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres +agrandies.</p> + +<p>Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais +il y avait, ce soir-là, de longs silences +embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne disait +presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, +cherchant à se dérober aux regards de Gaud.</p> + +<p>C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la +soirée, sur ce mystère qu'il n'y avait pas moyen de +lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle +était trop fine et trop décidée à +savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais +pas.</p> + +<p>--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? +Demandait-elle.</p> + +<p>Il essaya de répondre oui. De méchants propos, +oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans +Ploubazlanec...</p> + +<p>Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle +vit bien que se devait être autre chose.</p> + +<p>--C'était ma toilette, Yann?</p> + +<p>Pour la toilette, il est sûr que cela y avait +contribué; elle en faisait trop, pendant un temps, pour +devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais enfin il +était forcé de convenir que ce n'était pas +tout.</p> + +<p>--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous +passions pour riches? Vous aviez peur d'être +refusé?</p> + +<p>--Oh! non, pas cela.</p> + +<p>Il fit cette réponse avec une si naïve +sûreté de lui-même, que Gaud en fut +amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant +lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise +et de la mer.</p> + +<p>Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée +commençait à lui venir, et son expression changeait +à mesure:</p> + +<p>--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? +Dit-elle en le regardant tout à coup dans le blanc des +yeux, avec le sourire d'inquisition irrésistible de +quelqu'un qui a deviné.</p> + +<p>Et lui détourna la tête, en riant tout à +fait.</p> + +<p>Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de +raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait +pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il +avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), et +c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait +tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était +mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais, +jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait +commencé à dire non, obstinément non, tout +en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand +personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par +être oui.</p> + +<p>Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud +avait langui, abandonnée pendant deux ans, et +désiré mourir...</p> + +<p>Après le premier mouvement, qui avait été +de rire un peu, par confusion d'être découvert, Yann +regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour +interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au +moins? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait +tant de peine, lui pardonnerait-elle?...</p> + +<p>--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. +Chez nous, avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, +quand je fais ma tête dure, je reste pendant des huit jours +comme fâché avec eux presque sans parler à +personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je +finis toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, +comme si j'étais encore un enfant de dix ans... Si vous +croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de ne pas +me marier! Non, cela n'aurait plus duré longtemps dans +tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.</p> + +<p>Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des +larmes lui venir, et c'était le reste de son chagrin +d'autrefois qui finissait de s'en aller à cet aveu de son +Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure +présente n'eût pas été si +délicieuse; à présent que c'était +fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps +d'épreuve.</p> + +<p>Maintenant tout était éclairci entre eux deux; +d'une manière inattendue, il est vrai, mais +complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux +âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs +têtes s'étant rapprochées, ils +restèrent là longtemps, leurs joues appuyées +l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de +rien se dire. Et en ce moment, leur<br> + étreinte était si chaste que, la grand'mère +Yvonne s'étant réveillée, ils +demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans +aucun trouble.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>VI</p> + +<p><br> + C'était six jours avant le départ pour l'Islande. +Leur cortège de noces s'en revenait de l'église de +Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un ciel +chargé et tout noir.</p> + +<p>Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, +marchant comme des rois, en tête de leur longue suite, +marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis, graves, +ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la vie, +d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même +être respectés par le vent, tandis que, +derrière eux, ce cortège était un joyeux +désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest +tourmentaient.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie +débordait; d'autres, déjà grisonnants, mais +qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et +leurs premières années. Grand'mère Yvonne +était là et suivait aussi, très +éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil +oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle +portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée +pour la circonstance et toujours son petit châle, reteint +une troisième fois - en noir, à cause de +Sylvestre.</p> + +<p>Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; +on voyait les jupes relevées et des robes +retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient.</p> + +<p>A la porte de l'église, les mariés +s'étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets +de fausses fleurs pour compléter leur toilette de +fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur +sa poitrine large, mais il était de ceux à qui tout +va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore +dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières +étaient piquées en haut de son corsage - +très ajusté, comme autrefois sur sa forme +exquise.</p> + +<p>Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le +vent, jouait à la diable; ses airs arrivaient aux oreilles +par bouffées, et, dans le bruit des bourrasques, +semblaient une petite musique drôle plus grêle que +les cris d'une mouette.</p> + +<p>Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage +avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était +venu de loin à la ronde; aux carrefours des sentiers, il y +avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre. +Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann, +étaient là postés. Ils saluaient les +mariés au passage; Gaud répondait en s'inclinant +légèrement comme une demoiselle, avec sa +grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle +était admirée.</p> + +<p>Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, +même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs +mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs +idiots à béquilles. Cette gent était +échelonnée sur le parcours, avec des musiques, des +accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs +sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes +que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, +avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui +étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris +sur des têtes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans +les creux des chemins, ils étaient de la même +couleur que la terre d'où ils semblaient n'être +qu'incomplètement sortis, et où ils allaient +rentrer bientôt sans avoir eu de pensées; leurs yeux +égarés inquiétaient comme le mystère +de leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient +passer, sans comprendre, cette fête de la vie pleine et +superbe...</p> + +<p>On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even +et de la maison des Gaos. C'était pour se rendre, suivant +l'usage traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, +à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout +du monde breton.</p> + +<p>Au pied de la dernière et extrême falaise, elle +pose sur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et +semble déjà appartenir à la mer. Pour y +descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs +de granit. Et le cortège de noces se répandit sur +la pente de ce cap isolé, au milieu des pierres, les +paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans +le bruit du vent et des lames.</p> + +<p>Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le +passage n'était pas sûr, la mer venait trop +près pour frapper ses grands coups. On voyait bondir +très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder.</p> + +<p>Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud +appuyée à son bras, recula le premier devant les +embruns. En arrière, son cortège restait +échelonné sur les roches, en +amphithéâtre, et lui, semblait être venu +là pour présenter sa femme à la mer; mais +celle-ci faisait mauvais visage à la mariée +nouvelle.</p> + +<p>En se retournant, il aperçut le violonaire, +perché sur un rocher gris et cherchant à rattraper, +entre deux rafales, son air de contredanse.</p> + +<p>--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue +d'une autre qui marche mieux que la tienne...</p> + +<p>En même temps commença une grande pluie +fouettante qui menaçait depuis le matin. Alors ce fut une +débandade folle avec des cris et des rires, pour grimper +sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...</p> + +<p>VII</p> + +<p><br> + Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à +cause de ce logis de Gaud, qui était bien pauvre.</p> + +<p>Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une +tablée de vingt-cinq personnes autour des mariés; +des soeurs et des frères; le cousin Gaos le pilote; +Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne _Marie,_qui +étaient de la _Léopoldine_ à présent; +quatre filles d'honneur très jolies, leurs nattes de +cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, comme +autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe +blanche à la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque +marine; quatre garçons d'honneur, tous Islandais, bien +plantés, avec de beaux yeux fiers.</p> + +<p>Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; +toute la queue du cortège s'y était entassée +en désordre, et des femmes de peine, louées +à Paimpol, perdaient la tête devant la grande +cheminée encombrée de poêles et de +marmites.</p> + +<p>Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une +femme plus riche, c'est bien sûr; mais Gaud était +connue à présent pour une fille sage et courageuse; +et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle +était la plus belle du pays, et cela le flattait de voir +les deux époux si assortis.</p> + +<p>Le vieux père, en gaîté après la +soupe, disait de ce mariage:</p> + +<p>--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait +pourtant pas dans Ploubazlanec!</p> + +<p>Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle +de la mariée comment il y en avait tant de ce +nom-là: son père, qui était le plus jeune de +neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés +avec des cousines, et ça en avait fait, tout ça, +des Gaos, malgré les disparus d'Islande!...</p> + +<p>--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos +ma parente, et nous en avons fait encore quatorze à nous +deux.</p> + +<p>Et à l'idée de cette peuplade, il se +réjouissait, en secouant sa tête blanche.</p> + +<p>Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses +quatorze petits Gaos; mais à présent ils se +débrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'épave les avaient mis vraiment bien à leur +aise.</p> + +<p>En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses +tours joués au _service_ (Les hommes de la côte +appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.), +des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil, faisant +écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.</p> + +<p>Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, +à bord de _l'Iphigénie,_ on faisait le plein des +soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche en +cuir, par où ça passait pour descendre, +s'était crevée. Alors, au lieu d'avertir, on +s'était mis à boire à même +jusqu'à plus soif; ça avait duré deux +heures, cette fête; à la fin ça coulait plein +la batterie; tout le monde était soûl!</p> + +<p>Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur +rire bon enfant avec une pointe de malice.</p> + +<p>--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a +encore que là, pour faire des tours pareils!</p> + +<p>Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, +la pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. +Malgré les précautions prises, quelques-uns +s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque +amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller +y voir.</p> + +<p>Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, +arrivait d'en bas où les plus jeunes de la noce soupaient +les uns sur les autres: c'étaient les cris de joie, les +éclats de rire des petits-cousins et des petites-cousines, +qui commençaient à se sentir très +émoustillés par le cidre.</p> + +<p>On avait servi des viandes bouillies, des viandes +rôties, des poulets, plusieurs espèces de poissons, +des omelettes et des crêpes.</p> + +<p>On avait causé pêche et contrebande, +discuté toute sorte de façons pour attraper les +messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des +hommes de mer.</p> + +<p>En haut, à la table d'honneur, on se lançait +même à parler d'aventures drôles.</p> + +<p>Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, +à leur époque, avaient roulé le monde.</p> + +<p>--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui +sont là, en montant dans les petites rues...</p> + +<p>--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui +les avait fréquentées, - oui, en tirant sur la +droite quand on arrive?</p> + +<p>--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... +Donc, nous avions _consommé_ là dedans, à +trois que nous étions... Des vilaines femmes, _ma +Doué,_ mais vilaines!...</p> + +<p>--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le +grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, après +une longue traversée, les avait connues, ces +Chinoises.</p> + +<p>--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des +piastres?... Cherche, cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, +ni lui, - plus le sou personne! - Nous faisons des excuses, en +promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure +bronzée et minaudait comme une Chinoise très +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à +miauler, à faire le diable, et finit pour nous griffer +avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix +pointues de là-bas et grimaçait comme cette vieille +en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait +retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà +les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la +boîte, tu me comprends, - qui ferment la grille à +clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - +Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une +douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber +dessus, - avec des airs de se méfier tout de même. - +Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à sucre, +achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, +ça ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour +cogner sur les magots, si ça nous a été +utile...</p> + +<p>Non, décidément il venait trop fort; en ce +moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le +conteur, ayant brusqué la fin de son histoire, se leva +pour aller voir sa barque.</p> + +<p>Un autre disait:</p> + +<p>--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en +fonctions de caporal d'armes sur la _Zénobie,_ à +Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d'autruche qui +montent à bord (imitant l'accent de là-bas): +"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons +marchands." D'un _pare à virer_ je te les fais redescendre +quatre à quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte +un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous +verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais +pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu +sais, dans ce temps j'étais jeune homme... Alors, à +Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les +modes...</p> + +<p>Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un +futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs, +tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien +vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au +récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces +plumes...</p> + +<p>Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné +qui souffre; de temps en temps, avec une force à faire +peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de +pierre.</p> + +<p>--On dirait que ça le fâche, parce que nous +sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.</p> + +<p>--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit +Yann, en souriant à Gaud, - parce que je lui avais promis +mariage.</p> + +<p>Cependant, une sorte de langueur étrange +commençait à les prendre tous deux; ils se +parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu +de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant +l'effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce +soir-là. Et il rougissait à présent, ce +grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais +disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait +suivre.</p> + +<p>Par instants aussi il était triste, en pensant tout +à coup à Sylvestre... D'ailleurs, il était +convenu qu'on ne devait pas danser à cause du père +de Gaud et à cause de lui.</p> + +<p>On était au dessert; bientôt allaient commencer +les chansons. Mais avant, il y avait les prières à +dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes +de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, +et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant +sa tête blanche, il se fit du silence partout:</p> + +<p>--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.</p> + +<p>Et, en se signant, il commença pour ce mort la +prière latine:</p> + +<p>--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen +tuum..._</p> + +<p>Un silence d'église s'était maintenant +propagé jusqu'en bas, aux tablées joyeuses des +petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison +répétaient en esprit les mêmes mots +éternels.</p> + +<p>--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus +dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, +naufragé à bord de la _Zélie_...</p> + +<p>Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il +se tourna vers la grand'mère Yvonne:</p> + +<p>--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en +récita une autre encore. Alors Yann pleura.</p> + +<p>--..._Sed libera nos a malo, Amen._</p> + +<p>Les chansons commencèrent après. Des chansons +apprises _au service,_ sur le gaillard d'avant, où il y a, +comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:</p> + +<p>Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,<br> + Mais chez nous les braves<br> + Narguent le destin,<br> + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!</p> + +<p>Les couplets étaient dits par un des garçons +d'honneur, d'une manière tout à fait langoureuse +qui allait à l'âme; et puis le choeur était +repris par d'autres belles voix profondes.</p> + +<p>Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond +d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux +brillaient d'un éclat trouble, comme des lampes +voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, la main +toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, +prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte +plus grande et plus délicieuse.</p> + +<p>Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour +servir d'un certain vin à lui; il l'avait apporté +avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille +couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.</p> + +<p>Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique +flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle +était trop grosse; alors ils l'avaient crevée en +mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de pots et +de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes +aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles +en vue s'étaient rassemblées autour de la +trouvaille.</p> + +<p>--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en +rentrant le soir à Pors-Even.</p> + +<p>Toujours le vent continuait son bruit affreux.</p> + +<p>En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - +mais les autres faisaient le diable, menés par le petit +Fantec (en français: François) et le petit Laumec +(en français: Guillaume), voulant absolument aller sauter +dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des +rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.</p> + +<p>Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour +son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien +qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le commissaire +de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire +pour cette épave non déclarée.</p> + +<p>--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, +ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, ça +serait devenu tout à fait du vin supérieur; car, +certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans +toutes les caves des débitants de Paimpol.</p> + +<p>Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? +Il était fort, haut en couleur, très +mêlé d'eau de mer, et gardait le goût +âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé +très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.</p> + +<p>Les têtes tournèrent un peu; le son des voix +devenait plus confus et les garçons embrassaient les +filles.</p> + +<p>Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait +guère l'esprit tranquille à ce souper, et les +hommes échangeaient des signes d'inquiétude +à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.</p> + +<p>Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. +Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, +menaçant, poussé à la fois, à plein +gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes +enragées.</p> + +<p>On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans +le lointain leurs formidables coups sourds: et cela, +c'était la mer qui battait de partout le pays de +Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente, en effet, +et Gaud se sentait le coeur serré par cette musique +d'épouvante, que personne n'avait commandée pour +leur fête de noces.</p> + +<p>Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était +levé doucement, fit signe à sa femme de venir lui +parler.</p> + +<p>C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise +d'une pudeur, confuse de s'être levée... Puis elle +dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les +autres.</p> + +<p>--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a +permis; nous pouvons.</p> + +<p>Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent +furtivement.</p> + +<p>Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent +sinistre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se +mirent à courir, en se tenant par la main. Du haut de ce +chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la +mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché +en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se +retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur +respiration que ce vent avait coupée.</p> + +<p>D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour +l'empêcher de traîner sa robe, de mettre ses beaux +souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis +il la pris à son cou tout à fait, et continua de +courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! +Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt +vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu +être mariés, et heureux comme ce soir.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit +logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et +ils allumèrent une chandelle que le vent leur souffla deux +fois.</p> + +<p>La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez +elle avant de commencer les chansons, était là, +couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont +elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent +avec respect et la regardèrent par les découpures +de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne +dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure +vénérable demeurait immobile et ses yeux +fermés; elle était endormie ou feignait de +l'être pour ne pas les troubler.</p> + +<p>Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.</p> + +<p>Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se +pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud +détourna les lèvres par ignorance de ce +baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui +était froidie par le vent, tout à fait +glacée.</p> + +<p>Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y +faisait très froid. Ah! si Gaud était restée +riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à +arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre +nue... Elle n'était guère habituée encore +à ces murs de granit brut, à cet air rude +qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec +elle; alors, par sa présence, tout était +changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que +lui...</p> + +<p>Maintenant leurs lèvres s'étaient +rencontrées, et elle ne détournait plus les +siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer +l'un à l'autre, ils restaient là muets, dans +l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlaient +leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous +deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils +semblaient être sans force pour rompre leur +étreinte, et ne connaître rien de plus, ne +désirer rien au delà de ce long baiser.</p> + +<p>Elle se dégagea enfin, troublée tout à +coup:</p> + +<p>--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous +voir!</p> + +<p>Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa +femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un +altéré à qui on a enlevé sa coupe +d'eau fraîche.</p> + +<p>Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers +instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge +sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du +côté des vieux lits en armoire, ennuyé +d'être aussi près de cette grand'mère, +cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours +sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras +derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la +lumière comme avait fait le vent.</p> + +<p>Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa +manière de la tenir, la bouche toujours appuyée sur +la sienne, il était comme un fauve qui aurait +planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son +corps, son âme, à cet enlèvement qui +était impérieux et sans résistance possible, +tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il +l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc +_à la mode des villes_ qui devait être leur lit +nuptial...</p> + +<p>Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le +même invisible orchestre jouait toujours.</p> + +<p>Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein +son bruit caverneux avec un tremblement de rage; tantôt +répétait sa menace plus bas à l'oreille, +comme par un raffinement de malice, avec des petits sons +filés, en prenant la voix fluttée d'une +chouette.</p> + +<p>Et la grande tombe des marins était tout près, +mouvante, dévorante, battant les falaises de ses +mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait +être pris là dedans, s'y débattre, au milieu +de la frénésie des choses noires et glacées: +- ils le savaient...</p> + +<p>Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, +à l'abri de toute cette fureur inutile et retournée +contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre +où passait le vent, ils se donnèrent l'un à +l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, +leurrés délicieusement par l'éternelle magie +de l'amour...</p> + +<p>VIII</p> + +<p><br> + Ils furent mari et femme pendant six jours.</p> + +<p>En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient +tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la +saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les +gréements et, chez Yann, la mère, les soeurs +travaillaient du matin au soir à préparer les +_suroîts,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le +temps était sombre, et la mer, qui sentait +l'équinoxe venir, était remuante et +troublée.</p> + +<p>Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec +angoisse, comptant les heures rapides des journées, +attendant le soir où, le travail fini, elle avait son Yann +pour elle seule.</p> + +<p>Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle +espérait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle +n'osait pas, dès maintenant, lui en parler... Pourtant il +l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses d'avant, +jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était +différent; c'était une tendresse si confiante et si +fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes +étreintes, avec elle étaient _autre chose;_ et, +chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant +l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin +venait.</p> + +<p>Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le +trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois +à Paimpol faire son grand dédaigneux avec des +filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours +cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez +lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès +que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il +y a le sentiment, le respect inné de la majesté de +_l'épouse;_un abîme la sépare de l'amante, +chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, +on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud +était l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne se +souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter +tant ils étaient une même chair tous deux et pour +toute la vie.</p> + +<p>... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son +bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop +inespéré, d'instable comme les rêves...</p> + +<p>D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet +amour?... Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de +ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui +garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si +doux?...</p> + +<p>Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, +ce n'était rien; rien qu'un petit acompte +enfiévré pris sur le temps de l'existence - qui +pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils +pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et +tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, +d'arrangement de ménage, avaient été +forcément remis au retour...</p> + +<p>Oh! les autres années, à tout prix +l'empêcher de repartir pour cette Islande!... Mais comment +s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, étant +si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son +métier de mer...</p> + +<p>Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le +retenir; elle y mettrait toute sa volonté, toute son +intelligence et tout son coeur. Être femme d'Islandais, +voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les +étés dans l'anxiété douloureuse; non, +à présent qu'elle l'adorait au delà de ce +qu'elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise +d'une épouvante trop grande en songeant à ces +années à venir...</p> + +<p>Ils eurent une journée de printemps, une seule... +C'était la veille de l'appareillage, on avait fini de +mettre le gréement en ordre à bord, et Yann resta +tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus +bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux, +très près l'un de l'autre et se disant mille +choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:</p> + +<p>--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des +mariés d'hier!</p> + +<p>Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier +et étrange de voir tout à coup ce grand calme, et +plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourmenté. +Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'était faite +très douce; elle était partout du même bleu +pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand +éclat blanc, et le rude pays breton s'imprégnait de +cette lumière comme d'une chose fine et rare; il semblait +s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse +sentant l'été, et ont eût dit qu'il +s'était immobilisé à jamais, qu'il ne +pouvait plus y avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les +caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres +changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes +lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans +des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme +pour rendre plus douce et éternelle leur fête +d'amour; - et on voyait déjà des fleurs +hâtives, des primevères le long des fossés, +ou des violettes, frêles et sans parfum.</p> + +<p>Quand Gaud demandait:</p> + +<p>--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?</p> + +<p>Lui, répondait, étonné, en la regardant +bien en face avec ses beaux yeux francs:</p> + +<p>--Mais, Gaud, toujours...</p> + +<p>Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un +peu sauvage, semblait avoir là son vrai sens +d'éternité.</p> + +<p>Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du +rêve accompli, elle se serrait contre lui, inquiète +toujours, - le sentant fugitif comme un grand oiseau de mer... +Demain, l'envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour +l'empêcher de partir...</p> + +<p>De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on +dominait tout ce pays marin, qui paraissait être sans +arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de pierres. +Les maisons des pêcheurs étaient posées +çà et là sur les rochers avec leurs vieux +murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et +bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans +l'extrême éloignement, la mer, comme une grande +vision diaphane, décrivait son cercle immense et +éternel qui avait l'air de tout envelopper.</p> + +<p>Elle s'amusait à lui raconter les choses +étonnantes et merveilleuses de ce Paris où, elle +avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne +s'y intéressait pas.</p> + +<p>--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant +de terres... ça doit être malsain. Tant de maisons, +tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces +villes; non, je ne voudrais pas vivre là-dedans, moi, bien +sûr.</p> + +<p>Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand +garçon était un enfant naïf.</p> + +<p>Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol +où poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir +blottis contre le vent du large. Là, il n'y avait plus de +vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de +l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs +verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait +entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de +vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque +crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches +mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un +cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.</p> + +<p>Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient +les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des +hauteurs et de la mer.</p> + +<p>Lui, à son tour, racontait l'Islande, les +étés pâles et sans nuit, les soleils obliques +qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se +faisait expliquer.</p> + +<p>--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en +promenant sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux +bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a +pas du tout de force pour monter; à minuit, il +traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il +se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des +fois, la lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; +alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les +connaît pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent +beaucoup dans ce pays.</p> + +<p>Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait +être loin, cette île d'Islande. Et les fiords? Gaud +avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts +dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l'effet de +désigner une chose sinistre.</p> + +<p>--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, +comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour +des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais +où elles finissent, à cause des nuages qui sont +dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne +connaissent point ce que c'est que les arbres. A la +mi-août, quand notre pêche est finie, il est grand +temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la +terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, +là-bas, pendant tout l'hiver.</p> + +<p>--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, +sur la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux +du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de +pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre +bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les +défunts ont des croix en bois toutes pareilles à +celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux +Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume +Moan, le grand-père de Sylvestre.</p> + +<p>Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des +caps désolés, sous la pâle lumière +rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait +à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire +noir de ces nuits longues comme les hivers.</p> + +<p>--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, +sans se reposer jamais?</p> + +<p>--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, +car la mer n'est pas toujours belle par là. Dame! on est +fatigué le soir, ça donne appétit pour +souper et, des jours, l'on dévore.</p> + +<p>--Et on ne s'ennuie jamais?</p> + +<p>--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; +à bord, au large, moi, le temps ne me dure pas, +jamais!</p> + +<p>Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus +vaincue par la mer.</p> + +<p> </p> + +<h2 align="center">Cinquième partie.</h2> + +<p>I</p> + +<p><br> + ... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient +eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils +rentrèrent dîner devant leur feu, qui était +une flambée de branchages.</p> + +<p>Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute +une nuit à dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette +attente les empêchait d'être déjà +tristes.</p> + +<p>Après dîner, ils retrouvèrent encore un +peu l'impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur +la route de Pors-Even: l'air était tranquille, presque +tiède et un reste de crépuscule s'attardait +à traîner sur la campagne.</p> + +<p>Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour +les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant +le projet de se lever tous deux au petit jour.</p> + +<p><br> + II</p> + +<p><br> + Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de +monde. Les départs d'Islandais avaient commencé +depuis l'avant-veille et, à chaque marée, un groupe +nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux +devaient sortir avec la _Léopoldine,_et les femmes de ces +marins, ou les mères, étaient toutes +présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait de +se trouver mêlée à elles, devenue une femme +d'Islandais elle aussi, et amenée là pour la +même cause fatale. Sa destinée venait de se +précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait +à peine eu le temps de se bien représenter la +réalité des choses; en glissant sur une pente +irrésistiblement rapide, elle était arrivée +à ce dénouement-là, qui était +inexorable, et qu'il fallait subir à présent - +comme faisaient les autres, les habituées...</p> + +<p>Elle n'avait jamais assisté de près à ces +scènes, à ces adieux. Tout cela était +nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolée, différente; son +passé de _demoiselle,_ qui subsistait malgré tout, +la mettait à part.</p> + +<p>Le temps était resté beau sur ce jour des +séparations; au large seulement une grosse houle lourde +arrivait de l'ouest, annonçant du vent, et de loin on +voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.</p> + +<p>... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, +comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins +de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui +n'avaient pas de coeur ou qui pour le moment n'aimaient personne. +Des vieilles, qui se sentaient menacées par la mort, +pleuraient en quittant leurs fils; des amants s'embrassaient +longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient +à leur bord d'un air sombre, s'en allant comme à un +calvaire.</p> + +<p>Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui +avaient signé leur engagement par surprise, quelque jour +dans un cabaret, et qu'on embarquait par force à +présent; leurs propres femmes et des gendarmes les +poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la +résistance à cause de leur grande force, avaient +été enivrés par précaution; on les +apportait sur des civières et, au fond des cales des +navires, on les descendait comme des morts.</p> + +<p>Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels +compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose +terrible était-ce donc, ce métier d'Islande, pour +s'annoncer de cette manière et inspirer à des +hommes de telles frayeurs?</p> + +<p>Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans +doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande +pêche. C'étaient les bons, ceux-là; ils +avaient la mine noble et belle; s'ils étaient +garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier +coup d'oeil sur les filles; s'ils étaient mariés, +ils s'embrassaient leurs femmes ou leur petits avec une tristesse +douce et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se sentit un +peu rassurée en voyant qu'ils étaient tous ainsi +à bord de cette _Léopoldine,_ qui avait vraiment un +équipage de choix.</p> + +<p>Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, +traînés dehors par des remorqueurs. Et alors, +dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine +voix le cantique de la Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" +sur le quai, des mains de femmes s'agitaient en l'air pour de +derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des +coiffes.</p> + +<p><br> + Dès que la _Léopoldine_ fut partie, Gaud +s'achemina d'un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et +demie de marche le long de la côte, par les sentiers +familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle.</p> + +<p>La _Léopoldine_ devait mouiller en grande rade devant +ce Pors-Even, et n'appareiller définitivement que le soir; +c'était donc là qu'ils s'étaient +donné un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses +adieux.</p> + +<p>A terre, où l'on ne sentait point la houle, +c'était toujours le même beau temps printanier, le +même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route, +en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier, +seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils +marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et +bientôt se trouvèrent près de leur maison, +ramenés là insensiblement sans y avoir +pensé; ils entrèrent donc encore une +dernière fois chez eux, où la grand'mère +Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.</p> + +<p>Yann faisait des recommandations à Gaud pour +différentes petites choses qu'il laissait dans leur +armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les +déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A +bord des navires de guerre les matelots apprennent ces +soins-là. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu; +il pouvait être bien sûr pourtant que tout ce qui +était à lui serait conservé et soigné +avec amour.</p> + +<p>D'ailleurs, ces préoccupations étaient +secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se +donner le change à eux-mêmes...</p> + +<p>Yann raconta qu'à bord de la _Léopoldine,_ on +venait de tirer au sort les postes de pêche et que, lui, +était très content d'avoir gagné l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque +rien des choses d'Islande:</p> + +<p>--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il +y a des trous qui sont percés à certaines places et +que nous appelons _trous de mecques;_ c'est pour y planter des +petits supports à rouet dans lesquels nous passons nos +lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là +aux dés, ou bien avec des numéros brassés +dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, +pendant toute la campagne après, l'on n'a plus le droit de +planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, mon +poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui +est, comme tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus +de poissons; et puis il touche aux grand haubans où l'on +peut toujours attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un +petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes ces neiges +ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; +on n'a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais +grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.</p> + +<p>... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher +les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus +vite. Leur causerie avait le caractère à part de +tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes +petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce +jour-là mystérieuses et suprêmes...</p> + +<p>A la dernière minute du départ, Yann enleva sa +femme entre ses bras et ils se serrèrent l'un contre +l'autre sans plus rien dire, dans une longue étreinte +silencieuse.</p> + +<p>Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent +pour se tendre à un vent léger qui se levait dans +l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet +d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - +C'était lui encore, cette petite forme humaine debout, +noire sur le bleu cendré des eaux, - et déjà +vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui +persistent à fixer se troublent et ne voient plus...</p> + +<p>... A mesure que s'en allait cette _Léopoldine,_ Gaud +comme attirée par un aimant, suivait à pied le long +des falaises.</p> + +<p>Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la +terre était finie; alors elle s'assit, au pied d'une +dernière grande croix, qui est là plantée +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point +élevé, la mer vue de là semblait avoir des +lointains qui montaient, et on eût dit que cette +_Léopoldine,_ en s'éloignant, s'élevait peu +à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle immense. +Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les +derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se +serait passée ailleurs, derrière l'horizon; mais +dans le champ profond de la vue, où Yann était +encore, tout demeurait paisible.</p> + +<p>Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa +mémoire la physionomie de ce navire, sa silhouette de +voiture et de carène, afin de le reconnaître de +loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre.</p> + +<p>Des levées énormes de houle continuaient +d'arriver de l'ouest régulièrement l'une +après l'autre, sans arrêt, sans trêve, +renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les mêmes +rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les +mêmes grèves. Et à la longue, c'était +étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette +sérénité de l'air et du ciel; c'était +comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder et +envahir les plages.</p> + +<p>Cependant la _Léopoldine_ se faisait de plus en plus +diminuée, lointaine, perdue. Des courants sans doute +l'entraînaient, car les brises de cette soirée +étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. +Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait +bientôt atteindre l'extrême bord du cercle des choses +visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où +l'obscurité commençait à venir.</p> + +<p>Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le +bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse +malgré les larmes qui lui venaient toujours. Quelle +différence, en effet, et quel vide plus sombre s'il +était parti encore comme les deux autres années, +sans même un adieu! Tandis qu'à présent tout +était changé, adouci; il était tellement +à elle son Yann, elle se sentait si aimée +malgré ce départ, qu'en s'en revenant toute seule +au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente +délicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'étaient dit +pour l'automne.</p> + +<p>III</p> + +<p><br> + L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, +guettant les premières feuilles jaunies, les premiers +rassemblements d'hirondelles, la pousse des +chrysanthèmes.</p> + +<p>Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle +lui écrivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si +ces lettres arrivent.</p> + +<p>A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il +l'informait qu'il était en bonne santé à la +date du 10 courant, que la saison de la pêche +s'annonçait excellente et qu'il avait déjà +quinze cents poissons pour sa part. D'un bout à l'autre +c'était dit dans le style naïf et calqué sur +le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais +à leur famille. Les hommes élevés comme Yann +ignorent absolument la manière d'écrire les mille +choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. +Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la +part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui +n'était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le +courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom +d'épouse, comme trouvant plaisir à le +répéter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame +Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ était +déjà une chose qu'elle relisait avec joie. Elle +avait encore eu si peu le temps d'être appelée: +_Madame Marguerite Gaos!..._</p> + +<p>IV</p> + +<p><br> + Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. +Les Paimpolaises, qui d'abord s'étaient +méfiées de son talent d'ouvrière +improvisée, disant qu'elle avait de trop belles mains de +demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait à +leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle +était devenue presque une couturière en renom.</p> + +<p>Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour +son retour. L'armoire, les vieux lits à +étagères, étaient réparés, +cirés, avec des ferrures luisantes; elle avait +arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des +rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises.</p> + +<p>Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui +avait laissé en partant et qu'elle gardait intact, dans +une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son +arrivée.</p> + +<p>Pendant les veillées d'été, aux +dernières clartés des jours, assise devant la porte +avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les +idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, +elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur en +laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des +merveilles de points compliqués et ajourés; la +grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une +habile tricoteuse, s'était rappelé peu à peu +ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. +Et c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, +car il fallait un maillot très grand pour Yann.</p> + +<p>Cependant, le soir surtout, on commençait à +avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines +plantes, qui avaient donné toute leur pousse en juillet, +prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus +petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours +d'août arrivèrent, et un premier navire islandais +apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La fête +du retour était commencée.</p> + +<p>On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel +était-ce?</p> + +<p>C'était le _Samuel-Azénide;_ - toujours en +avance celui-là.</p> + +<p>--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la +_Léopoldine_ ne va pas tarder; là-bas, je connais +ça, quand un commence à partir les autres ne +tiennent plus en place.</p> + +<p>V</p> + +<p><br> + Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, +quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, +dans le pays, la joie revenait avec eux, et c'était +fête chez les épouses, chez les mères: +fête aussi dans les cabarets, où les belles filles +paimpolaises servent à boire aux pêcheurs.</p> + +<p>Le _Léopoldine_ restait du groupe des retardataires; il +en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à +l'idée que, dans un délai extrême de huit +jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception, +Yann serait là, Gaud était dans une +délicieuse ivresse d'attente, tenant le ménage bien +en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.</p> + +<p>Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et +d'ailleurs elle commençait à n'avoir plus la +tête à grand'chose dans son impatience.</p> + +<p>Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis +cinq. Deux seulement manquaient toujours à l'appel.</p> + +<p>--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la +_Léopoldine_ ou la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les +balais_ du retour.</p> + +<p>Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus +animée et plus jolie, dans sa joie de l'attendre.</p> + +<p>VI</p> + +<p><br> + Cependant les jours passaient.</p> + +<p>Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air +gai, d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que +c'était tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se +voyait pas chaque année? Oh! d'abord, de si bons marins, +et deux si bons bateaux!</p> + +<p>Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de +premiers petits frissons d'anxiété, d'angoisse.</p> + +<p>Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût +peur, si tôt?... Est-ce qu'il y avait de quoi?...</p> + +<p>Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...</p> + +<p>VII</p> + +<p><br> + Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!</p> + +<p>Un matin où il y avait déjà une brume +froide sur la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la +trouva assise de très bonne heure sous le porche de la +chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les +veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme +dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de +l'aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud +s'était réveillée avec une inquiétude +plus poignante, à cause de cette impression d'hiver... +Qu'avait donc cette journée, cette heure, cette minute, de +plus que les précédentes?... On voit très +bien des bateaux retardés de quinze jours, même d'un +mois.</p> + +<p>Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, +sans doute, puisqu'elle était venue pour la +première fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et +relire les noms des jeunes hommes morts.</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, Yvon, perdu en mer<br> + aux environs de Norden-Fjord...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se +lever de la mer, et en même temps, sur la voûte, +quelque chose s'abattre comme une pluie: les feuilles mortes!... +il en entra toute une volée sous ce porche; les vieux +arbres ébouriffés du préau se +dépouillaient, secoués par ce vent du large. - +L'hiver qui venait!...</p> + +<p>... perdu en mer<br> + aux environs de Norden-Fiord,<br> + dans l'ouragan du 4 au 5 août 1880.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses +yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle +était très vague, sous la brume grise, et une panne +suspendue traînait sur les lointains comme un grand rideau +de deuil.</p> + +<p>Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en +dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui +avait jadis semé ces morts sur la mer, voulait encore +tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui rappelaient leurs +noms aux vivants.</p> + +<p>Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place +vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession +terrible, elle était poursuivie par l'idée d'une +plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre là, +bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle +n'osait pas redire dans un pareil lieu.</p> + +<p>Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la +tête renversée contre la pierre.</p> + +<p>...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br> + dans l'ouragan du 4 au 5 août<br> + à l'âge de 23 ans...<br> + Qu'il repose en paix!</p> + +<p>L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de +là-bas, - l'Islande lointaine, lointaine, +éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et +tout à coup, - toujours à cette même place +vide du mur qui semblait attendre, - elle eut, avec une +netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à +laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête +de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adoré, _Yann Gaos!..._ Alors elle se dressa +tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une +folle...</p> + +<p>Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du +matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer en +dansant.</p> + +<p><br> + Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se +leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se +composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer. +Vite elle prit un air d'être là par hasard, ne +voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé.</p> + +<p>Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la +_Léopoldine._ Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que +Gaud faisait là; inutile de feindre avec elle. Et d'abord +elles restèrent muettes l'une devant l'autre, les deux +femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de +s'être rencontrées dans un même sentiment de +terreur, presque haineuses.</p> + +<p>--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont +rentrés depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable, +d'une voix sourde et comme irritée.</p> + +<p>Elle apportait un cierge pour faire un voeu.</p> + +<p>--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y +songer, à ce moyen des désolées. Mais elle +entra dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et +elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme +deux soeurs.</p> + +<p>A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des +prières ardentes, avec toute leur âme. Et puis +bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et +leurs larmes pressées commencèrent à tomber +sur la terre...</p> + +<p>Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante +aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras, +l'embrassa.</p> + +<p>Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs +cheveux, épousseté le salpêtre et la +poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des +genoux, elles s'en allèrent sans plus rien se dire, par +des chemins différents.</p> + +<p>VIII</p> + +<p><br> + Cette fin de septembre ressemblait à un autre +été un peu mélancolique seulement. Il +faisait vraiment si beau cette année là que, sans +les feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les +chemins, on eût dit le gai mois de juin. Les maris, les +fiancés, les amants étaient revenus, et partout +c'était la joie d'un second printemps d'amour...</p> + +<p>Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande +fut signalé au large. Lequel?...</p> + +<p>Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, +muets, anxieux, sur la falaise.</p> + +<p>Gaud tremblante et pâlie, était là, +à côté du père de son Yann:</p> + +<p>--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort +que c'est eux! Un liston rouge, un hunier à rouleau, +ça leur ressemble joliment toujours; qu'en dis-tu, Gaud, +ma fille?</p> + +<p>--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement +soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas +pareil et ils ont un foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien +sûr, ma fille, ils ne tarderont pas.</p> + +<p>Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit +arrivait à son heure, avec une tranquillité +inexorable.</p> + +<p>Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une +insensée, toujours par peur de ressembler à une +femme de naufragé, s'exaspérant quand les autres +prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, +détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces +regards qui la glaçaient.</p> + +<p>Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le +matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, +passant par derrière la maison paternelle de son Yann pour +n'être pas vue par la mère ni les petites soeurs. +Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de +ce pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne +sur la Manche grise, et s'asseyait là tout le jour aux +pieds d'une croix isolée qui domine les lointains immenses +des eaux...</p> + +<p>Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se +dressent sur les falaises avancées de cette terre des +marins, comme pour demander grâce; comme pour apaiser la +grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes +et ne les rend plus, et garde de préférence les +plus vaillants, les plus beaux.</p> + +<p>Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes +éternellement vertes, tapissées d'ajoncs courts. +Et, à cette hauteur, l'air de la mer était +très pur, ayant à peine l'odeur salée des +goémons, mais rempli des senteurs délicieuses de +septembre.</p> + +<p>On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus +les autres, toutes les découpures de la côte, la +terre de Bretagne finissait en pointes dentelées qui +s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.</p> + +<p>Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au +delà, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle +menait un tout petit bruit caressant, léger et immense, +qui montait du fond de toutes les baies. Et c'étaient des +lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son +mystère impénétrable, tandis que des brises, +faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genêts +ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.</p> + +<p>A certaines heures régulières, la mer baissait, +et des taches s'élargissaient partout, comme si lentement +la Manche se vidait; ensuite, avec la même lenteur, les +eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, +sans aucun souci des morts.</p> + +<p>Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au +milieu de ces tranquillités regardant toujours, +jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne plus rien +voir.</p> + +<p>IX</p> + +<p><br> + Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune +nourriture, elle ne dormait plus.</p> + +<p>A présent, elle restait chez elle, et se tenait +accroupie, les mains entre les genoux, la tête +renversée et appuyée au mur derrière. A quoi +bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur +son lit sans retirer sa robe, quand elle était trop +épuisée. Autrement elle demeurait là, +toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans +cette immobilité; toujours elle avait cette impression +d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues +qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un +goût de fièvre, et à certaines heures elle +poussait un gémissement rauque du gosier, +répété par saccades, longtemps, longtemps, +tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.</p> + +<p>Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, +à voix basse, comme s'il eût été +là tout près, et lui disait des mots d'amour.</p> + +<p>Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à +lui, à de toutes petites choses insignifiantes; de +s'amuser par exemple à regarder l'ombre de la Vierge de +faïence et du bénitier, s'allonger lentement, +à mesure que baissait la lumière, sur la haute +boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient +plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant +le mur de sa tête...</p> + +<p>Et toutes les heures du jour passaient, l'une après +l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la +nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis +combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus +grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les +dates, ni les noms des jours.</p> + +<p>Pour les naufrages d'Islande, on a des indications +ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou +bien ils ont trouvé un débris, un cadavre, ils ont +quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la +_Léopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de +la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperçue le 2 +août, disaient qu'elle avait dû s'en aller +pêcher plus loin vers le nord, et après, cela +devenait le mystère impénétrable.</p> + +<p>Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait +le moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le +savait même pas, et à présent elle avait +presque hâte que ce fût bientôt.</p> + +<p>Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la +pitié de le lui dire!...</p> + +<p>Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - +lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant +priée, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui +faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui +montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roulé par la mer... pour être +fixée au moins! pour savoir!!...</p> + +<p>Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment +d'une voile surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ +s'approchant, se hâtant d'arriver! Alors elle faisait un +premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour +courir regarder le large, voir si c'était vrai...</p> + +<p>Elle retombait assise. Hélas! Où +était-elle en ce moment, cette _Léopoldine?_ +où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans +doute, là-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande, +abandonnée, émiettée, perdue...</p> + +<p>Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours +la même: une épave éventrée et vide, +bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une +extrême douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme +d'eaux mortes.</p> + +<p>X</p> + +<p><br> + Deux heures du matin.<br> + C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive +à tous les pas qui s'approchaient: à la moindre +rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes vibraient; +à force d'être tendues aux choses du dehors, elles +étaient devenues affreusement douloureuses.</p> + +<p>Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, +les mains jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurité, +elle écoutait le vent faire sur la lande son bruit +éternel.</p> + +<p>Des pas d'homme tout à coup, des pas +précipités dans le chemin! A pareille heure, qui +pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de +l'âme, son coeur cessant de battre...</p> + +<p>On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites +marches de pierre...</p> + +<p>Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce +que ce pouvait être un autre!... Elle était debout, +pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait +sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour +enlacer le bien-aimé. Sans doute la _Léopoldine_ +était arrivée de nuit, et mouillée en face +dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle +arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse +d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les +doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou +qui était dur...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la +tête retombée sur la poitrine. Son beau rêve +de folle était fini. Ce n'était que Fantec, leur +voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que +lui, que rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle +se sentit replongée comme par degrés dans son +même gouffre, jusqu'au fond de son même +désespoir affreux.</p> + +<p>Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, +était au plus mal, et à présent, +c'était leur enfant qui étouffait dans son berceau, +pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu +demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher +le médecin à Paimpol...</p> + +<p>Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue +sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien à donner +aux peines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait +devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui +répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet +homme?</p> + +<p>Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert +cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il +venait de lui faire.</p> + +<p>Il balbutia un pardon:</p> + +<p>--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la +déranger... elle!...</p> + +<p>--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas +moi,_ Fantec?</p> + +<p>La vie lui était revenu brusquement, car elle ne +voulait pas encore être une désespérée +aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, +à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla +pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit +enfant.</p> + +<p>Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre +heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle était +très fatiguée.</p> + +<p>Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa +tête une empreinte qui, malgré tout, était +persistante; elle se réveilla bientôt avec une +secousse, se dressant à moitié, au souvenir de +quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... +Au milieu de la confusion des idées qui revenaient, vite +elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que +c'était...</p> + +<p>--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.</p> + +<p>Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son +même abîme. Non, en réalité, il n'y +avait rien de changé dans son attente morne et sans +espérance.</p> + +<p>Pourtant, l'avoir senti là si près, +c'était comme si quelque chose émané de lui +était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on +appelle, au pays breton, un _présigne;_ et elle +écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant +que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait de +lui.</p> + +<p>En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il +ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui +étaient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit +près du lit de Gaud.</p> + +<p>Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, +son beau Yann était son aîné, son +préféré, sa gloire. Mais il ne +désespérait pas, non vraiment, il ne +désespérait pas encore. Il se mit à rassurer +Gaud d'une manière très douce: d'abord les derniers +rentrés d'Islande partaient tous de brumes très +épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis +surtout il lui était venu une idée: une +relâche aux îles Feroë, qui sont des îles +lointaines situées sur la route et d'où les lettres +mettent très longtemps à venir; cela lui +était arrivé à lui-même, il y avait +une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte +mère avait déjà fait dire une messe pour son +âme... Un si beau bateau, la _Léopoldine,_ presque +neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à +bord...</p> + +<p>La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la +tête; la détresse de sa petite-fille lui avait +presque rendu de la force et des idées; elle rangeait le +ménage, regardant de temps en temps le petit portrait +jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses +ancres de marine et sa couronne funéraire en perles +noires; non, depuis que le métier de mer lui avait pris +son petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour +des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du +bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur.</p> + +<p>Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, +ses grands yeux cernés regardaient avec une tendresse +profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aimé; rien +que de l'avoir là, près d'elle, c'était une +protection contre la mort, et elle se sentait plus +rassurée, plus rapprochée de son Yann. Ses larmes +tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en +elle-même ses prières ardentes à la Vierge +Étoile-de-la-mer.</p> + +<p>Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des +avaries peut-être; c'était une chose possible en +effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de +toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout +n'était pas perdu, puisqu'il ne désespérait +pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, elle se +remit encore à attendre.</p> + +<p>C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les +tombées de nuit lugubres où, de bonne heure, tout +se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir aussi +alentour, dans le vieux pays breton.</p> + +<p>Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des +crépuscules; des nuages immenses, qui passaient lentement, +venaient faire tout à coup des obscurités en plein +midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme un son +lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs +méchants ou désespérés; d'autres +fois, cela se rapprochait tout près contre la porte, se +mettant à rugir comme les bêtes.</p> + +<p>Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait +toujours plus affaissée, comme si la vieillesse +l'eût déjà frôlée de son aile +chauve. Très souvent elle touchait les effets de son Yann, +ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant +comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue +qui avait gardé la forme de son corps; quand on le jetait +doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par +habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; +aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une +étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer +pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte.</p> + +<p>Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors +elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où +des petits panaches de fumée blanche commençaient +à sortir çà et là des +chaumières des autres: là partout les hommes +étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées +devaient être douces; car le renouveau d'amour était +commencé avec l'hiver dans tout ce pays des +Islandais...</p> + +<p>Cramponnée à l'idée de ces îles +où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte +d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...<br> + . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>XI</p> + +<p><br> + Il ne revint jamais.<br> + Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre +Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient +été célébrées ses noces avec +la mer.</p> + +<p>Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa +nourrice; c'était elle qui l'avait bercé, qui +l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite elle l'avait +repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces +monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'étaient +agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la +fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus +grand bruit horrible pour étouffer les cris. - Lui, se +souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était +défendu, dans une lutte de géant, contre cette +épousée de tombeau. Jusqu'au moment où il +s'était abandonné, les bras ouverts pour la +recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui +râle, la bouche déjà emplie d'eau; les bras +ouverts, étendus et raidis pour jamais.</p> + +<p>Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il +avait conviés jadis. Tous, excepté Sylvestre, qui, +lui, s'en était allé dormir dans des jardins +enchantés, - très loin, de l'autre +côté de la Terre...</p> + +<br> +<br> +<br> +<br> +<pre> +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 8pchs11h.htm or 8pchs11h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs12h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs11ah.htm + + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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Le gîte, trop +bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une +grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte +monotone, avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien: +une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle +en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en +vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, +en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de +terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très +exactement la forme, et il restait juste de quoi se couler autour pour +s'asseoir sur des caissons étroits scellés au murailles de chêne. De +grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque à toucher leurs +têtes; et, derrière leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées +dans l'épaisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un +caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et +frustes, imprégnées d'humidité et de sel; usées, polies par les +frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en +breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur +une planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la +patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les +personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les +vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une +petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de cette +pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente prière, +à des heures d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux bouquets de +fleurs artificielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine +bleue serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur +la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle suroît (du +nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies). + +Ils étaient d'âges divers. Le capitaine pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, +pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée, +couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeux d'enfant, d'un +gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs. + +Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver +un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. + +... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des +eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, +marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le +plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais +sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour ceux +qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans +le pays, pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, +avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. +Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours +une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque chaste. + +Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom +que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était- +il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il +pas prendre un peu de sa part de la fête? + +--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de +bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba +d'en haut: + +--Yann! Yann !... Eh! l'homme! + +L'homme répondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui +était entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..." +Cependant c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux. + +Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller +jaune, et on entendit l'homme descendre avec de gros sabots par une +échelle de bois. + +Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était +presque un géant. Et d'abord il fit une grimace en se pinçant le bout du +nez à cause de l'odeur âcre de la saumure. + +Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait +de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, +formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux +bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par +tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le +traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air +de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que +chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très serré en deux petits rouleaux +symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et +exquis; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des +coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, et +ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des +fruits que personne n'a touchés. