diff options
Diffstat (limited to 'old/8pchs10h.htm')
| -rw-r--r-- | old/8pchs10h.htm | 8672 |
1 files changed, 8672 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/8pchs10h.htm b/old/8pchs10h.htm new file mode 100644 index 0000000..fa18175 --- /dev/null +++ b/old/8pchs10h.htm @@ -0,0 +1,8672 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<title>New File</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<style type="text/css"> +<!-- +body {margin:10%; text-align:justify} +blockquote {font-size:14pt} +P {font-size:14pt} +--> +</style> +</head> +<body> + + + + +<h1>The Project Gutenberg EBook of Pêcheur d'Islande, by +Pierre Loti</h1> + +<h2>#8 in our series by Pierre Loti</h2> + +<pre> +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Pêcheur d'Islande + +Author: Pierre Loti + +Release Date: December, 2003 [EBook #4785] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on March 19, 2002] +[Most recently updated: June 15, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE *** +</pre> + +<p><font face="Times New Roman, Times, serif" size="4">This Etext +was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg +volunteer.</font></p> + +<p> </p> + +<h2>Pêcheur d'Islande</h2> + +Compositions de E. Rudaux + +<h3>Pierre Loti<br> + De l'Académie Française</h3> + +<p>A Madame Adam<br> + (Juliette Lamber)<br> + Hommage d'affection filiale,<br> + Pierre Loti</p> + +<h3><br> + Première Partie</h3> + +<h4>I</h4> + +<p><br> + Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés +à boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la +saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour leurs tailles, +s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une grande +mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une +plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.</p> + +<p>Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en +savait trop rien: une seule ouverture coupée dans le +plafond était fermée par un couvercle en bois, et +c'était une vieille lampe suspendue qui les +éclairait en vacillant.</p> + +<p>Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements +mouillés séchaient, en répandant de la +vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de +terre.</p> + +<p>Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en +prenait très exactement la forme, et il restait juste de +quoi se couler autour pour s'asseoir sur des caissons +étroits scellés au murailles de chène. De +grosses poutres passaient aud-dessus d'eux, presque à +toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des +couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur +de la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour +mettre les morts. Toutes ces boiseries étaient +grossières et frustes, imprégnées +d'humidité et de sel; usées, polies par les +frottements de leurs mains.</p> + +<p>Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du +cidre, qui étaient franches et braves. Maintenant ils +restaient attablés et devisaient, en breton, sur des +questions de femmes et de mariages.</p> + +<p>Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence +était fixée sur une planchette, à une place +d'honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne de ces +marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les +personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps +que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait +encotre l'effet d'une petite chose très fraîche au +milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. +Elle avait dû écouter plus d'une ardente +prière, à des heures d'angoisses; on avait +cloué à ses pieds deux bouquets de fleurs +artivicielles et un chapelet.</p> + +<p>Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un +épais tricot de laine bleue serrant le torse et +s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la +tête, l'espèce de casque en toile goudronnée +qu'on appelle <i>suroît</i> (du nom de ce vent de sud-ouest +qui dans notre hémisphère amène les +pluies).</p> + +<p>Ils étaient d'âges divers. Le <i>capitaine</i> +pouvait avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq à +trente. Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en +avait que dix-sept. Il était déjà un homme, +pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et +très frisée, couvrait ses joues; seulement il avait +gardé ses yeus d'enfant, d'un gris bleu, qui +étaient extrêmement doux et tout naïfs.</p> + +<p>Très près les uns des autres, faute d'espace, +ils paraissaient éprouver un vrai bien-être, ainsi +tapis dans leur gîte obscur.</p> + +<p>... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie +désolation des eaux noires et profondes. Une montre de +cuivre, accrochée au mur, marquait onze heures, onze +heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on +entendait le bruit de la pluie.</p> + +<p>Ils traitaient très gaîment entre eux ces +questions de mariage, - mais sans rien dire qui fût +déshonnête. Non, c"étaient des projets pour +ceux qui étaient encore garçons, ou bien des +histoires drôles arrivées dans le <i>pays</i>, +pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils +lançaient bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop +franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les +hommes ainsi trempés, est toujours une chose saine, et +dans sa crudité même il demeure presque chaste.</p> + +<p>Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre +appelé Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui +ne venait pas. En effet, où était-il donc ce Yann; +toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne +descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête?</p> + +<p>--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.</p> + +<p>Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le +couvercle de bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors +une lueur très étrange tomba d'en haut:</p> + +<p>--Yann! Yann !... Eh! <i>l'homme</i>!</p> + +<p><i>L'homme</i> répondit rudement du dehors.</p> + +<p>Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si +pâle qui était entrée ressemblait bien +à celle du jour. - "Bientôt minuit..." Cependant +c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur +crépusculaire renvoyée de très loin par des +miroirs mystérieux.</p> + +<p>Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se +remit à briller jaune, et on entendit <i>l'homme</i> +descendre avec de gros sabots par une échelle de bois.</p> + +<p>Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros +ours, car il était presque un géant. Et d'abrod il +fit une grimace en se pinçant le bout du nez à +cause de l'odeur âcre de la saumure.</p> + +<p>Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des +hommes, surtout par sa carrure qui était droite comme une +barre; quand il se présentait de face, les muscles de ses +épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient +comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux +bruns très mobiles, à l'expression sauvage et +superbe.</p> + +<p>Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre +lui par tendresse, à la façon des enfants; il +était fiancé à sa soeur et le traitait comme +un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air +de lion câlin, en répondant par un bon sourire +à dents blanches.</p> + +<p>Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour +s'arranger que chez les autres hommes, étaient un peu +espacées et semblaient toutes petites. Ses moustaches +blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très +serré en eux petits rouleaux symétriques au-dessus +de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et +puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque +côté des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa +barbe était tondu ras, et ses joues colorées +avaient gardé un velouté frais, comme celui des +fruits que personne n'a touchés.</p> + +<p>On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on +appela le mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.</p> + +<p>Cet allumage était une manière pour lui de fumer +un peu. C'était un petit garçon robuste, à +la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui +étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son +travail assez dur, il était l'enfant gâté du +bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se +coucher.<br> +</p> + +<p>Après, on reprit la grande conversation des +mariages:</p> + +<p>--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous +tes noces?</p> + +<p>--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme +tu es, à vingt-sept ans, pas marié encore! Les +filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le +voient?</p> + +<p>Lui répondit, en secouant d'un geste très +dédaigneux pour les femmes ses épaules +effrayantes:</p> + +<p>--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; +d'autre fois, je les fais à l'heure; c'est suivant.</p> + +<p>Il venait de finir ses cinq années de service à +l'État, ce Yann. Et c'est là, comme matelot +canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le +français et à tenir des propos sceptiques. - Alors +il commença de raconter ses noces dernières qui, +paraît-il, avaient duré quinze jours.</p> + +<p>C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, +revenant de la mer, il était entré un peu gris dans +un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui vendait +des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. +Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et +puis tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à +tour de bras, <i>en plein par la figure,</i> à celle qui +chantait sur la scène? - moitié déclaration +brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte +qu'il trouvait par trop rose. La femme était tombée +du coup; après, elle l'avait adoré pendant +près de trois semaines.</p> + +<p>--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait +cadeau de cette montre en or.</p> + +<p>Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme +un méprisable joujou. C'était conté avec des +mots rudes et des images à lui. Cependant cette +banalité de la vie civilisée, détonnait +beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands +silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur +de minuit, entrevue par en haut, qui avait apporté la +notion des étés mourants du pôle.</p> + +<p>Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine +à Sylvestre et le surprenaient. Lui était un enfant +vierge, élevé dans le respect des sacrements par +une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du +village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec +elle réciter un chapelet, à genoux sur la tombe de +sa mère. De ce cimetière, situé sur la +falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où +son père avait disparu autrefois dans un naufrage.</p> + +<p>--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et +lui, il avait dû de très bonne heure naviguer +à la pêche, et son enfance s'était +passée au large. Chaque soir il disait encore ses +prières et ses yeux avaient gardé une candeur +religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après +Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce +et ses intonnations de petit enfant contrastaient un peu avec sa +haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance +s'était faite très vite, il se sentait presque +embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et +si grand. Il comptait se marier bientôt avec la soeur de +Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances d'aucune +fille.</p> + +<p>A bord, ils ne possédaient en tout que trois +couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient à tour de +rôle, en se partageant la nuit.</p> + +<p>Quand ils eurent fini leur fête, +--célébrée en l'honneur de l'Assomption de +la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. +Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les +petites niches noires qui ressemblaient à des +sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le +pont reprendre le grand travail interrompu de la pêche; +c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé +Guillaume.</p> + +<p>Dehors il faisait jour, éternellement jour.</p> + +<p>Mais c'était une lumière pâle, pâle, +qui ne ressemblait à rien; elle traînait sur les +choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de +suite commençait un vide immense qui n'était +d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout +semblait diaphane, impalpable, chimérique.</p> + +<p>L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la +mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir +tremblant qui n'aurait aucune image à refléter; en +se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, - +et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.</p> + +<p>La fraîcheur humide de l'air était plus intense, +plus pénétrante que du vrai froid, et, en +respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout +était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages +informes et incolores semblaient contenir cette lumière +latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant +cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des +choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être +nommée.<br> +</p> + +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur +enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories +qui sont vagues et troubles comme des visions. Tout cet infini +changeant, ils avaient coutume de le <br> +voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et +leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des +grands oiseaux du large. + +<p>Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant +toujours sa même plainte, monotone comme une chanson de +Bretagne répétée en rêve par un homme +endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé +très vite leurs hameçons et leurs lignes, tandis +que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand +couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.</p> + +<p>Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs +lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le +relevèrent avec des poissons lourds, d'un gris luisant +d'acier.</p> + +<p>Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient +prendre; c'était rapide et incessant, cette pêche +silencieuse. L'autre éventrait, avec son grand couteau, +aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire +leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute +ruisselante et fraîche.</p> + +<p>Les heures passaient monotones, et, dans les grandes +régions vides du dehors, lentement la lumière +changeait; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui +avait été un crépuscule blême, une +espèce de soir d'été hyperborée, +devenait à présent, sans intermède de nuit, +quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer +reflétaient en vagues traînées roses...</p> + +<p>--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout +à coup Sylvestre, avec beaucoup de sérieux cette +fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en +connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était +laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, +mais il se santait timide en touchant à ce sujet +grave.)</p> + +<p>--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il +souriait, ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux +vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera +avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous +êtes, au bal que je donnerai...</p> + +<p>Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas +perdre son temps en causeries: on était au milieu d'une +immense peuplade de poissons, d'un <i>banc</i> voyageur, qui, +depuis deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous +veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente +heures, plus de mille morues très grosses; aussi leurs +bras forts étaient las, et ils s'endormaient. Leur corps +veillait seul, et continuait de lui-même sa manoeuvre de +pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient +était vierge comme aux premiers jours du monde, et si +vivifiant que, malgré leur fatigue, ils se sentaient la +poitrine dilatée et les joues fraîches.</p> + +<p>La lumière matinale, la lumière vraie, avait +fini par venir; comme au temps de la Genèse elle +s'était <i>séparée d'avec les +ténèbres</i> qui semblaient s'être +tassées sur l'horizon, et restaient là en masses +très lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien +à présent qu'on sortait de la nuit, - que cette +lueur d'avant avait été vague et étrange +comme celle des rêves.</p> + +<p>Dans ce ciel très couvert, très épais, il +y avait çà et là des déchirures, +comme des percées dans un dôme, par où +arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.</p> + +<p>Les nuages inférieurs étaient disposés en +une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux, +emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace +fermé, d'une limite; ils étaient comme des rideaux +tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour<br> + cacher de trop gigantesques mystères qui eussent +troublé l'imagination des hommes. Ce matin-là, +autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et +Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de +recueillement immense; il s'étair arrangé en +sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les +traînées de cette voûte de temple, +s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis +de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer +très loin une autre chimère: une sorte de +découpure rosée très haute, qui était +un promontoire de la sombre Islande...</p> + +<p>Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout +en continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il +s'était senti triste en entendant le sacrement du mariage +ainsi tourné en moquerie par son grand frère; et +puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux.</p> + +<p>Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! +Il avait rêvé qu'elles se feraient avec Gaud +Mével, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la +joie de voir cette fête avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont +l'approche inévitable commençait à lui +serrer le coeur...</p> + +<p>Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient +restés couchés en bas, arrivèrent tous trois +pour les relever. Encore un peu endormis, humant à pleine +poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis +d'abord par tous ces reflets de lumière pâle.<br> +</p> + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier +déjeuner du matin avec des biscuits; après les +avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent +à les croquer d'une manière très bruyante, +en riant de les trouver si durs. Ils étaient redevenus +tout à fait gais à l'idée de descendre +dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant +l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent +jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de +vieille chanson. + +<p>Avant de disparaître par ce trou, ils +s'arrêtèrent à jouer avec un certain Turc, le +chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait +d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils +l'agaçaient de la main; l'autre les mordillait comme un +loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un +froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa +d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.</p> + +<p>Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était +restée un peu sauvage, et quand son être physique +était seul en jeu, une caresse douce était souvent +chez lui très près d'une violence brutale.<br> +</p> + +<h4>II</h4> + +<p><br> + Leur navire s'appelait la <i>Marie</i>, capitaine Guermeur. Il +allait chaque année faire la grande pêche dangereuse +dans ces régions froides où les étés +n'ont plus de nuits.<br> +</p> + +<p>Il était très ancien, comme la Vierge de +faïence sa patronne. Ses flancs épais, à +vertèbres de chêne, étaient +éraillés, rugueux, imprégnés<br> + d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, +exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait +un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes +brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur +légère, comme les mouettes que le vent +réveille. Alors il avait sa façon à lui de +<i>s'élever à la lame</i> et de rebondir, plus +lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses +modernes.</p> + +<p>Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils +étaient des <i>Islandais</i> (une race vaillante de marins +qui est répandue surtout au pays de Paimpol et de +Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils +à cette pêche-là).</p> + +<p>Ils n'avaient presque jamais vu l'été de +France.</p> + +<p>A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres +pêcheurs, dans le port de Paimpol, la +bénédiction des départs. Pour ce jour de +fête, un reposoir, toujours le même, était +construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au +milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons et de +filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne +des marins, sortie pour eux de son église, regardant +toujours, de génération en +génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les +heureux pour qui la saison allait être bonne, - et les +autres, ceux qui ne devaient pas revenir.</p> + +<p>Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et +de mères, de fiancées et de soeurs, faisait le tour +du port, où tous les navires islandais, qui +s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au +passage. Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, +disait les paroles et faisait les gestes qui +bénissent.</p> + +<p>Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays +presque vide d'époux, d'amants et de fils. En +s'éloignant, les équipages chantaient ensemble, +à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie +Étoile-de-la-Mer.</p> + +<p>Et chaque année, c'était le même +cérémonial de départ, les mêmes +adieux.</p> + +<p>Après, recommençait la vie du large, l'isolement +à trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches +mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer +hyperborée.</p> + +<p>Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge +Étoile-de-la-Mer avait protégé ce navire qui +portait son nom.</p> + +<p>La fin d'août était l'époque de ces +retours. Mais la <i>Marie</i> suivait l'usage de beaucoup +d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, et +puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend +bien sa pêche, et dans les îles de sable à +marais salants où l'on achète le sel pour la +campagne prochaine.</p> + +<p>Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se +répandent pour quelques jours les équipages +robustes, avides de plaisir, grisés par ce lambeau +d'été, par cet air plus tiède; - par la +terre et par les femmes.</p> + +<p>Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on +rentre au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières +éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un temps de +famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, +conçus l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour +recevoir le sacrement du baptême: - il faut beaucoup +d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande +dévore.</p> + +<h4><br> + III</h4> + +<p><br> + A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un +dimanche de juin, il y avait deux femmes très +occupées à écrire une lettre.</p> + +<p>Cela se passait devant une large fenêtre qui +était ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif, +portait une rangée de pots de fleurs.</p> + +<p>Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; +l'une avait une coiffe extrêmement grande, à la mode +d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme +nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - deux +amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un +message tendre pour quelque bel <i>Islandais</i>.<br> +</p> + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, +cherchant ses idées. Tiens! Elle était vieille, +très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi +vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à +fait vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix +ans. Encore jolie par exemple, et encore fraîche, avec les +pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les +conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur le +sommet de la tête, était composée de deux ou +trois larges cornets en mousseline qui semblaient +s'échapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. +Sa figure vénérable s'encadrait bien dans toute +cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. +Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une bonne +honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus +rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses +gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. +Malgré son menton, qui était devenu "en pointe de +sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil +n'était pas trop gâté par les années; +on devinait encore qu'il avait dû être +régulier et pur comme celui des saintes d'église. + +<p>Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle +pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.</p> + +<p>Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays +Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des +choses aussi drôles à dire sur les uns ou les +autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, il y +avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - +mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais +dans l'âme.</p> + +<p>L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, +s'était mise à écrire soigneusement +l'adresse:</p> + +<p><i>A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, +capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par +Reickawick</i>.</p> + +<p>Après, elle aussi releva la tête pour +demander:</p> + +<p>--C'est-il fini, grand'mère Moan?</p> + +<p>Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, +une figure de vingt ans. Très blonde, - couleur rare en ce +coin de Bretagne où la race est brune; très blonde, +avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. Ses +sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme +repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, +qui donnait une expression de vigueur et de volonté. Son +profil, un peu court, était très noble, le nez +prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme +dans les visages grecs. Une fossette profonde, creusée +sous la lèvre inférieure, en accentuait +délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand +une pensée la préocupait beaucoup, elle la mordait, +cette lèvre, avec ses dents<br> + blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des +petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne +svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, +qui lui venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. +Elle avait une expression d'yeux à la fois obstinée +et douce.</p> + +<p>Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas +sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se +relevant beaucoup des deux côtés, laissant voir +d'épaisses nattes de cheveux roulées en +colimaçon au-dessus des oreilles - coiffure +conservée des temps très anciens et qui donne +encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.</p> + +<p>On sentait qu'elle avait été +élevée autrement que cette pauvre vieille à +qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de +fait, n'était qu'une grand'tante éloignée, +ayant eu des malheurs.</p> + +<p>Elle était la fille de M. Mével, un ancien +Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses +sur mer.</p> + +<p>Cette belle chambre où la lettre venait de +s'écrire était la sienne: un lit tout neuf à +la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle +au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de +couleur claire atténuant les irrégularités +du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des +solives énormes qui révélaient +l'ancienneté du logis; - c'était une vraie maison +de bourgeois aisés, et les fenêtres donnaient sur +cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les +marchés et les pardons.</p> + +<p>--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien +à lui dire?</p> + +<p>--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de +ma part au fils Gaos.</p> + +<p>Le fils Gaos!... autrement dit Yann...</p> + +<p>Elle était devenue très rouge, la belle jeune +fille fière, en écrivant ce nom-là.</p> + +<p>Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une +écriture courue, elle se leva en détournant la +tête, comme pour regarder dehors quelque chose de +très intéressant sur la place.</p> + +<p>Debout élle était un peu grande; sa taille +était moulée comme celle d'une +élégante dans un corsage ajusté ne faisant +pas de plis. Malgré sa coiffe, elle avait un air de +demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette excessive +petitesse étiolée qui est devenue une beauté +par convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais +travaillé à de grossiers ouvrages.</p> + +<p>Il est vrai, elle avait bien commencé par être +une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de +mère, allant presque à l'abandon pendant ces +saisons de pêche que son père passait en Islande; +jolie, rose, dépeignée, volontaire, têtue, +poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la Manche. En +ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre +grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder +pendant ses dures journées de travail chez les gens de +Paimpol.</p> + +<p>Et elle avait une adoration de petite mère pour cet +autre tout petit qui lui était confié, dont elle +était l'aînée d'à peine dix-huit mois; +aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et +câlin qu'elle était vive et capricieuse.</p> + +<p>Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la +richesse ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait +à l'esprit comme un rêve lointain de liberté +sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et +mystérieuse où les grèves avaient plus +d'espace, où certainement les falaises étaient plus +gigantesques...</p> + +<p>Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour +elle, l'argent était venu à son père qui +s'était mis à acheter et à revendre des +cargaisons de navire, elle avait été emmenée +par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - +Alors, de petite Gaud, elle était devenue une +<i>mademoiselle Marguerite</i>, grande, sérieuse, au +regard grave. Toujours un peu livrée à +elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la +grève bretonne, elle avait conservé sa nature +obstinée d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie +avait été révélé bien au +hasard, sans discernement aucun; mais une dignité +innée, excessive, lui avait servi de sauvegarde. De temps +en temps elle prenait des allures de hardiesse, disant aux gens, +bien en face, des choses trop franches qui surprenaient, et son +beau regard clair ne s'abaissait pas toujours devant celui des +jeunes hommes; mais il était si honnête et si +indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y +méprendre, ils voyaient bien tout de suite qu'ils avaient +affaire à une fille sage, fraîche de coeur autant +que de figure.</p> + +<p>Dans ces grandes villes, son costume s'était +modifié beaucoup plus qu'elle-même. Bien qu'elle +eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent +difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une +autre façon. Et sa taille autrefois libre de petite +pêcheuse, en se formant, en prenant la plénitude de +ses beaux contours germés au vent de la mer, +s'était amincie par le bas dans de longs corsets de +demoiselle.</p> + +<p>Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, +- l'été seulement comme les baigneuses, - +retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son +nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse +peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui +n'étaient jamais là, et dont chaque année +quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant +partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un +gouffre lointain - et où était à +présent celui qu'elle aimait...</p> + +<p>Et puis un beau jour elle avait été +ramenée pour tout à fait au pays de ces +pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait +voulu finir là son existence et habiter comme un bourgeois +sur cette place de Paimpol.</p> + +<p>La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en +alla en remerciant, dès que la lettre fut relue et +l'enveloppe fermée. Elle demeurait assez loin, à +l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la +côte, encore dans cette même chaumière +où elle était née, où elle avait eu +ses fils et ses petits-fils.</p> + +<p>En traversant la ville, elle répondait à +beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle était une +des anciennes du pays, débris d'une famille vaillante et +estimée.</p> + +<p>Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à +paraître à peu près bien mise, avec de +pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours +ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa +tenue d'habillé et sur lequel retombaient depuis une +soixantaine d'années les cornets de mousseline de ses +grandes coiffes: son propre châlen de mariage, jadis bleu, +reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps +là ménagé pour les dimanches, encore bien +présentable.<br> +</p> + +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas +du tout comme les vieilles; et vraiment malgré ce menton +un peu trop remonté, avec ces + +<p>yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait +s'empêcher de la trouver bien jolie.</p> + +<p>Elle était très respectée, et cela ce +voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui doannaient. +En route elle passa devant chez son <i>galant</i>, un vieux +soupirant d'autrefois, menuisier de son état; +octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis +devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux +établis. - Jamais il ne s'était consolé, +disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en +premières ni en secondes noces; mais avec l'âge, +cela avait tourné en une espèce de rancune comique, +moitié maligne, et il l'interpellait toujours:</p> + +<p>--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller +vous <i>prendre mesure</i>?...</p> + +<p>Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas +encore décidée à se faire faire ce +costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie +un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin +par lequel finissent tous les habillements terrestres...</p> + +<p>--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez +pas, la belle, vous savez...</p> + +<p>Il lui avait déjà fait cette même +facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine +à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, +plus cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle +songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à +son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq +années!... S'en aller en Chine peut-être, à +la guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - +Une angoisse la prenait à cette pensée... Non, +décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle +en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se +contractait horriblement comme pour pleurer.</p> + +<p>C'était donc possible cela, c'était donc vrai, +qu'on allait bientôt le lui enlever, ce dernier +petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule, +sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches +(des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour +l'empêcher de partir, comme soutien d'une grand'mère +presque indigente qui ne pourrait bientôt plus travailler. +Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean +Moan le déserteur, un frère aîné de +Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui +existait tout de même quelque part en Amérique, +enlevant à son cadet le bénéfice de +l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa petite +pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvée assez +pauvre.</p> + +<p>Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses +prières, pour tous ses défunts, fils et +petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente +pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au +costume en planches, le coeur affreusement serré de se +sentir si vieille au moment de ce départ...</p> + +<p>L'autre, la jeune fille, était restée assise +près de sa fenêtre, regardant sur le granit des +mursles reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les +hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était +toujours très mort, même le dimanche, par ces +longues soirées de mai; des jeunes filles, qui n'avaient +seulement personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient +deux par deux, trois par trois, rêvant aux galants +d'Islande...</p> + +<p>"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait +beaucoup troublée d'écrire cette phrase, et ce nom +qui, à présent, ne voulait plus la quitter.</p> + +<p>Elle passait souvent ses soirées à cette +fenêtre, comme un demoiselle. Son père n'aimait pas +beaucoup qu'elle se promenât avec les autres filles de<br> + son âge et qui, autrefois, avaient été de sa +condition. Et puis, en sortant du café, quand il faisait +les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme +lui, il était content d'apercevoir là-haut, +à sa fenêtre encadrée de granit, entre les +pots de fleurs, sa fille installée dans cette maison de +riches.</p> + +<p>Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du +côté de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on +sentait là tout près, au bout de ces petites +ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa +pensée s'en allait dans les infinis de cette chose +toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa +pensée s'en allait là-bas, très loin dans +les mers polaires, où naviguait la <i>Marie, capitaine +Guermeur</i>.</p> + +<p>Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, +insaisissable maintenant, après s'être avancé +d'une manière à la fois si osée et si +douce.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les +souvenirs de son retour en Bretagne, qui était de +l'année dernière.</p> + +<p>Un matin de décembre, après une nuit de voyage, +le train venant de Paris les avait déposés, son +père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et +blanchâtre, très froid, frisant encore +l'obscurité. Alors elle avait été saisie par +une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle +n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne +la reconnaissait plus; ell;e y éprouvait comme le +sensation de plonger tout à coup dans ce qu'on appelle, +à la campagne: <i>les temps,</i> les temps lointains du +passé. Ce silence, après Paris! Ce train de vie +tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume +à leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en +granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de nuit; +toutes ces choses bretonnes - qui lui charmaient à +présent qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce +matin-là d'une tristesse bien désolée. Des +ménagères matineuses ouvraient déjà +leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces +intérieurs anciens, à grande cheminée, +où se tenaient assises, avec des poses de quiétude, +des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès +qu'il avait fait un peu plus jour, elle était +entrée dans l'église pour dire ses prières. +Et comme elle lui avait semblé immense et +ténébreuse, cette nef magnifique, - et +différente des églises parisiennes, avec ses +piliers rudes usés à la base par les +siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, +de salpêtre! Dans un recul profond, derrière les +colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait +agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la +lueur de cette flammèche grêle se perdait dans le +vide incertain des voûtes... Elle avait retrouvé +là tout à coup, en elle-même, la trace d'un +sentiment bien oublié: cette sorte de tristesse et +d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute +petite, quand on la menait à la première messe des +matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.</p> + +<p>Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, +quoiqu'il y eût là beaucoup de choses belles et +amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque à +l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de +mer. Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une +déplacée: les Parisiennes, c'étaient ces +femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part +de marcher, de se trémousser dans des gaines +baleinées: et elle était trop intelligente pour +avoir jamais essayé de copier de plus près ces +choses. Avec ses coiffes, comandées chaque année +à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal à +l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si +on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était +très charmante à regarder.</p> + +<p>Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient +une distinction qui l'attirait, mais elle les savait +inaccessibles, celles-là. Et les<br> + autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier +connaissance, elle les tenait dédaigneusement à +l'écart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc +vécu sans amies, presque sans autre société +que celle de son père, souvent affairé, absent. +Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement et de +solitude.</p> + +<p>Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait +été surprise d'une façon pénible par +l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et +la pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq +heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays +morne pour arriver à Paimpol, l'avait +inquiétée comme une oppression.</p> + +<p>Tout l'après-midi de ce meme jour gris, ils avaient en +effet voyagé, son père et elle, dans une vieille +petite diligence crevassée, ouverte à tous les +vents; passant à la nuit tombante dans des villages +tristes, sous des fantômes d'arbres suant la brume en +gouttelettes fines. Bientôt il avait fallu allumer les +lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux +traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale +qui sembalient courir de chaque côté en avant des +chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux lanternes +jetées sur les interminables haies du chemin. - Comment +tout à coup cette verdure si verte, en décembre?... +D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, +puis il lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, +les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, +qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même +temps commençait à souffler une brise plus +tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui +sentait la mer.</p> + +<p>Vers la fin de la route, elle avait été tout +à fait réveillée et amusée par cette +réflexion qui lui était venue:</p> + +<p>--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette +fois, les beaux pècheurs d'Islande.</p> + +<p>En décembre, ils devaient être là, revenus +tous, les frères, les fiancés, les amants, les +cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient +tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant +les promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue +occupée, pendant que ses pieds se glaçaient dans +l'immobilité de la carriole...</p> + +<p>En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui +avait été pris par l'un d'eux...