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+The Project Gutenberg EBook of Pêcheur d'Islande, by Pierre Loti
+#8 in our series by Pierre Loti
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
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+Title: Pêcheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on March 19, 2002]
+[Most recently updated: June 15, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg
+volunteer.
+
+
+
+
+
+Pêcheur d'Islande
+
+Compositions de E. Rudaux
+
+Pierre Loti
+De l'Académie Française
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+
+
+
+Première Partie
+
+I
+
+
+Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une
+sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop
+bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une
+grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
+monotone, avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop
+rien: une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un
+couvercle en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les
+éclairait en vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient,
+en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de
+terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très
+exactement la forme,
+et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
+caissons étroits scellés au murailles de chène. De grosses poutres
+passaient aud-dessus d'eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière
+leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur de
+la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les
+morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et frustes, imprégnées
+d'humidité et de sel; usées, polies par les frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient,
+en breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur
+une planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la
+patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les
+personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les
+vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet
+d'une petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de
+cette pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente
+prière, à des heures d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux
+bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine
+bleue serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur
+la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle _suroît_
+(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les
+pluies).
+
+Ils étaient d'âges divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme,
+pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée,
+couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeus d'enfant, d'un
+gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs.
+
+Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver
+un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur.
+
+... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des
+eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur,
+marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
+plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais
+sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour
+ceux qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées
+dans le _pays,_ pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient
+bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
+d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est
+toujours une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque
+chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom
+que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où
+était-il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne
+descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête?
+
+--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de
+bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange
+tomba d'en haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_
+
+_L'homme_ répondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui
+était entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..."
+Cependant c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux.
+
+Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller
+jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une
+échelle de bois.
+
+Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était
+presque un géant. Et d'abrod il fit une grimace en se pinçant le bout
+du nez à cause de l'odeur âcre de la saumure.
+
+Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait
+de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu,
+formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands
+yeux bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le
+traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un
+air de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais
+coupées; elles étaient frisées très serré en eux petits rouleaux
+symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et
+exquis; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté
+des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras,
+et ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touchés.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un
+petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
+marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire
+dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.
+
+Après, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à
+vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles
+doivent penser quand elles le voient?
+
+Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes
+ses épaules effrayantes:
+
+--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et
+c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à
+parler le français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il
+commença de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré
+quinze jours.
+
+C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il
+était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une
+femme qui vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt
+francs. Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis
+tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, _en plein
+par la figure,_ à celle qui chantait sur la scène? - moitié
+déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu'il
+trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup; après, elle
+l'avait adoré pendant près de trois semaines.
+
+--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
+montre en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à
+lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup
+au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
+qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par
+en haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle.
+
+Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le
+surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un
+chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur
+la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père
+avait disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très
+bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au
+large. Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient
+gardé une candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après
+Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce et ses intonnations
+de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe
+noire; comme sa croissance s'était faite très vite, il se sentait
+presque embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et si grand.
+Il comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il
+n'avait répondu aux avances d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour
+deux - et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de
+l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de
+minuit. Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites
+niches noires qui ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres
+remontèrent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la
+pêche; c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, éternellement jour.
+
+Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle
+traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour
+d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune
+couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait
+diaphane, impalpable, chimérique.
+
+L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela
+prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
+image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
+de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du
+vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel.
+Tout était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes
+et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne
+s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la
+nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance
+pouvant être nommée.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur
+ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le
+voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y
+étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large.
+
+Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un
+homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs
+hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel
+et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette
+eau tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds,
+d'un gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre;
+c'était rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre
+éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la
+saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière
+eux, toute ruisselante et fraîche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du
+dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus
+réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été
+hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose
+comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues
+traînées roses...
+
+--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre,
+avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il
+avait l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était
+laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se santait
+timide en touchant à ce sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
+ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
+des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
+tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
+Ils avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures,
+plus de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las,
+et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de
+lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit
+flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
+était vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que,
+malgré leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues
+fraîches.
+
+La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au
+temps de la Genèse elle s'était _séparée d'avec les ténèbres_ qui
+semblaient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très
+lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on
+sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait été vague et
+étrange comme celle des rêves.
+
+Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des
+déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands
+rayons couleur d'argent rose.
+
+Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense,
+faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et
+d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite;
+ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles
+tendus pour
+cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l'imagination
+des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de planches qui
+portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un
+aspect de recueillement immense; il s'étair arrangé en sanctuaire, et
+les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de
+temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un
+parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin une
+autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, qui était un
+promontoire de la sombre Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste
+en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son
+grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé
+qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et
+que, lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le
+service, avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont
+l'approche inévitable commençait à lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas,
+arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant
+à pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de
+mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord
+par tous ces reflets de lumière pâle.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du
+matin avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils
+se mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les
+trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de
+descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
+tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à
+l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.
+
+Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un
+certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la
+main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
+mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux
+changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et
+hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu
+sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse
+douce était souvent chez lui très près d'une violence brutale.
+
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides
+où les étés n'ont plus de nuits.
+
+Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses
+flancs épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux,
+imprégnés
+d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec
+sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
+il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent
+réveille. Alors il avait sa façon à lui de _s'élever à la lame_ et de
+rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses
+modernes.
+
+Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des _Islandais_
+(une race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de
+Paimpol et de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette
+pêche-là).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans
+le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête,
+un reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait
+une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres,
+d'avirons et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge,
+patronne des marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours,
+de génération en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux
+pour qui la saison allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne
+devaient pas revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères,
+de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires
+islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage.
+Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et
+faisait les gestes qui bénissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages
+chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+Étoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.
+
+Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre
+compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux
+froides de la mer hyperborée.
+
+Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé
+ce navire qui portait son nom.
+
+La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait
+l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à
+Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend
+bien sa pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on
+achète le sel pour la campagne prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour
+quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce
+lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à
+Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour
+un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant,
+et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: -
+il faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore.
+
+
+
+
+
+
+III
+
+
+A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y
+avait deux femmes très occupées à écrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont
+l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de
+fleurs.
+
+Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
+toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: -
+deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour
+quelque bel _Islandais._
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses
+idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure
+jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait
+vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore
+jolie par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses,
+comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très
+basse sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux
+ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns
+des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable
+s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui
+avaient un air religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une
+bonne honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et,
+quand elle riait, on voyait à la place ses gencives rondes qui avaient
+un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu "en
+pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'était
+pas trop gâté par les années; on devinait encore qu'il avait dû être
+régulier et pur comme celui des saintes d'église.
+
+Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à
+dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette
+lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais
+sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme.
+
+L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire
+soigneusement l'adresse:
+
+_A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reickawick._
+
+Après, elle aussi releva la tête pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mère Moan?
+
+Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de
+vingt ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la
+race est brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils
+presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient
+comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui
+donnait une expression de vigueur et de volonté. Son profil, un peu
+court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une
+rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette
+profonde, creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait
+délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensée la
+préocupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents
+blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
+traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait
+quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis
+marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d'yeux à la
+fois obstinée et douce.
+
+Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon
+au-dessus des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et
+qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.
+
+On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille
+à qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était
+qu'une grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs.
+
+Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un
+lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur
+claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche
+de chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient
+l'ancienneté du logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés,
+et les fenêtres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où
+se tiennent les marchés et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant
+ce nom-là.
+
+Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se
+leva en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de
+très intéressant sur la place.
+
+Debout élle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle
+d'une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré
+sa coiffe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir
+cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par
+convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de
+grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon
+pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie,
+rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand
+souffle âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par
+cette pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder
+pendant ses dures journées de travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit
+qui lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois;
+aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était
+vive et capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
+ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un
+rêve lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque
+vague et mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où
+certainement les falaises étaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent
+était venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des
+cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et
+plus tard à Paris. - Alors, de petite Gaud, elle était devenue une
+_mademoiselle Marguerite,_ grande, sérieuse, au regard grave. Toujours
+un peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la
+grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce
+qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé bien au hasard,
+sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, lui avait
+servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de
+hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches qui
+surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas toujours
+devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si
+indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient
+bien tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de
+coeur autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus
+qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes
+quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une autre
+façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant,
+en prenant la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer,
+s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été
+seulement comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses
+souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire
+Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on
+parlait tant, qui n'étaient jamais là, et dont chaque année
+quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de
+cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain - et où
+était à présent celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de
+ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son
+existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle
+demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un
+hameau de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née,
+où elle avait eu ses fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui
+disait bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une
+famille vaillante et estimée.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu
+près bien mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient
+plus. Toujours ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue
+d'habillé et sur lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les
+cornets de mousseline de ses grandes coiffes: son propre châlen de
+mariage, jadis bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et
+depuis ce temps là ménagé pour les dimanches, encore bien présentable.
+
+Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout
+comme les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté,
+avec ces
+
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la
+trouver bien jolie.
+
+Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les
+bonsoirs que les gens lui doannaient. En route elle passa devant chez
+son _galant_, un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état;
+octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte
+tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il
+ne s'était consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en
+premières ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en
+une espèce de rancune comique, moitié maligne, et il l'interpellait
+toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous _prendre
+mesure?..._
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se
+faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa
+plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de
+sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et
+aujourd'hui elle avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus
+fatiguée, plus cassée par sa vie de labeur incessant, - et elle
+songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à son retour
+d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq années!... S'en
+aller en Chine peut-être, à la guerre!... Serait-elle bien là, quand
+il reviendrait? - Une angoisse la prenait à cette pensée... Non,
+décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette
+pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait horriblement
+comme pour pleurer.
+
+C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le
+lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute
+seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir,
+comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait
+bientôt plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de
+l'autre, Jean Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne
+parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de même quelque
+part en Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption
+militaire. Et puis on avait objecté sa petite pension de veuve de
+marin; on ne l'avait pas trouvée assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses
+défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une
+confiance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir,
+songeant au costume en planches, le coeur affreusement serré de se
+sentir si vieille au moment de ce départ...
+
+L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre,
+regardant sur le granit des mursles reflets jaunes du couchant, et,
+dans le ciel, les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était
+toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai;
+des jeunes filles, qui n'avaient seulement personne pour leur faire un
+peu la cour, se promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux
+galants d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait
+plus la quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle.
+Son père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres
+filles de
+son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en
+sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec
+d'autres anciens marins comme lui, il était content d'apercevoir
+là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa
+fille installée dans cette maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on
+ne voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites
+ruelles par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait
+dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui
+dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires,
+où naviguait la _Marie, capitaine Guermeur._
+
+Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable
+maintenant, après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si
+douce.
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui était de l'année dernière.
+
+Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de
+Paris les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour
+brumeux et blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors
+elle avait été saisie par une impression inconnue: cette vieille petite
+ville, qu'elle n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la
+reconnaissait plus; ell;e y éprouvait comme le sensation de plonger
+tout à coup dans ce qu'on appelle, à la campagne: _les temps,_ les
+temps lointains du passé. Ce silence, après Paris! Ce train de vie
+tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la brume à leurs
+toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
+d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes - qui lui
+charmaient à présent qu'elle aimait Yann - lui avaient paru ce
+matin-là d'une tristesse bien désolée. Des ménagères matineuses
+ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
+intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient assises, avec des
+poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès
+qu'il avait fait un peu plus jour, elle était entrée dans l'église pour
+dire ses prières. Et comme elle lui avait semblé immense et
+ténébreuse, cette nef magnifique, - et différente des églises
+parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les siècles, sa
+senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul profond,
+derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait
+agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
+flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle
+avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un sentiment
+bien oublié: cette sorte de tristesse et d'effroi qu'elle éprouvait
+jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première messe des
+matins d'hiver, dans l'église de Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût
+là beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.
+Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes,
+c'étaient ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se
+trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente
+pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses
+coiffes, comandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se
+trouvait mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte
+que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très
+charmante à regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
+celles-là. Et les
+autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance,
+elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant pas dignes.
+Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre société que celle
+de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas cette vie
+de dépaysement et de solitude.
+
+Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon
+pénible par l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la
+pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture,
+s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à
+Paimpol, l'avait inquiétée comme une oppression.
+
+Tout l'après-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyagé,
+son père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte
+à tous les vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes,
+sous des fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines.