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rembourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un +petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces +marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire +dans son verre, et puis on l'envoya se coucher. + +Après, on reprit la grande conversation des mariages: + +--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à +vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent +penser quand elles le voient? + +Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes ses +épaules effrayantes: + +--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à +l'heure; c'est suivant. + +Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et +c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à +parler le français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il commença +de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze +jours. + +C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il +était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme +qui vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il +en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite +en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, en plein par la figure, à +celle qui chantait sur la scène? - moitié déclaration brusque, moitié +ironie pour cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme +était tombée du coup; après, elle l'avait adoré pendant près de trois +semaines. + +--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette +montre en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à +lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au +milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer +qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en +haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle. + +Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le +surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des +sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un +chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur +la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père +avait disparu autrefois dans un naufrage. + +--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très +bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large. +Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une +candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux +planté du bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit enfant +contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa +croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé +d'être devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier +bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux +avances d'aucune fille. + +A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour deux +- et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de l'Assomption +de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. Trois +d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui +ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le +pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c'était Yann, +Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume. + +Dehors il faisait jour, éternellement jour. + +Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle +traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, +tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, +et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, +impalpable, chimérique. + +L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela +prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune +image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine +de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. + +La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du +vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout +était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et +incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait +pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et +toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être +nommée. + +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces +mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et +leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du +large. + +Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un +homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs +hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, +aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau +tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d'un +gris luisant d'acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'était +rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec +son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui +devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute +ruisselante et fraîche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du +dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus +réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été +hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose +comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues +traînées roses... + +--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, +avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait +l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé +prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en +touchant à ce sujet grave.) + +--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, ce +Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune des +filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, +ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai... + +Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un +banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils +avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, plus +de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils +s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même sa +manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge +comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur +fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches. + +La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au +temps de la Genèse elle s'était séparée d'avec les ténèbres qui +semblaient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très +lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on +sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait été vague et étrange +comme celle des rêves. + +Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des +déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands +rayons couleur d'argent rose. + +Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense, +faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite; +ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles +tendus pour cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé +l'imagination des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de +planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors +avait pris un aspect de recueillement immense; il s'était arrangé en +sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de +cette voûte de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile +comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer +très loin une autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, +qui était un promontoire de la sombre Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste +en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son +grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé +qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et que, +lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche +inévitable commençait à lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas, +arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à +pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord par +tous ces reflets de lumière pâle. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin +avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se +mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les +trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de +descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se +tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à +l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson. + +Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un +certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la +main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du +mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants, +le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu +sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce +était souvent chez lui très près d'une violence brutale. + +Chapitre II + +Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait chaque +année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les +étés n'ont plus de nuits. + +Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs +épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés +d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les +senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa +membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il +retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille. +Alors il avait sa façon à lui de s'élever à la lame et de rebondir, plus +lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes. + +Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une +race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et +de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là). + +Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans +le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un +reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une +grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons +et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des +marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération +en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la +saison allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas +revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères, +de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires +islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le +prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait +les gestes qui bénissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages +chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Étoile-de-la-Mer. + +Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux. + +Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre +compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides +de la mer hyperborée. + +Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé +ce navire qui portait son nom. + +La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la Marie suivait +l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, +et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa +pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel +pour la campagne prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour +quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce +lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes. + +Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à +Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour +un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et +qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: - il +faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore. + +Chapitre III + +A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y +avait deux femmes très occupées à écrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont +l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de +fleurs. + +Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une +coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe +toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - +deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour +quelque bel Islandais. + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses +idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure +jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait +vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie +par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme +certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse +sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux ou +trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns des +autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable s'encadrait bien +dans toute cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air +religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une bonne honnêteté. +Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on +voyait à la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de +jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu "en pointe de sabot" +(comme elle avait coutume de dire), son profil n'était pas trop gâté par +les années; on devinait encore qu'il avait dû être régulier et pur comme +celui des saintes d'église. + +Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à +dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette +lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais +sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme. + +L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire +soigneusement l'adresse: + +A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - +dans la mer d'Islande par Reykjavik. + +Après, elle aussi releva la tête pour demander: + +--C'est-il fini, grand'mère Moan? + +Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt +ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est +brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. +Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au +milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression +de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le +nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans +les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre +inférieure, en accentuait délicieusement le rebord; - et de temps en +temps, quand une pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette +lèvre, avec ses dents blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la +peau fine des petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne +svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui +venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une +expression d'yeux à la fois obstinée et douce. + +Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon +au-dessus des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et +qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises. + +On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à +qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était qu'une +grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs. + +Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un +lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur +claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de +chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l'ancienneté +du logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres +donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les +marchés et les pardons. + +--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire? + +--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant +ce nom-là. + +Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se +leva en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de +très intéressant sur la place. + +Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle +d'une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa +coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir +cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par +convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de +grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant +pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon +pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, +rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle +âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cette +pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses +dures journées de travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui +lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi +brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et +capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni +les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un rêve +lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et +mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les +falaises étaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent +était venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des +cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et +plus tard à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une +mademoiselle Marguerite, grande, sérieuse, au regard grave. Toujours un +peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la +grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce +qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé bien au hasard, +sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait +servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de +hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui +surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours +devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si +indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient +bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de +coeur autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus +qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes +quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller d'une autre +façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, +en prenant la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, +s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été +seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses +souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire +Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on +parlait tant, qui n'étaient jamais là, et dont chaque année quelques-uns +de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de cette Islande +qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et où était à présent +celui qu'elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de +ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son +existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en +remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle +demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau +de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle +avait eu ses fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui +disait bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une +famille vaillante et estimée. + +Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu +près bien mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient +plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue +d'habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les +cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châle de +mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et +depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable. + +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme +les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces +yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver +bien jolie. + +Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs +que les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son galant, +un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui +maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les +jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il ne s'était +consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premières +ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce +de rancune comique, moitié maligne, et il l'interpellait toujours: + +--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous prendre +mesure?... + +Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se +faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa +plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de +sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres... + +--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui +elle avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, plus +cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait à son cher +petit-fils, son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour +le service. - Cinq années!... S'en aller en Chine peut-être, à la +guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - Une angoisse la +prenait à cette pensée... Non, décidément, elle n'était pas si gaie +qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se +contractait horriblement comme pour pleurer. + +C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le +lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute +seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des +messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir, +comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait bientôt +plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean +Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus +dans la famille, mais qui existait tout de même quelque part en +Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et +puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin; on ne l'avait +pas trouvée assez pauvre. + +Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses +défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une +confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, +songeant au costume en planches, le coeur affreusement serré de se +sentir si vieille au moment de ce départ... + +L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, +regardant sur le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, +dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était +toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai; +des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un +peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux +galants d'Islande... + +"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup +troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait +plus la quitter. + +Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. +Son père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres +filles de son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et +puis, en sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa +pipe avec d'autres anciens marins comme lui, il était content +d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de +fleurs, sa fille installée dans cette maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne +voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites +ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait dans +les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui +dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires, +où naviguait la Marie, capitaine Guermeur. + +Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable +maintenant, après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si +douce. + +***** + +Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui était de l'année dernière. + +Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris +les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux +et blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors elle avait +été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite ville, +qu'elle n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la reconnaissait +plus; elle y éprouvait comme le sensation de plonger tout à coup dans ce +qu'on appelle, à la campagne: les temps, les temps lointains du passé. +Ce silence, après Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre +monde, allant dans la brume à leurs toutes petites affaires! Ces +vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de +nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle +aimait Yann - lui avaient paru ce matin-là d'une tristesse bien désolée. +Des ménagères matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, +elle regardait dans ces intérieurs anciens, à grande cheminée, où se +tenaient assises, avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui +venaient de se lever. Dès qu'il avait fait un peu plus jour, elle était +entrée dans l'église pour dire ses prières. Et comme elle lui avait +semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - et différente des +églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les +siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul +profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se +tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de +cette flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... +Elle avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un +sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle +éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première +messe des matins d'hiver, dans l'église de Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût +là beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait +presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. +Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, +c'étaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se +trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente +pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses +coiffes, commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se +trouvait mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte +que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très +charmante à regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles- +là. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier +connaissance, elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant +pas dignes. Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre société +que celle de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas +cette vie de dépaysement et de solitude. + +Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon +pénible par l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la +pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, +s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, +l'avait inquiétée comme une oppression. + +Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son +père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à +tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, +sous des fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt +il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - +que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui +semblaient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient +les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminables haies du +chemin. - Comment tout à coup cette verdure si verte, en décembre?... +D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla +reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs marins des +sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de +Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus tiède, +qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée +par cette réflexion qui lui était venue: + +--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les +beaux pêcheurs d'Islande. + +En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les +fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les +promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que ses +pieds se glaçaient dans l'immobilité de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été +pris par l'un d'eux... + +Chapitre IV + +La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le +lendemain de son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8 +décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des +pêcheurs, - un peu après la procession, les rues sombres encore tendues +de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des +feuillages et des fleurs d'hiver. + +A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel +triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de +défi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons +rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots; +vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la +profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, +zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues +continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de nonnain, +aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux remplis des +désirs de tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant ce +grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs +siècles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre +tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils +ont abritées, des aventures anciennes d'audace et d'amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de +la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au perron +semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur +d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins +partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les +fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des +chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites +coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce +bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations +vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de +la fête... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. +Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une +espèce d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était +redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et +des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, +de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. +Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" était +arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par l'un d'eux qui avait +une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait +simplement dit, même avec une nuance de moquerie: + +--En voilà un qui est grand! + +Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari +de cette carrure! + +Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds, +il l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire: + +--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +élégante et que je n'ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de +nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête +que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, +sur le cou. + +Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas +osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et +un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très +vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée +et intimidée aussi. + +Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les +Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une +espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient continué +de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand +garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons +yeux d'enfant si doux n'avaient guère changé, elle l'avait bientôt assez +reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait +à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir; c'était sans conséquence, +et il mangeait de très bon appétit, étant un peu privé chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant +cette première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute +jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un +geste presque timide bien que très noble; puis l'ayant parcourue de son +même regard rapide, il avait détourné les yeux d'un autre côté, +paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer son +chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était levée pendant la +procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le ciel +des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait +très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur cette fin de +pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au vent le +long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens de vent et +de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant +contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté debout devant +elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé de l'avoir +rencontrée... Quel changement profond s'était fait en elle depuis cette +époque!... + +Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la +tranquillité d'à présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide +ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa +fenêtre, seule, songeuse et enamourée!... + +Chapitre V + +La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos +avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était imaginé +en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le +monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait +probablement rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui- +là, décidément, avec son grand air sauvage. + +A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann +n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour lui +seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes +hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir... + +A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans +embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de +poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés +d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; +alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait +appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant +leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre, enfin +un vrai branle-bas dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une +extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un +beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la +précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu +des phrases un certain petit hou! prolongé, très drôle, - qui est un cri +de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du +vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un remplaçant bien +vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il +s'était loué pour la saison d'hiver. De là venait son retard, et, pour +n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de +pêche. + +Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui +l'écoutaient et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait bien, +n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des +choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du +temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais +qui étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis assez +tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui +allait passer au large. + +Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras +aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on +s'était mis en route. + +D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on +en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on connaît +peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un +pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que cousins et +cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques +paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à +l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et +l'on s'épouse après.) + +Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir +fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me +serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud... + +Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était +venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, +elle avait fini par répondre: + +--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous +qu'avec aucun autre. + +Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des danses, +ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix plus basse +et plus douce... + +On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance +dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui était très +intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses +salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. + +--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave +que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait +rapporté dix mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de +construire un premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à +la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de +Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle. + +--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le +mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, +avec une mer si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence, +qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas +l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le +monde... + +-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je +n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs; +d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte à +notre mère. + +--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? + +--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude +comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et +toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque +jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu +quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette +année notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi +je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne serais pas +venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... + +Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas +très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, ouverte +sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait +dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand +air tout de même. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il avait +dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son regard +restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle +fût bien prévenue qu'il n'était pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; +répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours +plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse +sauvage et d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres était +brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus +fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec +une extrême douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes. + +Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses +allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en +petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce +qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau. + +Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle +aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme à présent; que +son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup +d'estime pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds +nus, étant toute petite, - sur la grève, - après la mort de sa pauvre +mère... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa +vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre +et qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pêchaient à +présent là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pâle +soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait +tranquillement sur la terre bretonne. + +Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous +côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la +nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, +le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se +séparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, à cette heure +crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de +pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou +une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques +filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs +de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut +vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui +faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente ces +légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre +odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des +chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague +senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves. + +Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place +mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à +ce même bal... + +... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes +de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec +d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins +l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à +leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!... + +Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et +tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en +arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu +sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez +grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers +elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air +très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de +l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se +dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas +permis qu'il en fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si +naïfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime +qui disaient: "Comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux +petits frères!..." + +On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, +baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un +bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. +Lui ne l'avait pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela +avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus +contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne +résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme. +Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière +vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais +c'était son coeur qui avait commencé le mouvement. + +--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou +noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien +deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, +c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle eût +jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, +au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme +deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, +elle avait traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée, +se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume +gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout +suave. + +... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s'étaient +toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. +Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers +passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, +devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." Et +c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie de pleurer par exemple; +ses petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment +ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses +yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses +réelles... + +... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel changement +en lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant +ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le +pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage, +sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un +peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux. +Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A chaque +saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir... + +La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais +elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien +égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait +d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de +cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs +voudraient confier des navires. + +Cela lui était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, ça +peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit +pas du tout à la beauté. + +Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des +filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui +connaissait point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à +l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu'à +Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses +fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, +qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. +Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un +soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, +il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on +ne voulait pas lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les marins, +quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le cœur bon, +pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la +quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, +avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent +elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce +même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait +coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, +entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était resté. Belle +demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d'allures, que +personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille. + +Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le +revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ +d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle; +le temps ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour +lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le cœur net et d'en +finir... + +... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité +particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des +printemps. + +A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, +comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant +trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout +simplement; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait +pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de +paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa +toilette... + +... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille +qui rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, +ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle +reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle +des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses était exquise à regarder. + +La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec +un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable +qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être +perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne +la voulait pas pour lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la +beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez +les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté- +là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles, +au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, +ce sont les raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces +choses pour les mouler ou les peindre... + +Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient +enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son +dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur +le haut de sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, avec +son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose; +après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire +pour s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux +reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt. + +Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré +l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant +la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à +présent comme un voile... + +Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, +sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par +s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit- +fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la Marie, - sur la +mer Boréale qui était ce soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les +deux désirés, se chantaient des chansons, tout en faisant gaîment leur +pêche à la lumière sans fin du jour... + +Chapitre VI + +Environ un mois plus tard. - En juin. + +Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le calme blanc; c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air, +comme si toutes les brises étaient épuisées, finies. + +Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait +par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombés, aux nuances ternes +de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui +fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui +jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte +d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très +vite effacés, très fugitifs. + +Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil +qui n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à +ce resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre +cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo +trouble. + +Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: Jean- +François de Nantes, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa +monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce +de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les +couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs +joues étaient roses sous la grande fraîcheur salée; cet air qu'ils +respiraient était vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur +poitrine, à la source même de toute vigueur et de toute existence. + +Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore créé; la lumière n'avait aucune chaleur; les choses +se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de +cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil. + +La Marie projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme +le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies +reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se +passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de +myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction, comme +ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues qui +exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même +sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et sans +cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à +cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue +brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le brillant de +leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même +retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations +lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre deux +eaux, chacune un petit éclair. + +Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir +décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb +qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait +plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait +pour la lune. + +Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin +dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement +jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, +flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux. + +La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait +très bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux +se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux +mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à qui +devait l'éventer et l'aplatir. + +La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, +animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines, +déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se +découpant en clair sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de +pêcheur d'Islande; - un métier de demoiselle... + +***** + +Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François! + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu +d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement +avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là; +renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - très +doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable +quand on ne l'irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus +loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de +somnolence, de santé et de vague mélancolie. + +On ne s'ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé +pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de +sommeil. Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins +robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, +quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à même +l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, après, et ne remue +presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou +comme font les bêtes. + +On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, +les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. Et c'étaient +toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de +tout. + +Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et +qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà +aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la +manière honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues... + +***** + +Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François! + +... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque +chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une +queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que +celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils +l'avaient vite aperçue: + +--Un vapeur, là-bas! + +--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un +vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, +entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une main +de belle jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était bien +le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. + +En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle +traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui +s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se +ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un +bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de cette +torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair; +les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements +d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. +Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient -celle +d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, +comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps +changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas bonne. + +Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans +ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des +Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se +rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins +vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient +partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert. + +Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. + +L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir +s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que +par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par +une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; - +mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus +gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, +toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se +voyait à travers cette illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé +devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il +n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très +accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui +se serait arrêtée là, indécise, au milieu d'un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade +des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en +coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des +remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des +lettres. + +D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de +l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons +étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés leur +dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce +qu'ils firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une à monsieur Gaos, +Yann, la seconde à monsieur Moan, Sylvestre (celle-ci arrivée par le +Danemark à Reykjavík, où le croiseur l'avait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui +n'étaient pas toutes mises par de mains très habiles. + +Et le commandant disait: + +--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse. + +Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix +amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu +sûre. + +Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de +l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort. + +Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se +tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux +pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites. + +Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles +de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser +les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de +ma part au fils Gaos". + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne +à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait +tracée: + +--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, +détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on +l'ennuyait à la fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le +remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, +se disant tout triste: + +--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut +avoir comme ça contre elle?... + +... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, +assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve... + +A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les +eaux, recommença à monter lentement. + +Et ce fut le matin... + +Deuxième partie + +Chapitre I + +... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, +et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait +dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le +ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise +soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de +l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à se +disperser, à fuir comme une armée en déroute, - rien que devant cette +menace écrite en l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les +autres, à se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume +blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, +il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - +et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes +étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - +les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver à +temps; d'autres, préférant dépasser la pointe sud d'Islande, trouvant +plus sûr de prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre +pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les +autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles surgissaient, +pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, - mais tenant +debout tout de même, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que +l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent. + +La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest +avec un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les +lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: +le vent l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir +indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel +jaune, devenu d'une lividité froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient +seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte +affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. +Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue. + +Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se +réunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus +hautes, et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la +veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de +bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent, +inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout +cela?... Quel mystère de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de +l'ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. +Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil +envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre +maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches. + +A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses +écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et +légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de +jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant +plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l'expression de +marine qui désigne cette allure-là. + +En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, +- avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches +informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder +bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige de +mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse +remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de +ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et le +temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de +terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d'un +même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui +détalait le plus vite, c'était le vent; puis les grosses levées de +houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie +entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec +leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et +elle, - toujours rattrapée, toujours dépassée, - leur échappait tout de +même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un +remous où leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de fuite, ce qu'on éprouvait surtout, c'était une +illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. +Quand la Marie montait sur ces lames, c'était sans secousse comme si le +vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade, +faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes +simulées des "chars russes" ou dans celles imaginaires des rêves. Elle +glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle +pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans un de ces +grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le +fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même +pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait +en avant comme de la fumée, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, +on regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, +qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se +refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je +t'engouffre..." + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement +d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces +lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont +les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement +s'accélérait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit +plus immense. + +C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on +a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis, +justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la partie +la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite +dans l'Est était autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de +mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à +tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entrebâillée, comme +un diable prêt à sortir de sa boîte. + +Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr. + +Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, +ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis +quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette +mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses +fleurs... + +Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François! + +En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de +mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en crêtes +blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au +milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d'eau, +qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de +la mer. + +Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d'où +une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de +l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de +ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette +éclaircie était triste à regarder; ces lointains entrevus, ces échappées +serraient le coeur davantage en donnant trop bien à comprendre que +c'était le même chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces +grands horizons vides et infiniment au delà: l'épouvante n'avait pas de +limites, et on était seul au milieu! + +Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse +jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de +voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui +semblaient presque lointaines à force d'être immenses: cela c'était le +vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout. +Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus +matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, +grésillant comme sur des braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les +manger comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrière, +puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames +se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant +elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux +verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. +Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et +alors la Marie vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne +distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée; +quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en +tourbillons plus épais - comme, en été, la poussière des routes. Une +grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, horizontale, +et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des +lanières. + +Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, +vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de +requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles +goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas +laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos +quand cela tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être +renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration +à toute minute coupée. Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se +regardaient - en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur +barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur, +qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme +exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent +vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui +sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort. + +Jean-François de Nantes; Jean-François. Jean-François! + +A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à +autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait rendus +ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur +leurs dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à +demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes +dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de +marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les efforts +qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les +cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient devenus étranges, +et en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore +là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que +se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, +bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, +une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne +songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait +tout dans leur tête. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair raidie +qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là +par instinct pour ne pas mourir. + +Chapitre II + +...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà +fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans +la direction de Pors-Even. + +Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins +deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie +ayant tenu bon, Yan et tous ceux du bord étaient au pays tranquillement. + +Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce +Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était +quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, +à son départ pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la +diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant +beaucoup, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, +qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, avait fait mine de +détourner les yeux quand elle l'avait regardé, et comme il avait +beaucoup de monde autour de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en +allaient, des parents assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas +eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu +craintive, s'en allait chez les Gaos. + +Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces +affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d'une barque qui venait de se faire à la part. + +--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette +grande course. + +Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où +elle entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, lui avait +expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami: + +--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un +jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours +dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait à espérer. + +Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; +son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant +de près, parlerait peut-être... + +Chapitre III + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine +du large. + +Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des +murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois", +et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, +buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot +revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont +très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que +les autres aux mille détails de la route. + +Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure +qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les +arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. + +Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait +la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande rase, +aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le +ciel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un +immense lieu de justice. + +A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre +deux chemins qui fuyaient entres des talus d'épines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer +d'embarras: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir +embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison. + +--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas +tard dehors. + +Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle +partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa +bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... +Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida poursuivre, en +musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer. + +A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le +sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages +d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils se répandaient +dans l'air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient +toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin. + +L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si +lentement. + +Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être... + +Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en +temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en général +qu'à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille +chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistant +guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire +une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul dans le +pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les homards. Sa +tête était très libre d'amour en ce moment. + +Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. +C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu +de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans +feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté, +comme par une main qu'on y aurait passée. + +Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des +pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des +lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient +poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous +l'effort séculaire de cette main-là. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la +chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du +temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et +tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le +lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la +mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre, +couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui +se tenaient dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: +Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts ans. + +Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela. + +La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des +parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et elle +aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait +une impression pénible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce +porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là +elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce +nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le +souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit à lire cette inscription: + +En mémoire de GAOS, Jean-Louis âgé de 24 ans, matelot à bord de la +Marguerite, disparu en Islande, le 3 août 1877. Qu'il repose en paix! + +L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de chapelle, +étaient clouées d'autres plaques de bois, avec des noms de marins morts. +C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être +venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle +avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était +plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs +islandais. Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves, +pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé +par une bonne vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux +méchants, qui ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + +En mémoire de GAOS, François époux de Anne-Marie LE GOASTER, capitaine à +bord du Paimpolais, perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, avec vingt- +trois hommes composant son équipage. Qu'ils reposent en paix! + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux +verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre +âge. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s'appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fjord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans. La +plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien +oublié, celui-là... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et +un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! +Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré, +des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances +profondes. + +Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses +fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui +voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des +saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la +voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir, +comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa +visite et s'acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle +trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l'idée +que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient +des chrysanthèmes et des véroniques. + +En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui +lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux +cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point. + +On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, +on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés +cirages, pour la prochaine saison d'Islande. + +--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun +deux rechanges complets pour là-bas. + +On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la chose, +ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; +une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire +s'étageaient sur les côtés. Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la +mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis +au bord des chemins; c'était clair et propre, comme en général chez les +gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d'Yann, +- sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite +blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres. + +--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en +avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! +son père était de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande à la +saison dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est +partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue. + +Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son +préféré. + +Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé +se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. + +On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre d'en +haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de +la construction de cet étage; c'était à la suite d'une trouvaille de +bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son cousin le +pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela. + +Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute +neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en +perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, - et la +passe par où ils s'en vont. + +Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où +dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans +quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était peut- +être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au +courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses +longues soirées d'hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses +cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était +droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche. + +Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui +signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus, +disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de barque; +non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével. +Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire +imperceptible: allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie, +elle s'en était bien doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir +encore des affaires mêlées avec les Gaos. + +On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on +eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la +recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux +matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle héritière; +car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de lui: + +--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est +allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les +homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée +qu'elle ne le verrait pas. + +--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au cabaret, +il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre avec notre +fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des +camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, +quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à +fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous +pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés, +suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des +bancs, se serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du +soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: + +"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" + +Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu +du crépuscule qui tombait. + +--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage +à la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé. + +Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de +chemin, jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font +un passage noir. + +Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis les mots +s'arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, +rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs +étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c'était loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait +chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à +distance et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de +longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les +goémons traînant à terre. + +A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait +plus aucune raison d'avoir peur. + +Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle +verrait Yann... + +Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, +mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il +fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son +petit confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être +d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il +était parti et pour combien d'années?... + +Chapitre IV + +- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux +qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la +maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de pauvres +gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis ni celle-là +ni une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça n'est pas +mon idée. + +Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés +profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être +bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais +ils ne tentèrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa +mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les +volontés de ce fils, de cet aîné qui avait presque rang de chef de +famille: bien qu'il fût toujours très doux et très tendre avec elle, +soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était +depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute +pression avec une indépendance tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pêcheurs, +de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté +un dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses +filets neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en apparence fort +calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose +qu'il partageait avec Laumec son petit frère. + +Chapitre V + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au +cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son +col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec +son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant +toujours sa bonne vieille grand'mère et resté l'enfant innocent +d'autrefois. + +Un seul soir il s'était grisé, avec des pays, parce que c'est l'usage: +ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en +chantant à tue-tête. + +Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On +jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre le +traître, l'accueillent avec un hou! qu'ils poussent tous ensemble et qui +fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouvé +qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de +l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin. + +En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames +d'un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur +leur trottoir. + +--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant point +si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup, +de sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant +elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa +jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été +fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot: + +--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l'on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il était +très fort, ce qui inspire le respect aux marins. + +Chapitre VI + +Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer +qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à +ceux qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en finissait +plus. A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en même temps +qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordée d'ordinaire, +pour les adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il +faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extrême: +c'était le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi +l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans les salles du quartier, où quantité d'autres +venaient d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, assis +par terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de +la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir. + +Chapitre VII + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux jours +après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien +s'entendre tout de même. + +Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l'air tout à fait douces. + +Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le +regarder avec tendresse. + +--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne. + +...