</p> + +<h4>IV</h4> + +<p><br> + La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce +Yann, c'était le lendemain de son arrivée, au +<i>pardon des Islandais</i>, qui est le 8 décembre, jour +de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, +- un peu après la procession, les rues sombres encore +tendues de draps blancs sur lesquels étaient piqués +du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.</p> + +<p>A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, +sous un ciel triste. Joie sans gaîté, qui +était faite surtout d'insouciance et de défi; de +vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins +déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de +mourir.</p> + +<p>Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de +prêtres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets; +vieux airs à bercer les matelots;<br> + vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais +d'où, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se +donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler +et par commencement d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus +vifs après les longues continences du large. Groupes de +filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines +serrées et fréissantes, aux beaux yeux remplis des +désirs de tout un été.<br> + Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; +vieux toits racontant leurs luttes de plusiers siècles +contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre +tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes +qu'ils ont abritées, des aventures anciennes d'audace et +d'amour.</p> + +<p>Et un sentiment religieux, une impression de passé, +planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des +symboles qui protègent, de la Vierge blanche et +immaculée. A côté des cabarets, +l'église au perron semé de feuillages, tout ouverte +en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges +dans son obscurité, et ses ex-voto de marins partout +accrochés à la sainte voûte. A +côté des filles amoureuses, les fiancées de +matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des +chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et +leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, +silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un +avertissement noir. Et là tout près, la mer +toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces +générations vigoureuses, s'agitant elle aussi, +faisant son bruit, prenant sa part de la fête...</p> + +<p>De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression +confuse. Excitée et rieuse, avec le coeur serré +dans le fond, elle sentait une espèce d'angoisse la +prendre, à l'idée que ce pays maintenant +était redevenu le sien pour toujours. Sur la place, +où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se +promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de +gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant +des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" +était arrêté, tournant le dos. Et d'abord, +frappée par l'un d'eux qui avait une taille de +géant et des épaules presque trop larges, elle +avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie:</p> + +<p>--En voilà un qui est grand!</p> + +<p>Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans +sa phrase:</p> + +<p>--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son +ménage, un mari de cette carrure!<br> +</p> + +Lui c'était retourné comme s'il eût entendue +et, de la tête aux pieds, il l'avait enveloppée d'un +regard rapide qui semblait dire: + +<p>--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui +est si élégante et que je n'ai jamais vue?</p> + +<p>Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par +politesse, et il avait de nouveau paru très occupé +des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que les +cheveux noirs, qui étaient assez longs et très +bouclés derrière, sur le cou.</p> + +<p>Ayant demandé sans gêne le nom d'une +quantité d'autres, elle n'avait pas osé pour +celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce +regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes +légèrement fauves, courant très vite sur +l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait +impressionnée et intimidée aussi.</p> + +<p>Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait +entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; +le soir de ce même pardon,<br> + Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient +croisés, son père et elle, et s'étaient +arrêtés pour dire bonjour...</p> + +<p>... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu +pour elle une espèce de frère. Comme des cousins +qu'ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer; +- il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce +grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une +barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient +guère changé, elle l'avait bientôt assez +reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il +venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le +soir; c'était sans conséquence, et il mangeait de +très bon appétit, étant un peu privé +chez lui...</p> + +<p>... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été +très galant pour elle, pendant cette première +présentation, - au détour d'une petite rue grise +toute jonchée de rameaux verts. Il s'était +borné à lui ôter son chapeau, d'un geste +presque timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de +son même regard rapide, il avait détourné les +yeux d'un autre côté, paraissant être +mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer +son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était +levée pendant la procession, avait semé par terre +des rameaux de buis et jeté sur le ciel des tentures gris +noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait +très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit +sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs +qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes +tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de tempête, qui +entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la +pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté +debout devant elle, détournant la tête, avec un air +ennuyé et troublé de l'avoir rencontrée... +Quel changement profond s'était fait en elle depuis cette +époque!...</p> + +<p>Et quelle différence entre le bruit de cette fin de +fête et la tranquillité d'à présent! +Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce +soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui +la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et +enamourée!...</p> + +<h4>V</h4> + +<p><br> + La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était +à des noces. Ce fils Gaos avait été +désigné pour lui donner le bras. D'abord elle +s'était imaginé en être contrariée: +défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le +monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du +reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et +puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, +avec son grand air sauvage.</p> + +<p>Al'heure dite, tout le monde étant déjà +réuni pour le cortège, ce Yann n'avait point paru. +Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on +parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était +aperçue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec +n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, +seraient pour elle manqués et sans plaisir...</p> + +<p>A la fin il était arrivé, en belle tenue lui +aussi, s'excusant sans embarras auprès des parents de la +mariée. Voilà: de grands bancs de poissons, qu'on +n'attendait pas du tout, avaient été +signalés d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu +au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans +Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un +émoi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris +dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se +démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider +à la manoeuvre, enfin un vrai <i>branle-bas</i> dans le +pays...</p> + +<p>Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec +une extrême aisance; avec des gestes à lui, des +roulements d'yeux, et un beau sourire qui découvrait ses +dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des +appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases +un certain petit <i>hou</i>! prolongé,très +drôle, - qui est un cri de matelot donnant une idée +de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui +qui parlait avait été obligé de se chercher +un remplaçant bien vite et de le faire accepter par le +patron de la barque auquel il s'était loué pour la +saison d'hiver. De là venait son retard, et, pour n'avoir +pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de +pêche.</p> + +<p>Ces motifs avaient été parfaitement compris par +les pêcheurs qui l'écoutaient et personne n'avait +songé à lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce +pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant +des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux +changements du temps et aux migrations mystérieuses des +poissons. Les autres Islandais qui étaient là +regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis +assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de +cette fortune qui allait passer au large.</p> + +<p>Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus +qu'à offrir son bras aux filles. Les violons +commençaient dehors leur musique, et gaîment on +s'était mis en route.</p> + +<p>D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans +portées, comme on en conte pendant les fêtes de +mariage aux jeunes filles que l'on connait peu. Parmi ces couples +de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un +pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était +que cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des +amants, il y en avait bien quelques paires aussi; car, dans ce +pays de Paimpol, on va très loin en amour, à +l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a +le coeur honnête, et l'on s'épouse +après.)</p> + +<p>Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant +revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui +avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette +chose inattendue:</p> + +<p>Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, +- pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, sûr que +pour aucune autre, je ne me serais dérangé de ma +pêche, mademoiselle Gaud...</p> + +<p>Étonnée d'abord que ce pêcheur osât +lui parler ainsi, à elle qui était venue à +ce bal un peu comme une reine, et puis charmée +délicieusement, elle avait fini par répondre:</p> + +<p>--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je +préfère être avec vous qu'avec aucun +autre.</p> + +<p>Ç'avait été tout. Mais, à partir +de ce moment jusqu'à la fin des danses, ils +s'étaient mis à se parler d'une façon +différente, à voix plus basse et plus douce...</p> + +<p>On dansait à la vielle, au violon, les mêmes +couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre, +après avoir par convenance dansé avec quelque +autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se +retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui +était très intime. Naïvement, Yann racontait +sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les +difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait +fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était +le frère aîné.</p> + +<p>--A présent ils étaient tirés de la +peine, surtout à cause d'une épave que leur +père avait rencontrée en Manche, et dont la vente +leur avait rapporté dix mille francs, part faite à +l'État; cela avait permis de construire un<br> + premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle +était à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au +bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec +une vue très belle.</p> + +<p>--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: +partir comme ça dès le mois de février, pour +un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une +mer si mauvaise...</p> + +<p>... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait +comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa +mémoire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol. +S'il n'avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui +aurait-il appris tous ces détails d'existence, qu'elle +avait écoutés un peu comme fiancée; il +n'avait pourtant pas l'air d'un garçon banal aimant +à communiquer ses affaires à tout le monde...</p> + +<p>-... Le métier est assez bon tout de même, +avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des +années, c'est huit cents francs; d'autres fois douze +cents, que l'on me donne au retour et que je porte à notre +mère.<br> +</p> + +--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? + +<p>--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est +l'habitude comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela +comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne +croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est +notre mère qui m'en donne un peu quand je viens à +Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette +année notre père m'a fait faire ces habits neufs +que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; +oh! non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec +mes habits de l'an dernier...</p> + +<p>Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils +n'étaient peut-être pas très +élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste +très courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu +ancienne; mais le torse qui se moulait dessous était +irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand +air tout de même.</p> + +<p>En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois +qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. +Et comme son regard restait bon et honnête, tandis qu'il +racontait tout cela pour qu'elle fût bien prévenue +qu'il n'était pas riche!</p> + +<p>Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en +face; répondant très peu de chose, mais +écoutant avec toute son âme, toujours plus +étonnée et attirée vers lui. Quel +mélange il était, de rudesse sauvage et +d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres +était brusque et décidée, devenait, quand il +lui parlait, de plus en plus fraîche et caressante; pour +elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême +douceur, comme une musique voilée d'instruments à +cordes.</p> + +<p>Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand +garçon avec ses allures désinvoltes, sons aspect +terrible, toujours traité chez lui en petit enfant et +trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les +aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette +soumission respectueuse, absolue.</p> + +<p>Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets +de Paris, commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui +l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et +celui-ci lui semblait être ce qu'elle avait connu de +meilleur, en même temps qu'il était le plus +beau.</p> + +<p>Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait +raconté que, chez elle aussi, on ne s'était pas +toujours trouvé à laise comme à +présent; que son père avait commencé par +être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime +pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru +pieds nus, étant toute petite, - sur la grève, - +après la mort de sa pauvre mère...</p> + +<p>...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, +décisive et unique dans sa vie, - elle était +déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de +décembre et qu'on était en mai. Tous les beaux +danseurs d'alors pêchaient à présent +là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant +clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis +que l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre +bretonne.</p> + +<p>Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, +presque fermée de tous côtés par des maisons +antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on +n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des +maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, +s'élever, se séparer davantage des choses +terrestres, - qui maintenant, à cette heure +crépusculaire, se tenaient toutes en une seule +découpure noire de pignons et de vieux toits. De temps en +temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien +marin, à la démarche roulante, sortait d'un +cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien +quelques filles attardées rentraient de la promenade avec +des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui +disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une +gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait +encore un peu dans l'obscurité transparente ces +légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait +du reste une autre odeur douce qui était montée des +jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur +le granit des murs, - et aussi une vague senteur de +goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris +glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes +des rêves.</p> + +<p>Gaud avait passé bien de soirées à cette +fenêtre, regardant cette place mélancolique, +songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours +à ce même bal...</p> + +<p>... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et +beaucoup de têtes de valseurs commençaient à +tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des +filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou +moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance +dédaigneuse pour répondre à leurs appels... +Comme il était différent avec +celles-là!...</p> + +<p>Il était un charmant danseur, droit comme un +chêne de futaie, et tournant avec une grâce à +la fois légère et noble, la tête +rejetée en arrière. Ses cheveux bruns, qui +étaient en boucles, retombaient un peur sur son front et +remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez +grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se +penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses +rapides.</p> + +<p>De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur +Marie et Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient +ensemble. Il riait, d'un air très bon, en les voyant tous +deux si jeunes, si réservés l'un près de +l'autre, se faisant des révérences, prenant des +figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute +très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en fût +autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, +lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les +trouver si naîfs; il échangeait alors avec Gaud des +sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont +gentils et drôles à regarder, <i>nos</i> deux petits +frères!..."</p> + +<p>On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers +de cousins, baisers de fiancés, baisers d'amants, qui +conservaient malgré tout un bon air franc et +honnête, là, à pleine bouche, et devant tout +le monde. Lui ne l'avait<br> + pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela +avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la +serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de +la fin, et elle, confiante, ne résistait pas, s'appuyait +au contraire, s'étant donnée de toute son +âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui +l'entraînait tout entière vers lui, ses sens de +vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais +c'était son coeur qui avait commencé le +mouvement.</p> + +<p>--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? +Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement +baissés sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient +parmi les danseurs un amant pour le moins au bien deux. En effet +elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est +qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes +à qui elle eût jamais fait attention dans sa +vie.</p> + +<p>En se quittant le matin, quand tout le monde était +parti à la débandade, au petit jour glacé, +ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, +comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, +pour rentrer, elle avait traversé cette même place +avec son père, nullement fatiguée, se sentant +alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume +gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis +et tout suave.</p> + +<p>... La nuit de mai était tombée depuis +longtemps; les fenêtres s'étaient toutes peu +à peu fermées, avec de petits grincements de leurs +ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne +ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le +noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voilà +une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." +Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie +de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses +lèvres, défaisaient constamment ce pli qui +soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses +yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien +des choses réelles...</p> + +<p>... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas +revenu? Quel changement en lui? Rencontré par hasard, il +avait l'air de la fuir, en détournant ses yeux dont les +mouvements étaient toujours si rapides.</p> + +<p>Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne +comprenait pas non plus:</p> + +<p>--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te +marier, Gaud, disait-il, si ton père le permettait, car tu +n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord +je te dirai qu'il est très sage, sans en avoir l'air; +c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son +têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à +fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un +marin! à chaque saison de pêche les capitaines se +disputent pour l'avoir...</p> + +<p>La permission de son père, elle était bien +sûre de l'obtenir, car jamais elle n'avait +été contrariée dans ses volontés. +Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût +pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un +peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de +cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les +armateurs voudraient confier des navires.</p> + +<p>Cela luit était égal aussi qu'il fût un +peu un géant; être trop fort, ça peut devenir +un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit +pas du tout à la beauté.</p> + +<p>Par ailleurs elle s'était informée, sans en +avoir l'air, auprès des filles du pays qui savaient toutes +les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements; +sans paraître tenir à l'une plus qu'à +l'autre, il allait de droite et de gauche, à +Lézardrieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès +des belles qui avaient envie de lui.</p> + +<p>Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer +sous ses fenêtres, reconduisant et serrant de près +une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie +assurément, mais dont la réputation était +fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal +cruel.</p> + +<p>On lui avait assuré aussi qu'il était +très emporté; qu'étant gris, un soir, dans +un certain café de Paimpol où les Islandais font +leurs fêtes, il avait lancé une grosse table en +marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui +ouvrir...</p> + +<p>Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont +les marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il +avait le coeur bon, pourquoi était-il venu la chercher, +elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après; +quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce +beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme à une +fiancée ? A présent elle était incapable de +s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même +pays, autrefois, quand elle était tout à fait une +enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle +était une mauvaise petite, entêtée dans ses +idées comme aucune autre; cela lui était +resté. Belle demoiselle à présent, un peu +sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait +façonnée, elle demeurait dans le fond toute +pareille.</p> + +<p>Après ce bal, l'hiver dernier s'était +passé dans cette attente de le revoir, et il +n'était même pas venu lui dire adieu avant le +départ d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus +là, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait +se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour lequel +elle avait formé ses projets d'en avoir le coeur net et +d'en finir...</p> + +<p>... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette +sonorité particulière que les cloches prennent +pendant les nuits tranquilles des printemps.</p> + +<p>A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud +ferma sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher...</p> + +<p>Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement +de la sauvagerie; ou, comme lui aussi était fier, +était-ce la peur d'être refusé, la croyant +trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui +demander elle-même tout simplement; mais c'était +Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se +faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille +de paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait +déjà son air et sa toilette...</p> + +<p>... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur +distraite d'une fille qui rêve: d'abord sa coiffe de +mousseline, puis sa robe élégante, ajustée +à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une +chaise.</p> + +<p>Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les +gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois +libre, devint plus parfaite; n'étant plus +comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses +lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme +celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les +aspects, et chacune de ses poses était exquise à +regarder.</p> + +<p>La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure +avancée, éclairait avec un peu de mystère +ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun +oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute +être perdue pour tous, se dessécher sans être +jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...</p> + +<p>Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien +inconsciente de la beauté de son corps. Du reste, dans +cette région de la Bretagne, chez les filles des +pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette +beauté-là; on ne la remarque plus guère, et +même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire +parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce +sont les raffinés des villes qui attachent tant +d'importance à ces choses pour les mouler ou les +peindre...</p> + +<p>Elle se mit à défaire les espèces de +colimaçons en cheveux qui étaient enroulés +au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur +son dos comme deux serpents très lourds. Elle les +retroussa en couronne sur le haut de sa tête, - ce qui +était commode pour dormir; - alors, avec son profil droit, +elle ressemblait à une vierge romaine.</p> + +<p>Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant +toujours sa lèvre, elle continuait de remuer dans ses +doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un +jouet quelconque en pensant à autre chose; après, +les laissant encore retomber, elle se mit très vite +à les défaire pour s'amuser, pour les +étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux +reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.</p> + +<p>Et puis, le sommeil étant venu tout de même, +malgré l'amour et malgré l'envie de pleurer, elle +se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans +cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était +déployée à présent comme un +voile...</p> + +<p>Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère +Moan, qui était, elle, sur l'autre versant plus noir de la +vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glacé des +vieillards, en songeant à son petit-fils et à la +mort. Et, à cette même heure, à bord de la +<i>Marie</i>, - sur la mer Boréale qui était ce +soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les deux +désirés, se chantaient des chansons, tout en +faisant gaîment leur pêche à la lumière +sans fin du jour...<br> +</p> + +<h4>VI</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Environ un mois plus tard. - En juin.</p> + +<p>Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les +matelots appellent le <i>calme blanc</i>; c'est-à-dire que +rien ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises +étaient épuisées, finies.</p> + +<p>Le ciel s'était couvert d'un grand voile +blanchâtre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, +passait au gris plombés, aux nuances ternes de +l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient +un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait +froid.</p> + +<p>Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que +des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes +très légers, comme on en ferait en soufflant contre +un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte d'un +réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se +déformaient, très vite effacés, très +fugitifs.</p> + +<p>Éternel soir ou éternel matin, il était +impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure, +restait là toujours, pour présider à ce<br> + resplendissement de choses mortes, il n'était +lui-même qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi +jusqu'à l'immense par un halo trouble.</p> + +<p>Yann et Sylvestre, en pêchant à côté +l'un de l'autre, chantaient: <i>Jean-François de +Nantes</i>, la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa +monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire +de l'espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils +reprenaient perpétuellement les couplets, en tâchant +d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues +étaient roses sous la grande fraîcheur salée; +cet air qu'ils respiraient était vivifiant et vierge; ils +en prenaient plein leur poitrine, à la source même +de toute vigueur et de toute existence.</p> + +<p>Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non +vie, de monde fini ou pas encore créé; la +lumière avait aucune chaleur; les choses se tenaient +immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de +cette espèce de grand oeil spectral qui était le +soleil.</p> + +<p>La <i>Marie</i> pojetait sur l'étendue une ombre qui +était très longue comme le soir, et qui paraissait +verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les +blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée +qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce +qui de passait sous l'eau: des poissons innombrables, des +myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la +même direction, comme ayant un but dans leur +perpétuel voyage. C'étaient des morues qui +exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en +long dans le même sens, bien parallèles, faisant un +effet de hachures grises, et sans cesse agitées d'un +tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité +à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup +de queue brusque, toutes se retournaient en même temps, +montrant le brillant de leur ventre argenté; et puis le +même coup de queue, le même retournement, se +propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme +si des milliers de lames de métal eussent jeté, +entre deux eaux, chacune un petit éclair.</p> + +<p>Le soleil, déjà très bas, s'abaissait +encore; donc s'était le soir décidément. A +mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui +avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se +dessinait plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec +les yeux, comme on fait pour la lune.</p> + +<p>Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il +n'était pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en +allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on +eût rencontré là ce gros ballon triste, +flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des +eaux.</p> + +<p>La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau +reposée, on voyait très bien la chose se faire: les +morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer +un peu, se sentant piquées, comme pour mieux se faire +accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux +mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la +bête à qui devait l'éventer et l'aplatir.</p> + +<p>La flottille des Paimpolais était éparse sur ce +miroir tranquille, animant ce désert. Çà et +là, paraissaient les petites voiles lointaines, +déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, +et très blanches, se découpant en clair sur les +grisailles des horizons.</p> + +<p>Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si +calme, si facile, celui de pêcheur d'Islande; - un +métier de demoiselle...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait +bien peu d'être si beau et d'avoir la mine si noble. +D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne +jouant jamais qu'avec celui-là; renfermé au +contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - +très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours +bon et serviable quand on ne l'irritait pas.</p> + +<p>Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, +à quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une +autre mélopée faite aussi de somnolence, de +santé et de vague méloncolie.</p> + +<p>On ne s'ennuyait pas et le temps passait.</p> + +<p>En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au +fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille +était maintenu fermé pour procurer des illusions de +nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait +très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, +élevés dans les villes, en eussent +désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde +s'est gonflée tout le jour à même +l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, +après, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir +dans n'importe quel petit trou comme font les bêtes.</p> + +<p>On se couchait après le quart, par fantaisie, à +des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette +clarté continuelle. Et c'étaient toujours de bons +sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de +tout.</p> + +<p>Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela +par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six +semaines la pêche allait finir, et qu'ils en +posséderaient bientôt des nouvelles, ou des +anciennes déjà aimées, ils rouvraient tout +grands leurs yeux.</p> + +<p>Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait +plutôt à la manière honnête: on se +rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, +les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>... Ils regardaient à présent, au fond de leur +horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite +fumée, montant des eaux comme une queue microscopique, +d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du +ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les +profondeurs, ils l'avaient vite aperçue:</p> + +<p>--Un vapeur, là-bas!</p> + +<p>--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai +idée que c'est un vapeur de l'État, - le croiseur +qui vient faire sa ronde...</p> + +<p>Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des +nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille +grand'mère, écrite par une main de belle jeune +fille.</p> + +<p>Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque +noire, - c'était bien le croiseur, qui venait faire un +tour dans ces fiords de l'ouest.</p> + +<p>En même temps, une légère brise qui +s'était levée, piquante à respirer, +commençait à marbrer par endroits la surface des +eaux mortes; elle traçait sur le luisant miroir des +dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en +traînées, s'étendaient comme des +éventails, ou se ramifiaient en forme de +madrépores; cela se faisait très vite avec un +bruissement, c'était comme un signe de réveil +présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, +débarrassé de son voile, devenait clair; les +vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en +amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles +molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre +lesquelles les pêcheurs étaient -celle d'en haut et +celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si +on eût essuyé les buées qui les avaient +ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui +n'était pas bonne.</p> + +<p>Et, de différents points de la mer, de +différents côtés de l'étendue, +arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui +rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des +Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient +à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se +croiseur; il en sortait même des coins vides de l'horizon, +et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. +Ils peuplaient tout à fait le pâle +désert.</p> + +<p>Plus de lente dérive, ils avaient endu leurs voiles +à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la +vitesse pour s'approcher.</p> + +<p>L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec +un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en +plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont +jamais été éclairée que par +côté, par en dessous et comme à regret. Elle +se continuait même par une autre Islande de couleur +semblable qui s'accentuait peu à peu; - mais qui +était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes +plus gigantesques n'étaient qu'une condensation de +vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, incapable +de monter aud-dessus des choses, se voyait à travers cette +illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé +devant et que c'était pour les yeux un aspect +incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son disque +rond ayant repris des contours très accusés, il +semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, +mourante, qui se serait arrêtée là, +indécise, au milieu d'un chaos...</p> + +<p>Le croiseur, qui avait stoppé, était +entouré maintenant de la pléiade des Islandais. De +tous ces navires se détachaient des barques, en coquille +de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues +barbes, dans des accoutrements assez sauvage.</p> + +<p>Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme +les enfants, des remèdes pour des petites blessures, des +réparations, des vivres, des lettres.</p> + +<p>D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire +mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant +tous été au service de l'État, ils +trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont +étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq +de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le +vieux maître qui les avait cadenassés leur dit: +"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce +qu'ils firent docilement, avec un sourire.</p> + +<p>Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. +Entre autres, deux pour la <i>Marie, capitaine Guermeur</i>, +l'une à <i>monsieur Gaos, Yann</i>, la seconde à +<i>monsieur Moan, Sylvestre</i> (celle-ci arrivée par le +Danemark à Reickavick, où le croiseur l'a'ait +prise).</p> + +<p>Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, +leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent +à lire les adresses qui n'étaient pas toutes mises +par de mains très habiles.</p> + +<p>Et le commandant disait:</p> + +<p>--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le +baromètre baisse.</p> + +<p>Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de +noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs +assemblés dans cette région peu sûre.</p> + +<p>Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres +ensemble.</p> + +<p>Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les +éclairait du haut de l'horizon toujours avec son +même aspect d'astre mort.</p> + +<p>Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, +les bras enlacés et se tenant par les épaules, ils +lisaient très lentement, comme pour se mieux +pénétrer des choses du pays qui leur étaient +dites.</p> + +<p>Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie +Gaos, sa petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut +les histoires drôles de la vieille grand'mère +Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et +puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de +ma part au fils Gaos".</p> + +<p>Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait +la sienne à son grand ami, pour essayer de lui faire +apprécier la main qui l'avait tracée:</p> + +<p>--Regarde, c'est une très belle écriture, +n'est-ce pas, Yann?</p> + +<p>Mais Yann qui savait très bien quelle était +cette main de jeune fille, détourna la tête en +secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait +à la fin avec cette Gaud.</p> + +<p>Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier +dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra +dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:</p> + +<p>--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce +qu'il peut avoir comme ça contre elle?...</p> + +<p>... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils +restaient toujours là, assis, songeant au pays, aux +absents, à mille choses, dans un rêve...</p> + +<p>A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu +trempé son bord dans les eaux, recommença à +monter lentement.</p> + +<p>Et ce fut le matin...<br> +</p> + +<p> </p> + +<h3>Deuxième Partie</h3> + +<h4>I</h4> + +<p><br> + ... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le +soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journée par +un matin sinistre. Tout à fait<br> + dégagé de son voile, il avait pris de grands +rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annonçant +le mauvais temps prochain.</p> + +<p>Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. +La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme +éprouvant le besoin de l'éparpiller, d'en +débarrasser la mer; et ils commençaient à se +disperser, à fuir comme une armée en +déroute, - rien que devant cette menace écrite en +l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.</p> + +<p>Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les +hommes et les navires.</p> + +<p>Les lames, encore petites, se mettaient à courir les +unes après les autres, à se grouper; elles +s'étaient marbrées d'abord d'une écume +blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un +grésillement, il en sortait des fumées; on +eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; +- et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en +minute.</p> + +<p>On ne pensait plus à la pêche, mais à la +manoeuvre seulement. Les lignes étaient depuis longtemps +rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - les +uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver +à temps; d'autres, préférant dépasser +la pointe sud d'Islande, trouvant plus sûr de prendre le +large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent +arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; +çà et là, dans les creux de lames, des +voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées, +fatiguées, fuyantes, - mais tenant debout tout de +même, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que +l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se +redressent.