+Bientôt il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus
+rien vu - que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale
+qui sembalient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui
+étaient les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminables
+haies du chemin. - Comment tout à coup cette verdure si verte, en
+décembre?... D'abord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il
+lui sembla reconnaître et se rappeler: les ajoncs, les éternels ajoncs
+marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le
+pays de Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus
+tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée
+par cette réflexion qui lui était venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
+les beaux pècheurs d'Islande.
+
+En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les
+fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les
+promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que
+ses pieds se glaçaient dans l'immobilité de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été
+pris par l'un d'eux...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le
+lendemain de son arrivée, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8
+décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des
+pêcheurs, - un peu après la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des
+feuillages et des fleurs d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel
+triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de
+défi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+déguisée qu'ailleurs, l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres.
+Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les
+matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de
+nonnain, aux belles poitrines serrées et fréissantes, aux beaux yeux
+remplis des désirs de tout un été.
+Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
+toits racontant leurs luttes de plusiers siècles contre les vents
+d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
+mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritées, des
+aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de
+la Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au
+perron semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son
+odeur d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de
+marins partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles
+amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés,
+sortant des chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et
+leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant
+au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout
+près, la mer toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces
+générations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit,
+prenant sa part de la fête...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une
+espèce d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était
+redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux
+et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui
+nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de
+Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces
+"Islandais" était arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par
+l'un d'eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop
+larges, elle avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie:
+
+--En voilà un qui est grand!
+
+Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari
+de cette carrure!
+
+Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds,
+il l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+élégante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait
+de nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa
+tête que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés
+derrière, sur le cou.
+
+Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait
+pas osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard
+superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves,
+courant très vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait
+impressionnée et intimidée aussi.
+
+Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez
+les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une
+espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient
+continué de se tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord,
+devant ce grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire;
+mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guère changé, elle
+l'avait bientôt assez reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu
+de vue. Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir;
+c'était sans conséquence, et il mangeait de très bon appétit, étant un
+peu privé chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant
+cette première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute
+jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau,
+d'un geste presque timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de
+son même regard rapide, il avait détourné les yeux d'un autre côté,
+paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer
+son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'était levée pendant la
+procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le
+ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir,
+revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit sur cette
+fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au
+vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d'"Islandais", gens
+de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se
+garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand garçon, planté
+debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé
+de l'avoir rencontrée... Quel changement profond s'était fait en elle
+depuis cette époque!...
+
+Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la
+tranquillité d'à présent! Comme se même Paimpol était silencieux et
+vide ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à
+sa fenêtre, seule, songeuse et enamourée!...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils
+Gaos avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était
+imaginé en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que
+tout le monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste,
+ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il
+l'intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.
+
+Al'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann
+n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour
+lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces
+jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans
+plaisir...
+
+A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés
+d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny;
+alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
+appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant
+leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre,
+enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une
+extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un
+beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux
+la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au
+milieu des phrases un certain petit _hou!_ prolongé,très drôle, - qui
+est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son
+flûté du vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un
+remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque
+auquel il s'était loué pour la saison d'hiver. De là venait son
+retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre
+toute sa part de pêche.
+
+Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui
+l'écoutaient et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait
+bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant
+des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
+temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres
+Islandais qui étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été
+avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette
+fortune qui allait passer au large.
+
+Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras
+aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment
+on s'était mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on
+en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on
+connait peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des
+étrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que
+cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait
+bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très
+loin en amour, à l'époque de la rentrée d'Islande. (Seulement on a le
+coeur honnête, et l'on s'épouse après.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me
+serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...
+
+Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était
+venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement,
+elle avait fini par répondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec
+vous qu'avec aucun autre.
+
+Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des
+danses, ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix
+plus basse et plus douce...
+
+On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance
+dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui était très
+intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses
+salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné.
+
+--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave
+que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait
+rapporté dix mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de
+construire un
+premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à la pointe du
+pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
+dominant la Manche, avec une vue très belle.
+
+--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le
+mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre,
+avec une mer si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence,
+qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas
+l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le
+monde...
+
+-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte
+à notre mère.
+
+--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due
+et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu
+quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette
+année notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans
+quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne
+serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas
+très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte,
+ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se
+moulait dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait
+grand air tout de même.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
+avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son
+regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour
+qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
+répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours
+plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse
+sauvage et d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres
+était brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en
+plus fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer
+avec une extrême douceur, comme une musique voilée d'instruments à
+cordes.
+
+Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses
+allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en
+petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle
+aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à laise comme à présent; que
+son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup
+d'estime pour les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru
+pieds nus, étant toute petite, - sur la grève, - après la mort de sa
+pauvre mère...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans
+sa vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de
+décembre et qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors
+pêchaient à présent là-bas, épars sur la mer d'Islande - y voyant
+clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis que
+l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre bretonne.
+
+Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous
+côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
+nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons,
+le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se
+séparer davantage des choses terrestres, - qui maintenant, à cette
+heure crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de
+pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou
+une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
+filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
+de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien
+haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la
+lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente
+ces légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une
+autre odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des
+chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, - et aussi une vague
+senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves.
+
+Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place
+mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à
+ce même bal...
+
+... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes
+de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant
+avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou
+moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour
+répondre à leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!...
+
+Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et
+tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en
+arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un
+peur sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était
+assez grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se
+penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un
+air très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près
+de l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour
+se dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas
+permis qu'il en fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si
+naîfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime
+qui disaient: "Comme ils sont gentils et drôles à regarder, _nos_ deux
+petits frères!..."
+
+On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins,
+baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un
+bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde.
+ Lui ne l'avait
+pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
+de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa
+poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne
+résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son
+âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout
+entière vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque
+chose, mais c'était son coeur qui avait commencé le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds
+ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au
+bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
+excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui
+elle eût jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la
+débandade, au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à
+part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
+pour rentrer, elle avait traversé cette même place avec son père,
+nullement fatiguée, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer,
+aimant cette brume gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout
+exquis et tout suave.
+
+... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres
+s'étaient toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs
+ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les
+rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme
+blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr,
+rêve à son galant." Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, - avec une
+envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
+lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour
+de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne
+regardant rien des choses réelles...
+
+... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel
+changement en lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en
+détournant ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans
+le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très
+sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait
+bien un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait
+doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! à
+chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car
+jamais elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était
+donc bien égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il
+suffirait d'un peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les
+cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les
+armateurs voudraient confier des navires.
+
+Cela luit était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort,
+ça peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne
+nuit pas du tout à la beauté.
+
+Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des
+filles du pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui
+connaissait point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à
+l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien
+qu'à Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses
+fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff,
+qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort
+mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un
+soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs
+fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte
+qu'on ne voulait pas lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
+marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le coeur
+bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien,
+pour la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une
+nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette
+voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A
+présent elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer.
+Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant,
+on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise
+petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était
+resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine
+d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond
+toute pareille.
+
+Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le
+revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ
+d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour
+elle; le temps ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour
+d'automne pour lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le coeur
+net et d'en finir...
+
+... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité
+particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
+printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou,
+comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant
+trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout
+simplement; mais c'était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait
+pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de
+paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa
+toilette...
+
+... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille
+qui rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante,
+ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle
+reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle
+des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses était exquise à regarder.
+
+La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait
+avec un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable
+qu'aucun oeil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être
+perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne
+la voulait pas pour lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la
+beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez
+les filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette
+beauté-là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages
+d'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la
+laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tant
+d'importance à ces choses pour les mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient
+enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son
+dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne
+sur le haut de sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors,
+avec son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose;
+après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les
+défaire pour s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte
+jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.
+
+Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré
+l'envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se
+cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était
+déployée à présent comme un voile...
+
+Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle,
+sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
+s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son
+petit-fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la _Marie_,
+- sur la mer Boréale qui était ce soir-là très remuante - Yann et
+Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des chansons, tout en
+faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le _calme blanc;_ c'est-à-dire que rien ne bougeait dans
+l'air, comme si toutes les brises étaient épuisées, finies.
+
+Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui
+s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombés,
+aux nuances ternes de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes
+jetaient un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes
+qui jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte
+d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très
+vite effacés, très fugitifs.
+
+Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil
+qui n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à
+ce
+resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre
+cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo
+trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient:
+_Jean-François de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de
+sa monotonie même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de
+l'espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
+perpétuellement les couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau
+à chaque fois. Leurs joues étaient roses sous la grande fraîcheur
+salée; cet air qu'ils respiraient était vivifiant et vierge; ils en
+prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute vigueur et de
+toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore créé; la lumière avait aucune chaleur; les choses se
+tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de
+cette espèce de grand oeil spectral qui était le soleil.
+
+La _Maire_ pojetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme
+le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies
+reflétant les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de
+passait sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de
+myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction,
+comme ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues
+qui exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans le
+même sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et
+sans cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de
+fluidité à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de
+queue brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le
+brillant de leur ventre argenté; et puis le même coup de queue, le même
+retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations
+lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre
+deux eaux, chacune un petit éclair.
+
+Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir
+décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb
+qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait
+plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait
+pour la lune.
+
+Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin
+dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement
+jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air à quelques mètres au-dessus des eaux.
+
+La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait
+très bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour
+mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à
+deux mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à
+qui devait l'éventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille,
+animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles
+lointaines, déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très
+blanches, se découpant en clair sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de
+pêcheur d'Islande; - un métier de demoiselle...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant
+seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec
+celui-là; renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et
+sombre; - très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon
+et serviable quand on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus
+loin, chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de
+somnolence, de santé et de vague méloncolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé
+pour procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de
+sommeil. Il leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins
+robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais,
+quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à même
+l'atmosphère infinie, elle s'endort elle aussi, après, et ne remue
+presque plus; alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou
+comme font les bêtes.
+
+On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments
+quelconques, les heures n'important plus dans cette clarté continuelle.
+ Et c'étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui
+reposaient de tout.
+
+Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et
+qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà
+aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la
+manière honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des périodes bien longues...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque
+chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une
+queue microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que
+celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils
+l'avaient vite aperçue:
+
+--Un vapeur, là-bas!
+
+--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un
+vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et,
+entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une
+main de belle jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était
+bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer,
+commençait à marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle
+traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui
+s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se
+ramifiaient en forme de madrépores; cela se faisait très vite avec un
+bruissement, c'était comme un signe de réveil présageant la fin de
+cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait
+clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en
+amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles
+autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les
+pêcheurs étaient -celle d'en haut et celle d'en bas - reprenaient leur
+transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient
+ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas
+bonne.
+
+Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue,
+arrivaient des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans
+ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des
+Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se
+rassemblaient à la suite de se croiseur; il en sortait même des coins
+vides de l'horizon, et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient
+partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert.
+
+Plus de lente dérive, ils avaient endu leurs voiles à la fraîche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que
+par côté, par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même
+par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu;
+- mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus
+gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil,
+toujours bas et traînant, incapable de monter aud-dessus des choses, se
+voyait à travers cette illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé
+devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il
+n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très
+accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui
+se serait arrêtée là, indécise, au milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade
+des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en
+coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants,
+des remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres,
+des lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de
+l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands
+garçons étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait
+cadenassés leur dit: "Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on
+puisse passer," ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une à _monsieur
+Gaos, Yann,_ la seconde à _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivée
+par le Danemark à Reickavick, où le croiseur l'a'ait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui
+n'étaient pas toutes mises par de mains très habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix
+amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu
+sûre.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se
+tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se
+mieux pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles
+de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour
+amuser les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le
+bonjour de ma part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne
+à son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui
+l'avait tracée:
+
+--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille,
+détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on
+l'ennuyait à la fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné,
+le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
+poitrine, se disant tout triste:
+
+--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ça contre elle?...
+
+... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours
+là, assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un
+rêve...
+
+A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans
+les eaux, recommença à monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+
+
+
+
+Deuxième Partie
+
+I
+
+
+... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande,
+et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à
+fait
+dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient
+le ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La
+brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le
+besoin de l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à
+se disperser, à fuir comme une armée en déroute, - rien que devant
+cette menace écrite en l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les
+autres, à se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume
+blanche qui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement,
+il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; -
+et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les
+lignes étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en
+aller, - les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter
+d'arriver à temps; d'autres, préférant dépasser la pointe sud
+d'Islande, trouvant plus sûr de prendre le large et d'avoir devant eux
+de l'espace libre pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un
+peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles
+surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, -
+mais tenant debout tout de même, comme ces jouets d'enfants en moelle
+de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
+redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de
+l'ouest avec un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et
+les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette
+panne: le vent l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir
+indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel
+jaune, devenu d'une lividité froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs
+restaient seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une
+teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros
+temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de
+vue.