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du +départ de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté +beaucoup de marins au pays de Paimpol. + +Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton +sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie +pour l'embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d'abord l'adjudant +de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir. + +--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voilà qui passe. + +Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher. + +--Envoyez Moan se changer, avait-il dit. + +Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, - +tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par +derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de +sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe +noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des +marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée +menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par +des encres d'or. + +Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de +ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté +furtivement sur l'heure présente une ombre triste. + +Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, +dans la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne". + +Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par +des Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop +chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans +Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant +que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en +breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + +Chapitre VIII + +Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels +pesait un après bien sombre, autant dire trois jours de grâce. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec. +C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands +départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est +une précaution nécessaire contre les bordées qu'ils ont tendance à +courir au moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa +tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait +rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie de venir, +les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue +à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, +donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une +église pour dire ensemble leurs prières. + +C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser, +ils s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage +et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son +poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en +pouvait plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le +dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se +redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait +bien toute l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idée que +c'était fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son +coeur se déchirait d'une manière affreuse. Et c'était en Chine qu'il +s'en allait, là-bas, à la tuerie! Elle l'avait encore là, avec elle: +elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et cependant il +partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son +désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le garder!... + +Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, +agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières +auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête +penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son +air de petit enfant. + +--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre, pour +se pendre à son cou dans un embrassement suprême. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, +elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma +brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa +course légère de matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, +afin de faire le tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour +la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la +grand'mère passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce +juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de +son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être mieux +reconnue. Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette +forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait des +yeux, lui jetant de toute son âme cet "au revoir" toujours incertain que +l'on dit aux marins quand ils s'en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la +dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas +pour jamais... + +Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé +partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces +dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à +peine jusqu'au matin. + +Chapitre IX + +...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. + +Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de +brûler les relâches. + +Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui +était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent +ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un +oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d'en bas. + +On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore +des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa +hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles +blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison +d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême. + +Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les +pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui +donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au +milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il +n'avait vu si clair et de si près le monde du dehors, et cela l'avait +distrait, cette agitation, cette profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces +navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un +fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut +de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe +de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient +venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les +exilés qui passaient. + +Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans +l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de +tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file +dans le désert; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils +avaient repris le large. + +On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, +se chantant tout bas à lui-même Jean François de Nantes, pour se +rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient +le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le vague, +ces caps avancés des continents qui sont comme des points de repère +éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on +navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les +distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas. + +Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce +sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des tentes, +haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient pris une +splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était +comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont +éphémères: + +... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits +oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des +tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules. + +Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de +tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils +s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. +Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait +pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans +mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la +mère nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec +la même impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était +jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les +gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au +grand néant de la mer, à coups de balai... + +Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le +navire en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne +voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui +volaient au ras de l'eau... + +Chapitre X + +... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était +l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard +l'ayant fait choisir à bord pour compléter l'armement d'une baleinière. + +A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et +regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement +vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux +veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent +qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute +ici, joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de ce +pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons +dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu +à peu, pour les suivre. + +...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles +d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait +repartir. + +Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se retrouva +au large le soir, il était encore vierge comme un enfant. + +Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays +de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient +des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +--Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant qu'ils +avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que Singapour. +Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fiévreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au +mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C'était le bateau auquel +il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec son sac. + +Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient +canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait +rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il du passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, +avant le moment désiré d'aller se battre. + +Chapitre XI + +Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs +pour l'Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et devenue +très pâle. + +C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu +venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix. + +Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité +les eût toujours éloignés l'un de l'autre. + +Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le +pardon des Islandais, où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de +causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de +cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de +l'ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le +ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et, +en effet, ils n'étaient pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à +boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus serré +que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée, +écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les +chants bruyants des pêcheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le +père Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas +d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle lui +reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manière de +garçons qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au +métier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, +qui sait! Après un entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut- +être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce même +sourire qui l'avait tant surprise et charmée l'hiver d'avant, pendant +une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres ses bras. +Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience +presque douce. + +De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire. + +Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle +était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait +pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait +personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au +pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se +rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas allait +s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait bien, - +pour lui donner passage! + +Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait +fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler. + +Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c'était +demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était +unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de +solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un +été de sa vie... + +En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle +descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant +lui. + +--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît. + +--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant la +main à son chapeau. + +Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en +arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement +il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges +épaules à la muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir +étroit où il se voyait pris. + +Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé +pour lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet +affront-là, de passer sans l'avoir écoutée... + +--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? demanda-t-elle +d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir. + +Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues +très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines +mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa +poitrine, comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir +comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes +sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, +derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce +corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, +étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, +n'ayant plus d'idées. Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue, +lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette +porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils +pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével? + +--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une +aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur +nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas +gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, +moi... + +Et il s'en alla... + +Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit de +ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la +faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc, +ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son dédain +de tout!... + +Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour +d'elle, avec du vertige... + +Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: +des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la +place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, +comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa +chambre, pour les observer à travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, +disant: + +--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur +différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre. + +Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait +pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les +autres et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une +rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur. + +Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent? + +Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait +venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, +tout s'expliquerait peut-être encore. + +Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis +à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de +devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de +Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari; mais je +vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les +autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; +bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une +fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime +tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il +était trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle +chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise +au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait +voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, +au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout +autour d'elle. + +Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien +tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, +elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré +pour lui... + +Chapitre XII + +La mer, la mer grise. + +Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en +Islande, Yann filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s'étaient dispersés comme des mouettes. + +Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du +temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser de +son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'à +respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des +grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du silence... + +... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et +venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture +lorsque l'on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche, +demeura immobilisée... + +Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, +probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec +ces brumes en rideaux. + +Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. +Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la Marie, et n'en bougeait +plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps +mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie +par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé sous +ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir. + +Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les +pattes à de la glu? + +D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il +faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer +jamais. + +C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air +pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir. + +Pour la Marie, c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était +en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour +s'inquiéter et comprendre que c'était grave. + +Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne +s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en +l'air, en disant: + +--Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir. + +Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le +distingua plus. + +D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment, ils +aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur +manière, et dont il faut se défendre comme de pirates. + +Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était +très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il +comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait +dans les coins, la queue basse. + +Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer +de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une +rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu, le +pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà +mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu, +secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué comme un +bateau mort. + +***** + +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus +haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà +dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se +tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à +l'arrière en criant: + +--Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter; de +se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un +commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!... + +Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé +comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait +retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il continua +sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi libre que +dans ses premières années. + +Chapitre XIII + +On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la Circé, en +rade d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré +de matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, +qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en +se bousculant autour d'un fanal. + +--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien +timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est- +ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement. + +Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + +"Mon cher petit-fils," + +***** + +C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux. +Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, +toute tremblée et écolière: "Veuve Moan". + +Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement irréfléchi, +et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette +lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour, +il partait pour aller au feu. + +On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris. +Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les +renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à bord +des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les +compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui +longtemps dans les croisières et les blocus, venait d'être désigné avec +quelques autres pour combler des vides dans ces compagnies-là. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre +un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des +autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; +chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns +graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes +paroles. + +Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son +impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit sourire +contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour demain +matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée +incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de +vaillante race. + +... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à +s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire +aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne +expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu +experte d'une vieille voisine: + +"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, +parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort +subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été +mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans +Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à +laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher +enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine. + +"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et le départ pour l'Islande a +eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du +courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et +ils n'en ont pas eu connaissance encore. + +"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous +ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour +gagner son pain..." + +... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa +joie d'aller se battre... + +Troisième partie + +Chapitre I + +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court, +dressant l'oreille... + +C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps. +Le ciel est gris, pesant aux épaules. + +Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches +rizières, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et +ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l'impression de la +petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et +dont la rencontre peut être mortelle. + +Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces +balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire soi- +même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend plus; +alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en +traînée rapide, frôlant vos oreilles... + +... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des balles. Tout +près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la +rizière, chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un léger +éclaboussement d'eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils +disent: + +--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré une +minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande +plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien +qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d'où cela a pu venir. + +De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi +cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre +détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, +avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et +éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraîche +des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, avec +des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de +la mort. + +Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la +finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent +l'étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice +et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se +déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse. + +--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire. + +Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y +en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui +arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages... + +***** + +... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit +Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier! + +Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il +était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision suprême, +les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé ce +mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre avait +continué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait tête à +tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups de +crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de +tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui décide +aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était passé +du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer. + +... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y +avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes +versant leur cervelle dans l'eau de la rizière. + +Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des +léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de +lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant +rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient +du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle +qui faisait les héros antiques. + +Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant, +méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un +peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, +dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans +le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et, +comprenant bien ce que c'était, par un éclair de pensée, même avant +toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins qui suivaient, +pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée: +"Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, +venant de courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses +poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec +un petit bruit horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa +bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui venait au côté une douleur +aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à être quelque chose d'atroce +et d'indicible. + +Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et +cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge +dont la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, il +s'abattit. + +Chapitre II + +Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à +l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long et +mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France. + +Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps +d'arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans +ces conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté +percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se +fermait pas. + +On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à la +voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue +souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le +mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d'une petite +voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si +loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au +pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui +diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement était une chose +qui l'obsédait sans cesse; qui l'oppressait à ses réveils, - quand, +après les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse +de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa +poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu'on l'embarquât, au risque de +tout. + +Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on +lui donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des +petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse +sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu +de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les +lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures +et de misères. + +Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peu de +mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de +temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le +coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses +précieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles +d'Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et +un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur +lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf +de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les +médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée. + +... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. +Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades; +s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au +renversement des moussons. + +Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait +fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup +de ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu. + +Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait +été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté +percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de +force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce +poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet +autre aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse +suprême était commencée. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher +sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la +Bretagne et l'Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un +vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de +trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant. + +Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les +manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le +temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui +des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les +poitrines ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, +où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut, +essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, +qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en +aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou +affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait +pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les +mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque +fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant +conscience de tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût +encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, vers +six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière +seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant +apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure +d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance. + +De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était +impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que +lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants +qui haletaient. + +... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, passant +sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la +pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à +Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était +mort. + +Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa +bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à +flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un +monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert +entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de +Sylvestre, faire un nimbe autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi +allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis +de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très +différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait +d'une douce lumière blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à +coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, où c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même +minute de mort. + +Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une +sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un +fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d'une de ces +puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies +n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les +détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la +Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui +était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme +d'habitude, au milieu de ces aspects lunaires. + +... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord +de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans +les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se +retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on +abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre +redevint très beau et calme, comme un marbre couché... + +Chapitre III + +... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. On +en avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers +jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on +s'était décidé à le garder quelques heures de plus pour l'y mettre. + +C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans +le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de France. +La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. +Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y +mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite à bord; la +peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les +lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une +émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois, +le calme d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où +j'étais seul avec mes matelots, le Dies irae chanté par un prêtre +missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les +portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins +enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent +secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie de pétales +d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'église. + +Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de +matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon +de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un +fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où +toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux +étonnés. + +Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient +d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. +Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des +plantes inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des +jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de +bois qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit: + +SYLVESTRE MOAN Dix-neuf ans + +Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui +montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres +merveilleux, sous ses grandes fleurs. + +Chapitre IV + +Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, dans +l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le +pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la +mer, une vraie fête d'air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des +voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce +Singapour d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte +de bêtes apprivoisées.) + +Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà +vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de +cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des +tropiques. + +Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre +elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme +pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des +boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un +coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en +avait qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées +avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, +moitié touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs +de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de +Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement l'exige +pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au +monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord +d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, +pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu +connu Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, +retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser. + +Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. On +en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille +militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de +Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer +et recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux +petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si +drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître +comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque +de coeur, mais par irréflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de +rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place. + +Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce +pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce +déballage. + +Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et +leurs singes. + +Chapitre V + +Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander +de la part du commissaire de l'inscription maritime. + +C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne +lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent +affaire à l'Inscription; elle donc, qui était fille, femme, mère et +grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans. + +C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit +décompte de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu'on +doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et +une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, +à cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis +les froids de l'hiver. + +--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent +de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère +tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons +fugitives, courtes à présent comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des +oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume et +de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons +blancs. + +Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les +belles filles de race fière que l'on apercevait, rêveuses, sur les +portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs +yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies +et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer +hyperborée... + +Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de +légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille +grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort +de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où cette +chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être +dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de +mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée à l'Inscription de +Paimpol pour apprendre qu'il était mort! - Il l'avait vu très nettement +passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit +châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition +l'avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux, +tandis que l'énorme soleil rouge de l'Équateur, qui se couchait +magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder +mourir. + +Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous +un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, +se faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et +pressait encore sa marche. + +La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait +ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses contemporaines, +assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient: + +--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur +semaine? + +M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit +être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son commis, se +tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il +avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise, +en fausses manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées. + +Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à +voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non +décachetées... Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la +mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez +M. le commissaire, qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du +Bien-Hoa le 14..." + +--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?... + +--Décédé!... Il est décédé, reprit-il. + +Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait cela +de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, +inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait +pas ce beau mot, il s'exprima en breton: + +--Marw éo!... + +--Marw éo!... (Il est mort...) + +Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un +pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente. + +C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait +trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air +de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu +émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne +venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le +moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec +d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un instant +pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui +se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente, +toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de +l'enfance... + +Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant +se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça +qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle +restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son +châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce trajet +qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte de +chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées qui +se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle +s'efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, +épouvantée surtout d'une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le +promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le +corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre +machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la +dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts. + +Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de +temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la +tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez +elle, de peur de tomber et d'être rapportée... + +Chapitre VI + +La vieille Yvonne qui est soûle! + +Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était justement +en entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de +maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se +relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton. + +--La vieille Yvonne qui est soûle! + +Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe était toute de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le +fond, - et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de +désespoir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant +plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui +l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe +lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre +belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était +toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de +son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse... + +Chapitre VII + +Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute +décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une +grimace et un hi hi hi! plaintif de petit enfant; elle ne pouvait +presque pas pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes +dans leurs yeux taris. + +--Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille. + +Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à +genoux pour prier. + +Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui là- +bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte +bonheur leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du +soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la mer avait +tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte... + +A la fin Gaud disait: + +--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous; +j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous +soignerai, vous ne serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui qui +était reparti pour la grande pêche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement +les chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... +Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres +larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre +ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette +douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement +entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui... + +Chapitre VIII + +... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son +frère finit par arriver à bord de la Marie sur la mer d'Islande; - +c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au +moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis +de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune +de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta +insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très +renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la +lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots +font, sans rien dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, +il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit. + +Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet +enterrement encore. Et il se disait: + +--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira. + +Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à +dire: "Gaos! - allons debout, la relève!" il entendit sur sa poitrine un +léger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la +réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et +déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se +dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son +front large. + +Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son +poste de pêche... + +Chapitre IX + +Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des +impressions de profondeur. + +Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même +aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine +des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - +rien que l'éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser +d'être. + +Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, par +un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme +par habitude, rendant une plainte sans but. C'était gris, d'un gris +trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mystérieux +et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n'ont pas +de nom. + +Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans +l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand +voile. + +Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient +une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin +mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non +destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, dans +tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit que la +pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là; +- et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à +l'obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure +unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux +bras qui se tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette +apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie, +rendue gigantesque à force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles +et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce +ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, +comme une dernière manifestation de lui. + +Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants... + +Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop précis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que +d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme; +beaucoup mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui +avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y +entrait à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait la figure douce de +Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque +chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré +lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n'ayant +jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commençaient à +couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, +et les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient +d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé +et si fier. + +... Dans son idée à lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit +en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des +âmes. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière +brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant +n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur +des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui +protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui +entoure les églises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela +anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté là-bas, +dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus +désespéré, plus sombre. + +Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s'il eût été seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine +deux heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus +démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette espèce +d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus +éveillé concevait mieux l'immensité des lointains; alors les limites de +l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours. + +C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que +cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à +flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes +nuées grises; - montées discrètement, avec des précautions mystérieuses, +de peur de troubler le morne repos de la mer. + +Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se +traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade +lente et froide commencée dès l'extrême matin... + +Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait +blême et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le grand +Yann... + +Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du +dehors, c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros +obscur, sur ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train +monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à +suffire. + +Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau +changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du +matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au +contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru +voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent tout +près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se remplissait +de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des buées, +d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils tombaient +mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n'ayant +pas de poids; mais il en descendait de partout en même temps, aussi +l'emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de +voir ainsi s'encombrer l'air respirable. + +C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne +distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la lumière et +où la mâture du navire semblait même se perdre. + +--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la +seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison +d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela +faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un +bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par +contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette +lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche +ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines. + +En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait +plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à +bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; +après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre +le bois du pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines +écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur +fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation, +s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure. + +Chapitre X + +Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume +épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec tant +d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles +réguliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un +bruit pareil au beuglement d'une bête sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement +lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le cri +se rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, +qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant +un danger. On faisait des conjectures sur lui; il devenait une +occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux s'efforçaient +à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues +partout dans l'air. + +Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout +était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; +le soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il y avait +déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était +sinistre et glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la Marie ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes les +lignes du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le lit de +la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien- +être du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait dans la +cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour +dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, +causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des +heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés +au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des +autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se +voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait l'esprit. Tout +en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi- +voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus +lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en durée +afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des +intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, +parce qu'il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses incohérentes +ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces rêves était +aussi peu serrée qu'un brouillard... + +Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, +d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement +c'était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles, +comme si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, +prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a +pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement - qui +étaient rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air à la +fois indifférent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de +faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque +bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire +aux choses drôles que les autres disaient. + +En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que +Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières +petites idées d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à +présent sans personne au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce +frère durait-il encore dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, +où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors. + +Chapitre XI + +Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les +uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil: + +--Qui est-ce qui a parlé? + +Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait bien +eu l'air de sortir du vide extérieur. + +Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée +depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son +souffle pour pousser le long beuglement d'alarme. + +Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, +au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de +cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille, +s'était dressée menaçante, très haut tout près d'eux: des mâts, des +vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'était fait en l'air, +partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour +effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles +tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés sur +le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de +surprise et d'épouvante... + +Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - tout +ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide - et les pointèrent +en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux +d'énormes bâtons pour les repousser. + +Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus +de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent +aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout +à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il semblait que +cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose molle, +presque sans poids... + +Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +--Ohé! de la Marie. + +--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L'apparition, c'était la Reine-Berthe, capitaine Larvoër, aussi de +Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là, tout +en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, un +de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin. + +--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? demandait Larvoër de la Reine-Berthe. + +--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, mauvais poison +de la mer?... + +--Oh! nous... c'est différent; ça nous est défendu de faire du bruit. +(Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère +noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à +ceux de la Marie et leur donna à penser beaucoup.) + +Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette +plaisanterie: + +--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à +crevée. + +Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et +tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque +courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que l'autre, +séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent +fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, des +dernières lettres reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes. + +--Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu'elle vient d'avoir son +petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à +l'heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de +la belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec +certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé et +de lointain. + +Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un +petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle +part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand +Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants. + +--Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m'a marqué la mort +du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait +son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour +savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur. + +--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était +sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son +chagrin, et cela l'irritait. + +Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, +pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de +M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la +vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent, en +journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours +eu dans l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse, +malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et +une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré. + +Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la +Reine-Berthe qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis +un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire +était moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus +rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous +leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant dans +le vide, puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la +mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: +la Reine-Berthe, replongée dans la brume profonde, avait disparu +brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent +derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler, +mais rien ne répondit à leurs cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse +à plusieurs voix, terminée en un gémissement qui les fit se regarder +avec surprise... + +Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme +ceux du Samuel Azénide avaient rencontré dans un fiord une épave non +douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on +ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins +furent inscrits dans l'église sur des plaques noires. + +Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient +bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait eu aucun +mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire +trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté +plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de +Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de +conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au +clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se demandèrent +craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des +trépassés. + +Chapitre XII + +L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers +brouillards du matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à +Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans +ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui +avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit à la +mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait +fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple et portait, +comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée +seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin +par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un +respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient +comme autrefois, la main à leur chapeau. + +Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le +long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. +Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme +d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage - et, en +regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait +de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel +était Yann... + +Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce +hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent +tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales +d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, +bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y +était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son +chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle +pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs +courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était +presque heureuse que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre lieu du +pays elle n'eût pu se faire à vivre. + +A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, +des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur +la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun +nuage nulle part. + +Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble +pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà +et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux +pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait +un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit +de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue. +Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient +leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, +et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir +jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce +pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il +restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété +venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et dont +l'éternelle menace n'était qu'endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur +douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les +épines maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, +volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à la +manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été, +dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, +amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann +comme une sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, +qu'elle n'aurait jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle +en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle +aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans +ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre. + +Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait +aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par instinct, elle +comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus +dédaignée, - car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis +cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait +décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur +toit pour voir la grand'mère de son ami: et elle avait décidé qu'elle +serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer +de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme +à quelqu'un que l'on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même +avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air +naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre +auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si seule +au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme un +soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune arrière- +pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté dans ses +idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre +les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière +presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan, +n'étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n'avait +plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu +maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans +demander rien à personne... + +La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant +d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la +chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans +la partie de terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque +cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui +ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils +durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers, +avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes vertes. On +montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet +intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire qui sortait +par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi la lucarne, +percée comme dans l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer d'où +venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée +flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille +Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-même +était là assise, surveillant leur petit souper; dans son intérieur, elle +portait un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son profil, +encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son feu. Elle levait +vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passée, +tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de +vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose: + +--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. +Il est la même heure que les autres jours. + +--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard +que de coutume. + +Elles soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être +usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne +manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent. + +Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries +grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs générations +pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies +étaient mortes. + +Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de ménage très +anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi +de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils +Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans +une hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, +accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille +militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi +acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et +blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C'était +là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire, +dans son pays breton... + +Les soirs d'été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand +le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, +devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu au-dessus de leur tête. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et +Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais +et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand... + +Chapitre XIII + +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver, +elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente +l'avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir +pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, dans le +chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à +l'encontre d'elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout +près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au +dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, +et qu'il s'en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et +puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait +son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée +dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du +reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de +changer de route. Mais c'était trop tard: ils se croisèrent dans +l'étroit chemin. + +Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté +comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière +furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant +malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque +grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa +figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les +tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle. + +Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore +tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang +reprendre son cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre +ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit enfant, +toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un +maigre écheveau de chanvre gris: + +--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de +Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous +avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce +matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une +visite pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, +ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, +cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire +tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute +plus; c'était fini... + +Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le +monde plus vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir. + +Chapitre XIV + +L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très +lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées +grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien +abandonnées. + +Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête +s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, à propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours +clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir +toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une +science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme +et quel mystère moqueur! + +Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à +entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui +revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très +vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des +matelots. Il lui arrivait d'entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, +en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait: + +Mon mari vient de partir; Pour la pêche d'Islande, Mon mari vient de +partir, Il m'a laissé sans le sou, Mais..., trala, trala la lou... J'en +gagne! J'en gagne!... + +Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux +s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement +pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps +caduque, en laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts. + +Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre +d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de +chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en +ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et +des garçons qu'à cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec +un geste d'insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la +journée elle le pleura. + +Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, +achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol. + +La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les +pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son +tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir +des conversations avec elle. + +--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à +moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble +que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu +voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en +ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin, +parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, +du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses +histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et +stérile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle y +mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces +choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout +était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec +plus d'angoisse à lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, +qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de +ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà +presque des leurs... + +Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du +coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé +sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix +chantait: + +Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, Il m'a laissé sans le +sou, Mais..., trala, trala la lou... + +Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on +l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le +vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes +endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; +elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de +terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant +dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les +unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause +d'une certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des +espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la +côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue +par la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au dedans, des +tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées +fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes +courtisant des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour +s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait +aussi, emplissant la nuit de sa voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de +la porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des +terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très vite +noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant à démêler +la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait +l'avoir reconnue. + +N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener +une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et, +malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans +coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée. + +D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de +Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, +un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à dépenser sans +souci (de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur +les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver). + +On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui +s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, +sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient promenés, au +dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des +alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables +et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé +des rondes à ces veillées de vendange où l'on se grise, d'une ivresse +amoureuse et légère, en buvant le vin doux. + +Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, dans +un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et +s'était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs +mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. +Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les +filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exagérant. + +Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui +aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par +une entente muette, maintenant ils se fuyaient. + +Chapitre XV + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une +des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches +à présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un air de +cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je +ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est +Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent +comme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus +juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint +travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la +mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées +brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et +profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se +voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une +Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets +artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, +ont vu s'épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, - depuis les +temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des corsaires, +jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs +ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées, engagées là, +entre deux ivresses, sur ces tables de chêne. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation sur +les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame +Tressoleur et deux retraités assis à boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée, +cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine. + +--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! - +Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de +l'ancienne Marie, de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq +jeunes personnes, qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette +table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des bel'hommes, je vous +jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; - +et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, +comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable. + +Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la +lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose +triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie +par eux-mêmes, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité, +la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle, devenait +une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue à voir Yann +repartir encore sur la Marie qu'elle avait visitée jadis, qu'elle +connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années +les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine, +augmentait son angoisse. + +Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières +désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un +nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également +sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, +aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit +Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en était fait pour +toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se +détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à son +existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme si +douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout balayer; +se dire que c'était fini, fini à jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait +encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors, +après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?... + +Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit +avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit +tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à +couler, larmes d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec +un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme +ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup, +pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se +sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia +le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant: il +devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les +choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, +tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et +s'endormir. + +Chapitre XVI + +Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers +jours de février, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du +dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à sa +mère, suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il s'en +retournait content. + +Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une +vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins +ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de +ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les +menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir: + +--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas osé, +bien sûr, mes vilains drôles!... + +Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa +coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques +pauvres vieux qui ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille +respectable ne buvant jamais que de l'eau. + +--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, +avec sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour la +veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce +groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, ce +qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur +chat qu'on avait tué. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils +ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses +tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs +joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si +près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans +une commune pensée de pitié et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce +pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de +diable; mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de +près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils +l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, +en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout émue, toute +branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce +monde on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!... + +Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; +et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des +paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était +possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille +à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui +aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, +rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n'ont guère +de sensiblerie pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là +derrière cette grand'mère en enfance, emportant son pauvre chat par la +queue. Il pensait à Sylvestre, qui l'avait tant aimée; au chagrin +horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, +en dérision et en misère. + +Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue: + +--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa +robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches, +monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce matin +quand je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette +petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles +phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour jolie, +elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais +il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son +deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient +l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus +avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se +former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement +de beauté. + +Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe +noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on +ne savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché +en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire +reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui +des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde +et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix +tranquille et dans son regard. + +Chapitre XVII + +Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute. + +Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer +en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La +vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et +toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route; +d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle +commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de +son oeil qui était redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre +congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu +de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, +marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait, +au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait +s'évanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se +retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi... + +Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, +probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord +le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe. + +Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, +malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui +s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu +de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce +granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée, +que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les +yeux de Yann revenaient là... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille +grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait +semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant +l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour +quelque interrogation suprême. + +Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence +semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours +plus profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque chose +d'inouï qui tardait à venir. + +***** + +--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme +étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être +formulée... + +--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, et +j'ai un peu d'argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant du +bonheur approcher... + +--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez +toujours... + +... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait +l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur, et elle +s'en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout +blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, +ressemblait à une mourante très jolie... + +--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était +levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il +faut l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure... +Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il avait +du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait +jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus +sauvage, malgré tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il l'acceptait +aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son idée à +lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en +ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander compte, non +plus qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, +d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait d'être emporté si loin, en +une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux, +tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une +grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues... + +--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et +moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être +devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir. + +Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et +ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui +fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui +leur semblât digne de rompre leur délicieux silence. + +--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là +par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De +mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était +promis... + +Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect +inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que +c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie. + +Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé +que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur +chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du +milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement +vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli de +musiques inouïes; même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la +lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée... + +--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tête. L'Islande, la Léopoldine, - c'est vrai, elle avait +déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour +d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d'attente +craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups +rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite, +pour voir si, en se dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se +marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant de +jours pour publier les bans à l'église; oui, cela ne mènerait jamais +qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on +aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après. + +--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec +autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant +mesurées et précieuses... + +Quatrième partie + +Chapitre I + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la +porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se +faisaient leur cour. + +D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les +rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février +descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel +immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des +algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient +entraînées dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des +courants de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent +des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se +déposaient sur leurs épaules. + +Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui +avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà +vu bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des +jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, +changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la +même place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air +et se chauffer à leur dernier soleil... + +De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour +les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient +ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et +aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué, +ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon +sens? + +Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un +près de l'autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger +murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, +au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix +fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités +douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs +deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient +adossés: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme +svelte en robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami. +Au-dessus d'eux, le dôme bossu de leur toit de paille et, derrière tout +cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel... + +Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et +la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne +gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient à +se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; +ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, +puisqu'elle devait si peu durer. + +Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui, +par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y +faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé. + +Chapitre II + +... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait +faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il +lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où celle était +allée. + +Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il était +capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres +petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées. + +Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à +deviner, à comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce +temps-là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en +faisait l'aveu naïf à présent!... + +Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant +repoussée, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont +il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un +commencement de sourire incompréhensible. + +Chapitre III + +Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour +acheter la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, il +y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance, +sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: avoir une robe +donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche, il +lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père. +Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on déployait +devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques +de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la forme qu'aurait +cette robe; il voulut qu'on y mis de grandes bandes de velours pour la +rendre plus belle. + +Chapitre IV + +Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de +leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur +un buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla +distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches: + +--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour s'en +assurer. + +Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, +vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui +étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils s'aperçurent que les +jours avaient allongé; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans +l'air, de plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord +d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait +fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d'amour... + +--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec +le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva +soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la +nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets +de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à +cette cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et +ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur +venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini... + +Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être +pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, +jusqu'à l'avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, +prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. +Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus +inquiets dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre elle +et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. +Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre. + +C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à +présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, +qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette manière +d'aimer quelqu'un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque +étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant +pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. +Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front +appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu'il lui +donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il +adorait le je ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son +âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix, +dans l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide... + +Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et +plus désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une +manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela +d'être elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles +profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant +presque s'il oserait commettre ce délicieux sacrilège... + +Chapitre V + +Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la +cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui +dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond noir +leurs ombres agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. +Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi- +sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud. + +C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce +mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se +voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux- +fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas. + +--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? demandait-elle. + +Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien +que se devait être autre chose. + +--C'était ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait +trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais +enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout. + +--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous +aviez peur d'être refusé? + +--Oh! non, pas cela. + +Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en +fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on +entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui +venir, et son expression changeait à mesure: + +--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné. + +Et lui détourna la tête, en riant tout à fait. + +Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait +pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu +jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme +Sylvestre disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait +tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents, +Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il +avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de +son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela +finirait certainement par être oui. + +Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir... + +Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion +d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur +tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il +avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, +lui pardonnerait-elle?... + +--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec +mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, +je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler +à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis +toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais +encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon +affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de +s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance +d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à présent que +c'était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve. + +Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière inattendue, +il est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux +âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant +rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur +l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et +en ce moment, leur étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne +s'étant réveillée, ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans +aucun trouble. + +Chapitre VI + +C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces +s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent +furieux, sous un ciel chargé et tout noir. + +Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des +rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, +recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la +vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le +vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de +couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres, déjà +grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs +noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et suivait +aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de +Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle +coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et toujours +son petit châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause de +Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les +jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient. + +A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, +des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. +Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il +était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la +demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières +étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois +sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit +des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les +cris d'une mouette. + +Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux +carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de +Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés +au passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une +demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle +était admirée. + +Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux +des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de +leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur +le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils +tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des +aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec +son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très +vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant jamais +rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même +couleur que la terre d'où ils semblaient n'être qu'incomplètement +sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de pensées; +leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences +avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette +fête de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison +des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des +mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est +comme au bout du monde breton. + +Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de +roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. +Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de +granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, +au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout +à fait dans le bruit du vent et des lames. + +Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. +On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula +le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné +sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour +présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la +mariée nouvelle. + +En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et +cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis +le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, +pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + +Chapitre VII + +Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis de +Gaud, qui était bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq +personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le +pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne Marie, qui +étaient de la Léopoldine à présent; quatre filles d'honneur très jolies, +leurs nattes de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, comme +autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la +nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons +d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de peine, +louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée +de poêles et de marmites. + +Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus +riche, c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille +sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était +la plus belle du pays, et cela le flattait de voir les deux époux si +assortis. + +Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage: + +--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée +comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus +jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des +cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus +d'Islande!... + +--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en +avons fait encore quatorze à nous deux. + +Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête +blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; +mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'épave les avaient mis vraiment bien à leur aise. + +En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au service +(Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la +marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil, +faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de l'Iphigénie, +on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche +en cuir, par où ça passait pour descendre, s'était crevée. Alors, au +lieu d'avertir, on s'était mis à boire à même jusqu'à plus soif; ça +avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la +batterie; tout le monde était soûl! + +Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec +une pointe de malice. + +--On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n'y a encore que +là, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la pluie, +faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises, +quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée +dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en +bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: +c'étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des +petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par le +cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, +plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes. + +On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures +drôles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, +avaient roulé le monde. + +--A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont là, en +montant dans les petites rues... + +--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait +fréquentées, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions +consommé là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma +Doué, mais vilaines!... + +--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, +lui aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les +avait connues, ces Chinoises. + +--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou +personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, il +contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire +le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme +cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait retroussés +par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux... +enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui ferment la +grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il +en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se +relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se +méfier tout de même. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à +sucre, achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, ça ne +casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les +magots, si ça nous a été utile... + +Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient +sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son +histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal +d'armes sur la Zénobie, à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes +d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas): "Bonjour, +caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un pare à +virer je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon marchand, +que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire +cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été +si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'étais jeune +homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans +les modes... + +Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste +pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en +temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses +fondements de pierre. + +--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous +amuser, dit le cousin pilote. + +--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à +Gaud, - parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous +deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu +de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le +sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce +grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une +plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à +Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à +cause du père de Gaud et à cause de lui. + +On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais +avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; +dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, +et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il +se fit du silence partout: + +--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père. + +Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine: + +--Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum... + +Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux tablées +joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient +en esprit les mêmes mots éternels. + +--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer +d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la +Zélie... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers +la grand'mère Yvonne: + +--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +--...Sed libera nos a malo, Amen. + +Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur +le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + +Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, Mais chez nous les +braves Narguent le destin, Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + +Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière +tout à fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était +repris par d'autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat +trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, +la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise +peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus +délicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un +certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions, +caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il. + +Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors +ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de +pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes +aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue +s'étaient rassemblées autour de la trouvaille. + +--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors- +Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques- +uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les autres +faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François) +et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller +sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales +furieuses qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât +pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait +pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée. + +--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si +on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin +supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin +que dans toutes les caves des débitants de Paimpol. + +Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en +couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut +néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent. + +Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les +garçons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit +tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes +d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, +à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette +musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de +noces. + +Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, +fit signe à sa femme de venir lui parler. + +C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, +confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en +aller tout de suite, laisser les autres. + +--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons. + +Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement. + +Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la +main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les +lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les +rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, +pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée. + +D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner +sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui +ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et +continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant +l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; +que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux +comme ce soir. + +Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son +lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent +avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de +lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils +virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés; +elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord +vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres par +ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie +par le vent, tout à fait glacée. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah! +si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait +eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre +nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à +cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; +alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne +voyait plus que lui... + +Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait +plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à +l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne +finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et +ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils +semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître +rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser. + +Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup: + +--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa +coupe d'eau fraîche. + +Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis +à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il +regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être +aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être +vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras +derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la lumière comme avait +fait le vent. + +Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la +tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve +qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, +son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance +possible, tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il +l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc à la mode des villes +qui devait être leur lit nuptial... + +Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus +bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits +sons filés, en prenant la voix fluttée d'une chouette. + +Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, +battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il +faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des +choses noires et glacées: - ils le savaient... + +Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette +fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis +pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, +sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par +l'éternelle magie de l'amour... + +Chapitre VIII + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la +mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts, +les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la +mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et troublée. + +Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle +avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien +qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui +en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses +d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était +différent; c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les +mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose; et, +chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par +l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, si +enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand +dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait +toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et +elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que leurs yeux se +rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le +respect inné de la majesté de l'épouse; un abîme la sépare de l'amante, +chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite +de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans +le jour, il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne +pas compter tant ils étaient une même chair tous deux et pour toute la +vie. + +... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves... + +D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses +aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette +tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était +rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l'existence +- qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se +parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs +projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage, +avaient été forcément remis au retour... + +Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant +son métier de mer... + +Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. +Être femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec +tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à +présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle +se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces années à +venir... + +Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de +l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de +l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d'hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de +voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et +restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le +rude pays breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine et +rare; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et ont +eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir +de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne +passaient plus les ombres changeantes des nuages, dessinaient au soleil +leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, +dans des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme pour +rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour; - et on voyait déjà +des fleurs hâtives, des primevères le long des fossés, ou des violettes, +frêles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann? + +Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux +francs: + +--Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait +avoir là son vrai sens d'éternité. + +Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle +se serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher de +partir... + +De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce +pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et +semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur +les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très +hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans +l'extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane, +décrivait son cercle immense et éternel qui avait l'air de tout +envelopper. + +Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de +ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y +intéressait pas. + +--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça +doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir des +mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre là- +dedans, moi, bien sûr. + +Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un +enfant naïf. + +Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de +vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. +Là, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées +et de l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs verts, devenait +sombre sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque +hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce +bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant eux, +parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un +cadavre, grimaçant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les +soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien +et se faisait expliquer. + +--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son +bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours +bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour monter; à +minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il se +relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune +aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, +chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l'un de l'autre, car +ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île +d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois +parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait +l'effet de désigner une chose sinistre. + +--Les fjords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, si +hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui +sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent point +ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie, +il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir +se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l'hiver. + +--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans +un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont +morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est +en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix +en bois toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. +Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan, +le grand-père de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, +sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle +songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces +nuits longues comme les hivers. + +--Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est +pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne +appétit pour souper et, des jours, l'on dévore. + +--Et on ne s'ennuie jamais? + +--Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + +Cinquième partie + +Chapitre I + +... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant +leur feu, qui était une flambée de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à +dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait +d'être déjà tristes. + +Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du +printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air +était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à +traîner sur la campagne. + +Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + +Chapitre II + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les +départs d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque +marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux +devaient sortir avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les +mères, étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait +de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, +et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se +précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait à peine eu le +temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur une +pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce dénouement-là, +qui était inexorable, et qu'il fallait subir à présent - comme faisaient +les autres, les habituées... + +Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout +cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui +subsistait malgré tout, la mettait à part. + +Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large +seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du +vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser +dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle, bien +jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en +avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de cœur ou +qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient +menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants +s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à leur bord +d'un air sombre, s'en allant comme à un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on +embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes +les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause +de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les +apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les +descendait comme des morts. + +Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce +métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des +hommes de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les +bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient +garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'œil sur +les filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes ou +leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus +riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient tous +ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment un équipage de +choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors +par des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la +Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes +s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient +sur les mousselines des coiffes. + +Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers +la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par +les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils +s'étaient donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même +beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment +sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade +d'hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans +but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de leur +maison, ramenés là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent donc +encore une dernière fois chez eux, où la grand'mère Yvonne fut saisie de +les voir reparaître ensemble. + +Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses +qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant +que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour. + +D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes... + +Yann raconta qu'à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les +postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien +des choses d'Islande: + +--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des +trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons trous de +macques; c'est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels +nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là +aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mousse. +Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, l'on +n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh +bien, mon poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui est, comme +tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il +touche aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un bout de +toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre +toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; on +n'a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux +voient plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement +finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient +semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes... + +A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et +ils se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une +longue étreinte silencieuse. + +Il s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent +léger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, +agita son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui encore, cette +petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des eaux, - et +déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à +fixer se troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s'en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par un +aimant, suivait à pied le long des falaises. + +Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors +elle s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer +vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que +cette Léopoldine, en s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite, sur +les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes ondulations +lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque tourmente +formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l'horizon; mais dans +le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout demeurait +paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de +le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre. + +Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest +régulièrement l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant +leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux +mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c'était +étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l'air et +du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder +et envahir les plages. + +Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, +perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les brises de cette +soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. Devenue une +petite tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre +l'extrême bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-delà +infinis où l'obscurité commençait à venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, +Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui +lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus +sombre s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même +un adieu! Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était +tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ, +qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la +consolation et l'attente délicieuse de cet au revoir qu'ils s'étaient +dit pour l'automne. + +Chapitre III + +L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse +des chrysanthèmes. + +Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui écrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il l'informait qu'il +était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche +s'annonçait excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour sa +part. D'un bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué sur +le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur +famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière +d'écrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils +rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de cela +et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'était pas exprimée. +A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages, il lui +donnait le nom d'épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et +d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en +Ploubazlanec, était déjà une chose qu'elle relisait avec joie. Elle +avait encore eu si peu le temps d'être appelée: Madame Marguerite +Gaos!... + +Chapitre IV + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui +d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant +qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au +contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la +tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom. + +Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour. +L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des +ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une +vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises. + +Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en +partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour +lui montrer à son arrivée. + +Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise +devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées +allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour +Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures +du col et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la +grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s'était +rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et +c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, car il fallait un +maillot très grand pour Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de +l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute +leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites +sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août arrivèrent, +et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors- +Even. La fête du retour était commencée. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel était-ce? + +C'était le Samuel Azénide; - toujours en avance celui-là. + +--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la Léopoldine ne va pas tarder; +là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent +plus en place. + +Chapitre V + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les +mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises +servent à boire aux pêcheurs. + +Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il en manquait encore +dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un délai +extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception, +Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d'attente, tenant +le ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir. + +Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle +commençait à n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement +manquaient toujours à l'appel. + +--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la Léopoldine ou la +Marie-Jeanne qui ramasseront les balais du retour. + +Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans +sa joie de l'attendre. + +Chapitre VI + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, d'aller +sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était tout +naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh! +d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d'anxiété, d'angoisse. + +Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?... Est-ce +qu'il y avait de quoi?... + +Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur... + +Chapitre VII + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin +d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le +porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; - +assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. +Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commencé, et ce +matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à +cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journée, cette +heure, cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien +des bateaux retardés de quinze jours, même d'un mois. + +Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche +de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + +En mémoire de GAOS, Yvon, perdu en mer aux environs de Norden-Fjord... + +***** + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce +porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués +par ce vent du large. - L'hiver qui venait!... + +... perdu en mer aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 +août 1880. + +***** + +Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la +brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un +grand rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. Une +rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé ces +morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui +rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était +poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre +là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait pas +redire dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête +renversée contre la pierre. + +...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 août à +l'âge de 23 ans... Qu'il repose en paix! + +L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, - +l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de +minuit... Et tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur qui +semblait attendre, - elle eut, avec une netteté horrible, la vision de +cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une +tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en +poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les +feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant. + +Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien +droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. Les +pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'être là +par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé. + +Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle +comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de +feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant +l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de +s'être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses. + +--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit +jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce +moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, +sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme +deux soeurs. + +A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec +toute leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de +sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre... + +Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa. + +Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre +et la poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles +s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents. + +Chapitre VIII + +Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût +dit le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient +revenus, et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour... + +Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut +signalé au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann: + +--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux! + +Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment +toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille? + +--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un foc, +c'est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne tarderont +pas. + +Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son +heure, avec une tranquillité inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, +toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant +quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, +détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la +glaçaient. + +Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la +maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les +petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de ce +pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche +grise, et s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui +domine les lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur les +falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce; +comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les +hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, +les plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement +vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la mer +était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais rempli des +senteurs délicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et +c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable, +tandis que des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur +des genêts ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne. + +A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches +s'élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait; +ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur +va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces +tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne +plus rien voir. + +Chapitre IX + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, elle +ne dormait plus. + +A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi +bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans +retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait +là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette +immobilité; toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui +serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche +était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait +un gémissement rauque du gosier, répété par saccades, longtemps, +longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur. + +Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, +comme s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour. + +Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes +petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder +l'ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à +mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et +puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle +recommençait son cri, en battant le mur de sa tête... + +Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, +une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni +les dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un +débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, +de la Léopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la Marie- +Jeanne, les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, disaient qu'elle +avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela +devenait le mystère impénétrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le moment +où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à +présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt. + +Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait +de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance +comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de +le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour +savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile +surgissant du bout de l'horizon: la Léopoldine, s'approchant, se hâtant +d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se +lever, pour courir regarder le large, voir si c'était vrai... + +Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette +Léopoldine? où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans +cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une +épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par +ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes. + +Chapitre X + +Deux heures du matin. + +C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui +s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses +tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles +étaient devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes, +et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent faire sur la +lande son bruit éternel. + +Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A +pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond +de l'âme, son coeur cessant de battre... + +On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de +pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait +être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis +tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts +pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de +nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il +accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse +d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la +porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur... + +***** + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur +la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que Fantec, +leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que +rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée +comme par degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son même +désespoir affreux. + +Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au +plus mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son +berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du +secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à +Paimpol... + +Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres. +Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une +morte, sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!... + +--Moi! répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas moi, Fantec? + +La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore +être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument +pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour +le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu'elle était très fatiguée. + +Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une +empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt +avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... +Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la +confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, +elle cherchait ce que c'était... + +--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, +en réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans +espérance. + +Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose émané +de lui était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle, au pays +breton, un pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les pas du +dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait +de lui. + +En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de +son fils, et s'assit près du lit de Gaud. + +Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était +son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non +vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une +manière très douce: d'abord les derniers rentrés d'Islande parlaient +tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et +puis surtout il lui était venu une idée: une relâche aux îles Feroë, qui +sont des îles lointaines situées sur la route et d'où les lettres +mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à lui-même, il y +avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte mère avait déjà +fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la Léopoldine, +presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord... + +La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la détresse +de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; +elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait +jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de +marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis que le +métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y croyait +plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que par +crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur. + +Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux +cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui +ressemblait au bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était +une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus +rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus +douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge +Étoile-de-la-mer. + +Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était +une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une +sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était +pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant +quelques jours, elle se remit encore à attendre. + +C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres +où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et +noir aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des +nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des +obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme +un son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs méchants ou +désespérés; d'autres fois, cela se rapprochait tout près contre la +porte, se mettant à rugir comme les bêtes. + +Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, +comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très +souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de noces, +les dépliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des ses +maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps; quand on +le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par +habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; aussi à la fin +elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur armoire, ne voulant +plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de +fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: +là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être +douces; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver dans tout +ce pays des Islandais... + +Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris +une sorte d'espoir, elle s'était remise à l'attendre... + +Chapitre XI + +Il ne revint jamais. + +Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un +grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui +l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite +elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, +des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la +voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les +cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu, +dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au +moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec +un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie +d'eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais. + +Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis. +Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des +jardins enchantés, - très loin, de l'autre côté de la Terre... + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 8pchs12.txt or 8pchs12.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs13.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs12a.txt + +Produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + diff --git a/old/8pchs12.zip b/old/8pchs12.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0be0266 --- /dev/null +++ b/old/8pchs12.zip diff --git a/old/8pchs12h.htm b/old/8pchs12h.htm new file mode 100644 index 0000000..d1e520c --- /dev/null +++ b/old/8pchs12h.htm @@ -0,0 +1,8722 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<!-- + Vous trouverez d'autres textes sur les sites suivants : + + http://digibooks.ibelgique.com/ + http://litteratureaemporter.free.fr + + +--> +<meta http-equiv="Content-Type" content= +"text/html; charset=iso-8859-1"> +<style type="text/css"> +<meta name="description" content="Digibooks, free online electronic books, much of the world's great literature"> +<meta name="description" content="livres électroniques en ligne libres, une grande partie de la grande littérature du monde"> +<meta name="keywords" content="Project Gutenberg, Literature, littérature française, books, text, texts, etext, etexts, +free, literature, online"> +<meta name="keywords" content="texte, oeuvre, écrit, writings, etext, auteur, littérature, etexts, textes, livres, +books,, auteurs, livre, romans, roman, classique, classiques"> + +BODY + {color: black; + background: white; + margin-top: 50pt; + margin-bottom: 50pt; + margin-right: 100pt; + margin-left: 100pt; + text-align: justify; + } + +BLOCKQUOTE + {margin-left: 1cm; + margin-right: 1cm; + } + +P + {color: black; + fontsize: 12pt; + font-family: "Times New Roman", Times, Arial, sans-serif; + } + +H1, H2, H3, H4 + {font-family: Helvetica, Arial, sans-serif; + } + +HR + {height: 2pt; +; text-align: center + }h5 { font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; text-align: center} +tt { font-size: 14px} + + +H1 { text-align: center}H2 { text-align: center }H3 { text-align: center }H4 + { text-align: center }h6 { text-align: center; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif} +.P2 { text-align: center} +.preformat { font-family: "Courier New", Courier, mono; font-size: 16px; font-style: normal; margin-right: 2cm; margin-left: 2cm} +</style> + +<title>Pêcheurs d'Islande</title> +<link rel="stylesheet" href="../Styles/global.css" type= +"text/css"> +</head> +<body> + + +<pre> +The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti +#8 in our series by Pierre Loti + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Pecheur d'Islande + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December, 2003 [EBook #4785] +[This file was last updated on July 21, 2003] + +Edition: 12 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + +</pre> + +<hr> +<h1>Pêcheurs d'Islande</h1> + +<h2>par Pierre Loti<br> +</h2> + +<hr> +<p> </p> + +<h2>Première partie</h2> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p>Ils étaient cinq, aux carrures terribles, +accoudés à boire, dans une sorte de logis sombre +qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour +leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur +d'une grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en +rendant une plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.</p> + +<p>Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en +savait trop rien: une seule ouverture coupée dans le +plafond était fermée par un couvercle en bois, et +c'était une vieille lampe suspendue qui les +éclairait en vacillant.</p> + +<p>Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements +mouillés séchaient, en répandant de la +vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de +terre.</p> + +<p>Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en +prenait très exactement la forme, et il restait juste de +quoi se couler autour pour s'asseoir sur des caissons +étroits scellés au murailles de chêne. De +grosses poutres passaient au-dessus d'eux, presque à +toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des +couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur +de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour +mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient +grossières et frustes, imprégnées +d'humidité et de sel; usées, polies par les +frottements de leurs mains.</p> + +<p>Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du +cidre, qui étaient franches et braves. Maintenant ils +restaient attablés et devisaient, en breton, sur des +questions de femmes et de mariages.</p> + +<p>Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence +était fixée sur une planchette, à une place +d'honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne de ces +marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les +personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps +que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore +l'effet d'une petite chose très fraîche au milieu de +tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait +dû écouter plus d'une ardente prière, +à des heures d'angoisses; on avait cloué à +ses pieds deux bouquets de fleurs artificielles et un +chapelet.</p> + +<p>Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un +épais tricot de laine bleue serrant le torse et +s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la +tête, l'espèce de casque en toile goudronnée +qu'on appelle suroît (du nom de ce vent de sud-ouest qui +dans notre hémisphère amène les pluies).</p> + +<p>Ils étaient d'âges divers. Le capitaine pouvait +avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq à trente. +Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que +dix-sept. Il était déjà un homme, pour la +taille et la force; une barbe noire, très fine et +très frisée, couvrait ses joues; seulement il avait +gardé ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui +étaient extrêmement doux et tout naïfs.</p> + +<p>Très près les uns des autres, faute d'espace, +ils paraissaient éprouver un vrai bien-être, ainsi +tapis dans leur gîte obscur.</p> + +<p>... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie +désolation des eaux noires et profondes. Une montre de +cuivre, accrochée au mur, marquait onze heures, onze +heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on +entendait le bruit de la pluie.</p> + +<p>Ils traitaient très gaîment entre eux ces +questions de mariage, - mais sans rien dire qui fût +déshonnête. Non, c"étaient des projets pour +ceux qui étaient encore garçons, ou bien des +histoires drôles arrivées dans le pays, pendant des +fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, avec +un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. +Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, +est toujours une chose saine, et dans sa crudité +même il demeure presque chaste.</p> + +<p>Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre +appelé Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui +ne venait pas. En effet, où était-il donc ce Yann; +toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne +descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête?</p> + +<p>--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.</p> + +<p>Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le +couvercle de bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors +une lueur très étrange tomba d'en haut:</p> + +<p>--Yann! Yann !... Eh! l'homme!</p> + +<p>L'homme répondit rudement du dehors.</p> + +<p>Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si +pâle qui était entrée ressemblait bien +à celle du jour. - "Bientôt minuit..." Cependant +c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crépusculaire renvoyée de très loin par des +miroirs mystérieux.</p> + +<p>Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se +remit à briller jaune, et on entendit l'homme descendre +avec de gros sabots par une échelle de bois.</p> + +<p>Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros +ours, car il était presque un géant. Et d'abord il +fit une grimace en se pinçant le bout du nez à +cause de l'odeur âcre de la saumure.</p> + +<p>Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des +hommes, surtout par sa carrure qui était droite comme une +barre; quand il se présentait de face, les muscles de ses +épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient +comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux +bruns très mobiles, à l'expression sauvage et +superbe.</p> + +<p>Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre +lui par tendresse, à la façon des enfants; il +était fiancé à sa soeur et le traitait comme +un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air +de lion câlin, en répondant par un bon sourire +à dents blanches.</p> + +<p>Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour +s'arranger que chez les autres hommes, étaient un peu +espacées et semblaient toutes petites. Ses moustaches +blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très +serré en deux petits rouleaux symétriques au-dessus +de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et +puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque +côté des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa +barbe était tondu ras, et ses joues colorées +avaient gardé un velouté frais, comme celui des +fruits que personne n'a touchés.</p> + +<p>On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on +appela le mousse pour rembourrer les pipes et les allumer.</p> + +<p>Cet allumage était une manière pour lui de fumer +un peu. C'était un petit garçon robuste, à +la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui +étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il était l'enfant gâté du +bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se +coucher.</p> + +<p>Après, on reprit la grande conversation des +mariages:</p> + +<p>--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous +tes noces?</p> + +<p>--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme +tu es, à vingt-sept ans, pas marié encore! Les +filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le +voient?</p> + +<p>Lui répondit, en secouant d'un geste très +dédaigneux pour les femmes ses épaules +effrayantes:</p> + +<p>--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; +d'autre fois, je les fais à l'heure; c'est suivant.</p> + +<p>Il venait de finir ses cinq années de service à +l'État, ce Yann. Et c'est là, comme matelot +canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le +français et à tenir des propos sceptiques. - Alors +il commença de raconter ses noces dernières qui, +paraît-il, avaient duré quinze jours.</p> + +<p>C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, +revenant de la mer, il était entré un peu gris dans +un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui vendait +des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. +Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et +puis tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à +tour de bras, en plein par la figure, à celle qui chantait +sur la scène? - moitié déclaration brusque, +moitié ironie pour cette poupée peinte qu'il +trouvait par trop rose. La femme était tombée du +coup; après, elle l'avait adoré pendant près +de trois semaines.