</p> + +<p>La grande panne des nuages, qui s'était +condensée à l'horizon de l'ouest avec un aspect +d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les +lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait +inépuisable, cette panne: le vent l'étendait, +l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir +indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait +dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividité froide et +profonde.</p> + +<p>Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute +chose.</p> + +<p>Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les +pêcheurs restaient seuls sur cette mer remuée qui +prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, +pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances +augmentaient; ils allaient se perdre de vue.</p> + +<p>Les lames, frisées en volutes, continuaient de se +courir après, de se réunir, de s'agripper les unes +les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles, +les vides se creusaient.</p> + +<p>En quelques heures, tout était labouré, +bouleversé dans cette région la veille si calme, +et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de bruit. +Changement à vue que toute cette agitation d'à +présent, inconsciente, inutile, qui s'était faite +si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de +destruction aveugle!...</p> + +<p>Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant +toujours de l'ouest, se superposant, empressés, rapides, +obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes restaient +seules, par lesquels le soleit envoyait d'en bas ses derniers +rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, +était de plus en plus zébrée de baves +blanches.</p> + +<p>A midi, la <i>Marie</i> avait tout à fait pris son +allure de mauvais temps; ses écoutilles fermées et +ses voiles réduites, elle bondissait souple et +légère; - au milieu du désarroi qui +commençait, elle avait un air de jouer comme font les gros +marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant plus que<br> + la misaine elle <i>fuyait devant le temps,</i> suivant +l'expression de marine qui désigne cette +allure-là.</p> + +<p>En haut, c'était devenu entièrement sombre, une +voûte fermée, écrasante, - avec quelques +charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, +cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait +regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en +plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se +dépêchant de passer, et sans cesse remplacées +par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de +ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau +sans fin...</p> + +<p>Elle fuyait devant le temps, la <i>Marie</i>, fuyait, toujours +plus vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de +mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la +<i>Marie</i>, les nuages, tout était pris d'un même +affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui +détalait le plus vite, c'était le vent; puis les +grosses lévées de houle, plus lourdes, plus lentes, +courant après lui; puis la <i>Marie</i> +entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la +poursuivaient, avec leurs crêtes blêmes qui se +roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, - toujours +rattrapée, toujours dépassée, - leur +échappait tout de même, au moyen d'un sillage habile +qu'elle se faisait derrière, d'un remous où leur +fureur se brisait.</p> + +<p>Et dans cette allure de <i>fuite</i>, ce qu'on +éprouvait surtout, c'était une illusion de +légèreté; sans aucune peine ni effort, on se +sentait bondir. Quand la <i>Marie</i> montait sur ces lames, +c'était sans secousse comme si le vent l'eût +enlevée; et sa redescente après était comme +une glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre +qu'on a dans les chutes simulées des "chars russes" ou +dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme +à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous +elle pour continuer de courir, et alors elle était +replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi; +sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un +éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, +mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et +s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme +rien...</p> + +<p>Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après +chaque lame passée, on regardait derrière soi +arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait +toute verte par transparence; qui se dépêchait +d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes +prêtes à se refermer, un air de dire: "Attends que +je t'attrape, et je t'engouffre..."</p> + +<p>... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un +haussement d'épaule on enlèverait une plume; et, +presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son +écume bruissante, son fracas de cascade.</p> + +<p>Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait +toujours. Ces lames se succédaient, plus énormes, +en longues chaînes de montagnes dont les vallées +commençaient à faire peur. Et toute cette folie de +mouvement s'accélérait, sous en ciel de plus en +plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.</p> + +<p>C'était bien du très gros temps, et il fallait +veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de +l'espace pour courir! Et puis, justement la <i>Marie</i>, cette +année-là, avait passé sa saison dans la +partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors +toute cette fuite dans l'Est était autant de bonne route +faite pour le retour.</p> + +<p>Yann et Sylvestre étaient à la barre, +attachés par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson +de <i>Jean-François de Nantes</i>; grisés de +mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, +riant de ne plus s'entendre au milieu de tout ce +déchaînement de bruits, s'amusant à tourner +la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.</p> + +<p>--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, +là-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue +par l'écoutille entre-bâillée, comme un +diable prêt à sortir de sa boîte.</p> + +<p>Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour +sûr.</p> + +<p>Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est +<i>maniable</i>, ayant confiance dans la solidité de leur +bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection +de cette Vierge de faïence qui, depuis quarante +années de voyages en Islande, avait dansé tant de +fois cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses +bouquets de fausses fleurs...</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p>En général, on ne voyait pas loin autour de soi; +à quelques centaines de mètres, tout paraissait +finir en espèces d'épouvantes vagues, en +crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la +vue. On se croyait toujours au milieu d'une scène +restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette +sorte de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une +extrême vitesse, sur toute la surface de la mer.</p> + +<p>Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait +vers le nord-ouest d'où une <i>saute de vent</i> pouvait +venir: alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet +traînant, faisant paraître plus sombre le dôme +de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches +agitées. Et cette éclaircie était triste +à regarder; ces lointians entrevus, ces +échappées serraient le coeur davantage en donnant +trop bien à comprendre que c'était le même +chaos partout, la même fureur - jusque derrière ces +grands horizons vides et infiniment au delà: +l'épouvante n'avait pas de limites, et on était +seul au milieu!</p> + +<p>Une clameur géante sortait des choses comme un +prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et +on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de +sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines +à force d'être immenses: cel c'était le vent, +la grande âme de ce désordre, la puissance invisible +menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, +plus rapprochés, plus matériels, plus +menaçants de détruire, que rendait l'eau +tourmentée, grésillant comme sur des braises...</p> + +<p>Toujours cela grossissait.</p> + +<p>Et, malgré leur allure de fuite, la mer +commençait à les couvrir, à les +<i>manger</i> comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant +de l'arrière, puis de l'eau à paquets, +lancée avec une force à tout briser. Les lames se +faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et +pourtant elles étaient déchiquetées à +mesure, on en voyait de grands lambeaux verdâtres, qui +étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il +en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit clasuant, +et alors la <i>Marie</i> vibrait tout entière comme de +douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause +de toute cette bave blanche, éparpillée; quand les +rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en +tourbillons plus épais - comme, en éte, la +poussière des routes. Une grosse pluie, qui était +venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses +ensemble siffllaient, cinglaient, blessaient comme des +lanières.</p> + +<p>Ils restaient tous les deux à la barre, attachés +et se tenant ferme, vêtus de leurs <i>cirages</i>, qui +étaient durs et luisants comme des peaux de requins; ils +les avaient bien serrés au cou, par des ficelles +goudronnées, bien serrés aux poignets et aux +chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,<br> + et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela +tombait plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas être +renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient +le respiration à toute minute coupée. Après +chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en +souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur +barbe.</p> + +<p>A la longue, pourtant, cela devenait une extrême +fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait +toujours à son même paroxysme +exaspéré. Les rages des hommes, celles des +bêtes s'épuisent et tombent vite; - il faut subir +longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans +cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la +mort.</p> + +<p>Jean-François de Nantes;<br> + Jean-François.<br> + Jean-François!</p> + +<p><br> + A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de +la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone, +reprise de temps à autre inconsciemment. L'excès de +mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau +être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs +dents entre-choquées par un tremblement de froid; leurs +yeux, à demi fermés sous les paupières +brûlées qui battaient, restaient fixes dans une +atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux +arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains +crispées et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque +sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux +ruisselants, la bouche contractée, ils étaient +devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de +sauvagerie primitive.</p> + +<p>Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement +d'être encore là, à côté l'un de +l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se +dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, +surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un +grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de +croix involontaire. Ils ne songeaient plus à rien, ni +à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun +mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de +pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, +obscurcissait tout dans leur tête. Ils n'étaient +plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette +barre; que deux bêtes vigoureuses cromponnées +là par instinct pour ne pas mourir.</p> + +<h4>II<br> +</h4> + +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, +par une journée déjà fraîche. Gaud +cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la +direction de Pors-Even.</p> + +<p>Depuis près d'un mois, les navires islandais +étaient rentrés, - moins deux qui avaient disparu +dans ce coup de vent de juin. Mais la <i>Marie</i> ayant tenu +bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays +tranquillement.</p> + +<p>Gaud se sentait très troublées, à +l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois +elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était quand +on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre +petit Sylvestre, à son départ pour le service. (On +l'avait accompagné jusqu'à la dilligence, lui,<br> + pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, +et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) +Yann, qui était venu aussi pour embrasser son petit ami, +avait fait mine de détourner les yeux quand elle l'avait +regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour de +cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents +assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen +de se parler.</p> + +<p>Alors elle avait pris à la fin une grande +résolution, et, un peu craintive, s'en allait chez les +Gaos.</p> + +<p>Son père avait eu jadis des intérêts +communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliquées +qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en finissent +plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une +barque qui venait de se faire <i>à la part</i>.</p> + +<p>--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet +argent, mon père; d'abord je serais contente de voir Marie +Gaos; puis je ne suis jamais allée si loin en +Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande +course.</p> + +<p>Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette +famille d'Yann, où elle entrerait peutt-être un +jour, de cette maison, de ce village.</p> + +<p>Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, +luit avait expliqué à sa manière la +sauvagerie de son ami:</p> + +<p>--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut +se marier avec personne, par idée à lui; il n'aime +bien que la mer, et même un jour, par plaisanterie, il nous +a dit lui avoir promis le mariage.</p> + +<p>Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, +et, retrouvant toujours dans sa mémoire son beau sourire +franc de la nuit du bal, elle se reprenait à +espérer.</p> + +<p>Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait +rien, bien sûr; son intention n'était point de se +montrer si osée. Mais lui, la revoyant de près, +parlerait peut-être...</p> + +<h4>III<br> +</h4> + +<p>Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, +respirant la brise saine du large.</p> + +<p>Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours +des chemins.</p> + +<p>De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de +marins qui sont toute l'année battus par le vent, et dont +la couleur est celle des rochers. Dans l'un, où le sentier +se rétrécissait tout à coup entre des murs +sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre +chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, +avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de +quelque ancien matelot revenu de là-bas... En passant, +elle regardait tout; les gens qui sont très +préoccupés par le but de leur voyage s'amusent +toujours plus que les autres aux mille détails de la +route.</p> + +<p>Le petit village était loin derrière elle +maintenant, et, à mesure qu'elle s'avançait sur ce +dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient +plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.</p> + +<p>Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes +les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout +à présent; rien que la lande rase, aux ajoncs +verts, et, çà et là, les divins +crucifiés découpant sur le siel leurs grands bras +en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un immense lieu +de justice.</p> + +<p>A un carrefour, gardé par un de ces christs +énormes, elle hésita entre deux chemins qui +fuyaient entres des talus d'épines.</p> + +<p>Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la +tirer d'embarras:</p> + +<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p> + +<p>C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. +Après l'avoir embrassée, elle lui demanda si ses +parents étaient à la maison.</p> + +<p>--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit +la petite sans aucune malice, qui est allé à +Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.</p> + +<p>Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort +qui l'éloignait d'elle partout et toujours. Remettre sa +visitie à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette +petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que +penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le +temps de rentrer.</p> + +<p>A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette +pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus +désolées. Ce grand air de mer qui faisait les +hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, +courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y +avait des goémons qui traînaient par terre, +feuillages <i>d'ailleurs</i>, indiquant qu'un autre monde +était voisin. Ils se répandaient dans l'air leur +odeur saline.</p> + +<p>Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on +voyait à longue distance dans ce pays nu, se dessinant, +comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes +ou pêcheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin, +de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient +bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin.</p> + +<p>L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire +pour allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir +marcher si lentement.</p> + +<p>Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les +filles peut-être...</p> + +<p>Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. +De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il +n'avait en général qu'à se présenter. +Les <i>fillettes</i> <i>de Paimpol</i>, comme dit la vieille +chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne +résisten guère à un garçon aussi +beau. Non, tout simplement, il était allé faire une +commande à certain vannier de ce village, qui avait seul +dans le pays la bonne manière pour tresser les +<i>casiers</i> à prendre les homards. Sa tête +était très libre d'amour en ce moment.</p> + +<p>Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin +sur une hauteur. C'était une chapelle toute grise, +très petite et très vieille; au milieu de +l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et +déjà sans feuilles, lui faisait des cheveux, des +cheveaux jetés tous du même côté, comme +par une main qu'on y aurait passée.</p> + +<p>Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les +barques des pêcheurs, main éternelle des vents +d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de<br> + la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient +poussé de travers et échevelés, les vieux +arbres, courbant le dos sous l'effort séculaire de cette +main-là.</p> + +<p>Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque +c'était la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y +arrêta, pour gagner encore du temps.</p> + +<p>Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des +croix. Et tout était de la même couleur, la +chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait +uniformément hâlé, rongé par le vent +de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches +d'un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les +branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans +les niches du mur.</p> + +<p>Sur une de ces croix de bois, un nom était écris +en grosses lettres: <i>Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts +ans</i>.</p> + +<p>Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.</p> + +<p>La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, +plusieurs des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, +c'était naturel, et elle aurait dû s'y attendre; +pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression +pénible.</p> + +<p>Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une +prière sous ce porche antique, tout petit, usé, +badigeonné de chaux blanche. Mais là elle +s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. +<i>Gaos</i>! encore ce nom, gravé sur une des plaques +funéraires comme on en met pour garder le souvenir de ceux +qui meurent au large.</p> + +<p>Elle se mit à lire cette inscription:</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, Jean-Louis<br> + âgé de 24 ans, matelot à bord de la +<i>Marguerite</i>,<br> + disparu en Islande, le 3 août 1877.<br> + Qu'il repose en paix!</p> + +<p>L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette +entrée de chapelle, étaient clouées d'autre +plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'était le +coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y +être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans +l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais +ici, dans ce village, il était plus petit, plus fruste, +plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. Il y +avait de chaque côté un banc de granit, pour les +veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier +comme une grotte, était gardé par une bonne vierge +très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux +méchants, qui ressemblait à Cybèle, +déesse primitive de la terre.</p> + +<p>Gaos! Encore!</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, François<br> + époux de Anne-Marie LE GOASTER,<br> + capitaine à bord du <i>Paimpolais</i>,<br> + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br> + avec vingt-trois hommes composant son équipage.<br> + Qu'ils reposent en paix!</p> + +<p>Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir +avec des yeux verts, peinture naïve et macabre, sentant +encore la barbarie d'un autre âge.</p> + +<p>Gaos! partout ce nom!</p> + +<p>Un autre Gaos s'appelait Yves, <i>enlevé du bord de son +navire et disparu aux environs de Norden-Fiord, en Islande, +à l'âge de vingt-deux ans</i>. La plaque semblait +être là depuis de longues années; il devait +être bien oublié, celui-là...</p> + +<p>En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de +tendresse douce, et un peu désespérée aussi. +Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le +disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient +sombré, des ancêtres, des frères, qui +devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.</p> + +<p>Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, +à peine éclairée par ses fenêtres +basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein +de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier +devant des saints et des saintes énormes, entourés +de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte +avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait +commençait à gémir, comme rapportant au pays +breton la plainte des jeunes hommes morts.</p> + +<p>Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider +à faire sa visite et s'acquitter de sa commission.</p> + +<p>Elle reprit sa route et, après s'être +informée dans le village, elle trouva la maison des Gaos, +qui était adossée à une haute falaise; on y +montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu +à l'idée que Yann pouvait être revenu, elle +traversa le jardinet où poussaient des +chrysanthèmes et des véroniques.</p> + +<p>En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette +barque vendue, et on la fit asseoir très poliment pour +attendre le retour du père, qui lui signerait son +reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses +yeux cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.</p> + +<p>On était fort occupé dans la maison. Sur une +grande table bien blanche, on taillait déjà +à la pièce, dans du coton neuf, des costumes +appelés <i>cirages</i>, pour la prochaine saison +d'Islande.</p> + +<p>--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut +à chacun deux rechanges complets pour là-bas.</p> + +<p>On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les +peindre et les cirer, ces tenues de misère. Et, pendant +qu'on lui détaillait la chose, ses yeux parcouraient +attentivement ce logis des Gaos.</p> + +<p>Il était aménagé à la +manière traditionnelle des chaumières bretonnes; +une immense cheminée occupait le fond, et des lits en +armoire s'étageaient sur les côtés. Mais cela +n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces +gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi +enfouis au bord des chemins; c'était clair et propre, +comme en général chez les gens de mer.</p> + +<p>Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons +ou filles, tous frères d'Yann, - sans compter deux grands +qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et +proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.</p> + +<p>--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la +mère; nous en avions déjà beaucoup pourtant; +mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père +était de la <i>Maria-Dieu-l'aime</i>, qui s'est perdue en +Islande à la saison dernière, comme vous savez, - +alors, entre voisins, on s'est partagé les cinq enfants +qui restaient et celle-ci nous est échue.</p> + +<p>Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée +baissait la tête et souriait en se cachant contre le petit +Laumec Gaos qui était son +préféré.</p> + +<p>Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la +fraîche santé se voyait épanouie sur toutes +ces joues roses d'enfants.</p> + +<p>On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - +comme une belle demoiselle dont la visite était un honneur +pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la +fit montrer dans la chambre d'en haut qui était la gloire +du logis. Elle se rappellait bien l'histoire de la construction +de cet étage; c'était à la suite d'une +trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le +père Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bat, Yann +luit avait raconté cela.</p> + +<p>Cette chambre de l'épave était jolie et gaie +dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits à la +mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table +au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout Paimpol, toute la +rade, avec les <i>Islandais</i> là-bas, au mouillage, - et +la passe par où ils s'en vont.</p> + +<p>Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu +savoir où dormait Yann; évidemment, tout enfant, il +avait dû habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques +lits en armoire. Mais à présent, c'était +peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait +aimé être au courant des détails de sa vie, +savoir surtout à quoi se passaient ses longues +soirées d'hiver...</p> + +<p>... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit +tressaillir.</p> + +<p>Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui +ressemblait malgré ses cheveux déjà blancs, +qui avait presque sa haute stature et qui était droit +comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.</p> + +<p>Après l'avoir saluée et s'être enquis des +motifs de sa visite, il lui signa son reçu, ce qui fut un +peu long, car sa main n'était plus, disait-il, très +assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs +comme un payement définitif, le +désintéressant de cette vente de barque; non, mais +comme un acompte seulement; il en recauserait avec M. +Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit +un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire +n'était pas encore finie, elle s'en était bien +doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des +affaires mèlées avec les Gaos.</p> + +<p>On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, +comme si on eût trouvé plus honnête que toute +la famille fût là assemblée pour la recevoir. +Le père avait peut-être même deviné, +avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'était pas +indifférent à cette belle héritière; +car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de +lui:</p> + +<p>--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si +tard dehors. Il est allé à Loguivy, mademoiselle +Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous +savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.</p> + +<p>Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant +conscience que c'était trop, et sentant un serrement de +coeur lui venir à l'idée qu'elle ne le verrait +pas.</p> + +<p>--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela +à craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de +temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez +mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune +homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout à fait?... +Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous +pouvons le dire.</p> + +<p>Cependant la nuit venait; on avait replié les +<i>cirages</i> commencés, suspendu le travail. Les petits +Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs, se<br> + serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise +du soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:</p> + +<p>"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"</p> + +<p>Et, dans la cheminée, la flamme commençait +à éclairer rouge, au milieu du crépuscule +qui tombait.</p> + +<p>--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle +Gaud.</p> + +<p>Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout +à coup au visage à la pensée d'être +restée si tard. Elle se leva et prit congé.</p> + +<p>Le père d'Yann s'était levé lui aussi +pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au delà de +certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un +passage noir.</p> + +<p>Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se +sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait +envie de lui parler comme à un père, dans des +élans qui lui venaient; puis le mots s'arrêtaient +dans sa gorge, et elle ne disait rien.</p> + +<p>Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de +la mer, rencontrant çà et là, sur la rase +lande, des chaumières déjà fermées, +bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où +des pêcheurs étaient blottis; rencontrant les croix, +les ajoncs et les pierres.</p> + +<p>Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y +était attardée!</p> + +<p>Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol +ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, +elle pensait chaque fois à lui, à Yann; mais +c'était aisé de le reconnaître à +distance et vite elle était déçue. Ses pieds +s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, +emmêlées comme des chevelures, qui étaient +les goémons traînant à terre.</p> + +<p>A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le +priant de retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient +déjà, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir +peur.</p> + +<p>Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait +à présent quand elle verrait Yann...</p> + +<p>Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui +auraient pas manqué, mais elle aurait eu trop mauvais air +en recommençant cette visite. Il fallait être plus +courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son +petit confident, eût été là encore, +elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann +de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il était +parti et pour combien d'années?...</p> + +<p> </p> + +<h4>IV</h4> + +<p>- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me +marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je +serai jamais si heureux qu’ici avec vous; pas de soucis, pas +de contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude +chaque soir, quand je rentre de la mer… Oh! je comprends +bien, allez, qu’il s’agit de celle qui est venue +à la maison aujourd’hui. D’abord, une fille si +riche, en vouloir à de pauvres gens comme nous, ça +n’est pas assez clair à mon gré. Et puis ni +celle-là ni une autre, on, c’est tout +réfléchi, je ne me marie pas, ça n’est +pas mon idée.</p> + +<p>Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, +désappointés profondément; car, après +en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien +sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau +Yann. Mais ils ne tentèrent point d’insister, sachant +combien ce serait inutile. Sa mère surtout baissa la +tête et ne dit plus mot; elle respectait les +volontés de ce fils, de cet ainé qui avait presque +rang de chef de famille: bien qu’il fût toujours +très doux et très tendre avec elle, soumis plus +qu’un enfant pour les petites choses de la vie, il +était depuis longtemps son maître absolu pour les +grandes, échappant à toute pression avec une +indépendance tranquillement farouche.</p> + +<p>Il ne veillait jamais tard, ayant l’habitude, comme les +autres pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après +souper, dès huit heures, ayant jeté un dernier coup +d’oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, +à ses filets neufs, il commença de se +déshabiller, l’esprit en apparence fort calme; puis +il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose +qu’il partageait avec Laumec son petit frère.<br> +</p> + +<p> </p> + +<h4>V<br> +</h4> + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, +était au cartier de Brest; - très +dépaysé, mais très sage; portant +crânement son col bleu ouvert et son bonnet à pompon +rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute +taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille +grand'mère et resté l'enfant innocent d'autrefois. + +<p>Un seul soir il s'était grisé, avec des +<i>pays</i>, parce que c'est l'usage: ils étaient +rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, +en chantant à tue-tête.</p> + +<p>Un dimanche aussi, il était allé au +théâtre dans les galeries hautes. On jouait un de +ces grands drames où les matelots, s'exaspérant +contre le traître, l'accueillent avec un <i>hou</i>! qu'ils +poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent +d'ouest. Il avait surtout trouvé qu'il y faisait +très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une +réprimande de l'officier de service. Et il s'était +endormi sur la fin.</p> + +<p>En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait +rencontré des dames d'un âge assez mûr, +coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur +trottoir.</p> + +<p>--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec +des grosses voix rauques.</p> + +<p>Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, +n'étant point si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais +le souvenir, évoqué tout à coup, de sa +vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer +devant elles très dédaigneux, les toisant du haut +de sa beauté et de sa jeuneese avec un sourire de moquerie +enfantine. Elles avaient même été fort +étonnées, les belles, de la réserve de ce +matelot:</p> + +<p>--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon +fils; sauve-toi, l'on va te manger.</p> + +<p>Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient +s'était perdu dans la rumeur vague qui emplissait les +rues, par cette nuit de dimanche.</p> + +<p>Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au +large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas +de lui, parce qu'il était très fort, ce qui inspire +le respect aux marins.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait +à lui annoncer qu'il était désigné +pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...</p> + +<p>Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant +entendu dire à ceux qui lisaient les journaux que, par +là-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de +l'urgence du départ, on le prévenait en même +temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission +accordée d'ordinaire, pour les adieux, à ceux qui +vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et +s'en aller. Il lui vint un trouble extrème: c'était +le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi +l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne +plus revenir.</p> + +<p>Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand +bruit se faisait autour de lui, dans le salles du quartier, +où quantité d'autres venaient d'être +désignés aussi pour cette escadre de Chine.</p> + +<p>Et vite il écrivit à sa pauvre vieille +grand'mère, vite au crayon, assis par terre, isolé +dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et +de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient +partir.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p><br> + Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, +deux jours après, en riant derrière lui; c'est +égal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de +même.</p> + +<p>Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se +promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras, +comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui +disant des choses qui avaient l'air tout à fait +douces.</p> + +<p>Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de +dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du +jour; un petit châle brun, et une grande coiffe de +Paimpolaise.</p> + +<p>Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers +lui pour le regarder avec tendresse.</p> + +<p>--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!</p> + +<p>Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien +que c'était une bonne vieille grand'mère, venue de +la campagne.</p> + +<p>...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, +à la nouvelle du départ de son petit-fils: - car +cette guerre de Chine avait déjà coûté +beaucoup de marins au pays de Paimpol.</p> + +<p>Ayant réuni toutes ses pauvres petites +économies, arrangé dans un carton sa belle robe des +dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie +pour l'embrasser au moins encore une fois.</p> + +<p>Tout droit elle avait éte le demander à la +caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait refusé +de le laisser sortir.</p> + +<p>--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez +vous adresser au capitaine, le voilà qui passe.</p> + +<p>Et carrément, elle y était allée. +Celui-ci s'était laissé toucher.</p> + +<p>--Envoyez Moan <i>se changer</i>, avait-il dit.</p> + +<p>Et Moan, quatre à quatre, était monté se +mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour +l'amuser, comme toujours, faisait par derrière à +cet adjudant une fine grimace impayable, avec une +révérence.</p> + +<p>Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien +décolleté dans sa tenue de sortie, elle avait +été émerveillée de le trouver si +beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, +était en pointe à la mode des marins cette +année-là, les liettes de sa chemise ouverte +étaient frisée menu, et son bonnet avait de longs +rubans qui flottaient terminés par des encres d'or.</p> + +<p>Un instant elle s'était imaginé voir son fils +Pierre qui, vingt ans auparavant, avait été lui +aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long passé +déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, +avait jeté furtivement sur l'heure présente une +ombre triste.</p> + +<p>Tristesse vitte effacée. Ils étaient sortis bras +dessus bras dessous, dans la joie d'être ensemble; - et +c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait +jugée "un peu ancienne".</p> + +<p>Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans +une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait +recommandée comme n'étant pas trop chère. +Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient +allés dans Brest, regarder les étalages des +boutiques. Et rien n'était si amusant que tout ce qu'elle +trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en +breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas +comprendre.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p><br> + Elle était restée trois jours avec lui, trois +jours de fête sur lesquels pesait un <i>après</i> +bien sombre, autant dire trois jours de grâce.</p> + +<p>Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à +Ploubazlanec. C'est que d'abord elle était au bout de son +pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et +les matelots sont toujours consignés inexorablement dans +les quartiers, la veille des grands départs (un usage qui +semble à première vue un peu barbare, mais qui est +une précaution nécessaire contre les +<i>bordées</i> qu'ils ont tendance à courir au +moment de se mettre en campagne).</p> + +<p>Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau +chercher dans sa tête pour dire encore des choses +drôles à son petit-fils, elle n'avait rien +trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient +envie de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui +montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle +lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, +donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans +une église pour dire ensemble leurs prières.</p> + +<p>C'est par le train du soir qu'elle s'en était +allée. Pour économiser, ils s'étaient rendus +à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage +et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de +tout son poids. Elle était fatiguée, +fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de +s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. +Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant +plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet +dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de +ses soixante-seize ans. A l'idée que c'était fini, +que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se +déchirait d'une manière affreuse. Et c'était +en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie! +Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait encore +de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute +sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son +désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le +garder!...</p> + +<p>Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, +de ses mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses +recommandations dernières auxquelles il répondait +tout bas par de petits <i>oui</i> bien soumis, la tête +penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons +yeux doux, son air de petit enfant.</p> + +<p>--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous +voulez partir!</p> + +<p>La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, +elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la +chose à terre, pour se pendre à son cou dans un +embrassement suprême.</p> + +<p>On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne +donnaient plus envie de sourire à personne. Poussée +par les employés, épuisée, perdue, elle se +jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma +brusquement la<br> + portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa +course légère de matelot, décrivait une +courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le tour et d'arriver +à la barrière, dehors, à temps pour la voir +passer.</p> + +<p>Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des +roues, - la grand'mère passa. - Lui, contre cette +barrière, agitait avec une grâce juvénile son +bonnet à rubans flottants, et elle, penchée +à la fenêtre de son wagon de troisième, +faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. +Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette +forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le +suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet "au +revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en +vont.</p> + +<p>Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; +jusqu'à la dernière minute, suis bien sa silhouette +fuyante, qui s'efface là-bas pour jamais...</p> + +<p>Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, +avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit +d'automne était venue, le gaz allumé partout, la +fête des matelots commencée. Sans prendre garde +à rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se +rendant au quartier.