+
+Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se
+réunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus
+hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la
+veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de
+bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent,
+inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout
+cela?... Quel mystère de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de
+l'ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout.
+Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleit
+envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre
+maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches.
+
+A midi, la _Marie_ avait tout à fait pris son allure de mauvais temps;
+ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple
+et légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de
+jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant
+plus que
+la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
+marine qui désigne cette allure-là.
+
+En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée,
+écrasante, - avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en
+taches informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait
+regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige
+de mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans
+cesse remplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon,
+tentures de ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
+le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de
+terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout était pris
+d'un même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui
+détalait le plus vite, c'était le vent; puis les grosses lévées de
+houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la _Marie_
+entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec
+leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et
+elle, - toujours rattrapée, toujours dépassée, - leur échappait tout de
+même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un
+remous où leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on éprouvait surtout, c'était
+une illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait
+bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'était sans secousse
+comme si le vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une
+glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les
+chutes simulées des "chars russes" ou dans celles imaginaires des
+rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant
+sous elle pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans
+un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en
+touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la
+mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
+s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame
+passée, on regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus
+grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se
+refermer, un air de dire: "Attends que je t'attrape, et je
+t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours.
+Ces lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes
+dont les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de
+mouvement s'accélérait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu
+d'un bruit plus immense.
+
+C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant
+qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et
+puis, justement la _Marie,_ cette année-là, avait passé sa saison dans
+la partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute
+cette fuite dans l'Est était autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de _Jean-François de Nantes;_ grisés de
+mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à
+tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entre-bâillée, comme
+un diable prêt à sortir de sa boîte.
+
+Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.
+
+Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
+ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui,
+depuis quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois
+cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de
+fausses fleurs...
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines
+de mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en
+crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait
+toujours au milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement
+changeante; et, d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte
+de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur
+toute la surface de la mer.
+
+Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest
+d'où une _saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante
+arrivait de l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre
+le dôme de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et
+cette éclaircie était triste à regarder; ces lointians entrevus, ces
+échappées serraient le coeur davantage en donnant trop bien à
+comprendre que c'était le même chaos partout, la même fureur - jusque
+derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà: l'épouvante
+n'avait pas de limites, et on était seul au milieu!
+
+Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse
+jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de
+voix: d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui
+semblaient presque lointaines à force d'être immenses: cel c'était le
+vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout.
+ Il faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés,
+plus matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l'eau
+tourmentée, grésillant comme sur des braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les
+_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de
+l'arrière, puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout
+briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement
+hautes, et pourtant elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait
+de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l'eau retombante que le
+vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec
+un bruit clasuant, et alors la _Marie_ vibrait tout entière comme de
+douleur. Maintenant on ne distinguait plus rien, à cause de toute
+cette bave blanche, éparpillée; quand les rafales gémissaient plus
+fort, on la voyait courir en tourbillons plus épais - comme, en éte, la
+poussière des routes. Une grosse pluie, qui était venue, passait aussi
+tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble siffllaient,
+cinglaient, blessaient comme des lanières.
+
+Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme,
+vêtus de leurs _cirages,_ qui étaient durs et luisants comme des peaux
+de requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles
+goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas
+laisser d'eau passer,
+et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
+plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas être renversés. La peau des
+joues leur cuisait et ils avaient le respiration à toute minute coupée.
+ Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en
+souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme
+exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent
+vite; - il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes
+qui sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la
+mort.
+
+ Jean-François de Nantes;
+ Jean-François.
+ Jean-François!
+
+
+A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à
+autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait
+rendus ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient
+sur leurs dents entre-choquées par un tremblement de froid; leurs yeux,
+à demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes
+dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants
+de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les
+efforts qu'il fallait, presque sans penser, par simple habitude des
+muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient
+devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie
+primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore
+là, à côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois
+que se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante,
+bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,
+une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils
+ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait
+tout dans leur tête. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair
+raidie qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses
+cromponnées là par instinct pour ne pas mourir.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà
+fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans
+la direction de Pors-Even.
+
+Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins
+deux qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_
+ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays
+tranquillement.
+
+Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce
+Yann. Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande;
+c'était quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit
+Sylvestre, à son départ pour le service. (On l'avait accompagné
+jusqu'à la dilligence, lui,
+pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était
+parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi
+pour embrasser son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux
+quand elle l'avait regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour
+de cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
+assemblés pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu
+craintive, s'en allait chez les Gaos.
+
+Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire _à la part._
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire
+cette grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où
+elle entrerait peutt-être un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait
+expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un
+jour, par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours
+dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait à espérer.
+
+Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr;
+son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la
+revoyant de près, parlerait peut-être...
+
+
+
+
+
+III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise
+saine du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre
+des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des
+huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
+chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des
+queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien
+matelot revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens
+qui sont très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours
+plus que les autres aux mille détails de la route.
+
+Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure
+qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
+arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
+la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande
+rase, aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant
+sur le siel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air
+d'un immense lieu de justice.
+
+A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre
+deux chemins qui fuyaient entres des talus d'épines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer
+d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir
+embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas
+tard dehors.
+
+Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visitie à une autre fois, elle y
+pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
+parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
+rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans
+le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre,
+feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils
+se répandaient dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et
+décidées, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si
+lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles
+peut-être...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps
+en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en
+général qu'à se présenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la
+vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
+résisten guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était
+allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul
+dans le pays la bonne manière pour tresser les _casiers_ à prendre les
+homards. Sa tête était très libre d'amour en ce moment.
+
+Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au
+milieu de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà
+sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveaux jetés tous du même
+côté, comme par une main qu'on y aurait passée.
+
+Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des
+pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des
+lames et de
+la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de
+travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
+séculaire de cette main-là.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du
+temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
+Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les
+tombes; le lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le
+vent de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune
+pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les
+saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres:
+_Gaos. - Gaos, Joël, quatre-vingts ans._
+
+Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs
+des parents d'Yann devaient dormier dans cet enclos, c'était naturel,
+et elle aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
+faisait une impression pénible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce
+porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là
+elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce
+nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder
+le souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit à lire cette inscription:
+
+ En mémoire de
+ GAOS, Jean-Louis
+ âgé de 24 ans, matelot à bord de la _Marguerite_,
+ disparu en Islande, le 3 août 1877.
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de
+chapelle, étaient clouées d'autre plaques de bois, avec des noms de
+marins morts. C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle
+regretta d'y être venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol,
+dans l'église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans
+ce village, il était plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau
+vide des pêcheurs islandais. Il y avait de chaque côté un banc de
+granit, pour les veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier
+comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne,
+repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle,
+déesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+ En mémoire de
+ GAOS, François
+ époux de Anne-Marie LE GOASTER,
+ capitaine à bord du _Paimpolais_,
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
+ avec vingt-trois hommes composant son équipage.
+ Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux
+verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre
+âge.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlevé du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fiord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans._
+La plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être
+bien oublié, celui-là...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et
+un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle!
+Comment le disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
+sombré, des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des
+ressemblances profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses
+fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes
+qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier devant des saints et
+des saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient
+la voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à
+gémir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes
+morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa
+visite et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle
+trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à
+l'idée que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où
+poussaient des chrysanthèmes et des véroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui
+lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux
+cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien
+blanche, on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes
+appelés _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun
+deux rechanges complets pour là-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la
+chose, ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes;
+une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire
+s'étageaient sur les côtés. Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la
+mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi
+enfouis au bord des chemins; c'était clair et propre, comme en général
+chez les gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères
+d'Yann, - sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une
+bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux
+autres.
+
+--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en
+avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle
+Gaud! son père était de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en
+Islande à la saison dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins,
+on s'est partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est
+échue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son
+préféré.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé
+se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
+d'en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappellait bien
+l'histoire de la construction de cet étage; c'était à la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son
+cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconté cela.
+
+Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute
+neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en
+perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ là-bas, au mouillage, - et
+la passe par où ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où
+dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était
+peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au
+courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses
+longues soirées d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses
+cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était
+droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.
+
+Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui
+signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus,
+disait-il, très assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de
+barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec
+M. Mével. Et Gaud, à qui l'argent importait peu, fit un petit sourire
+imperceptible: allons, bon, cette histoire n'était pas encore finie,
+elle s'en était bien doutée; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir
+encore des affaires mèlées avec les Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la
+recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de
+vieux matelot, que son fils n'était pas indifférent à cette belle
+héritière; car il mettait un peu d'insistance à toujours reparler de
+lui:
+
+--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il
+est allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre
+les homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée
+qu'elle ne le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre
+avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le
+dimanche, avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les
+marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas,
+pourquoi s'en priver tout à fait?... Mais la chose est bien rare avec
+lui, c'est un homme sage, nous pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replié les _cirages_ commencés,
+suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur
+des bancs, se
+serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du soir, et
+regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu
+du crépuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au
+visage à la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé.
+
+Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de
+chemin, jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font
+un passage noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis le mots
+s'arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs
+étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à
+distance et vite elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de
+longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les
+goémons traînant à terre.
+
+A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait
+plus aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand
+elle verrait Yann...
+
+Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué,
+mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il
+fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre,
+son petit confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être
+d'aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il
+était parti et pour combien d'années?...
+
+
+IV
+
+- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de
+pauvres gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis
+ni celle-là ni une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas,
+ça n'est pas mon idée.
+
+Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés
+profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être
+bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais
+ils ne tentèrent point d'insister, sachant combien ce serait inutile.
+Sa mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les
+volontés de ce fils, de cet ainé qui avait presque rang de chef de
+famille: bien qu'il fût toujours très doux et très tendre avec elle,
+soumis plus qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il était
+depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute
+pression avec une indépendance tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
+pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures,
+ayant jeté un dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de
+Loguivy, à ses filets neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en
+apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux
+de perse rose qu'il partageait avec Laumec son petit frère.
+
+
+
+V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au
+cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son
+col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec
+son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant
+toujours sa bonne vieille grand'mère et resté l'enfant innocent
+d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'était grisé, avec des _pays,_ parce que c'est
+l'usage: ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le
+bras, en chantant à tue-tête.
+
+Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes.
+On jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre
+le traître, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble
+et qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout
+trouvé qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place;
+une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de
+l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin.
+
+En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames
+d'un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur
+leur trottoir.
+
+--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant
+point si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout
+à coup, de sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer
+devant elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa
+jeuneese avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été
+fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il
+était très fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+
+
+
+
+VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer
+qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à
+ceux qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en
+finissait plus. A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en
+même temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission accordée
+d'ordinaire, pour les adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq
+jours, il faudrait faire son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble
+extrème: c'était le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la
+guerre: aussi l'angoisse de tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne
+plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans le salles du quartier, où quantité d'autres
+venaient d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon,
+assis par terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du
+va-et-vient et de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui,
+allaient partir.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
+jours après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de même.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout à fait douces.
+
+Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le
+regarder avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne.
+
+...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du
+départ de son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.
+
+Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un
+carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle
+était partie pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait éte le demander à la caserne et d'abord
+l'adjudant de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voilà qui passe.
+
+Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher.
+
+--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue
+de sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe
+noire, qu'un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des
+marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée
+menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par
+des encres d'or.
+
+Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
+ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté
+furtivement sur l'heure présente une ombre triste.
+
+Tristesse vitte effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous,
+dans la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par
+des Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop
+chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans
+Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant
+que tout ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, -
+en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur
+lesquels pesait un _après_ bien sombre, autant dire trois jours de
+grâce.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands
+départs (un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui
+est une précaution nécessaire contre les _bordées_ qu'ils ont tendance
+à courir au moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
+sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle
+n'avait rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie
+de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge.