</p> + +<p>--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait +cadeau de cette montre en or.</p> + +<p>Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme +un méprisable joujou. C'était conté avec des +mots rudes et des images à lui. Cependant cette +banalité de la vie civilisée, détonnait +beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands +silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur +de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporté la +notion des étés mourants du pôle.</p> + +<p>Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine +à Sylvestre et le surprenaient. Lui était un enfant +vierge, élevé dans le respect des sacrements par +une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du +village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec +elle réciter un chapelet, à genoux sur la tombe de +sa mère. De ce cimetière, situé sur la +falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où +son père avait disparu autrefois dans un naufrage.</p> + +<p>--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et +lui, il avait dû de très bonne heure naviguer +à la pêche, et son enfance s'était +passée au large. Chaque soir il disait encore ses +prières et ses yeux avaient gardé une candeur +religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après +Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce +et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa +haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance +s'était faite très vite, il se sentait presque +embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et +si grand. Il comptait se marier bientôt avec la soeur de +Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances d'aucune +fille.</p> + +<p>A bord, ils ne possédaient en tout que trois +couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient à tour de +rôle, en se partageant la nuit.</p> + +<p>Quand ils eurent fini leur fête, +--célébrée en l'honneur de l'Assomption de +la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. +Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les +petites niches noires qui ressemblaient à des +sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le +pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; +c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé +Guillaume.</p> + +<p>Dehors il faisait jour, éternellement jour.</p> + +<p>Mais c'était une lumière pâle, pâle, +qui ne ressemblait à rien; elle traînait sur les +choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de +suite commençait un vide immense qui n'était +d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout +semblait diaphane, impalpable, chimérique.</p> + +<p>L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la +mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir +tremblant qui n'aurait aucune image à refléter; en +se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, - +et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.</p> + +<p>La fraîcheur humide de l'air était plus intense, +plus pénétrante que du vrai froid, et, en +respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout +était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages +informes et incolores semblaient contenir cette lumière +latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant +cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des +choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être +nommée.</p> + +<p>Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis +leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs +fantasmagories qui sont vagues et troubles comme des visions. +Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le voir jouer +autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y +étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux +du large.</p> + +<p>Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant +toujours sa même plainte, monotone comme une chanson de +Bretagne répétée en rêve par un homme +endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé +très vite leurs hameçons et leurs lignes, tandis +que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand +couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.</p> + +<p>Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs +lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le +relevèrent avec des poissons lourds, d'un gris luisant +d'acier.</p> + +<p>Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient +prendre; c'était rapide et incessant, cette pêche +silencieuse. L'autre éventrait, avec son grand couteau, +aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire +leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute +ruisselante et fraîche.</p> + +<p>Les heures passaient monotones, et, dans les grandes +régions vides du dehors, lentement la lumière +changeait; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui +avait été un crépuscule blême, une +espèce de soir d'été hyperborée, +devenait à présent, sans intermède de nuit, +quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer +reflétaient en vagues traînées roses...</p> + +<p>--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout +à coup Sylvestre, avec beaucoup de sérieux cette +fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en +connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était +laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, +mais il se sentait timide en touchant à ce sujet +grave.)</p> + +<p>--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il +souriait, ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux +vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera +avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous +êtes, au bal que je donnerai...</p> + +<p>Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas +perdre son temps en causeries: on était au milieu d'une +immense peuplade de poissons, d'un banc voyageur, qui, depuis +deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous +veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente +heures, plus de mille morues très grosses; aussi leurs +bras forts étaient las, et ils s'endormaient. Leur corps +veillait seul, et continuait de lui-même sa manoeuvre de +pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient +était vierge comme aux premiers jours du monde, et si +vivifiant que, malgré leur fatigue, ils se sentaient la +poitrine dilatée et les joues fraîches.</p> + +<p>La lumière matinale, la lumière vraie, avait +fini par venir; comme au temps de la Genèse elle +s'était séparée d'avec les +ténèbres qui semblaient s'être tassées +sur l'horizon, et restaient là en masses très +lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à +présent qu'on sortait de la nuit, - que cette lueur +d'avant avait été vague et étrange comme +celle des rêves.</p> + +<p>Dans ce ciel très couvert, très épais, il +y avait çà et là des déchirures, +comme des percées dans un dôme, par où +arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.</p> + +<p>Les nuages inférieurs étaient disposés en +une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux, +emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace +fermé, d'une limite; ils étaient comme des rideaux +tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour cacher de +trop gigantesques mystères qui eussent troublé +l'imagination des hommes. Ce matin-là, autour du petit +assemblage de planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde +changeant du dehors avait pris un aspect de recueillement +immense; il s'était arrangé en sanctuaire, et les +gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de +cette voûte de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau +immobile comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à +peu, on vit s'éclairer très loin une autre +chimère: une sorte de découpure rosée +très haute, qui était un promontoire de la sombre +Islande...</p> + +<p>Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout +en continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il +s'était senti triste en entendant le sacrement du mariage +ainsi tourné en moquerie par son grand frère; et +puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux.</p> + +<p>Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! +Il avait rêvé qu'elles se feraient avec Gaud +Mével, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la +joie de voir cette fête avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont +l'approche inévitable commençait à lui +serrer le coeur...</p> + +<p>Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient +restés couchés en bas, arrivèrent tous trois +pour les relever. Encore un peu endormis, humant à pleine +poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis +d'abord par tous ces reflets de lumière pâle.</p> + +<p>Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier +déjeuner du matin avec des biscuits; après les +avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent +à les croquer d'une manière très bruyante, +en riant de les trouver si durs. Ils étaient redevenus +tout à fait gais à l'idée de descendre +dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant +l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent +jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de +vieille chanson.</p> + +<p>Avant de disparaître par ce trou, ils +s'arrêtèrent à jouer avec un certain Turc, le +chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils +l'agaçaient de la main; l'autre les mordillait comme un +loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un +froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa +d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.</p> + +<p>Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était +restée un peu sauvage, et quand son être physique +était seul en jeu, une caresse douce était souvent +chez lui très près d'une violence brutale.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p>Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guermeur. Il allait +chaque année faire la grande pêche dangereuse dans +ces régions froides où les étés n'ont +plus de nuits.</p> + +<p>Il était très ancien, comme la Vierge de +faïence sa patronne. Ses flancs épais, à +vertèbres de chêne, étaient +éraillés, rugueux, imprégnés +d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, +exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait +un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes +brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur +légère, comme les mouettes que le vent +réveille. Alors il avait sa façon à lui de +s'élever à la lame et de rebondir, plus lestement +que bien des jeunes, taillés avec les finesses +modernes.</p> + +<p>Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils +étaient des Islandais (une race vaillante de marins qui +est répandue surtout au pays de Paimpol et de +Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils +à cette pêche-là).</p> + +<p>Ils n'avaient presque jamais vu l'été de +France.</p> + +<p>A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres +pêcheurs, dans le port de Paimpol, la +bénédiction des départs. Pour ce jour de +fête, un reposoir, toujours le même, était +construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au +milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons et de +filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne +des marins, sortie pour eux de son église, regardant +toujours, de génération en +génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les +heureux pour qui la saison allait être bonne, - et les +autres, ceux qui ne devaient pas revenir.</p> + +<p>Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et +de mères, de fiancées et de soeurs, faisait le tour +du port, où tous les navires islandais, qui +s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au +passage. Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, +disait les paroles et faisait les gestes qui +bénissent.</p> + +<p>Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays +presque vide d'époux, d'amants et de fils. En +s'éloignant, les équipages chantaient ensemble, +à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Étoile-de-la-Mer.</p> + +<p>Et chaque année, c'était le même +cérémonial de départ, les mêmes +adieux.</p> + +<p>Après, recommençait la vie du large, l'isolement +à trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches +mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer +hyperborée.</p> + +<p>Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge +Étoile-de-la-Mer avait protégé ce navire qui +portait son nom.</p> + +<p>La fin d'août était l'époque de ces +retours. Mais la Marie suivait l'usage de beaucoup d'Islandais, +qui est de toucher seulement à Paimpol, et puis de +descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa +pêche, et dans les îles de sable à marais +salants où l'on achète le sel pour la campagne +prochaine.</p> + +<p>Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se +répandent pour quelques jours les équipages +robustes, avides de plaisir, grisés par ce lambeau +d'été, par cet air plus tiède; - par la +terre et par les femmes.</p> + +<p>Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on +rentre au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières +éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un temps de +famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, +conçus l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour +recevoir le sacrement du baptême: - il faut beaucoup +d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande +dévore.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p>A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un +dimanche de juin, il y avait deux femmes très +occupées à écrire une lettre.</p> + +<p>Cela se passait devant une large fenêtre qui +était ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif, +portait une rangée de pots de fleurs.</p> + +<p>Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; +l'une avait une coiffe extrêmement grande, à la mode +d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme +nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - deux +amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un +message tendre pour quelque bel Islandais.</p> + +<p>Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, +cherchant ses idées. Tiens! Elle était vieille, +très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi +vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à +fait vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix +ans. Encore jolie par exemple, et encore fraîche, avec les +pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les +conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur le +sommet de la tête, était composée de deux ou +trois larges cornets en mousseline qui semblaient +s'échapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. +Sa figure vénérable s'encadrait bien dans toute +cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. +Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une bonne +honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus +rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses +gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. +Malgré son menton, qui était devenu "en pointe de +sabot" (comme elle avait coutume de dire), son profil +n'était pas trop gâté par les années; +on devinait encore qu'il avait dû être +régulier et pur comme celui des saintes +d'église.</p> + +<p>Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle +pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.</p> + +<p>Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays +Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des +choses aussi drôles à dire sur les uns ou les +autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, il y +avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - +mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais +dans l'âme.</p> + +<p>L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, +s'était mise à écrire soigneusement +l'adresse:</p> + +<p>A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, +capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par Reykjavik.</p> + +<p>Après, elle aussi releva la tête pour +demander:</p> + +<p>--C'est-il fini, grand'mère Moan?</p> + +<p>Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, +une figure de vingt ans. Très blonde, - couleur rare en ce +coin de Bretagne où la race est brune; très blonde, +avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. Ses +sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme +repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, +qui donnait une expression de vigueur et de volonté. Son +profil, un peu court, était très noble, le nez +prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme +dans les visages grecs. Une fossette profonde, creusée +sous la lèvre inférieure, en accentuait +délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand +une pensée la préoccupait beaucoup, elle la +mordait, cette lèvre, avec ses dents blanches d'en haut, +ce qui faisait courir sous la peau fine des petites +traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, +il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui +venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait +une expression d'yeux à la fois obstinée et +douce.</p> + +<p>Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas +sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se +relevant beaucoup des deux côtés, laissant voir +d'épaisses nattes de cheveux roulées en +colimaçon au-dessus des oreilles - coiffure +conservée des temps très anciens et qui donne +encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.</p> + +<p>On sentait qu'elle avait été +élevée autrement que cette pauvre vieille à +qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de +fait, n'était qu'une grand'tante éloignée, +ayant eu des malheurs.</p> + +<p>Elle était la fille de M. Mével, un ancien +Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses +sur mer.</p> + +<p>Cette belle chambre où la lettre venait de +s'écrire était la sienne: un lit tout neuf à +la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle +au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de +couleur claire atténuant les irrégularités +du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des +solives énormes qui révélaient +l'ancienneté du logis; - c'était une vraie maison +de bourgeois aisés, et les fenêtres donnaient sur +cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les +marchés et les pardons.</p> + +<p>--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien +à lui dire?</p> + +<p>--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de +ma part au fils Gaos.</p> + +<p>Le fils Gaos!... autrement dit Yann...</p> + +<p>Elle était devenue très rouge, la belle jeune +fille fière, en écrivant ce nom-là.</p> + +<p>Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une +écriture courue, elle se leva en détournant la +tête, comme pour regarder dehors quelque chose de +très intéressant sur la place.</p> + +<p>Debout elle était un peu grande; sa taille était +moulée comme celle d'une élégante dans un +corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa +coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, +sans avoir cette excessive petitesse étiolée qui +est devenue une beauté par convention, étaient +fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de +grossiers ouvrages.</p> + +<p>Il est vrai, elle avait bien commencé par être +une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de +mère, allant presque à l'abandon pendant ces +saisons de pêche que son père passait en Islande; +jolie, rose, dépeignée, volontaire, têtue, +poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la Manche. En +ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre +grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder +pendant ses dures journées de travail chez les gens de +Paimpol.</p> + +<p>Et elle avait une adoration de petite mère pour cet +autre tout petit qui lui était confié, dont elle +était l'aînée d'à peine dix-huit mois; +aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et +câlin qu'elle était vive et capricieuse.</p> + +<p>Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la +richesse ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait +à l'esprit comme un rêve lointain de liberté +sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et +mystérieuse où les grèves avaient plus +d'espace, où certainement les falaises étaient plus +gigantesques...</p> + +<p>Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour +elle, l'argent était venu à son père qui +s'était mis à acheter et à revendre des +cargaisons de navire, elle avait été emmenée +par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - +Alors, de petite Gaud, elle était devenue une mademoiselle +Marguerite, grande, sérieuse, au regard grave. Toujours un +peu livrée à elle-même dans un autre genre +d'abandon que celui de la grève bretonne, elle avait +conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce qu'elle +savait des choses de la vie avait été +révélé bien au hasard, sans discernement +aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait +servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures +de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop +franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne +s'abaissait pas toujours devant celui des jeunes hommes; mais il +était si honnête et si indifférent que +ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils +voyaient bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une +fille sage, fraîche de coeur autant que de figure.</p> + +<p>Dans ces grandes villes, son costume s'était +modifié beaucoup plus qu'elle-même. Bien qu'elle +eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent +difficilement, elle avait vite appris à s'habiller d'une +autre façon. Et sa taille autrefois libre de petite +pêcheuse, en se formant, en prenant la plénitude de +ses beaux contours germés au vent de la mer, +s'était amincie par le bas dans de longs corsets de +demoiselle.</p> + +<p>Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, +- l'été seulement comme les baigneuses, - +retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son +nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse +peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui +n'étaient jamais là, et dont chaque année +quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant +partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un +gouffre lointain - et où était à +présent celui qu'elle aimait...</p> + +<p>Et puis un beau jour elle avait été +ramenée pour tout à fait au pays de ces +pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait +voulu finir là son existence et habiter comme un bourgeois +sur cette place de Paimpol.</p> + +<p>La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en +alla en remerciant, dès que la lettre fut relue et +l'enveloppe fermée. Elle demeurait assez loin, à +l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la +côte, encore dans cette même chaumière +où elle était née, où elle avait eu +ses fils et ses petits-fils.</p> + +<p>En traversant la ville, elle répondait à +beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle était une +des anciennes du pays, débris d'une famille vaillante et +estimée.</p> + +<p>Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à +paraître à peu près bien mise, avec de +pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours +ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa +tenue d'habillé et sur lequel retombaient depuis une +soixantaine d'années les cornets de mousseline de ses +grandes coiffes: son propre châle de mariage, jadis bleu, +reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps +là ménagé pour les dimanches, encore bien +présentable.</p> + +<p>Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, +pas du tout comme les vieilles; et vraiment malgré ce +menton un peu trop remonté, avec ces yeux si bons et ce +profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver bien +jolie.</p> + +<p>Elle était très respectée, et cela ce +voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui donnaient. En +route elle passa devant chez son galant, un vieux soupirant +d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, +qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis +que les jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais +il ne s'était consolé, disait-on, de ce qu'elle +n'avait voulu de lui ni en premières ni en secondes noces; +mais avec l'âge, cela avait tourné en une +espèce de rancune comique, moitié maligne, et il +l'interpellait toujours:</p> + +<p>--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller +vous prendre mesure?...</p> + +<p>Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas +encore décidée à se faire faire ce +costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie +un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin +par lequel finissent tous les habillements terrestres...</p> + +<p>--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez +pas, la belle, vous savez...</p> + +<p>Il lui avait déjà fait cette même +facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine +à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, +plus cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle +songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à +son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq +années!... S'en aller en Chine peut-être, à +la guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - +Une angoisse la prenait à cette pensée... Non, +décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle +en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se +contractait horriblement comme pour pleurer.</p> + +<p>C'était donc possible cela, c'était donc vrai, +qu'on allait bientôt le lui enlever, ce dernier +petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule, +sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches +(des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour +l'empêcher de partir, comme soutien d'une grand'mère +presque indigente qui ne pourrait bientôt plus travailler. +Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean +Moan le déserteur, un frère aîné de +Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui +existait tout de même quelque part en Amérique, +enlevant à son cadet le bénéfice de +l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa petite +pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvée assez +pauvre.</p> + +<p>Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses +prières, pour tous ses défunts, fils et +petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente +pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au +costume en planches, le coeur affreusement serré de se +sentir si vieille au moment de ce départ...</p> + +<p>L'autre, la jeune fille, était restée assise +près de sa fenêtre, regardant sur le granit des murs +les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les hirondelles +noires qui tournoyaient. Paimpol était toujours +très mort, même le dimanche, par ces longues +soirées de mai; des jeunes filles, qui n'avaient seulement +personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par +deux, trois par trois, rêvant aux galants d'Islande...</p> + +<p>"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait +beaucoup troublée d'écrire cette phrase, et ce nom +qui, à présent, ne voulait plus la quitter.</p> + +<p>Elle passait souvent ses soirées à cette +fenêtre, comme un demoiselle. Son père n'aimait pas +beaucoup qu'elle se promenât avec les autres filles de<br> + son âge et qui, autrefois, avaient été de sa +condition. Et puis, en sortant du café, quand il faisait +les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme +lui, il était content d'apercevoir là-haut, +à sa fenêtre encadrée de granit, entre les +pots de fleurs, sa fille installée dans cette maison de +riches.</p> + +<p>Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du +côté de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on +sentait là tout près, au bout de ces petites +ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa +pensée s'en allait dans les infinis de cette chose +toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa +pensée s'en allait là-bas, très loin dans +les mers polaires, où naviguait la Marie, capitaine +Guermeur.</p> + +<p>Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, +insaisissable maintenant, après s'être avancé +d'une manière à la fois si osée et si +douce.</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p>Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les +souvenirs de son retour en Bretagne, qui était de +l'année dernière.</p> + +<p>Un matin de décembre, après une nuit de voyage, +le train venant de Paris les avait déposés, son +père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et +blanchâtre, très froid, frisant encore +l'obscurité. Alors elle avait été saisie par +une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle +n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne +la reconnaissait plus; elle y éprouvait comme le sensation +de plonger tout à coup dans ce qu'on appelle, à la +campagne: les temps, les temps lointains du passé. Ce +silence, après Paris! Ce train de vie tranquille de gens +d'un autre monde, allant dans la brume à leurs toutes +petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires +d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses +bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle +aimait Yann - lui avaient paru ce matin-là d'une tristesse +bien désolée. Des ménagères +matineuses ouvraient déjà leurs portes, et, en +passant, elle regardait dans ces intérieurs anciens, +à grande cheminée, où se tenaient assises, +avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui +venaient de se lever. Dès qu'il avait fait un peu plus +jour, elle était entrée dans l'église pour +dire ses prières. Et comme elle lui avait semblé +immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - et +différente des églises parisiennes, avec ses +piliers rudes usés à la base par les +siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, +de salpêtre! Dans un recul profond, derrière les +colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait +agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la +lueur de cette flammèche grêle se perdait dans le +vide incertain des voûtes... Elle avait retrouvé +là tout à coup, en elle-même, la trace d'un +sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et +d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute +petite, quand on la menait à la première messe des +matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.</p> + +<p>Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, +quoiqu'il y eût là beaucoup de choses belles et +amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque à +l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de +mer. Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une +déplacée: les Parisiennes, c'étaient ces +femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part +de marcher, de se trémousser dans des gaines +baleinées: et elle était trop intelligente pour +avoir jamais essayé de copier de plus près ces +choses. Avec ses coiffes, commandées chaque année +à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal à +l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si +on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était +très charmante à regarder.</p> + +<p>Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient +une distinction qui l'attirait, mais elle les savait +inaccessibles, celles-là. Et les autres, celles de plus +bas, qui auraient consenti à lier connaissance, elle les +tenait dédaigneusement à l'écart, ne les +jugeant pas dignes. Elle avait donc vécu sans amies, +presque sans autre société que celle de son +père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait +pas cette vie de dépaysement et de solitude.</p> + +<p>Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait +été surprise d'une façon pénible par +l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et +la pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq +heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays +morne pour arriver à Paimpol, l'avait +inquiétée comme une oppression.</p> + +<p>Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils +avaient en effet voyagé, son père et elle, dans une +vieille petite diligence crevassée, ouverte à tous +les vents; passant à la nuit tombante dans des villages +tristes, sous des fantômes d'arbres suant la brume en +gouttelettes fines. Bientôt il avait fallu allumer les +lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux +traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale +qui semblaient courir de chaque côté en avant des +chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux lanternes +jetées sur les interminables haies du chemin. - Comment +tout à coup cette verdure si verte, en décembre?... +D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, +puis il lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, +les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, +qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même +temps commençait à souffler une brise plus +tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui +sentait la mer.</p> + +<p>Vers la fin de la route, elle avait été tout +à fait réveillée et amusée par cette +réflexion qui lui était venue:</p> + +<p>--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette +fois, les beaux pêcheurs d'Islande.</p> + +<p>En décembre, ils devaient être là, revenus +tous, les frères, les fiancés, les amants, les +cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient +tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant +les promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue +occupée, pendant que ses pieds se glaçaient dans +l'immobilité de la carriole...</p> + +<p>En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui +avait été pris par l'un d'eux...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p>La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce +Yann, c'était le lendemain de son arrivée, au +pardon des Islandais, qui est le 8 décembre, jour de la +Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, - un +peu après la procession, les rues sombres encore tendues +de draps blancs sur lesquels étaient piqués du +lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.</p> + +<p>A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, +sous un ciel triste. Joie sans gaîté, qui +était faite surtout d'insouciance et de défi; de +vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de +mourir.</p> + +<p>Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de +prêtres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets; +vieux airs à bercer les matelots; vieilles complaintes +venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la profonde +nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, zigzaguant +dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après +les longues continences du large. Groupes de filles en coiffes +blanches de nonnain, aux belles poitrines serrées et +frémissantes, aux beaux yeux remplis des désirs de +tout un été. Vieilles maisons de granit enfermant +ce grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de +plusieurs siècles contre les vents d'ouest, contre les +embruns, les pluies, contre tout ce que lance la mer; racontant +aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritées, des +aventures anciennes d'audace et d'amour.</p> + +<p>Et un sentiment religieux, une impression de passé, +planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des +symboles qui protègent, de la Vierge blanche et +immaculée. A côté des cabarets, +l'église au perron semé de feuillages, tout ouverte +en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges +dans son obscurité, et ses ex-voto de marins partout +accrochés à la sainte voûte. A +côté des filles amoureuses, les fiancées de +matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des +chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et +leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, +silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un +avertissement noir. Et là tout près, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces +générations vigoureuses, s'agitant elle aussi, +faisant son bruit, prenant sa part de la fête...</p> + +<p>De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression +confuse. Excitée et rieuse, avec le coeur serré +dans le fond, elle sentait une espèce d'angoisse la +prendre, à l'idée que ce pays maintenant +était redevenu le sien pour toujours. Sur la place, +où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se +promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de +gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant +des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" +était arrêté, tournant le dos. Et d'abord, +frappée par l'un d'eux qui avait une taille de +géant et des épaules presque trop larges, elle +avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie:</p> + +<p>--En voilà un qui est grand!</p> + +<p>Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans +sa phrase:</p> + +<p>--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son +ménage, un mari de cette carrure!</p> + +<p>Lui c'était retourné comme s'il eût +entendue et, de la tête aux pieds, il l'avait +enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire:</p> + +<p>--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui +est si élégante et que je n'ai jamais vue?</p> + +<p>Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par +politesse, et il avait de nouveau paru très occupé +des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que les +cheveux noirs, qui étaient assez longs et très +bouclés derrière, sur le cou.</p> + +<p>Ayant demandé sans gêne le nom d'une +quantité d'autres, elle n'avait pas osé pour +celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce +regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes +légèrement fauves, courant très vite sur +l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait +impressionnée et intimidée aussi.</p> + +<p>Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait +entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; +le soir de ce même pardon, Sylvestre et lui, marchant bras +dessus bras dessous, les avaient croisés, son père +et elle, et s'étaient arrêtés pour dire +bonjour...</p> + +<p>... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu +pour elle une espèce de frère. Comme des cousins +qu'ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer; +- il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce +grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une +barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient +guère changé, elle l'avait bientôt assez +reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il +venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le +soir; c'était sans conséquence, et il mangeait de +très bon appétit, étant un peu privé +chez lui...</p> + +<p>... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été +très galant pour elle, pendant cette première +présentation, - au détour d'une petite rue grise +toute jonchée de rameaux verts. Il s'était +borné à lui ôter son chapeau, d'un geste +presque timide bien que très noble; puis l'ayant parcourue +de son même regard rapide, il avait détourné +les yeux d'un autre côté, paraissant être +mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer +son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était +levée pendant la procession, avait semé par terre +des rameaux de buis et jeté sur le ciel des tentures gris +noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait +très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit +sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs +qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes +tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de tempête, qui +entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la +pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté +debout devant elle, détournant la tête, avec un air +ennuyé et troublé de l'avoir rencontrée... +Quel changement profond s'était fait en elle depuis cette +époque!...</p> + +<p>Et quelle différence entre le bruit de cette fin de +fête et la tranquillité d'à présent! +Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce +soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui +la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et +enamourée!...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p>La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était +à des noces. Ce fils Gaos avait été +désigné pour lui donner le bras. D'abord elle +s'était imaginé en être contrariée: +défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le +monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du +reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et +puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, +avec son grand air sauvage.</p> + +<p>A l'heure dite, tout le monde étant déjà +réuni pour le cortège, ce Yann n'avait point paru. +Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était +aperçue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec +n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, +seraient pour elle manqués et sans plaisir...</p> + +<p>A la fin il était arrivé, en belle tenue lui +aussi, s'excusant sans embarras auprès des parents de la +mariée. Voilà: de grands bancs de poissons, qu'on +n'attendait pas du tout, avaient été +signalés d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu +au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans +Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un +émoi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris +dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider +à la manoeuvre, enfin un vrai branle-bas dans le +pays...</p> + +<p>Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec +une extrême aisance; avec des gestes à lui, des +roulements d'yeux, et un beau sourire qui découvrait ses +dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des +appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases +un certain petit hou! prolongé, très drôle, - +qui est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et +ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait +avait été obligé de se chercher un +remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron +de la barque auquel il s'était loué pour la saison +d'hiver. De là venait son retard, et, pour n'avoir pas +voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de +pêche.</p> + +<p>Ces motifs avaient été parfaitement compris par +les pêcheurs qui l'écoutaient et personne n'avait +songé à lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce +pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant +des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux +changements du temps et aux migrations mystérieuses des +poissons. Les autres Islandais qui étaient là +regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis +assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de +cette fortune qui allait passer au large.</p> + +<p>Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus +qu'à offrir son bras aux filles. Les violons +commençaient dehors leur musique, et gaîment on +s'était mis en route.</p> + +<p>D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans +portées, comme on en conte pendant les fêtes de +mariage aux jeunes filles que l'on connaît peu. Parmi ces +couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers +l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce +n'était que cousins et cousines, fiancés et +fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques paires +aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en +amour, à l'époque de la rentrée d'Islande. +(Seulement on a le coeur honnête, et l'on s'épouse +après.)</p> + +<p>Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant +revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui +avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette +chose inattendue:</p> + +<p>Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, +- pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, sûr que +pour aucune autre, je ne me serais dérangé de ma +pêche, mademoiselle Gaud...</p> + +<p>Étonnée d'abord que ce pêcheur osât +lui parler ainsi, à elle qui était venue à +ce bal un peu comme une reine, et puis charmée +délicieusement, elle avait fini par répondre:</p> + +<p>--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je +préfère être avec vous qu'avec aucun +autre.</p> + +<p>Ç'avait été tout. Mais, à partir +de ce moment jusqu'à la fin des danses, ils +s'étaient mis à se parler d'une façon +différente, à voix plus basse et plus douce...</p> + +<p>On dansait à la vielle, au violon, les mêmes +couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre, +après avoir par convenance dansé avec quelque +autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui +était très intime. Naïvement, Yann racontait +sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les +difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était +le frère aîné.</p> + +<p>--A présent ils étaient tirés de la +peine, surtout à cause d'une épave que leur +père avait rencontrée en Manche, et dont la vente +leur avait rapporté dix mille francs, part faite à +l'État; cela avait permis de construire un premier +étage au-dessus de leur maison, - laquelle était +à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des +terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue +très belle.</p> + +<p>--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: +partir comme ça dès le mois de février, pour +un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une +mer si mauvaise...</p> + +<p>... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait +comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa +mémoire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol. +S'il n'avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui +aurait-il appris tous ces détails d'existence, qu'elle +avait écoutés un peu comme fiancée; il +n'avait pourtant pas l'air d'un garçon banal aimant +à communiquer ses affaires à tout le monde...</p> + +<p>-... Le métier est assez bon tout de même, +avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des +années, c'est huit cents francs; d'autres fois douze +cents, que l'on me donne au retour et que je porte à notre +mère.</p> + +<p>--Que vous portez à votre mère, monsieur +Yann?</p> + +<p>--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est +l'habitude comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela +comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne +croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est +notre mère qui m'en donne un peu quand je viens à +Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette +année notre père m'a fait faire ces habits neufs +que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; +oh! non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec +mes habits de l'an dernier...</p> + +<p>Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils +n'étaient peut-être pas très +élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste +très courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu +ancienne; mais le torse qui se moulait dessous était +irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand +air tout de même.</p> + +<p>En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois +qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. +Et comme son regard restait bon et honnête, tandis qu'il +racontait tout cela pour qu'elle fût bien prévenue +qu'il n'était pas riche!</p> + +<p>Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en +face; répondant très peu de chose, mais +écoutant avec toute son âme, toujours plus +étonnée et attirée vers lui. Quel +mélange il était, de rudesse sauvage et +d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres +était brusque et décidée, devenait, quand il +lui parlait, de plus en plus fraîche et caressante; pour +elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême +douceur, comme une musique voilée d'instruments à +cordes.</p> + +<p>Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand +garçon avec ses allures désinvoltes, sons aspect +terrible, toujours traité chez lui en petit enfant et +trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue.</p> + +<p>Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets +de Paris, commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui +l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et +celui-ci lui semblait être ce qu'elle avait connu de +meilleur, en même temps qu'il était le plus +beau.</p> + +<p>Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait +raconté que, chez elle aussi, on ne s'était pas +toujours trouvé à l'aise comme à +présent; que son père avait commencé par +être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime +pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru +pieds nus, étant toute petite, - sur la grève, - +après la mort de sa pauvre mère...</p> + +<p>...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, +décisive et unique dans sa vie, - elle était +déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de +décembre et qu'on était en mai. Tous les beaux +danseurs d'alors pêchaient à présent +là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant +clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis +que l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre +bretonne.</p> + +<p>Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, +presque fermée de tous côtés par des maisons +antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on +n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des +maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, +s'élever, se séparer davantage des choses +terrestres, - qui maintenant, à cette heure +crépusculaire, se tenaient toutes en une seule +découpure noire de pignons et de vieux toits. De temps en +temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien +marin, à la démarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien +quelques filles attardées rentraient de la promenade avec +des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui +disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une +gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait +encore un peu dans l'obscurité transparente ces +légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait +du reste une autre odeur douce qui était montée des +jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur +le granit des murs, - et aussi une vague senteur de +goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes +des rêves.</p> + +<p>Gaud avait passé bien de soirées à cette +fenêtre, regardant cette place mélancolique, +songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours +à ce même bal...</p> + +<p>... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et +beaucoup de têtes de valseurs commençaient à +tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des +filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou +moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance +dédaigneuse pour répondre à leurs appels... +Comme il était différent avec +celles-là!...</p> + +<p>Il était un charmant danseur, droit comme un +chêne de futaie, et tournant avec une grâce à +la fois légère et noble, la tête +rejetée en arrière. Ses cheveux bruns, qui +étaient en boucles, retombaient un peu sur son front et +remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez +grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se +penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses +rapides.</p> + +<p>De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur +Marie et Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient +ensemble. Il riait, d'un air très bon, en les voyant tous +deux si jeunes, si réservés l'un près de +l'autre, se faisant des révérences, prenant des +figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute +très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en fût +autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les +trouver si naïfs; il échangeait alors avec Gaud des +sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont +gentils et drôles à regarder, nos deux petits +frères!..."</p> + +<p>On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers +de cousins, baisers de fiancés, baisers d'amants, qui +conservaient malgré tout un bon air franc et +honnête, là, à pleine bouche, et devant tout +le monde. Lui ne l'avait pas embrassée, bien entendu; on +ne se permettait pas cela avec la fille de M. Mével; +peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa +poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne +résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant +donnée de toute son âme. Dans ce vertige subit, +profond, délicieux, qui l'entraînait tout +entière vers lui, ses sens de vingt ans étaient +bien pour quelque chose, mais c'était son coeur qui avait +commencé le mouvement.</p> + +<p>--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? +Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement +baissés sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient +parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien deux. En effet +elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est +qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes +à qui elle eût jamais fait attention dans sa +vie.</p> + +<p>En se quittant le matin, quand tout le monde était +parti à la débandade, au petit jour glacé, +ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, +comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, +pour rentrer, elle avait traversé cette même place +avec son père, nullement fatiguée, se sentant +alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume +gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis +et tout suave.</p> + +<p>... La nuit de mai était tombée depuis +longtemps; les fenêtres s'étaient toutes peu +à peu fermées, avec de petits grincements de leurs +ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne +ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le +noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voilà +une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." +Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie +de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses +lèvres, défaisaient constamment ce pli qui +soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses +yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien +des choses réelles...</p> + +<p>... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas +revenu? Quel changement en lui? Rencontré par hasard, il +avait l'air de la fuir, en détournant ses yeux dont les +mouvements étaient toujours si rapides.</p> + +<p>Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne +comprenait pas non plus:</p> + +<p>--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te +marier, Gaud, disait-il, si ton père le permettait, car tu +n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord +je te dirai qu'il est très sage, sans en avoir l'air; +c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son +têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à +fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un +marin! A chaque saison de pêche les capitaines se disputent +pour l'avoir...</p> + +<p>La permission de son père, elle était bien +sûre de l'obtenir, car jamais elle n'avait +été contrariée dans ses volontés. +Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût +pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un +peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de +cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les +armateurs voudraient confier des navires.</p> + +<p>Cela lui était égal aussi qu'il fût un peu +un géant; être trop fort, ça peut devenir un +défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas +du tout à la beauté.</p> + +<p>Par ailleurs elle s'était informée, sans en +avoir l'air, auprès des filles du pays qui savaient toutes +les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements; +sans paraître tenir à l'une plus qu'à +l'autre, il allait de droite et de gauche, à +Lézardrieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès +des belles qui avaient envie de lui.</p> + +<p>Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer +sous ses fenêtres, reconduisant et serrant de près +une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie +assurément, mais dont la réputation était +fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal +cruel.</p> + +<p>On lui avait assuré aussi qu'il était +très emporté; qu'étant gris, un soir, dans +un certain café de Paimpol où les Islandais font +leurs fêtes, il avait lancé une grosse table en +marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui +ouvrir...</p> + +<p>Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont +les marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il +avait le cœur bon, pourquoi était-il venu la +chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la quitter +après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une +nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre +cette voix douce pour lui faire des confidences comme à +une fiancée ? A présent elle était incapable +de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même +pays, autrefois, quand elle était tout à fait une +enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle +était une mauvaise petite, entêtée dans ses +idées comme aucune autre; cela lui était +resté. Belle demoiselle à présent, un peu +sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait +façonnée, elle demeurait dans le fond toute +pareille.</p> + +<p>Après ce bal, l'hiver dernier s'était +passé dans cette attente de le revoir, et il +n'était même pas venu lui dire adieu avant le +départ d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus +là, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait +se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour lequel +elle avait formé ses projets d'en avoir le cœur net +et d'en finir...</p> + +<p>... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette +sonorité particulière que les cloches prennent +pendant les nuits tranquilles des printemps.</p> + +<p>A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud +ferma sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher...</p> + +<p>Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement +de la sauvagerie; ou, comme lui aussi était fier, +était-ce la peur d'être refusé, la croyant +trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui +demander elle-même tout simplement; mais c'était +Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se +faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille +de paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait +déjà son air et sa toilette...</p> + +<p>... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur +distraite d'une fille qui rêve: d'abord sa coiffe de +mousseline, puis sa robe élégante, ajustée +à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une +chaise.</p> + +<p>Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les +gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois +libre, devint plus parfaite; n'étant plus +comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses +lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme +celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les +aspects, et chacune de ses poses était exquise à +regarder.</p> + +<p>La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure +avancée, éclairait avec un peu de mystère +ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun +oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute +être perdue pour tous, se dessécher sans être +jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...</p> + +<p>Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien +inconsciente de la beauté de son corps. Du reste, dans +cette région de la Bretagne, chez les filles des +pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette +beauté-là; on ne la remarque plus guère, et +même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire +parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce +sont les raffinés des villes qui attachent tant +d'importance à ces choses pour les mouler ou les +peindre...</p> + +<p>Elle se mit à défaire les espèces de +colimaçons en cheveux qui étaient enroulés +au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur +son dos comme deux serpents très lourds. Elle les +retroussa en couronne sur le haut de sa tête, - ce qui +était commode pour dormir; - alors, avec son profil droit, +elle ressemblait à une vierge romaine.</p> + +<p>Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant +toujours sa lèvre, elle continuait de remuer dans ses +doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un +jouet quelconque en pensant à autre chose; après, +les laissant encore retomber, elle se mit très vite +à les défaire pour s'amuser, pour les +étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux +reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.</p> + +<p>Et puis, le sommeil étant venu tout de même, +malgré l'amour et malgré l'envie de pleurer, elle +se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans +cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était +déployée à présent comme un +voile...</p> + +<p>Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère +Moan, qui était, elle, sur l'autre versant plus noir de la +vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glacé des +vieillards, en songeant à son petit-fils et à la +mort. Et, à cette même heure, à bord de la +Marie, - sur la mer Boréale qui était ce +soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les deux +désirés, se chantaient des chansons, tout en +faisant gaîment leur pêche à la lumière +sans fin du jour...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p>Environ un mois plus tard. - En juin.</p> + +<p>Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les +matelots appellent le calme blanc; c'est-à-dire que rien +ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises étaient +épuisées, finies.</p> + +<p>Le ciel s'était couvert d'un grand voile +blanchâtre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, +passait aux gris plombés, aux nuances ternes de +l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient +un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait +froid.</p> + +<p>Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que +des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes +très légers, comme on en ferait en soufflant contre +un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte d'un +réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se +déformaient, très vite effacés, très +fugitifs.</p> + +<p>Éternel soir ou éternel matin, il était +impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure, +restait là toujours, pour présider à ce +resplendissement de choses mortes, il n'était +lui-même qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi +jusqu'à l'immense par un halo trouble.</p> + +<p>Yann et Sylvestre, en pêchant à côté +l'un de l'autre, chantaient: Jean-François de Nantes, la +chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie même +et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce de +drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient +perpétuellement les couplets, en tâchant d'y mettre +un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues +étaient roses sous la grande fraîcheur salée; +cet air qu'ils respiraient était vivifiant et vierge; ils +en prenaient plein leur poitrine, à la source même +de toute vigueur et de toute existence.</p> + +<p>Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non +vie, de monde fini ou pas encore créé; la +lumière n'avait aucune chaleur; les choses se tenaient +immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de +cette espèce de grand oeil spectral qui était le +soleil.</p> + +<p>La Marie projetait sur l'étendue une ombre qui +était très longue comme le soir, et qui paraissait +verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les +blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce +qui se passait sous l'eau: des poissons innombrables, des +myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la +même direction, comme ayant un but dans leur +perpétuel voyage. C'étaient des morues qui +exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en +long dans le même sens, bien parallèles, faisant un +effet de hachures grises, et sans cesse agitées d'un +tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité +à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup +de queue brusque, toutes se retournaient en même temps, +montrant le brillant de leur ventre argenté; et puis le +même coup de queue, le même retournement, se +propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme +si des milliers de lames de métal eussent jeté, +entre deux eaux, chacune un petit éclair.</p> + +<p>Le soleil, déjà très bas, s'abaissait +encore; donc s'était le soir décidément. A +mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui +avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se +dessinait plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec +les yeux, comme on fait pour la lune.</p> + +<p>Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il +n'était pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en +allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on +eût rencontré là ce gros ballon triste, +flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des +eaux.</p> + +<p>La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau +reposée, on voyait très bien la chose se faire: les +morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer +un peu, se sentant piquées, comme pour mieux se faire +accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux +mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la +bête à qui devait l'éventer et l'aplatir.</p> + +<p>La flottille des Paimpolais était éparse sur ce +miroir tranquille, animant ce désert. Çà et +là, paraissaient les petites voiles lointaines, +déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, +et très blanches, se découpant en clair sur les +grisailles des horizons.</p> + +<p>Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si +calme, si facile, celui de pêcheur d'Islande; - un +métier de demoiselle...</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p class="Pcursief">Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait +bien peu d'être si beau et d'avoir la mine si noble. +D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne +jouant jamais qu'avec celui-là; renfermé au +contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - +très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours +bon et serviable quand on ne l'irritait pas.</p> + +<p>Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, +à quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une +autre mélopée faite aussi de somnolence, de +santé et de vague mélancolie.</p> + +<p>On ne s'ennuyait pas et le temps passait.</p> + +<p>En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au +fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille +était maintenu fermé pour procurer des illusions de +nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait +très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, +élevés dans les villes, en eussent +désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde +s'est gonflée tout le jour à même +l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, +après, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir +dans n'importe quel petit trou comme font les bêtes.</p> + +<p>On se couchait après le quart, par fantaisie, à +des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette +clarté continuelle. Et c'étaient toujours de bons +sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de +tout.</p> + +<p>Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela +par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six +semaines la pêche allait finir, et qu'ils en +posséderaient bientôt des nouvelles, ou des +anciennes déjà aimées, ils rouvraient tout +grands leurs yeux.</p> + +<p>Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait +plutôt à la manière honnête: on se +rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues...</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p class="Pcursief">Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>... Ils regardaient à présent, au fond de leur +horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite +fumée, montant des eaux comme une queue microscopique, +d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du +ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les +profondeurs, ils l'avaient vite aperçue:</p> + +<p>--Un vapeur, là-bas!</p> + +<p>--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai +idée que c'est un vapeur de l'État, - le croiseur +qui vient faire sa ronde...</p> + +<p>Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des +nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille +grand'mère, écrite par une main de belle jeune +fille.</p> + +<p>Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque +noire, - c'était bien le croiseur, qui venait faire un +tour dans ces fiords de l'ouest.</p> + +<p>En même temps, une légère brise qui +s'était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des +eaux mortes; elle traçait sur le luisant miroir des +dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en +traînées, s'étendaient comme des +éventails, ou se ramifiaient en forme de +madrépores; cela se faisait très vite avec un +bruissement, c'était comme un signe de réveil +présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, +débarrassé de son voile, devenait clair; les +vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en +amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles +molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre +lesquelles les pêcheurs étaient -celle d'en haut et +celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si +on eût essuyé les buées qui les avaient +ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui +n'était pas bonne.</p> + +<p>Et, de différents points de la mer, de +différents côtés de l'étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui +rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des +Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient +à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se +croiseur; il en sortait même des coins vides de l'horizon, +et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. +Ils peuplaient tout à fait le pâle +désert.</p> + +<p>Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles +à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la +vitesse pour s'approcher.</p> + +<p>L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec +un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en +plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont +jamais été éclairée que par +côté, par en dessous et comme à regret. Elle +se continuait même par une autre Islande de couleur +semblable qui s'accentuait peu à peu; - mais qui +était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes +plus gigantesques n'étaient qu'une condensation de +vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable +de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette +illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé +devant et que c'était pour les yeux un aspect +incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son disque +rond ayant repris des contours très accusés, il +semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, +mourante, qui se serait arrêtée là, +indécise, au milieu d'un chaos...</p> + +<p>Le croiseur, qui avait stoppé, était +entouré maintenant de la pléiade des Islandais. De +tous ces navires se détachaient des barques, en coquille +de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage.</p> + +<p>Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme +les enfants, des remèdes pour des petites blessures, des +réparations, des vivres, des lettres.</p> + +<p>D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire +mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant +tous été au service de l'État, ils +trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq +de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le +vieux maître qui les avait cadenassés leur dit: +"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce +qu'ils firent docilement, avec un sourire.</p> + +<p>Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. +Entre autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une +à monsieur Gaos, Yann, la seconde à monsieur Moan, +Sylvestre (celle-ci arrivée par le Danemark à +Reykjavík, où le croiseur l'avait prise).</p> + +<p>Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, +leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent +à lire les adresses qui n'étaient pas toutes mises +par de mains très habiles.</p> + +<p>Et le commandant disait:</p> + +<p>--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le +baromètre baisse.</p> + +<p>Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de +noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs +assemblés dans cette région peu sûre.</p> + +<p>Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres +ensemble.</p> + +<p>Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les +éclairait du haut de l'horizon toujours avec son +même aspect d'astre mort.</p> + +<p>Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, +les bras enlacés et se tenant par les épaules, ils +lisaient très lentement, comme pour se mieux +pénétrer des choses du pays qui leur étaient +dites.</p> + +<p>Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie +Gaos, sa petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut +les histoires drôles de la vieille grand'mère +Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et +puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de +ma part au fils Gaos".</p> + +<p>Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait +la sienne à son grand ami, pour essayer de lui faire +apprécier la main qui l'avait tracée:</p> + +<p>--Regarde, c'est une très belle écriture, +n'est-ce pas, Yann?</p> + +<p>Mais Yann qui savait très bien quelle était +cette main de jeune fille, détourna la tête en +secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait +à la fin avec cette Gaud.</p> + +<p>Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier +dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra +dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:</p> + +<p>--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce +qu'il peut avoir comme ça contre elle?...</p> + +<p>... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils +restaient toujours là, assis, songeant au pays, aux +absents, à mille choses, dans un rêve...</p> + +<p>A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu +trempé son bord dans les eaux, recommença à +monter lentement.</p> + +<p>Et ce fut le matin...</p> + +<p> </p> + +<h2>Deuxième partie</h2> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p>... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le +soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journée par +un matin sinistre. Tout à fait dégagé de son +voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le ciel +comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.</p> + +<p>Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. +La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme +éprouvant le besoin de l'éparpiller, d'en +débarrasser la mer; et ils commençaient à se +disperser, à fuir comme une armée en +déroute, - rien que devant cette menace écrite en +l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.</p> + +<p>Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les +hommes et les navires.</p> + +<p>Les lames, encore petites, se mettaient à courir les +unes après les autres, à se grouper; elles +s'étaient marbrées d'abord d'une écume +blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un +grésillement, il en sortait des fumées; on +eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; +- et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en +minute.</p> + +<p>On ne pensait plus à la pêche, mais à la +manoeuvre seulement. Les lignes étaient depuis longtemps +rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - les +uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver +à temps; d'autres, préférant dépasser +la pointe sud d'Islande, trouvant plus sûr de prendre le +large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent +arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; +çà et là, dans les creux de lames, des +voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées, +fatiguées, fuyantes, - mais tenant debout tout de +même, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que +l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se +redressent.</p> + +<p>La grande panne des nuages, qui s'était +condensée à l'horizon de l'ouest avec un aspect +d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les +lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait +inépuisable, cette panne: le vent l'étendait, +l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir +indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait +dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividité froide et +profonde.</p> + +<p>Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute +chose.</p> + +<p>Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les +pêcheurs restaient seuls sur cette mer remuée qui +prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, +pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances +augmentaient; ils allaient se perdre de vue.</p> + +<p>Les lames, frisées en volutes, continuaient de se +courir après, de se réunir, de s'agripper les unes +les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles, +les vides se creusaient.</p> + +<p>En quelques heures, tout était labouré, +bouleversé dans cette région la veille si calme, +et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de bruit. +Changement à vue que toute cette agitation d'à +présent, inconsciente, inutile, qui s'était faite +si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de +destruction aveugle!...</p> + +<p>Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant +toujours de l'ouest, se superposant, empressés, rapides, +obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes restaient +seules, par lesquels le soleil envoyait d'en bas ses derniers +rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, +était de plus en plus zébrée de baves +blanches.</p> + +<p>A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de +mauvais temps; ses écoutilles fermées et ses voiles +réduites, elle bondissait souple et légère; +- au milieu du désarroi qui commençait, elle avait +un air de jouer comme font les gros marsouins que les +tempêtes amusent. N'ayant plus que la misaine elle fuyait +devant le temps, suivant l'expression de marine qui +désigne cette allure-là.</p> + +<p>En haut, c'était devenu entièrement sombre, une +voûte fermée, écrasante, - avec quelques +charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, +cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait +regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en +plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se +dépêchant de passer, et sans cesse remplacées +par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de +ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau +sans fin...</p> + +<p>Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus +vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de +mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la Marie, les +nuages, tout était pris d'un même affolement de +fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui +détalait le plus vite, c'était le vent; puis les +grosses levées de houle, plus lourdes, plus lentes, +courant après lui; puis la Marie entraînée +dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs +crêtes blêmes qui se roulaient dans une +perpétuelle chute, et elle, - toujours rattrapée, +toujours dépassée, - leur échappait tout de +même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait +derrière, d'un remous où leur fureur se +brisait.</p> + +<p>Et dans cette allure de fuite, ce qu'on éprouvait +surtout, c'était une illusion de +légèreté; sans aucune peine ni effort, on se +sentait bondir. Quand la Marie montait sur ces lames, +c'était sans secousse comme si le vent l'eût +enlevée; et sa redescente après était comme +une glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre +qu'on a dans les chutes simulées des "chars russes" ou +dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme +à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous +elle pour continuer de courir, et alors elle était +replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi; +sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un +éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, +mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et +s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme +rien...</p> + +<p>Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après +chaque lame passée, on regardait derrière soi +arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait +toute verte par transparence; qui se dépêchait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes +prêtes à se refermer, un air de dire: "Attends que +je t'attrape, et je t'engouffre..."</p> + +<p>... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un +haussement d'épaule on enlèverait une plume; et, +presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son +écume bruissante, son fracas de cascade.</p> + +<p>Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait +toujours. Ces lames se succédaient, plus énormes, +en longues chaînes de montagnes dont les vallées +commençaient à faire peur. Et toute cette folie de +mouvement s'accélérait, sous un ciel de plus en +plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.</p> + +<p>C'était bien du très gros temps, et il fallait +veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de +l'espace pour courir! Et puis, justement la Marie, cette +année-là, avait passé sa saison dans la +partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors +toute cette fuite dans l'Est était autant de bonne route +faite pour le retour.</p> + +<p>Yann et Sylvestre étaient à la barre, +attachés par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson +de Jean-François de Nantes; grisés de mouvement et +de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de +bruits, s'amusant à tourner la tête pour chanter +contre le vent et perdre haleine.</p> + +<p>--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, +là-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue +par l'écoutille entrebâillée, comme un diable +prêt à sortir de sa boîte.</p> + +<p>Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour +sûr.</p> + +<p>Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est +maniable, ayant confiance dans la solidité de leur bateau, +dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection de cette +Vierge de faïence qui, depuis quarante années de +voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette +mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de +fausses fleurs...</p> + +<p class="Pcursief">Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>En général, on ne voyait pas loin autour de soi; +à quelques centaines de mètres, tout paraissait +finir en espèces d'épouvantes vagues, en +crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la +vue. On se croyait toujours au milieu d'une scène +restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette +sorte de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une +extrême vitesse, sur toute la surface de la mer.