</p> + +<p>--"Écoute ici, joli garçon," disaient +déjà des vois enrouées de ces dames qui +avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.</p> + +<p>Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, +dormant à peine jusqu'au matin.<br> +</p> + +<h4>IX</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . .<br> + ...Il avait pris le large, emporté très vite sur +des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de +l'Islande.</p> + +<p>Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre +de se hâter, de brûler les relâches.</p> + +<p>Déjà il avait conscience d'être bien loin, +à cause de cette vitesse qui était incessante, +égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni +de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, +perché comme un oiseau, évitant ces soldats +entassés sur le pont, cette cohue d'en bas.</p> + +<p>On s'était arrêté deux fois sur la +côte de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des +mulets; de très loin il avait aperçu des villes +blanches sur des sables ou des montagnes. Il était +même descendu du sa hune pour regarder curieusement des +hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui +étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les +autres lui avaient dit que c'étaient ça, les +Bédouins.</p> + +<p>Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, +malgré la saison d'automne, lui donnaient l'impression +d'un dépaysement extrême.</p> + +<p>Un jour, on était arrivé à une ville +appelée Port-Saïd. Tous les pavillons d'Europe +flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air +de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient +comme une mer. On avait mouillé là à toucher +les quais, presque au milieu des longues rues à maisons de +bois. Jamais, depuis le départ, il n'avait vu si clair et +de si<br> + près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette +agitation, cette profusion de bateaux.</p> + +<p>Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes +à vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte +de long canal, étroit comme un fossé, qui fuyait en +ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut de sa +hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines.</p> + +<p>Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des +hommes en robe de toutes les couleurs, affairés, criant, +dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets +diaboliques des machines, étaient venus se mêler les +tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses +bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de +tous les exilés qui passaient.</p> + +<p>Le lendemain, dès le soleil levé, ils +étaient entrés eux aussi dans l'étroit ruban +d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les +pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à +la file dans le désert; puis une autre mer s'était +ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.</p> + +<p>On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus +chaude avait à sa surface des marbrures rouges et +quelquefois l'écume battue du sillage avait la couleur du +sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant +tout bas à lui-même <i>Jean François de +Nantes</i>, pour se rappeler son frère Yann, l'Islande, le +bon temps passé.</p> + +<p>Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il +voyait apparaître quelque montagne de nuance +extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans +doute, malgré l'éloignement et le vague, ces caps +avancés des continents qui sont comme des points de +repère éternels sur les grands chemins du monde. +Mais, quand on est gabier, on navigue emporté comme une +chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures +sur l'étendue qui ne finit pas.</p> + +<p>Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable +qui augmentait toujours; mais il en avait la notion très +nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui +fuyait derrière; en comptant depuis combien durait cette +vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.</p> + +<p>En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés +à l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau, +l'air, la lumière avaient pris une splendeur morne, +écrasante; et la fête éternelle de ces choses +était comme une ironie pour les êtres, pour les +existences organisées qui sont +éphémères:</p> + +<p>... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé +par des nuées de petits oiseaux, d'espèce inconnue, +qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de +poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs +épaules.</p> + +<p>Mais bientôt, les plus fatigués +commencèrent à mourir.</p> + +<p>... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les +sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.</p> + +<p>Ils étaient venus de par delà les grands +déserts, poussés par un vent de tempête. Par +peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils +s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, +sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond de quelque +région lointaine de la Libye, leur race avait +pullulé dans des amours exubérantes. Leur race +avait pullulé sans mesure, et il y en avait eu trop; alors +la mère aveugle, et sans âme, la mère<br> + nature, avait chassé d'un souffle cet excès de +petits oiseaux avec la même impassibilité que s'il +se fût agi d'une génération d'hommes.</p> + +<p>Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le +pont était jonché de leurs petits corps qui hier +palpitaient de vie, de chants et d'amour... Petites loques +noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les gabiers les +ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis +les poussaient au grand néant de la mer, à coups de +balai...</p> + +<p>Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de +Moïse, et le navire en fut couvert.</p> + +<p>Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu +inaltérable où on ne voyait plus rien de vivant, - +si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de +l'eau...</p> + +<h4>X</h4> + +<p><br> + ... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout +noir; - c'était l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied +sur cette terre-là, le hasard l'ayant fait choisir +à bord pour compléter <i>l'armement</i> d'une +baleinière.</p> + +<p>A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait +l'ondée tiède, et regardait autour de lui les +choses étranges. Tout était magnifiquement vert; +les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes +gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands +yeux veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de +leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et +les fleurs.</p> + +<p>Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme +le <i>Écoute ici, joli garçon</i>, entendu maintes +fois dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchanté, leur +appel était troublant et faisait passer des frissons dans +la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient +fauves et polies comme du bronze.</p> + +<p>Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, +il s'avançait déjà, peu à peu, pour +les suivre.</p> + +<p>...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, +modulé en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa +baleinière, qui allait repartir.</p> + +<p>Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on +se retrouva au large le soir, il était encore vierge comme +un enfant.</p> + +<p>Après une nouvelle semaine de mer bleue, on +s'arrêta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une +nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris, +envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers.</p> + +<p>--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda +Sylvestre,voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des +queues.</p> + +<p>On lui dit que non; encore un peu de patience: ce +n'était que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour +éviter la poussière noirâtre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fiévreusement dans les soutes.</p> + +<p>Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, +où se trouvait au mouillage une certaine +<i>Circé</i> tenant un blocus. C'était le bateau +auquel il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y +déposa avec son sac.</p> + +<p>Il y retrouva des <i>pays</i> même deux <i>Islandais</i> +qui pour le moment étaient canonniers.</p> + +<p>Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles +où il l'y avait rien à faire, ils se +réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour +former ensemble une petite Bretagne de souvenir.</p> + +<p>Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie +triste, avant le moment désiré d'aller se +battre.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . .<br> + Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du +départ des pêcheurs pour l'Islande.</p> + +<p>Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile +et devenue très pâle.</p> + +<p>C'est que Yann était en bas, à causer avec son +père. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement +résonner sa voix.</p> + +<p>Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, +comme si une fatalité les eût toujours +éloignés l'un de l'autre.</p> + +<p>Après sa course à Pors-Even, elle avait +fondé quelque espérance sur le <i>pardon des +Islandais</i>, où l'on a beaucoup d'occasions de se voir +et de causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, +dès le matin de cette fête, les rues étant +déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes +vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber +à torrents, chassée de l'ouest par une brise +gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si +noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient +dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce +côté-là. Et, en effet, ils n'étaient +pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à +boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur +plus serré que de coutume, était restée +derrière ses vitres toute la soirée, +écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des +cabarets les chants bruyants des pêcheurs.</p> + +<p>Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite +d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de +barque non encore réglée, le père Gaos, qui +n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors +elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les +filles ne font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en +avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l'avoir +troublée, puis abandonnée, à la +manières de garçons qui n'ont pas d'honneur. +Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de la +mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles +indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils +pourraient bien tomber, qui sait! après un entretien franc +comme serait le leur. Et alors, peut-être, +reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce +même sourire qui l'avait tant surprise et charmée +l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal passée +tout entière à valser entres ses bras. Et cet +espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience +presque douce.</p> + +<p>De loin, tout paraît toujours si facile, si simple +à dire et à faire.</p> + +<p>Et, précisément, cette visite d'Yann tombait +à une heure choisie: elle était sûre que son +père, en ce moment assis à fumer, ne se +dérangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor +où il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son +explication avec lui.</p> + +<p>Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette +hardiesse lui semblait extrême. L'idée seulement de +le rencontrer, de le voir face à face au pied de ces +marches la faisait trembler. Son coeur battait à se +rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte +en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant +qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!</p> + +<p>Non, décidément, elle n'oserait jamais; +plutôt se consumer d'attente et mourir de chagrin, que +tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait +quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler.</p> + +<p>Mais elle s'arrêta encore, hésitante, +effarée, se rappelent que c'était demain le +départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir +était unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, +recommencer des mois de solitude et d'attente, languir +après son retour, perdre encore tout un été +de sa vie...</p> + +<p>En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement +résolue, elle descendit en courant l'escaldier, et arriva +tremblante se planter devant luit.</p> + +<p>--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous +plaît.</p> + +<p>--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, +portant la main à son chapeau.</p> + +<p>Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la +tête rejetée en arrière, l'expression dure, +ayant même l'air de se demander si seulement il +s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, +il plaquait ses larges épaules à la muraille, comme +pour être moins près d'elle dans ce couloir +étroit où il se voyait pris.</p> + +<p>Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle +avait préparé pour lui dire: elle n'avait pas +prévu qu'il pourrait lui faire cet affront-là, de +passer sans l'avoir écoutée...</p> + +<p>--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? +Demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas +celui qu'elle voulait avoir.</p> + +<p>Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues +étaient devenues très rouges, une montée de +sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se +dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de +sa poitrine, comme celles des taureaux.</p> + +<p>Elle essaya de continuer:</p> + +<p>--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous +m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas à une +indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans +mémoire donc... Que vous ai-je fait?...</p> + +<p>... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, +venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la +coiffe de Gaud, et, derrière eux, fit furieusement battre +une porte. On était mal dans ce corridor pour parler de +choses graves. Après ses premières phrases, +étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, +sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées. Ils +s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui, +fuyant toujours.</p> + +<p>Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était +noir. Par cette porte ouverte, un éclairage livide et +triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en +face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces +deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les +Mével?</p> + +<p>--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin +en se dégageant avec une aisance de fauve. - +Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient +sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous +ne sommes pas gens de la même classe. Je ne suis pas un +garçon à venir chez vous, moi...</p> + +<p>Et il s'en alla...</p> + +<p>Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle +n'avait même rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans +cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la faire +passer à ses yeux pour une effrontée... Quel +garçon était-il donc, ce Yann, avec son +dédain des filles, son dédain de l'argent, son +dédain de tout!...</p> + +<p>Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les +choses remuer autour d'elle, avec du vertige...</p> + +<p>Et puis une idée, plus intolérable que toutes, +lui vint comme un éclair: des camarades d'Yann, des +Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il +allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se serait un +affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre, +pour les observer à travers ses rideaux...</p> + +<p>Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. +Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de +plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande +pluie menaçante, disant:</p> + +<p>--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa +passera.</p> + +<p>Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur +Jeannie Caroff, sur différentes belles; mais aucun ne se +retourna vers sa fenêtre.</p> + +<p>Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne +répondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et +triste. Il n'entra point boire avec les autres et, sans plus +prendre garde à exu ni à la pluie commencée, +marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé +dans une rêverie, il traversa la place, dans la direction +de Ploubazlanec...</p> + +<p>Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse +sans espoir prit la place de l'amer dépit qui lui +était d'abord monté au coeur.</p> + +<p>Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à +présent?</p> + +<p>Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; +plutôt, s'il pouvait venir là, seul avec elle dans +cette chambre où on se parlerait en paix, tout +s'expliquerait peut-être encore.</p> + +<p>Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui +dirait: "Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais +rien; à présent je suis à vous de toute mon +âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir +la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les +garçons de Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si +j'en désirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce +que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres +jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; +bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je +suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, +puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?</p> + +<p>... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit +qu'en rêve; il était trop tard, Yann ne l'entendrait +point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour +quelle espèce de créature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir.</p> + +<p>Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa +belle chambre, où entrait le jour blanchâtre de +février, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises +rangées le long du mur, il lui semblait voir crouler le +monde, avec les choses présentes et les choses à +venir, au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se +creuser partout autour d'elle.</p> + +<p>Elle souhaitait être débarassée de la vie, +être déjà couchée bien tranquille sous +une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui +pardonnait, et aucune haine n'était mêlée +à son amour désespéré pour lui...<br> +</p> + +<h4>XII</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + La mer, la mer grise.</p> + +<p>Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque +été, les pêcheurs en Islande, Yann filait +doucement depuis un jour.</p> + +<p>La veille, quand on était parti au chant des vieux +cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires, +couverts de voiles, s'étaient dispersés comme des +mouettes.</p> + +<p>Puis cette brise était devenue plus molle, et les +marches s'étaient ralenties; des bancs de brume +voyageaient au ras des eaux.</p> + +<p>Yann était peut-être plus silencieux que +d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait +avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque +obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien +qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, +on ne voyait que des grisailles profondes; en écoutant, on +n'entendait que du silence...</p> + +<p>... Tout à coup, un bruit sourd, à peine +perceptible, mais inusité et venu d'en dessous avec une +sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les +freins des roues! Et la <i>Marie</i>, cessant sa marche, demeura +immobilisée...</p> + +<p>Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc +de la côte anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien +depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.</p> + +<p>Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de +mouvement contrastait avec cette tranquillité brusque, +figée, de leur navire. Voilà, elle s'était +arrêtée à cette place, la <i>Marie</i>, et +n'en bougeait plus. Au milieu de cette immensité de choses +fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir même +pas de consistance, elle avait été saisie par je ne +sais quoi de résistant et d'immuable qui était +dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, +et risquait peut-être d'y mourir.</p> + +<p>Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par +les pattes à de la glu?</p> + +<p>D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne +change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en +dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.</p> + +<p>C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose +collante vient souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu +à peu, ils prennent cet air pitoyable d'une bête en +détresse qui va mourir.</p> + +<p>Pour la <i>Marie</i>, c'était ainsi; au commencement +cela ne paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu +inclinée, il est vrai, mais c'était en plein matin, +par un beau temps calme; il fallait <i>savoir</i> pour +s'inquiéter et comprendre que c'était grave.</p> + +<p>Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis +la faute en ne s'occupant pas assez du point où l'on +était; il secouait ses mains en l'air, en disant:</p> + +<p>--<i>Ma Doué! ma Doué!</i> sur un ton de +désespoir.</p> + +<p>Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina +un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque +aussitôt; on ne le distingua plus.</p> + +<p>D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et +pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient +grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force +vous tirer de peine à leur manière, et dont il faut +se défendre comme de pirates.</p> + +<p>Ils se démenaient tous, changeant, chavirant +l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les +mouvements de la mer, était très +émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits +d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis +ces immobilités, il comprenait très bien que tout +cela n'était pas naturel, et se cachait dans les coins, la +queue basse.</p> + +<p>Après, ils amenèrent des embarcations pour +mouiller des ancres, essayer de se <i>déhaler</i>, en +réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude +manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir +venu, le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et +pimpant, prenait déjà mauvaise figure, +inondé, souillé, en plein désarroi. Il +s'était débattu, secoué de toutes les +manières, et restait toujours là, cloué +comme un bateau mort.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br> + La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle +était plus haute; cela tournait mal quand, tout à +coup, vers six heures, les voilà dégagés, +partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour +se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de +l'avant à l'arrière en criant:</p> + +<p>--Nous flottons!</p> + +<p>Ils flottaient en effet; mais comment dire cette +joie-là, de <i>flotter</i>; de se tenir s'en aller, +redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un +commencement d'épave qu'on était tout à +l'heure!...</p> + +<p>Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était +envolée aussi. Allégé comme son bateau, +guéri par la saine fatique de ses bras, il avait +retrouvé son air insouciant, secoué ses +souvenirs.</p> + +<p>Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, +il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en +apparence aussi libre que dans ses premières +années.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + On distribuait un courrier de France, là bas, à +bord de la <i>Circé</i>, en rade d'Ha-Long, à +l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré de +matelots, le vaguemestre apppelait à haute voix les noms +des heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, +dans la batterie, en se bousculant autour d'un fanal.</p> + +<p>--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui +était bien timbrée de Paimpol, - mais ce +n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-ce que +cela voulait dire? Et de qui venait-elle?</p> + +<p>L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit +craintivement.</p> + +<p>Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.</p> + +<p>"Mon cher petit-fils,"<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; +alors il respira mieux. Elle avait même apposé au +bas sa grosse signature apprise par coeur, toute tremblée +et écolière: "Veuve Moan".</p> + +<p>Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, +d'un mouvement irréfléchi, et embrassa ce pauvre +nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait +à un heure suprême de sa vie: demain matin, +dès le jour, il partait pour aller au feu.</p> + +<p>On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa +venaient d'être pris. Aucune grande opération +n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les renforts +qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à +bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour +compléter les compagnies de marins déjà +débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui +longtemps dans les croisières det les blocus, venait +d'être désigné avec quelques autres pour +combler des vides dans ces compagnies-là.</p> + +<p>En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque +chose leur disait tout de même qu'ils débarqueraient +encore à temps pour se battre un peu. Ayant arrangé +leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait +leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la +soirée au milieu des autres qui restaient, se sentant +grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à +sa manière manifestait ses impressions de départ, +les uns graves, un peu recueillis; les autres se répandant +en exubérantes paroles.</p> + +<p>Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait +en lui-même son impatience d'attente; seulement quand on le +regardait, son petit sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis +en effet, et c'est pour demain matin". La guerre, le feu, il ne +s'en faisait encore qu'une idée incomplète; mais +cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante +race.</p> + +<p>... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture +étrangère, il cherchait à s'approcher d'un +fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient +là, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette +batterie...</p> + +<p>Dès le début de sa lettre, comme il l'avait +prévu, la grand'mère Yvonne expliquait pourquoi +elle avait été obligée de recourir à +la main peu experte d'une vieille voisine:</p> + +<p>"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois +par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son +père a été pris de mort subite, il y a deux +jours. Et il parait que toute sa fortune a été +mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait +faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses +meubles. C'est une chose à laquelle personne ne +s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va +te faire comme à moi beaucoup de peine.</p> + +<p>"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé +engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la +<i>Marie</i>, et le départ pour l'Islande a eu lieu +d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé +le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé +à notre pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance +encore.</p> + +<p>"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à +présent c'est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi +elle va être obligée de travailler pour gagner son +pain..."</p> + +<p>... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui +avaient gâté toute sa joie d'aller se battre...</p> + +<h3>Troisième parties.</h3> + +<h4>I<br> +</h4> + +. . . . . . . . . . . . . . . . .<br> +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre +s'arrête court, dressant l'oreille... + +<p>C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et +velouté de printemps. Le ciel est gris, pesant aux +épaules.</p> + +<p>Ils sont là six matelots armés, en +reconnaissance au milieu des fraîches rizières, dans +un sentier de boue...</p> + +<p>... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! +- Bruit aigre et ronflant, espèce de <i>dzinn</i> +prolongé, donnant bien l'impression de la petite chose +méchante et dure qui passe là tout droit, +très vite, et dont la rencontre peut être +mortelle.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, Sylvestre +écoute cette musique-là. Ces balles qui vous +arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-même: le coup de feu, parti de loin, est +atténué, on ne l'entend plus; alors on distingue +mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en +traînée rapide, frôlant vos oreilles...</p> + +<p>... Et <i>dzin</i> encore, et <i>dzin</i>! Il en pleut +maintenant, des balles. Tout près des marins, +arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol +inondé de la rizière, chacune avec un petit +<i>flac</i> de grêle, sec et rapide, et un léger +éclaboussement d'eau.</p> + +<p>Eux se regardent, en souriant comme d'une farce +drôlement jouée, et ils disent:</p> + +<p>--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour +les matelots, tout cela c'est de la même famille +chinoise.)</p> + +<p>Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, +celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans +l'herbe. Cela n'a pas duré une minute, ce petit arrosage +de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande plaine +verte, le silence absolu revient, et nulle part on +aperçoit rien qui bouge.</p> + +<p>Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant +le vent, ils cherchent d'où cela a pu venir.</p> + +<p>De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, +qui fait dans la plaine comme un îlot de plumes, et +derrière lesquels apparaissent, à demi +cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans +la terre détrempée de la rizière, leurs +pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus +longues et plus agiles, est celui qui court devant.</p> + +<p>Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont +rêvé...</p> + +<p>Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont +toujours et éternellement les mêmes, - le gris des +ciels couverts, la teinte fraîche des prairies au +printemps, - on croirait voir les champs de France, avec des +jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre +jeu que celui de la mort.</p> + +<p>Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous +montrent mieux la finesse exotique de leur feuillée, ces +toits de village accentuent l'étrangeté de leur +courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, +avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées +par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en +jetant un cri, et se déploient en une longue ligne +tremblante, mais décidée et dangereuse.</p> + +<p>--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur +même brave sourire.</p> + +<p>Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a +beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en +aperçoit d'autres, qui arrivent par derrière, +émergeant d'entre les herbages...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br> + ... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette +journée, le petit Sylvestre; sa vieille grand'mère +eût été fière de le voir si +guerrier!</p> + +<p>Déjà transfiguré depuis quelques jours, +bronzé, la voix changée, il était là +comme dans un élément à lui. A une minute +d'indécision suprême, les matelots, +éraflés par les balles, avaient presque +commencé ce mouvement de recul qui eût +été leur mort à tous; mais Sylvestre +avaitcontinué d'avancer; ayant pris son fusil par le +canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de +droite et de gauche, à grands coups de crosse qui +assomnaient. Et, grâce à lui, la partie avait +changé de tournure: cette panique, cet afollement, ce je +ne sais quoi, qui décide aveuglément de tout, dans +ces petites batailles non dirigées était +passé du côté des Chinois; c'étaient +eux qui avaient commencé à reculer.</p> + +<p>... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six +matelots, ayant rechargé leurs armes à tir rapide, +les abattaient à leur aise; il y avait des flaques rouges +dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes +versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.</p> + +<p>Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant +comme des léopards. Et Sylvestre courait après, +déjà blessé deux fois, un coup de lance +à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne +sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non +raisonnée qui vient du sang<br> + vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle +qui faisait les héros antiques.</p> + +<p>Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, +dans une inspiration de terreur désespérée. +Sylvestre s'arrêta, souriant, méprisant, sublime, +pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu +sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. +Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil +dévia par hasard dans le même sens. Alors, lui, +sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce +que c'était, par un éclair de pensée, +même avant toute douleur, il détourna la tête +vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire, +comme un vieux soldat, la phrase consacrée: "Je crois que +j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de +courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, +il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, +avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet +crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, +tandis qu'il lui venait au côté une douleur +aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à +être quelque chose d'atroce et d'indicible.</p> + +<p>Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête +perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au +milieu de tout ce liquide rouge dont la montée +l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is +s'abattit.</p> + +<h4>II</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait +déjà plus sombre à l'approche des pluies, et +la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on +avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en +rade d'Ha-Long et mis à bord d'un navire-hôpital qui +rentrait en France.</p> + +<p>Il avait été longtemps promené sur divers +brancards, avec des temps d'arrêt dans des ambulances. On +avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions +mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du +côté percé, et l'air entrait toujours, en +gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.</p> + +<p>On lui avait donné la médaille militaire et il +en avait eu un moment de joie. Mais il n'était plus le +guerrier d'avant, à l'allure décidée, +à la voix vibrante et brève. Non, tout cela +était tombé devant la longue souffrance et la +fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec +le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant +à peine d'une petite voix douce, presque éteinte. +Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu'il +faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, - +vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui +diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement +était une chose qui l'obsédait sans cesse; qui +l'oppressait à ses réveils, - quand, après +les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse +de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit +soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait +supplié qu'on l'embarquât, au risque de tout.</p> + +<p>Il était très lourd à porter dans son +cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses +cruelles en le charroyant.</p> + +<p>A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans +l'un des petits lits de fer alignés à +l'hôpital et il recommença en sens inverse sa longue +promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au +lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, +c'était dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des +exhalaisons de remèdes, de blessures et de +misères.</p> + +<p>Les premiers jours, la joie d'être en route avait +amené en lui un peux de mieux. Il pouvait se tenir +soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en +temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot +était le coffret de bois blanc, acheté à +Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait +les lettres de la grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de +Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du +bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un +pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait +inscrit le journal naïf de sa campagne.</p> + +<p>Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la +première semaine, les médecins pensèrent que +la mort ne pouvait plus être évitée.</p> + +<p>... Près de l'Équateur maintenant, dans +l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait, +secouant ses lits, ses blessés et ses malades; s'en allait +toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore +comme au renversement des moussons.</p> + +<p>Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort +plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce +grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits +s'étaient débarrassé déjà de +leur pauvre contenu.</p> + +<p>Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait +très sombre: on avait été obligé, +à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des +sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de +malades.</p> + +<p>Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché +toujours sur son côté percé, il le comprimait +des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour +immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce +poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. +Mais cet autre aussi, peu à peu, s'était pris par +voisinage, et l'angoisse suprême était +commencée.</p> + +<p>Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; +dans l'obscurité chaude, des figures aimées ou +affreuses venaient se pencher sur lui; il était dans un +perpétuel rêve d'halluciné, où +passaient la Bretagne et l'Islande.</p> + +<p>Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, +qui était un vieillard habitué à voir mourir +des matelots, avait été surpris de trouver, sous +cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit +enfant.</p> + +<p>Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle +part; les manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, +qui l'éventait tout le temps avec un éventail +à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des +buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois +respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.</p> + +<p>Quelquefois, il lui prenait des rages +désespérées pour sortir de ce lit, où +il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent +là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui +couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!... +Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait +qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou +affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que +l'on fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il +retombait dans les mêmes creux de son lit défait, +déjà englué là par la mort; et chaque +fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait +pour un instant conscience de tout.</p> + +<p>Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien +que se fût encore dangereux, la mer n'étant pas +assez calmée. C'était le soir, vers six heures. +Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la +lumière seulement, de l'éblouissante lumière +rouge. Le soleil couchant apparaissait à l'horizon avec +une extrême splendeur, dans la déchirure d'un<br> + ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il +éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche +que l'on balance.</p> + +<p>De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait +dehors était impuissant à entrer ici, à +chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était +qu'humidité chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air +nulle part, pas même pour les mourants qui haletaient.</p> + +<p>... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille +grand'mère, passant sur un chemin, très vite, avec +une expression d'anxiété déchirante; la +pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se +rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine +pour y être informée qu'il était mort.</p> + +<p>Il se débattait maintenant; il râlait. On +épongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui +étaient remontés de sa poitrine, à flots, +pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique +l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit +l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par +le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, +qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour +de lui.</p> + +<p>... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en +Bretagne, où midi allait sonner. Il était bien le +même soleil, et au même instant précis de sa +durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur +très différente; se tenant plus haut dans un ciel +bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière +blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à +coudre, assise sur sa porte.</p> + +<p>En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, +à cette même minute de mort.</p> + +<p>Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait +à être vu là que par une sorte de tour de +force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord +où dérivait la <i>Marie</i>, et son ciel +était cette fois d'une de ces puretés +hyperboréennes qui éveillent des idées de +planètes refroidies n'ayant plus d'atmosphère. Avec +une netteté glacée, il accentuait les +détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce +pays, vu de la <i>Marie</i>, semblait plaqué sur un +même plan et se tenir debout. Yann, qui était +là, éclairé un peu étrangement lui +aussi, pêchait comme d'habitude, au milieu de ces espects +lunaires.</p> + +<p>... Au moment où cette traînée de feu +rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'éteignit, +où le soleil équatorial disparut tout à fait +dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils +mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour +disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les +paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint +très beau et calme, comme un marbre couché...</p> + +<h4>III<br> +</h4> + +... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet +enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-même +là-bas, dans l'île de Singapour. On en avait assez +jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers +jours de la traversée; comme cette terre malaise +était là tout près, on s'était +décidé à le garder quelques heures de plus +pour l'y mettre. + +<p>C'était le matin, de très bonne heure, à +cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps +était recouvert du pavillon de France. La grande ville +étrange dormait encore quand nous accostâmes la +terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait +sur le quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois +qu'on lui avait faite à bord; la peinture en était +encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les +lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.