+ Suspendue à son bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à
+lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par
+entrer dans une église pour dire ensemble leurs prières.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser,
+ils s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de
+voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
+tout son poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle
+n'en pouvait plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre
+jours. Le dos tout courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la
+force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la
+tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de ses
+soixante-seize ans. A l'idée que c'était fini, que dans quelques
+minutes il faudrait le quitter, son coeur se déchirait d'une manière
+affreuse. Et c'était en Chine qu'il s'en allait, là-bas, à la tuerie!
+Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait encore de ses deux
+pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonté, ni
+toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand'mère ne pourraient
+rien pour le garder!...
+
+Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses
+mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations
+dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits _oui_ bien
+soumis, la tête penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses
+bons yeux doux, son air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre,
+pour se pendre à son cou dans un embrassement suprême.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée,
+perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui
+referma brusquement la
+portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de
+matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
+tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la
+grand'mère passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce
+juvénile son bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre
+de son wagon de troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être
+mieux reconnue. Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle
+distingua cette forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle
+le suivait des yeux, lui jetant de toute son âme cet "au revoir"
+toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la
+dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas
+pour jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé
+partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces
+dames qui avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à
+peine jusqu'au matin.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de
+brûler les relâches.
+
+Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui
+était incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du
+vent ni de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché
+comme un oiseau, évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue
+d'en bas.
+
+On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore
+des zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa
+hune pour regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles
+blancs, qui étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême.
+
+Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les
+pavillons d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui
+donnant un air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au
+milieu des longues rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ,
+il n'avait vu si clair et de si
+près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation,
+cette profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un
+fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du
+haut de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se
+perdre dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe
+de toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient
+venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous
+les exilés qui passaient.
+
+Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans
+l'étroit ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de
+tous les pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file
+dans le désert; puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils
+avaient repris le large.
+
+On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa
+hune, se chantant tout bas à lui-même _Jean François de Nantes,_ pour
+se rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui
+menaient le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le
+vague, ces caps avancés des continents qui sont comme des points de
+repère éternels sur les grands chemins du monde. Mais, quand on est
+gabier, on navigue emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant
+les distances et les mesures sur l'étendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut
+ce sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des
+tentes, haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient
+pris une splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses
+était comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées
+qui sont éphémères:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits
+oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme
+des tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et
+caresser, n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs
+épaules.
+
+Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent
+de tempête. Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout,
+ils s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui
+passait. Là-bas, au fond de quelque région lointaine de la Libye, leur
+race avait pullulé dans des amours exubérantes. Leur race avait
+pullulé sans mesure, et il y en avait eu trop; alors la mère aveugle,
+et sans âme, la mère
+nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec la
+même impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était
+jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et
+les gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de
+commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au
+grand néant de la mer, à coups de balai...
+
+Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le
+navire en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusiers jours dans du bleu inaltérable où on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le
+hasard l'ayant fait choisir à bord pour compléter _l'armement_ d'une
+baleinière.
+
+A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et
+regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement
+vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
+veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent
+qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Écoute
+ici, joli garçon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de
+ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des
+frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu
+à peu, pour les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait
+repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se
+retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant.
+
+Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays
+de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient
+des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda Sylvestre,voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que
+Singapour. Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre
+que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits
+paniers s'entassait fiévreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au
+mouillage une certaine _Circé_ tenant un blocus. C'était le bateau
+auquel il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec
+son sac.
+
+Il y retrouva des _pays_ même deux _Islandais_ qui pour le moment
+étaient canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait
+rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment désiré d'aller se battre.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs
+pour l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
+devenue très pâle.
+
+C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu
+venir, et elle entendait vaguement résonner sa voix.
+
+Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité
+les eût toujours éloignés l'un de l'autre.
+
+Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le
+_pardon des Islandais,_ où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de
+causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de
+cette fête, les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de
+l'ouest par une brise gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le
+ciel si noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là.
+Et, en effet, ils n'étaient pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés
+à boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur plus
+serré que de coutume, était restée derrière ses vitres toute la soirée,
+écoutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des cabarets les
+chants bruyants des pêcheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le
+père Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle
+lui reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manières de
+garçons qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement
+au métier de la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiqués par Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber,
+qui sait! après un entretien franc comme serait le leur. Et alors,
+peut-être, reparaîtrait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
+même sourire qui l'avait tant surprise et charmée l'hiver d'avant,
+pendant une certaine nuit de bal passée tout entière à valser entres
+ses bras. Et cet espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une
+impatience presque douce.
+
+De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire.
+
+Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle
+était sûre que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait
+pas pour le reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait
+personne, elle pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au
+pied de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se
+rompre... Et dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas
+allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait
+bien, - pour lui donner passage!
+
+Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait
+fait quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappelent que c'était
+demain le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était
+unique. Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de
+solitude et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un
+été de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle
+descendit en courant l'escaldier, et arriva tremblante se planter
+devant luit.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
+la main à son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée
+en arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si
+seulement il s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait
+ses larges épaules à la muraille, comme pour être moins près d'elle
+dans ce couloir étroit où il se voyait pris.
+
+Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé
+pour lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet
+affront-là, de passer sans l'avoir écoutée...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues
+très rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines
+mobiles se dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa
+poitrine, comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir
+comme on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes
+sans mémoire donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et,
+derrière eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce
+corridor pour parler de choses graves. Après ses premières phrases,
+étranglées dans sa gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête,
+n'ayant plus d'idées. Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue,
+lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette
+porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si
+troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une
+aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
+sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes
+pas gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez
+vous, moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit
+de ce qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à
+la faire passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il
+donc, ce Yann, avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son
+dédain de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un
+éclair: des camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur
+la place, l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle,
+comme se serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans
+sa chambre, pour les observer à travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur
+différentes belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre.
+
+Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait
+pas, mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les
+autres et, sans plus prendre garde à exu ni à la pluie commencée,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une
+rêverie, il traversa la place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur.
+
+Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent?
+
+Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait
+venir là, seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix,
+tout s'expliquerait peut-être encore.
+
+Elle l'amait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je
+suis à vous de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute
+pas de devenir la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons
+de Paimpol, je n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari;
+mais je vous aime vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur
+que les autres jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis
+jolie; bien que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis
+une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous
+aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il
+était trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la
+prendrait-il, alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise
+au hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait
+voir crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir,
+au fond d'un vide morne, effroyabele, qui venait de se creuser partout
+autour d'elle.
+
+Elle souhaitait être débarassée de la vie, être déjà couchée bien
+tranquille sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment,
+elle lui pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour
+désespéré pour lui...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en
+Islande, Yann filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'étaient dispersés comme des mouettes.
+
+Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait
+du temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour
+chasser de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à
+faire, qu'à glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles;
+rien qu'à respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait
+que des grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du
+silence...
+
+... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et
+venu d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture
+lorsque l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa
+marche, demeura immobilisée...
+
+Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise,
+probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec
+ces brumes en rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire.
+Voilà, elle s'était arrêtée à cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait
+plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces
+temps mous, semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été
+saisie par je ne sais quoi de résistant et d'immuable qui était
+dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être
+d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes à de la glu?
+
+D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il
+faut savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en
+tirer jamais.
+
+C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet
+air pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir.
+
+Pour la _Marie,_ c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais
+c'était en plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_
+pour s'inquiéter et comprendre que c'était grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--_Ma Doué! ma Doué!_ sur un ton de désespoir.
+
+Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment,
+ils aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur
+manière, et dont il faut se défendre comme de pirates.
+
+Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était
+très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il
+comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait
+dans les coins, la queue basse.
+
+Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer
+de se _déhaler,_ en réunissant toutes leurs forces sur des amarres -
+une rude manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu,
+le pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà
+mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était
+débattu, secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué
+comme un bateau mort.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus
+haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà
+dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se
+tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à
+l'arrière en criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de _flotter;_
+de se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu
+d'un commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!...
+
+Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé
+comme son bateau, guéri par la saine fatique de ses bras, il avait
+retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
+continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
+libre que dans ses premières années.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la _Circé,_ en
+rade d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe
+serré de matelots, le vaguemestre apppelait à haute voix les noms des
+heureux, qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la
+batterie, en se bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien
+timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. -
+Qu'est-ce que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement.
+
+ Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+ "Mon cher petit-fils,"
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux.
+Elle avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur,
+toute tremblée et écolière: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement
+irréfléchi, et embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est
+que cette lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin,
+dès le jour, il partait pour aller au feu.
+
+On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris.
+Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant
+les renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à
+bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter
+les compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait
+langui longtemps dans les croisières det les blocus, venait d'être
+désigné avec quelques autres pour combler des vides dans ces
+compagnies-là.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre
+un peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait
+leurs adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des
+autres qui restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là;
+chacun à sa manière manifestait ses impressions de départ, les uns
+graves, un peu recueillis; les autres se répandant en exubérantes
+paroles.
+
+Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
+sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
+demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une
+idée incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de
+vaillante race.
+
+... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait
+à s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile
+au milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour
+lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu
+experte d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort
+subite, il y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été
+mangée, à de mauvais jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans
+Paris. On va donc vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à
+laquelle personne ne s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher
+enfant, que cela va te faire comme à moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le départ pour
+l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé
+le 1er du courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre
+pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous
+ne les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour
+gagner son pain..."
+
+... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa
+joie d'aller se battre...
+
+
+
+
+
+Troisième parties.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps.
+ Le ciel est gris, pesant aux épaules.
+
+Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des
+fraîches rizières, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre
+et ronflant, espèce de _dzinn_ prolongé, donnant bien l'impression de
+la petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et
+dont la rencontre peut être mortelle.
+
+Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là.
+Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend
+plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui
+file en traînée rapide, frôlant vos oreilles...
+
+... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles.
+Tout près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé
+de la rizière, chacune avec un petit _flac_ de grêle, sec et rapide, et
+un léger éclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré
+une minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la
+grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on
+aperçoit rien qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'où cela a pu venir.
+
+De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi
+cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre
+détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent;
+Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui
+court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
+et éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte
+fraîche des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de
+France, avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu
+que celui de la mort.
+
+Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la
+finesse exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent
+l'étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice
+et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se
+déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire.
+
+Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui
+arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier!
+
+Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il
+était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision
+suprême, les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé
+ce mouvement de recul qui eût été leur mort à tous; mais Sylvestre
+avaitcontinué d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il tenait
+tête à tout un groupe, fauchant de droite et de gauche, à grands coups
+de crosse qui assomnaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de
+tournure: cette panique, cet afollement, ce je ne sais quoi, qui décide
+aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était
+passé du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer.
+
+... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y
+avait des flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes
+versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.
+
+Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des
+léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup
+de lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
+sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée
+qui vient du sang
+vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
+faisait les héros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant,
+méprisant, sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un
+peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
+Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par
+hasard dans le même sens. Alors, lui, sentit une commotion à la
+poitrine, et, comprenant bien ce que c'était, par un éclair de pensée,
+même avant toute douleur, il détourna la tête vers les autres marins
+qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la
+phrase consacrée: "Je crois que j'ai mon compte!" Dans la grande
+aspiration qu'il fit, venant de courir, pour prendre, avec sa bouche,
+de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à
+son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
+crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui
+venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à
+être quelque chose d'atroce et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et
+cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge
+dont la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
+s'abattit.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long
+et mis à bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France.
+
+Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps
+d'arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais,
+dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du
+côté percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui
+ne se fermait pas.
+
+On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à
+la voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue
+souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec
+le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d'une
+petite voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si
+loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant
+d'arriver au pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces
+qui diminuaient?... Cette notion d'effroyable éloignement était une
+chose qui l'obsédait sans cesse; qui l'oppressait à ses réveils, -
+quand, après les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation
+affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit
+soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu'on
+l'embarquât, au risque de tout.
+
+Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
+lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse
+sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu
+de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures
+et de misères.
+
+Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peux
+de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers,
+et de temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était
+le coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses
+précieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles
+d'Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et
+un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur
+lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf
+de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les
+médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.
+
+... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.
+ Le transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses
+malades; s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée
+encore comme au renversement des moussons.
+
+Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait
+fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France;
+beaucoup de ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre
+contenu.
+
+Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait
+été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté
+percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
+force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce
+poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet
+autre aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse
+suprême était commencée.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher
+sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la
+Bretagne et l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un
+vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de
+trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le
+temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur
+lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les
+poitrines ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce
+lit, où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
+là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les
+haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort
+pour s'en aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son
+cou affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on
+fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait
+dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et
+chaque fois après la fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un
+instant conscience de tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût
+encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir,
+vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la
+lumière seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant
+apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure
+d'un
+ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était
+impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout,
+à l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude,
+que lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les
+mourants qui haletaient.