</p> + +<p>Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait +vers le nord-ouest d'où une saute de vent pouvait venir: +alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet +traînant, faisant paraître plus sombre le dôme +de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches +agitées. Et cette éclaircie était triste +à regarder; ces lointains entrevus, ces +échappées serraient le coeur davantage en donnant +trop bien à comprendre que c'était le même +chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces +grands horizons vides et infiniment au delà: +l'épouvante n'avait pas de limites, et on était +seul au milieu!</p> + +<p>Une clameur géante sortait des choses comme un +prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et +on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de +sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines +à force d'être immenses: cela c'était le +vent, la grande âme de ce désordre, la puissance +invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres +bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus +menaçants de détruire, que rendait l'eau +tourmentée, grésillant comme sur des braises...</p> + +<p>Toujours cela grossissait.</p> + +<p>Et, malgré leur allure de fuite, la mer +commençait à les couvrir, à les manger comme +ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrière, +puis de l'eau à paquets, lancée avec une force +à tout briser. Les lames se faisaient toujours plus +hautes, plus follement hautes, et pourtant elles étaient +déchiquetées à mesure, on en voyait de +grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l'eau +retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de lourdes +masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la Marie +vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne +distinguait plus rien, à cause de toute cette bave +blanche, éparpillée; quand les rafales +gémissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons +plus épais - comme, en été, la +poussière des routes. Une grosse pluie, qui était +venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses +ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des +lanières.</p> + +<p>Ils restaient tous les deux à la barre, attachés +et se tenant ferme, vêtus de leurs cirages, qui +étaient durs et luisants comme des peaux de requins; ils +les avaient bien serrés au cou, par des ficelles +goudronnées, bien serrés aux poignets et aux +chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, et tout ruisselait +sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait plus dru, en +s'arc-boutant bien pour ne pas être renversés. La +peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration +à toute minute coupée. Après chaque grande +masse d'eau tombée, ils se regardaient - en souriant, +à cause de tout ce sel amassé dans leur barbe.</p> + +<p>A la longue, pourtant, cela devenait une extrême +fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait +toujours à son même paroxysme +exaspéré. Les rages des hommes, celles des +bêtes s'épuisent et tombent vite; - il faut subir +longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans +cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la +mort.</p> + +<p class="Pcursief">Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de +la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone, +reprise de temps à autre inconsciemment. L'excès de +mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau +être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs +dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs +yeux, à demi fermés sous les paupières +brûlées qui battaient, restaient fixes dans une +atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux +arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains +crispées et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque +sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux +ruisselants, la bouche contractée, ils étaient +devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de +sauvagerie primitive.</p> + +<p>Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement +d'être encore là, à côté l'un de +l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se +dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, +surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un +grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de +croix involontaire. Ils ne songeaient plus à rien, ni +à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, +obscurcissait tout dans leur tête. Ils n'étaient +plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette +barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées +là par instinct pour ne pas mourir.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p>...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, +par une journée déjà fraîche. Gaud +cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la +direction de Pors-Even.</p> + +<p>Depuis près d'un mois, les navires islandais +étaient rentrés, - moins deux qui avaient disparu +dans ce coup de vent de juin. Mais la Marie ayant tenu bon, Yan +et tous ceux du bord étaient au pays tranquillement.</p> + +<p>Gaud se sentait très troublées, à +l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois +elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était quand +on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre +petit Sylvestre, à son départ pour le service. (On +l'avait accompagné jusqu'à la diligence, lui, +pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, +et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) +Yann, qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, +avait fait mine de détourner les yeux quand elle l'avait +regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour de +cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents +assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen +de se parler.</p> + +<p>Alors elle avait pris à la fin une grande +résolution, et, un peu craintive, s'en allait chez les +Gaos.</p> + +<p>Son père avait eu jadis des intérêts +communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliquées +qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en finissent +plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une +barque qui venait de se faire à la part.</p> + +<p>--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet +argent, mon père; d'abord je serais contente de voir Marie +Gaos; puis je ne suis jamais allée si loin en +Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande +course.</p> + +<p>Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette +famille d'Yann, où elle entrerait peut-être un jour, +de cette maison, de ce village.</p> + +<p>Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, +lui avait expliqué à sa manière la +sauvagerie de son ami:</p> + +<p>--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut +se marier avec personne, par idée à lui; il n'aime +bien que la mer, et même un jour, par plaisanterie, il nous +a dit lui avoir promis le mariage.</p> + +<p>Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, +et, retrouvant toujours dans sa mémoire son beau sourire +franc de la nuit du bal, elle se reprenait à +espérer.</p> + +<p>Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait +rien, bien sûr; son intention n'était point de se +montrer si osée. Mais lui, la revoyant de près, +parlerait peut-être...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p>Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, +respirant la brise saine du large.</p> + +<p>Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours +des chemins.</p> + +<p>De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de +marins qui sont toute l'année battus par le vent, et dont +la couleur est celle des rochers. Dans l'un, où le sentier +se rétrécissait tout à coup entre des murs +sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre +chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, +avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de +quelque ancien matelot revenu de là-bas... En passant, +elle regardait tout; les gens qui sont très +préoccupés par le but de leur voyage s'amusent +toujours plus que les autres aux mille détails de la +route.</p> + +<p>Le petit village était loin derrière elle +maintenant, et, à mesure qu'elle s'avançait sur ce +dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient +plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.</p> + +<p>Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes +les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout +à présent; rien que la lande rase, aux ajoncs +verts, et, çà et là, les divins +crucifiés découpant sur le ciel leurs grands bras +en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un immense lieu +de justice.</p> + +<p>A un carrefour, gardé par un de ces christs +énormes, elle hésita entre deux chemins qui +fuyaient entres des talus d'épines.</p> + +<p>Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la +tirer d'embarras:</p> + +<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p> + +<p>C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. +Après l'avoir embrassée, elle lui demanda si ses +parents étaient à la maison.</p> + +<p>--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit +la petite sans aucune malice, qui est allé à +Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.</p> + +<p>Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort +qui l'éloignait d'elle partout et toujours. Remettre sa +visite à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette +petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que +penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le +temps de rentrer.</p> + +<p>A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette +pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus +désolées. Ce grand air de mer qui faisait les +hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, +courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y +avait des goémons qui traînaient par terre, +feuillages d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde était +voisin. Ils se répandaient dans l'air leur odeur +saline.</p> + +<p>Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on +voyait à longue distance dans ce pays nu, se dessinant, +comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes +ou pêcheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin, +de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient +bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin.</p> + +<p>L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire +pour allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir +marcher si lentement.</p> + +<p>Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les +filles peut-être...</p> + +<p>Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. +De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il +n'avait en général qu'à se présenter. +Les fillettes de Paimpol, comme dit la vieille chanson +islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne +résistant guère à un garçon aussi +beau. Non, tout simplement, il était allé faire une +commande à certain vannier de ce village, qui avait seul +dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers +à prendre les homards. Sa tête était +très libre d'amour en ce moment.</p> + +<p>Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin +sur une hauteur. C'était une chapelle toute grise, +très petite et très vieille; au milieu de +l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et +déjà sans feuilles, lui faisait des cheveux, des +cheveux jetés tous du même côté, comme +par une main qu'on y aurait passée.</p> + +<p>Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les +barques des pêcheurs, main éternelle des vents +d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de la houle, les +branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de +travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le +dos sous l'effort séculaire de cette main-là.</p> + +<p>Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque +c'était la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y +arrêta, pour gagner encore du temps.</p> + +<p>Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des +croix. Et tout était de la même couleur, la +chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait +uniformément hâlé, rongé par le vent +de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches +d'un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les +branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans +les niches du mur.</p> + +<p>Sur une de ces croix de bois, un nom était écris +en grosses lettres: Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts +ans.</p> + +<p>Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.</p> + +<p>La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, +plusieurs des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, +c'était naturel, et elle aurait dû s'y attendre; +pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression +pénible.</p> + +<p>Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une +prière sous ce porche antique, tout petit, usé, +badigeonné de chaux blanche. Mais là elle +s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! +encore ce nom, gravé sur une des plaques funéraires +comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au +large.</p> + +<p>Elle se mit à lire cette inscription:</p> + +<p class="Pcursief">En mémoire de<br> + GAOS, Jean-Louis<br> + âgé de 24 ans, matelot à bord de la +Marguerite,<br> + disparu en Islande, le 3 août 1877.<br> + Qu'il repose en paix!</p> + +<p>L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette +entrée de chapelle, étaient clouées d'autres +plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'était le +coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y +être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans +l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais +ici, dans ce village, il était plus petit, plus fruste, +plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. Il y +avait de chaque côté un banc de granit, pour les +veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier +comme une grotte, était gardé par une bonne vierge +très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux +méchants, qui ressemblait à Cybèle, +déesse primitive de la terre.</p> + +<p>Gaos! Encore!</p> + +<p class="Pcursief">En mémoire de<br> + GAOS, François<br> + époux de Anne-Marie LE GOASTER,<br> + capitaine à bord du Paimpolais,<br> + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br> + avec vingt-trois hommes composant son équipage.<br> + Qu'ils reposent en paix!</p> + +<p>Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir +avec des yeux verts, peinture naïve et macabre, sentant +encore la barbarie d'un autre âge.</p> + +<p>Gaos! partout ce nom!</p> + +<p>Un autre Gaos s'appelait Yves, enlevé du bord de son +navire et disparu aux environs de Norden-Fjord, en Islande, +à l'âge de vingt-deux ans. La plaque semblait +être là depuis de longues années; il devait +être bien oublié, celui-là...</p> + +<p>En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de +tendresse douce, et un peu désespérée aussi. +Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le +disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient +sombré, des ancêtres, des frères, qui +devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.</p> + +<p>Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, +à peine éclairée par ses fenêtres +basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein +de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier +devant des saints et des saintes énormes, entourés +de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte +avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait +commençait à gémir, comme rapportant au pays +breton la plainte des jeunes hommes morts.</p> + +<p>Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider +à faire sa visite et s'acquitter de sa commission.</p> + +<p>Elle reprit sa route et, après s'être +informée dans le village, elle trouva la maison des Gaos, +qui était adossée à une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu +à l'idée que Yann pouvait être revenu, elle +traversa le jardinet où poussaient des +chrysanthèmes et des véroniques.</p> + +<p>En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette +barque vendue, et on la fit asseoir très poliment pour +attendre le retour du père, qui lui signerait son +reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses +yeux cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.</p> + +<p>On était fort occupé dans la maison. Sur une +grande table bien blanche, on taillait déjà +à la pièce, dans du coton neuf, des costumes +appelés cirages, pour la prochaine saison d'Islande.</p> + +<p>--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut +à chacun deux rechanges complets pour là-bas.</p> + +<p>On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les +peindre et les cirer, ces tenues de misère. Et, pendant +qu'on lui détaillait la chose, ses yeux parcouraient +attentivement ce logis des Gaos.</p> + +<p>Il était aménagé à la +manière traditionnelle des chaumières bretonnes; +une immense cheminée occupait le fond, et des lits en +armoire s'étageaient sur les côtés. Mais cela +n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces +gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi +enfouis au bord des chemins; c'était clair et propre, +comme en général chez les gens de mer.</p> + +<p>Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons +ou filles, tous frères d'Yann, - sans compter deux grands +qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et +proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.</p> + +<p>--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la +mère; nous en avions déjà beaucoup pourtant; +mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père +était de la Marie-Dieu-l'aime, qui s'est perdue en Islande +à la saison dernière, comme vous savez, - alors, +entre voisins, on s'est partagé les cinq enfants qui +restaient et celle-ci nous est échue.</p> + +<p>Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée +baissait la tête et souriait en se cachant contre le petit +Laumec Gaos qui était son +préféré.</p> + +<p>Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la +fraîche santé se voyait épanouie sur toutes +ces joues roses d'enfants.</p> + +<p>On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - +comme une belle demoiselle dont la visite était un honneur +pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la +fit montrer dans la chambre d'en haut qui était la gloire +du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de la construction de +cet étage; c'était à la suite d'une +trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le +père Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bal, Yann +lui avait raconté cela.</p> + +<p>Cette chambre de l'épave était jolie et gaie +dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits à la +mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table +au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout Paimpol, toute la +rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, - et la +passe par où ils s'en vont.</p> + +<p>Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu +savoir où dormait Yann; évidemment, tout enfant, il +avait dû habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques +lits en armoire. Mais à présent, c'était +peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait +aimé être au courant des détails de sa vie, +savoir surtout à quoi se passaient ses longues +soirées d'hiver...</p> + +<p>... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit +tressaillir.</p> + +<p>Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui +ressemblait malgré ses cheveux déjà blancs, +qui avait presque sa haute stature et qui était droit +comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.</p> + +<p>Après l'avoir saluée et s'être enquis des +motifs de sa visite, il lui signa son reçu, ce qui fut un +peu long, car sa main n'était plus, disait-il, très +assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement définitif, le +désintéressant de cette vente de barque; non, mais +comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. +Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit +un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire +n'était pas encore finie, elle s'en était bien +doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des +affaires mêlées avec les Gaos.</p> + +<p>On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, +comme si on eût trouvé plus honnête que toute +la famille fût là assemblée pour la recevoir. +Le père avait peut-être même deviné, +avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'était pas +indifférent à cette belle héritière; +car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de +lui:</p> + +<p>--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si +tard dehors. Il est allé à Loguivy, mademoiselle +Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous +savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.</p> + +<p>Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant +conscience que c'était trop, et sentant un serrement de +coeur lui venir à l'idée qu'elle ne le verrait +pas.</p> + +<p>--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela +à craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de +temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez +mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune +homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à fait?... +Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous +pouvons le dire.</p> + +<p>Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages +commencés, suspendu le travail. Les petits Gaos et la +petite adoptée, assis sur des bancs, se serraient les un +aux autres, attristé par l'heure grise du soir, et +regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:</p> + +<p>"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"</p> + +<p>Et, dans la cheminée, la flamme commençait +à éclairer rouge, au milieu du crépuscule +qui tombait.</p> + +<p>--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle +Gaud.</p> + +<p>Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout +à coup au visage à la pensée d'être +restée si tard. Elle se leva et prit congé.</p> + +<p>Le père d'Yann s'était levé lui aussi +pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au delà de +certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un +passage noir.</p> + +<p>Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se +sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait +envie de lui parler comme à un père, dans des +élans qui lui venaient; puis les mots s'arrêtaient +dans sa gorge, et elle ne disait rien.</p> + +<p>Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de +la mer, rencontrant çà et là, sur la rase +lande, des chaumières déjà fermées, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où +des pêcheurs étaient blottis; rencontrant les croix, +les ajoncs et les pierres.</p> + +<p>Comme c'était loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y +était attardée!</p> + +<p>Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol +ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, +elle pensait chaque fois à lui, à Yann; mais +c'était aisé de le reconnaître à +distance et vite elle était déçue. Ses pieds +s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, +emmêlées comme des chevelures, qui étaient +les goémons traînant à terre.</p> + +<p>A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le +priant de retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient +déjà, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir +peur.</p> + +<p>Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait +à présent quand elle verrait Yann...</p> + +<p>Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui +auraient pas manqué, mais elle aurait eu trop mauvais air +en recommençant cette visite. Il fallait être plus +courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son +petit confident, eût été là encore, +elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann +de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il était +parti et pour combien d'années?...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p>- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me +marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je +serai jamais si heureux qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de +contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude +chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien, +allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la maison +aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de +pauvres gens comme nous, ça n'est pas assez clair à +mon gré. Et puis ni celle-là ni une autre, on, +c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça +n'est pas mon idée.</p> + +<p>Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, +désappointés profondément; car, après +en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien +sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau +Yann. Mais ils ne tentèrent point d'insister, sachant +combien ce serait inutile. Sa mère surtout baissa la +tête et ne dit plus mot; elle respectait les +volontés de ce fils, de cet aîné qui avait +presque rang de chef de famille: bien qu'il fût toujours +très doux et très tendre avec elle, soumis plus +qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était +depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, +échappant à toute pression avec une +indépendance tranquillement farouche.</p> + +<p>Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres +pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après +souper, dès huit heures, ayant jeté un dernier coup +d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à +ses filets neufs, il commença de se déshabiller, +l'esprit en apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans +le lit à rideaux de perse rose qu'il partageait avec +Laumec son petit frère.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p>...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, +était au cartier de Brest; - très +dépaysé, mais très sage; portant +crânement son col bleu ouvert et son bonnet à pompon +rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute +taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille +grand'mère et resté l'enfant innocent +d'autrefois.</p> + +<p>Un seul soir il s'était grisé, avec des pays, +parce que c'est l'usage: ils étaient rentrés au +quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant +à tue-tête.</p> + +<p>Un dimanche aussi, il était allé au +théâtre dans les galeries hautes. On jouait un de +ces grands drames où les matelots, s'exaspérant +contre le traître, l'accueillent avec un hou! qu'ils +poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent +d'ouest. Il avait surtout trouvé qu'il y faisait +très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une +réprimande de l'officier de service. Et il s'était +endormi sur la fin.</p> + +<p>En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait +rencontré des dames d'un âge assez mûr, +coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur +trottoir.</p> + +<p>--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec +des grosses voix rauques.</p> + +<p>Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, +n'étant point si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais +le souvenir, évoqué tout à coup, de sa +vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer +devant elles très dédaigneux, les toisant du haut +de sa beauté et de sa jeunesse avec un sourire de moquerie +enfantine. Elles avaient même été fort +étonnées, les belles, de la réserve de ce +matelot:</p> + +<p>--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon +fils; sauve-toi, l'on va te manger.</p> + +<p>Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient +s'était perdu dans la rumeur vague qui emplissait les +rues, par cette nuit de dimanche.</p> + +<p>Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au +large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas +de lui, parce qu'il était très fort, ce qui inspire +le respect aux marins.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p>Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait +à lui annoncer qu'il était désigné +pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...</p> + +<p>Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant +entendu dire à ceux qui lisaient les journaux que, par +là-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de +l'urgence du départ, on le prévenait en même +temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission +accordée d'ordinaire, pour les adieux, à ceux qui +vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et +s'en aller. Il lui vint un trouble extrême: c'était +le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi +l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne +plus revenir.</p> + +<p>Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand +bruit se faisait autour de lui, dans les salles du quartier, +où quantité d'autres venaient d'être +désignés aussi pour cette escadre de Chine.</p> + +<p>Et vite il écrivit à sa pauvre vieille +grand'mère, vite au crayon, assis par terre, isolé +dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et +de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient +partir.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<p>Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, +deux jours après, en riant derrière lui; c'est +égal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de +même.</p> + +<p>Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se +promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras, +comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui +disant des choses qui avaient l'air tout à fait +douces.</p> + +<p>Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de +dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du +jour; un petit châle brun, et une grande coiffe de +Paimpolaise.</p> + +<p>Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers +lui pour le regarder avec tendresse.</p> + +<p>--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!</p> + +<p>Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien +que c'était une bonne vieille grand'mère, venue de +la campagne.</p> + +<p>...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, +à la nouvelle du départ de son petit-fils: - car +cette guerre de Chine avait déjà coûté +beaucoup de marins au pays de Paimpol.</p> + +<p>Ayant réuni toutes ses pauvres petites +économies, arrangé dans un carton sa belle robe des +dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie +pour l'embrasser au moins encore une fois.</p> + +<p>Tout droit elle avait été le demander à +la caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait +refusé de le laisser sortir.</p> + +<p>--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez +vous adresser au capitaine, le voilà qui passe.</p> + +<p>Et carrément, elle y était allée. +Celui-ci s'était laissé toucher.</p> + +<p>--Envoyez Moan se changer, avait-il dit.</p> + +<p>Et Moan, quatre à quatre, était monté se +mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour +l'amuser, comme toujours, faisait par derrière à +cet adjudant une fine grimace impayable, avec une +révérence.</p> + +<p>Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien +décolleté dans sa tenue de sortie, elle avait +été émerveillée de le trouver si +beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, +était en pointe à la mode des marins cette +année-là, les liettes de sa chemise ouverte +étaient frisée menu, et son bonnet avait de longs +rubans qui flottaient terminés par des encres d'or.</p> + +<p>Un instant elle s'était imaginé voir son fils +Pierre qui, vingt ans auparavant, avait été lui +aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long passé +déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, +avait jeté furtivement sur l'heure présente une +ombre triste.</p> + +<p>Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras +dessus bras dessous, dans la joie d'être ensemble; - et +c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait +jugée "un peu ancienne".</p> + +<p>Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans +une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait +recommandée comme n'étant pas trop chère. +Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient +allés dans Brest, regarder les étalages des +boutiques. Et rien n'était si amusant que tout ce qu'elle +trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en +breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas +comprendre.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VIII</h3> + +<p>Elle était restée trois jours avec lui, trois +jours de fête sur lesquels pesait un après bien +sombre, autant dire trois jours de grâce.</p> + +<p>Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à +Ploubazlanec. C'est que d'abord elle était au bout de son +pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et +les matelots sont toujours consignés inexorablement dans +les quartiers, la veille des grands départs (un usage qui +semble à première vue un peu barbare, mais qui est +une précaution nécessaire contre les bordées +qu'ils ont tendance à courir au moment de se mettre en +campagne).</p> + +<p>Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau +chercher dans sa tête pour dire encore des choses +drôles à son petit-fils, elle n'avait rien +trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient +envie de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui +montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle +lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, +donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans +une église pour dire ensemble leurs prières.</p> + +<p>C'est par le train du soir qu'elle s'en était +allée. Pour économiser, ils s'étaient rendus +à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage +et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de +tout son poids. Elle était fatiguée, +fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de +s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. +Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant +plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet +dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de +ses soixante-seize ans. A l'idée que c'était fini, +que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se +déchirait d'une manière affreuse. Et c'était +en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie! +Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait encore +de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute +sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son +désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le +garder!...</p> + +<p>Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, +de ses mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses +recommandations dernières auxquelles il répondait +tout bas par de petits oui bien soumis, la tête +penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons +yeux doux, son air de petit enfant.</p> + +<p>--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous +voulez partir!</p> + +<p>La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, +elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la +chose à terre, pour se pendre à son cou dans un +embrassement suprême.</p> + +<p>On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne +donnaient plus envie de sourire à personne. Poussée +par les employés, épuisée, perdue, elle se +jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma +brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, +prenait sa course légère de matelot, +décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire +le tour et d'arriver à la barrière, dehors, +à temps pour la voir passer.</p> + +<p>Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des +roues, - la grand'mère passa. - Lui, contre cette +barrière, agitait avec une grâce juvénile son +bonnet à rubans flottants, et elle, penchée +à la fenêtre de son wagon de troisième, +faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. +Si longtemps qu'elle pu, si longtemps qu'elle distingua cette +forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le +suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet "au +revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en +vont.</p> + +<p>Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; +jusqu'à la dernière minute, suis bien sa silhouette +fuyante, qui s'efface là-bas pour jamais...</p> + +<p>Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, +avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit +d'automne était venue, le gaz allumé partout, la +fête des matelots commencée. Sans prendre garde +à rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se +rendant au quartier.</p> + +<p>--"Écoute ici, joli garçon," disaient +déjà des vois enrouées de ces dames qui +avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.</p> + +<p>Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, +dormant à peine jusqu'au matin.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre IX</h3> + +<p>...Il avait pris le large, emporté très vite sur +des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de +l'Islande.</p> + +<p>Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre +de se hâter, de brûler les relâches.</p> + +<p>Déjà il avait conscience d'être bien loin, +à cause de cette vitesse qui était incessante, +égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni +de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, +perché comme un oiseau, évitant ces soldats +entassés sur le pont, cette cohue d'en bas.</p> + +<p>On s'était arrêté deux fois sur la +côte de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des +mulets; de très loin il avait aperçu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il était +même descendu du sa hune pour regarder curieusement des +hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui +étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'étaient ça, les +Bédouins.</p> + +<p>Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, +malgré la saison d'automne, lui donnaient l'impression +d'un dépaysement extrême.</p> + +<p>Un jour, on était arrivé à une ville +appelée Port-Saïd. Tous les pavillons d'Europe +flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air +de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouillé là à toucher +les quais, presque au milieu des longues rues à maisons de +bois. Jamais, depuis le départ, il n'avait vu si clair et +de si près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, +cette agitation, cette profusion de bateaux.</p> + +<p>Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes +à vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte +de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en +ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut de sa +hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines.</p> + +<p>Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des +hommes en robe de toutes les couleurs, affairés, criant, +dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets +diaboliques des machines, étaient venus se mêler les +tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses +bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de +tous les exilés qui passaient.</p> + +<p>Le lendemain, dès le soleil levé, ils +étaient entrés eux aussi dans l'étroit ruban +d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les +pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à +la file dans le désert; puis une autre mer s'était +ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.</p> + +<p>On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus +chaude avait à sa surface des marbrures rouges et +quelquefois l'écume battue du sillage avait la couleur du +sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant +tout bas à lui-même Jean François de Nantes, +pour se rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps +passé.</p> + +<p>Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il +voyait apparaître quelque montagne de nuance +extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans +doute, malgré l'éloignement et le vague, ces caps +avancés des continents qui sont comme des points de +repère éternels sur les grands chemins du monde. +Mais, quand on est gabier, on navigue emporté comme une +chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures +sur l'étendue qui ne finit pas.</p> + +<p>Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable +qui augmentait toujours; mais il en avait la notion très +nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui +fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette +vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.</p> + +<p>En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés +à l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau, +l'air, la lumière avaient pris une splendeur morne, +écrasante; et la fête éternelle de ces choses +était comme une ironie pour les êtres, pour les +existences organisées qui sont +éphémères:</p> + +<p>... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé +par des nuées de petits oiseaux, d'espèce inconnue, +qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de +poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs +épaules.</p> + +<p>Mais bientôt, les plus fatigués +commencèrent à mourir.</p> + +<p>... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les +sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.</p> + +<p>Ils étaient venus de par delà les grands +déserts, poussés par un vent de tempête. Par +peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils +s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, +sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond de quelque +région lointaine de la Libye, leur race avait +pullulé dans des amours exubérantes. Leur race +avait pullulé sans mesure, et il y en avait eu trop; alors +la mère aveugle, et sans âme, la mère nature, +avait chassé d'un souffle cet excès de petits +oiseaux avec la même impassibilité que s'il se +fût agi d'une génération d'hommes.</p> + +<p>Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le +pont était jonché de leurs petits corps qui hier +palpitaient de vie, de chants et d'amour... Petites loques +noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les +ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis +les poussaient au grand néant de la mer, à coups de +balai...</p> + +<p>Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de +Moïse, et le navire en fut couvert.</p> + +<p>Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu +inaltérable où on ne voyait plus rien de vivant, - +si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de +l'eau...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre X</h3> + +<p>... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout +noir; - c'était l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied +sur cette terre-là, le hasard l'ayant fait choisir +à bord pour compléter l'armement d'une +baleinière.</p> + +<p>A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait +l'ondée tiède, et regardait autour de lui les +choses étranges. Tout était magnifiquement vert; +les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands +yeux veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de +leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et +les fleurs.</p> + +<p>Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme +le Écoute ici, joli garçon, entendu maintes fois +dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchanté, leur +appel était troublant et faisait passer des frissons dans +la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient +fauves et polies comme du bronze.</p> + +<p>Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, +il s'avançait déjà, peu à peu, pour +les suivre.</p> + +<p>...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, +modulé en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa +baleinière, qui allait repartir.</p> + +<p>Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on +se retrouva au large le soir, il était encore vierge comme +un enfant.</p> + +<p>Après une nouvelle semaine de mer bleue, on +s'arrêta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une +nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris, +envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers.</p> + +<p>--Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda +Sylvestre, voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des +queues.</p> + +<p>On lui dit que non; encore un peu de patience: ce +n'était que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour +éviter la poussière noirâtre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fiévreusement dans les soutes.</p> + +<p>Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, +où se trouvait au mouillage une certaine Circé +tenant un blocus. C'était le bateau auquel il se savait +depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec +son sac.</p> + +<p>Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le +moment étaient canonniers.</p> + +<p>Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles +où il l'y avait rien à faire, ils se +réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir.</p> + +<p>Il du passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie +triste, avant le moment désiré d'aller se +battre.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XI</h3> + +<p>Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du +départ des pêcheurs pour l'Islande.</p> + +<p>Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile +et devenue très pâle.</p> + +<p>C'est que Yann était en bas, à causer avec son +père. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement +résonner sa voix.</p> + +<p>Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, +comme si une fatalité les eût toujours +éloignés l'un de l'autre.</p> + +<p>Après sa course à Pors-Even, elle avait +fondé quelque espérance sur le pardon des +Islandais, où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de +causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès +le matin de cette fête, les rues étant +déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber +à torrents, chassée de l'ouest par une brise +gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si +noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce +côté-là. Et, en effet, ils n'étaient +pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à +boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur +plus serré que de coutume, était restée +derrière ses vitres toute la soirée, +écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des +cabarets les chants bruyants des pêcheurs.</p> + +<p>Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite +d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de +barque non encore réglée, le père Gaos, qui +n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les +filles ne font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en +avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l'avoir +troublée, puis abandonnée, à la +manière de garçons qui n'ont pas d'honneur. +Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de la +mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils +pourraient bien tomber, qui sait! Après un entretien franc +comme serait le leur. Et alors, peut-être, +reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce +même sourire qui l'avait tant surprise et charmée +l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal passée +tout entière à valser entres ses bras. Et cet +espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience +presque douce.</p> + +<p>De loin, tout paraît toujours si facile, si simple +à dire et à faire.</p> + +<p>Et, précisément, cette visite d'Yann tombait +à une heure choisie: elle était sûre que son +père, en ce moment assis à fumer, ne se +dérangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor +où il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son +explication avec lui.</p> + +<p>Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette +hardiesse lui semblait extrême. L'idée seulement de +le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces +marches la faisait trembler. Son coeur battait à se +rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte +en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant +qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!</p> + +<p>Non, décidément, elle n'oserait jamais; +plutôt se consumer d'attente et mourir de chagrin, que +tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait +quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler.</p> + +<p>Mais elle s'arrêta encore, hésitante, +effarée, se rappellent que c'était demain le +départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir +était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, +recommencer des mois de solitude et d'attente, languir +après son retour, perdre encore tout un été +de sa vie...</p> + +<p>En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement +résolue, elle descendit en courant l'escalier, et arriva +tremblante se planter devant lui.</p> + +<p>--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous +plaît.</p> + +<p>--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, +portant la main à son chapeau.</p> + +<p>Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la +tête rejetée en arrière, l'expression dure, +ayant même l'air de se demander si seulement il +s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, +il plaquait ses larges épaules à la muraille, comme +pour être moins près d'elle dans ce couloir +étroit où il se voyait pris.</p> + +<p>Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle +avait préparé pour lui dire: elle n'avait pas +prévu qu'il pourrait lui faire cet affront-là, de +passer sans l'avoir écoutée...</p> + +<p>--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? +demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas +celui qu'elle voulait avoir.</p> + +<p>Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues +étaient devenues très rouges, une montée de +sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se +dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de +sa poitrine, comme celles des taureaux.</p> + +<p>Elle essaya de continuer:</p> + +<p>--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous +m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas à une +indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans +mémoire donc... Que vous ai-je fait?...</p> + +<p>... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, +venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la +coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre +une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de +choses graves. Après ses premières phrases, +étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, +sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées. Ils +s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui, +fuyant toujours.</p> + +<p>Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était +noir. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et +triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en +face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces +deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les +Mével?</p> + +<p>--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin +en se dégageant avec une aisance de fauve. - +Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient +sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous +ne sommes pas gens de la même classe. Je ne suis pas un +garçon à venir chez vous, moi...</p> + +<p>Et il s'en alla...</p> + +<p>Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle +n'avait même rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans +cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la faire +passer à ses yeux pour une effrontée... Quel +garçon était-il donc, ce Yann, avec son +dédain des filles, son dédain de l'argent, son +dédain de tout!...</p> + +<p>Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les +choses remuer autour d'elle, avec du vertige...</p> + +<p>Et puis une idée, plus intolérable que toutes, +lui vint comme un éclair: des camarades d'Yann, des +Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il +allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se serait un +affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre, +pour les observer à travers ses rideaux...</p> + +<p>Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. +Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de +plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande +pluie menaçante, disant:</p> + +<p>--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa +passera.</p> + +<p>Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur +Jeannie Caroff, sur différentes belles; mais aucun ne se +retourna vers sa fenêtre.</p> + +<p>Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne +répondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et +triste. Il n'entra point boire avec les autres et, sans plus +prendre garde à eux ni à la pluie commencée, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé +dans une rêverie, il traversa la place, dans la direction +de Ploubazlanec...</p> + +<p>Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse +sans espoir prit la place de l'amer dépit qui lui +était d'abord monté au coeur.</p> + +<p>Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à +présent?</p> + +<p>Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; +plutôt, s'il pouvait venir là, seul avec elle dans +cette chambre où on se parlerait en paix, tout +s'expliquerait peut-être encore.</p> + +<p>Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui +dirait: "Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais +rien; à présent je suis à vous de toute mon +âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir +la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les +garçons de Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si +j'en désirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce +que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres +jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; +bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je +suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, +puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?</p> + +<p>... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit +qu'en rêve; il était trop tard, Yann ne l'entendrait +point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour +quelle espèce de créature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir.</p> + +<p>Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa +belle chambre, où entrait le jour blanchâtre de +février, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises +rangées le long du mur, il lui semblait voir crouler le +monde, avec les choses présentes et les choses à +venir, au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se +creuser partout autour d'elle.</p> + +<p>Elle souhaitait être débarrassée de la +vie, être déjà couchée bien tranquille +sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle +lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée +à son amour désespéré pour lui...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XII</h3> + +<p>La mer, la mer grise.</p> + +<p>Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque +été, les pêcheurs en Islande, Yann filait +doucement depuis un jour.</p> + +<p>La veille, quand on était parti au chant des vieux +cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires, +couverts de voiles, s'étaient dispersés comme des +mouettes.</p> + +<p>Puis cette brise était devenue plus molle, et les +marches s'étaient ralenties; des bancs de brume +voyageaient au ras des eaux.</p> + +<p>Yann était peut-être plus silencieux que +d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait +avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque +obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien +qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, +on ne voyait que des grisailles profondes; en écoutant, on +n'entendait que du silence...</p> + +<p>... Tout à coup, un bruit sourd, à peine +perceptible, mais inusité et venu d'en dessous avec une +sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les +freins des roues! Et la Marie, cessant sa marche, demeura +immobilisée...</p> + +<p>Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc +de la côte anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien +depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.</p> + +<p>Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de +mouvement contrastait avec cette tranquillité brusque, +figée, de leur navire. Voilà, elle s'était +arrêtée à cette place, la Marie, et n'en +bougeait plus. Au milieu de cette immensité de choses +fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir même +pas de consistance, elle avait été saisie par je ne +sais quoi de résistant et d'immuable qui était +dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, +et risquait peut-être d'y mourir.</p> + +<p>Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par +les pattes à de la glu?</p> + +<p>D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne +change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en +dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.</p> + +<p>C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose +collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu +à peu, ils prennent cet air pitoyable d'une bête en +détresse qui va mourir.</p> + +<p>Pour la Marie, c'était ainsi; au commencement cela ne +paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu +inclinée, il est vrai, mais c'était en plein matin, +par un beau temps calme; il fallait savoir pour +s'inquiéter et comprendre que c'était grave.</p> + +<p>Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis +la faute en ne s'occupant pas assez du point où l'on +était; il secouait ses mains en l'air, en disant:</p> + +<p>--Ma Doué! ma Doué! sur un ton de +désespoir.</p> + +<p>Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina +un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque +aussitôt; on ne le distingua plus.</p> + +<p>D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et +pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient +grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force +vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut +se défendre comme de pirates.</p> + +<p>Ils se démenaient tous, changeant, chavirant +l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les +mouvements de la mer, était très +émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits +d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis +ces immobilités, il comprenait très bien que tout +cela n'était pas naturel, et se cachait dans les coins, la +queue basse.</p> + +<p>Après, ils amenèrent des embarcations pour +mouiller des ancres, essayer de se déhaler, en +réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude +manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir +venu, le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et +pimpant, prenait déjà mauvaise figure, +inondé, souillé, en plein désarroi. Il +s'était débattu, secoué de toutes les +manières, et restait toujours là, cloué +comme un bateau mort.</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p>La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle +était plus haute; cela tournait mal quand, tout à +coup, vers six heures, les voilà dégagés, +partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour +se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de +l'avant à l'arrière en criant:</p> + +<p>--Nous flottons!</p> + +<p>Ils flottaient en effet; mais comment dire cette +joie-là, de flotter; de se tenir s'en aller, redevenir une +chose légère, vivante, au lieu d'un commencement +d'épave qu'on était tout à l'heure!...</p> + +<p>Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était +envolée aussi. Allégé comme son bateau, +guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait +retrouvé son air insouciant, secoué ses +souvenirs.</p> + +<p>Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, +il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en +apparence aussi libre que dans ses premières +années.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XIII</h3> + +<p>On distribuait un courrier de France, là bas, à +bord de la Circé, en rade d'Ha-Long, à l'autre bout +de la terre. Au milieu d'un groupe serré de matelots, le +vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, +qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la +batterie, en se bousculant autour d'un fanal.</p> + +<p>--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui +était bien timbrée de Paimpol, - mais ce +n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-ce que +cela voulait dire? Et de qui venait-elle?</p> + +<p>L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit +craintivement.</p> + +<p>Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.</p> + +<p>"Mon cher petit-fils,"</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p>C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; +alors il respira mieux. Elle avait même apposé au +bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée +et écolière: "Veuve Moan".</p> + +<p>Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, +d'un mouvement irréfléchi, et embrassa ce pauvre +nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait +à un heure suprême de sa vie: demain matin, +dès le jour, il partait pour aller au feu.</p> + +<p>On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa +venaient d'être pris. Aucune grande opération +n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les renforts +qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à +bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour +compléter les compagnies de marins déjà +débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui +longtemps dans les croisières et les blocus, venait +d'être désigné avec quelques autres pour +combler des vides dans ces compagnies-là.</p> + +<p>En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque +chose leur disait tout de même qu'ils débarqueraient +encore à temps pour se battre un peu. Ayant arrangé +leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la +soirée au milieu des autres qui restaient, se sentant +grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à +sa manière manifestait ses impressions de départ, +les uns graves, un peu recueillis; les autres se répandant +en exubérantes paroles.</p> + +<p>Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait +en lui-même son impatience d'attente; seulement quand on le +regardait, son petit sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis +en effet, et c'est pour demain matin". La guerre, le feu, il ne +s'en faisait encore qu'une idée incomplète; mais +cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante +race.</p> + +<p>... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture +étrangère, il cherchait à s'approcher d'un +fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient +là, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette +batterie...</p> + +<p>Dès le début de sa lettre, comme il l'avait +prévu, la grand'mère Yvonne expliquait pourquoi +elle avait été obligée de recourir à +la main peu experte d'une vieille voisine:</p> + +<p>"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois +par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son +père a été pris de mort subite, il y a deux +jours. Et il parait que toute sa fortune a été +mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait +faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses +meubles. C'est une chose à laquelle personne ne +s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va +te faire comme à moi beaucoup de peine.</p> + +<p>"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé +engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la Marie, et +le départ pour l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure +cette année. Ils on appareillé le 1er du courant, +l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre +pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.</p> + +<p>"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à +présent c'est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi +elle va être obligée de travailler pour gagner son +pain..."</p> + +<p>... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui +avaient gâté toute sa joie d'aller se battre...</p> + +<p> </p> + +<h2>Troisième partie</h2> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p>... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre +s'arrête court, dressant l'oreille...</p> + +<p>C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et +velouté de printemps. Le ciel est gris, pesant aux +épaules.</p> + +<p>Ils sont là six matelots armés, en +reconnaissance au milieu des fraîches rizières, dans +un sentier de boue...</p> + +<p>... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! +- Bruit aigre et ronflant, espèce de dzinn +prolongé, donnant bien l'impression de la petite chose +méchante et dure qui passe là tout droit, +très vite, et dont la rencontre peut être +mortelle.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, Sylvestre +écoute cette musique-là. Ces balles qui vous +arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-même: le coup de feu, parti de loin, est +atténué, on ne l'entend plus; alors on distingue +mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en +traînée rapide, frôlant vos oreilles...</p> + +<p>... Et dzin encore, et dzin! Il en pleut maintenant, des +balles. Tout près des marins, arrêtés net, +elles s'enfoncent dans le sol inondé de la rizière, +chacune avec un petit flac de grêle, sec et rapide, et un +léger éclaboussement d'eau.</p> + +<p>Eux se regardent, en souriant comme d'une farce +drôlement jouée, et ils disent:</p> + +<p>--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour +les matelots, tout cela c'est de la même famille +chinoise.)</p> + +<p>Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, +celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans +l'herbe. Cela n'a pas duré une minute, ce petit arrosage +de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande plaine +verte, le silence absolu revient, et nulle part on +aperçoit rien qui bouge.</p> + +<p>Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant +le vent, ils cherchent d'où cela a pu venir.</p> + +<p>De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, +qui fait dans la plaine comme un îlot de plumes, et +derrière lesquels apparaissent, à demi +cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans +la terre détrempée de la rizière, leurs +pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus +longues et plus agiles, est celui qui court devant.</p> + +<p>Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont +rêvé...</p> + +<p>Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont +toujours et éternellement les mêmes, - le gris des +ciels couverts, la teinte fraîche des prairies au +printemps, - on croirait voir les champs de France, avec des +jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre +jeu que celui de la mort.</p> + +<p>Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous +montrent mieux la finesse exotique de leur feuillée, ces +toits de village accentuent l'étrangeté de leur +courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées +par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en +jetant un cri, et se déploient en une longue ligne +tremblante, mais décidée et dangereuse.</p> + +<p>--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur +même brave sourire.</p> + +<p>Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a +beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en +aperçoit d'autres, qui arrivent par derrière, +émergeant d'entre les herbages...</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p>... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette +journée, le petit Sylvestre; sa vieille grand'mère +eût été fière de le voir si +guerrier!</p> + +<p>Déjà transfiguré depuis quelques jours, +bronzé, la voix changée, il était là +comme dans un élément à lui. A une minute +d'indécision suprême, les matelots, +éraflés par les balles, avaient presque +commencé ce mouvement de recul qui eût +été leur mort à tous; mais Sylvestre avait +continué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il +tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et +de gauche, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, +grâce à lui, la partie avait changé de +tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui +décide aveuglément de tout, dans ces petites +batailles non dirigées était passé du +côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient +commencé à reculer.</p> + +<p>... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six +matelots, ayant rechargé leurs armes à tir rapide, +les abattaient à leur aise; il y avait des flaques rouges +dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes +versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.</p> + +<p>Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant +comme des léopards. Et Sylvestre courait après, +déjà blessé deux fois, un coup de lance +à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne +sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non +raisonnée qui vient du sang vigoureux, celle qui donne aux +simples le courage superbe, celle qui faisait les héros +antiques.</p> + +<p>Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, +dans une inspiration de terreur désespérée. +Sylvestre s'arrêta, souriant, méprisant, sublime, +pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu +sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. +Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil +dévia par hasard dans le même sens. Alors, lui, +sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce +que c'était, par un éclair de pensée, +même avant toute douleur, il détourna la tête +vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire, +comme un vieux soldat, la phrase consacrée: "Je crois que +j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de +courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, +il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, +avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet +crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, +tandis qu'il lui venait au côté une douleur +aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à +être quelque chose d'atroce et d'indicible.</p> + +<p>Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête +perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au +milieu de tout ce liquide rouge dont la montée +l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, il +s'abattit.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p>Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait +déjà plus sombre à l'approche des pluies, et +la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on +avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en +rade d'Ha-Long et mis à bord d'un navire-hôpital qui +rentrait en France.</p> + +<p>Il avait été longtemps promené sur divers +brancards, avec des temps d'arrêt dans des ambulances. On +avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions +mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du +côté percé, et l'air entrait toujours, en +gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.</p> + +<p>On lui avait donné la médaille militaire et il +en avait eu un moment de joie. Mais il n'était plus le +guerrier d'avant, à l'allure décidée, +à la voix vibrante et brève. Non, tout cela +était tombé devant la longue souffrance et la +fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec +le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant +à peine d'une petite voix douce, presque éteinte. +Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu'il +faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, - +vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui +diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement +était une chose qui l'obsédait sans cesse; qui +l'oppressait à ses réveils, - quand, après +les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse +de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit +soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait +supplié qu'on l'embarquât, au risque de tout.</p> + +<p>Il était très lourd à porter dans son +cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses +cruelles en le charroyant.</p> + +<p>A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans +l'un des petits lits de fer alignés à +l'hôpital et il recommença en sens inverse sa longue +promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au +lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, +c'était dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des +exhalaisons de remèdes, de blessures et de +misères.</p> + +<p>Les premiers jours, la joie d'être en route avait +amené en lui un peu de mieux. Il pouvait se tenir +soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en +temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot +était le coffret de bois blanc, acheté à +Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait +les lettres de la grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de +Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du +bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un +pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait +inscrit le journal naïf de sa campagne.</p> + +<p>Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la +première semaine, les médecins pensèrent que +la mort ne pouvait plus être évitée.</p> + +<p>... Près de l'Équateur maintenant, dans +l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait, +secouant ses lits, ses blessés et ses malades; s'en allait +toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore +comme au renversement des moussons.</p> + +<p>Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort +plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce +grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits +s'étaient débarrassé déjà de +leur pauvre contenu.</p> + +<p>Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait +très sombre: on avait été obligé, +à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de +malades.</p> + +<p>Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché +toujours sur son côté percé, il le comprimait +des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour +immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce +poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. +Mais cet autre aussi, peu à peu, s'était pris par +voisinage, et l'angoisse suprême était +commencée.</p> + +<p>Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; +dans l'obscurité chaude, des figures aimées ou +affreuses venaient se pencher sur lui; il était dans un +perpétuel rêve d'halluciné, où +passaient la Bretagne et l'Islande.</p> + +<p>Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, +qui était un vieillard habitué à voir mourir +des matelots, avait été surpris de trouver, sous +cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit +enfant.</p> + +<p>Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle +part; les manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, +qui l'éventait tout le temps avec un éventail +à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des +buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois +respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.</p> + +<p>Quelquefois, il lui prenait des rages +désespérées pour sortir de ce lit, où +il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent +là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui +couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!... +Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait +qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou +affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que +l'on fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il +retombait dans les mêmes creux de son lit défait, +déjà englué là par la mort; et chaque +fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait +pour un instant conscience de tout.</p> + +<p>Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien +que se fût encore dangereux, la mer n'étant pas +assez calmée. C'était le soir, vers six heures. +Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la +lumière seulement, de l'éblouissante lumière +rouge. Le soleil couchant apparaissait à l'horizon avec +une extrême splendeur, dans la déchirure d'un ciel +sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche +que l'on balance.</p> + +<p>De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait +dehors était impuissant à entrer ici, à +chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était +qu'humidité chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air +nulle part, pas même pour les mourants qui haletaient.</p> + +<p>... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille +grand'mère, passant sur un chemin, très vite, avec +une expression d'anxiété déchirante; la +pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se +rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine +pour y être informée qu'il était mort.</p> + +<p>Il se débattait maintenant; il râlait. On +épongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui +étaient remontés de sa poitrine, à flots, +pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit +l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par +le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, +qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour +de lui.</p> + +<p>... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en +Bretagne, où midi allait sonner. Il était bien le +même soleil, et au même instant précis de sa +durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur +très différente; se tenant plus haut dans un ciel +bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière +blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à +coudre, assise sur sa porte.</p> + +<p>En Islande, où c'était le matin, il paraissait +aussi, à cette même minute de mort.</p> + +<p>Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait +à être vu là que par une sorte de tour de +force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord +où dérivait la Marie, et son ciel était +cette fois d'une de ces puretés hyperboréennes qui +éveillent des idées de planètes refroidies +n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté +glacée, il accentuait les détails de ce chaos de +pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la Marie, semblait +plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, +qui était là, éclairé un peu +étrangement lui aussi, pêchait comme d'habitude, au +milieu de ces aspects lunaires.</p> + +<p>... Au moment où cette traînée de feu +rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'éteignit, +où le soleil équatorial disparut tout à fait +dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils +mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour +disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les +paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint +très beau et calme, comme un marbre couché...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p>... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet +enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-même +là-bas, dans l'île de Singapour. On en avait assez +jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers +jours de la traversée; comme cette terre malaise +était là tout près, on s'était +décidé à le garder quelques heures de plus +pour l'y mettre.</p> + +<p>C'était le matin, de très bonne heure, à +cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps +était recouvert du pavillon de France. La grande ville +étrange dormait encore quand nous accostâmes la +terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait +sur le quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois +qu'on lui avait faite à bord; la peinture en était +encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les +lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.</p> + +<p>Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis +se fut une émotion, de retrouver là, à deux +pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une +église française. Sous cette haute nef blanche, +où j'étais seul avec mes matelots, le Dies irae +chanté par un prêtre missionnaire résonnait +comme une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on +voyait des choses qui ressemblaient à des jardins +enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses; +le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c'était +une pluie de pétales d'un rouge de carmin qui tombaient +jusque dans l'église.</p> + +<p>Après, nous sommes allés au cimetière +très loin. Notre petit cortège de matelots +était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du +pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers +chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs +malais, indiens, où toute sorte de figures d'Asie nous +regardaient passer avec des yeux étonnés.</p> + +<p>Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins +ombreux où volaient d'admirables papillons aux ailes de +velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les +splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, le +cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants +feuillages, des plantes inconnues. L'endroit où nous +l'avons mis ressemble à un coin des jardins d'Indra. Sur +sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois +qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:</p> + +<p class="P2">SYLVESTRE MOAN<br> + Dix-neuf ans</p> + +<p>Et nous l'avons laissé là, pressés de +repartir à cause de ce soleil qui montait toujours, nous +retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses +grandes fleurs.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p>Le transport continuait sa route à travers +l'océan Indien. En bas, dans l'hôpital flottant, il +y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, +on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, +sur la mer, une vraie fête d'air pur et de soleil.</p> + +<p>Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, +étendus à l'ombre des voiles, s'amusaient avec +leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour +d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute +sorte de bêtes apprivoisées.)</p> + +<p>Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, +ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas +encore de queue, mais déjà vertes, oh! d'un vert +admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité +inconsciemment de cette couleur-là, posées sur ces +planches si propres du navire, elles ressemblaient à des +feuilles très fraîches tombées d'un arbre des +tropiques.</p> + +<p>Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles +s'observaient entre elles drôlement; elles se mettaient +à tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous +différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, +avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un +coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle +patrie; et il y en avait qui tombaient.