</p> + +<p>Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis +se fut une émotion, de retrouver là, à deux +pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une +église française. Sous cette haute nef blanche, +où j'étais seul avec mes matelots, le <i>Dies +irae</i> chanté par un prêtre missionnaire +résonnait comme une douce incantation magique. Par les +portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à +des jardins enchantés, der verdures admirables, des palmes +immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et +c'était une pluie de pétales d'un rouge de carmin +qui tombaient jusque dans l'église.</p> + +<p>Après, nous sommes allés au cimetière +très loin. Notre petit cortège de matelots +était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du +pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers +chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs +malais, indiens, où toute sorte de figures d'Asie nous +regardaient passer avec des yeux étonnés.</p> + +<p>Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins +ombreux où volaient d'admirables papillons aux ailes de +verlours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les +splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, le +cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions +multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants +feuillages, des plantes inconnues. L'endroit où nous +l'avons mis ressemble à un coin des jardins d'Indra. Sur +sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois +qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:</p> + +<p>SYLVESTRE MOAN<br> + Dix-neuf ans</p> + +<p>Et nous l'avons laissé là, pressés de +repartir à cause de ce soleil qui montait toujours, nous +retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses +grandes fleurs.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p><br> + Le transport continuait sa route à travers l'océan +Indien. En bas, dans l'hôpital flottant, il y avait encore +des misères enfermées. Sur le pont, on ne voyait +qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, +une vraie fête d'air pur et de soleil.</p> + +<p>Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, +étendus à l'ombre des voiles, s'amusaient avec +leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour +d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute +sorte de bêtes apprivoisées.)</p> + +<p>Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, +ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas +encore de queue, mais déjà vertes, oh! d'un vert +admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité +inconsciemment de cette couleur-là, posées sur ces +planches si propres du navire, elles<br> + ressemblaient à des feuilles très fraîches +tombées d'un arbre des tropiques.</p> + +<p>Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles +s'observaient entre elles drôlement; elles se mettaient +à tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous +différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, +avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un +coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle +patrie; et il y en avait qui tombaient.</p> + +<p>Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et +c'était un autre amusement. Il y en avait de tendrement +aimées, qui étaient embrassées avec +transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure +de leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, +moitié grotesque, moitié touchantes.</p> + +<p>Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur +le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en +cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; c'était +pour vendre à la criée, - comme le règlement +l'exige pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui +lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, +vinrent se grouper autour; à bord d'un +navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de +sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce +bateau, on avait si peu connu Sylvestre.</p> + +<p>Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies +bleues, furent palpés, retournés et puis +enlevés à des prix quelconques, les acheteurs +surfaisant pour s'amuser.</p> + +<p>Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on +adjugea cinquante sous. On en avait retiré, pour remettre +à la famille, les lettres et la médaille militaire; +mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, +et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses +disposées là par la prévoyance de +grand'mère Yvonne pour réparer et recoudre.</p> + +<p>Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, +présenta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour +être donnés à Gaud, et si drôles de +tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit +apparaître comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce +n'était pas par manque de coeur, mais par +irréflexion seulement.</p> + +<p>Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit +aussitôt de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien +à la place.</p> + +<p>Un soigneux coup de balai fut donné après, afin +de bien débarrasser ce pont si propre des +poussières ou des débris de fil tombés de ce +déballage.</p> + +<p>Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser +avec leurs perruches et leurs singes.</p> + +<h4>V</h4> + +<p><br> + . . . . . . . . . . . . . . .<br> + Un jour de la première quinzaine de juin, comme la +vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on +était venu la demander de la part du commissaire de +l'inscription maritime.</p> + +<p>C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien +sûr; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les +familles des <i>gens de mer</i>,on a souvent<br> + affaire à <i>l'Inscription</i>; elle donc, qui +était fille, femme, mère et grand'mère de +marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante +ans.</p> + +<p>C'était au sujet de sa délégation, sans +doute; ou peut-être un petit décompte de la +<i>Circé</i> à toucher au moyen de sa +<i>procure</i>. Sachant ce qu'on doit à M. le commissaire, +elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanche, +puis se mit en route sur les deux heures.</p> + +<p>Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, +elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de +même, à la réflexion, à cause de ces +deux mois sans lettre.</p> + +<p>Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, +très tombé depuis les froids de l'hiver.</p> + +<p>--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous +gêner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il +avait dans l'idée.)</p> + +<p>Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les +hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux +fleurs jaune d'or; mais dès qu'on passait dans les +bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on trouvait +tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aubépine +fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait +guère tout cela, elle, si vieille, sur qui +s'étaient accumulées les saisons fugitives, courtes +à présent comme des jours...</p> + +<p>Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des +rosiers, des oeillets, des giroflées et, jusque sur les +hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui +attiraient les premiers papillons blancs.</p> + +<p>Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays +d'Islandais, et les belles filles de race fière que l'on +apercevait, rèveuses, sur les portes, semblaient darder +très loin au delà des objets visibles leurs yeux +bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs +mélancolies et leurs désirs, étaient +à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer +hyperborée...</p> + +<p>Mais c'était un printemps tout de même, +tiède, suave, troublant, avec de légers +bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.</p> + +<p>Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire +à cette vieille grand'mère qui marchait de son +meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier +petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où +cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer +chinoise, allait lui être dite; elle faisait cette course +sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée +et qui lui avait arraché ses dernières larmes +d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée +à <i>l'Inscription</i> de Paimpol pour apprendre qu'il +était mort! - Il l'avait vu très nettement passer, +sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit +châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette +apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un +déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil +rouge de l'Équateur, qui se couchait magnifiquement, +entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder +mourir.</p> + +<p>Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision +dernière, s'était figuré sous un ciel de +pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se +faisait au gai printemps moqueur...</p> + +<p>En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus +inquiète, et pressait encore sa marche.</p> + +<p>La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de +granit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à +d'autres vieilles, ses contemporaines, assises à leur +fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient:</p> + +<p>--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du +dimanche, un jour sur semaine?</p> + +<p>M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez +lui. Un petit être très laid, d'une quinzaine +d'années, qui était son comis, se tenait assis +à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un +pêcheur, il avait reçu de l'instruction et passait +ses jours sur cette même chaise, en fausses manches noires, +grattant son papier.</p> + +<p>Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il +se leva pour prendre, dans un casier, des pièces +timbrées.</p> + +<p>Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin +jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...</p> + +<p>Il les étalait devant la pauvre vieille, qui +commençait à trembler et à voir trouble. +C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pout elle à son petit-fils, et qui +étaient revenues là, non +décachetées... Et ça c'était +passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils +Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. +le commissaire, qui les lui avait remises...</p> + +<p>Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, +Jean-Marie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, +numéro matricule 2091, décédé +à bord du <i>Bien-Hoa</i> le 14..."</p> + +<p>--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon +Monsieur?...</p> + +<p>--Décédé!... Il est +décédé, reprit-il.</p> + +<p>Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce +commis; s'il disait cela de cette manière brutale, +c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de +petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas +ce beau mot, il s'exprima en breton:</p> + +<p>--<i>Marw éo!.</i>..</p> + +<p>--<i>Marw éo!</i>... (Il est mort...)</p> + +<p>Elle répéta après lui, avec son +chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho +fêlé redirait une phrase indifférente.</p> + +<p>C'était bien ce qu'elle avait à moitié +deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à +présent que c'était certain, ça n'avait pas +l'air de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir +s'était vraiment un peu émoussée, à +force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne +venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait +pour le moment dans sa tête, et voilà qu'elle +confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de +fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci +était son dernier, si chéri, celui à qui se +rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son +attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies +par l'approche sombre de <i>l'enfance</i>...</p> + +<p>Elle éprouvait une honte aussi à laisser +paraître son désespoir devant se petit monsieur qui +lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça +qu'on annonçait à une grand'mère la mort de +son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, +torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres +vieilles mains gercées de laveuse.</p> + +<p>Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout +ce trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant +d'atteindre le gîte de chaume où elle avait +hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées +qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi +qu'elle s'efforçait<br> + de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, +épouvantée surtout d'une route si longue.</p> + +<p>On lui remit un mandat pour aller toucher, comme +héritière, les trente francs qui lui revenaient de +la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats +et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient +ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses +poches pour le mettre.</p> + +<p>Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne +regardant personne, le corps un peu penché comme qui va +tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles; +- et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine +déjà très ancienne qu'on aurait +remontée à toute vitesse pour la dernière +fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.</p> + +<p>Au troisième kilomètre, elle allait toute +courbée en avant, épuisée; de temps à +autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la +tête un grand choc douloureux. Et elle se +dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber +et d'être rapportée...</p> + +<h4>VI<br> +</h4> + +La vieille Yvonne qui est soûle! + +<p>Elle était tombée, et les gamins lui couraient +après. C'était justement en entrant dans la comune +de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long de +la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever +et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.</p> + +<p>--La vieille Yvonne qui est soûle!</p> + +<p>Et des petits effrontés venaient la regarder sous le +nez en riant. Sa coiffe était tout de travers.</p> + +<p>Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien +méchant dans le fond, - et quand ils l'avaient vue de plus +près devant cette grimace de désespoir +sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, +n'osant plus rien dire.</p> + +<p>Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de +détresse qui l'étouffait, et se laissa tomber dans +un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était +descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle +coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière +robe des dimanches était toute salie, et une mince queue +de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-tête, +complétant un désordre de pauvresse...</p> + +<h4>VII</h4> + +<p><br> + Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute +décoiffée, laissant pendre les bras, la tête +contre la pierre, avec une grimace et un <i>hi hi hi!</i> +plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: +les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans +leurs yeux taris.</p> + +<p>--Mon petit-fils qui est mort!</p> + +<p>Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la +médaille.</p> + +<p>Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien +vrai, et se mit à genoux pour prier.</p> + +<p>Elles restèrent là ensemble, presque muettes, +les deux femmes, tant que dura ce crépuscule de juin - qui +est très long en Bretagne et qui là-bas, en +Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui +porte bonheur leur faisait tout de même sa grèle +musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans +cette chaumière Moan que la mer avait tous pris, qui +étaient maintenant une famille éteinte...</p> + +<p>A la fin Gaud disait:</p> + +<p>--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec +vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous +garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...</p> + +<p>Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin +elle se sentait distraite involontairement par la pensée +d'un autre: - celui qui était reparti pour la grande +pêche.</p> + +<p>Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était +mort; justement les <i>chasseurs</i> devaient bientôt +partir. Le pleurerait-il seulement?... Peut-être que oui, +car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle +se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant +contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant +à son souvenir, à cause de cette douleur qu'il +allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement +entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p><br> + ... Un soir pâle d'août, la lettre qui +annonçait à Yann la mort de son frère finit +par arriver à bord de la <i>Marie</i> sur la mer +d'Islande; - c'était après une journée de +dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il +allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de +sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, +à le lueur jaune de la petite lampe; et, dans le premier +moment, lui aussi resta insensible, étourdi, comme +quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très +renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait +son coeur, il cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa +poitrine, comme les matelots font, sans rien dire.</p> + +<p>Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec +les autres pour manger la soupe; alors, dédaignant +même de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa +couchette et, du même coup, s'endormit.</p> + +<p>Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son +enterrement qui passait...</p> + +<p>Aux approches de minuit, - étant dans cet état +d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure +dans le sommeil et qui sentent venir le moment où on les +fera lever pour le quart, - il voyait cet enterrement encore. Et +ils se disait:</p> + +<p>--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller +mieux et ça s'évanouira.</p> + +<p>Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une +voix se mit à dire: "Gaos! - allons debout, la +<i>relève</i>!" il entendit sur sa poitrine un +léger froissement de papier - petite musique sinistre +affirmant la réalité de la mort. - Ah! Oui, la +lettre!... c'était vrai, donc! - et déjà ce +fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se +dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les +poutres son front large.</p> + +<p>Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller +là-haut prendre son poste de pêche...</p> + +<h4>IX</h4> + +<p><br> + Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec +ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de la +mer.</p> + +<p>Cette nuit-là, c'était l'immensité +présentée sous ses aspects les plus +étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement +des impressions de profondeur.</p> + +<p>Cet horizon, qui n'indiquait aucune région +précise de la terre, ni même aucun âge +géologique, avait dû être tant de fois pareil +depuis l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait +vraiment qu'on ne vit rien, - rien que l'éternité +des choses qui <i>sont</i> et qui ne peuvent se dispenser +<i>d'être.</i></p> + +<p>Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était +éclairé faiblement, par un reste de lumière, +qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude, +rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un gris +trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos +mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes +discrètes qui n'ont pas de nom.</p> + +<p>Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient +pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent +guère n'en pas avoir dans l'obscurité, elles se +confondaient presque pour n'être qu'un grand voile.</p> + +<p>Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des +eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien +que très lointaine; un dessin mou, comme tracé par +une main distraite; combinaison de hasard, non destinée +à être vue, et fugitive, prête à +mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait +signifier quelque chose; on eût dit que la pensée +mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, +était inscrite là; - et les yeux finissaient par +s'y fixer, sans le vouloir.</p> + +<p>Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles +s'habituaient à l'obscurité du dehors, il regardait +de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme +de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et +à présent qu'il avait commencé à voir +là cette apparence, il lui semblait que ce fût une +vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force +de venir de loin.</p> + +<p>Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les +rêves indicibles et les croyances primitives, cette ombre +triste, effondrée au bout de ce ciel de +ténèbres, se mêlait peu à peu au +souvenir de son frère mort, comme une dernière +manifestation de lui.</p> + +<p>Il était coutumier de ces étranges associations +d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie, +dans la tête des enfants... Mais<br> + les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop +précis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue +incertaine qui se parle quelquefois<br> + dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que +d'énigmatiques fragments n'ayant plus de sens.</p> + +<p>A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse +profonde, angoissée, pleine d'inconnu et de +mystère, qui lui glaçait l'âme; beaucoup +mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son +pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais +plus; le chagrin, qui avait été long à +percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait +à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait +la figure douce de Sylvèstre, ses bons yeux d'enfant; +à l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un +voile tombait tout à coup entre ses paupières, +malgré lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce +que c'était, n'ayant jamais pleuré dans sa vie +d'homme. - Mais les larmes commençaient à couler +lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent +soulever sa poitrine profonde.</p> + +<p>Il continuait de pêcher très vite, sans perdre +son temps ni rien dire, et les deux autres, qui +l'écoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air +d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé +et si fier.</p> + +<p>... Dans son idée à lui, la mort finissait +tout...</p> + +<p>Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces +prières qu'on dit en famille pour les défunts; mais +il ne croyait à aucune survivance des âmes.</p> + +<p>Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, +d'une manière brève et assurée, comme une +chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'empêchait +pas une vague appréhension des fantômes, une vague +frayeur des cimetières, une confiance extrême dans +les saints et les images qui protègent, ni surtout une +vénération innée pour la terre bénite +qui entoure les églises.</p> + +<p>Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par +la mer, comme si cela anéantissait davantage, - et la +pensée que Sylvestre était resté +là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait +son chagrin plus désespéré, plus sombre.</p> + +<p>Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune +contrainte ni honte, comme s'il eût été +seul.</p> + +<p>... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il +fût à peine deux heures; et en même temps il +paraissait s'étendre, devenir plus démesuré, +se creuser d'une manière plus effrayante. Avec ette +espèce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage +et l'esprit plus éveillé concevait mieux +l'immensité des lointains; alors les limites de l'espace +visible étaient encore reculées et fuyaient +toujours.</p> + +<p>C'était un éclairage très pâle, +mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets, +par secousses légères; les choses éternelles +avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des +lampes à flamme blanche eussent été +montées peu à peu, derrière les informes +nuées grises; - montées discrètement, avec +des précautions mystérieuses, de peur de troubler +le morne repos de la mer.</p> + +<p>Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le +soleil, qui se traînait san force, avant de faire +aud-dessus des eaux sa promenade lente et froide commencée +dès l'extrème matin...</p> + +<p>Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses +d'aurore, tout restait blême et triste. Et, à bord +de la <i>Marie</i>, un homme pleurait, le grand Yann...</p> + +<p>Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande +mélancolie du dehors, c'était l'appareil de deuil +employé pour le pauvre petit héros obscur, sur ces +mers d'Islande où il avait passé la moitié +de sa vie...</p> + +<p>Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux +avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut +fini. Il semblait complètement repris par le travail de la +pêche, par le train monotone des choses réelles et +présentes, comme ne pensant plus à rien.</p> + +<p>Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient +peine à suffire.</p> + +<p>Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, +c'était un nouveau changement à vue. Le grand +déploiement d'infini, le grand spectacle du matin +était terminé, et maintenant les lointains +paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer +sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la +mer si démesurée? L'horizon était à +présent tout près, et il semblait même qu'on +manquât d'espace. Le vide se remplissait de voiles +ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des +buées, d'autres aux contours presque visibles et comme +frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, +comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en +descendait de partout en même temps, aussi l'emprisonnement +là-dessous se faisait très vite, et cela +oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.</p> + +<p>C'était la première brume d'août qui se +levait. En quelques minutes le suaire fut uniformément +dense, impénétrable; autour de la <i>Marie</i>, on +ne distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se +diffusait la lumière et où la mâture du +navire semblait même se perdre.</p> + +<p>--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, +dirent les hommes.</p> + +<p>Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable +compagne de la seconde période de pêche; mais aussi +cela annonçait la fin de la saison d'Islande, +l'époque où l'on fait route pour revenir en +Bretagne.</p> + +<p>En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur +leur barbe; cela faisait luire d'humidité leur peau +brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout à l'autre du +bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre +les objets très rapprochés apparaissaient plus +crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. +On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de +froid et de mouillé pénétrait les +poitrines.</p> + +<p>En même temps, la pêche allait de plus en plus +vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; à +tout instant, on entendait tomber à bord des gros +poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; +après, ils se trémoussaient rageusement en claquant +de la queue contre le bois du pont; tout était +éclaboussé de l'eau de la mer et des fines +écailles argentées qu'ils jetaient en se +débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son +grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les +doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la +saumure.</p> + +<h4>X<br> +</h4> + +Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris +dans la brume épaisse, sans rien voir. La pêche +continuait d'être bonne et, avec tant d'activité, on +ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles +réguliers, l'un <br> +d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un +bruit pareil au beuglement d'une bête sauvage. + +<p>Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain répondait à leur appel. Alors +on veillait davantage. Si le crise rapprochait, toutes les +oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait +sans doute jamais et dont la présence était +pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il +devenait une occupation, une société et, par envie +de le voir, les yeux s'efforcaient à percer les +impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout +dans l'air.</p> + +<p>Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe +mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul +dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles. +Tout était imprégné d'eau; tout était +ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus +pénétrant; le soleil s'attardait davantage à +traîner sous l'horizon; il y avait déjà de +vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise +était sinistre et glaciale.</p> + +<p>Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de +peur que la <i>Marie</i> ne se fût trop rapprochée +de l'île d'Islande. Mais toutes les <i>lignes</i> du bord +filées bout à bout n'arrivaient pas à +toucher le lit de la mer: on était donc bien au large et +en belle eau profonde.</p> + +<p>La vie était saine et rude; ce froid plus piquant +augmentait le bien-être du soir, l'impression de gite bien +chaud qu'on éprouvait dans la cabine en chêne +massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.</p> + +<p>Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus +cloîtrés que des moines, causaient peu entre eux. +Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures +à son même poste invariable, les bras seuls +occupés au travail incessant de la pêche. Ils +n'étaient séparés les uns des autres que de +deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se +voir.</p> + +<p>Ce calme de la brume, cette obscurité blanche +endormaient l'esprit. Tout en pèchant, on se chantait pour +soi-même quelque air du pays à demi-voix, de peur +d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient +plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, +s'allonger en durée afin d'arriver à remplir le +temps sans y laisser des vides, des intervalles de +non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, +parce qu'il faisait déjà froid; mais on +rêvait à des choses incohérentes ou +merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces +rêves était aussi peu serrée qu'un +brouillard...</p> + +<p>Ce brumeaux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi +chaque année, d'une manière triste et tranquille, +la saison d'Islande. Autrement c'était toujours la +même plénitude de vies physique, gonflant les +poitrines et faisant aux marins des muscles durs.</p> + +<p>Yann avait bien retrouvé tout de suite ses +façons d'être habituelles, comme si son grand +chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, +prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure +désinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste, +communicatif à ses heures seulement - qui étaient +rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air +à la fois indifférent et dominateur.</p> + +<p>Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait +la Vierge de faïence, quand on était attablé, +le grand couteau en main devant quelque bonne assiettée +toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux +choses drôles que les autres disaient.</p> + +<p>En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de +cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour +femme dans ses dernières petites idées d'agonie, - +et qui était devenue une pauvre fille à +présent sans personne<br> + au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce +frère durait-il encore dans le fond de son coeur...</p> + +<p>Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, +à gouverner, peu connue, où se passaient des choses +qui ne se révélaient pas au dehors.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p><br> + Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient +tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme +des bruits de voix dont le timbre leur sembla étrange et +non connu d'eux. Ils se regardèrent les uns les autres, +ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup +d'oeil:</p> + +<p>--Qui est-ce qui a parlé?</p> + +<p>Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela +avait bien eu l'air de sortir du vide extérieur.</p> + +<p>Alors, celui qui était chargé de la trompe, et +qui l'avait négligée depuis la veille, se +précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour +pousser le long beuglement d'alarme.</p> + +<p>Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce +silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition +eût été évoquée par ce son +vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue +s'était dessinée en grisaille, s'était +dressée menaçante, très haut tout +près d'eux: des mâts, des vergues, des cordages, un +dessin de navire qui s'était fait en l'air, partout +à la fois et d'un même coup, comme ces +fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de +lumière, sont créées sur des voiles tendus. +Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, +penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux +très ouverts dans un réveil de surprise et +d'épouvante...</p> + +<p>Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de +rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la drôme +de long et de solide - et les pointèrent en dehors pour +tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient +vers eux d'énormes bâtons pour les repousser.</p> + +<p>Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans +les vergues, au-dessus de leurs têtes, et les +mâtures, un instant accrochées, se +dégagèrent aussitôt sans aucune avarie; le +choc, très doux par ce calme, était tout à +fait amorti; il avait été si faible même, que +vraiment il semblait que cet autre navire n'eût pas de +masse et qu'il fût une chose molle, presque sans +poids...</p> + +<p>Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent +à rire; ils se reconnaissaient entre eux:</p> + +<p>--Ohé! de la <i>Marie</i>.<br> + --Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!</p> + +<p>L'apparition, c'était la <i>Reine-Berthe</i>, capitaine +Larvoër, aussi de Paimpol; ces matelots étaient des +villages d'alentour; ce grand-là, tout en barbe noire, +montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, +un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de +Plounérin.</p> + +<p>--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande +de sauvages? Demandait Larvoër de la +<i>Reine-Berthe</i>.</p> + +<p>--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et +d'écumeurs, <i>mauvaise poison</i> de la mer?...</p> + +<p>--Oh! nous... c'est différent; <i>ça nous est +défendu de faire du bruit</i>. (Il avait répondu +cela avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; +avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en +tête à ceux de la <i>Marie</i> et leur donna +à penser beaucoup.)</p> + +<p>Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par +cette plaisanterie:</p> + +<p>--Notre corne à nous, c'est celui-là, en +soufflant dedans, qui nous l'à crevée.</p> + +<p>Et il montrait un matelot à figure de triton, qui +était tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur +jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de +l'inquiétant dans sa puissance difforme.</p> + +<p>Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque +brise ou quelque courant d'en dessous voulût bien emmener +l'un plus vite que l'autre, séparer les navires, on +engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme +eussent fait des assiégés avec des piques, ils +parlèrent des choses du pays, des dernières lettres +reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes.</p> + +<p>--Moi, disait Kerjégou, la <i>mienne</i> me marque +qu'elle vient d'avoir son petit que nous attendions; ça va +nous en faire la douzaine tout à l'heure.</p> + +<p>Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième +annonçait le mariage de la belle Jeannie Caroff - une +fille très connue des Islandais - avec certain vieux +richard infirme, de la commune de Plourivo.</p> + +<p>Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et +il semblait que cela changeât aussi le son des voix qui +avait quelque chose d'étouffé et de lointain.</p> + +<p>Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces +pêcheurs, un petit homme déjà vieillot qu'il +était sûr de n'avoir jamais vu nulle part et qui +pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" +avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante +des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux +perçants.</p> + +<p>--Moi, disait encore Larvoër, de la <i>Reine-Berthe</i>, +on m'a marqué la mort du petit-fils de la vieille Yvonne +Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service à +l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage!</p> + +<p>Entendant cela, les autres de la <i>Marie</i> se +tournèrent vers Yann pour savoir s'il avait +déjà connaissance de ce malheur.</p> + +<p>--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et +hautain, c'était sur la dernière lettre que mon +père m'a envoyée.</p> + +<p>Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils +avaient de son chagrin, et cela l'irritait.</p> + +<p>Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers +du brouillard pâle, pendant que fuyaient les minutes de +leur bizarre entrevue.</p> + +<p>--Ma femme me marque en même temps, continuait +Larvoër, que la fille de M. Mével a quitté la +ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille +Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler +à présent, en journée chez le monde, pour +gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans +l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une +courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses +falbalas.</p> + +<p>Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui +déplaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous +son hâle doré.</p> + +<p>Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien +avec ces gens de la <i>Reine-Berthe</i> qu'aucun être +vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs +figures semblaient déjà plus effacées, car +leur navire était moins près, et, tout à +coup, ceux de la <i>Marie</i> ne trouvèrent plus rien +à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de +bois; tous leurs "espars", avirons, mâts ou vergues, +s'agitèrent en cherchant dans le vide, puis +retombèrent les uns après les atures lourdement +dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces +défenses inutiles: la <i>Reine-Berthe,</i> +replongée dans la brume profonde, avait disparu +brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un +transparent derrière lequel la lampe a été +soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais +rien ne répondit à leurs cris, - qu'une +espèce de clameur moqueuse à plusiers voix, +terminée en un gémissement qui les fit se regarder +avec surprise...</p> + +<p>Cette <i>Reine-Berthe</i> ne revint point avec les autres +Islandais et, comme ceux du <i>Samuel</i> <i>Azénide</i> +avaient rencontré dans un fiord une épave non +douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa +quille), on ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les +noms de tous ses marins furent inscrits dans l'église sur +des plaques noires.</p> + +<p>Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de +la <i>Marie</i> avaient bien retenu la date, jusqu'à +l'époque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps +dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois +semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait emporté +plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire +de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit +beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le +marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la +<i>Marie</i> se demandèrent craintivement si, ce +matin-là, ils n'avaient point causé avec des +trépassés.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p><br> + L'été s'avança et, à la fin +d'août, en même temps que les premiers brouillards du +matin, on vit les Islandais revenir.</p> + +<p>Depuis troism ois déjà, les deux +abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la +chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce +pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là +tout ce qu'on lui avait laissé après la vente de la +maison de son père: son beau lit <i>à la mode des +villes</i> et ses belles jupes de différentes couleurs. +Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un +façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une +coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée +seulement de plis.</p> + +<p>Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de +couture chez les gens riches de la ville et rentrait à la +nuit, sans être distraite en chemin par aucun amoureux, +restée un peu hautaine, et encore entourée d'un +respect de<br> + demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient +comme autrefois, la main à leur chapeau.</p> + +<p>Par les beaux crépuscules d'été, elle +s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise, +aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille +n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme d'autres, +qui vivent toujours penchées de côté sur leur +ouvrage - et, en regardant la mer, elle redressait la belle +taille souple qu'elle tenait de race; en regardant la mer, en +regardant le large, tout au fond duquel était Yann...</p> + +<p>Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, +vers certaine région plus pierreuse et plus balayée +par le vent, on serait arrivé à ce hameau de +Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, +croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le +sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute +jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il fût à moins +d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était +allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout +son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa +porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande +rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette +région de Ploubazlanec; elle était presque heureuse +que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre +lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre.</p> + +<p>A cette saison de fin d'août, il y a comme un +alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il +y a des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil +d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. +Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage +nulle part.