+
+... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère,
+passant sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété
+déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle
+se rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être
+informée qu'il était mort.
+
+Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa
+bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à
+flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un
+monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
+entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
+Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où
+midi allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant
+précis de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très
+différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait
+d'une douce lumière blanche la grand'-mère Yvonne, qui travaillait à
+coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même
+minute de mort.
+
+Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une
+sorte de tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un
+fiord où dérivait la _Marie,_ et son ciel était cette fois d'une de ces
+puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies
+n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les
+détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de
+la _Marie,_ semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann,
+qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme
+d'habitude, au milieu de ces espects lunaires.
+
+... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord
+de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait
+dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se
+chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la
+tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils - et
+Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché...
+
+
+
+
+
+III
+
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour.
+On en avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les
+premiers jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout
+près, on s'était décidé à le garder quelques heures de plus pour l'y
+mettre.
+
+C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil.
+Dans le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de
+France. La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes
+la terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le
+quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite
+à bord; la peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se
+hâter, et les lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une
+émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois,
+le calme d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où
+j'étais seul avec mes matelots, le _Dies irae_ chanté par un prêtre
+missionnaire résonnait comme une douce incantation magique. Par les
+portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins
+enchantés, der verdures admirables, des palmes immenses; le vent
+secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie de pétales
+d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'église.
+
+Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège
+de matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
+pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers chinois,
+un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où
+toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux
+étonnés.
+
+Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient
+d'admirables papillons aux ailes de verlours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale.
+Enfin, le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des
+plantes inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin
+des jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite
+croix de bois qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit:
+
+ SYLVESTRE MOAN
+ Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui
+montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres
+merveilleux, sous ses grandes fleurs.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas,
+dans l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur
+le pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur
+la mer, une vraie fête d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des
+voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce
+Singapour d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte
+de bêtes apprivoisées.)
+
+Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été
+verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de
+cette couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des
+tropiques.
+
+Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens,
+comme pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme
+des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout
+d'un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y
+en avait qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées
+avec transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié
+grotesque, moitié touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux
+sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom
+de Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement
+l'exige pour les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait
+appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper
+autour; à bord d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces
+ventes de sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau,
+on avait si peu connu Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés,
+retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous.
+On en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la
+médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre
+de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer
+et recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux
+petits bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si
+drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître
+comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par
+manque de coeur, mais par irréflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de
+rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce
+pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce
+déballage.
+
+Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et
+leurs singes.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . .
+Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la
+demander de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne
+lui fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a
+souvent
+affaire à _l'Inscription;_ elle donc, qui était fille, femme, mère et
+grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
+
+C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit
+décompte de la _Circé_ à toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce
+qu'on doit à M. le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle
+robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la
+réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis
+les froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent
+de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons
+fugitives, courtes à présent comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
+des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de
+chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
+papillons blancs.
+
+Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fière que l'on apercevait, rèveuses, sur les
+portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs
+yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs
+mélancolies et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas,
+sur la mer hyperborée...
+
+Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec
+de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille
+grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la
+mort de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où
+cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui
+être dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment
+de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'mère, mandée à _l'Inscription_ de
+Paimpol pour apprendre qu'il était mort! - Il l'avait vu très
+nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec
+son petit châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
+apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement
+affreux, tandis que l'énorme soleil rouge de l'Équateur, qui se
+couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le
+regarder mourir.
+
+Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous
+un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire,
+se faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où
+tombait ce soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses
+contemporaines, assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles
+disaient:
+
+--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur
+semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un
+petit être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son comis, se
+tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur,
+il avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même
+chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à
+voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+écrivait pout elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non
+décachetées... Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la
+mort de son fils Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez
+M. le commissaire, qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du
+_Bien-Hoa_ le 14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
+
+--Décédé!... Il est décédé, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait
+cela de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement,
+inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne
+comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton:
+
+--_Marw éo!..._
+
+--_Marw éo!..._ (Il est mort...)
+
+Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un
+pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.
+
+C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait
+trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air
+de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu
+émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur
+ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour
+le moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec
+d'autres: elle en avait tant perdu, de fils!... Il lui fallut un
+instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri,
+celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son
+attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de
+_l'enfance..._
+
+Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant
+se petit monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça
+qu'on annonçait à une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle
+restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son
+châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce
+trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le
+gîte de chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes
+blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi
+qu'elle s'efforçait
+de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée
+surtout d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
+le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le
+corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre
+machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour
+la dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de
+temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans
+la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer
+chez elle, de peur de tomber et d'être rapportée...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était
+justement en entrant dans la comune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup
+de maisons le long de la route. Tout de même elle avait eu la force de
+se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soûle!
+
+Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe était tout de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le
+fond, - et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de
+désespoir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant
+plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui
+l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa
+coiffe lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa
+pauvre belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des
+dimanches était toute salie, et une mince queue de cheveux, d'un blanc
+jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+décoiffée, laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une
+grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait
+presque pas pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes
+dans leurs yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à
+genoux pour prier.
+
+Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui
+là-bas, en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui
+porte bonheur leur faisait tout de même sa grèle musique. Et la lueur
+jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la
+mer avait tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous;
+j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous
+soignerai, vous ne serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui
+qui était reparti pour la grande pêche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement
+les _chasseurs_ devaient bientôt partir. Le pleurerait-il
+seulement?... Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu
+de ses propres larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt
+s'indignant contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son
+souvenir, à cause de cette douleur qu'il allait avoir lui aussi et qui
+était comme un rapprochement entre eux deux; - en somme, le coeur tout
+rempli de lui...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son
+frère finit par arriver à bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; -
+c'était après une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au
+moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis
+de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune
+de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien.
+Très renfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son coeur, il
+cacha la lettre dans son tricot bleu, contre sa poitrine, comme les
+matelots font, sans rien dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer
+pourquoi, il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit.
+
+Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et ils se disait:
+
+--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à
+dire: "Gaos! - allons debout, la _relève!_" il entendit sur sa poitrine
+un léger froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+réalité de la mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et
+déjà ce fut une impression plus poignante, plus cruelle, et, en se
+dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son
+poste de pêche...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus
+étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des
+impressions de profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même
+aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis
+l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne
+vit rien, - rien que l'éternité des choses qui _sont_ et qui ne peuvent
+se dispenser _d'être._
+
+Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement,
+par un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait
+comme par habitude, rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un
+gris trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos
+mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes
+qui n'ont pas de nom.
+
+Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans
+l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand
+voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient
+une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un
+dessin mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard,
+non destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul,
+dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose; on eût dit
+que la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était
+inscrite là; - et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à
+l'obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure
+unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux
+bras qui se tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette
+apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine,
+agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles
+et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de
+ce ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort,
+comme une dernière manifestation de lui.
+
+Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants...
+Mais
+les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop précis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois
+dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d'énigmatiques
+fragments n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme;
+beaucoup mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui
+avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y
+entrait à présent jusqu'à pleins bords. Il revoyait la figure douce de
+Sylvèstre, ses bons yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque
+chose comme un voile tombait tout à coup entre ses paupières, malgré
+lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n'ayant
+jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais les larmes commençaient à
+couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire,
+et les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient
+d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé
+et si fier.
+
+... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on
+dit en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance
+des âmes.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une
+manière brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui
+pourtant n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague
+frayeur des cimetières, une confiance extrême dans les saints et les
+images qui protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre
+bénite qui entoure les églises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si
+cela anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté
+là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin
+plus désespéré, plus sombre.
+
+Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eût été seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine
+deux heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus
+démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec ette espèce
+d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus
+éveillé concevait mieux l'immensité des lointains; alors les limites de
+l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours.
+
+C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que
+cela vint par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à
+flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes
+nuées grises; - montées discrètement, avec des précautions
+mystérieuses, de peur de troubler le morne repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se
+traînait san force, avant de faire aud-dessus des eaux sa promenade
+lente et froide commencée dès l'extrème matin...
+
+Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout
+restait blême et triste. Et, à bord de la _Marie,_ un homme pleurait,
+le grand Yann...
+
+Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du
+dehors, c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros
+obscur, sur ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train
+monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à
+suffire.
+
+Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau
+changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du
+matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au
+contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru
+voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent
+tout près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se
+remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des
+buées, d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils
+tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines
+blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de partout en même
+temps, aussi l'emprisonnement là-dessous se faisait très vite, et cela
+oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la _Marie,_ on
+ne distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la
+lumière et où la mâture du navire semblait même se perdre.
+
+--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la
+seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison
+d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient
+d'un bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes;
+par contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous
+cette lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la
+bouche ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les
+poitrines.
+
+En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait
+plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à
+bord des gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet;
+après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre
+le bois du pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines
+écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur
+fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation,
+s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume
+épaisse, sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec
+tant d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à
+intervalles réguliers, l'un
+d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un bruit pareil
+au beuglement d'une bête sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait
+davantage. Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient
+vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la
+présence était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui;
+il devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les
+yeux s'efforcaient à percer les impalpables mousselines blanches qui
+restaient tendues partout dans l'air.
+
+Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout
+était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus
+pénétrant; le soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il
+y avait déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise
+était sinistre et glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la _Marie_ ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes
+les _lignes_ du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le
+lit de la mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le
+bien-être du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on éprouvait dans
+la cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour
+dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines,
+causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des
+heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls
+occupés au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les
+uns des autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne
+plus se voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormaient l'esprit.
+Tout en pèchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à
+demi-voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient
+plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en
+durée afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des
+intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes,
+parce qu'il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses
+incohérentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de
+ces rêves était aussi peu serrée qu'un brouillard...
+
+Ce brumeaux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année,
+d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement
+c'était toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles,
+comme si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte,
+prompt à la manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a
+pas de soucis; du reste, communicatif à ses heures seulement - qui
+étaient rares - et portant toujours la tête aussi haut avec son air à
+la fois indifférent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de
+faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant
+quelque bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois,
+de rire aux choses drôles que les autres disaient.
+
+En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que
+Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières
+petites idées d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à
+présent sans personne
+au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il
+encore dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue,
+où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les
+uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parlé?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait
+bien eu l'air de sortir du vide extérieur.
+
+Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée
+depuis la veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son
+souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si,
+au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de
+cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille,
+s'était dressée menaçante, très haut tout près d'eux: des mâts, des
+vergues, des cordages, un dessin de navire qui s'était fait en l'air,
+partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour
+effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles
+tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés
+sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil
+de surprise et d'épouvante...
+
+Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes -
+tout ce qui se trouva dans la drôme de long et de solide - et les
+pointèrent en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs
+qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers
+eux d'énormes bâtons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus
+de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent
+aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était
+tout à fait amorti; il avait été si faible même, que vraiment il
+semblait que cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose
+molle, presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohé! de la _Marie._
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'était la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoër, aussi de
+Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là,
+tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était
+Kerjégou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de
+Plounérin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? Demandait Larvoër de la _Reine-Berthe._
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, _mauvaise
+poison_ de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est différent; _ça nous est défendu de faire du bruit._
+ (Il avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère
+noir; avec un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête
+à ceux de la _Marie_ et leur donna à penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette
+plaisanterie:
+
+--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à
+crevée.
+
+Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et
+tout en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou
+quelque courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que
+l'autre, séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en
+bâbord, se tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois,
+comme eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des
+choses du pays, des dernières lettres reçues par les "chasseurs", des
+vieux parents et des femmes.
+
+--Moi, disait Kerjégou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à
+l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de
+la belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec
+certain vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé
+et de lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un
+petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle
+part et qui pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand
+Yann!" avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.
+
+--Moi, disait encore Larvoër, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marqué la
+mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui
+faisait son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine;
+un bien grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournèrent vers Yann pour
+savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était
+sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son
+chagrin, et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle,
+pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de
+M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la
+vieille Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent,
+en journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais
+toujours eu dans l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une
+courageuse, malgré ses airs de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et
+une couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré.
+
+Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de
+la _Reine-Berthe_ qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir.