</p> + +<p>Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et +c'était un autre amusement. Il y en avait de tendrement +aimées, qui étaient embrassées avec +transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure +de leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, +moitié grotesque, moitié touchantes.</p> + +<p>Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur +le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en +cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; c'était +pour vendre à la criée, - comme le règlement +l'exige pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui +lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, +vinrent se grouper autour; à bord d'un +navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de +sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce +bateau, on avait si peu connu Sylvestre.</p> + +<p>Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies +bleues, furent palpés, retournés et puis +enlevés à des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser.</p> + +<p>Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on +adjugea cinquante sous. On en avait retiré, pour remettre +à la famille, les lettres et la médaille militaire; +mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, +et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses +disposées là par la prévoyance de +grand'mère Yvonne pour réparer et recoudre.</p> + +<p>Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, +présenta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour +être donnés à Gaud, et si drôles de +tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit +apparaître comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce +n'était pas par manque de coeur, mais par +irréflexion seulement.</p> + +<p>Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit +aussitôt de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien +à la place.</p> + +<p>Un soigneux coup de balai fut donné après, afin +de bien débarrasser ce pont si propre des +poussières ou des débris de fil tombés de ce +déballage.</p> + +<p>Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser +avec leurs perruches et leurs singes.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p>Un jour de la première quinzaine de juin, comme la +vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on +était venu la demander de la part du commissaire de +l'inscription maritime.</p> + +<p>C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien +sûr; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les +familles des gens de mer on a souvent affaire à +l'Inscription; elle donc, qui était fille, femme, +mère et grand'mère de marin, connaissait ce bureau +depuis tantôt soixante ans.</p> + +<p>C'était au sujet de sa délégation, sans +doute; ou peut-être un petit décompte de la +Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce +qu'on doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit +sa belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les +deux heures.</p> + +<p>Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, +elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de +même, à la réflexion, à cause de ces +deux mois sans lettre.</p> + +<p>Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, +très tombé depuis les froids de l'hiver.</p> + +<p>--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous +gêner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il +avait dans l'idée.)</p> + +<p>Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les +hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux +fleurs jaune d'or; mais dès qu'on passait dans les +bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on trouvait +tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aubépine +fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait +guère tout cela, elle, si vieille, sur qui +s'étaient accumulées les saisons fugitives, courtes +à présent comme des jours...</p> + +<p>Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des +rosiers, des oeillets, des giroflées et, jusque sur les +hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui +attiraient les premiers papillons blancs.</p> + +<p>Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays +d'Islandais, et les belles filles de race fière que l'on +apercevait, rêveuses, sur les portes, semblaient darder +très loin au delà des objets visibles leurs yeux +bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs +mélancolies et leurs désirs, étaient +à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer +hyperborée...</p> + +<p>Mais c'était un printemps tout de même, +tiède, suave, troublant, avec de légers +bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.</p> + +<p>Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire +à cette vieille grand'mère qui marchait de son +meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier +petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où +cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer +chinoise, allait lui être dite; elle faisait cette course +sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée +et qui lui avait arraché ses dernières larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée +à l'Inscription de Paimpol pour apprendre qu'il +était mort! - Il l'avait vu très nettement passer, +sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit +châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette +apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un +déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil +rouge de l'Équateur, qui se couchait magnifiquement, +entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder +mourir.</p> + +<p>Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision +dernière, s'était figuré sous un ciel de +pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se +faisait au gai printemps moqueur...</p> + +<p>En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus +inquiète, et pressait encore sa marche.</p> + +<p>La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de +granit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à +d'autres vieilles, ses contemporaines, assises à leur +fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:</p> + +<p>--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du +dimanche, un jour sur semaine?</p> + +<p>M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez +lui. Un petit être très laid, d'une quinzaine +d'années, qui était son commis, se tenait assis +à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un +pêcheur, il avait reçu de l'instruction et passait +ses jours sur cette même chaise, en fausses manches noires, +grattant son papier.</p> + +<p>Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il +se leva pour prendre, dans un casier, des pièces +timbrées.</p> + +<p>Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin +jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...</p> + +<p>Il les étalait devant la pauvre vieille, qui +commençait à trembler et à voir trouble. +C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pour elle à son petit-fils, et qui +étaient revenues là, non +décachetées... Et ça c'était +passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils +Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. +le commissaire, qui les lui avait remises...</p> + +<p>Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, +Jean-Marie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, +numéro matricule 2091, décédé +à bord du Bien-Hoa le 14..."</p> + +<p>--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon +Monsieur?...</p> + +<p>--Décédé!... Il est +décédé, reprit-il.</p> + +<p>Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce +commis; s'il disait cela de cette manière brutale, +c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de +petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas +ce beau mot, il s'exprima en breton:</p> + +<p>--Marw éo!...</p> + +<p>--Marw éo!... (Il est mort...)</p> + +<p>Elle répéta après lui, avec son +chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho +fêlé redirait une phrase indifférente.</p> + +<p>C'était bien ce qu'elle avait à moitié +deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à +présent que c'était certain, ça n'avait pas +l'air de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir +s'était vraiment un peu émoussée, à +force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne +venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait +pour le moment dans sa tête, et voilà qu'elle +confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de +fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci +était son dernier, si chéri, celui à qui se +rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son +attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies +par l'approche sombre de l'enfance...</p> + +<p>Elle éprouvait une honte aussi à laisser +paraître son désespoir devant se petit monsieur qui +lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça +qu'on annonçait à une grand'mère la mort de +son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, +torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres +vieilles mains gercées de laveuse.</p> + +<p>Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout +ce trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant +d'atteindre le gîte de chaume où elle avait +hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées +qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi +qu'elle s'efforçait de ne pas trop penser, de ne pas +encore bien comprendre, épouvantée surtout d'une +route si longue.</p> + +<p>On lui remit un mandat pour aller toucher, comme +héritière, les trente francs qui lui revenaient de +la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats +et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient +ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses +poches pour le mettre.</p> + +<p>Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne +regardant personne, le corps un peu penché comme qui va +tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles; +- et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine +déjà très ancienne qu'on aurait +remontée à toute vitesse pour la dernière +fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.</p> + +<p>Au troisième kilomètre, elle allait toute +courbée en avant, épuisée; de temps à +autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la +tête un grand choc douloureux. Et elle se +dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber +et d'être rapportée...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p>La vieille Yvonne qui est soûle!</p> + +<p>Elle était tombée, et les gamins lui couraient +après. C'était justement en entrant dans la commune +de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long de +la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever +et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.</p> + +<p>--La vieille Yvonne qui est soûle!</p> + +<p>Et des petits effrontés venaient la regarder sous le +nez en riant. Sa coiffe était toute de travers.</p> + +<p>Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien +méchant dans le fond, - et quand ils l'avaient vue de plus +près devant cette grimace de désespoir +sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, +n'osant plus rien dire.</p> + +<p>Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de +détresse qui l'étouffait, et se laissa tomber dans +un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était +descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle +coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière +robe des dimanches était toute salie, et une mince queue +de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-tête, +complétant un désordre de pauvresse...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<p>Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, +toute décoiffée, laissant pendre les bras, la +tête contre la pierre, avec une grimace et un hi hi hi! +plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: +les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans +leurs yeux taris.</p> + +<p>--Mon petit-fils qui est mort!</p> + +<p>Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la +médaille.</p> + +<p>Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien +vrai, et se mit à genoux pour prier.</p> + +<p>Elles restèrent là ensemble, presque muettes, +les deux femmes, tant que dura ce crépuscule de juin - qui +est très long en Bretagne et qui là-bas, en +Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui +porte bonheur leur faisait tout de même sa grêle +musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans +cette chaumière Moan que la mer avait tous pris, qui +étaient maintenant une famille éteinte...</p> + +<p>A la fin Gaud disait:</p> + +<p>--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec +vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous +garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...</p> + +<p>Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin +elle se sentait distraite involontairement par la pensée +d'un autre: - celui qui était reparti pour la grande +pêche.</p> + +<p>Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était +mort; justement les chasseurs devaient bientôt partir. Le +pleurerait-il seulement?... Peut-être que oui, car il +l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se +préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant +contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant +à son souvenir, à cause de cette douleur qu'il +allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement +entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VIII</h3> + +<p>... Un soir pâle d'août, la lettre qui +annonçait à Yann la mort de son frère finit +par arriver à bord de la Marie sur la mer d'Islande; - +c'était après une journée de dure manoeuvre +et de fatigue excessive, au moment où il allait descendre +pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela +en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune de +la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta +insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait +pas bien. Très renfermé, par fierté, pour +tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son +tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans +rien dire.</p> + +<p>Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec +les autres pour manger la soupe; alors, dédaignant +même de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa +couchette et, du même coup, s'endormit.</p> + +<p>Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son +enterrement qui passait...</p> + +<p>Aux approches de minuit, - étant dans cet état +d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure +dans le sommeil et qui sentent venir le moment où on les +fera lever pour le quart, - il voyait cet enterrement encore. Et +il se disait:</p> + +<p>--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller +mieux et ça s'évanouira.</p> + +<p>Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une +voix se mit à dire: "Gaos! - allons debout, la +relève!" il entendit sur sa poitrine un léger +froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la +réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... +c'était vrai, donc! - et déjà ce fut une +impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, +dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son +front large.</p> + +<p>Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller +là-haut prendre son poste de pêche...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre IX</h3> + +<p>Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, +avec ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de +la mer.</p> + +<p>Cette nuit-là, c'était l'immensité +présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement +des impressions de profondeur.</p> + +<p>Cet horizon, qui n'indiquait aucune région +précise de la terre, ni même aucun âge +géologique, avait dû être tant de fois pareil +depuis l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait +vraiment qu'on ne vit rien, - rien que l'éternité +des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser +d'être.</p> + +<p>Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était +éclairé faiblement, par un reste de lumière, +qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude, +rendant une plainte sans but. C'était gris, d'un gris +trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos +mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes +discrètes qui n'ont pas de nom.</p> + +<p>Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient +pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent +guère n'en pas avoir dans l'obscurité, elles se +confondaient presque pour n'être qu'un grand voile.</p> + +<p>Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des +eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien +que très lointaine; un dessin mou, comme tracé par +une main distraite; combinaison de hasard, non destinée +à être vue, et fugitive, prête à +mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait +signifier quelque chose; on eût dit que la pensée +mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, +était inscrite là; - et les yeux finissaient par +s'y fixer, sans le vouloir.</p> + +<p>Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles +s'habituaient à l'obscurité du dehors, il regardait +de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme +de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et +à présent qu'il avait commencé à voir +là cette apparence, il lui semblait que ce fût une +vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force +de venir de loin.</p> + +<p>Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les +rêves indicibles et les croyances primitives, cette ombre +triste, effondrée au bout de ce ciel de +ténèbres, se mêlait peu à peu au +souvenir de son frère mort, comme une dernière +manifestation de lui.</p> + +<p>Il était coutumier de ces étranges associations +d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie, +dans la tête des enfants...</p> + +<p>Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop +précis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue +incertaine qui se parle quelquefois dans les rêves, et dont +on ne retient au réveil que d'énigmatiques +fragments n'ayant plus de sens.</p> + +<p>A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse +profonde, angoissée, pleine d'inconnu et de +mystère, qui lui glaçait l'âme; beaucoup +mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais +plus; le chagrin, qui avait été long à +percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait +à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait +la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; à +l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un voile +tombait tout à coup entre ses paupières, +malgré lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce +que c'était, n'ayant jamais pleuré dans sa vie +d'homme. - Mais les larmes commençaient à couler +lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde.</p> + +<p>Il continuait de pêcher très vite, sans perdre +son temps ni rien dire, et les deux autres, qui +l'écoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air +d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé +et si fier.</p> + +<p>... Dans son idée à lui, la mort finissait +tout...</p> + +<p>Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces +prières qu'on dit en famille pour les défunts; mais +il ne croyait à aucune survivance des âmes.</p> + +<p>Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, +d'une manière brève et assurée, comme une +chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'empêchait +pas une vague appréhension des fantômes, une vague +frayeur des cimetières, une confiance extrême dans +les saints et les images qui protègent, ni surtout une +vénération innée pour la terre bénite +qui entoure les églises.</p> + +<p>Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par +la mer, comme si cela anéantissait davantage, - et la +pensée que Sylvestre était resté +là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait +son chagrin plus désespéré, plus sombre.</p> + +<p>Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune +contrainte ni honte, comme s'il eût été +seul.</p> + +<p>... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il +fût à peine deux heures; et en même temps il +paraissait s'étendre, devenir plus démesuré, +se creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette +espèce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage +et l'esprit plus éveillé concevait mieux +l'immensité des lointains; alors les limites de l'espace +visible étaient encore reculées et fuyaient +toujours.</p> + +<p>C'était un éclairage très pâle, +mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets, +par secousses légères; les choses éternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des +lampes à flamme blanche eussent été +montées peu à peu, derrière les informes +nuées grises; - montées discrètement, avec +des précautions mystérieuses, de peur de troubler +le morne repos de la mer.</p> + +<p>Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le +soleil, qui se traînait sans force, avant de faire +au-dessus des eaux sa promenade lente et froide commencée +dès l'extrême matin...</p> + +<p>Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses +d'aurore, tout restait blême et triste. Et, à bord +de la Marie, un homme pleurait, le grand Yann...</p> + +<p>Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande +mélancolie du dehors, c'était l'appareil de deuil +employé pour le pauvre petit héros obscur, sur ces +mers d'Islande où il avait passé la moitié +de sa vie...</p> + +<p>Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux +avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut +fini. Il semblait complètement repris par le travail de la +pêche, par le train monotone des choses réelles et +présentes, comme ne pensant plus à rien.</p> + +<p>Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient +peine à suffire.</p> + +<p>Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, +c'était un nouveau changement à vue. Le grand +déploiement d'infini, le grand spectacle du matin +était terminé, et maintenant les lointains +paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer +sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la +mer si démesurée? L'horizon était à +présent tout près, et il semblait même qu'on +manquât d'espace. Le vide se remplissait de voiles +ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des +buées, d'autres aux contours presque visibles et comme +frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, +comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en +descendait de partout en même temps, aussi l'emprisonnement +là-dessous se faisait très vite, et cela +oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.</p> + +<p>C'était la première brume d'août qui se +levait. En quelques minutes le suaire fut uniformément +dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne +distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se +diffusait la lumière et où la mâture du +navire semblait même se perdre.</p> + +<p>--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, +dirent les hommes.</p> + +<p>Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable +compagne de la seconde période de pêche; mais aussi +cela annonçait la fin de la saison d'Islande, +l'époque où l'on fait route pour revenir en +Bretagne.</p> + +<p>En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur +leur barbe; cela faisait luire d'humidité leur peau +brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout à l'autre du +bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre +les objets très rapprochés apparaissaient plus +crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. +On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de +froid et de mouillé pénétrait les +poitrines.</p> + +<p>En même temps, la pêche allait de plus en plus +vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; à +tout instant, on entendait tomber à bord des gros +poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; +après, ils se trémoussaient rageusement en claquant +de la queue contre le bois du pont; tout était +éclaboussé de l'eau de la mer et des fines +écailles argentées qu'ils jetaient en se +débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son +grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les +doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la +saumure.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre X</h3> + +<p>Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée +pris dans la brume épaisse, sans rien voir. La pêche +continuait d'être bonne et, avec tant d'activité, on +ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles +réguliers, l'un d'eux soufflait dans une trompe de corne +d'où sortait un bruit pareil au beuglement d'une +bête sauvage.</p> + +<p>Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain répondait à leur appel. Alors +on veillait davantage. Si le cri se rapprochait, toutes les +oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait +sans doute jamais et dont la présence était +pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il +devenait une occupation, une société et, par envie +de le voir, les yeux s'efforçaient à percer les +impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout +dans l'air.</p> + +<p>Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe +mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul +dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles. +Tout était imprégné d'eau; tout était +ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus +pénétrant; le soleil s'attardait davantage à +traîner sous l'horizon; il y avait déjà de +vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise +était sinistre et glaciale.</p> + +<p>Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de +peur que la Marie ne se fût trop rapprochée de +l'île d'Islande. Mais toutes les lignes du bord +filées bout à bout n'arrivaient pas à +toucher le lit de la mer: on était donc bien au large et +en belle eau profonde.</p> + +<p>La vie était saine et rude; ce froid plus piquant +augmentait le bien-être du soir, l'impression de gîte +bien chaud qu'on éprouvait dans la cabine en chêne +massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.</p> + +<p>Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus +cloîtrés que des moines, causaient peu entre eux. +Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures +à son même poste invariable, les bras seuls +occupés au travail incessant de la pêche. Ils +n'étaient séparés les uns des autres que de +deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se +voir.</p> + +<p>Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormait +l'esprit. Tout en pêchant, on se chantait pour +soi-même quelque air du pays à demi-voix, de peur +d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient +plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, +s'allonger en durée afin d'arriver à remplir le +temps sans y laisser des vides, des intervalles de +non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, +parce qu'il faisait déjà froid; mais on +rêvait à des choses incohérentes ou +merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces +rêves était aussi peu serrée qu'un +brouillard...</p> + +<p>Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi +chaque année, d'une manière triste et tranquille, +la saison d'Islande. Autrement c'était toujours la +même plénitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs.</p> + +<p>Yann avait bien retrouvé tout de suite ses +façons d'être habituelles, comme si son grand +chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, +prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure +désinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste, +communicatif à ses heures seulement - qui étaient +rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air +à la fois indifférent et dominateur.</p> + +<p>Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait +la Vierge de faïence, quand on était attablé, +le grand couteau en main devant quelque bonne assiettée +toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux +choses drôles que les autres disaient.</p> + +<p>En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de +cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour +femme dans ses dernières petites idées d'agonie, - +et qui était devenue une pauvre fille à +présent sans personne au monde... Peut-être bien +surtout, le deuil de ce frère durait-il encore dans le +fond de son coeur...</p> + +<p>Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, +à gouverner, peu connue, où se passaient des choses +qui ne se révélaient pas au dehors.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XI</h3> + +<p>Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient +tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme +des bruits de voix dont le timbre leur sembla étrange et +non connu d'eux. Ils se regardèrent les uns les autres, +ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil:</p> + +<p>--Qui est-ce qui a parlé?</p> + +<p>Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela +avait bien eu l'air de sortir du vide extérieur.</p> + +<p>Alors, celui qui était chargé de la trompe, et +qui l'avait négligée depuis la veille, se +précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour +pousser le long beuglement d'alarme.</p> + +<p>Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce +silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition +eût été évoquée par ce son +vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue +s'était dessinée en grisaille, s'était +dressée menaçante, très haut tout +près d'eux: des mâts, des vergues, des cordages, un +dessin de navire qui s'était fait en l'air, partout +à la fois et d'un même coup, comme ces +fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de +lumière, sont créées sur des voiles tendus. +Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, +penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux +très ouverts dans un réveil de surprise et +d'épouvante...</p> + +<p>Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de +rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la drôme +de long et de solide - et les pointèrent en dehors pour +tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient +vers eux d'énormes bâtons pour les repousser.</p> + +<p>Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans +les vergues, au-dessus de leurs têtes, et les +mâtures, un instant accrochées, se +dégagèrent aussitôt sans aucune avarie; le +choc, très doux par ce calme, était tout à +fait amorti; il avait été si faible même, que +vraiment il semblait que cet autre navire n'eût pas de +masse et qu'il fût une chose molle, presque sans +poids...</p> + +<p>Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent +à rire; ils se reconnaissaient entre eux:</p> + +<p>--Ohé! de la Marie.</p> + +<p>--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!</p> + +<p>L'apparition, c'était la Reine-Berthe, capitaine +Larvoër, aussi de Paimpol; ces matelots étaient des +villages d'alentour; ce grand-là, tout en barbe noire, +montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, +un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de +Plounérin.</p> + +<p>--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande +de sauvages? demandait Larvoër de la Reine-Berthe.</p> + +<p>--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et +d'écumeurs, mauvais poison de la mer?...</p> + +<p>--Oh! nous... c'est différent; ça nous est +défendu de faire du bruit. (Il avait répondu cela +avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; avec un +sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en +tête à ceux de la Marie et leur donna à +penser beaucoup.)</p> + +<p>Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par +cette plaisanterie:</p> + +<p>--Notre corne à nous, c'est celui-là, en +soufflant dedans, qui nous l'à crevée.</p> + +<p>Et il montrait un matelot à figure de triton, qui +était tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur +jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de +l'inquiétant dans sa puissance difforme.</p> + +<p>Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque +brise ou quelque courant d'en dessous voulût bien emmener +l'un plus vite que l'autre, séparer les navires, on +engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme +eussent fait des assiégés avec des piques, ils +parlèrent des choses du pays, des dernières lettres +reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes.</p> + +<p>--Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque qu'elle +vient d'avoir son petit que nous attendions; ça va nous en +faire la douzaine tout à l'heure.</p> + +<p>Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième +annonçait le mariage de la belle Jeannie Caroff - une +fille très connue des Islandais - avec certain vieux +richard infirme, de la commune de Plourivo.</p> + +<p>Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et +il semblait que cela changeât aussi le son des voix qui +avait quelque chose d'étouffé et de lointain.</p> + +<p>Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces +pêcheurs, un petit homme déjà vieillot qu'il +était sûr de n'avoir jamais vu nulle part et qui +pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" +avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux +perçants.</p> + +<p>--Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Berthe, on m'a +marqué la mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de +Ploubazlanec, qui faisait son service à l'État, +comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien grand +dommage!</p> + +<p>Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent +vers Yann pour savoir s'il avait déjà connaissance +de ce malheur.</p> + +<p>--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et +hautain, c'était sur la dernière lettre que mon +père m'a envoyée.</p> + +<p>Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils +avaient de son chagrin, et cela l'irritait.</p> + +<p>Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers +du brouillard pâle, pendant que fuyaient les minutes de +leur bizarre entrevue.</p> + +<p>--Ma femme me marque en même temps, continuait +Larvoër, que la fille de M. Mével a quitté la +ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille +Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler +à présent, en journée chez le monde, pour +gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans +l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une +courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses +falbalas.</p> + +<p>Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui +déplaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous +son hâle doré.</p> + +<p>Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien +avec ces gens de la Reine-Berthe qu'aucun être vivant ne +devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures +semblaient déjà plus effacées, car leur +navire était moins près, et, tout à coup, +ceux de la Marie ne trouvèrent plus rien à pousser, +plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs +"espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en +cherchant dans le vide, puis retombèrent les uns +après les autres lourdement dans la mer, comme de grands +bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la +Reine-Berthe, replongée dans la brume profonde, avait +disparu brusquement tout d'une pièce, comme s'efface +l'image d'un transparent derrière lequel la lampe a +été soufflée. Ils essayèrent de la +héler, mais rien ne répondit à leurs cris, - +qu'une espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix, +terminée en un gémissement qui les fit se regarder +avec surprise...</p> + +<p>Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais +et, comme ceux du Samuel Azénide avaient rencontré +dans un fiord une épave non douteuse (son couronnement +d'arrière avec un morceau de sa quille), on ne l'attendit +plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins +furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.</p> + +<p>Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de +la Marie avaient bien retenu la date, jusqu'à +l'époque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps +dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois +semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté +plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire +de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit +beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le +marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la Marie se +demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils +n'avaient point causé avec des +trépassés.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XII</h3> + +<p>L'été s'avança et, à la fin +d'août, en même temps que les premiers brouillards du +matin, on vit les Islandais revenir.</p> + +<p>Depuis trois mois déjà, les deux +abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la +chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce +pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là +tout ce qu'on lui avait laissé après la vente de la +maison de son père: son beau lit à la mode des +villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle +avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un +façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une +coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée +seulement de plis.</p> + +<p>Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de +couture chez les gens riches de la ville et rentrait à la +nuit, sans être distraite en chemin par aucun amoureux, +restée un peu hautaine, et encore entourée d'un +respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons +mettaient comme autrefois, la main à leur chapeau.</p> + +<p>Par les beaux crépuscules d'été, elle +s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise, +aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille +n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme d'autres, +qui vivent toujours penchées de côté sur leur +ouvrage - et, en regardant la mer, elle redressait la belle +taille souple qu'elle tenait de race; en regardant la mer, en +regardant le large, tout au fond duquel était Yann...</p> + +<p>Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, +vers certaine région plus pierreuse et plus balayée +par le vent, on serait arrivé à ce hameau de +Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, +croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le +sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute +jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il fût à moins +d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était +allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout +son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa +porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande +rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette +région de Ploubazlanec; elle était presque heureuse +que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre +lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre.</p> + +<p>A cette saison de fin d'août, il y a comme un +alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il +y a des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil +d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. +Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage +nulle part.</p> + +<p>Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se +fondaient déjà ensemble pour la nuit, +commençaient à se réunir et à former +des silhouettes. Çà et là, un bouquet +d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un +panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus +formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque +hameau à toit de paille dessinait au-dessus de la lande +une petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux +christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras +noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, +et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en +grand miroir jaune sur un ciel qui était +déjà ténébreux vers l'horizon. Et +dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, +étaient mélancoliques; il restait, malgré +tout, une inquiétude planant sur les choses; une +anxiété venue de la mer à qui tant +d'existences étaient confiées et dont +l'éternelle menace n'était qu'endormie.</p> + +<p>Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue +sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur salée +des grèves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui +croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans +la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers +elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, +à la manière de ces belles demoiselles qui aiment +à rêver, les soirs d'été, dans les +parcs.</p> + +<p>En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques +souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils étaient +effacés à présent, reculés, amoindris +par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer +ce Yann comme une sorte de fiancé, - un fiancé +fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais +à qui elle s'obstinerait à rester fidèle en +esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, +elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, +la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne +pouvait se donner à aucune autre.</p> + +<p>Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle comprenait que sa pauvreté ne serait pas un +motif pour être plus dédaignée, - car il +n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis +cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les +rapprochait décidément. A son arrivée, il ne +pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la +grand'mère de son ami: et elle avait décidé +qu'elle serait là pour cette visite, il ne lui semblait +pas que ce fût manquer de dignité; sans +paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme +à quelqu'un que l'on connaît depuis longtemps; elle +lui parlerait même avec affection comme à un +frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air +naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible +de prendre auprès de lui une place de soeur, à +présent qu'elle allait être si seule au monde; de se +reposer sur son amitié; de la lui demander comme un +soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus +à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le +jugeait sauvage seulement, entêté dans ses +idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable +de bien comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du +coeur.</p> + +<p>Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, +pauvre, dans cette chaumière presque en ruine?... Bien +pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan, n'étant +plus assez forte pour aller en journée aux lessives, +n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle +mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore +s'arranger pour vivre sans demander rien à personne...</p> + +<p>La nuit était toujours tombée quand elle +arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu, +sur des roches usées, la chaumière se trouvant en +contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de +terrain qui s'incline vers la grève. Elle était +presque cachée sous son épais toit de paille brune, +tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque +énorme bête morte effondrée sous ses poils +durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des +rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de +petites touffes vertes. On montait les trois marches +gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet +intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de +navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en +face de soi la lucarne, percée comme dans +l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer +d'où venait une dernière clarté jaune +pâle. Dans la grande cheminée flambaient des +brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille +Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; +elle-même était là assise, surveillant leur +petit souper; dans son intérieur, elle portait un +serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son +profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de +son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient +pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, +et qui étaient troublés, incertains, +égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois +la même chose:</p> + +<p>--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce +soir...</p> + +<p>--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud +qui y était habituée. Il est la même heure +que les autres jours.</p> + +<p>--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il +était plus tard que de coutume.</p> + +<p>Elles soupaient sur une table devenue presque informe à +force d'être usée, mais encore épaisse comme +le tronc d'un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de +leur recommencer sa petite musique à son d'argent.</p> + +<p>Un des côtés de la chaumière était +occupé par des boiseries grossièrement +sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient accès dans des étagères +où plusieurs générations pêcheurs +avaient été conçues, avaient dormi, et +où les mères vieillies étaient mortes.</p> + +<p>Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de +ménage très anciens, des paquets d'herbes, des +cuillers de bois, du lard fumé; aussi de vieux filets, qui +dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et +dont les rats venaient la nuit couper les mailles.</p> + +<p>Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux +de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose +élégante et fraîche, apportée dans une +hutte de Celte.</p> + +<p>Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un +cadre, accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y +avait attaché sa médaille militaire, avec une de +ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la +manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi +acheté à Paimpol une de ces couronnes +funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, +en Bretagne, les portrait des défunts. C'était +là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour +consacrer sa mémoire, dans son pays breton...</p> + +<p>Les soirs d'été, elles ne veillaient pas, par +économie de lumière; quand le temps était +beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant +la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu au-dessus de leur tête.</p> + +<p>Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son +étagère d'armoire, et Gaud, dans son lit de +demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au +retour des Islandais et fille sage, résolue, dans un +trouble trop grand...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XIII</h3> + +<p>Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie +venait d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de +fièvre. Tout son calme d'attente l'avait +abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, +sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de +coutume, - et, dans le chemin, comme elle se hâtait, elle +le reconnut de loin qui venait à l'encontre d'elle.</p> + +<p>Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il +était déjà tout près, se dessinant +à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se +trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que +vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en +aperçût; elle en serait morte de honte à +présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, +avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite; +elle eût donné je ne sais quoi pour être +cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque +trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de +recul, comme pour essayer de changer de route. Mais +c'était trop tard: ils se croisèrent dans +l'étroit chemin.</p> + +<p>Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, +d'un bond de côté comme un cheval ombrageux qui se +dérobe, en la regardant d'une manière furtive et +sauvage.</p> + +<p>Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les +yeux, lui jetant malgré elle-même une prière +et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs +regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin +avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque +grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur +bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute +rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.</p> + +<p>Il avait dit en touchant son bonnet:</p> + +<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p> + +<p>--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.</p> + +<p>Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa +route, encore tremblante, mais sentant peu à peu à +mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son cours et +la force revenir...</p> + +<p>Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le +tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi +hi! de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de +cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre +écheveau de chanvre gris:</p> + +<p>--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai +rencontré du côté de Plouherzel, comme je +m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous avons +parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont +arrivés ce matin de l'Islande et, dès ce midi, il +était venu pour me faire une visite pendant que +j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me +raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit +fagot...</p> + +<p>Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait +à mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle +avait tant compté pour lui dire tant de choses, +était déjà faite, et ne se renouvellerait +sans doute plus; c'était fini...</p> + +<p>Alors la chaumière lui sembla plus +désolée, la misère plus dure, le monde plus +vide, - et elle baissa la tête avec une envie de +mourir.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XIV</h3> + +<p>L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un +linceul qu'on laisserait très lentement tomber. Les +journées grises passèrent après les +journées grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux +femmes vivaient bien abandonnées.</p> + +<p>Avec le froid, leur existence était plus coûteuse +et plus dure.</p> + +<p>Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. +Sa pauvre tête s'en allait; elle se fâchait +maintenant, disait des méchancetés et des injures; +une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, +à propos de rien.</p> + +<p>Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses +bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la +chérir. Avoir toujours été bonne, et finir +par être mauvaise; étaler, à l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute +une science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle +dérision de l'âme et quel mystère +moqueur!</p> + +<p>Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait +encore plus de mal à entendre que ses colères; +c'était, au hasard des choses qui lui revenaient en +tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très +vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, +répétés par des matelots. Il lui arrivait +d'entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, en balançant +la tête et battant la mesure avec son pied, elle +prenait:</p> + +<p class="Pcursief">Mon mari vient de partir;<br> + Pour la pêche d'Islande,<br> + Mon mari vient de partir,<br> + Il m'a laissé sans le sou,<br> + Mais..., trala, trala la lou...<br> + J'en gagne!<br> + J'en gagne!...</p> + +<p>Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même +temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en +perdant toute expression de vie, - comme ces flammes +déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour +s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, +restait longtemps caduque, en laissant pendre la mâchoire +d'en bas à la manière des morts.</p> + +<p>Elle n'était plus bien propre non plus, et +c'était un autre genre d'épreuve sur lequel Gaud +n'avait pas compté.</p> + +<p>Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son +petit-fils.</p> + +<p>--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant +l'air de chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma +bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'étais jeune, +des garçons, des filles, des filles et des garçons +qu'à cette heure, ma foi!...</p> + +<p>Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres +mains ridées, avec un geste d'insouciance presque +libertine...</p> + +<p>Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et +en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait +dites, toute la journée elle le pleura.</p> + +<p>Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages +manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler +pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les +ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.</p> + +<p>La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, +restait tranquille, les pieds contre les dernières +braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au +commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des +conversations avec elle.</p> + +<p>--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? +Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton +âge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas +l'air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler +un peu.</p> + +<p>Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait +apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait +rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui +étaient bien indifférentes à elle-même +comme, du reste, tout au monde à présent, puis +s'arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la +pauvre vieille endormie.</p> + +<p>Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la +fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté +allait se consumer, solitaire et stérile...</p> + +<p>Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, +et le bruit des lames s'entendait là comme dans un navire +en l'écoutant elle y mêlait le souvenir toujours +présent et douloureux de Yann, dont ces choses +étaient le domaine; durant les grandes nuits +d'épouvante, où tout était +déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, +elle songeait avec plus d'angoisse à lui.</p> + +<p>Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui +dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins +obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient +vécu dans ces étagères d'armoires, qui +avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont +les âmes pouvaient revenir; elle ne se sentait pas +protégée contre la visite de ces morts par la +présence de cette si vieille femme qui était +déjà presque des leurs...</p> + +<p>Tout à coup elle frémissait de la tête aux +pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit +filet de voix cassée flûté, comme +étouffé sous terre. D'un ton guilleret qui donnait +froid à l'âme, la voix chantait:</p> + +<p class="Pcursief">Pour la pêche d'Islande, mon mari vient +de partir,<br> + Il m'a laissé sans le sou,<br> + Mais..., trala, trala la lou...</p> + +<p>Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que +cause la compagnie des folles.</p> + +<p>La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de +fontaine; on l'entendait presque sans répit ruisseler +dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des +gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, +infatigables, monotones, faisaient le même tintement +triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui +était de roches et de terre battue avec des graviers et +des coquilles.</p> + +<p>On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait +de ses masses froides, infinies: une eau tourmentée, +fouettante, s'émiettant dans l'air, épaississant +l'obscurité, et isolant encore davantage les unes des +autres les chaumières éparses du pays de +Ploubazlanec.</p> + +<p>Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les +plus sinistres, à cause d'une certaine gaîté +qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des +espèces de soirées joyeuses, même dans ces +petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, ici +ou là, quelque chaumière fermée, battue par +la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au +dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins +se séchant à des flambées fumeuses; les +vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant +des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant +pour s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur +tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix +immense...</p> + +<p>Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient +de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient +dans le chemin, près de la porte des Moan; +c'étaient ceux qui habitaient à +l'extrémité des terres, vers Pors-Even. Ils +passaient très tard, échappés des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons +à leurs cris - très vite noyés dans le bruit +des bourrasques ou de la houle - cherchant à +démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite +quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.</p> + +<p>N'être pas revenu les voir, c'était mal de la +part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si près de la +mort de Sylvestre, - tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle +ne le comprenait plus décidément, - et, +malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni +croire qu'il fût sans coeur.</p> + +<p>Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien +dissipée.</p> + +<p>D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre +dans le golfe de Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais +une période de plaisir, un moment où ils ont dans +leur bourse un peu d'argent à dépenser sans souci +(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur +les grandes parts de pêche, payables seulement en +hiver).</p> + +<p>On était allé, comme tous les ans, chercher du +sel dans les îles, et lui s'était repris d'amour, +à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa +maîtresse du précédent automne. Ensemble ils +s'étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les +vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout +embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des +sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient +chanté et dansé des rondes à ces +veillées de vendange où l'on se grise, d'une +ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin +doux.</p> + +<p>Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu'à Bordeaux, +il avait retrouvé, dans un grand estaminet tout en +dorures, la belle chanteuse à la montre, et s'était +négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux +jours.</p> + +<p>Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait +assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme +garçon d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de +fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des +bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, +que les filles s'empressaient de raconter à Gaud, en +exagérant.</p> + +<p>Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face +d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à +temps pour l'éviter; lui aussi du reste, dans ces +cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une +entente muette, maintenant ils se fuyaient.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XV</h3> + +<p>A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame +Tressoleur; dans une des rues qui mènent au port, elle +tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des +capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, +faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.</p> + +<p>Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle +a des moustaches à présent, une carrure d'homme et +la réplique hardie. Un air de cantinière, sous une +grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi +de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est +Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays +tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les +mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils +valent.</p> + +<p>Un jour de janvier, Gaud, ayant été +mandée pour lui faire une robe, vint travailler là, +dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...</p> + +<p>Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs +piliers de granit, qui est en retrait sous le premier +étage de la maison, à la mode ancienne; quand on +l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffrée +dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des +entrées brusques, comme lancés par une lame de +houle. La salle est basse et profonde, passée à la +chaux blanche et ornée de cadres dorés où se +voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, +une Vierge en faïence est posée sur une console, +entre des bouquets artificiels.</p> + +<p>Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'épanouir bien des gaîtés +lourdes et sauvages, - depuis les temps reculés de +Paimpol, en passant par l'époque agitée des +corsaires, jusqu'à ces Islandais de nos jours très +peu différents de leurs ancêtres. Et bien des +existences d'hommes ont été jouées, +engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de +chêne.</p> + +<p>Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une +conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait +derrière la cloison entre madame Tressoleur et deux +retraités assis à boire.</p> + +<p>Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau +tout neuf, qu'on était en train de gréer dans le +port: jamais elle ne serait parée, cette +Léopoldine, à faire la campagne prochaine.</p> + +<p>--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr +qu'elle sera parée! - Puisque je vous dis, moi, qu'elle a +pris équipage hier: tous ceux de l'ancienne Marie, de +Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq jeunes +personnes, qui sont venues s'engager là, devant moi; - +à cette table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des +bel'hommes, je vous jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le +fils Keraez, de Tréguier; - et le grand Yann Gaos, de +Pors-Even, qui en vaut bien trois!</p> + +<p>La Léopoldine!... Le nom, à peine entendu, de ce +bateau qui allait emporter Yann, s'était fixé d'un +seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l'y +eût martelé pour le rendre plus +ineffaçable.</p> + +<p>Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée +à finir son ouvrage à la lumière de sa +petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une +chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une +physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce +Léopoldine, mot nouveau, inusité, la poursuivait +avec une persistance qui n'était pas naturelle, devenait +une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue +à voir Yann repartir encore sur la Marie qu'elle avait +visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge +avait protégé pendant de longues années les +dangereux voyages; et voici que ce changement, cette +Léopoldine, augmentait son angoisse.</p> + +<p>Mais, bientôt, elle en vint à se dire que +pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le +concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, +qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût ici ou +ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, +sur les chaumières désertées, sur les femmes +solitaires et inquiètes; - ou bien quand un nouvel automne +commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pêcheurs?... Tout cela pour elle était +indifférent, semblable, également sans joie et sans +espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif +de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit +Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en +était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul +désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, +de toutes les choses qui avaient trait à son existence, +même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme +si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces +pensées, tout balayer; se dire que c'était fini, +fini à jamais...</p> + +<p>Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, +qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas +à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, +à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...</p> + +<p>Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les +gouttières du toit avaient recommencé, sur ce grand +gémissement lointain, leur bruit tranquille et +léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se +mirent à couler, larmes d'orpheline et +d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit +goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, +comme ces pluies d'été qu'aucune brise +n'amène, et qui tombent tout à coup, +pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y +voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le +vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame +Tressoleur et essaya de se coucher.</p> + +<p>Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en +s'étendant: il devenait chaque jour plus humide et plus +froid, - ainsi que toutes les choses de cette chaumière. - +Cependant, comme elle était très jeune, tout en +continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et +s'endormir.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XVI</h3> + +<p>Des semaines sombres avaient passé encore, et on +était déjà aux premiers jours de +février, par un assez beau temps doux.</p> + +<p>Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de +pêche du dernier été, quinze cents francs, +qu'il emportait pour les remettre à sa mère, +suivant la coutume de famille. L'année avait +été bonne, et il s'en retournait content.</p> + +<p>Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord +de la route : une vieille, qui gesticulait avec son bâton, +et autour d'elle des gamins ameutés qui riaient... La +grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et +déchirée, devenue maintenant une de ces vieilles +pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.</p> + +<p>Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et +elle les menaçait de son bâton, très en +colère et en désespoir:</p> + +<p>--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre +garçon, vous n'auriez pas osé, bien sûr, mes +vilains drôles!...</p> + +<p>Elle était tombée, parait-il, en courant +après eux pour les battre; sa coiffe était de +côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne +à quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).</p> + +<p>Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle +était une vieille respectable ne buvant jamais que de +l'eau.</p> + +<p>--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en +colère lui aussi, avec sa voix et son ton qui +imposaient.</p> + +<p>Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, +penauds et confus, devant le grand Gaos.</p> + +<p>Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de +l'ouvrage pour la veillée, avait aperçu cela de +loin, reconnu sa grand'mère dans ce groupe. +Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que +c'était, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, +- et comprit, voyant leur chat qu'on avait tué.</p> + +<p>Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna +pas les siens; ils ne songeaient plus à se fuir cette +fois; devenus seulement très roses tous deux, lui aussi +vite qu'elle, d'une même montée de sang à +leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se +trouver si près; mais sans haine, presque avec douceur, +réunis qu'ils étaient dans une commune +pensée de pitié et de protection.</p> + +<p>Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en +voulaient, à ce pauvre matou défunt, parce qu'il +avait la figure noire, un air de diable; mais c'était un +très bon chat, et, quand on le regardait de près, +on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. +Ils l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. +La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en +allait tout émue, toute branlante, emportant par la queue, +comme un lapin, ce chat mort.</p> + +<p>--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... +s'il était encore de ce monde on n'aurait pas osé +me faire ça, non, bien sûr!...</p> + +<p>Il lui était sorti des espèces de larmes qui +coulaient dans ses rides; et ses mains, à grosses veines +bleues, tremblaient.</p> + +<p>Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la +consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann +s'indignait; si c'était possible, que des enfants fussent +si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre +vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui +aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes +hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec +les bêtes, n'ont guère de sensiblerie pour elles; +mais son coeur se fendait, à marcher là +derrière cette grand'mère en enfance, emportant son +pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui +l'avait tant aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, +si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, en +dérision et en misère.</p> + +<p>Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa +tenue:</p> + +<p>--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, +disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, +car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l'avais +encore raccommodée hier, et ce matin quand je suis partie, +je suis sûre qu'elle était propre et en ordre.</p> + +<p>Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché +peut-être par cette petite explication toute simple qu'il +ne l'eût été par d'habiles phrases, des +reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des +Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours été comme +personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle +l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son +deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux +gris de lin avaient l'expression plus réservée et +semblaient malgré cela vous pénétrer plus +avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait +achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle +était dans tout son épanouissement de +beauté.</p> + +<p>Et puis elle avait à présent la tenue d'une +fille de pêcheur, sa robe noire sans ornements et une +coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien +d'où il lui venait; c'était quelque chose de +caché en elle-même et d'involontaire dont on ne +pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement son +corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par +habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le +haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt +dans sa voix tranquille et dans son regard.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XVII</h3> + +<p>Décidément il les accompagnait, - jusque chez +elles sans doute.</p> + +<p>Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce +chat, et cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de +les voir ainsi passer en cortège; il y avait sur les +portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au +milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, +troublée et toujours très rose; le grand Yann +à sa gauche, tête haute, et pensif.</p> + +<p>Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement +apaisée en route; d'elle-même, elle s'était +recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait +à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de +son oeil qui était redevenu clair.</p> + +<p>Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une +occasion de prendre congé; elle eût voulu rester sur +ce bon regard doux qu'elle avait reçu de lui, marcher les +yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher +ainsi bien longtemps à ses côtés dans un +rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite à +leur logis vide et sombre où tout allait +s'évanouir.</p> + +<p>A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision +pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La +grand'mère entra sans se retourner; puis Gaud, +hésitante, et Yann, par derrière, entra +aussi...</p> + +<p>Il était chez elle, pour la première fois de sa +vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... +En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis, +ses yeux ayant rencontré d'abord le portrait de Sylvestre +dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en +était approché lentement comme d'une tombe.</p> + +<p>Gaud était restée debout, appuyée des +mains à leur table. Il regardait maintenant tout autour de +lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse +qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, +malgré son air rangé et honnête, le logis de +ces deux abandonnées qui s'étaient réunies. +Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu +de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette +même misère, à ce granit fruste et à +ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée, que le +lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les +yeux de Yann revenaient là...</p> + +<p>Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La +vieille grand'mère, qui était encore si fine +à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre +garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un +l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour +quelque interrogation suprême.</p> + +<p>Mais les instants passaient et, à chaque seconde +écoulée, le silence semblait entre eux se figer +davantage. Et ils se regardaient toujours plus +profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque +chose d'inouï qui tardait à venir.</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p>--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez +toujours...</p> + +<p>Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande +décision, brusque comme étaient les siennes, prise +là tout à coup, et osant à peine être +formulée...</p> + +<p>--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue +cette année, et j'ai un peu d'argent devant moi...</p> + +<p>Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle +bien entendu? Elle était anéantie devant +l'immensité de ce qu'elle croyait comprendre.</p> + +<p>Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait +l'oreille, sentant du bonheur approcher...</p> + +<p>--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si +vous vouliez toujours...</p> + +<p>... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... +Qui donc pouvait l'empêcher de prononcer ce oui? Il +s'étonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien. +Appuyée des deux mains à la table, devenue tout +blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans +voix, ressemblait à une mourante très jolie...</p> + +<p>--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille +grand'mère qui s'était levée pour venir +à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; +il faut l'excuser; elle va réfléchir et vous +répondre tout à l'heure... Asseyez-vous, monsieur +Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...</p> + +<p>Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot +ne lui venait plus, dans son extase... C'était donc vrai +qu'il était bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait +là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cessé +de le voir en elle-même, malgré sa dureté, +malgré son refus sauvage, malgré tout. Il l'avait +dédaignée longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - +et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son +idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif +qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du +tout à lui en demander compte, non plus qu'à lui +reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, +d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait +d'être emporté si loin, en une seconde, par le +tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!...</p> + +<p>Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec +les yeux, tout noyés, qui le regardaient à une +extrême profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes +commençait à descendre le long de ses joues...</p> + +<p>--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la +grand'mère Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car +je suis encore contente d'être devenue si vieille, pour +avoir vu ça avant de mourir.</p> + +<p>Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se +tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne +connaissant aucune parole qui fût assez douce, aucune +phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur semblât +digne de rompre leur délicieux silence.</p> + +<p>--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils +ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits +enfants que j'ai là par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui +donc quelque chose, ma fille... De mon temps à moi, me +semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis...</p> + +<p>Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup +d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser +Gaud, - et il lui sembla que c'était le premier vrai +baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.</p> + +<p>Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses +lèvres fraîches, inhabiles aux raffinements des +caresses, sur cette joue de son fiancé que la mer avait +dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait +le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, +du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être +subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière +morte. Le silence s'était rempli de musiques inouïes; +même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait +par la lucarne, était devenu comme une belle lueur +enchantée...</p> + +<p>--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire +ça, mes bons enfants?</p> + +<p>Gaud baissa la tête. L'Islande, la Léopoldine, - +c'est vrai, elle avait déjà oublié ces +épouvante dressées sur la route. - Au retour +d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet +été d'attente craintive. Et Yann, battant le sol du +bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for +pressé lui aussi, comptait en lui-même très +vite, pour voir si, en se dépêchant bien, on +n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ: tant +de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour +publier les bans à l'église; oui, cela ne +mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, +si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande semaine +à rester ensemble après.</p> + +<p>--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre +père, dit-il, avec autant de hâte que si les minutes +mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées +et précieuses...</p> + +<p> </p> + +<h2>Quatrième partie</h2> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p>Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur +les bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.</p> + +<p>Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, +c'était à la porte de la chaumière des Moan, +sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.</p> + +<p>D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les +soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n'avaient +rien que des crépuscules de février descendant sur +un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune branche de +verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le +ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. +Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en +remontant de la grève, avaient entraînées +dans le sentier avec leurs filets.</p> + +<p>Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région +tiédie par des courants de la mer; mais c'est égal, +ces crépuscules amenaient souvent des humidités +glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se +déposaient sur leurs épaules.</p> + +<p>Ils restaient tout de même, se trouvant très bien +là. Et ce banc, qui avait plus d'un siècle, ne +s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà +vu bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, +sortir, toujours les mêmes, de génération en +génération, de la bouche des jeunes, et il +était habitué à voir les amoureux revenir +plus tard, changés en vieux branlants et en vieilles +tremblotantes, s'asseoir à la même place, - mais +dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air et se +chauffer à leur dernier soleil...</p> + +<p>De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la +tête à la porte pour les regarder. Non pas qu'elle +fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble, mais +par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi +pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:</p> + +<p>--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. +Ma Doué, ma Doué, rester dehors si tard, je vous +demande un peu, ça a-t-il du bon sens?</p> + +<p>Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils +avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du +bonheur d'être l'un près de l'autre?</p> + +<p>Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient +un léger murmure à deux voix, mêlé au +bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises. +C'était une musique très harmonieuse, la voix +fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des +sonorités douces et caressantes dans des notes graves. On +distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit +du mur auquel ils étaient adossés: d'abord le blanc +de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire +et, à côté d'elle, les épaules +carrées de son ami. Au-dessus d'eux, le dôme bossu +de leur toit de paille et, derrière tout cela, les infinis +crépusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel...</p> + +<p>Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans +la cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie, +la tête tombée en avant, ne gênait pas +beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils +recommençaient à se parler à voix basse, +ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin +de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle +devait si peu durer.</p> + +<p>Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette +grand'mère Yvonne qui, par testament, leur léguait +sa chaumière; pour le moment, ils n'y faisaient aucune +amélioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop +désolé.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p>... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites +choses qu'elle avait faites ou qui lui étaient +arrivées depuis leur première rencontre; il lui +disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes +où celle était allée.</p> + +<p>Elle l'écoutait avec une extrême surprise. +Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imaginé +qu'il y avait fait attention et qu'il était capable de le +retenir?...</p> + +<p>Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait +encore d'autres petits détails, même des choses +qu'elle avait presque oubliées.</p> + +<p>Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, +avec un ravissement inattendu qui la prenait tout entière; +elle commençait à deviner, à comprendre: +c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce +temps-là!... Elle avait été sa +préoccupation constante; il lui en faisait l'aveu +naïf à présent!...