</p> + +<p>Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se +fondaient déjà ensemble pour la nuit, +commençaient à se réunir et à former +des silhouettes. Çà et là, un bouquet +d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un +panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus +formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue +hameau à toit de paille dessinait au-dessus de la lande +une petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux +christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras +noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, +et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en +grand miroir jaune sur un ciel qui était +déjà ténébreux vers l'horizon. Et +dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, +étaient mélancoliques; il restait, malgré +tout, une inquiétude planant sur les choses; une +anxiété venue de la mer à qui tant +d'existences étaient confiées et dont +l'éternelle menace n'était qu'endormie.</p> + +<p>Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue +sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur salée +des grèves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui +croissent sur les falaises entre les épines maigres. Sans +la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers +elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, +à la manière de ces belles demoiselles qui aiment +à rêver, les soirs d'été, dans les +parcs.</p> + +<p>En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques +souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils étaient +effacés à présent, reculés, amoindris +par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer +ce Yann comme une sorte de fiancé, - un fiancé +fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais +à qui elle s'obstinerait à rester fidèle en +esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, +elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, +la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne +pouvait se donner à aucune autre.</p> + +<p>Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle<br> + comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour +être plus dédaignée, - car il n'était +pas un garçon comme les autres. - Et puis cette mort du +petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait +décidément. A son arrivée, il ne pourrait +manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mère de +son ami: et elle avait décidé qu'elle serait +là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce +fût manquer de dignité; sans paraître se +souvenir de rien, elle lui parlerait comme à quelqu'un que +l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait même avec +affection comme à un frère de Sylvestre, en +tâchant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait +peut-être pas impossible de prendre auprès de lui +une place de soeur, à présent qu'elle allait +être si seule au monde; de se reposer sur son +amitié; de la lui demander comme un soutien, en +s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune +arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage +seulement, entêté dans ses idées +d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien +compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.</p> + +<p>Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, +pauvre, dans cette chaumière presque en ruine?... Bien +pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan, n'étant +plus assez forte pour aller en journée aux lessives, +n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle +mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore +s'arranger pour vivre sans demander rien à personne...</p> + +<p>La nuit était toujours tombée quand elle +arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu, +sur des roches usées, la chaumière se trouvant en +contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de +terrain qui s'incline vers la grève. Elle était +presque cachée sous son épais toit de paille brune, +tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque +énorme bête morte effondrée sous ses poils +durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des +rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de +petites touffes vertes. On montait les trois marches +gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet +intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de +navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en +face de soi la lucarne, percée comme dans +l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur la mer +d'où venait une dernière clarté jaune +pâle. Dans la grande cheminée flambaient des +brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille +Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; +elle-même était là assise, surveillant leur +petit souper; dans son intérieur, elle portait un +serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son +profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de +son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient +pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, +et qui étaient troublés, incertains, +égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois +la même chose:</p> + +<p>--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce +soir...</p> + +<p>--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud +qui y était habituée. Il est la même heure +que les autre jours.</p> + +<p>--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il +était plus tard que de coutume.</p> + +<p>Elle soupaient sur une table devenue presque informe à +force d'être usée, mais encore épaisse comme +le tronc d'un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de +leur recommencer sa petite pusique à son d'argent.</p> + +<p>Un des côtés de la chaumière était +occupé par des boiseries grossièrement +sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, +elles donnaient accès dans des étagères +où plusiers générations pêcheurs +avaient été conçues, avaient dormi, et +où les mères vieillies étaient mortes.</p> + +<p>Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de +ménage très anciens, des paquets d'herbes, des +cuillers de bois, du lard fumé; aussi de vieux filets, qui +dormaient là depuis le naufrage des derniers fils Moan, et +dont les rats venaient la nuit couper les mailles.</p> + +<p>Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux +de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose +élégante et fraîche, apportée dans une +hutte de Celte.</p> + +<p>Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un +cadre, accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y +avait attaché sa médaille militaire, avec une de +ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la +manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi +acheté à Paimpol une de ces couronnes +funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, +en Bretagne, les portrait des défunts. C'était +là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour +consacrer sa mémoire, dans son pays breton...</p> + +<p>Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par +économie de lumière; quand le temps était +beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant +la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu aud-dessus de leur tête.</p> + +<p>Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son +étagère d'armoire, et Gaud, dans son lit de +demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au +retour des Islandais et fille sage, résolue, dans un +trouble trop grand...</p> + +<h4>XIII<br> +</h4> + +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la +<i>Marie</i> venait d'arriver, elle se sentit prise d'une +espèce de fièvre. Tout son calme d'attente l'avait +abondonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, +sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de +coutume, - et, dans le chemin, comme elle se hâtait, elle +le reconnut de loin qui venait à l'encontre d'elle. + +<p>Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il +était déjà tout près, se dessinant +à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses +cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se +trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que +vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en +aperçût; elle en serait morte de honte à +présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, +avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite; +elle eût donné je ne sais quoi pour être +cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque +trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de +recul, comme pour essayer de changer de route. Mais +c'était trop tard: ils se croisèrent dans +l'étroit chemin.</p> + +<p>Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, +d'un bond de côté comme un cheval ombrageaux qui se +dérobe, en la regardant d'une manière furtive et +sauvage.</p> + +<p>Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les +yeux, lui jetant malgré elle-même une prière +et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs +regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin +avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque +grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur +bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute +rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.</p> + +<p>Il avait dit en touchant son bonnet:</p> + +<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p> + +<p>--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.</p> + +<p>Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa +route, encore tremblante, mais sentant peu à peu à +mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son cours et +la force revenir...</p> + +<p>Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le +tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son <i>hi +hi hi!</i>de petit enfant, toute dépeignée, sa +queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un +maigre écheveau de chanvre gris:</p> + +<p>--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai +rencontré du côté de Plouherzel, comme je +m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous avons +parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont +arrivés ce matin de l'Islande et, dès ce midi, il +était venu pour me faire une visite pendant que +j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes +aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me +raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit +fagot...</p> + +<p>Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait +à mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle +avait tant compté pour lui dire tant de choses, +était déjà faite, et ne se renouvellerait +sans doute plus; c'était fini...</p> + +<p>Alors la chaumière lui sembla plus +désolée, la misère plus dure, le monde plus +vide, - et elle baissa la tête avec une envie de +mourir.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p><br> + L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul +qu'on laisserait très lentement tomber. Les +journées grises passèrent après les +journées grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux +femmes vivaient bien abandonnées.</p> + +<p>Avec le froid, leur existence était plus coûteuse +et plus dure.</p> + +<p>Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. +Sa pauvre tête s'en allait; elle se fâchait +maintenant, disait des méchancetés et des injures; +une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, +à propos de rien.</p> + +<p>Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses +bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la +chérir. Avoir toujours été bonne, et finir +par être mauvaise; étaler, à l'heure de la +fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute +un science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle +dérision de l'âme et quel mystère +moqueur!</p> + +<p>Elle commançait à chanter aussi, et cela faisait +encore plus de mal à entendre que ses colères; +c'était, au hasard des choses qui lui revenaient en +tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très +vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, +répétés par des matelots. Il lui arrivait +d'entonner les <i>Fillettes de Paimpol</i>; ou bien, en +balançant la tête et battant la mesure avec son +pied, elle prenait:</p> + +<p>Mon mari vient de partir;<br> + Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,<br> + Il m'a laissé sans le sou,<br> + Mais..., trala, trala la lou...<br> + J'en gagne!<br> + J'en gagne!...</p> + +<p>Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même +temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en +perdant toute expression de vie, - comme ces flammes +déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour +s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, +restait longtemps caduque, en laissant pendre la mâchoire +d'en bas à la manière des morts.</p> + +<p>Elle n'était plus bien propre non plus, et +c'était un autre genre d'épreuve sur lequel Gaud +n'avait pas compté.</p> + +<p>Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son +petit-fils.</p> + +<p>--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant +l'air de chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma +bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'étais jeune, +des garçons, des filles, des filles et des garçons +qu'à cette heure, ma foi!...</p> + +<p>Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres +mains ridées, avec un geste d'insouciance presque +libertine...</p> + +<p>Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et +en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait +dites, toute la journée elle le pleura.</p> + +<p>Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages +manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler +pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les +ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.</p> + +<p>La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, +restait tranquille, les pieds contre les dernières +braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au +commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des +conversations avec elle.</p> + +<p>--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? +Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton +âge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas +l'air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler +un peu.</p> + +<p>Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait +apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait +rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui +étaient bien indifférentes à elle-même +comme, du reste, tout au monde à présent, puis +s'arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la +pauvre vieille endormie.</p> + +<p>Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la +fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté +allait se consumer, solitaire et stérile...</p> + +<p>Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, +et le bruit des lames s'entendait là comme dans un navire +en l'écoutant elle y mêlait le souvenir toujours +présent et douloureux de Yann, dont ces choses +étaient le domaine; durant les grandes nuits +d'épouvante, où tout était +déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, +elle songeait avec plus d'angoisse à lui.</p> + +<p>Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui +dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins +obscurs, en pensant aux marins<br> + ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces +étagères d'armoires, qui avaient péri au +large pendant de semblables nuits, et dont les âmes +pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée +contre la visite de ces morts par la présence de cette si +vieille femme qui était déjà presque des +leurs...</p> + +<p>Tou à coup elle frémissait de la tête aux +pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit +filet de voix cassée flûté, comme +étouffé sous terre. D'un ton guilleret qui donnait +froid à l'âme, la voix chantait:</p> + +<p>Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,<br> + Il m'a laissé sans le sou,<br> + Mais..., trala, trala la lou...</p> + +<p><br> + Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que +cause la compagnie des folles.</p> + +<p>La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de +fontaine; on l'entendait presque sans répit ruisseler +dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des +gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, +infatigables, monotones, faisaient le même tintement +triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui +était de roches et de terre battue avec des graviers et +des coquilles.</p> + +<p>On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait +de ses masses froides, infinies: une eau tourmentée, +fouettante, s'émiettant dans l'air, épaississant +l'obscurité, et isolant encore davantage les unes des +autres les chaumières éparses du pays de +Ploubazlanec.</p> + +<p>Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les +plus sinistres, à cause d'une certaine gaîté +qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des +espèces de soirées joyeuses, même dans ces +petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, ici +ou là, quelque chaumière fermée, battue par +la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au +dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins +se séchant à des flambées fumeuses; les +vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant +des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant +pour s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur +tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix +immense...</p> + +<p>Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient +de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient +dans le chemin, près de la porte des Moan; +c'étaient ceux qui habitaient à +l'extrémité des terres, vers Pors-Even. Ils +passaient très tard, échappés des bras des +filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des +ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons +à leurs cris - très vite noyés dans le bruit +des bourrasques ou de la houle - cherchant à +démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite +quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.</p> + +<p>N'être pas revenu les voir, c'était mal de la +part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si près de la +mort de Sylvestre, - tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle +ne le comprenait plus décidément, - et, +malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni +croire qu'il fût sans coeur.</p> + +<p>Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien +dissipée.</p> + +<p>D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre +dans le golfe de Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais +une période de plaisir, un moment où ils ont dans +leur bourse un peu d'argent à dépenser sans souci +(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur +les grandes parts de pêche, payables seulement en +hiver).</p> + +<p>On était allé, comme tous les ans, chercher du +sel dans les îles, et lui s'était repris d'amour, +à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa +maîtresse du précédent automne. Ensemble ils +s'étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les +vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout +embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des +sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient +chanté et dansé des rondes à ces +veillées de vendange où l'on se grise, d'une +ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin +doux.</p> + +<p>Ensuite, la <i>Marie</i> ayant poussé jusqu'à +Bordeaux, il avait retrouvé, dans un grand estaminet tout +en dorures, la belle chanteuse à la montre, et +s'était négligemment laissé adorer pendant +huit nouveaux jours.</p> + +<p>Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait +assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme +garçon d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de +fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des +bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, +que les filles s'empressaient de raconter à Gaud, en +exgérant.</p> + +<p>Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face +d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à +temps pour l'éviter; lui aussi du reste, dans ces +cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une +entente muette, maintenant ils se fuyaient.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p><br> + A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame +Tressoleur; dans une des rues qui mènent au port, elle +tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des +capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, +faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.</p> + +<p>Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle +a des moustaches à présent, une carrure d'homme et +la réplique hardie. Un air de cantinière, sous une +grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi +de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est +Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays +tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les +mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils +valent.</p> + +<p>Un jour de janvier, Gaud, ayant été +mandée pour lui faire une robe,vint travaille là, +dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...</p> + +<p>Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs +piliers de granit, qui est en retrait sous le premier +étage de la maison, à la mode ancienne; quand on +l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffrée +dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des +entrées brusques, comme lancés par une lame de +houle. La salle est basse et profonde, passée à la +chaux blanche et ornée de cadres dorés où se +voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, +une Vierge en faïence est posée sur une console, +entre des bouquets artificiels.</p> + +<p>Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'épanouir bien des gaités lourdes +et sauvages, - depuis les temps reculés de Paimpol, en +passant par l'époque agitée des corsaires, +jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu +différents de leurs ancêtres. Et bien des existences +d'hommes ont été jouées, engagées +là, entre deux ivresses, sur ces tables de +chêne.</p> + +<p>Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une +conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait +derrière la cloison entre madame Tressoleur et deux +<i>retraités</i> assis à boire.</p> + +<p>Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau +tout neuf, qu'on était en train de gréer dans le +port: jamais elle ne serait parée, cette +<i>Léopoldine</i>, à faire la campagne +prochaine.</p> + +<p>--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr +qu'elle sera parée! - Puisque je vous dis, moi, qu'elle a +pris équipage hier: tous ceux de l'ancienne <i>Marie</i>, +de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq +<i>jeunes personnes</i>, qui sont venues s'engager là, +devant moi; - à cette table, - signer avec ma plume, - +ainsi! - Et des <i>bel'hommes</i>, je vous jure: Laumec, Tugdual +Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; - et le +grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!</p> + +<p>La <i>Léopoldine</i>!... Le nom, à peine +entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s'était +fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme +si on l'y eût martelé pour le rendre plus +ineffaçable.</p> + +<p>Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée +à finir son ouvrage à la lumière de sa +petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là +toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une +chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une +physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce +<i>Léopoldine</i>, mot nouveau, inusité, la +poursuivait avec une persistance qui n'était pas +naturelle, devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle +s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la +<i>Marie</i> qu'elle avait visitée jadis, qu'elle +connaissait, et dont la Vierge avait protégé +pendant de longues années les dangereux voyages; et voici +que ce changement, cette <i>Léopoldine</i>, augmentait son +angoisse.</p> + +<p>Mais, bientôt, elle en vint à se dire que +pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le +concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, +qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût ici ou +ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, +sur les chaumières désertées, sur les femmes +solitaires et inquiètes; - ou bien quand un nouvel automne +commencerait encore, ramenant une fois de plus les +pêcheurs?... Tout cela pour elle était +indifférent, semblable, également sans joie et sans +espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif +de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit +Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en +était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul +désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, +de toutes les choses qui avaient trait à son existence, +même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme +si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces +pensées, tout balayer; se dire que c'était fini, +fini à jamais...</p> + +<p>Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, +qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas +à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, +à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...</p> + +<p>Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les +gouttières du toit avaient recommencé, sur ce grand +gémissement lointain, leur bruit tranquille et +léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se +mirent à couler, larmes d'orpheline et +d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit +goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, +comme ces pluies d'été qu'aucune brise +n'amène, et qui tombent tout à coup, +pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y +voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le +vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame +Tressoleur et essaya de se coucher.</p> + +<p>Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en +s'étendant: il devenait chaque jour plus humide et plus +froid, - ainsi que toutes les choses de cette chaumière. - +Cependant, comme elle était très jeune, tout en +continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et +s'endormir.</p> + +<h4>XVI<br> +</h4> + +Des semaines sombres avaient passé encore, et on +était déjà aux premiers jours de +février, par un assez beau temps doux. + +<p>Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de +pêche du dernier été, quinze cents francs, +qu'il emportait pour les remettre à sa mère, +suivant la coutume de famille. L'année avait +été bonne, et il s'en retournait content.</p> + +<p>Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord +de la route;: une vieille, qui gesticulait avec son bâton, +et autour d'elle des gamins ameutés qui riaient... La +grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et +déchirée, devenue maintenant une de ces vieilles +pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.</p> + +<p>Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et +elle les menaçait de son bâton, très en +colère et en désespoir:</p> + +<p>--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre +garçon, vous n'auriez pas osé, bien sûr, mes +vilains drôles!...</p> + +<p>Elle était tombée, parait-il, en courant +après eux pour les battres; so coiffe était de +côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore +qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne +à quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).</p> + +<p>Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle +était une vieille respectable ne buvant jamais que de +l'eau.</p> + +<p>--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en +colère lui aussi, avec sa voix et son ton qui +imposaient.</p> + +<p>Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, +penauds et confus, devant le grand Gaos.</p> + +<p>Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de +l'ouvrage pour la veillée, avait aperçu cela de +loin, reconnu sa grand'mère dans ce groupe. +Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que +c'était, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, +- et comprit, voyant leur chat qu'on avait tué.</p> + +<p>Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna +pas les siens; ils ne songeaient plus à se fuir cette +fois; devenus seulement très roses tous deux, lui aussi +vite qu'elle, d'une même montée de sang à +leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se +trouver si près; mais sans haine, presque avec douceur, +réunis qu'ils étaient dans une commune +pensée de pitié et de protection.</p> + +<p>Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en +voulaient, à ce pauvre matou défunt, parce qu'il +avait la figure noire, un air de diable; mais c'était un +très bon chat, et, quand on le regardait de près, +on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. +Ils l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. +La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en +allait tout émue, toute branlante, emportant par la queue, +comme un lapin, ce chat mort.</p> + +<p>--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... +s'il était encore de ce monde on n'aurait pas osé +me faire ça, non, bien sûr!...</p> + +<p>Il lui était sorti des espèces de larmes qui +coulaient dans ses rides; et ses mains, à grosses veines +bleues, tremblaient.</p> + +<p>Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la +consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann +s'indignait; si c'était possible, que des enfants fussent +si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre +vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui +aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes +hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec +les bêtes, n'ont guère de sensiblerie pour elles; +mais son coeur se fendait, à marcher là +derrière cette grand'mère en enfance, emportant son +pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui +l'avait tant aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, +si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, en +dérision et en misère.</p> + +<p>Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa +tenue:</p> + +<p>--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, +disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, +car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l'avais +encore raccommodée hier, et ce matin quand je suis partie, +je suis sûre qu'elle était propre et en ordre.</p> + +<p>Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché +peut-être par cette petite explication toute simple qu'il +ne l'eût été par d'habiles phrases, des +reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un +près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des +Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours été comme +personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle +l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son +deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux +gris de lin avaient l'expression plus réservée et +semblaient malgré cela vous pénétrer plus +avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait +achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle +était dans tout son épanouissement de +beauté.</p> + +<p>Et puis elle avait à présent la tenue d'une +fille de pêcheur, sa robe noire sans ornements et une +coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien +d'où il lui venait; c'était quelque chose de +caché en elle-même et d'involontaire dont on ne +pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement son +corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par +habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le +haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt +dans sa voix tranquille et dans son regard.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p><br> + Décidément il les accompagnait, - jusque chez +elles sans doute.</p> + +<p>Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce +chat, et cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de +les voir ainsi passer en cortège; il y avait sur les +portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au +milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, +troublée et toujours très rose; le grand Yann +à sa gauche, tête haute, et pensif.</p> + +<p>Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement +apaisée en route; d'elle-même, elle s'était +recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait +à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de +son oeil qui était redevenu clair.</p> + +<p>Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une +occasion de prendre congé; elle eût voulu rester sur +ce bon regard doux qu'elle avait reçu de lui, marcher les +yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher +ainsi bien longtemps à ses côtés dans un +rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite à +leur logis vide et sombre où tout allait +s'évanouir.</p> + +<p>A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision +pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La +grand'mère entra sans se retourner; puis Gaud, +hésitante, et Yann, par derrière, entra +aussi...</p> + +<p>Il était chez elle, pour la première fois de sa +vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... +En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis, +ses yeux ayant rencontré d'abord le portrait de Sylvestre +dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en +était approché lentement comme d'une tombe.</p> + +<p>Gaud était restée debout, appuyée des +mains à leur table. Il regardait maintenant tout autour de +lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse +qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, +malgré son air rangé et honnête, le logis de +ces deux abandonnées qui s'étaient réunies. +Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu +de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette +même misère, à ce granit fruste et à +ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée, que le +lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les +yeux de Yann revenaient là...</p> + +<p>Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La +vieille grand'mère, qui était encore si fine +à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre +garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un +l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour +quelque interrogation suprême.</p> + +<p>Mais les instants passaient et, à chaque seconde +écoulée, le silence semblait entre eux se figer +davantage. Et ils se regardaient toujours plus +profondément, comme dans l'attente solenelle de quelque +chose d'inouï qui tardait à venir.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . .<br> + --Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez +toujours...</p> + +<p>Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande +décision, brusque comme étaient les siennes, prise +là tout à coup, et osant à peine être +formulée...</p> + +<p>--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue +cette année, et j'ai un peu d'argent devant moi...</p> + +<p>Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle +bien entendu? Elle était anéantie devant +l'immensité de ce qu'elle croyait comprendre.</p> + +<p>Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait +l'oreille, sentant du bonheur approcher...</p> + +<p>--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si +vous vouliez toujours...</p> + +<p>... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... +Qui donc pouvait l'empêcher de prononcer ce oui? Il +s'étonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien. +Appuyée des deux mains à la table, devenue tout +blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans +voix, ressemblait à une mourante très jolie...</p> + +<p>--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille +grand'mère qui s'était levée pour venir +à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; +il faut l'excuser; elle va réfléchir et vous +répondre tout à l'heure... Asseyez-vous, monsieur +Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...</p> + +<p>Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot +ne lui venait plus, dans son extase... C'était donc vrai +qu'il était bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait +là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cessé +de le voir en elle-même, malgré sa dureté, +malgré son refus sauvage, malgré tout. Il l'avait +dédaignée longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - +et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son +idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif +qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du +tout à lui en demander compte, non plus qu'à lui +reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, +d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait +d'être emporté si loin, en une seconde, par le +tourbillon délicieux qui passait sur sa vie!...</p> + +<p>Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec +les yeux, tout noyés, qui le regardaient à une +extrême profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes +commençait à descendre le long de ses joues...</p> + +<p>--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la +grand'mère Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car +je suis encore contente d'être devenue si vieille, pour +avoir vu ça avant de mourir.</p> + +<p>Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se +tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne +connaissant aucune parole qui fût assez douce, aucune +phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur semblât +digne de rompre leur délicieux silence.</p> + +<p>--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils +ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits +enfants que j'ai là par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui +donc quelque chose, ma fille... De mont emps à moi, me +semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis...</p> + +<p>Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup +d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser +Gaud, - et il lui sembla que c'était le premier vrai +baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.</p> + +<p>Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses +lèvres fraîches, inhabiles aux raffinements des +caresses, sur cette joue de son fiancé que la mer avait +dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait +le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le +pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, +du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être +subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière +morte. Le silence s'était rempli de musique inouïes; +même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait +par la lucarne, était devenu comme une belle lueur +enchantée...</p> + +<p>--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire +ça, mes bons enfants?</p> + +<p>Gaud baissa la tête. L'Islande, la +<i>Léopoldine</i>, - c'est vrai, elle avait +déjà oublié ces épouvante +dressées sur la route. - Au retour d'Islande!... comme se +serait long, encore tout cet été d'attente +craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à +petits coups rapides, devenu for pressé lui aussi, +comptait en lui-même très vite, pour voir si, en +se</p> + +<p>dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se +marier avant ce départ: tant de jours pour réunir +les papiers, tant de jours pour publier les bans à +l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou +25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait +donc encore une grande semaine à rester ensemble +après.</p> + +<p>--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre +père, dit-il, avec autant de hâte que si les minutes +mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées +et précieuses...</p> + +<h3>Quatrième partie.</h3> + +<h4><br> + I<br> +</h4> + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les +bancs, devant les portes, quand la nuit tombe. + +<p>Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, +c'était à la porte de la chaumière des Moan, +sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.</p> + +<p>D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les +soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n'avaient +rien que des crépuscules de février descendant sur +un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune branche de +verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le +ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. +Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en +remontant de la grève, avaient entraînées +dans le sentier avec leurs filets.</p> + +<p>Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région +tiédie par des courants de la mer; mais c'est égal, +ces crépuscules amenaient souvent des humidités +glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se +déposaient sur leurs épaules.</p> + +<p>Ils restaient tout de même, se trouvant très bien +là. Et ce banc, qui avait plus d'un siècle, ne +s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà +vu<br> + bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, +sortir, toujours les mêmes, de génération en +génération, de la bouche des jeunes, et il +était habitué à voir les amoureux revenir +plus tard, changés en vieux branlants et en vieilles +tremblotantes, s'asseoir à la même place, - mais +dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air et se +chauffer à leur dernier soleil...</p> + +<p>De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la +tête à la porte pour les regarder. Non pas qu'elle +fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble, mais +par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi +pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:</p> + +<p>--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. +<i>Ma Doué, ma Doué</i>, rester dehors si tard, je +vous demande un peu, ça a-t-il du bon sens?</p> + +<p>Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils +avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du +bonheur d'être l'un près de l'autre?</p> + +<p>Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient +un léger murmure à deux voix, mêlé au +bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises. +C'était une musique très harmonieuse, la voix +fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des +sonorités douces et caressantes dans des notes graves. On +distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit +du mur auquel ils étaient adossés: d'abord le blanc +de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire +et, à côté d'elle, les épaules +carrées de son ami. Aus-dessus d'eux, le dôme bossu +der leur toit de paille et, derrière tout cela, les +infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du +ciel...</p> + +<p>Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans +la cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie, +la tête tombée en avant, ne gênait pas +beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils +recommençaient à se parler à voix basse, +ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin +de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle +devait si peu durer.</p> + +<p>Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette +grand'mère Yvonne qui, par testament, leur léguait +sa chaumière; pour le moment, ils n'y faisaient aucune +amélioration, faute de temps, et remettaient au retour +d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop +désolé.</p> + +<h4>II</h4> + +<p><br> + ... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites +choses qu'elle avait faites ou qui lui étaient +arrivées depuis leur première rencontre; il lui +disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes +où celle était allée.