+Depuis un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car
+leur navire était moins près, et, tout à coup, ceux de la _Marie_ ne
+trouvèrent plus rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs
+morceaux de bois; tous leurs "espars", avirons, mâts ou vergues,
+s'agitèrent en cherchant dans le vide, puis retombèrent les uns après
+les atures lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On
+rentra donc ces défenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replongée dans la
+brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une pièce, comme
+s'efface l'image d'un transparent derrière lequel la lampe a été
+soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs
+cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse à plusiers voix, terminée en
+un gémissement qui les fit se regarder avec surprise...
+
+Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
+comme ceux du _Samuel_Azénide_ avaient rencontré dans un fiord une
+épave non douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa
+quille), on ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous
+ses marins furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la _Marie_
+avaient bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait
+eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au
+contraire trois semaines auparavant, une bourasque d'ouest avait
+emporté plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le
+sourire de Larvoër et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
+beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin
+au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se demandèrent
+craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des
+trépassés.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers
+brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis troism ois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à
+Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille
+dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on
+lui avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit
+_à la mode des villes_ et ses belles jupes de différentes couleurs.
+Elle avait fait elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple
+et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline
+épaisse ornée seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin
+par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un
+respect de
+demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme
+autrefois, la main à leur chapeau.
+
+Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le
+long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.
+ Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer -
+comme d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage -
+et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle
+tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au
+fond duquel était Yann...
+
+Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à
+ce hameau de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises,
+croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des
+rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce
+Pors-Even, bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa
+vie, elle y était allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur
+tout son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
+porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase,
+entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de
+Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l'eût rejetée là:
+en aucun autre lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre.
+
+A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur
+la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun
+nuage nulle part.
+
+Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble
+pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà
+et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux
+pierres, comme un panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait
+un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelue hameau à toit
+de paille dessinait au-dessus de la lande une petite découpure bossue.
+Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient
+leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés,
+et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir
+jaune sur un ciel qui était déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce
+pays, même ce calme, même ces beau temps, étaient mélancoliques; il
+restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une
+anxiété venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et
+dont l'éternelle menace n'était qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et
+l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre
+les épines maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au
+logis, volontiers elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à
+la manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs
+d'été, dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés,
+amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann
+comme une sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage,
+qu'elle n'aurait jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle
+en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle
+aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans
+ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle
+comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus
+dédaignée, - car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis
+cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait
+décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous leur
+toit pour voir la grand'mère de son ami: et elle avait décidé qu'elle
+serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer
+de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme
+à quelqu'un que l'on connait depuis longtemps; elle lui parlerait même
+avec affection comme à un frère de Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air
+naturel. Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre
+auprès de lui une place de soeur, à présent qu'elle allait être si
+seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme
+un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune
+arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté
+dans ses idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien
+compendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette
+chaumière presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la
+grand'mère Moan, n'étant plus assez forte pour aller en journée aux
+lessives, n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
+mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
+s'arranger pour vivre sans demander rien à personne...
+
+La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant
+d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la
+chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans
+la partie de terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque
+cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui
+ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses
+poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des
+rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de petites touffes
+vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait
+le loquet intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire
+qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face de soi
+la lucarne, percée comme dans l'épaisseur d'un rempart, et donnant sur
+la mer d'où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande
+cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la
+vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
+elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans son
+intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses
+coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de
+son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris
+une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés,
+incertains, égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même
+chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée.
+Il est la même heure que les autre jours.
+
+--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard
+que de coutume.
+
+Elle soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être
+usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne
+manquait jamais de leur recommencer sa petite pusique à son d'argent.
+
+Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries
+grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient accès dans des étagères où plusiers générations
+pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies
+étaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de ménage très
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé;
+aussi de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers
+fils Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans
+une hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
+aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires
+et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts.
+C'était là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa
+mémoire, dans son pays breton...
+
+Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par économie de lumière; quand
+le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de
+pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le
+chemin un peu aud-dessus de leur tête.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et
+Gaud, dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite,
+ayant beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des
+Islandais et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand...
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait
+d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme
+d'attente l'avait abondonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans
+savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et,
+dans le chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui
+venait à l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout
+près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si
+au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de
+chanceler, et qu'il s'en aperçût; elle en serait morte de honte à
+présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué
+pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi
+pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou
+de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme
+pour essayer de changer de route. Mais c'était trop tard: ils se
+croisèrent dans l'étroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de
+côté comme un cheval ombrageaux qui se dérobe, en la regardant d'une
+manière furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant
+malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque
+grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa
+figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les
+tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore
+tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang
+reprendre son cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête
+entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit
+enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête
+comme un maigre écheveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce
+matin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une
+visite pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner,
+ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi,
+cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire
+tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute
+plus; c'était fini...
+
+Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le
+monde plus vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait
+très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les
+journées grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes
+vivaient bien abandonnées.
+
+Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête
+s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, à propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours
+clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir
+toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute un
+science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme
+et quel mystère moqueur!
+
+Elle commançait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à
+entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui
+revenaient en tête, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets très
+vilains qu'elle avaint entendus jadis sur le port, répétés par des
+matelots. Il lui arrivait d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou
+bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle
+prenait:
+
+ Mon mari vient de partir;
+Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laissé sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+ J'en gagne!
+ J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement
+pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps
+caduque, en laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts.
+
+Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre
+d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends,
+j'en ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des
+filles et des garçons qu'à cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées,
+avec un geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journée elle le pleura.
+
+Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
+menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de
+Paimpol.
+
+La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les
+pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son
+tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir
+des conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps
+à moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me
+semble que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si
+tu voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises
+en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en
+chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à
+elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au
+milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et
+stérile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle
+y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces
+choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où
+tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait
+avec plus d'angoisse à lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins
+ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui
+avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de
+ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà
+presque des leurs...
+
+Tou à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du
+coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé
+sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix
+chantait:
+
+ Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laissé sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+
+
+Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
+on l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans
+le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux
+mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement
+triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de
+roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant
+dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les
+unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause
+d'une certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des
+espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la
+côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue
+par la pluie noire, d'où partaient des chants lourds. Au dedans, des
+tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées
+fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
+courtisant des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour
+s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
+aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de
+la porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des
+terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ondées, Gaud tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très
+vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle - cherchant à
+démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle
+s'imaginait l'avoir reconnue.
+
+N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener
+une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et,
+malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans
+coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
+
+D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de
+plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à
+dépenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les
+capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement
+en hiver).
+
+On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et
+lui s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille
+brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient
+promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes
+remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs,
+les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble
+ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où
+l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la _Marie_ ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé,
+dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la
+montre, et s'était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux
+jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs
+mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des
+bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que
+les filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exgérant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui
+aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par
+une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une
+des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des
+moustaches à présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un
+air de cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en
+elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce
+qu'elle est Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du
+pays tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les
+mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe,vint
+travaille là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la
+mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
+entrées brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est
+basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés
+où se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle,
+une Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets
+artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'épanouir bien des gaités lourdes et sauvages, -
+depuis les temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des
+corsaires, jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu différents de
+leurs ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées,
+engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de chêne.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation
+sur les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre
+madame Tressoleur et deux _retraités_ assis à boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait
+parée, cette _Léopoldine,_ à faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! -
+Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de
+l'ancienne _Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq
+_jeunes personnes,_ qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette
+table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous
+jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; -
+et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La _Léopoldine!_... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud,
+comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable.
+
+Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la
+lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une chose
+triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie
+par eux-mêmes, presque un sens. Et ce _Léopoldine,_ mot nouveau,
+inusité, la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle,
+devenait une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'était attendue à
+voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait visitée jadis,
+qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues
+années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
+_Léopoldine,_ augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières
+désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un
+nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+pêcheurs?... Tout cela pour elle était indifférent, semblable,
+également sans joie et sans espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre
+eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le
+pauvre petit Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
+était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie;
+elle devait se détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait
+à son existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un
+charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées,
+tout balayer; se dire que c'était fini, fini à jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
+avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et
+alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi
+faire?...
+
+Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit
+avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit
+tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent
+à couler, larmes d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres
+avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
+comme ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à
+coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant
+plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie,
+elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se
+coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant:
+il devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes
+les choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très
+jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et
+s'endormir.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux
+premiers jours de février, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du
+dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à
+sa mère, suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il
+s'en retournait content.
+
+Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
+vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins
+ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que
+Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de
+ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les
+menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir:
+
+--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas
+osé, bien sûr, mes vilains drôles!...
+
+Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battres; so
+coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques
+pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi,
+avec sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
+la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce
+groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était,
+ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant
+leur chat qu'on avait tué.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses
+tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs
+joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si
+près; mais sans haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans
+une commune pensée de pitié et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce
+pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de
+diable; mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de
+près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils
+l'avaient tué avec des cailloux et son oeil pendait. La pauvre
+vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout émue,
+toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce
+monde on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!...
+
+Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides;
+et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des
+paroles douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était
+possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose
+pareille à une pauvre vieille femme! Les larmes lui en venaient
+presque, à lui aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les
+jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec les
+bêtes, n'ont guère de sensiblerie pour elles; mais son coeur se
+fendait, à marcher là derrière cette grand'mère en enfance, emportant
+son pauvre chat par la queue. Il pensait à Sylvestre, qui l'avait tant
+aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prédit
+qu'elle finirait ainsi, en dérision et en misère.
+
+Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas;
+sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas
+riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce
+matin quand je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en
+ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par
+cette petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles
+phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour
+jolie, elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort
+bien, mais il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa
+pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux
+gris de lin avaient l'expression plus réservée et semblaient malgré
+cela vous pénétrer plus avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi
+avait achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans
+tout son épanouissement de beauté.
+
+Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe
+noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on
+ne savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché
+en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire
+reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui
+des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde
+et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix
+tranquille et dans son regard.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi
+passer en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui
+souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa
+droite, troublée et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête
+haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en
+route; d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire,
+elle commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin
+de son oeil qui était redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre
+congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu
+de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose,
+marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait,
+au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait
+s'évanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se
+retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
+
+Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord
+le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en
+effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux
+abandonnées qui s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il
+pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même
+misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la
+richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et
+involontairement les yeux de Yann revenaient là...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait
+semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout
+devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme
+pour quelque interrogation suprême.
+
+Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence
+semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours
+plus profondément, comme dans l'attente solenelle de quelque chose
+d'inouï qui tardait à venir.
+
+. . . . . . . . . . . .
+--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque
+comme étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être
+formulée...
+
+--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année,
+et j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant
+du bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
+vouliez toujours...
+
+... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc
+pouvait l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur,
+et elle s'en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table,
+devenue tout blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans
+voix, ressemblait à une mourante très jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était
+levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il
+faut l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure...
+Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il
+avait du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle
+n'avait jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré
+son refus sauvage, malgré tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il
+l'acceptait aujourd'hui, - et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était
+son idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait
+plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander
+compte, non plus qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout
+cela, d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait d'être emporté si
+loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa
+vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une
+grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et
+moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être
+devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et
+ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole
+qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune
+qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là
+par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...
+De mont emps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était
+promis...
+
+Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect
+inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla
+que c'était le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé
+que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur
+chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
+milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement
+vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli
+de musique inouïes; même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la
+lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tête. L'Islande, la _Léopoldine,_ - c'est vrai, elle
+avait déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d'attente
+craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups
+rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite,
+pour voir si, en se
+
+dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ:
+tant de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les
+bans à l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois
+pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une
+grande semaine à rester ensemble après.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec
+autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant
+mesurées et précieuses...
+
+
+
+
+
+Quatrième partie.
+
+
+
+
+I
+
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la
+porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le
+ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour
+fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève,
+avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des
+courants de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent
+des humidités glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se
+déposaient sur leurs épaules.
+
+Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui
+avait plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà
+vu
+bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des
+jeunes, et il était habitué à voir les amoureux revenir plus tard,
+changés en vieux branlants et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la
+même place, - mais dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air
+et se chauffer à leur dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour
+les regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient
+ensemble, mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et
+aussi pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma
+Doué, ma Doué,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça
+a-t-il du bon sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un
+près de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger
+murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous,
+au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix
+fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités
+douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi
+leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils
+étaient adossés: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa
+forme svelte en robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de
+son ami. Aus-dessus d'eux, le dôme bossu der leur toit de paille et,
+derrière tout cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des
+eaux et du ciel...