</p> + +<p>Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi +l'avait-il tant repoussée, tant fait souffrir?</p> + +<p>Toujours ce mystère qu'il avait promis +d'éclaircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse +l'explication, avec un air embarrassé et un commencement +de sourire incompréhensible.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p>Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la +grand'mère Yvonne, pour acheter la robe de noces.</p> + +<p>Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient +d'autrefois, il y en avait qui auraient très bien pu +être arrangés pour la circonstance, sans qu'on +eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: +avoir une robe donnée par lui, payée avec l'argent +de son travail et de sa pêche, il lui semblait que cela la +fit déjà un peu son épouse.</p> + +<p>Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son +père. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les +étoffes qu'on déployait devant eux. Il était +un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune +des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, +même de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y +mis de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p>Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre +dans la solitude de leur falaise où la nuit tombait, leurs +yeux s'arrêtèrent par hasard sur un buisson +d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur +sembla distinguer sur ce buisson de légères petites +houppes blanches:</p> + +<p>--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils +s'approchèrent pour s'en assurer.</p> + +<p>Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils +le touchèrent, vérifiant avec leurs doigts la +présence de ces petites fleurettes qui étaient tout +humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils +s'aperçurent que les jours avaient allongé; qu'il y +avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de plus +lumineux dans la nuit.</p> + +<p>Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans +le pays au bord d'aucun chemin, on n'en eût trouvé +un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès +pour eux, pour leur fête d'amour...</p> + +<p>--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.</p> + +<p>Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre +ses mains rudes; avec le grand couteau de pêcheur qu'il +portait à sa ceinture, il enleva soigneusement les +épines, puis il le mit au corsage de Gaud:</p> + +<p>--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant +comme pour voir, malgré la nuit, si cela lui seyait +bien.</p> + +<p>Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait +faiblement sur les galets de la grève, avec un petit +bruissement intermittent, régulier comme une respiration +de sommeil; elle semblait indifférente, ou même +favorable à cette cour qu'ils se faisaient là tout +près d'elle.</p> + +<p>Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des +soirées, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup +de dix heures, il leur venait un petit découragement de +vivre, parce que c'était déjà fini...</p> + +<p>Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous +peine de n'être pas prêt et de laisser fuir le +bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à +l'avenir incertain...</p> + +<p>Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit +continuel de la mer, et avec cette préoccupation un peu +enfiévrée de la marche du temps, prenait de tout +cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils +étaient des amoureux différents des autres, plus +graves, plus inquiets dans leur amour.</p> + +<p>Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans +contre elle et, quand il était reparti le soir, ce +mystère tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle +en était sûre.</p> + +<p>C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, +mais pas comme à présent: cela augmentait dans son +coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, +jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette +manière d'aimer quelqu'un.</p> + +<p>De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, +presque étendu, jetait la tête sur les genoux de +Gaud, par câlinerie d'enfant pour se faire caresser, et +puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût +aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester +là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En +dehors de ce baiser de frère qu'il lui donnait en arrivant +et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne +sais quoi invisible qui était en elle, qui était +son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et +tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son +beau regard limpide...</p> + +<p>Et dire qu'elle était en même temps une femme de +chair, plus belle et plus désirable qu'aucune autre; +qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière +aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans +cesser pour cela d'être elle-même!... Cette +idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il +ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par +respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce +délicieux sacrilège...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p>Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de +l'autre dans la cheminée, et leur grand'mère Yvonne +dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages +du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres +agrandies.</p> + +<p>Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais +il y avait, ce soir-là, de longs silences +embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne disait +presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, +cherchant à se dérober aux regards de Gaud.</p> + +<p>C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la +soirée, sur ce mystère qu'il n'y avait pas moyen de +lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle +était trop fine et trop décidée à +savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais +pas.</p> + +<p>--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? +demandait-elle.</p> + +<p>Il essaya de répondre oui. De méchants propos, +oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans +Ploubazlanec...</p> + +<p>Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors +elle vit bien que se devait être autre chose.</p> + +<p>--C'était ma toilette, Yann?</p> + +<p>Pour la toilette, il est sûr que cela y avait +contribué; elle en faisait trop, pendant un temps, pour +devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais enfin il +était forcé de convenir que ce n'était pas +tout.</p> + +<p>--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous +passions pour riches? Vous aviez peur d'être +refusé?</p> + +<p>--Oh! non, pas cela.</p> + +<p>Il fit cette réponse avec une si naïve +sûreté de lui-même, que Gaud en fut +amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant +lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise +et de la mer.</p> + +<p>Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée +commençait à lui venir, et son expression changeait +à mesure:</p> + +<p>--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? +Dit-elle en le regardant tout à coup dans le blanc des +yeux, avec le sourire d'inquisition irrésistible de +quelqu'un qui a deviné.</p> + +<p>Et lui détourna la tête, en riant tout à +fait.</p> + +<p>Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de +raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait +pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il +avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), et +c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait +tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était +mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais, +jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait +commencé à dire non, obstinément non, tout +en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand +personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par +être oui.</p> + +<p>Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud +avait langui, abandonnée pendant deux ans, et +désiré mourir...</p> + +<p>Après le premier mouvement, qui avait été +de rire un peu, par confusion d'être découvert, Yann +regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour +interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au +moins? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait +tant de peine, lui pardonnerait-elle?...</p> + +<p>--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. +Chez nous, avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, +quand je fais ma tête dure, je reste pendant des huit jours +comme fâché avec eux presque sans parler à +personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je +finis toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, +comme si j'étais encore un enfant de dix ans... Si vous +croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de ne pas +me marier! Non, cela n'aurait plus duré longtemps dans +tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.</p> + +<p>Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des +larmes lui venir, et c'était le reste de son chagrin +d'autrefois qui finissait de s'en aller à cet aveu de son +Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure +présente n'eût pas été si +délicieuse; à présent que c'était +fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps +d'épreuve.</p> + +<p>Maintenant tout était éclairci entre eux deux; +d'une manière inattendue, il est vrai, mais +complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux +âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs +têtes s'étant rapprochées, ils +restèrent là longtemps, leurs joues appuyées +l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de +rien se dire. Et en ce moment, leur étreinte était +si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant +réveillée, ils demeurèrent devant elle comme +ils étaient, sans aucun trouble.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p>C'était six jours avant le départ pour +l'Islande. Leur cortège de noces s'en revenait de +l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent +furieux, sous un ciel chargé et tout noir.</p> + +<p>Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, +marchant comme des rois, en tête de leur longue suite, +marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis, graves, +ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la vie, +d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même +être respectés par le vent, tandis que, +derrière eux, ce cortège était un joyeux +désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest +tourmentaient.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie +débordait; d'autres, déjà grisonnants, mais +qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et +leurs premières années. Grand'mère Yvonne +était là et suivait aussi, très +éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil +oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle +portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée +pour la circonstance et toujours son petit châle, reteint +une troisième fois - en noir, à cause de +Sylvestre.</p> + +<p>Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; +on voyait les jupes relevées et des robes +retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient.</p> + +<p>A la porte de l'église, les mariés +s'étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets +de fausses fleurs pour compléter leur toilette de +fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur +sa poitrine large, mais il était de ceux à qui tout +va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore +dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières +étaient piquées en haut de son corsage - +très ajusté, comme autrefois sur sa forme +exquise.</p> + +<p>Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le +vent, jouait à la diable; ses airs arrivaient aux oreilles +par bouffées, et, dans le bruit des bourrasques, +semblaient une petite musique drôle plus grêle que +les cris d'une mouette.</p> + +<p>Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage +avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était +venu de loin à la ronde; aux carrefours des sentiers, il y +avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre. +Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann, +étaient là postés. Ils saluaient les +mariés au passage; Gaud répondait en s'inclinant +légèrement comme une demoiselle, avec sa +grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle +était admirée.</p> + +<p>Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, +même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs +mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs +idiots à béquilles. Cette gent était +échelonnée sur le parcours, avec des musiques, des +accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs +sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes +que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, +avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui +étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris +sur des têtes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans +les creux des chemins, ils étaient de la même +couleur que la terre d'où ils semblaient n'être +qu'incomplètement sortis, et où ils allaient +rentrer bientôt sans avoir eu de pensées; leurs yeux +égarés inquiétaient comme le mystère +de leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient +passer, sans comprendre, cette fête de la vie pleine et +superbe...</p> + +<p>On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even +et de la maison des Gaos. C'était pour se rendre, suivant +l'usage traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, +à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout +du monde breton.</p> + +<p>Au pied de la dernière et extrême falaise, elle +pose sur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et +semble déjà appartenir à la mer. Pour y +descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs +de granit. Et le cortège de noces se répandit sur +la pente de ce cap isolé, au milieu des pierres, les +paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans +le bruit du vent et des lames.</p> + +<p>Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le +passage n'était pas sûr, la mer venait trop +près pour frapper ses grands coups. On voyait bondir +très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder.</p> + +<p>Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud +appuyée à son bras, recula le premier devant les +embruns. En arrière, son cortège restait +échelonné sur les roches, en +amphithéâtre, et lui, semblait être venu +là pour présenter sa femme à la mer; mais +celle-ci faisait mauvais visage à la mariée +nouvelle.</p> + +<p>En se retournant, il aperçut le violonaire, +perché sur un rocher gris et cherchant à rattraper, +entre deux rafales, son air de contredanse.</p> + +<p>--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue +d'une autre qui marche mieux que la tienne...</p> + +<p>En même temps commença une grande pluie +fouettante qui menaçait depuis le matin. Alors ce fut une +débandade folle avec des cris et des rires, pour grimper +sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<p>Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, +à cause de ce logis de Gaud, qui était bien +pauvre.</p> + +<p>Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une +tablée de vingt-cinq personnes autour des mariés; +des soeurs et des frères; le cousin Gaos le pilote; +Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne Marie, qui +étaient de la Léopoldine à présent; +quatre filles d'honneur très jolies, leurs nattes de +cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, comme +autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe +blanche à la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque +marine; quatre garçons d'honneur, tous Islandais, bien +plantés, avec de beaux yeux fiers.</p> + +<p>Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; +toute la queue du cortège s'y était entassée +en désordre, et des femmes de peine, louées +à Paimpol, perdaient la tête devant la grande +cheminée encombrée de poêles et de +marmites.</p> + +<p>Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une +femme plus riche, c'est bien sûr; mais Gaud était +connue à présent pour une fille sage et courageuse; +et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle +était la plus belle du pays, et cela le flattait de voir +les deux époux si assortis.</p> + +<p>Le vieux père, en gaîté après la +soupe, disait de ce mariage:</p> + +<p>--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait +pourtant pas dans Ploubazlanec!</p> + +<p>Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle +de la mariée comment il y en avait tant de ce +nom-là: son père, qui était le plus jeune de +neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés +avec des cousines, et ça en avait fait, tout ça, +des Gaos, malgré les disparus d'Islande!...</p> + +<p>--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos +ma parente, et nous en avons fait encore quatorze à nous +deux.</p> + +<p>Et à l'idée de cette peuplade, il se +réjouissait, en secouant sa tête blanche.</p> + +<p>Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses +quatorze petits Gaos; mais à présent ils se +débrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'épave les avaient mis vraiment bien à leur +aise.</p> + +<p>En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses +tours joués au service (Les hommes de la côte +appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.), +des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil, faisant +écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.</p> + +<p>Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, +à bord de l'Iphigénie, on faisait le plein des +soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche en +cuir, par où ça passait pour descendre, +s'était crevée. Alors, au lieu d'avertir, on +s'était mis à boire à même +jusqu'à plus soif; ça avait duré deux +heures, cette fête; à la fin ça coulait plein +la batterie; tout le monde était soûl!</p> + +<p>Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur +rire bon enfant avec une pointe de malice.</p> + +<p>--On crie contre le service, disaient-ils; eh bien! il n'y a +encore que là, pour faire des tours pareils!</p> + +<p>Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, +la pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. +Malgré les précautions prises, quelques-uns +s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque +amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller +y voir.</p> + +<p>Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, +arrivait d'en bas où les plus jeunes de la noce soupaient +les uns sur les autres: c'étaient les cris de joie, les +éclats de rire des petits-cousins et des petites-cousines, +qui commençaient à se sentir très +émoustillés par le cidre.</p> + +<p>On avait servi des viandes bouillies, des viandes +rôties, des poulets, plusieurs espèces de poissons, +des omelettes et des crêpes.</p> + +<p>On avait causé pêche et contrebande, +discuté toute sorte de façons pour attraper les +messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des +hommes de mer.</p> + +<p>En haut, à la table d'honneur, on se lançait +même à parler d'aventures drôles.</p> + +<p>Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, +à leur époque, avaient roulé le monde.</p> + +<p>--A Hong-Kong, les maisons, tu sais bien, les maisons qui sont +là, en montant dans les petites rues...</p> + +<p>--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui +les avait fréquentées, - oui, en tirant sur la +droite quand on arrive?</p> + +<p>--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... +Donc, nous avions consommé là dedans, à +trois que nous étions... Des vilaines femmes, ma +Doué, mais vilaines!...</p> + +<p>--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le +grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, après +une longue traversée, les avait connues, ces +Chinoises.</p> + +<p>--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des +piastres?... Cherche, cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, +ni lui, - plus le sou personne! - Nous faisons des excuses, en +promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure +bronzée et minaudait comme une Chinoise très +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à +miauler, à faire le diable, et finit pour nous griffer +avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix +pointues de là-bas et grimaçait comme cette vieille +en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait +retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà +les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la +boîte, tu me comprends, - qui ferment la grille à +clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - +Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une +douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber +dessus, - avec des airs de se méfier tout de même. - +Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à sucre, +achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, +ça ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour +cogner sur les magots, si ça nous a été +utile...</p> + +<p>Non, décidément il venait trop fort; en ce +moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le +conteur, ayant brusqué la fin de son histoire, se leva +pour aller voir sa barque.</p> + +<p>Un autre disait:</p> + +<p>--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en +fonctions de caporal d'armes sur la Zénobie, à +Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d'autruche qui +montent à bord (imitant l'accent de là-bas): +"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons +marchands." D'un pare à virer je te les fais redescendre +quatre à quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte +un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous +verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais +pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu +sais, dans ce temps j'étais jeune homme... Alors, à +Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les +modes...</p> + +<p>Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un +futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs, +tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien +vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au +récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces +plumes...</p> + +<p>Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné +qui souffre; de temps en temps, avec une force à faire +peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de +pierre.</p> + +<p>--On dirait que ça le fâche, parce que nous +sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.</p> + +<p>--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit +Yann, en souriant à Gaud, - parce que je lui avais promis +mariage.</p> + +<p>Cependant, une sorte de langueur étrange +commençait à les prendre tous deux; ils se +parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu +de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant +l'effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce +soir-là. Et il rougissait à présent, ce +grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais +disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait +suivre.</p> + +<p>Par instants aussi il était triste, en pensant tout +à coup à Sylvestre... D'ailleurs, il était +convenu qu'on ne devait pas danser à cause du père +de Gaud et à cause de lui.</p> + +<p>On était au dessert; bientôt allaient commencer +les chansons. Mais avant, il y avait les prières à +dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes +de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, +et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant +sa tête blanche, il se fit du silence partout:</p> + +<p>--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.</p> + +<p>Et, en se signant, il commença pour ce mort la +prière latine:</p> + +<p>--Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen +tuum...</p> + +<p>Un silence d'église s'était maintenant +propagé jusqu'en bas, aux tablées joyeuses des +petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison +répétaient en esprit les mêmes mots +éternels.</p> + +<p>--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus +dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, +naufragé à bord de la Zélie...</p> + +<p>Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il +se tourna vers la grand'mère Yvonne:</p> + +<p>--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en +récita une autre encore. Alors Yann pleura.</p> + +<p>--...Sed libera nos a malo, Amen.</p> + +<p>Les chansons commencèrent après. Des chansons +apprises au service, sur le gaillard d'avant, où il y a, +comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:</p> + +<p class="Pcursief">Un noble corps, pas moins, que celui des +zouaves,<br> + Mais chez nous les braves<br> + Narguent le destin,<br> + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!</p> + +<p>Les couplets étaient dits par un des garçons +d'honneur, d'une manière tout à fait langoureuse +qui allait à l'âme; et puis le choeur était +repris par d'autres belles voix profondes.</p> + +<p>Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond +d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux +brillaient d'un éclat trouble, comme des lampes +voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, la main +toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, +prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte +plus grande et plus délicieuse.</p> + +<p>Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour +servir d'un certain vin à lui; il l'avait apporté +avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille +couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.</p> + +<p>Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique +flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle +était trop grosse; alors ils l'avaient crevée en +mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de pots et +de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes +aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles +en vue s'étaient rassemblées autour de la +trouvaille.</p> + +<p>--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en +rentrant le soir à Pors-Even.</p> + +<p>Toujours le vent continuait son bruit affreux.</p> + +<p>En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - +mais les autres faisaient le diable, menés par le petit +Fantec (en français: François) et le petit Laumec +(en français: Guillaume), voulant absolument aller sauter +dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des +rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.</p> + +<p>Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour +son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien +qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le commissaire +de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire +pour cette épave non déclarée.</p> + +<p>--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, +ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, ça +serait devenu tout à fait du vin supérieur; car, +certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans +toutes les caves des débitants de Paimpol.</p> + +<p>Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? +Il était fort, haut en couleur, très +mêlé d'eau de mer, et gardait le goût +âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé +très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.</p> + +<p>Les têtes tournèrent un peu; le son des voix +devenait plus confus et les garçons embrassaient les +filles.</p> + +<p>Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait +guère l'esprit tranquille à ce souper, et les +hommes échangeaient des signes d'inquiétude +à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.</p> + +<p>Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. +Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, +menaçant, poussé à la fois, à plein +gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes +enragées.</p> + +<p>On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans +le lointain leurs formidables coups sourds: et cela, +c'était la mer qui battait de partout le pays de +Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente, en effet, +et Gaud se sentait le coeur serré par cette musique +d'épouvante, que personne n'avait commandée pour +leur fête de noces.</p> + +<p>Sur les minuits, pendant une accalmie, Yann, qui +s'était levé doucement, fit signe à sa femme +de venir lui parler.</p> + +<p>C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise +d'une pudeur, confuse de s'être levée... Puis elle +dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les +autres.</p> + +<p>--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a +permis; nous pouvons.</p> + +<p>Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent +furtivement.</p> + +<p>Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent +sinistre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se +mirent à courir, en se tenant par la main. Du haut de ce +chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la +mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché +en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se +retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur +respiration que ce vent avait coupée.</p> + +<p>D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour +l'empêcher de traîner sa robe, de mettre ses beaux +souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis +il la pris à son cou tout à fait, et continua de +courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! +Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt +vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu +être mariés, et heureux comme ce soir.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit +logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et +ils allumèrent une chandelle que le vent leur souffla deux +fois.</p> + +<p>La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez +elle avant de commencer les chansons, était là, +couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont +elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent +avec respect et la regardèrent par les découpures +de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne +dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure +vénérable demeurait immobile et ses yeux +fermés; elle était endormie ou feignait de +l'être pour ne pas les troubler.</p> + +<p>Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.</p> + +<p>Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se +pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud +détourna les lèvres par ignorance de ce +baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui +était froidie par le vent, tout à fait +glacée.</p> + +<p>Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y +faisait très froid. Ah! si Gaud était restée +riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à +arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre +nue... Elle n'était guère habituée encore +à ces murs de granit brut, à cet air rude +qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec +elle; alors, par sa présence, tout était +changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que +lui...</p> + +<p>Maintenant leurs lèvres s'étaient +rencontrées, et elle ne détournait plus les +siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer +l'un à l'autre, ils restaient là muets, dans +l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlaient +leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous +deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils +semblaient être sans force pour rompre leur +étreinte, et ne connaître rien de plus, ne +désirer rien au delà de ce long baiser.</p> + +<p>Elle se dégagea enfin, troublée tout à +coup:</p> + +<p>--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous +voir!</p> + +<p>Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa +femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un +altéré à qui on a enlevé sa coupe +d'eau fraîche.</p> + +<p>Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers +instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge +sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du +côté des vieux lits en armoire, ennuyé +d'être aussi près de cette grand'mère, +cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours +sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras +derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la +lumière comme avait fait le vent.</p> + +<p>Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa +manière de la tenir, la bouche toujours appuyée sur +la sienne, il était comme un fauve qui aurait +planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son +corps, son âme, à cet enlèvement qui +était impérieux et sans résistance possible, +tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il +l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc +à la mode des villes qui devait être leur lit +nuptial...</p> + +<p>Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le +même invisible orchestre jouait toujours.</p> + +<p>Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein +son bruit caverneux avec un tremblement de rage; tantôt +répétait sa menace plus bas à l'oreille, +comme par un raffinement de malice, avec des petits sons +filés, en prenant la voix fluttée d'une +chouette.</p> + +<p>Et la grande tombe des marins était tout près, +mouvante, dévorante, battant les falaises de ses +mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait +être pris là dedans, s'y débattre, au milieu +de la frénésie des choses noires et glacées: +- ils le savaient...</p> + +<p>Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, +à l'abri de toute cette fureur inutile et retournée +contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre +où passait le vent, ils se donnèrent l'un à +l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, +leurrés délicieusement par l'éternelle magie +de l'amour...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VIII</h3> + +<p>Ils furent mari et femme pendant six jours.</p> + +<p>En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient +tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la +saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les +gréements et, chez Yann, la mère, les soeurs +travaillaient du matin au soir à préparer les +suroîts, les cirages, tout le trousseau de campagne. Le +temps était sombre, et la mer, qui sentait +l'équinoxe venir, était remuante et +troublée.</p> + +<p>Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec +angoisse, comptant les heures rapides des journées, +attendant le soir où, le travail fini, elle avait son Yann +pour elle seule.</p> + +<p>Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle +espérait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle +n'osait pas, dès maintenant, lui en parler... Pourtant il +l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses d'avant, +jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était +différent; c'était une tendresse si confiante et si +fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes +étreintes, avec elle étaient autre chose; et, +chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant +l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin +venait.</p> + +<p>Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le +trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois +à Paimpol faire son grand dédaigneux avec des +filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours +cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez +lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès +que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il +y a le sentiment, le respect inné de la majesté de +l'épouse; un abîme la sépare de l'amante, +chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, +on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud +était l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne se +souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter +tant ils étaient une même chair tous deux et pour +toute la vie.</p> + +<p>... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son +bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop +inespéré, d'instable comme les rêves...</p> + +<p>D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet +amour?... Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de +ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui +garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si +doux?...</p> + +<p>Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, +ce n'était rien; rien qu'un petit acompte +enfiévré pris sur le temps de l'existence - qui +pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils +pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et +tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, +d'arrangement de ménage, avaient été +forcément remis au retour...</p> + +<p>Oh! les autres années, à tout prix +l'empêcher de repartir pour cette Islande!... Mais comment +s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, étant +si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son +métier de mer...</p> + +<p>Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le +retenir; elle y mettrait toute sa volonté, toute son +intelligence et tout son coeur. Être femme d'Islandais, +voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les +étés dans l'anxiété douloureuse; non, +à présent qu'elle l'adorait au delà de ce +qu'elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise +d'une épouvante trop grande en songeant à ces +années à venir...</p> + +<p>Ils eurent une journée de printemps, une seule... +C'était la veille de l'appareillage, on avait fini de +mettre le gréement en ordre à bord, et Yann resta +tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus +bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux, +très près l'un de l'autre et se disant mille +choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:</p> + +<p>--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des +mariés d'hier!</p> + +<p>Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier +et étrange de voir tout à coup ce grand calme, et +plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourmenté. +Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'était faite +très douce; elle était partout du même bleu +pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand +éclat blanc, et le rude pays breton s'imprégnait de +cette lumière comme d'une chose fine et rare; il semblait +s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse +sentant l'été, et ont eût dit qu'il +s'était immobilisé à jamais, qu'il ne +pouvait plus y avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les +caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres +changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes +lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans +des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme +pour rendre plus douce et éternelle leur fête +d'amour; - et on voyait déjà des fleurs +hâtives, des primevères le long des fossés, +ou des violettes, frêles et sans parfum.</p> + +<p>Quand Gaud demandait:</p> + +<p>--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?</p> + +<p>Lui, répondait, étonné, en la regardant +bien en face avec ses beaux yeux francs:</p> + +<p>--Mais, Gaud, toujours...</p> + +<p>Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un +peu sauvage, semblait avoir là son vrai sens +d'éternité.</p> + +<p>Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du +rêve accompli, elle se serrait contre lui, inquiète +toujours, - le sentant fugitif comme un grand oiseau de mer... +Demain, l'envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour +l'empêcher de partir...</p> + +<p>De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on +dominait tout ce pays marin, qui paraissait être sans +arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de pierres. +Les maisons des pêcheurs étaient posées +çà et là sur les rochers avec leurs vieux +murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et +bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans +l'extrême éloignement, la mer, comme une grande +vision diaphane, décrivait son cercle immense et +éternel qui avait l'air de tout envelopper.</p> + +<p>Elle s'amusait à lui raconter les choses +étonnantes et merveilleuses de ce Paris où, elle +avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne +s'y intéressait pas.</p> + +<p>--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant +de terres... ça doit être malsain. Tant de maisons, +tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces +villes; non, je ne voudrais pas vivre là-dedans, moi, bien +sûr.</p> + +<p>Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand +garçon était un enfant naïf.</p> + +<p>Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol +où poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir +blottis contre le vent du large. Là, il n'y avait plus de +vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de +l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs +verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait +entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de +vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque +crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches +mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un +cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.</p> + +<p>Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient +les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des +hauteurs et de la mer.</p> + +<p>Lui, à son tour, racontait l'Islande, les +étés pâles et sans nuit, les soleils obliques +qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se +faisait expliquer.</p> + +<p>--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en +promenant son bras étendu sur le cercle lointain des eaux +bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a +pas du tout de force pour monter; à minuit, il +traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il +se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des +fois, la lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; +alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les +connaît pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent +beaucoup dans ce pays.</p> + +<p>Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait +être loin, cette île d'Islande. Et les fiords? Gaud +avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts +dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l'effet de +désigner une chose sinistre.</p> + +<p>--Les fjords, répondait Yann, - des grandes baies, +comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour +des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais +où elles finissent, à cause des nuages qui sont +dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne +connaissent point ce que c'est que les arbres. A la +mi-août, quand notre pêche est finie, il est grand +temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la +terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, +là-bas, pendant tout l'hiver.</p> + +<p>--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, +sur la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux +du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de +pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre +bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les +défunts ont des croix en bois toutes pareilles à +celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux +Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume +Moan, le grand-père de Sylvestre.</p> + +<p>Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des +caps désolés, sous la pâle lumière +rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait +à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire +noir de ces nuits longues comme les hivers.</p> + +<p>--Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, +sans se reposer jamais?</p> + +<p>--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, +car la mer n'est pas toujours belle par là. Dame! on est +fatigué le soir, ça donne appétit pour +souper et, des jours, l'on dévore.</p> + +<p>--Et on ne s'ennuie jamais?</p> + +<p>--Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; +à bord, au large, moi, le temps ne me dure pas, +jamais!</p> + +<p>Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus +vaincue par la mer.</p> + +<p> </p> + +<h2>Cinquième partie</h2> + +<h3>Chapitre I</h3> + +<p>... A la fin de cette journée de printemps qu'ils +avaient eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver et +ils rentrèrent dîner devant leur feu, qui +était une flambée de branchages.</p> + +<p>Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute +une nuit à dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette +attente les empêchait d'être déjà +tristes.</p> + +<p>Après dîner, ils retrouvèrent encore un +peu l'impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur +la route de Pors-Even: l'air était tranquille, presque +tiède et un reste de crépuscule s'attardait +à traîner sur la campagne.</p> + +<p>Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour +les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant +le projet de se lever tous deux au petit jour.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre II</h3> + +<p>Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de +monde. Les départs d'Islandais avaient commencé +depuis l'avant-veille et, à chaque marée, un groupe +nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux +devaient sortir avec la Léopoldine, et les femmes de ces +marins, ou les mères, étaient toutes +présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait de +se trouver mêlée à elles, devenue une femme +d'Islandais elle aussi, et amenée là pour la +même cause fatale. Sa destinée venait de se +précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait +à peine eu le temps de se bien représenter la +réalité des choses; en glissant sur une pente +irrésistiblement rapide, elle était arrivée +à ce dénouement-là, qui était +inexorable, et qu'il fallait subir à présent - +comme faisaient les autres, les habituées...</p> + +<p>Elle n'avait jamais assisté de près à ces +scènes, à ces adieux. Tout cela était +nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolée, différente; son +passé de demoiselle, qui subsistait malgré tout, la +mettait à part.</p> + +<p>Le temps était resté beau sur ce jour des +séparations; au large seulement une grosse houle lourde +arrivait de l'ouest, annonçant du vent, et de loin on +voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.</p> + +<p>... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, +comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins +de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui +n'avaient pas de cœur ou qui pour le moment n'aimaient +personne. Des vieilles, qui se sentaient menacées par la +mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants +s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait +des matelots gris chanter pour s'égayer, tandis que +d'autres montaient à leur bord d'un air sombre, s'en +allant comme à un calvaire.</p> + +<p>Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui +avaient signé leur engagement par surprise, quelque jour +dans un cabaret, et qu'on embarquait par force à +présent; leurs propres femmes et des gendarmes les +poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la +résistance à cause de leur grande force, avaient +été enivrés par précaution; on les +apportait sur des civières et, au fond des cales des +navires, on les descendait comme des morts.</p> + +<p>Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels +compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose +terrible était-ce donc, ce métier d'Islande, pour +s'annoncer de cette manière et inspirer à des +hommes de telles frayeurs?</p> + +<p>Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans +doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande +pêche. C'étaient les bons, ceux-là; ils +avaient la mine noble et belle; s'ils étaient +garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier +coup d'œil sur les filles; s'ils étaient +mariés, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur petits +avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus riches. +Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils +étaient tous ainsi à bord de cette +Léopoldine, qui avait vraiment un équipage de +choix.</p> + +<p>Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, +traînés dehors par des remorqueurs. Et alors, +dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine +voix le cantique de la Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" +sur le quai, des mains de femmes s'agitaient en l'air pour de +derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des +coiffes.</p> + +<p>Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud +s'achemina d'un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et +demie de marche le long de la côte, par les sentiers +familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle.</p> + +<p>La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce +Pors-Even, et n'appareiller définitivement que le soir; +c'était donc là qu'ils s'étaient +donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans +la yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses +adieux.</p> + +<p>A terre, où l'on ne sentait point la houle, +c'était toujours le même beau temps printanier, le +même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route, +en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier, +seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils +marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et +bientôt se trouvèrent près de leur maison, +ramenés là insensiblement sans y avoir +pensé; ils entrèrent donc encore une +dernière fois chez eux, où la grand'mère +Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.</p> + +<p>Yann faisait des recommandations à Gaud pour +différentes petites choses qu'il laissait dans leur +armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les +déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A +bord des navires de guerre les matelots apprennent ces +soins-là. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu; +il pouvait être bien sûr pourtant que tout ce qui +était à lui serait conservé et soigné +avec amour.</p> + +<p>D'ailleurs, ces préoccupations étaient +secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se +donner le change à eux-mêmes...</p> + +<p>Yann raconta qu'à bord de la Léopoldine, on +venait de tirer au sort les postes de pêche et que, lui, +était très content d'avoir gagné l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque +rien des choses d'Islande:</p> + +<p>--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y +a des trous qui sont percés à certaines places et +que nous appelons trous de macques; c'est pour y planter des +petits supports à rouet dans lesquels nous passons nos +lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là +aux dés, ou bien avec des numéros brassés +dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, +pendant toute la campagne après, l'on n'a plus le droit de +planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, mon +poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui +est, comme tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus +de poissons; et puis il touche aux grand haubans où l'on +peut toujours attacher un bout de toile, un cirage, enfin un +petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes ces neiges +ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; +on n'a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais +grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.</p> + +<p>... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher +les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus +vite. Leur causerie avait le caractère à part de +tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes +petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce +jour-là mystérieuses et suprêmes...</p> + +<p>A la dernière minute du départ, Yann enleva sa +femme entre ses bras et ils se serrèrent l'un contre +l'autre sans plus rien dire, dans une longue étreinte +silencieuse.</p> + +<p>Il s'embarqua, les voiles grises se déployèrent +pour se tendre à un vent léger qui se levait dans +l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet +d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - +C'était lui encore, cette petite forme humaine debout, +noire sur le bleu cendré des eaux, - et déjà +vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui +persistent à fixer se troublent et ne voient plus...</p> + +<p>... A mesure que s'en allait cette Léopoldine, Gaud +comme attirée par un aimant, suivait à pied le long +des falaises.</p> + +<p>Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la +terre était finie; alors elle s'assit, au pied d'une +dernière grande croix, qui est là plantée +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point +élevé, la mer vue de là semblait avoir des +lointains qui montaient, et on eût dit que cette +Léopoldine, en s'éloignant, s'élevait peu +à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle immense. +Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les +derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se +serait passée ailleurs, derrière l'horizon; mais +dans le champ profond de la vue, où Yann était +encore, tout demeurait paisible.</p> + +<p>Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa +mémoire la physionomie de ce navire, sa silhouette de +voiture et de carène, afin de le reconnaître de +loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre.</p> + +<p>Des levées énormes de houle continuaient +d'arriver de l'ouest régulièrement l'une +après l'autre, sans arrêt, sans trêve, +renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les mêmes +rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les +mêmes grèves. Et à la longue, c'était +étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette +sérénité de l'air et du ciel; c'était +comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder et +envahir les plages.</p> + +<p>Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus +diminuée, lointaine, perdue. Des courants sans doute +l'entraînaient, car les brises de cette soirée +étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. +Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait +bientôt atteindre l'extrême bord du cercle des choses +visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où +l'obscurité commençait à venir.</p> + +<p>Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le +bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse +malgré les larmes qui lui venaient toujours. Quelle +différence, en effet, et quel vide plus sombre s'il +était parti encore comme les deux autres années, +sans même un adieu! Tandis qu'à présent tout +était changé, adouci; il était tellement +à elle son Yann, elle se sentait si aimée +malgré ce départ, qu'en s'en revenant toute seule +au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente +délicieuse de cet au revoir qu'ils s'étaient dit +pour l'automne.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre III</h3> + +<p>L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, +guettant les premières feuilles jaunies, les premiers +rassemblements d'hirondelles, la pousse des +chrysanthèmes.</p> + +<p>Par les paquebots de Reykjavik et par les chasseurs, elle lui +écrivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces +lettres arrivent.</p> + +<p>A la fin de juillet, elle en reçut une de lui. Il +l'informait qu'il était en bonne santé à la +date du 10 courant, que la saison de la pêche +s'annonçait excellente et qu'il avait déjà +quinze cents poissons pour sa part. D'un bout à l'autre +c'était dit dans le style naïf et calqué sur +le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais +à leur famille. Les hommes élevés comme Yann +ignorent absolument la manière d'écrire les mille +choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. +Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la +part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui +n'était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le +courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom +d'épouse, comme trouvant plaisir à le +répéter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame +Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec, était +déjà une chose qu'elle relisait avec joie. Elle +avait encore eu si peu le temps d'être appelée: +Madame Marguerite Gaos!...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre IV</h3> + +<p>Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. +Les Paimpolaises, qui d'abord s'étaient +méfiées de son talent d'ouvrière +improvisée, disant qu'elle avait de trop belles mains de +demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait à +leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle +était devenue presque une couturière en renom.</p> + +<p>Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour +son retour. L'armoire, les vieux lits à +étagères, étaient réparés, +cirés, avec des ferrures luisantes; elle avait +arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des +rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises.</p> + +<p>Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui +avait laissé en partant et qu'elle gardait intact, dans +une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son +arrivée.</p> + +<p>Pendant les veillées d'été, aux +dernières clartés des jours, assise devant la porte +avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les +idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, +elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur en +laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des +merveilles de points compliqués et ajourés; la +grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une +habile tricoteuse, s'était rappelé peu à peu +ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. +Et c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, +car il fallait un maillot très grand pour Yann.</p> + +<p>Cependant, le soir surtout, on commençait à +avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines +plantes, qui avaient donné toute leur pousse en juillet, +prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus +petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours +d'août arrivèrent, et un premier navire islandais +apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La fête +du retour était commencée.</p> + +<p>On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel +était-ce?</p> + +<p>C'était le Samuel Azénide; - toujours en avance +celui-là.</p> + +<p>--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la +Léopoldine ne va pas tarder; là-bas, je connais +ça, quand un commence à partir les autres ne +tiennent plus en place.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre V</h3> + +<p>Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, +quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, +dans le pays, la joie revenait avec eux, et c'était +fête chez les épouses, chez les mères: +fête aussi dans les cabarets, où les belles filles +paimpolaises servent à boire aux pêcheurs.</p> + +<p>Le Léopoldine restait du groupe des retardataires; il +en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à +l'idée que, dans un délai extrême de huit +jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception, +Yann serait là, Gaud était dans une +délicieuse ivresse d'attente, tenant le ménage bien +en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.</p> + +<p>Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et +d'ailleurs elle commençait à n'avoir plus la +tête à grand'chose dans son impatience.</p> + +<p>Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis +cinq. Deux seulement manquaient toujours à l'appel.</p> + +<p>--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la +Léopoldine ou la Marie-Jeanne qui ramasseront les balais +du retour.</p> + +<p>Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus +animée et plus jolie, dans sa joie de l'attendre.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VI</h3> + +<p>Cependant les jours passaient.</p> + +<p>Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air +gai, d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que +c'était tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se +voyait pas chaque année? Oh! d'abord, de si bons marins, +et deux si bons bateaux!</p> + +<p>Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de +premiers petits frissons d'anxiété, d'angoisse.</p> + +<p>Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût +peur, si tôt?... Est-ce qu'il y avait de quoi?...</p> + +<p>Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VII</h3> + +<p>Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours +s'enfuyaient!</p> + +<p>Un matin où il y avait déjà une brume +froide sur la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la +trouva assise de très bonne heure sous le porche de la +chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les +veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme +dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de +l'aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud +s'était réveillée avec une inquiétude +plus poignante, à cause de cette impression d'hiver... +Qu'avait donc cette journée, cette heure, cette minute, de +plus que les précédentes?... On voit très +bien des bateaux retardés de quinze jours, même d'un +mois.</p> + +<p>Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, +sans doute, puisqu'elle était venue pour la +première fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et +relire les noms des jeunes hommes morts.</p> + +<p class="Pcursief">En mémoire de<br> + GAOS, Yvon, perdu en mer<br> + aux environs de Norden-Fjord...</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p>Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se +lever de la mer, et en même temps, sur la voûte, +quelque chose s'abattre comme une pluie: les feuilles mortes!... +il en entra toute une volée sous ce porche; les vieux +arbres ébouriffés du préau se +dépouillaient, secoués par ce vent du large. - +L'hiver qui venait!...</p> + +<p class="Pcursief">... perdu en mer<br> + aux environs de Norden-Fiord,<br> + dans l'ouragan du 4 au 5 août 1880.</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p>Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses +yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle +était très vague, sous la brume grise, et une panne +suspendue traînait sur les lointains comme un grand rideau +de deuil.</p> + +<p>Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en +dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui +avait jadis semé ces morts sur la mer, voulait encore +tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui rappelaient leurs +noms aux vivants.</p> + +<p>Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place +vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession +terrible, elle était poursuivie par l'idée d'une +plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre là, +bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle +n'osait pas redire dans un pareil lieu.</p> + +<p>Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la +tête renversée contre la pierre.</p> + +<p class="Pcursief">...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br> + dans l'ouragan du 4 au 5 août<br> + à l'âge de 23 ans...<br> + Qu'il repose en paix!</p> + +<p>L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de +là-bas, - l'Islande lointaine, lointaine, +éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et +tout à coup, - toujours à cette même place +vide du mur qui semblait attendre, - elle eut, avec une +netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à +laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête +de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout +debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une +folle...</p> + +<p>Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du +matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer en +dansant.</p> + +<p>Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se +leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se +composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer. +Vite elle prit un air d'être là par hasard, ne +voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé.</p> + +<p>Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la +Léopoldine. Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que +Gaud faisait là; inutile de feindre avec elle. Et d'abord +elles restèrent muettes l'une devant l'autre, les deux +femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de +s'être rencontrées dans un même sentiment de +terreur, presque haineuses.</p> + +<p>--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont +rentrés depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable, +d'une voix sourde et comme irritée.</p> + +<p>Elle apportait un cierge pour faire un voeu.</p> + +<p>--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y +songer, à ce moyen des désolées. Mais elle +entra dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et +elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme +deux soeurs.</p> + +<p>A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des +prières ardentes, avec toute leur âme. Et puis +bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et +leurs larmes pressées commencèrent à tomber +sur la terre...</p> + +<p>Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante +aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras, +l'embrassa.</p> + +<p>Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs +cheveux, épousseté le salpêtre et la +poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des +genoux, elles s'en allèrent sans plus rien se dire, par +des chemins différents.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre VIII</h3> + +<p>Cette fin de septembre ressemblait à un autre +été un peu mélancolique seulement. Il +faisait vraiment si beau cette année là que, sans +les feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les +chemins, on eût dit le gai mois de juin. Les maris, les +fiancés, les amants étaient revenus, et partout +c'était la joie d'un second printemps d'amour...</p> + +<p>Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande +fut signalé au large. Lequel?...</p> + +<p>Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, +muets, anxieux, sur la falaise.</p> + +<p>Gaud tremblante et pâlie, était là, +à côté du père de son Yann:</p> + +<p>--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort +que c'est eux!</p> + +<p>Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur +ressemble joliment toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?</p> + +<p>--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement +soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas +pareil et ils ont un foc, c'est la Marie-Jeanne. Oh! mais bien +sûr, ma fille, ils ne tarderont pas.</p> + +<p>Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit +arrivait à son heure, avec une tranquillité +inexorable.</p> + +<p>Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une +insensée, toujours par peur de ressembler à une +femme de naufragé, s'exaspérant quand les autres +prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, +détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces +regards qui la glaçaient.</p> + +<p>Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le +matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, +passant par derrière la maison paternelle de son Yann pour +n'être pas vue par la mère ni les petites soeurs. +Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de +ce pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne +sur la Manche grise, et s'asseyait là tout le jour aux +pieds d'une croix isolée qui domine les lointains immenses +des eaux...</p> + +<p>Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se +dressent sur les falaises avancées de cette terre des +marins, comme pour demander grâce; comme pour apaiser la +grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes +et ne les rend plus, et garde de préférence les +plus vaillants, les plus beaux.</p> + +<p>Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes +éternellement vertes, tapissées d'ajoncs courts. +Et, à cette hauteur, l'air de la mer était +très pur, ayant à peine l'odeur salée des +goémons, mais rempli des senteurs délicieuses de +septembre.</p> + +<p>On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus +les autres, toutes les découpures de la côte, la +terre de Bretagne finissait en pointes dentelées qui +s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.</p> + +<p>Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au +delà, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle +menait un tout petit bruit caressant, léger et immense, +qui montait du fond de toutes les baies. Et c'étaient des +lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son +mystère impénétrable, tandis que des brises, +faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genêts +ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.</p> + +<p>A certaines heures régulières, la mer baissait, +et des taches s'élargissaient partout, comme si lentement +la Manche se vidait; ensuite, avec la même lenteur, les +eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, +sans aucun souci des morts.</p> + +<p>Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au +milieu de ces tranquillités regardant toujours, +jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne plus rien +voir.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre IX</h3> + +<p>Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune +nourriture, elle ne dormait plus.</p> + +<p>A présent, elle restait chez elle, et se tenait +accroupie, les mains entre les genoux, la tête +renversée et appuyée au mur derrière. A quoi +bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur +son lit sans retirer sa robe, quand elle était trop +épuisée. Autrement elle demeurait là, +toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans +cette immobilité; toujours elle avait cette impression +d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues +qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un +goût de fièvre, et à certaines heures elle +poussait un gémissement rauque du gosier, +répété par saccades, longtemps, longtemps, +tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.</p> + +<p>Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, +à voix basse, comme s'il eût été +là tout près, et lui disait des mots d'amour.</p> + +<p>Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à +lui, à de toutes petites choses insignifiantes; de +s'amuser par exemple à regarder l'ombre de la Vierge de +faïence et du bénitier, s'allonger lentement, +à mesure que baissait la lumière, sur la haute +boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient +plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant +le mur de sa tête...</p> + +<p>Et toutes les heures du jour passaient, l'une après +l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la +nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis +combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus +grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les +dates, ni les noms des jours.</p> + +<p>Pour les naufrages d'Islande, on a des indications +ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou +bien ils ont trouvé un débris, un cadavre, ils ont +quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la +Léopoldine on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la +Marie-Jeanne, les derniers qui l'avaient aperçue le 2 +août, disaient qu'elle avait dû s'en aller +pêcher plus loin vers le nord, et après, cela +devenait le mystère impénétrable.</p> + +<p>Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait +le moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le +savait même pas, et à présent elle avait +presque hâte que ce fût bientôt.</p> + +<p>Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la +pitié de le lui dire!...</p> + +<p>Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - +lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant +priée, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui +faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui +montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roulé par la mer... pour être +fixée au moins! pour savoir!!...</p> + +<p>Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment +d'une voile surgissant du bout de l'horizon: la +Léopoldine, s'approchant, se hâtant d'arriver! Alors +elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour +se lever, pour courir regarder le large, voir si c'était +vrai...</p> + +<p>Elle retombait assise. Hélas! Où +était-elle en ce moment, cette Léopoldine? +où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans +doute, là-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande, +abandonnée, émiettée, perdue...</p> + +<p>Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours +la même: une épave éventrée et vide, +bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une +extrême douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme +d'eaux mortes.</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre X</h3> + +<p>Deux heures du matin.</p> + +<p>C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive +à tous les pas qui s'approchaient: à la moindre +rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes vibraient; +à force d'être tendues aux choses du dehors, elles +étaient devenues affreusement douloureuses.</p> + +<p>Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, +les mains jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurité, +elle écoutait le vent faire sur la lande son bruit +éternel.</p> + +<p>Des pas d'homme tout à coup, des pas +précipités dans le chemin! A pareille heure, qui +pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de +l'âme, son coeur cessant de battre...</p> + +<p>On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites +marches de pierre...</p> + +<p>Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce +que ce pouvait être un autre!... Elle était debout, +pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait +sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour +enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine +était arrivée de nuit, et mouillée en face +dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle +arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse +d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les +doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou +qui était dur...</p> + +<p class="P2">*****</p> + +<p>-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la +tête retombée sur la poitrine. Son beau rêve +de folle était fini. Ce n'était que Fantec, leur +voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que +lui, que rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle +se sentit replongée comme par degrés dans son +même gouffre, jusqu'au fond de son même +désespoir affreux.</p> + +<p>Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, +était au plus mal, et à présent, +c'était leur enfant qui étouffait dans son berceau, +pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu +demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher +le médecin à Paimpol...</p> + +<p>Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue +sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien à donner +aux peines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait +devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui +répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet +homme?</p> + +<p>Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert +cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il +venait de lui faire.</p> + +<p>Il balbutia un pardon:</p> + +<p>--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la +déranger... elle!...</p> + +<p>--Moi! répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas +moi, Fantec?</p> + +<p>La vie lui était revenue brusquement, car elle ne +voulait pas encore être une désespérée +aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, +à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla +pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit +enfant.</p> + +<p>Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre +heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle était +très fatiguée.</p> + +<p>Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa +tête une empreinte qui, malgré tout, était +persistante; elle se réveilla bientôt avec une +secousse, se dressant à moitié, au souvenir de +quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... +Au milieu de la confusion des idées qui revenaient, vite +elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que +c'était...</p> + +<p>--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.</p> + +<p>Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son +même abîme. Non, en réalité, il n'y +avait rien de changé dans son attente morne et sans +espérance.</p> + +<p>Pourtant, l'avoir senti là si près, +c'était comme si quelque chose émané de lui +était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on +appelle, au pays breton, un pré-signe; et elle +écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant +que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait de +lui.</p> + +<p>En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il +ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui +étaient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit +près du lit de Gaud.</p> + +<p>Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, +son beau Yann était son aîné, son +préféré, sa gloire. Mais il ne +désespérait pas, non vraiment, il ne +désespérait pas encore. Il se mit à rassurer +Gaud d'une manière très douce: d'abord les derniers +rentrés d'Islande parlaient tous de brumes très +épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis +surtout il lui était venu une idée: une +relâche aux îles Feroë, qui sont des îles +lointaines situées sur la route et d'où les lettres +mettent très longtemps à venir; cela lui +était arrivé à lui-même, il y avait +une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte +mère avait déjà fait dire une messe pour son +âme... Un si beau bateau, la Léopoldine, presque +neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à +bord...</p> + +<p>La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la +tête; la détresse de sa petite-fille lui avait +presque rendu de la force et des idées; elle rangeait le +ménage, regardant de temps en temps le petit portrait +jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses +ancres de marine et sa couronne funéraire en perles +noires; non, depuis que le métier de mer lui avait pris +son petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour +des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du +bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur.</p> + +<p>Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, +ses grands yeux cernés regardaient avec une tendresse +profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aimé; rien +que de l'avoir là, près d'elle, c'était une +protection contre la mort, et elle se sentait plus +rassurée, plus rapprochée de son Yann. Ses larmes +tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en +elle-même ses prières ardentes à la Vierge +Étoile-de-la-mer.</p> + +<p>Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des +avaries peut-être; c'était une chose possible en +effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de +toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout +n'était pas perdu, puisqu'il ne désespérait +pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, elle se +remit encore à attendre.</p> + +<p>C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les +tombées de nuit lugubres où, de bonne heure, tout +se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir aussi +alentour, dans le vieux pays breton.</p> + +<p>Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des +crépuscules; des nuages immenses, qui passaient lentement, +venaient faire tout à coup des obscurités en plein +midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme un son +lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs +méchants ou désespérés; d'autres +fois, cela se rapprochait tout près contre la porte, se +mettant à rugir comme les bêtes.</p> + +<p>Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait +toujours plus affaissée, comme si la vieillesse +l'eût déjà frôlée de son aile +chauve. Très souvent elle touchait les effets de son Yann, +ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant +comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue +qui avait gardé la forme de son corps; quand on le jetait +doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par +habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; +aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une +étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer +pour qu'il gardât plus longtemps cette empreinte.</p> + +<p>Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors +elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où +des petits panaches de fumée blanche commençaient +à sortir çà et là des +chaumières des autres: là partout les hommes +étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées +devaient être douces; car le renouveau d'amour était +commencé avec l'hiver dans tout ce pays des +Islandais...</p> + +<p>Cramponnée à l'idée de ces îles +où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte +d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...</p> + +<p> </p> + +<h3>Chapitre XI</h3> + +<p>Il ne revint jamais.</p> + +<p>Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre +Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient +été célébrées ses noces avec +la mer.</p> + +<p>Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa +nourrice; c'était elle qui l'avait bercé, qui +l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite elle l'avait +repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces +monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'étaient +agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la +fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus +grand bruit horrible pour étouffer les cris. - Lui, se +souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était +défendu, dans une lutte de géant, contre cette +épousée de tombeau. Jusqu'au moment où il +s'était abandonné, les bras ouverts pour la +recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui +râle, la bouche déjà emplie d'eau; les bras +ouverts, étendus et raidis pour jamais.</p> + +<p>Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il +avait conviés jadis. Tous, excepté Sylvestre, qui, +lui, s'en était allé dormir dans des jardins +enchantés, - très loin, de l'autre +côté de la Terre...<br> +</p> + + + +<p class="P2">FIN</p> + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PECHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 8pchs12h.htm or 8pchs12h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs13h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs12ah.htm + +Produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart hart@pobox.com + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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