</p> + +<p>Elle l'écoutait avec une extrême surprise. +Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imaginé +qu'il y avait fait attention et qu'il était capable de le +retenir?...</p> + +<p>Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait +encore d'autres petits détails, même des choses +qu'elle avait presque oubliées.</p> + +<p>Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, +avec un ravissement inattendu qui la prenait tout entière; +elle commençait à deviner, à comprendre: +c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce temps-<br> + là!... Elle avait été sa +préoccupation constante; il lui en faisait l'aveu +naïf à présent!...</p> + +<p>Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi +l'avait-il tant repoussée, tant fait souffrir?</p> + +<p>Toujours ce mystère qu'il avait promis +d'éclaircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse +l'explication, avec un air embarrassé et un commencement +de sourire incompréhensible.</p> + +<h4>III</h4> + +<p><br> + Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la +grand'mère Yvonne, pour acheter la robe de noces.</p> + +<p>Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient +d'autrefois, il y en avait qui auraient très bien pu +être arrangés pour la circonstance, sans qu'on +eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: +avoir une robe donnée par lui, payée avec l'argent +de son travail et de sa pêche, il lui semblait que cela la +fit déjà un peu son épouse.</p> + +<p>Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son +père. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les +étoffes qu'on déployait devant eux. Il était +un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune +des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, +même de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y +mît de grandes bandes de velours pour la rendre plus +belle.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p><br> + Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans +la solitude de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux +s'arrêtèrent par hasard sur un buisson +d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les +rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur +sembla distinguer sur ce buisson de légères petites +houppes blanches:</p> + +<p>--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils +s'approchèrent pour s'en assurer.</p> + +<p>Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils +le touchèrent, vérifiant avec leurs doigts la +présence de ces petites fleurettes qui étaient tout +humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils +s'aperçurent que les jours avaient allongé; qu'il y +avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de plus +lumineux dans la nuit.</p> + +<p>Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans +le pays au bord d'aucun chemin, on n'en eût trouvé +un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès +pour eux, pour leur fête d'amour...</p> + +<p>--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.</p> + +<p>Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre +ses mains rudes; avec le grand couteau de pêcheur qu'il +portait à sa ceinture, il enleva soigneusement les +épines, puis il le mit au corsage de Gaud:</p> + +<p>--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant +comme pour voir, malgré la nuit, si cela lui seyait +bien.</p> + +<p>Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait +faiblement sur les galets de la grève, avec un petit +bruissement intermittent, régulier comme une respiration +de sommeil; elle semblait indifférente, ou même +favorable à cette cour qu'ils se faisaient là tout +près d'elle.</p> + +<p>Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des +soirées, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup +de dix heures, il leur venait un petit découragement de +vivre, parce que c'était déjà fini...</p> + +<p>Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous +peine de n'être pas prêt et de laisser fuir le +bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à +l'avenir incertain...</p> + +<p>Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit +continuel de la mer, et avec cette préoccupation un peu +enfiévrée de la marche du temps, prenait de tout +cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils +étaient des amoureux différents des autres, plus +graves, plus inquiets dans leur amour.</p> + +<p>Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans +contre elle et, quand il était reparti le soir, ce +mystère tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle +en était sûre.</p> + +<p><br> + C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, +mais pas comme à présent: cela augmentait dans son +coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, +jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette +manière d'aimer quelqu'un.</p> + +<p>De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, +presque étendu, jetait la tête sur les genoux de +Gaud, par câlinerie d'enfant pour se faire caresser, et +puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût +aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester +là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En +dehors de ce baiser de frère qu'il lui donnait en arrivant +et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne +sais quoi invisible qui était en elle, qui était +son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et +tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son +beau regard limpide...</p> + +<p>Et dire qu'elle était en même temps une femme de +chair, plus belle et plus désirable qu'aucune autre; +qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière +aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans +cesser pour cela d'être <i>elle-même</i>!... Cette +idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il +ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par +respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce +délicieux sacrilège...</p> + +<h4>V</h4> + +<p><br> + Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de +l'autre dans la cheminée, et leur grand'mère Yvonne +dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages +du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres +agrandies.</p> + +<p>Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais +il y avait, ce soir-là, de longs silences +embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne disait +presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, +cherchant à se dérober aux regards de Gaud.</p> + +<p>C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la +soirée, sur ce mystère qu'il n'y avait pas moyen de +lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle +était trop fine et trop décidée à +savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais +pas.</p> + +<p>--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? +Demandait-elle.</p> + +<p>Il essaya de répondre oui. De méchants propos, +oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans +Ploubazlanec...</p> + +<p>Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors +elle vit bien que se devait être autre chose.</p> + +<p>--C'était ma toilette, Yann?</p> + +<p>Pour la toilette, il est sûr que cela y avait +contribué; elle en faisait trop, pendant un temps, pour +devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais enfin il +était forcé de convenir que ce n'était pas +tout.</p> + +<p>--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous +passions pour riches? Vous aviez peur d'être +refusé?</p> + +<p>--Oh! non, pas cela.</p> + +<p>Il fit cette réponse avec une si naïve +sûreté de lui-même, que Gaud en fut +amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant +lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise +et de la mer.</p> + +<p>Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée +commençait à lui venir, et son expression changeait +à mesure:</p> + +<p>--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? +Dit-elle en le regardant tout à coup dans le blanc des +yeux, avec le sourire d'inquisition irrésistible de +quelqu'un qui a deviné.</p> + +<p>Et lui détourna la tête, en riant tout à +fait.</p> + +<p>Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de +raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait +pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il +avait fait son têtu (comme Sylvestre disait jadis), et +c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait +tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était +mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais, +jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait +commencé à dire non, obstinément non, tout +en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un jour, quand +personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par +être oui.</p> + +<p>Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud +avait langui, abandonnée pendant deux ans, et +désiré mourir...</p> + +<p>Après le premier mouvement, qui avait été +de rire un peu, par confusion d'être découvert, Yann +regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour +interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au +moins? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait +tant de peine, lui pardonnerait-elle?...</p> + +<p>--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. +Chez nous, avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, +quand je fais ma tête dure, je reste pendant des huit jours +comme fâché avec eux presque sans parler à +personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je +finis toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, +comme si j'étais encore un enfant de dix ans... Si vous +croyez que ça faisait mon affaire, à moi, de ne pas +me marier! Non, cela n'aurait plus duré longtemps dans +tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.</p> + +<p>Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des +larmes lui venir, et c'était le reste de son chagrin +d'autrefois qui finissait de s'en aller à cet aveu de son +Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure +présente n'eût pas été si +délicieuse; à présent que c'était +fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps +d'épreuve.</p> + +<p>Maintenant tout était éclairci entre eux deux; +d'une manière inattendue, il est vrai, mais +complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux +âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs +têtes s'étant rapprochées, ils +restèrent là longtemps, leurs joues appuyées +l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de +rien se dire. Et en ce moment, leur<br> + étreinte était si chaste que, la grand'mère +Yvonne s'étant réveillée, ils +demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans +aucun trouble.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<h4>VI<br> +</h4> + +C'était six jours avant le départ pour l'Islande. +Leur cortège de noces s'en revenait de l'église de +Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un ciel +chargé et tout noir. + +<p>Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, +marchant comme des rois, en tête de leur longue suite, +marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis, graves, +ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la vie, +d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même +être respectés par le vent, tandis que, +derrière eux, ce cortège était un joyeux +désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest +tourmentaient.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie +débordait; d'autres, déjà grisonnants, mais +qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et +leurs premières années. Grand'mère Yvonne +était là et suivait aussi, très +éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil +oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle +portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée +pour la circonstance et toujours son petit châle, reteint +une troisième fois - en noir, à cause de +Sylvestre.</p> + +<p>Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; +on voyait les jupes relevées et des robes +retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient.</p> + +<p>A la porte de l'église, les mariés +s'étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets +de fausses fleurs pour compléter leur toilette de +fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur +sa poitrine large, mais il était de ceux à qui tout +va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore +dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières +étaient piquées en haut de son corsage - +très ajusté, comme autrefois sur sa forme +exquise.</p> + +<p>Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le +vent, jouait à la diable; ses airs arrivaient aux oreilles +par bouffées, et, dans le bruit des bourrasques, +semblaient une petite musique drôle plus grêle que +les cris d'une mouette.</p> + +<p>Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage +avait quelque chose qui passionnait les gens, et on était +venu de loin à la ronde; aux carrefours des sentiers, il y +avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre. +Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann, +étaient là postés. Ils saluaient les +mariés au passage; Gaud répondait en s'inclinant +légèrement comme une demoiselle, avec sa +grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle +était admirée.</p> + +<p>Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, +même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs +mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs +idiots à béquilles. Cette gent était +échelonnée sur le parcours, avec des musiques, des +accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs +sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes +que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, +avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui +étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris +sur des têtes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans +les creux des chemins, ils étaient de la même +couleur que la terre d'où ils semblaient n'être +qu'incomplètement sortis, et où ils allaient +rentrer bientôt sans avoir eu de pensées; leurs yeux +égarés inquiétaient comme le mystère +de leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient +passer, sans comprendre, cette fête de la vie pleine et +superbe...</p> + +<p>On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even +et de la maison des Gaos. C'était pour se rendre, suivant +l'usage traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, +à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout +du monde breton.</p> + +<p>Au pied de la dernière et extrème falaise, elle +pose sur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et +semble déjà appartenir à la mer. Pour y +descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs +de granit. Et le cortège de noces se répandit sur +la pente de ce cap isolé, au milieu des pierres, les +paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans +le bruit du vent et des lames.</p> + +<p>Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le +passage n'était pas sûr, la mer venait trop +près pour frapper ses grands coups. On voyait bondir +très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder.</p> + +<p>Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud +appuyée à son bras, recula le premier devant les +embruns. En arrière, son cortège restait +échelonné sur les roches, en +amphithéâtre, et lui, semblait être venu +là pour présenter sa femme à la mer; mais +celle-ci faisait mauvais visage à la mariée +nouvelle.</p> + +<p>En se retournant, il aperçut le violonaire, +perché sur un rocher gris et cherchant à rattraper, +entre deux rafales, son air de contredanse.</p> + +<p>--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue +d'une autre qui marche mieux que la tienne...</p> + +<p>En même temps commença une grande pluie +fouettante qui menaçait depuis le matin. Alors ce fut une +débandade folle avec des cris et des rires, pour grimper +sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...</p> + +<h4>VII</h4> + +<p><br> + Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à +cause de ce logis de Gaud, qui était bien pauvre.</p> + +<p>Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une +tablée de vingt-cinq personnes autour des mariés; +des soeurs et des frères; le cousin Gaos le pilote; +Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne +<i>Marie</i>,qui étaient de la <i>Léopoldine</i> +à présent; quatre filles d'honneur très +jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond +au-dessus des oreilles, comme autrefois les impératrices +de Byzance, et leur coiffe blanche à la nouvelle mode des +jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons +d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux +yeux fiers.</p> + +<p>Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; +toute la queue du cortège s'y était entassée +en désordre, et des femmes de peine, louées +à Paimpol, perdaient la tête devant la grande +cheminée encombrée de poêles et de +marmites.</p> + +<p>Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une +femme plus riche, c'est bien sûr; mais Gaud était +connue à présent pour une fille sage et courageuse; +et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle +était la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir +les deux époux si assortis.</p> + +<p>Le vieux père, en gaîté après la +soupe, disait de ce mariage:</p> + +<p>--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait +pourtant pas dans Ploubazlanec!</p> + +<p>Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle +de la mariée comment il y en avait tant de ce +nom-là: son père, qui était le plus jeune de +neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés +avec des cousines, et ça en avait fait, tout ça, +des Gaos, malgrés les disparus d'Islande!...</p> + +<p>--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos +ma parente, et nous en avons fait encore quatorze à nous +deux.</p> + +<p>Et à l'idée de cette peuplade, il se +réjouissait, en secouant sa tête blanche.</p> + +<p>Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses +quatorze petits Gaos; mais à présent ils se +débrouillaient, et puis ces dix mille francs de +l'épave les avaient mis vraiment bien à leur +aise.</p> + +<p>En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses +tours joués au <i>service</i> (Les hommes de la côte +appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.), +des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil, faisant +écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.</p> + +<p>Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, +à bord de <i>l'Iphigénie</i>, on faisait le plein +des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche +en cuir, par où ça passait pour descendre, +s'était crevée. Alors, au lieu d'avertir, on +s'était mis à boire à même +jusqu'à plus soif; ça avait duré deux +heures, cette fête; à la fin ça coulait plein +la batterie; tout le monde était soûl!</p> + +<p>Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur +rire bon enfant avec une pointe de malice.</p> + +<p>--On crie contre le <i>service</i>, disaient-ils; eh bien! il +n'y a encore que là, pour faire des tours pareils!</p> + +<p>Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, +la pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. +Malgré les précautions prises, quelques-uns +s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque +amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller +y voir.</p> + +<p>Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, +arrivait d'en bas où les plus jeunes de la noce soupaient +les uns sur les autres: c'étaient les cris de joie, les +éclats de rire des petits-cousins et des petites-cousines, +qui commençaient à se sentir très +émoustillés par le cidre.</p> + +<p>On avait servi des viandes bouillies, des viandes +rôties, des poulets, plusieurs espèces de poissons, +des omelettes et des crêpes.</p> + +<p>On avait causé pêche et contrebande, +discuté toute sorte de façons pour attraper les +messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des +hommes de mer.</p> + +<p>En haut, à la table d'honneur, on se lançait +même à parler d'aventures drôles.</p> + +<p>Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, +à leur époque, avaient roulé le monde.</p> + +<p>--A Hong-Kong, les <i>maisons</i>, tu sais bien, les +<i>maisons</i> qui sont là, en montant dans les petites +rues...</p> + +<p>--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui +les avait fréquentées, - oui, en tirant sur la +droite quand on arrive?</p> + +<p>--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... +Donc, nous avions <i>consommé</i> là dedans, +à trois que nous étions... Des vilaines femmes, +<i>ma Doué</i>, mais vilaines!...</p> + +<p>--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le +grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, après +une longue traversée, les avait connues, ces +Chinoises.</p> + +<p>--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des +piastres?... Cherche, cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, +ni lui, - plus le sou personne! - Nous faisons des excuses, en +promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure +bronzée et minaudait comme une Chinoise très +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à +miauler, à faire le diable, et finit pour nous griffer +avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix +pointues de là-bas et grimaçait comme cette vieille +en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait +retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà +les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la +boîte, tu me comprends, - qui ferment la grille à +clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - +Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une +douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber +dessus, - avec des airs de se méfier tout de même. - +Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à sucre, +achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, +ça ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour +cogner sur les magots, si ça nous a été +utile...</p> + +<p>Non, décidément il venait trop fort; en ce +moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le +conteur, ayant brusqué la fin de son histoire, se leva +pour aller voir sa barque.</p> + +<p>Un autre disait:</p> + +<p>--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en +fonctions de caporal d'armes sur la <i>Zénobie</i>, +à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes +d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de +là-bas): "Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous +bons marchands." D'un <i>paravirer</i> je te les fais redescendre +quatre à quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte +un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous +verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais +pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu +sais, dans ce temps j'étais jeune homme... Alors, à +Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les +modes...</p> + +<p>Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un +futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs, +tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien +vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au +récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces +plumes...</p> + +<p>Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné +qui souffre; de temps en temps, avec une force à faire +peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de +pierre.</p> + +<p>--On dirait que ça le fâche, parce que nous +sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.</p> + +<p>--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit +Yann, en souriant à Gaud, - parce que je lui avais promis +mariage.</p> + +<p>Cependant, une sorte de langueur étrange +commençait à les prendre tous deux; ils se +parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu +de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant +l'effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce +soir-là. Et il rougissait à présent, ce +grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais +disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait +suivre.</p> + +<p>Par instants aussi il était triste, en pensant tout +à coup à Sylvestre... D'ailleurs, il était +convenu qu'on ne devait pas danser à cause du père +de Gaud et à cause de lui.</p> + +<p>On était au dessert; bientôt allaient commencer +les chansons. Mais avant, il y avait les prières à +dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes +de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, +et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant +sa tête blanche, il se fit du silence partout:</p> + +<p>--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.</p> + +<p>Et, en se signant, il commença pour ce mort la +prière latine:</p> + +<p>--<i>Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen +tuum.</i>..</p> + +<p>Un silence d'église s'était maintenant +propagé jusqu'en bas, aux tablées joyeuses des +petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison +répétaient en esprit les mêmes mots +éternels.</p> + +<p>--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus +dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, +naufragé à bord de la <i>Zélie</i>...</p> + +<p>Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il +se tourna vers la grand'mère Yvonne:</p> + +<p>--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en +récita une autre encore. Alors Yann pleura.</p> + +<p>--...<i>Sed libera nos a malo, Amen.</i></p> + +<p>Les chansons commencèrent après. Des chansons +apprises <i>au service,</i> sur le gaillard d'avant, où il +y a, comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:</p> + +<p>Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,<br> + Mais chez nous les braves<br> + Narguent le destin,<br> + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!</p> + +<p>Les couplets étaient dits par un des garçons +d'honneur, d'une manière tout à fait langoureuse +qui allait à l'âme; et puis le choeur était +repris par d'autres belles voix profondes.</p> + +<p>Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond +d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux +brillaient d'un éclat trouble, comme des lampes +voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, la main +toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, +prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte +plus grande et plus délicieuse.</p> + +<p>Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour +servir d'un certain vin à lui; il l'avait apporté +avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille +couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.</p> + +<p>Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique +flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle +était trop grosse; alors ils l'avaient crevée en +mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de pots et +de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes +aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles +en vue s'étaient rassemblées autour de la +trouvaille.</p> + +<p>--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en +rentrant le soir à Pors-Even.</p> + +<p>Toujours le vent continuait son bruit affreux.</p> + +<p>En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - +mais les autres faisaient le diable, menés par le petit +Fantec (en français: François) et le petit Laumec +(en français: Guillaume), voulant absolument aller sauter +dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des +rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.</p> + +<p>Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour +son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien +qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le commissaire +de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire +pour cette épave non déclarée.</p> + +<p>--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, +ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, ça +serait devenu tout à fait du vin supérieur; car, +certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans +toutes les caves des débitants de Paimpol.</p> + +<p>Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? +Il était fort, haut en couleur, très +mêlé d'eau de mer, et gardait le goût +âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé +très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.</p> + +<p>Les têtes tournèrent un peu; le son des voix +devenait plus confus et les garçons embrassaient les +filles.</p> + +<p>Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait +guère l'esprit tranquille à ce souper, et les +hommes échangeaient des signes d'inquiétude +à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.</p> + +<p>Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. +Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé, +menaçant, poussé à la fois, à plein +gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes +enragées.</p> + +<p>On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans +le lointain leurs formidables coups sourds: et cela, +c'était la mer qui battait de partout le pays de +Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente, en effet, +et Gaud se sentait le coeur serré par cette musique +d'épouvante, que personne n'avait commandée pour +leur fête de noces.</p> + +<p>Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était +levé doucement, fit signe à sa femme de venir lui +parler.</p> + +<p>C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise +d'une pudeur, confuse de s'être levée... Puis elle +dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les +autres.</p> + +<p>--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a +permis; nous pouvons.</p> + +<p>Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent +furtivement.</p> + +<p>Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent +sinistre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se +mirent à courir, en se tenant par la main. Du haut de ce +chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la +mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché +en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se +retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur +respiration que ce vent avait coupée.</p> + +<p>D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour +l'empêcher de traîner sa robe, de mettre ses beaux +souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis +il la pris à son cou tout à fait, et continua de +courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! +Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt +vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu +être mariés, et heureux comme ce soir.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit +logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et +ils allumèrent une chandelle que le vent leur souffla deux +fois.</p> + +<p>La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez +elle avant de commencer les chansons, était là, +couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont +elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent +avec respect et la regardèrent par les découpures +de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne +dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure +vénérable demeurait immobile et ses yeux +fermés; elle était endormie ou feignait de +l'être pour ne pas les troubler.</p> + +<p>Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.</p> + +<p>Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se +pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud +détourna les lèvres par ignorance de ce +baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui +était froidie par le vent, tout à fait +glacée.</p> + +<p>Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y +faisait très froid. Ah! si Gaud était restée +riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à +arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre +nue... Elle n'était guère habituée encore +à ces murs de granit brut, à cet air rude +qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec +elle; alors, par sa présence, tout était +changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que +lui...</p> + +<p>Maintenant leurs lèvres s'étaient +rencontrées, et elle ne détournait plus les +siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer +l'un à l'autre, ils restaient là muets, dans +l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlaient +leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous +deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils +semblaient être sans force pour rompre leur +étreinte, et ne connaître rien de plus, ne +désirer rien au delà de ce long baiser.</p> + +<p>Elle se dégagea enfin, troublée tout à +coup:</p> + +<p>--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous +voir!</p> + +<p>Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa +femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un +altéré à qui on a enlevé sa coupe +d'eau fraîche.</p> + +<p>Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers +instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge +sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du +côté des vieux lits en armoire, ennuyé +d'être aussi près de cette grand'mère, +cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours +sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras +derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la +lumière comme avait fait le vent.</p> + +<p>Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa +manière de la tenir, la bouche toujours appuyée sur +la sienne, il était comme un fauve qui aurait +planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son +corps, son âme, à cet enlèvement qui +était impérieux et sans résistance possible, +tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il +l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc +<i>à la mode des villes</i> qui devait être leur lit +nuptial...</p> + +<p>Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le +même invisible orchestre jouait toujours.</p> + +<p>Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein +son bruit caverneux avec un tremblement de rage; tantôt +répétait sa menace plus bas à l'oreille, +comme par un raffinement de malice, avec des petits sons +filés, en prenant la voix flutée d'une +chouette.</p> + +<p>Et la grande tombe des marins était tout près, +mouvante, dévorante, battant les falaises de ses +mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait +être pris là dedans, s'y débattre, au milieu +de la frénésie des choses noires et glacées: +- ils le savaient...</p> + +<p>Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, +à l'abri de toute cette fureur inutile et retournée +contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre +où passait le vent, ils se donnèrent l'un à +l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, +leurrés délicieusement par l'éternelle magie +de l'amour...</p> + +<h4>VIII<br> +</h4> + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +<p>En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient +tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la +saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les +gréements et, chez Yann, la mère, les soeurs +travaillaient du matin au soir à préparer les +<i>suroîts</i>, les <i>cirages</i>, tout le trousseau de +campagne. Le temps était sombre, et la mer, qui sentait +l'équinoxe venir, était remuante et +troublée.</p> + +<p>Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec +angoisse, comptant les heures rapides des journées, +attendant le soir où, le travail fini, elle avait son Yann +pour elle seule.</p> + +<p>Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle +espérait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle +n'osait pas, dès maintenant, lui en parler... Pourtant il +l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses d'avant, +jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était +différent; c'était une tendresse si confiante et si +fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes +étreintes, avec elle étaient <i>autre chose</i>; +et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient +s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le +matin venait.</p> + +<p>Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le +trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois +à Paimpol faire son grand dédaigneux avec des +filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours +cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez +lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès +que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il +y a le sentiment, le respect inné de la majesté de +<i>l'épouse;</i>un abîme la sépare de +l'amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de +dédain, on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la +nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans le jour, +il ne se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas +compter tant ils étaient une même chair tous deux et +pour toute la vie.</p> + +<p>... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son +bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop +inespéré, d'instable comme les rêves...</p> + +<p>D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet +amour?... Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de +ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui +garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si +doux?...</p> + +<p>Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, +ce n'était rien; rien qu'un petit acompte +enfiévré pris sur le temps de l'existence - qui +pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils +pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et +tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille, +d'arrangement de ménage, avaient été +forcément remis au retour...</p> + +<p>Oh! les autres années, à tout prix +l'empêcher de repartir pour cette Islande!... Mais comment +s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, étant +si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son +métier de mer...</p> + +<p>Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le +retenir; elle y mettrait toute sa volonté, toute son +intelligence et tout son coeur. Être femme d'Islandais, +voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les +étés dans l'anxiété douloureuse; non, +à présent qu'elle l'adorait au delà de ce +qu'elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise +d'une épouvante trop grande en songeant à ces +années à venir...</p> + +<p>Ils eurent une journée de printemps, une seule... +C'était la veille de l'appareillage, on avait fini de +mettre le gréement en ordre à bord, et Yann resta +tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus +bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux, +très près l'un de l'autre et se disant mille +choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:</p> + +<p>--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des +mamriés d'hier!</p> + +<p>Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier +et étrange de voir tout à coup ce grand calme, et +plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourmenté. +Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'était faite +très douce; elle était partout du même bleu +pâle, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand +éclat blanc, et le rude pays breton s'imprégnait de +cette lumière comme d'une chose fine et rare; il semblait +s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds +lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse +sentant l'été, et ont eût dit qu'il +s'était immobilisé à jamais, qu'il ne +pouvait plus y avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les +caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres +changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes +lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans +des tranquillités ne devant pas finir... Tout cela comme +pour rendre plus douce et éternelle leur fête +d'amour; - et on voyait déjà des fleurs +hâtives, des primevères le long des fossés, +ou des violettes, frêles et sans parfum.</p> + +<p>Quand Gaud demandait:</p> + +<p>--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?</p> + +<p>Lui, répondait, étonné, en la regardant +bien en face avec ses beaux yeux francs:</p> + +<p>--Mais, Gaud, toujours...</p> + +<p>Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un +peu sauvage, semblait avoir là son vrai sens +d'éternité.</p> + +<p>Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du +rêve accompli, elle se serrait contre lui, inquiète +toujours, - le sentant fugitif comme un grand oiseau de mer... +Demain, l'envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour +l'empêcher de partir...</p> + +<p>De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on +dominait tout ce pays marin, qui paraissait être sans +arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de pierres. +Les maisons des pêcheurs étaient posées +çà et là sur les rochers avec leurs vieux +murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et +bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans +l'extrême éloignement, la mer, comme une grande +vision diaphane, décrivait son cercle immense et +éternel qui avait l'air de tout envelopper.</p> + +<p>Elle s'amusait à lui raconter les choses +étonnantes et merveilleuses de ce Paris où, elle +avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne +s'y intéressait pas.</p> + +<p>--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant +de terres... ça doit être malsain. Tant de maisons, +tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces +villes; non, je ne voudrais pas vivre là-dedans, moi, bien +sûr.</p> + +<p>Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand +garçon était un enfant naïf.</p> + +<p>Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol +où poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir +blottis contre le vent du large. Là, il n'y avait plus de +vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de +l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs +verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait +entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de +vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque +crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches +mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme un +cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.</p> + +<p>Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient +les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des +hauteurs et de la mer.</p> + +<p>Lui, à son tour, racontait l'Islande, les +étés pâles et sans nuit, les soleils obliques +qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se +faisait expliquer.</p> + +<p>--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en +promenant sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux +bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a +pas du tout de force pour monter; à minuit, il +traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il +se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des +fois, la lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; +alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les +connait pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup +dans ce pays.</p> + +<p>Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait +être loin, cette île d'Islande. Et les fiords? Gaud +avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts +dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l'effet de +désigner une chose sinistre.