+
+Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et
+la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne
+gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient
+à se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence;
+ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour,
+puisqu'elle devait si peu durer.
+
+Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui,
+par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y
+faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle
+avait faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première
+rencontre; il lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes
+où celle était allée.
+
+Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il
+était capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres
+petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à
+deviner, à comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce
+temps-
+là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en faisait
+l'aveu naïf à présent!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussée, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont
+il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un
+commencement de sourire incompréhensible.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour
+acheter la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
+il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la
+circonstance, sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait
+voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue:
+avoir une robe donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de
+sa pêche, il lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on
+déployait devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands
+et, lui qui autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune
+des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la
+forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mît de grandes bandes de
+velours pour la rendre plus belle.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude
+de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard
+sur un buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla
+distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour
+s'en assurer.
+
+Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent,
+vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui
+étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une
+première impression hâtive de printemps; du même coup, ils
+s'aperçurent que les jours avaient allongé; qu'il y avait quelque chose
+de plus tiède dans l'air, de plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait
+fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec
+le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva
+soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré
+la nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets
+de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à
+cette cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et
+ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur
+venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini...
+
+Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être
+pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne,
+jusqu'à l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du
+temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque
+sombre. Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves,
+plus inquiets dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
+elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre.
+
+
+C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à
+présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une
+marée, qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette
+manière d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant
+pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par
+convenance. Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester
+là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de
+frère qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas
+l'embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui était en
+elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et
+tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau
+regard limpide...
+
+Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et
+plus désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt
+d'une manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser
+pour cela d'être _elle-même!..._ Cette idée le faisait frissonner
+jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que
+serait une pareille ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par
+respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce délicieux
+sacrilège...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la
+cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme
+qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond
+noir leurs ombres agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie.
+Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un
+demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce
+mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il
+se voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun
+faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.
+
+Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit
+bien que se devait être autre chose.
+
+--C'était ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en
+faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple
+pêcheur. Mais enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout.
+
+--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches?
+Vous aviez peur d'être refusé?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en
+fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on
+entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui
+venir, et son expression changeait à mesure:
+
+--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné.
+
+Et lui détourna la tête, en riant tout à fait.
+
+Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait
+pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu
+jamais. Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme
+Sylvestre disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait
+tourmenté avec cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents,
+Sylvestre, ses camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il
+avait commencé à dire non, obstinément non, tout en gardant au fond de
+son coeur l'idée qu'un jour, quand personne n'y penserait plus, cela
+finirait certainement par être oui.
+
+Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir...
+
+Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion
+d'être découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à
+leur tour interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins?
+ Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de
+peine, lui pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous,
+avec mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête
+dure, je reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans
+parler à personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
+finis toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si
+j'étais encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait
+mon affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa
+souffrance d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à
+présent que c'était fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce
+temps d'épreuve.
+
+Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière
+inattendue, il est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre
+leurs deux âmes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes
+s'étant rapprochées, ils restèrent là longtemps, leurs joues appuyées
+l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de rien
+se dire. Et en ce moment, leur
+étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée,
+ils demeurèrent devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de
+noces s'en revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent
+furieux, sous un ciel chargé et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme
+des rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve.
+Calmes, recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de
+dominer la vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être
+respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un
+joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
+tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres,
+déjà grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
+leurs noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et
+suivait aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
+oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait
+une belle coiffe neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et
+toujours son petit châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause
+de Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les
+jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la
+coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de
+fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large,
+mais il était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de
+la demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières
+étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois
+sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le
+bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle
+que les cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde;
+aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés
+au passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une
+demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle
+était admirée.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux
+des bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de
+leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée
+sur le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils
+tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
+aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec
+son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient
+très vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n'ayant
+jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de
+la même couleur que la terre d'où ils semblaient n'être
+qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir
+eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs
+existences avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans
+comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison
+des Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des
+mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est
+comme au bout du monde breton.
+
+Au pied de la dernière et extrème falaise, elle pose sur un seuil de
+roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer.
+Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de
+granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap
+isolé, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se
+perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups.
+ On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+déployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula
+le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait
+échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu
+là pour présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais
+visage à la mariée nouvelle.
+
+En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris
+et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis
+le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires,
+pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis
+de Gaud, qui était bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq
+personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos
+le pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_qui étaient de la _Léopoldine_ à présent; quatre filles
+d'honneur très jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond
+au-dessus des oreilles, comme autrefois les impératrices de Byzance, et
+leur coiffe blanche à la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
+marine; quatre garçons d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de
+beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de
+peine, louées à Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée
+encombrée de poêles et de marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus
+riche, c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille
+sage et courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était
+la plus belle du pays, et cela lef flattait de voir les deux époux si
+assortis.
+
+Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée
+comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus
+jeune de neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des
+cousines, et ça en avait fait, tout ça, des Gaos, malgrés les disparus
+d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en
+avons fait encore quatorze à nous deux.
+
+Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête
+blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos;
+mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'épave les avaient mis vraiment bien à leur aise.
+
+En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au
+_service_ (Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot
+dans la marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de
+Brésil, faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de
+_l'Iphigénie,_ on faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la
+brune; et la manche en cuir, par où ça passait pour descendre, s'était
+crevée. Alors, au lieu d'avertir, on s'était mis à boire à même
+jusqu'à plus soif; ça avait duré deux heures, cette fête; à la fin ça
+coulait plein la batterie; tout le monde était soûl!
+
+Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant
+avec une pointe de malice.
+
+--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
+que là, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
+pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions
+prises, quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque
+amarrée dans le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en
+bas où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres:
+c'étaient les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et
+des petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par
+le cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets,
+plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes.
+
+On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures
+drôles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque,
+avaient roulé le monde.
+
+--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont là,
+en montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait
+fréquentées, - oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous
+avions _consommé_ là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines
+femmes, _ma Doué,_ mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui,
+lui aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les
+avait connues, ces Chinoises.
+
+--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici,
+il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise
+très surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à
+faire le diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme
+cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait
+retroussés par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois,
+les deux... enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui
+ferment la grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les
+empoigne par la queue pour les mettre en danse la tête contre les murs.
+ - Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
+douzaine qui se relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec
+des airs de se méfier tout de même. - Moi, j'avais justement mon
+paquet de cannes à sucre, achetées pour mes provisions de route; et
+c'est solide, ça ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
+cogner sur les magots, si ça nous a été utile...
+
+Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres
+tremblaient sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la
+fin de son histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal
+d'armes sur la _Zénobie,_ à Aden, un jour, je vois les marchands de
+plumes d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas):
+"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands."
+D'un _paravirer_ je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon
+marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour
+me faire cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta
+pacotille." Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je
+n'avais pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce
+temps j'étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi
+qui travaillait dans les modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette
+modiste pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps
+en temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur
+ses fondements de pierre.
+
+--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous
+amuser, dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant
+à Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous
+deux; ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu
+de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le
+sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce
+grand garçon, quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une
+plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à
+Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à
+cause du père de Gaud et à cause de lui.
+
+On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais
+avant, il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille;
+dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion,
+et quand on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il
+se fit du silence partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.
+
+Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine:
+
+--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._
+
+Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux
+tablées joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison
+répétaient en esprit les mêmes mots éternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de
+la _Zélie_...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers
+la grand'mère Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--..._Sed libera nos a malo, Amen._
+
+Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises _au service,_
+sur le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+ Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
+ Mais chez nous les braves
+ Narguent le destin,
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière
+tout à fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était
+repris par d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat
+trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus
+bas, la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête,
+prise peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus
+délicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
+d'un certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de
+précautions, caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas
+remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors
+ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord
+de pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des
+signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en
+vue s'étaient rassemblées autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à
+Pors-Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
+autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français:
+François) et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant
+absolument aller sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à
+des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât
+pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait
+pu lui chercher une affaire pour cette épave non déclarée.
+
+--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles;
+si on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin
+supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de
+raisin que dans toutes les caves des débitants de Paimpol.
+
+Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut
+en couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il
+fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.
+
+Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et
+les garçons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit
+tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes
+d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la
+fois, à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette
+musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de
+noces.
+
+Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement,
+fit signe à sa femme de venir lui parler.
+
+C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en
+aller tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement.
+
+Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par
+la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir
+les lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils
+couraient tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant,
+contre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant
+la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de
+traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui
+ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et
+continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant
+l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt
+vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés,
+et heureux comme ce soir.
+
+Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son
+lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent
+avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de
+lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils
+virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés;
+elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha
+d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les
+lèvres par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir
+de leurs fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était
+froidie par le vent, tout à fait glacée.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid.
+Ah! si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle
+aurait eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la
+terre nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit
+brut, à cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec
+elle; alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle
+ne voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait
+plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un
+à l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne
+finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et
+ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre.
+Ils semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne
+connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser.
+
+Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé
+sa coupe d'eau fraîche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait
+mis à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir
+sauvage. Il regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire,
+ennuyé d'être aussi près de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr
+pour ne plus être vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il
+allongea le bras derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la
+lumière comme avait fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la
+tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un
+fauve qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait
+son corps, son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans
+résistance possible, tout en restant doux comme une longue caresse
+enveloppante: il l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc _à
+la mode des villes_ qui devait être leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus
+bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits
+sons filés, en prenant la voix flutée d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante,
+battant les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre,
+il faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie
+des choses noires et glacées: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute
+cette fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le
+logis pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à
+l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés
+délicieusement par l'éternelle magie de l'amour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la
+mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les
+_suroîts,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps
+était sombre, et la mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante
+et troublée.
+
+Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini,
+elle avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui
+en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était
+différent; c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les
+mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient _autre chose;_
+et, chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
+l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux,
+si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son
+grand dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire,
+il avait toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle
+chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que
+leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le
+sentiment, le respect inné de la majesté de _l'épouse;_un abîme la
+sépare de l'amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain,
+on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était
+l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs
+caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair
+tous deux et pour toute la vie.
+
+... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de
+ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours
+cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était
+rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de
+l'existence - qui pouvait encore être si long devant eux! A peine
+avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient.
+- Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
+d'arrangement de ménage, avaient été forcément remis au retour...
+
+Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son métier de mer...
+
+Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur.
+Être femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec
+tristesse, passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à
+présent qu'elle l'adorait au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais,
+elle se sentait prise d'une épouvante trop grande en songeant à ces
+années à venir...
+
+Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mamriés d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de
+voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et
+restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le
+rude pays breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine
+et rare; il semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et
+ont eût dit qu'il s'était immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y
+avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur
+lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages,
+dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient
+se reposer, eux aussi, dans des tranquillités ne devant pas finir...
+Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête d'amour;
+- et on voyait déjà des fleurs hâtives, des primevères le long des
+fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux
+yeux francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait
+avoir là son vrai sens d'éternité.
+
+Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle
+se serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette
+première fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher
+de partir...
+
+De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce
+pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et
+semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur
+les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume,
+très hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et,
+dans l'extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,
+décrivait son cercle immense et éternel qui avait l'air de tout
+envelopper.
+
+Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de
+ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y
+intéressait pas.
+
+--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres...
+ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y
+avoir des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas
+vivre là-dedans, moi, bien sûr.
+
+Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un
+enfant naïf.
+
+Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de
+vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du
+large. Là, il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes
+amoncelées et de l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs
+verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre
+les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse,
+qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait
+bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ
+de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les
+soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas
+bien et se faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
+sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste
+toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
+monter; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de
+suite il se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des
+fois, la lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils
+travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les connait pas
+trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île
+d'Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois
+parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait
+l'effet de désigner une chose sinistre.
+
+--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
+si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages
+qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres,
+des pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent
+point ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est
+finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent,
+et elles allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre
+sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout
+l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte,
+dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui
+sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer;
+c'est en terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des
+croix en bois toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits
+dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi
+Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés,
+sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle
+songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces
+nuits longues comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne
+appétit pour souper et, des jours, l'on dévore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+
+
+
+
+Cinquième partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant
+leur feu, qui était une flambée de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit
+à dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait
+d'être déjà tristes.
+
+Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du
+printemps, quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air
+était tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à
+traîner sur la campagne.
+
+Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les
+départs d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque
+marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux
+devaient sortir avec la _Léopoldine,_et les femmes de ces marins, ou
+les mères, étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud
+s'étonnait de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais
+elle aussi, et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait
+de se précipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait à peine eu
+le temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur
+une pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce
+dénouement-là, qui était inexorable, et qu'il fallait subir à présent -
+comme faisaient les autres, les habituées...
+
+Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout
+cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isolée, différente; son passé de _demoiselle,_
+qui subsistait malgré tout, la mettait à part.
+
+Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large
+seulement une grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du
+vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser
+dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle,
+bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y
+en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur
+ou qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se
+sentaient menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des
+amants s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des
+matelots gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à
+leur bord d'un air sombre, s'en allant comme à un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes
+les poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à
+cause de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les
+apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les
+descendait comme des morts.
+
+Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce
+métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des
+hommes de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les
+bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient
+garçons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil
+sur les filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes
+ou leur petits avec unte tristesse douce et le bon espoir de revenir
+plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient
+tous ainsi à bord de cette _Léopoldine,_ qui avait vraiment un équipage
+de choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors
+par des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots,
+découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la
+Vierge: "Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes
+s'agitaient en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient
+sur les mousselines des coiffes.
+
+
+Dès que la _Léopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide
+vers la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la
+côte, par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas,
+tout au bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La _Léopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils
+s'étaient donné un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même
+beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un
+moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur
+promenade d'hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils
+marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se
+trouvèrent près de leur maison, ramenés là insensiblement sans y avoir
+pensé; ils entrèrent donc encore une dernière fois chez eux, où la
+grand'mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr
+pourtant que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec
+amour.
+
+D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes...
+
+Yann raconta qu'à bord de la _Léopoldine,_ on venait de tirer au sort
+les postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un
+des meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
+rien des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
+trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons _trous de
+mecques;_ c'est pour y planter des petits supports à rouet dans
+lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons
+ces trous-là aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet
+du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne
+après, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne
+change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur l'arrière du
+bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus
+de poissons; et puis il touche aux grand haubans où l'on peut toujours
+attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un petit abri quelconque,
+pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; -
+cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brûlée, pendant les
+mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement
+finir; les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient
+semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes...
+
+A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et
+ils se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une
+longue étreinte silencieuse.
+
+Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un
+vent léger qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait
+encore, agita son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle
+regarda, en silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui
+encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des
+eaux, - et déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui
+persistent à fixer se troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette _Léopoldine,_ Gaud comme attirée par
+un aimant, suivait à pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors
+elle s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer
+vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que
+cette _Léopoldine,_ en s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite,
+sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes
+ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque
+tourmente formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l'horizon;
+mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout
+demeurait paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin
+de le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place,
+l'attendre.
+
+Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest
+régulièrement l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant
+leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux
+mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c'était
+étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l'air
+et du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait
+déborder et envahir les plages.
+
+Cependant la _Léopoldine_ se faisait de plus en plus diminuée,
+lointaine, perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les
+brises de cette soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait
+vite. Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
+bientôt atteindre l'extrême bord du cercle des choses visibles, et
+entrer dans ces au-delà infinis où l'obscurité commençait à venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu,
+Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui
+lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus
+sombre s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même
+un adieu! Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était
+tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ,
+qu'en s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la
+consolation et l'attente délicieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'étaient
+dit pour l'automne.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthèmes.
+
+Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui écrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il l'informait qu'il
+était en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche
+s'annonçait excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour
+sa part. D'un bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué
+sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces Islandais à leur
+famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière
+d'écrire les mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils
+rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire la part de
+cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'était pas
+exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant de ses quatre pages,
+il lui donnait le nom d'épouse, comme trouvant plaisir à le répéter.
+Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite Gaos, maison Moan,
+en Ploubazlanec,_ était déjà une chose qu'elle relisait avec joie.
+Elle avait encore eu si peu le temps d'être appelée: _Madame Marguerite
+Gaos!..._
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant
+qu'elle avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au
+contraire, qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient
+la tournure; alors elle était devenue presque une couturière en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des
+ferrures luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une
+vitre et des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.
+
+Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en
+partant et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour
+lui montrer à son arrivée.
+
+Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise
+devant la porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées
+allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour
+Yann un beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux
+bordures du col et des manches des merveilles de points compliqués et
+ajourés; la grand'mère Yvonne, qui avait été jadis une habile
+tricoteuse, s'était rappelé peu à peu ces procédés de sa jeunesse pour
+les lui enseigner. Et c'était un ouvrage qui avait pris beaucoup de
+laine, car il fallait un maillot très grand pour Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné
+toute leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et
+les scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
+petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août
+arrivèrent, et un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe
+de Pors-Even. La fête du retour était commencée.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce?
+
+C'était le _Samuel-Azénide;_ - toujours en avance celui-là.
+
+--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la _Léopoldine_ ne va pas
+tarder; là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne
+tiennent plus en place.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les
+mères: fête aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises
+servent à boire aux pêcheurs.
+
+Le _Léopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
+encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un
+delai extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de
+déception, Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse
+d'attente, tenant le ménage bien en ordre, bien propre et bien net,
+pour le recevoir.
+
+Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle
+commençait à n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux
+seulement manquaient toujours à l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la _Léopoldine_ ou
+la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.
+
+Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans
+sa joie de l'attendre.
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
+d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était
+tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque
+année? Oh! d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiété, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?...
+Est-ce qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai
+matin d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure
+sous le porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les
+veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un
+anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient
+commencé, et ce matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude
+plus poignante, à cause de cette impression d'hiver... Qu'avait donc
+cette journée, cette heure, cette minute, de plus que les
+précédentes?... On voit très bien des bateaux retardés de quinze
+jours, même d'un mois.
+
+Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche
+de chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+ En mémoire de
+ GAOS, Yvon, perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce
+porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués
+par ce vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+ ... perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan deu 4 au 5 août 1880.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la
+brume grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un
+grand rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
+Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé
+ces morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces
+inscriptions qui rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était
+poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être
+mettre là, bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait
+pas redire dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête
+renversée contre la pierre.
+
+ ...perdu aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 août
+ à l'âge de 23 ans...
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, -
+l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de
+minuit... Et tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur
+qui semblait attendre, - elle eut, avec une netteté horrible, la vision
+de cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une
+tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom adoré, _Yann Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout,
+en poussant un cri rauque de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
+les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
+Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air
+d'être là par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde,
+ressembler à une femme de naufragé.
+
+Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la _Léopoldine._
+Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile
+de feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de
+s'être rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit
+jours, dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce
+moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante,
+sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme
+deux soeurs.
+
+A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec
+toute leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de
+sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...
+
+Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre
+et la poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles
+s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, on eût
+dit le goi mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient
+revenus, et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut
+signalé au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux!
+Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment
+toujours; qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
+foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne
+tarderont pas.
+
+Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son
+heure, avec une tranquillité inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée,
+toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant
+quand les autres prenaient avec elle un air de compassion et de
+mystère, détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
+regards qui la glaçaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la
+maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrème pointe de ce
+pays de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche
+grise, et s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui
+domine les lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
+les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander
+grâce; comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui
+attire les hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus
+vaillants, les plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement
+vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la
+mer était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais
+rempli des senteurs délicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies.
+Et c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le
+grand néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère
+impénétrable, tandis que des brises, faibles comme des souffles,
+promenaient l'odeur des genêts ras qui avaient refleuri au dernier
+soleil d'automne.
+
+A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches
+s'élargissaient partout, comme si lentement la Manche se vidait;
+ensuite, avec la même lenteur, les eaux remontaient et continuaient
+leur va-et-vient éternel, sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces
+tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne
+plus rien voir.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture,
+elle ne dormait plus.
+
+A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi
+bon se lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans
+retirer sa robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle
+demeurait là, toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid,
+dans cette immobilité; toujours elle avait cette impression d'un cercle
+de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient,
+sa bouche était sèche, avec un goût de fièvre, et à certaines heures
+elle poussait un gémissement rauque du gosier, répété par saccades,
+longtemps, longtemps, tandis que sa tête se frappait contre le granit
+du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse,
+comme s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes
+petites choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder
+l'ombre de la Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à
+mesure que baissait la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et
+puis des rappels d'angoisse revenaient plus horribles, et elle
+recommençait son cri, en battant le mur de sa tête...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû
+revenir, une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus
+connaître ni les dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un
+débris, un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais
+non, de la _Léopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de
+la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août,
+disaient qu'elle avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et
+après, cela devenait le mystère impénétrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le
+moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas,
+et à présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt.
+
+Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui
+restait de lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre
+puissance comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de
+double vue, de le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant
+pour rentrer - ou bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au
+moins! pour savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile
+surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se
+hâtant d'arriver! Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi
+pour se lever, pour courir regarder le large, voir si c'était vrai...
+
+Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette
+_Léopoldine?_ où pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas
+dans cet effroyable lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée,
+perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une
+épave éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+bercée lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par
+ironie, au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Deux heures du matin.
+C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui
+s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses
+tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles
+étaient devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains
+jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent
+faire sur la lande son bruit éternel.
+
+Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A
+pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au
+fond de l'âme, son coeur cessant de battre...
+
+On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de
+pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait
+être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis
+tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras
+ouverts pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la _Léopoldine_ était
+arrivée de nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et
+lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une
+vitesse d'éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux
+clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur...
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur
+la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que
+Fantec, leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que
+lui, que rien de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit
+replongée comme par degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son
+même désespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au
+plus mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son
+berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander
+du secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à
+Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres.
+Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme
+une morte, sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!...
+
+--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?
+
+La vie lui était revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore
+être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument
+pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour
+le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle était très fatiguée.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une
+empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt
+avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque
+chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de
+la confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa
+tête, elle cherchait ce que c'était...
+
+--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non,
+en réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans
+espérance.
+
+Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose
+émané de lui était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle,
+au pays breton, un _pressigne;_ et elle écoutait plus attentivement les
+pas du dehors, pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui
+parlerait de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de
+son fils, et s'assit près du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur engoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann
+était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas,
+non vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud
+d'une manière très douce: d'abord les derniers rentrés d'Islande
+partaient tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le
+navire; et puis surout il lui était venu une idée: une relâche aux îles
+Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la route et d'où les
+lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à
+lui-même, il y avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte
+mère avait déjà fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau,
+la _Léopoldine,_ presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient
+tous à bord...
+
+La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la
+détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des
+idées; elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit
+portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses
+ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis
+que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y
+croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que
+par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.
+
+Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux
+cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui
+ressemblait au bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était
+une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus
+rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus
+douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge
+Étoile-de-la-mer.
+
+Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était
+une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une
+sorte de toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était
+pas perdu, puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant
+quelques jours, elle se remit encore à attendre.
+
+C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres
+où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et
+noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des
+nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup
+des obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était
+comme un son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs
+méchants ou désespérés; d'autres fois, cela se rapprochait tout près
+contre la porte, se mettant à rugir comme les bêtes.
+
+Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée,
+comme si la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très
+souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de
+noces, les dépliant, les repliant comme une maniaque, - surtout un des
+ses maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps;
+quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même,
+comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine;
+aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans une étagère de leur
+armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardât plus longtemps
+cette enpreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de
+fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres:
+là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être
+douces; car le renouveau d'amour était commencé avec l'hiver dans tout
+ce pays des Islandais...
+
+Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris
+une sorte d'espoir, elle s'était remise à l'attendre...
+ . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il ne revint jamais.
+Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui
+l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un
+profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps,
+des voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la
+voix, faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les
+cris. - Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu,
+dans une lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au
+moment où il s'était abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec
+un grand cri profond comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie
+d'eau; les bras ouverts, étendus et raidis pour jamais.
+
+Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis.
+Tous, excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des
+jardins enchantés, - très loin, de l'autre côté de la Terre...
+
+
+
+
+
+
+End of this Project Gutenberg Etext of "Pêcheur d'Islande" by Pierre
+Loti.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PÊCHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 8pchs10.txt or 8pchs10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs10a.txt
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net,
+Project Gutenberg volunteer.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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