</p> + +<p>--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, +comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour +des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais +où elles finissent, à cause des nuages qui sont +dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne +connaissent point ce que c'est que les arbres. A la +mi-août, quand notre pêche est finie, il est grand +temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la +terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, +là-bas, pendant tout l'hiver.</p> + +<p>--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, +sur la côte, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux +du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de +pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre +bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les +défunts ont des croix en bois toutes pareilles à +celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux +Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume +Moan, le grand-père de Sylvestre.</p> + +<p>Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des +caps désolés, sous la pâle lumière +rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait +à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire +noir de ces nuits longues comme les hivers.</p> + +<p>--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, +sans se reposer jamais?</p> + +<p>--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, +car la mer n'est pas toujours belle par là. Dame! on est +fatigué le soir, ça donne appétit pour +souper et, des jours, l'on dévore.</p> + +<p>--Et on ne s'ennuie jamais?</p> + +<p>--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; +à bord, au large, moi, le temps ne me dure pas, +jamais!</p> + +<p>Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus +vaincue par la mer.</p> + +<h3>Cinquième partie.</h3> + +<h4>I<br> +</h4> + +... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient +eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils +rentrèrent dîner devant leur feu, qui était +une flambée de branchages. + +<p>Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute +une nuit à dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette +attente les empêchait d'être déjà +tristes.</p> + +<p>Après dîner, ils retrouvèrent encore un +peu l'impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur +la route de Pors-Even: l'air était tranquille, presque +tiède et un reste de crépuscule s'attardait +à traîner sur la campagne.</p> + +<p>Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour +les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant +le projet de se lever tous deux au petit jour.</p> + +<h4><br> + II</h4> + +<p><br> + Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de +monde. Les départs d'Islandais avaient commencé +depuis l'avant-veille et, à chaque marée, un groupe +nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux +devaient sortir avec la <i>Léopoldine</i>,et les femmes de +ces marins, ou les mères, étaient toutes +présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait de +se trouver mêlée à elles, devenue une femme +d'Islandais elle aussi, et amenée là pour la +même cause fatale. Sa destinée venait de se +précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait +à peine eu le temps de se bien représenter la +réalité des choses; en glissant sur une pente +irrésistiblement rapide, elle était arrivée +à ce dénouement-là, qui était +inexorable, et qu'il fallait subir à présent - +comme faisaient les autres, les habituées...</p> + +<p>Elle n'avait jamais assisté de près à ces +scènes, à ces adieux. Tout cela était +nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de +pareille et se sentait isolée, différente; son +passé de <i>demoiselle</i>, qui subsistait malgré +tout, la mettait à part.</p> + +<p>Le temps était resté beau sur ce jour des +séparations; au large seulement une grosse houle lourde +arrivait de l'ouest, annonçant du vent, et de loin on +voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.</p> + +<p>... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, +comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins +de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui +n'avaient pas de coeur ou qui pour le moment n'aimaient personne. +Des vieilles, qui se sentaient menacées par la mort, +pleuraient en quittant leurs fils; des amants s'embrassaient +longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient +à leur bord d'un air sombre, s'en allant comme à un +calvaire.</p> + +<p>Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui +avaient signé leur engagement par surprise, quelque jour +dans un cabaret, et qu'on embarquait par force à +présent; leurs propres femmes et des gendarmes les +poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la +résistance à cause de leur grande force, avaient +été enivrés par précaution; on les +apportait sur des civières et, au fond des cales des +navires, on les descendait comme des morts.</p> + +<p>Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels +compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose +terrible était-ce donc, ce métier d'Islande, pour +s'annoncer de cette manière et inspirer à des +hommes de telles frayeurs?</p> + +<p>Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans +doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande +pêche. C'étaient les bons, ceux-là; ils +avaient la mine noble et belle; s'ils étaient +garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier +coup d'oeil sur les filles; s'ils étaient mariés, +ils s'embrassaient leurs femmes ou leur petits avec unte +tristesse douce et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se +sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient +tous ainsi à bord de cette <i>Léopoldine</i>, qui +avait vraiment un équipage de choix.</p> + +<p>Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, +traînés dehors par des remorqueurs. Et alors, +dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine +voix le cantique de la Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" +sur le quai, des mains de femmes s'agitaient en l'air pour de +derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des +coiffes.</p> + +<p><br> + Dès que la <i>Léopoldine</i> fut partie, Gaud +s'achemina d'un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et +demie de marche le long de la côte, par les sentiers +familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle.</p> + +<p>La <i>Léopoldine</i> devait mouiller en grande rade +devant ce Pors-Even, et n'appareiller définitivement que +le soir; c'était donc là qu'ils s'étaient +donné un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la +yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses +adieux.</p> + +<p>A terre, où l'on ne sentait point la houle, +c'était toujours le même beau temps printanier, le +même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route, +en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier, +seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils +marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et +bientôt se trouvèrent près de leur maison, +ramenés là insensiblement sans y avoir +pensé; ils entrèrent donc encore une +dernière fois chez eux, où la grand'mère +Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.</p> + +<p>Yann faisait des recommandations à Gaud pour +différentes petites choses qu'il laissait dans leur +armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les +déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A +bord des navires de guerre les matelots apprennent ces +soins-là. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu; +il pouvait être bien sûr pourtant que tout ce qui +était à lui serait conservé et soigné +avec amour.</p> + +<p>D'ailleurs, ces préoccupations étaient +secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se +donner le change à eux-mêmes...</p> + +<p>Yann raconta qu'à bord de la <i>Léopoldine</i>, +on venait de tirer au sort les postes de pêche et que, lui, +était très content d'avoir gagné l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque +rien des choses d'Islande:</p> + +<p>--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le <i>plat-bord</i> de nos +navires, il y a des trous qui sont percés à +certaines places et que nous appelons <i>trous de mecques</i>; +c'est pour y planter des petits supports à rouet dans +lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous +jouons ces trous-là aux dés, ou bien avec des +numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun de +nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, +l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne +change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur +l'arrière du bateau, qui est, comme tu dois savoir, +l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il +touche aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un +bout de toile, un <i>cirage</i>, enfin un petit abri quelconque, +pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de +là-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si +brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les +yeux voient plus longtemps clair.</p> + +<p>... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher +les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus +vite. Leur causerie avait le caractère à part de +tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes +petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce +jour-là mystérieuses et suprêmes...</p> + +<p>A la dernière minute du départ, Yann enleva sa +femme entre ses bras et ils se serrèrent l'un contre +l'autre sans plus rien dire, dans une longue étreinte +silencieuse.</p> + +<p>Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent +pour se tendre à un vent léger qui se levait dans +l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet +d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - +C'était lui encore, cette petite forme humaine debout, +noire sur le bleu cendré des eaux, - et déjà +vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui +persistent à fixer se troublent et ne voient plus...</p> + +<p>... A mesure que s'en allait cette <i>Léopoldine</i>, +Gaud comme attirée par un aimant, suivait à pied le +long des falaises.</p> + +<p>Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la +terre était finie; alors elle s'assit, au pied d'une +dernière grande croix, qui est là plantée +parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point +élevé, la mer vue de là semblait avoir des +lointains qui montaient, et on eût dit que cette +<i>Léopoldine</i>, en s'éloignant, s'élevait +peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle +immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme +les derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se +serait passée ailleurs, derrière l'horizon; mais +dans le champ profond de la vue, où Yann était +encore, tout demeurait paisible.</p> + +<p>Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa +mémoire la physionomie de ce navire, sa silhouette de +voiture et de carène, afin de le reconnaître de +loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre.</p> + +<p>Des levées énormes de houle continuaient +d'arriver de l'ouest régulièrement l'une +après l'autre, sans arrêt, sans trêve, +renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les mêmes +rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les +mêmes grèves. Et à la longue, c'était +étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette +sérénité de l'air et du ciel; c'était +comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder et +envahir les plages.</p> + +<p>Cependant la <i>Léopoldine</i> se faisait de plus en +plus diminuée, lointaine, perdue. Des courants sans doute +l'entraînaient, car les brises de cette soirée +étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. +Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait +bientôt atteindre l'extrême bord du cercle des choses +visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où +l'obscurité commençait à venir.</p> + +<p>Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le +bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse +malgré les larmes qui lui venaient toujours. Quelle +différence, en effet, et quel vide plus sombre s'il +était parti encore comme les deux autres années, +sans même un adieu! Tandis qu'à présent tout +était changé, adouci; il était tellement +à elle son Yann, elle se sentait si aimée +malgré ce départ, qu'en s'en revenant toute seule +au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente +délicieuse de cet <i>au revoir</i> qu'ils s'étaient +dit pour l'automne.</p> + +<h4>III</h4> + +<p><br> + L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, +guettant les premières feuilles jaunies, les premiers +rassemblements d'hirondelles, la pousse des +chrysanthèmes.</p> + +<p>Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle +lui écrivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si +ces lettres arrivent.</p> + +<p>A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il +l'informait qu'il était en bonne santé à la +date du 10 courant, que la saison de la pêche +s'annonçait excellente et qu'il avait déjà +quinze cents poissons pour sa part. D'un bout à l'autre +c'était dit dans le style naïf et calqué sur +le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais +à leur famille. Les hommes élevés comme Yann +ignorent absolument la manière d'écrire les mille +choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. +Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la +part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui +n'était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le +courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom +d'épouse, comme trouvant plaisir à le +répéter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: <i>A +Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec</i>, +était déjà une chose qu'elle relisait avec +joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'être +appelée: <i>Madame Marguerite Gaos!</i>...</p> + +<h4>IV</h4> + +<p><br> + Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. +Les Paimpolaises, qui d'abord s'étaient +méfiées de son talent d'ouvrière +improvisée, disant qu'elle avait de trop belles mains de +demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait à +leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle +était devenue presque une couturière en renom.</p> + +<p>Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour +son retour. L'armoire, les vieux lits à +étagères, étaient réparés, +cirés, avec des ferrures luisantes; elle avait +arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et des +rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une +table et des chaises.</p> + +<p>Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui +avait laissé en partant et qu'elle gardait intact, dans +une petite boîte chinoise, pour lui montrer à son +arrivée.</p> + +<p>Pendant les veillées d'été, aux +dernières clartés des jours, assise devant la porte +avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les +idées allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, +elle tricotait pour Yann un beau maillot de pêcheur en +laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des +merveilles de points compliqués et ajourés; la +grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une +habile tricoteuse, s'était rappelé peu à peu +ces procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. +Et c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine, +car il fallait un maillot très grand pour Yann.</p> + +<p>Cependant, le soir surtout, on commençait à +avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines +plantes, qui avaient donné toute leur pousse en juillet, +prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus +petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours +d'août arrivèrent, et un premier navire islandais +apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. La fête +du retour était commencée.</p> + +<p>On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel +etait-ce?</p> + +<p>C'était le <i>Samuel-Azénide</i>; - toujours en +avance celui-là.</p> + +<p>--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la +<i>Léopoldine</i> ne va pas tarder; là-bas, je +connais ça, quand un commence à partir les autres +ne tiennent plus en place.</p> + +<h4>V</h4> + +<p><br> + Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, +quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, +dans le pays, la joie revenait avec eux, et c'était +fête chez les épouses, chez les mères: +fête aussi dans les cabarets, où les belles filles +paimpolaises servent à boire aux pêcheurs.</p> + +<p>Le <i>Léopoldine</i> restait du groupe des +retardataires; il en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, +et Gaud, à l'idée que, dans un delai extrême +de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de +déception, Yann serait là, Gaud était dans +une délicieuse ivresse d'attente, tenant le ménage +bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.</p> + +<p>Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et +d'ailleurs elle commençait à n'avoir plus la +tête à grand'chose dans son impatience.</p> + +<p>Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis +cinq. Deux seulement manquaient toujours à l'appel.</p> + +<p>--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la +<i>Léopoldine</i> ou la <i>Marie-Jeanne</i> qui +<i>ramasseront les balais</i> du retour.</p> + +<p>Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus +animée et plus jolie, dans sa joie de l'attendre.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p><br> + Cependant les jours passaient.</p> + +<p>Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air +gai, d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que +c'était tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se +voyait pas chaque année? Oh! d'abord, de si bons marins, +et deux si bons bateaux!</p> + +<p>Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de +premiers petits frissons d'anxiété, d'angoisse.</p> + +<p>Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût +peur, si tôt?... Est-ce qu'il y avait de quoi?...</p> + +<p>Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...</p> + +<h4>VII<br> +</h4> + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +<p>Un matin où il y avait déjà une brume +froide sur la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la +trouva assise de très bonne heure sous le porche de la +chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les +veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme +dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de +l'aube avaient commencé, et ce matin-là Gaud +s'était réveillée avec une inquiétude +plus poignante, à cause de cette impression d'hiver... +Qu'avait donc cette journée, cette heure, cette minute, de +plus que les précédentes?... On voit très +bien des bateaux retardés de quinze jours, même d'un +mois.</p> + +<p>Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, +sans doute, puisqu'elle était venue pour la +première fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et +relire les noms des jeunes hommes morts.</p> + +<p>En mémoire de<br> + GAOS, Yvon, perdu en mer<br> + aux environs de Norden-Fiord...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se +lever de la mer, et en même temps, sur la voûte, +quelque chose s'abattre comme une pluie: les feuilles mortes!... +il en entra toute une volée sous ce porche; les vieux +arbres ébouriffés du préau se +dépouillaient, secoués par ce vent du large. - +L'hiver qui venait!...</p> + +<p>... perdu en mer<br> + aux environs de Norden-Fiord,<br> + dans l'ouragan deu 4 au 5 août 1880.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses +yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle +était très vague, sous la brume grise, et une panne +suspendue traînait sur les lointains comme un grand rideau +de deuil.</p> + +<p>Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en +dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui +avait jadis semé ces morts sur la mer, voulait encore +tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui rappelaient leurs +noms aux vivants.</p> + +<p>Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place +vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession +terrible, elle était poursuivie par l'idée d'une +plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre là, +bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle +n'osait pas redire dans un pareil lieu.</p> + +<p>Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la +tête renversée contre la pierre.</p> + +<p>...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br> + dans l'ouragan du 4 au 5 août<br> + à l'âge de 23 ans...<br> + Qu'il repose en paix!</p> + +<p>L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de +là-bas, - l'Islande lointaine, lointaine, +éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et +tout à coup, - toujours à cette même place +vide du mur qui semblait attendre, - elle eut, avec une +netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à +laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête +de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un +nom, le nom adoré, <i>Yann Gaos</i>!... Alors elle se +dressa tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme +une folle...</p> + +<p>Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du +matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer en +dansant.</p> + +<p><br> + Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se +leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se +composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer. +Vite elle prit un air d'être là par hasard, ne +voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé.</p> + +<p>Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la +<i>Léopoldine</i>. Elle comprit tout de suite, celle-ci, +ce que Gaud faisait là; inutile de feindre avec elle. Et +d'abord elles restèrent muettes l'une devant l'autre, les +deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant +de s'être rencontrées dans un même sentiment +de terreur, presque haineuses.</p> + +<p>--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont +rentrés depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable, +d'une voix sourde et comme irritée.</p> + +<p>Elle apportait un cierge pour faire un voeu.</p> + +<p>--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y +songer, à ce moyen des désolées. Mais elle +entra dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et +elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme +deux soeurs.</p> + +<p>A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des +prières ardentes, avec toute leur âme. Et puis +bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et +leurs larmes pressées commencèrent à tomber +sur la terre...</p> + +<p>Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante +aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras, +l'embrassa.</p> + +<p>Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs +cheveux, épousseté le salpêtre et la +poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des +genoux, elles s'en allèrent sans plus rien se dire, par +des chemins différents.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p><br> + Cette fin de septembre ressemblait à un autre +été un peu mélancolique seulement. Il +faisait vraiment si beau cette année là que, sans +les feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, +on eût dit le goi mois de juin. Les maris, les +fiancés, les amants étaient revenus, et partout +c'était la joie d'un second printemps d'amour...</p> + +<p>Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande +fut signalé au large. Lequel?...</p> + +<p>Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, +muets, anxieux, sur la falaise.</p> + +<p>Gaud tremblante et pâlie, était là, +à côté du père de son Yann:</p> + +<p>--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort +que c'est eux! Un liston rouge, un hunier à rouleau, +ça leur ressemble joliment toujours; qu'en dis-tu, Gaud, +ma fille?</p> + +<p>--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement +soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas +pareil et ils ont un foc, c'est la <i>Marie-Jeanne</i>. Oh! mais +bien sûr, ma fille, ils ne tarderont pas.</p> + +<p>Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit +arrivait à son heure, avec une tranquillité +inexorable.</p> + +<p>Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une +insensée, toujours par peur de ressembler à une +femme de naufragé, s'exaspérant quand les autres +prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, +détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces +regards qui la glaçaient.</p> + +<p>Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le +matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, +passant par derrière la maison paternelle de son Yann pour +n'être pas vue par la mère ni les petites soeurs. +Elle s'en allait toute seule à l'extrème pointe de +ce pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne +sur la Manche grise, et s'asseyait là tout le jour aux +pieds d'une croix isolée qui domine les lointains immenses +des eaux...</p> + +<p>Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se +dressent sur les falaises avancées de cette terre des +marins, comme pour demander grâce; comme pour apaiser la +grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les hommes +et ne les rend plus, et garde de préférence les +plus vaillants, les plus beaux.</p> + +<p>Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes +éternellement vertes, tapissées d'ajoncs courts. +Et, à cette hauteur, l'air de la mer était +très pur, ayant à peine l'odeur salée des +goémons, mais rempli des senteurs délicieuses de +septembre.</p> + +<p>On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus +les autres, toutes les découpures de la côte, la +terre de Bretagne finissait en pointes dentelées qui +s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.</p> + +<p>Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au +delà, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle +menait un tout petit bruit caressant, léger et immense, +qui montait du fond de toutes les baies. Et c'étaient des +lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son +mystère impénétrable, tandis que des brises, +faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genêts +ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.</p> + +<p>A certaines heures régulières, la mer baissait, +et des taches s'élargissaient partout, comme si lentement +la Manche se vidait; ensuite, avec la même lenteur, les +eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, +sans aucun souci des morts.</p> + +<p>Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au +milieu de ces tranquillités regardant toujours, +jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne plus rien +voir.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p><br> + Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune +nourriture, elle ne dormait plus.</p> + +<p>A présent, elle restait chez elle, et se tenait +accroupie, les mains entre les genoux, la tête +renversée et appuyée au mur derrière. A quoi +bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur +son lit sans retirer sa robe, quand elle était trop +épuisée. Autrement elle demeurait là, +toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans +cette immobilité; toujours elle avait cette impression +d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues +qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec un +goût de fièvre, et à certaines heures elle +poussait un gémissement rauque du gosier, +répété par saccades, longtemps, longtemps, +tandis que sa tête se frappait contre le granit du mur.</p> + +<p>Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, +à voix basse, comme s'il eût été +là tout près, et lui disait des mots d'amour.</p> + +<p>Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à +lui, à de toutes petites choses insignifiantes; de +s'amuser par exemple à regarder l'ombre de la Vierge de +faïence et du bénitier, s'allonger lentement, +à mesure que baissait la lumière, sur la haute +boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient +plus horribles, et elle recommençait son cri, en battant +le mur de sa tête...</p> + +<p>Et toutes les heures du jour passaient, l'une après +l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la +nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis +combien de temps il aurait dû revenir, une terreur plus +grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les +dates, ni les noms des jours.</p> + +<p>Pour les naufrages d'Islande, on a des indications +ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou +bien ils ont trouvé un débris, un cadavre, ils ont +quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la +<i>Léopoldine</i> on avait rien vu, on ne savait rien. +Ceux de la <i>Marie-Jeanne,</i> les derniers qui l'avaient +aperçue le 2 août, disaient qu'elle avait dû +s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, +cela devenait le mystère impénétrable.</p> + +<p>Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait +le moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le +savait même pas, et à présent elle avait +presque hâte que ce fût bientôt.</p> + +<p>Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la +pitié de le lui dire!...</p> + +<p>Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - +lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant +priée, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui +faire la grâce, par une sorte de double vue, de le lui +montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roulé par la mer... pour être +fixée au moins! pour savoir!!...</p> + +<p>Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment +d'une voile surgissant du bout de l'horizon: la +<i>Leopoldine</i>, s'approchant, se hâtant d'arriver! Alors +elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour +se lever, pour courir regarder le large, voir si c'était +vrai...</p> + +<p>Elle retombait assise. Hélas! Où +était-elle en ce moment, cette <i>Léopoldine</i>? +où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans +doute, là-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande, +abandonnée, émiettée, perdue...</p> + +<p>Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours +la même: une épave éventrée et vide, +bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: +bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une +extrême douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme +d'eaux mortes.</p> + +<h4>X<br> +</h4> + +<p>Deux heures du matin.<br> + C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive +à tous les pas qui s'approchaient: à la moindre +rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes vibraient; +à force d'être tendues aux choses du dehors, elles +étaient devenues affreusement douloureuses.</p> + +<p>Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, +les mains jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurité, +elle écoutait le vent faire sur la lande son bruit +éternel.</p> + +<p>Des pas d'homme tout à coup, des pas +précipités dans le chemin! A pareille heure, qui +pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de +l'âme, son coeur cessant de battre...</p> + +<p>On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites +marches de pierre...</p> + +<p>Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce +que ce pouvait être un autre!... Elle était debout, +pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait +sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour +enlacer le bien-aimé. Sans doute la +<i>Léopoldine</i> était arrivée de nuit, et +mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il +accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une +vitesse d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait +les doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce +verrou qui était dur...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la +tête retombée sur la poitrine. Son beau rêve +de folle était fini. Ce n'était que Fantec, leur +voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que +lui, que rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle +se sentit replongée comme par degrés dans son +même gouffre, jusqu'au fond de son même +désespoir affreux.</p> + +<p>Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, +était au plus mal, et à présent, +c'était leur enfant qui étouffait dans son berceau, +pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu +demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher +le médecin à Paimpol...</p> + +<p>Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue +sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien à donner +aux peines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait +devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui +répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. +Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet +homme?</p> + +<p>Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert +cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il +venait de lui faire.</p> + +<p>Il balbutia un pardon:</p> + +<p>--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la +déranger... elle!...</p> + +<p>--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc +<i>pas moi,</i> Fantec?</p> + +<p>La vie lui était revenu brusquement, car elle ne +voulait pas encore être une désespérée +aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, +à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla +pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit +enfant.</p> + +<p>Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre +heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle était +très fatiguée.</p> + +<p>Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa +tête une empreinte qui, malgré tout, était +persistante; elle se réveilla bientôt avec une +secousse, se dressant à moitié, au souvenir de +quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... +Au milieu de la confusion des idées qui revenaient, vite +elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que +c'était...</p> + +<p>--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.</p> + +<p>Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son +même abîme. Non, en réalité, il n'y +avait rien de changé dans son attente morne et sans +espérance.</p> + +<p>Pourtant, l'avoir senti là si près, +c'était comme si quelque chose émané de lui +était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on +appelle, au pays breton, un <i>pressigne</i>; et elle +écoutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant +que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait de +lui.</p> + +<p>En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il +ôta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui +étaient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit +près du lit de Gaud.</p> + +<p>Il avait le coeur engoissé, lui aussi; car son Yann, +son beau Yann était son aîné, son +préféré, sa gloire. Mais il ne +désespérait pas, non vraiment, il ne +désespérait pas encore. Il se mit à rassurer +Gaud d'une manière très douce: d'abord les derniers +rentrés d'Islande partaient tous de brumes très +épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis +surout il lui était venu une idée: une +relâche aux îles Feroë, qui sont des îles +lointaines situées sur la route et d'où les lettres +mettent très longtemps à venir; cela lui +était arrivé à lui-même, il y avait +une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte +mère avait déjà fait dire une messe pour son +âme... Un si beau bateau, la <i>Léopoldine</i>, +presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous +à bord...</p> + +<p>La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la +tête; la détresse de sa petite-fille lui avait +presque rendu de la force et des idées; elle rangeait le +ménage, regardant de temps en temps le petit portrait +jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses +ancres de marine et sa couronne funéraire en perles +noires; non, depuis que le métier de mer lui avait pris +son petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour +des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du +bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une +mauvaise rancune dans le coeur.</p> + +<p>Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, +ses grands yeux cernés regardaient avec une tendresse +profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aimé; rien +que de l'avoir là, près d'elle, c'était une +protection contre la mort, et elle se sentait plus +rassurée, plus rapprochée de son Yann. Ses larmes +tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en +elle-même ses prières ardentes à la Vierge +Étoile-de-la-mer.</p> + +<p>Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des +avaries peut-être; c'était une chose possible en +effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de +toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout +n'était pas perdu, puisqu'il ne désespérait +pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, elle se +remit encore à attendre.</p> + +<p>C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les +tombées de nuit lugubres où, de bonne heure, tout +se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir aussi +alentour, dans le vieux pays breton.</p> + +<p>Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des +crépuscules; des nuages immenses, qui passaient lentement, +venaient faire tout à coup des obscurités en plein +midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme un son +lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs +méchants ou désespérés; d'autres +fois, cela se rapprochait tout près contre la porte, se +mettant à rugir comme les bêtes.</p> + +<p>Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait +toujours plus affaissée, comme si la vieillesse +l'eût déjà frôlée de son aile +chauve. Très souvent elle touchait les effets de son Yann, +ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant +comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue +qui avait gardé la forme de son corps; quand on le jetait +doucement sur la table, il dessinait de lui-même, comme par +habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine; +aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une +étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer +pour qu'il gardât plus longtemps cette enpreinte.</p> + +<p>Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors +elle regardait par sa fenêtre la lande triste, où +des petits panaches de fumée blanche commençaient +à sortir çà et là des +chaumières des autres: là partout les hommes +étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le +froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées +devaient être douces; car le renouveau d'amour était +commencé avec l'hiver dans tout ce pays des +Islandais...</p> + +<p>Cramponnée à l'idée de ces îles +où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte +d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...<br> + . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<h4>XI</h4> + +<p><br> + Il ne revint jamais.<br> + Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre +Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient +été célébrées ses noces avec +la mer.</p> + +<p>Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa +nourrice; c'était elle qui l'avait bercé, qui +l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite elle l'avait +repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces +monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'étaient +agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la +fiancée donnait de la voix, faisait toujours son plus +grand bruit horrible pour étouffer les cris. - Lui, se +souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était +défendu, dans une lutte de géant, contre cette +épousée de tombeau. Jusqu'au moment où il +s'était abandonné, les bras ouverts pour la +recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui +râle, la bouche déjà emplie d'eau; les bras +ouverts, étendus et raidis pour jamais.</p> + +<p>Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il +avait conviés jadis. Tous, excepté Sylvestre, qui, +lui, s'en était allé dormir dans des jardins +enchantés, - très loin, de l'autre +côté de la Terre...</p> + +<pre> +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 8pchs10h.htm or 8pchs10h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs11h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs10ah.htm + +This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, +Project Gutenberg volunteer. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +<a href="http://gutenberg.net">http://gutenberg.net</a> or +<a href="http://promo.net/pg">http://promo.net/pg</a> + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +<a href= +"http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04">http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04</a> or +<a href= +"ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03">ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03</a> + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +<a href= +"http://www.gutenberg.net/donation.html">http://www.gutenberg.net/donation.html</a> + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this eBook on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS +This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this eBook +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these eBooks, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any +medium they may be on may contain "Defects". Among other +things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged +disk or other eBook medium, a computer virus, or computer +codes that damage or cannot be read by your equipment. + +LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES +But for the "Right of Replacement or Refund" described below, +[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may +receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims +all liability to you for damages, costs and expenses, including +legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR +UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, +INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE +OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE +POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +If you discover a Defect in this eBook within 90 days of +receiving it, you can receive a refund of the money (if any) +you paid for it by sending an explanatory note within that +time to the person you received it from. If you received it +on a physical medium, you must return it with your note, and +such person may choose to alternatively give you a replacement +copy. If you received it electronically, such person may +choose to alternatively give you a second opportunity to +receive it electronically. + +THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this eBook, +[2] alteration, modification, or addition to the eBook, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this eBook electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + eBook or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this eBook in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The eBook may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the eBook (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +<a href="mailto:hart@pobox.com">hart@pobox.com</a> + +[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only +when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by +Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be +used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be +they hardware or software or any other related product without +express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + + +</pre> +</body> +</html> + + |
