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Rudaux + +Pierre Loti +De l'Académie Française + +A Madame Adam +(Juliette Lamber) +Hommage d'affection filiale, +Pierre Loti + + + + +Première Partie + +I + + +Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une sorte de +logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop bas pour +leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une grande +mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone, +avec une lenteur de sommeil. + +Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien: +une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un couvercle en +bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les éclairait en vacillant. + +Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient, en +répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de terre. + +Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très +exactement la forme, +et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des +caissons étroits scellés au murailles de chêne. De grosses poutres passaient +au-dessus d'eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière leurs dos, des +couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur de la charpente +s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les morts. Toutes +ces boiseries étaient grossières et frustes, imprégnées d'humidité et de sel; +usées, polies par les frottements de leurs mains. + +Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient +franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient, en +breton, sur des questions de femmes et de mariages. + +Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur une +planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la patronne +de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les personnages +en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes; +aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une petite chose +très fraîche au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de +bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente prière, à des heures +d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux bouquets de fleurs +artificielles et un chapelet. + +Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine bleue +serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur la tête, +l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle _suroît_ (du nom de ce +vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les pluies). + +Ils étaient d'âges divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans; +trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient +Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme, pour la +taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée, couvrait ses +joues; seulement il avait gardé ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui +étaient extrêmement doux et tout naïfs. + +Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver un +vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur. + +... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des eaux +noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, marquait +onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de +bois, on entendait le bruit de la pluie. + +Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais sans +rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour ceux qui étaient +encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées dans le _pays,_ pendant +des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient bien, avec un bon rire, une +allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme +l'entendent les hommes ainsi trempés, est toujours une chose saine, et +dans sa crudité même il demeure presque chaste. + +Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom que +les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où était-il +donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne descendait-il pas +prendre un peu de sa part de la fête? + +--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine. + +Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de +bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange tomba d'en +haut: + +--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_ + +_L'homme_ répondit rudement du dehors. + +Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui était +entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..." Cependant +c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crépusculaire +renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux. + +Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller jaune, +et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une échelle de +bois. + +Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était +presque un géant. Et d'abord il fit une grimace en se pinçant le bout du +nez à cause de l'odeur âcre de la saumure. + +Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout +par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait de +face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu, formaient +comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns +très mobiles, à l'expression sauvage et superbe. + +Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par +tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le traitait +comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un air de lion +câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches. + +Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que +chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes +petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais +coupées; elles étaient frisées très serré en eux petits rouleaux symétriques +au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis; et puis +elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des coins profonds de sa +bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras, et ses joues colorées +avaient gardé un velouté frais, comme celui des fruits que personne n'a +touchés. + +On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le +mousse pour rebourrer les pipes et les allumer. + +Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un petit +garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui +étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez +dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire dans son verre, et +puis on l'envoya se coucher. + +Après, on reprit la grande conversation des mariages: + +--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces? + +--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à +vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent +penser quand elles le voient? + +Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes ses +épaules effrayantes: + +--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à +l'heure; c'est suivant. + +Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et c'est là, +comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à parler le +français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il commença de raconter +ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré quinze jours. + +C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il était +entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une femme qui +vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il en +avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en +arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, _en plein par la figure,_ à celle +qui chantait sur la scène? - moitié déclaration brusque, moitié ironie pour +cette poupée peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme était tombée du +coup; après, elle l'avait adoré pendant près de trois semaines. + +--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre +en or. + +Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un +méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à lui. +Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup au milieu +des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on +devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en +haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle. + +Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le +surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des +sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de +Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un +chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur la +falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père avait +disparu autrefois dans un naufrage. + +--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très bonne +heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au large. Chaque soir +il disait encore ses prières et ses yeux avaient gardé une candeur +religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après Yann, le mieux planté du +bord. Sa voix très douce et ses intonations de petit enfant +contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa +croissance s'était faite très vite, il se sentait presque embarrassé d'être +devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier +bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait répondu aux avances +d'aucune fille. + +A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour deux +- et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit. + +Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de l'Assomption de la +Vierge leur patronne, - il était un peu plus de minuit. Trois d'entre +eux se coulèrent pour dormir dans les petites niches noires qui +ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres remontèrent sur le pont +reprendre le grand travail interrompu de la pêche; c'était Yann, Sylvestre, +et un de leur pays appelé Guillaume. + +Dehors il faisait jour, éternellement jour. + +Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle traînait sur +les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de +suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors +des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, +chimérique. + +L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela prenait +l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à +refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de +vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours. + +La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du vrai +froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout était +calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores +semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas; on +voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces +pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance pouvant être nommée. + +Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces +mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et +troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient +coutume de le +voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y +étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large. + +Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même +plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme +endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs hameçons et leurs +lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son +grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre. + +Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau +tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds, d'un +gris luisant d'acier. + +Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'était +rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre éventrait, avec son +grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait +faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute ruisselante +et fraîche. + +Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du +dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus +réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été hyperborée, +devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore, +que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues traînées roses... + +--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre, avec +beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air +de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé prendre aux +yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en touchant à ce +sujet grave.) + +--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait, +ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune +des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite +tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai... + +Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en +causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un +_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer. +Ils avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, plus +de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils +s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-même sa +manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en +plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge +comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur +fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches. + +La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au temps +de la Genèse elle s'était _séparée d'avec les ténèbres_ qui semblaient s'être tassées +sur l'horizon, et restaient là en masses très lourdes; en y voyant si +clair, on s'apercevait bien à présent qu'on sortait de la nuit, - que cette +lueur d'avant avait été vague et étrange comme celle des rêves. + +Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des déchirures, comme des +percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur d'argent +rose. + +Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense, faisant +tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et +d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite; ils +étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour +cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l'imagination des +hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de planches qui portait +Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de +recueillement immense; il s'était arrangé en sanctuaire, et les gerbes de +rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de temple, +s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de +marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin une autre chimère: une +sorte de découpure rosée très haute, qui était un promontoire de la sombre +Islande... + +Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en +continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste en +entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son grand +frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était +superstitieux. + +Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé +qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et que, +lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service, +avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche +inévitable commençait à lui serrer le coeur... + +Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas, +arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à +pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre +leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord par tous +ces reflets de lumière pâle. + +Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin +avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent à +les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les trouver si durs. +Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de descendre dormir, d'avoir +bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la +taille, ils s'en allèrent jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de +vieille chanson. + +Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un certain +Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'énormes +pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la main; l'autre +les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors +Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa +d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler. + +Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu sauvage, +et quand son être physique était seul en jeu, une caresse douce était souvent +chez lui très près d'une violence brutale. + + + + + + +II + + +Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait +chaque année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides où les étés +n'ont plus de nuits. + +Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses flancs +épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés +d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les +senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec +sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, +il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille. +Alors il avait sa façon à lui de _s'élever à la lame_ et de rebondir, plus +lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes. + +Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des _Islandais_ (une +race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et +de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là). + +Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France. + +A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans +le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un +reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une +grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons +et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des +marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération en +génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison +allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir. + +Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères, +de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires +islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le +prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les +gestes qui bénissent. + +Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque +vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages chantaient +ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Étoile-de-la-Mer. + +Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux. + +Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre compagnons +rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer +hyperborée. + +Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé ce +navire qui portait son nom. + +La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage +de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à Paimpol, et puis +de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa pêche, et dans +les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel pour la campagne +prochaine. + +Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour +quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce +lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes. + +Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à +Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un +temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque +toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et qui +attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: - il faut +beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore. + + + + + + +III + + +A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y avait +deux femmes très occupées à écrire une lettre. + +Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont l'appui, +en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de fleurs. + +Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une +coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute +petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: - deux +amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour quelque +bel _Islandais._ + +Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses idées. + Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi +vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait vieille: une bonne +grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et +encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards +ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur +le sommet de la tête, était composée de deux ou trois larges cornets en +mousseline qui semblaient s'échapper les uns des autres et retombaient +sur la nuque. Sa figure vénérable s'encadrait bien dans toute cette +blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, très +doux, étaient pleins d'une bonne honnêteté. Elle n'avait plus trace de +dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses gencives +rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était +devenu "en pointe de sabot" (comme elle avait coutume de dire), son +profil n'était pas trop gâté par les années; on devinait encore qu'il avait dû être +régulier et pur comme celui des saintes d'église. + +Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien +raconter de plus pour amuser son petit-fils. + +Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une +autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à dire +sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette lettre, +il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la +moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme. + +L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire +soigneusement l'adresse: + +_A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, - +dans la mer d'Islande par Reickawick._ + +Après, elle aussi releva la tête pour demander: + +--C'est-il fini, grand'mère Moan? + +Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt +ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est +brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. +Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient comme repeints au +milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression +de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le nez +prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans +les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre inférieure, +en accentuait délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une +pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents +blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites +traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque +chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins +d'Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d'yeux à la fois obstinée +et douce. + +Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y +appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux +côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon au-dessus +des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et qui donne +encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises. + +On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à qui elle +prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était qu'une grand'tante +éloignée, ayant eu des malheurs. + +Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, +enrichi par des entreprises audacieuses sur mer. + +Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne: un lit +tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une +dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur +claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de +chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l'ancienneté du +logis; - c'était une vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres +donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les +marchés et les pardons. + +--C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire? + +--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au +fils Gaos. + +Le fils Gaos!... autrement dit Yann... + +Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant ce nom-là. + +Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se leva +en détournant la tête, comme pour regarder dehors quelque chose de très +intéressant sur la place. + +Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle d'une +élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa coiffe, elle +avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette excessive +petitesse étiolée qui est devenue une beauté par convention, étaient fines et +blanches, n'ayant jamais travaillé à de grossiers ouvrages. + +Il est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant +pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon +pendant ces saisons de pêche que son père passait en Islande; jolie, rose, +dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la +Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre grand'mère +Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses dures journées de +travail chez les gens de Paimpol. + +Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui +lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi brun +qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et capricieuse. + +Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse +ni les villes n'avaient grisée: il lui revenait à l'esprit comme un rêve +lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et +mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les falaises +étaient plus gigantesques... + +Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent était +venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des cargaisons de navire, +elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. - Alors, de +petite Gaud, elle était devenue une _mademoiselle Marguerite,_ grande, +sérieuse, au regard grave. Toujours un peu livrée à elle-même dans un autre +genre d'abandon que celui de la grève bretonne, elle avait conservé sa +nature obstinée d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait été révélé +bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive, +lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des +allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop +franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas +toujours devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si +indifférent que ceux-ci ne pouvaient guère s'y méprendre, ils voyaient bien +tout de suite qu'ils avaient affaire à une fille sage, fraîche de coeur +autant que de figure. + +Dans ces grandes villes, son costume s'était modifié beaucoup plus +qu'elle-même. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent +difficilement, elle avait vite appris à s'habiller q'une autre façon. Et +sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, en prenant +la plénitude de ses beaux contours germés au vent de la mer, s'était amincie +par le bas dans de longs corsets de demoiselle. + +Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, - l'été seulement +comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs +d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un +peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui +n'étaient jamais là, et dont chaque année quelques-uns de plus manquaient à +l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait +comme un gouffre lointain - et où était à présent celui qu'elle aimait... + +Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de ces +pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son existence +et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol. + +La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en +remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle +demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de +la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle avait eu ses +fils et ses petits-fils. + +En traversant la ville, elle répondait à beaucoup de monde qui lui disait +bonsoir: elle était une des anciennes du pays, débris d'une famille +vaillante et estimée. + +Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu près bien +mise, avec de pauvres robes raccommodées, qui ne tenaient plus. Toujours +ce petit châle brun de Paimpolaise, qui était sa tenue d'habillé et sur +lequel retombaient depuis une soixantaine d'années les cornets de +mousseline de ses grandes coiffes: son propre châle de mariage, jadis +bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps là ménagé +pour les dimanches, encore bien présentable. + +Elle avait continué de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme +les vieilles; et vraiment malgré ce menton un peu trop remonté, avec ces + +yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empêcher de la trouver +bien jolie. + +Elle était très respectée, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que +les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son _galant_, +un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son état; octogénaire, qui +maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les +jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. - Jamais il ne s'était consolé, +disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premières ni en +secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce de rancune +comique, moitié maligne, et il l'interpellait toujours: + +--Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous _prendre +mesure?..._ + +Elle remercia, disant que non, qu'elle n'était pas encore décidée à se faire +faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un +peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel +finissent tous les habillements terrestres... + +--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, +vous savez... + +Il lui avait déjà fait cette même facétie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle +avait peine à en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguée, plus cassée +par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait à son cher petit-fils, +son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour le service. +- Cinq années!... S'en aller en Chine peut-être, à la guerre!... +Serait-elle bien là, quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait à +cette pensée... Non, décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle en avait +l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait +horriblement comme pour pleurer. + +C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le lui +enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! Mourir peut-être toute seule, +sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des +messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir, +comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait bientôt +plus travailler. Cela n'avait pas réussi, - à cause de l'autre, Jean Moan +le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la +famille, mais qui existait tout de même quelque part en Amérique, enlevant à +son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa +petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvée assez pauvre. + +Quand elle fut rentrée, elle dit longuement ses prières, pour tous ses +défunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance +ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au +costume en planches, le coeur affreusement serré de se sentir si vieille +au moment de ce départ... + +L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, regardant sur +le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, +les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol était toujours très mort, +même le dimanche, par ces longues soirées de mai; des jeunes filles, qui +n'avaient seulement personne pour leur faire un peu la cour, se +promenaient deux par deux, trois par trois, rêvant aux galants +d'Islande... + +"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup +troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait plus la +quitter. + +Elle passait souvent ses soirées à cette fenêtre, comme un demoiselle. Son +père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres filles de +son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en sortant +du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres +anciens marins comme lui, il était content d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre +encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installée dans cette +maison de riches. + +Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne +voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites ruelles +par où remontaient des bateliers. Et sa pensée s'en allait dans les +infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa +pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires, où naviguait la +_Marie, capitaine Guermeur._ + +Quel étrange garçon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant, +après s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si douce. + +. . . . . . . . . . . . . . + +Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son +retour en Bretagne, qui était de l'année dernière. + +Un matin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris +les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et +blanchâtre, très froid, frisant encore l'obscurité. Alors elle avait été saisie +par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle +n'avait jamais traversée qu'en été, elle ne la reconnaissait plus; elle y +éprouvait comme le sensation de plonger tout à coup dans ce qu'on appelle, à +la campagne: _les temps,_ les temps lointains du passé. Ce silence, après +Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant +dans la brume à leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en +granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses +bretonnes - qui lui charmaient à présent qu'elle aimait Yann - lui avaient +paru ce matin-là d'une tristesse bien désolée. Des ménagères matineuses +ouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces +intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient assises, avec des poses +de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès qu'il avait +fait un peu plus jour, elle était entrée dans l'église pour dire ses prières. +Et comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, - +et différente des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base +par les siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recul +profond, derrière les colonnes, un cierge brûlait, et une femme se tenait +agenouillée devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette +flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle avait +retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un sentiment bien oublié: cette +sorte de tristesse et d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute petite, +quand on la menait à la première messe des matins d'hiver, dans l'église de +Paimpol. + +Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût là +beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait +presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et +puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée: les Parisiennes, c'étaient +ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure +artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se +trémousser dans des gaines baleinées: et elle était trop intelligente pour +avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses coiffes, +commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal à l'aise +dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se +retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très charmante à regarder. + +Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une +distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, +celles-là. Et les +autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance, +elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant pas dignes. Elle +avait donc vécu sans amies, presque sans autre société que celle de son père, +souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement +et de solitude. + +Mais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon pénible par +l'âpreté de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensée qu'il +faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir +beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, l'avait +inquiétée comme une oppression. + +Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son père +et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à tous les +vents; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, sous des +fantômes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientôt il avait +fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux +traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de +chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux +lanternes jetées sur les interminables haies du chemin. - Comment tout à +coup cette verdure si verte, en décembre?... D'abord étonnée, elle se pencha +pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaître et se rappeler: les +ajoncs, les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne +jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même temps commençait à +souffler une brise plus tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui +sentait la mer. + +Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée par cette +réflexion qui lui était venue: + +--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, +les beaux pêcheurs d'Islande. + +En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les fiancés, les +amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, +l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les promenades +du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que ses pieds se +glaçaient dans l'immobilité de la carriole... + +En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait été pris +par l'un d'eux... + + + + + +IV + + +La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le lendemain +de son arrivée, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 décembre, jour de +la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, - un peu après la +procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur +lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs +d'hiver. + +A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste. + Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de défi; de vigueur +physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins déguisée qu'ailleurs, +l'universelle menace de mourir. + +Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons +rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots; +vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la +profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, +zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement +d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs après les longues +continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de +nonnain, aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux +remplis des désirs de tout un été. +Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux +toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles contre les vents +d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la +mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritées, des +aventures anciennes d'audace et d'amour. + +Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout +cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de la +Vierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au perron semé de +feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur +d'encens, avec ses cierges dans son obscurité, et ses ex-voto de marins +partout accrochés à la sainte voûte. A côté des filles amoureuses, les fiancées de +matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des chapelles des +morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites coiffes lisses; +les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, +comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer toujours, la grande +nourrice et la grande dévorante de ces générations vigoureuses, s'agitant +elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fête... + +De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. +Excitée et rieuse, avec le coeur serré dans le fond, elle sentait une espèce +d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était redevenu le sien +pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et des +saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de +droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. +Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" était +arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par l'un d'eux qui avait une +taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait simplement +dit, même avec une nuance de moquerie: + +--En voilà un qui est grand! + +Il y avait à peu près ceci de sous-entendu dans sa phrase: + +--Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari de +cette carrure! + +Lui c'était retourné comme s'il eût entendue et, de la tête aux pieds, il +l'avait enveloppée d'un regard rapide qui semblait dire: + +--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si +élégante et que je n'ai jamais vue? + +Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de +nouveau paru très occupé des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tête que +les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, sur le cou. + +Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas osé +pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et un peu +farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très vite sur +l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée et intimidée +aussi. + +Justement c'était ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les +Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon, +Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croisés, +son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour... + +... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une +espèce de frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient continué de se +tutoyer; - il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand garçon de +dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant +si doux n'avaient guère changé, elle l'avait bientôt assez reconnu pour +s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait à Paimpol, +elle le retenait à dîner le soir; c'était sans conséquence, et il mangeait de +très bon appétit, étant un peu privé chez lui... + +... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant cette +première présentation, - au détour d'une petite rue grise toute jonchée de +rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un geste presque +timide bien très noble; puis l'ayant parcourue de son même regard rapide, +il avait détourné les yeux d'un autre côté, paraissant être mécontent de cette +rencontre et avoir hâte de passer son chemin. Une grande brise d'ouest +qui s'était levée pendant la procession, avait semé par terre des rameaux de +buis et jeté sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie +de souvenir, revoyait très bien tout cela: cette tombée triste de la nuit +sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se +tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs +d'"Islandais", gens de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans +les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand +garçon, planté debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et +troublé de l'avoir rencontrée... Quel changement profond s'était fait en +elle depuis cette époque!... + +Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la tranquillité d'à +présent! Comme se même Paimpol était silencieux et vide ce soir, pendant le +long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et +enamourée!... + + + + + +V + + +La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fils Gaos +avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était imaginé en être +contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regardait à +cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement +rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, +avec son grand air sauvage. + +A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n'avait +point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on parlait de ne +point l'attendre. Alors elle c'était aperçue que, pour lui seul, elle +avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la +fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans plaisir... + +A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans +embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de +poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés d'Angleterre +comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; alors tout ce +qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareillé en hâte. Un émoi +dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets, +les poussant pour les faire courir; se démenant elles-mêmes pour hisser les +voiles, aider à la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays... + +Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extrême +aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire +qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation +des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un +certain petit _hou!_ prolongé,très drôle, - qui est un cri de matelot donnant +une idée de vitesse et ressemblant au son flûté du vent. Lui qui parlait +avait été obligé de se chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter +par le patron de la barque auquel il s'était loué pour la saison d'hiver. +De là venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il +allait perdre toute sa part de pêche. + +Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui l'écoutaient +et personne n'avait songé à lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce pas, +que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des choses imprévues de +la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations +mystérieuses des poissons. Les autres Islandais qui étaient là regrettaient +seulement de n'avoir pas été avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de +Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large. + +Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras aux +filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on s'était +mis en route. + +D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on en +conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on connaît peu. +Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un pour +l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n'était que cousins et cousines, +fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi; +car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à l'époque de la +rentrée d'Islande. (Seulement on a le coeur honnête, et l'on s'épouse après.) + +Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenu entre eux +deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la +regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue: + +Il n'y a que vous dans Paimpol, - et même dans le monde, - pour m'avoir +fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me +serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud... + +Étonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était venue à ce bal +un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, elle avait fini par +répondre: + +--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec vous +qu'avec aucun autre. + +Ç'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la fin des danses, ils +s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix plus basse et plus +douce... + +On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours +ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance dansé +avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis qui se retrouvent +et continuaient leur conversation d'avant qui était très intime. Naïvement, +Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses salaires, les +difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu élever les +quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. + +--A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave que leur +père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait rapporté dix +mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de construire un +premier étage au-dessus de leur maison, - laquelle était à la pointe du pays +de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, +dominant la Manche, avec une vue très belle. + +--C'était dur, disait-il, ce métier d'Islande: partir comme ça dès le mois de +février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une mer +si mauvaise... + +... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme +chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la +nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de +mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence, +qu'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas l'air +d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le monde... + +-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je +n'en changerais toujours pas. Des années, c'est huit cents francs; +d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte à +notre mère. + +--Que vous portez à votre mère, monsieur Yann? + +--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude +comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et +toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque +jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mère qui m'en donne un peu +quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Ainsi cette année +notre père m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je +n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne serais pas venu +vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier... + +Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas très +élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, ouverte sur un +gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous +était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de +même. + +En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il +avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son +regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour +qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche! + +Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; répondant +très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours plus étonnée et +attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse sauvage et +d'enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d'autres était brusque et +décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraîche et +caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême +douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes. + +Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses allures +désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en petit enfant +et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures, +tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission +respectueuse, absolue. + +Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, +commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de +leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce +qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau. + +Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle +aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme à présent; que son père +avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour +les Islandais; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds nus, étant toute +petite, - sur la grève, - après la mort de sa pauvre mère... + +...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa +vie, - elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre et +qu'on était en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pêchaient à présent là-bas, +épars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pâle soleil, dans leur +solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait tranquillement sur la +terre bretonne. + +Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous côtés par +des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on +n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide +encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se séparer davantage +des choses terrestres, - qui maintenant, à cette heure crépusculaire, se +tenaient toutes en une seule découpure noire de pignons et de vieux +toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque +ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par +les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardées rentraient de +la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait +Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son +bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait +encore un peu dans l'obscurité transparente ces légères touffes de fleurettes +blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui était montée des +jardins et des cours, celle des chèvrefeuilles fleuris sur le granit des +murs, - et aussi une vague senteur de goémon, venue du port. Les dernières +chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les +bêtes des rêves. + +Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place +mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à ce même +bal... + +... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de +valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec +d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins +l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à +leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!... + +Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et tournant +avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux +bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peur sur son front et +remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez grande, en sentait le +frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la +tenir pendant les valses rapides. + +De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et +Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air +très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de l'autre, +se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se dire bien +bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en +fût autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, lui, coureur et +entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si naïfs; il échangeait alors +avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils +sont gentils et drôles à regarder, _nos_ deux petits frères!..." + +On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers +de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un bon air franc +et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait +pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille +de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa +poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne résistait +pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme. Dans ce +vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière vers lui, +ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais c'était son +coeur qui avait commencé le mouvement. + +--Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou +trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou +noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au bien +deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette +excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle +eût jamais fait attention dans sa vie. + +En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, au +petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme deux promis +qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait +traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée, se sentant alerte +et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelée du dehors et +cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave. + +... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s'étaient toutes +peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud +restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers +passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, +devaient dire: "Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant." Et c'était +vrai, qu'elle y rêvait, - avec une envie de pleurer par exemple; ses +petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli +qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses yeux +restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses réelles... + +... Mais, après ce bal, pourquoi n'était-il pas revenu? Quel changement en +lui? Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant ses +yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides. + +Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non +plus: + +--C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, +disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le +pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage, +sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien +un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux. +Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! à chaque +saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir... + +La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais elle +n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût +pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un peu d'argent +d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il +deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs voudraient confier des +navires. + +Cela luit était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, ça peut +devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du +tout à la beauté. + +Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des filles du +pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui connaissait +point d'engagements; sans paraître tenir à l'une plus qu'à l'autre, il allait +de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès des +belles qui avaient envie de lui. + +Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses fenêtres, +reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, qui était +jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. Cela, par +exemple, lui avait fait un mal cruel. + +On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un soir, dans +un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, il avait lancé +une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas +lui ouvrir... + +Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les +marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le coeur +bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour +la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, +avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix +douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A présent elle +était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même pays, +autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait coutume de lui +dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, entêtée dans ses idées +comme aucune autre; cela lui était resté. Belle demoiselle à présent, un peu +sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait +dans le fond toute pareille. + +Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le revoir, +et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ d'Islande. +Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle; le temps +ralenti semblait se traîner - jusqu'à ce retour d'automne pour lequel elle +avait formé ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir... + +... Onze heures à l'horloge de la mairie, - avec cette sonorité particulière +que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps. + +A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et +alluma sa lampe pour se coucher... + +Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme +lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant trop riche?... + Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout simplement; mais c'était +Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait pas se faire, que ce ne serait +pas très bien pour une jeune fille de paraître si hardie. Dans Paimpol, on +critiquait déjà son air et sa toilette... + +... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une fille qui +rêve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante, ajustée à la mode +des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise. + +Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par +sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus +parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle reprit +ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle des +statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et +chacune de ses poses était exquise à regarder. + +La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait avec un peu +de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil +n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être perdue pour tous, se +dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour +lui... + +Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la +beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez les +filles des pêcheurs islandais, c'est presque de race, cette beauté-là; on ne +la remarque plus guère, et même les moins sages d'entre elles, au lieu d'en +faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce sont les +raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces choses pour les +mouler ou les peindre... + +Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient enroulés +au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son dos comme +deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de +sa tête, - ce qui était commode pour dormir; - alors, avec son profil +droit, elle ressemblait à une vierge romaine. + +Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, +elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme +un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose; +après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire pour +s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux reins, +ayant l'air de quelque druidesse de forêt. + +Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré l'envie +de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la +figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à présent +comme un voile... + +Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, sur +l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir, +du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-fils et à la mort. +Et, à cette même heure, à bord de la _Marie_, - sur la mer Boréale qui était ce +soir-là très remuante - Yann et Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des +chansons, tout en faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour... + + + + + +VI + + +. . . . . . . . . . . . . + +Environ un mois plus tard. - En juin. + +Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots +appellent le _calme blanc;_ c'est-à-dire que rien ne bougeait dans l'air, +comme si toutes les brises étaient épuisées, finies. + +Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait +par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombés, aux nuances ternes +de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui +fatiguait les yeux et qui donnait froid. + +Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui +jouaient sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en +soufflant contre un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte +d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient, très vite +effacés, très fugitifs. + +Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire: un soleil qui +n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à ce +resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre cerne, +presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo trouble. + +Yann et Sylvestre, en pêchant à côté l'un de l'autre, chantaient: _Jean-François +de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie +même et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espèce de drôlerie +enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les couplets, en +tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues étaient +roses sous la grande fraîcheur salée; cet air qu'ils respiraient était +vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, à la source même +de toute vigueur et de toute existence. + +Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non vie, de monde +fini ou pas encore créé; la lumière avait aucune chaleur; les choses se +tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de cette +espèce de grand oeil spectral qui était le soleil. + +La _Maire_ projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme le +soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant +les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombrée qui ne +miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de passait +sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de myriades, +tous pareils, glissant doucement dans la même direction, comme ayant un +but dans leur perpétuel voyage. C'étaient des morues qui exécutaient leurs +évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même sens, bien parallèles, +faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agitées d'un +tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à cet amas de vies +silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se +retournaient en même temps, montrant le brillant de leur ventre argenté; et +puis le même coup de queue, le même retournement, se propageait dans le +banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames +de métal eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit éclair. + +Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc s'était le soir décidément. A +mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui +avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus +net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la +lune. + +Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin dans +l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au +bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, flottant dans +l'air à quelques mètres au-dessus des eaux. + +La pêche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposée, on voyait très +bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement +glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux +se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux +mains, les pêcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bête à qui devait +l'éventer et l'aplatir. + +La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, animant +ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines, déployées pour la +forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se découpant en clair +sur les grisailles des horizons. + +Ce jour-là, ç'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de pêcheur +d'Islande; - un métier de demoiselle... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu +d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement +avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là; renfermé +au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; - très doux +pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand +on ne l'irritait pas. + +Eux chantaient cette chanson-là; les deux autres, à quelques pas plus loin, +chantaient autre chose, une autre mélopée faite aussi de somnolence, de santé +et de vague mélancolie. + +On ne s'ennuyait pas et le temps passait. + +En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du +fourneau de fer, et le couvercle de l'écoutille était maintenu fermé pour +procurer des illusions de nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. Il +leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, élevés +dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, quand la poitrine +profonde s'est gonflée tout le jour à même l'atmosphère infinie, elle s'endort +elle aussi, après, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans +n'importe quel petit trou comme font les bêtes. + +On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, +les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. Et c'étaient +toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de +tout. + +Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les +dormeurs: en se disant que dans six semaines la pêche allait finir, et +qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà aimées, ils +rouvraient tout grands leurs yeux. + +Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutôt à la manière +honnête: on se rappelait les épouses, les fiancées, les soeurs, les +parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi +s'endorment - pendant des périodes bien longues... + +. . . . . . . . . . . . . . . . + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose +d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue +microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du +ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l'avaient vite +aperçue: + +--Un vapeur, là-bas! + +--J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un +vapeur de l'État, - le croiseur qui vient faire sa ronde... + +Cette vague fumée apportait aux pêcheurs des nouvelles de France, et, entre +autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite par une main de belle +jeune fille. + +Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa coque noire, - c'était bien le +croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest. + +En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, commençait à +marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle traçait sur le +luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en traînées, +s'étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de madrépores; +cela se faisait très vite avec un bruissement, c'était comme un signe de +réveil présageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de +son voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y +tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des +murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre +lesquelles les pêcheurs étaient -celle d'en haut et celle d'en bas - +reprenaient leur transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui +les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui +n'était pas bonne. + +Et, de différents points de la mer, de différents côtés de l'étendue, arrivaient +des navires pêcheurs: tous ceux de France qui rôdaient dans ces parages, +des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme +des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de se +croiseur; il en sortait même des coins vides de l'horizon, et leurs +petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait +le pâle désert. + +Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise +nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher. + +L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir +s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses +grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais été éclairée que par côté, +par en dessous et comme à regret. Elle se continuait même par une autre +Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; - mais qui était +chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'étaient +qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et traînant, +incapable de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette +illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé devant et que c'était pour +les yeux un aspect incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son +disque rond ayant repris des contours très accusés, il semblait plutôt +quelque pauvre planète jaune, mourante, qui se serait arrêtée là, indécise, au +milieu d'un chaos... + +Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade des +Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en coquille +de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des +accoutrements assez sauvage. + +Ils avaient tous quelque chose à demander, un peu comme les enfants, des +remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des +lettres. + +D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux +fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de l'État, ils +trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont étroit du +croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la +boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés leur dit: +"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils +firent docilement, avec un sourire. + +Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre +autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une à _monsieur Gaos, +Yann,_ la seconde à _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivée par le +Danemark à Reickavick, où le croiseur l'ait prise). + +Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la +distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adresses qui n'étaient +pas toutes mises par de mains très habiles. + +Et le commandant disait: + +--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, le baromètre baisse. + +Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenées à +la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre. + +Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble. + +Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de +l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort. + +Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se +tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux +pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites. + +Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa +petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de +la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les +absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait: "Le bonjour de ma +part au fils Gaos". + +Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne à +son grand ami, pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait +tracée: + +--Regarde, c'est une très belle écriture, n'est-ce pas, Yann? + +Mais Yann qui savait très bien quelle était cette main de jeune fille, +détourna la tête en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait à la +fin avec cette Gaud. + +Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dédaigné, le +remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa +poitrine, se disant tout triste: + +--Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut +avoir comme ça contre elle?... + +... Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là, +assis, songeant au pays, aux absents, à mille choses, dans un rêve... + +A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les +eaux, recommença à monter lentement. + +Et ce fut le matin... + + + + + +Deuxième Partie + +I + + +... Il avait aussi changé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et +il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait +dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le +ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain. + +Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La +brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin +de l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à se disperser, à +fuir comme une armée en déroute, - rien que devant cette menace écrite en +l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper. + +Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les +navires. + +Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les autres, à +se grouper; elles s'étaient marbrées d'abord d'une écume blanche qui s'étalait +dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées; +on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; - et le bruit aigre de tout cela +augmentait de minute en minute. + +On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les lignes +étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, - les +uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver à temps; +d'autres, préférant dépasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sûr de +prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer +vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; çà et là, +dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites +choses mouillées, fatiguées, fuyantes, - mais tenant debout tout de même, +comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que l'on couche en +soufflant dessus, et qui toujours se redressent. + +La grande panne des nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest avec +un aspect d'île, se défaisait maintenant par le haut, et les lambeaux +couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette panne: le vent +l'étendait, l'allongeait, l'étirait, en faisait sortir indéfiniment des +rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une +lividité froide et profonde. + +Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose. + +Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient +seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte +affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps. +Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue. + +Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se réunir, +de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes, +et, entre elles, les vides se creusaient. + +En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la veille +si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de bruit. +Changement à vue que toute cette agitation d'à présent, inconsciente, +inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel +mystère de destruction aveugle!... + +Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de l'ouest, +se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. Quelques +déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d'en +bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, était de +plus en plus zébrée de baves blanches. + +A midi, la _Marie_ avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; +ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et légère; +- au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de jouer comme +font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant plus que +la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de +marine qui désigne cette allure-là. + +En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, - avec +quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, cela +semblait presque un dôme immobile, et il fallait regarder bien pour +comprendre que c'était au contraire en plein vertige de mouvement: +grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans cesse remplacées par +d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de ténèbres, se dévidant +comme d'un rouleau sans fin... + +Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et +le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystérieux et de +terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout était pris d'un +même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le +plus vite, c'était le vent; puis les grosses levées de houle, plus lourdes, +plus lentes, courant après lui; puis la _Marie_ entraînée dans ce mouvement +de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs crêtes blêmes qui se +roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, - toujours rattrapée, +toujours dépassée, - leur échappait tout de même, au moyen d'un sillage habile +qu'elle se faisait derrière, d'un remous où leur fureur se brisait. + +Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on éprouvait surtout, c'était une +illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. +Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'était sans secousse comme si le +vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade, faisant +éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulées des +"chars russes" ou dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme à +reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle pour continuer de +courir, et alors elle était replongée dans un de ces grands creux qui +couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, +dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, mais qui fuyait +comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait en avant comme de la +fumée, comme rien... + +Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, on +regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui +se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait d'approcher, +avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer, un air +de dire: "Attends que je t'attrape, et je t'engouffre..." + +... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement +d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait +passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade. + +Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. +Ces lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont +les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement +s'accélérait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit +plus immense. + +C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a +devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis, +justement la _Marie,_ cette année-là, avait passé sa saison dans la partie la +plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite dans +l'Est était autant de bonne route faite pour le retour. + +Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils +chantaient encore la chanson de _Jean-François de Nantes;_ grisés de +mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus +s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à tourner +la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine. + +--Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait +Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entre-bâillée, comme un +diable prêt à sortir de sa boîte. + +Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr. + +Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_ +ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs +bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis +quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois cette +mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses +fleurs... + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + +En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de +mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en crêtes blêmes +qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu +d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, +d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d'eau, qui +fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de la mer. + +Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d'où une +_saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de +l'horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme de ce +ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette éclaircie était +triste à regarder; ces lointains entrevus, ces échappées serraient le coeur +davantage en donnant trop bien à comprendre que c'était le même chaos +partout, la même fureur - jusque derrière ces grands horizons vides et +infiniment au delà: l'épouvante n'avait pas de limites, et on était seul au +milieu! + +Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse jetant +l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix: +d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient +presque lointaines à force d'être immenses: cela c'était le vent, la grande âme +de ce désordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur, +mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus +menaçants de détruire, que rendait l'eau tourmentée, grésillant comme sur des +braises... + +Toujours cela grossissait. + +Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les +_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrière, +puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames se +faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant +elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux verdâtres, +qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en +tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors +la _Marie_ vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne +distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée; quand +les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons +plus épais - comme, en été, la poussière des routes. Une grosse pluie, qui était +venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble +sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières. + +Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme, vêtus de +leurs _cirages,_ qui étaient durs et luisants comme des peaux de requins; +ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés +aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, +et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait +plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas être renversés. La peau des +joues leur cuisait et ils avaient le respiration à toute minute coupée. +Après chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient - en souriant, à +cause de tout ce sel amassé dans leur barbe. + +A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur, +qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme exaspéré. Les +rages des hommes, celles des bêtes s'épuisent et tombent vite; - il faut +subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans +cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort. + + Jean-François de Nantes; + Jean-François. + Jean-François! + + +A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille +chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à +autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait rendus +ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs +dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à demi fermés +sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes dans une atonie +farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils +faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les efforts qu'il +fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les +cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient devenus étranges, et +en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive. + +Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore là, à +côté l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se +dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante, +horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs +mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient +plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun mariage. Cela durait +depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensées; leur ivresse de +bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tête. Ils +n'étaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette +barre; que deux bêtes vigoureuses cramponnées là par instinct pour ne pas +mourir. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . + +...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà fraîche. Gaud +cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction +de Pors-Even. + +Depuis près d'un mois, les navires islandais étaient rentrés, - moins deux +qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_ +ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord étaient au pays tranquillement. + +Gaud se sentait très troublées, à l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann. Une +seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était quand on +était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, à son départ +pour le service. (On l'avait accompagné jusqu'à la diligence, lui, +pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était parti +pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi pour +embrasser son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux quand elle +l'avait regardé, et comme il avait beaucoup de monde autour de cette +voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assemblés +pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler. + +Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu craintive, +s'en allait chez les Gaos. + +Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d'Yann (de ces +affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n'en +finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente +d'une barque qui venait de se faire _à la part._ + +--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon +père; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis +jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette +grande course. + +Au fond elle avait une curiosité anxieuse de cette famille d'Yann, où elle +entrerait peut-être un jour, de cette maison, de ce village. + +Dans une dernière causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait expliqué à +sa manière la sauvagerie de son ami: + +--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier +avec personne, par idée à lui; il n'aime bien que la mer, et même un jour, +par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage. + +Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours +dans sa mémoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se +reprenait à espérer. + +Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; son +intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant de +près, parlerait peut-être... + + + + + +III + +Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine +du large. + +Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins. + +De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui +sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des +rochers. Dans l'un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des murs +sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes +celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois", +et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, +buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot +revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont +très préoccupés par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les +autres aux mille détails de la route. + +Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure qu'elle +s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se +faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste. + +Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la +grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande rase, aux +ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le ciel leurs +grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air d'un immense lieu de +justice. + +A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre deux +chemins qui fuyaient entres des talus d'épines. + +Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer d'embarras: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +C'était une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Après l'avoir embrassée, +elle lui demanda si ses parents étaient à la maison. + +--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans +aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard +dehors. + +Il n'était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l'éloignait d'elle +partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa +bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait +parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida +poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de +rentrer. + +A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe +perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce +grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les +plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans +le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages +_d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils se répandaient +dans l'air leur odeur saline. + +Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à +longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la +ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient +toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la +croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et +décidées, sous un bonnet de marin. + +L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour +allonger sa route; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si lentement. + +Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles peut-être... + +Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps +en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en général qu'à +se présenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson +islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistent guère à un garçon +aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain +vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour +tresser les _casiers_ à prendre les homards. Sa tête était très libre d'amour +en ce moment. + +Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. +C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au milieu de +l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, +lui faisait des cheveux, des chevaux jetés tous du même côté, comme par une +main qu'on y aurait passée. + +Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs, +main éternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de +la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de +travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort +séculaire de cette main-là. + +Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la +chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du temps. + +Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. +Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le +lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le vent de la mer; un même +lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre, couvrait les +pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient +dans les niches du mur. + +Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres: _Gaos. +- Gaos, Joël, quatre-vingts ans._ + +Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela. + +La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs +des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et +elle aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui +faisait une impression pénible. + +Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce +porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là elle +s'arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce nom, +gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le +souvenir de ceux qui meurent au large. + +Elle se mit à lire cette inscription: + + En mémoire de + GAOS, Jean-Louis + âgé de 24 ans, matelot à bord de la _Marguerite_, + disparu en Islande, le 3 août 1877. + Qu'il repose en paix! + +L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, à cette entrée de chapelle, +étaient clouées d'autre plaques de bois, avec des noms de marins morts. +C'était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle regretta d'y être venue, +prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'église, elle avait vu +des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il était plus +petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pêcheurs islandais. + Il y avait de chaque côté un banc de granit, pour les veuves, pour les +mères: et ce lieu bas, irrégulier comme une grotte, était gardé par une bonne +vierge très ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui +ressemblait à Cybèle, déesse primitive de la terre. + +Gaos! Encore! + + En mémoire de + GAOS, François + époux de Anne-Marie LE GOASTER, + capitaine à bord du _Paimpolais_, + perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877, + avec vingt-trois hommes composant son équipage. + Qu'ils reposent en paix! + +Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux +verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre âge. + +Gaos! partout ce nom! + +Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlevé du bord de son navire et disparu +aux environs de Norden-Fiord, en Islande, à l'âge de vingt-deux ans._ La +plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien oublié, +celui-là... + +En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et un +peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle! Comment le +disputer à la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombré, des ancêtres, +des frères, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes. + +Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses fenêtres basses +aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber, +elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes énormes, +entourés de fleurs grossières, et qui touchaient la voûte avec leur tête. +Dehors, le vent qui se levait commençait à gémir, comme rapportant au pays +breton la plainte des jeunes hommes morts. + +Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa visite +et s'acquitter de sa commission. + +Elle reprit sa route et, après s'être informée dans le village, elle trouva +la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y montait par +une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à l'idée que Yann +pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où poussaient des +chrysanthèmes et des véroniques. + +En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue, +et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui lui +signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux cherchèrent +Yann, mais elle ne le vit point. + +On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on +taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés _cirages,_ +pour la prochaine saison d'Islande. + +--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun deux +rechanges complets pour là-bas. + +On lui expliqua comment on s'y prenait après pour les peindre et les +cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu'on lui détaillait la chose, +ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos. + +Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes; une immense +cheminée occupait le fond, et des lits en armoire s'étageaient sur les côtés. +Mais cela n'avait pas l'obscurité ni la mélancolie de ces gîtes des +laboureurs, qui sont toujours à demi enfouis au bord des chemins; c'était +clair et propre, comme en général chez les gens de mer. + +Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères d'Yann, - sans +compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite +blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres. + +--Une que nous avons adoptée l'an dernier, expliqua la mère; nous en avions +déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son père +était de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en Islande à la saison +dernière, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partagé les +cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est échue. + +Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptée baissait la tête et +souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son préféré. + +Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraîche santé se +voyait épanouie sur toutes ces joues roses d'enfants. + +On mettait beaucoup d'empressement à recevoir Gaud - comme une belle +demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un +escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre +d'en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien +l'histoire de la construction de cet étage; c'était à la suite d'une +trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son +cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconté cela. + +Cette chambre de l'épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve; +il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en perse +rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout +Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ là-bas, au mouillage, - et +la passe par où ils s'en vont. + +Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où +dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans +quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c'était peut-être +ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au courant des +détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses longues soirées +d'hiver... + +... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir. + +Non, ce n'était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses +cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était droit +comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche. + +Après l'avoir saluée et s'être enquis des motifs de sa visite, il lui signa +son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n'était plus, disait-il, très +assurée. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement +définitif, le désintéressant de cette vente de barque; non, mais comme un +acompte seulement; il en recauserait avec M. Mével. Et Gaud, à qui +l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons, +bon, cette histoire n'était pas encore finie, elle s'en était bien doutée; +d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires mêlées avec les +Gaos. + +On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on +eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la recevoir. Le +père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux matelot, que son +fils n'était pas indifférent à cette belle héritière; car il mettait un peu +d'insistance à toujours reparler de lui: + +--C'est bien étonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est +allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les +homards; comme vous savez, c'est notre grande pêche de l'hiver. + +Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que +c'était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l'idée qu'elle ne +le verrait pas. + +--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au +cabaret, il n'y est pas, bien sûr; nous n'avons pas cela à craindre avec +notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, +avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! +mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver +tout à fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme +sage, nous pouvons le dire. + +Cependant la nuit venait; on avait replié les _cirages_ commencés, suspendu +le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur des bancs, +se +serraient les un aux autres, attristé par l'heure grise du soir, et +regardaient Gaud, ayant l'air de se demander: + +"A présent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?" + +Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu du +crépuscule qui tombait. + +--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud. + +Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au visage à +la pensée d'être restée si tard. Elle se leva et prit congé. + +Le père d'Yann s'était levé lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin, +jusqu'au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font un passage +noir. + +Pendant qu'ils marchaient près l'un de l'autre, elle se sentait prise +pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler +comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis le mots s'arrêtaient +dans sa gorge, et elle ne disait rien. + +Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer, +rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées, bien sombres, +sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs étaient blottis; +rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres. + +Comme c'étai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y était attardée! + +Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de +Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait +chaque fois à lui, à Yann; mais c'était aisé de le reconnaître à distance et vite +elle était déçue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes, +emmêlées comme des chevelures, qui étaient les goémons traînant à terre. + +A la croix de Plouëzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de +retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n'y avait plus +aucune raison d'avoir peur. + +Allons, c'était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand elle +verrait Yann... + +Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué, mais +elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il fallait +être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son petit +confident, eût été là encore, elle l'aurait chargé peut-être d'aller trouver Yann +de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il était parti et pour +combien d'années?... + + +IV + +- Me marier? Disait Yann à ses parents le soir, - me marier? Eh! donc, +mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux +qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et +la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer... +Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue à la +maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir à de pauvres +gens comme nous, ça n'est pas assez clair à mon gré. Et puis ni celle-là ni +une autre, on, c'est tout réfléchi, je ne me marie pas, ça n'est pas mon idée. + +Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés profondément; +car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien sûrs que cette +jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tentèrent +point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mère surtout +baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les volontés de ce fils, +de cet aîné qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il fût +toujours très doux et très tendre avec elle, soumis plus qu'un enfant pour +les petites choses de la vie, il était depuis longtemps son maître absolu +pour les grandes, échappant à toute pression avec une indépendance +tranquillement farouche. + +Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pêcheurs, +de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté un +dernier coup d'oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses filets +neufs, il commença de se déshabiller, l'esprit en apparence fort calme; +puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose qu'il +partageait avec Laumec son petit frère. + + + +V + +...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au +cartier de Brest; - très dépaysé, mais très sage; portant crânement son col bleu +ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure +roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne +vieille grand'mère et resté l'enfant innocent d'autrefois. + +Un seul soir il s'était grisé, avec des _pays,_ parce que c'est l'usage: +ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en +chantant à tue-tête. + +Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On +jouait un de ces grands drames où les matelots, s'exaspérant contre le +traître, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble et +qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouvé +qu'il y faisait très chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une +tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de +l'officier de service. Et il s'était endormi sur la fin. + +En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames d'un âge +assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur +trottoir. + +--Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques. + +Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'étant point +si naïf qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup, de +sa vieille grand'mère et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles +très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa jeunesse avec un +sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été fort étonnées, les belles, +de la réserve de ce matelot: + +--As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, +l'on va te manger. + +Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'était perdu +dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de +dimanche. + +Il se conduisait à Brest comme en Islande; comme au large, il restait +vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il était +très fort, ce qui inspire le respect aux marins. + + + + + +VI + +Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait à lui annoncer +qu'il était désigné pour la Chine, pour l'escadre de Formose!... + +Il se doutait depuis longtemps que ça arriverait, ayant entendu dire à ceux +qui lisaient les journaux que, par là-bas, la guerre n'en finissait plus. + A cause de l'urgence du départ, on le prévenait en même temps qu'on ne +pourrait pas lui donner la permission accordée d'ordinaire, pour les +adieux, à ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire +son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extrême: c'était le charme +des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de +tout quitter, avec l'inquiétude vague de ne plus revenir. + +Mille choses tourbillonnaient dans sa tête. Un grand bruit se faisait +autour de lui, dans le salles du quartier, où quantité d'autres venaient +d'être désignés aussi pour cette escadre de Chine. + +Et vite il écrivit à sa pauvre vieille grand'mère, vite au crayon, assis par +terre, isolé dans une rêverie agitée, au milieu du va-et-vient et de la +clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir. + + + + + +VII + + +Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux +jours après, en riant derrière lui; c'est égal, ils ont l'air de bien +s'entendre tout de même. + +Ils s'amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les +rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se +penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient +l'air tout à fait douces. + +Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes +un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun, +et une grande coiffe de Paimpolaise. + +Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le regarder +avec tendresse. + +--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse! + +Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que +c'était une bonne vieille grand'mère, venue de la campagne. + +...Venue en hâte, prise d'une épouvante affreuse, à la nouvelle du départ de +son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait déjà coûté beaucoup de marins +au pays de Paimpol. + +Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un carton sa +belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle était partie +pour l'embrasser au moins encore une fois. + +Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d'abord l'adjudant de +sa compagnie avait refusé de le laisser sortir. + +--Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au +capitaine, le voilà qui passe. + +Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s'était laissé toucher. + +--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit. + +Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, - +tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par +derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence. + +Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue de +sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe noire, qu'un +coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des marins cette année-là, +les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée menu, et son bonnet avait +de longs rubans qui flottaient terminés par des encres d'or. + +Un instant elle s'était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans +auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce +long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté furtivement +sur l'heure présente une ombre triste. + +Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous, dans +la joie d'être ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son +amoureuse, on l'avait jugée "un peu ancienne". + +Elle l'avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par des +Paimpolais, qu'on lui avait recommandée comme n'étant pas trop chère. +Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans Brest, +regarder les étalages des boutiques. Et rien n'était si amusant que tout +ce qu'elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, - en breton de +Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre. + + + + + +VIII + + +Elle était restée trois jours avec lui, trois jours de fête sur lesquels +pesait un _après_ bien sombre, autant dire trois jours de grâce. + +Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner à Ploubazlanec. +C'est que d'abord elle était au bout de son pauvre argent. Et puis +Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours +consignés inexorablement dans les quartiers, la veille des grands départs +(un usage qui semble à première vue un peu barbare, mais qui est une +précaution nécessaire contre les _bordées_ qu'ils ont tendance à courir au +moment de se mettre en campagne). + +Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans +sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait +rien trouvé, non, mais c'étaient des larmes qui avaient envie de venir, les +sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue à son +bras, elle lui faisait mille recommandations qui, à lui aussi, donnaient +l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une église pour +dire ensemble leurs prières. + +C'est par le train du soir qu'elle s'en était allée. Pour économiser, ils +s'étaient rendus à pied à la gare; lui, portant son carton de voyage et la +soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son +poids. Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille; elle n'en pouvait +plus, de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le dos tout +courbé sous son châle brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle +n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute +l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idée que c'était +fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se +déchirait d'une manière affreuse. Et c'était en Chine qu'il s'en allait, +là-bas, à la tuerie! Elle l'avait encore là, avec elle: elle le tenait +encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute +sa volonté, ni toutes ses larmes ni tout son désespoir de grand'mère ne +pourraient rien pour le garder!... + +Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, +agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières +auxquelles il répondait tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la tête +penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son +air de petit enfant. + +--Allons, la vieille, il faut vous décider si vous voulez partir! + +La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui +enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose à terre, pour +se pendre à son cou dans un embrassement suprême. + +On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus +envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, elle se +jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement +la +portière sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course légère de +matelot, décrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le +tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer. + +Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, - la grand'mère +passa. - Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce juvénile son +bonnet à rubans flottants, et elle, penchée à la fenêtre de son wagon de +troisième, faisant signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si +longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette forme +bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui +jetant de toute son âme cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit +aux marins quand ils s'en vont. + +Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la +dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas pour +jamais... + +Lui, s'en retournant lentement, tête baissée, avec de grosses larmes +descendant sur ses joues. La nuit d'automne était venue, le gaz allumé +partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il +traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier. + +--"Écoute ici, joli garçon," disaient déjà des vois enrouées de ces dames qui +avaient commencé leurs cent pas sur les trottoirs. + +Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à peine +jusqu'au matin. + + + + + +IX + + +. . . . . . . . . . . . . . +...Il avait pris le large, emporté très vite sur des mers inconnues, +beaucoup plus bleues que celle de l'Islande. + +Le navire qui le conduisait en extrême Asie avait ordre de se hâter, de +brûler les relâches. + +Déjà il avait conscience d'être bien loin, à cause de cette vitesse qui était +incessante, égale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de +la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mâture, perché comme un oiseau, +évitant ces soldats entassés sur le pont, cette cohue d'en bas. + +On s'était arrêté deux fois sur la côte de Tunis, pour prendre encore des +zouaves et des mulets; de très loin il avait aperçu des villes blanches sur +des sables ou des montagnes. Il était même descendu du sa hune pour +regarder curieusement des hommes très bruns, drapés de voiles blancs, qui +étaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui +avaient dit que c'étaient ça, les Bédouins. + +Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgré la saison +d'automne, lui donnaient l'impression d'un dépaysement extrême. + +Un jour, on était arrivé à une ville appelée Port-Saïd. Tous les pavillons +d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un +air de Babel en fête, et des sables miroitants l'entouraient comme une +mer. On avait mouillé là à toucher les quais, presque au milieu des longues +rues à maisons de bois. Jamais, depuis le départ, il n'avait vu si clair +et de si +près le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette +profusion de bateaux. + +Avec un bruit continuel de sifflets et de sirènes à vapeur, tous ces +navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, étroit comme un +fossé, qui fuyait en ligne argentée dans l'infini de ces sables. Du haut +de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre +dans les plaines. + +Sur ces quais circulaient toute espèce de costumes; des hommes en robe de +toutes les couleurs, affairés, criant, dans le grand coup de feu du +transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, étaient +venus se mêler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des +choses bruyantes, comme pour endormir les regrets déchirants de tous les +exilés qui passaient. + +Le lendemain, dès le soleil levé, ils étaient entrés eux aussi dans l'étroit +ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les +pays. Cela avait duré deux jours, cette promenade à la file dans le désert; +puis une autre mer s'était ouverte devant eux, et ils avaient repris le +large. + +On marchait à toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait à sa +surface des marbrures rouges et quelquefois l'écume battue du sillage +avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa +hune, se chantant tout bas à lui-même _Jean François de Nantes,_ pour se +rappeler son frère Yann, l'Islande, le bon temps passé. + +Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait +apparaître quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient +le navire connaissaient sans doute, malgré l'éloignement et le vague, ces +caps avancés des continents qui sont comme des points de repère éternels sur +les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue +emporté comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les +mesures sur l'étendue qui ne finit pas. + +Lui, n'avait que la notion d'un éloignement effroyable qui augmentait +toujours; mais il en avait la notion très nette, en regardant de haut ce +sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrière; en comptant depuis +combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit. + +En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l'ombre des tentes, +haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumière avaient pris une +splendeur morne, écrasante; et la fête éternelle de ces choses était comme une +ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont éphémères: + +... Une fois, dans sa hune, il fut très amusé par des nuées de petits +oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des +tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, +n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules. + +Mais bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir. + +... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces +tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge. + +Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de tempête. + Par peur de tomber dans cet infini bleu qui était partout, ils s'étaient +abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait. Là-bas, au fond +de quelque région lointaine de la Libye, leur race avait pullulé dans des +amours exubérantes. Leur race avait pullulé sans mesure, et il y en avait +eu trop; alors la mère aveugle, et sans âme, la mère +nature, avait chassé d'un souffle cet excès de petits oiseaux avec la même +impassibilité que s'il se fût agi d'une génération d'hommes. + +Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont était +jonché de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et +d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillées, Sylvestre et les +gabiers les ramassaient, étendant dans leurs mains, d'un air de +commisération, ces fines ailes bleuâtres, - et puis les poussaient au +grand néant de la mer, à coups de balai... + +Ensuite passèrent des sauterelles, filles de celles de Moïse, et le navire +en fut couvert. + +Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltérable où on ne +voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui +volaient au ras de l'eau... + + + + + +X + + +... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'était +l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le hasard +l'ayant fait choisir à bord pour compléter _l'armement_ d'une baleinière. + +A travers l'épaisseur des feuillages, il recevait l'ondée tiède, et regardait +autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement vert; les +feuilles des arbres étaient faites comme des plumes gigantesques, et les +gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutés qui semblaient se +fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie +sentait le musc et les fleurs. + +Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Écoute +ici, joli garçon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de +ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des frissons +dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les +mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et +polies comme du bronze. + +Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s'avançait déjà, peu à peu, pour +les suivre. + +...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles +d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait repartir. + +Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se +retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant. + +Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrêta dans un autre pays de +pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient des +cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des +paniers. + +--Alors nous sommes donc déjà en Chine? Demanda Sylvestre, voyant qu'ils +avaient tous des figures de magot et des queues. + +On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'était que Singapour. +Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre que le vent +promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers +s'entassait fiévreusement dans les soutes. + +Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au +mouillage une certaine _Circé_ tenant un blocus. C'était le bateau auquel +il se savait depuis longtemps destinés, et on l'y déposa avec son sac. + +Il y retrouva des _pays_ même deux _Islandais_ qui pour le moment étaient +canonniers. + +Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l'y avait +rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour former +ensemble une petite Bretagne de souvenir. + +Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste, +avant le moment désiré d'aller se battre. + + + + + +XI + + +. . . . . . . . . . . . . . +Paimpol, - le dernier jour de février, - veille du départ des pêcheurs pour +l'Islande. + +Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et +devenue très pâle. + +C'est que Yann était en bas, à causer avec son père. Elle l'avait vu venir, +et elle entendait vaguement résonner sa voix. + +Ils ne s'étaient pas rencontrés de tout l'hiver, comme si une fatalité les eût +toujours éloignés l'un de l'autre. + +Après sa course à Pors-Even, elle avait fondé quelque espérance sur le _pardon +des Islandais,_ où l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de causer, +sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, dès le matin de cette fête, +les rues étant déjà tendues de blanc, ornées de guirlandes vertes, une mauvaise +pluie s'était mise à tomber à torrents, chassée de l'ouest par une brise +gémissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si noir. "Allons, +ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient dit tristement les +filles qui avaient leurs amoureux de ce côté-là. Et, en effet, ils n'étaient +pas venus, ou bien s'étaient vite enfermés à boire. Pas de procession, pas +de promenade, et elle, le coeur plus serré que de coutume, était restée +derrière ses vitres toute la soirée, écoutant ruisseler l'eau des toits et +monter du fond des cabarets les chants bruyants des pêcheurs. + +Depuis quelques jours, elle avait prévu cette visite d'Yann, se doutant +bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore réglée, le père +Gaos, qui n'aimait pas venir à Paimpol, enverrait son fils. Alors elle +s'était promis qu'elle irait à lui, ce que les filles ne font pas +d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle +lui reprocherait de l'avoir troublée, puis abandonnée, à la manières de garçons +qui n'ont pas d'honneur. Entêtement, sauvagerie, attachement au métier de +la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles indiqués par +Sylvestre étaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! après un +entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-être, reparaîtrait +son beau sourire qui arrangerait tout, - ce même sourire qui l'avait tant +surprise et charmée l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal +passée tout entière à valser entres ses bras. Et cet espoir lui rendait du +courage, l'emplissait d'une impatience presque douce. + +De loin, tout paraît toujours si facile, si simple à dire et à faire. + +Et, précisément, cette visite d'Yann tombait à une heure choisie: elle était sûre +que son père, en ce moment assis à fumer, ne se dérangerait pas pour le +reconduire; donc, dans le corridor où il n'y aurait personne, elle +pourrait avoir enfin son explication avec lui. + +Mais voici qu'à présent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait +extrême. L'idée seulement de le rencontrer, de le voir face à face au pied +de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait à se rompre... Et +dire que, d'un moment à l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, - +avec le petit bruit grinçant qu'elle connaissait bien, - pour lui donner +passage! + +Non, décidément, elle n'oserait jamais; plutôt se consumer d'attente et +mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et déjà elle avait fait +quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et +travailler. + +Mais elle s'arrêta encore, hésitante, effarée, se rappellent que c'était demain +le départ pour l'Islande, et que cette occasion de le voir était unique. +Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude +et d'attente, languir après son retour, perdre encore tout un été de sa vie... + +En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement résolue, elle +descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant +luit. + +--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plaît. + +--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant +la main à son chapeau. + +Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tête rejetée en +arrière, l'expression dure, ayant même l'air de se demander si seulement il +s'arrêterait. Un pied en avant, prêt à fuir, il plaquait ses larges épaules à la +muraille, comme pour être moins près d'elle dans ce couloir étroit où il se +voyait pris. + +Glacée, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait préparé pour +lui dire: elle n'avait pas prévu qu'il pourrait lui faire cet affront-là, +de passer sans l'avoir écoutée... + +--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle +d'un ton sec et bizarre, qui n'était pas celui qu'elle voulait avoir. + +Lui, détournait les yeux, regardant dehors. Ses joues étaient devenues très +rouges, une montée de sang lui brûlait le visage, et ses narines mobiles se +dilataient à chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine, +comme celles des taureaux. + +Elle essaya de continuer: + +--Le soir du bal où nous étions ensemble, vous m'aviez dit au revoir comme +on ne le dit pas à une indifférente... Monsieur Yann, vous êtes sans mémoire +donc... Que vous ai-je fait?... + +... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait là, venant de la rue, +agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrière +eux, fit furieusement battre une porte. On était mal dans ce corridor +pour parler de choses graves. Après ses premières phrases, étranglées dans sa +gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tête, n'ayant plus d'idées. +Ils s'étaient avancés vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours. + +Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel était noir. Par cette +porte ouverte, un éclairage livide et triste tombait en plein sur leurs +figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils +pouvaient se dire, ces deux-là, dans le corridor, avec des airs si +troublés? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mével? + +--Non, mademoiselle Gaud, répondit-il à la fin en se dégageant avec une +aisance de fauve. - Déjà j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur +nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous êtes riche, nous ne sommes pas +gens de la même classe. Je ne suis pas un garçon à venir chez vous, moi... + +Et il s'en alla... + +Ainsi tout était fini, fini à jamais. Et, elle n'avait même rien dit de ce +qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait réussi qu'à la faire +passer à ses yeux pour une effrontée... Quel garçon était-il donc, ce Yann, +avec son dédain des filles, son dédain de l'argent, son dédain de tout!... + +Elle restait d'abord clouée sur place, voyant les choses remuer autour +d'elle, avec du vertige... + +Et puis une idée, plus intolérable que toutes, lui vint comme un éclair: des +camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place, +l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se +serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa +chambre, pour les observer à travers ses rideaux... + +Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils +regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus +sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaçante, +disant: + +--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera. + +Et puis ils plaisantèrent à haute voix sur Jeannie Caroff, sur différentes +belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenêtre. + +Ils étaient gais tous, excepté lui qui ne répondait pas, ne souriait pas, +mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les autres +et, sans plus prendre garde à eux ni à la pluie commencée, marchant lentement +sous l'averse comme quelqu'un absorbé dans une rêverie, il traversa la +place, dans la direction de Ploubazlanec... + +Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir +prit la place de l'amer dépit qui lui était d'abord monté au coeur. + +Elle s'assit, la tête dans ses mains. Que faire à présent? + +Oh! s'il avait pu l'écouter rien qu'un moment; plutôt, s'il pouvait venir là, +seul avec elle dans cette chambre où on se parlerait en paix, tout +s'expliquerait peut-être encore. + +Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait: +"Vous m'avez cherchée quand je ne vous demandais rien; à présent je suis à vous +de toute mon âme si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir +la femme d'un pêcheur, et cependant, parmi les garçons de Paimpol, je +n'aurais qu'à choisir si j'en désirais un pour mari; mais je vous aime +vous, parce que, malgré tout, je vous crois meilleur que les autres +jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien +que j'aie habité dans les villes, je vous jure que je suis une fille +sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime +tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas? + +... Mais tout cela ne serait jamais exprimé, jamais dit qu'en rêve; il était +trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une +seconde fois... oh! non! pour quelle espèce de créature la prendrait-il, +alors!... Elle aimerait mieux mourir. + +Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle +chambre, où entrait le jour blanchâtre de février, ayant froid, assise au +hasard sur une des chaises rangées le long du mur, il lui semblait voir +crouler le monde, avec les choses présentes et les choses à venir, au fond +d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout autour +d'elle. + +Elle souhaitait être débarrassée de la vie, être déjà couchée bien tranquille sous +une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui +pardonnait, et aucune haine n'était mêlée à son amour désespéré pour lui... + + + + + +XII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . +La mer, la mer grise. + +Sur la grand'route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en Islande, Yann +filait doucement depuis un jour. + +La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il +soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles, +s'étaient dispersés comme des mouettes. + +Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s'étaient +ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux. + +Yann était peut-être plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du +temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser +de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien à faire, qu'à +glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'à +respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des +grisailles profondes; en écoutant, on n'entendait que du silence... + +... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et venu +d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque +l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche, +demeura immobilisée... + +Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise, probablement. +Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en +rideaux. + +Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement +contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire. Voilà, +elle s'était arrêtée à cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait plus. Au +milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces temps mous, +semblaient n'avoir même pas de consistance, elle avait été saisie par je ne +sais quoi de résistant et d'immuable qui était dissimulé sous ces eaux; elle +y était bien prise, et risquait peut-être d'y mourir. + +Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les +pattes à de la glu? + +D'abord on ne s'en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il faut +savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer +jamais. + +C'est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient +souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet air +pitoyable d'une bête en détresse qui va mourir. + +Pour la _Marie,_ c'était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas +beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais c'était en +plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour +s'inquiéter et comprendre que c'était grave. + +Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne +s'occupant pas assez du point où l'on était; il secouait ses mains en +l'air, en disant: + +--_Ma Doué! ma Doué!_ sur un ton de désespoir. + +Tout près d'eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu'ils ne +reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitôt; on ne le +distingua plus. + +D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. - Et pour le moment, ils +aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces +sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur +manière, et dont il faut se défendre comme de pirates. + +Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur +chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était très +émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces +secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il +comprenait très bien que tout cela n'était pas naturel, et se cachait dans +les coins, la queue basse. + +Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de +se _déhaler,_ en réunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude +manoeuvre qui dura dix heures d'affilée; - et, le soir venu, le pauvre +bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà mauvaise figure, +inondé, souillé, en plein désarroi. Il s'était débattu, secoué de toutes les +manières, et restait toujours là, cloué comme un bateau mort. + +. . . . . . . . . . . . . . . . +La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus +haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà +dégagés, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissées pour se tenir... + Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant à l'arrière en +criant: + +--Nous flottons! + +Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de _flotter;_ +de se tenir s'en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu d'un +commencement d'épave qu'on était tout à l'heure!... + +Et, du même coup, la tristesse d'Yann s'était envolée aussi. Allégé comme son +bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouvé son air +insouciant, secoué ses souvenirs. + +Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il +continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi +libre que dans ses premières années. + + + + + +XIII + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . +On distribuait un courrier de France, là bas, à bord de la _Circé,_ en rade +d'Ha-Long, à l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serré de +matelots, le vaguemestre appelait à haute voix les noms des heureux, qui +avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se +bousculant autour d'un fanal. + +--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui était bien +timbrée de Paimpol, - mais ce n'était pas l'écriture de Gaud. - Qu'est-ce +que cela voulait dire? Et de qui venait-elle? + +L'ayant tournée et retournée, il l'ouvrit craintivement. + + Ploubazlanec, ce 5 mars 1884. + + "Mon cher petit-fils," +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +C'était bien de sa bonne vieille grand'mère; alors il respira mieux. Elle +avait même apposé au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute +tremblée et écolière: "Veuve Moan". + +Veuve Moan. Il porta le papier à ses lèvres, d'un mouvement irréfléchi, et +embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette +lettre arrivait à un heure suprême de sa vie: demain matin, dès le jour, il +partait pour aller au feu. + +On était au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'être pris. +Aucune grande opération n'était prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les +renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait à bord des +navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour compléter les +compagnies de marins déjà débarquées. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps +dans les croisières dès les blocus, venait d'être désigné avec quelques autres +pour combler des vides dans ces compagnies-là. + +En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur +disait tout de même qu'ils débarqueraient encore à temps pour se battre un +peu. Ayant arrangé leurs sacs, terminé leurs préparatifs, et fait leurs +adieux, ils s'étaient promenés toute la soirée au milieu des autres qui +restaient, se sentant grandis et fiers auprès de ceux-là; chacun à sa manière +manifestait ses impressions de départ, les uns graves, un peu recueillis; +les autres se répandant en exubérantes paroles. + +Sylvestre, lui, était assez silencieux et concentrait en lui-même son +impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit +sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour +demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idée +incomplète; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il était de vaillante +race. + +... Inquiet de Gaud, à cause de cette écriture étrangère, il cherchait à +s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'était difficile au +milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient là, pour lire +aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie... + +Dès le début de sa lettre, comme il l'avait prévu, la grand'mère Yvonne +expliquait pourquoi elle avait été obligée de recourir à la main peu experte +d'une vieille voisine: + +"Mon cher enfant, je ne te fais pas écrire cette fois par ta cousine, +parce qu'elle est bien dans la peine. Son père a été pris de mort subite, il +y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a été mangée, à de mauvais +jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc +vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose à laquelle personne ne +s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te +faire comme à moi beaucoup de peine. + +"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvelé engagement avec le +capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le départ pour l'Islande +a eu lieu d'assez bonne heure cette année. Ils on appareillé le 1er du +courant, l'avant-veille du grand malheur arrivé à notre pauvre Gaud, et ils +n'en ont pas eu connaissance encore. + +"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'à présent c'est fini, nous ne +les marierons pas; car ainsi elle va être obligée de travailler pour gagner +son pain..." + +... Il resta atterré; ces mauvaises nouvelles lui avaient gâté toute sa joie +d'aller se battre... + + + + + +Troisième partie. + + + + + +I + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrête court, +dressant l'oreille... + +C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps. +Le ciel est gris, pesant aux épaules. + +Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches +rizières, dans un sentier de boue... + +... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et +ronflant, espèce de _dzinn_ prolongé, donnant bien l'impression de la +petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et dont la +rencontre peut être mortelle. + +Pour la première fois de sa vie, Sylvestre écoute cette musique-là. Ces +balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire +soi-même: le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend plus; +alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en traînée +rapide, frôlant vos oreilles... + +... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles. +Tout près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la +rizière, chacune avec un petit _flac_ de grêle, sec et rapide, et un léger +éclaboussement d'eau. + +Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils +disent: + +--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les +matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.) + +Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les +voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré une +minute, ce petit arrosage de plomb, et déjà cela cesse. Sur la grande +plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperçoit rien +qui bouge. + +Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent, +ils cherchent d'où cela a pu venir. + +De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine +comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi cachées, des +toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre détrempée de la +rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes +plus longues et plus agiles, est celui qui court devant. + +Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé... + +Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours +et éternellement les mêmes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraîche +des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France, +avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de +la mort. + +Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la finesse +exotique de leur feuillée, ces toits de village accentuent l'étrangeté de +leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, avancent, pour +regarder, leurs figures plates contractées par la malice et la peur... +Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se déploient en une +longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse. + +--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur même brave sourire. + +Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y +en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui +arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages... + +. . . . . . . . . . . . . . . . +... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit +Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier! + +Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il était là comme +dans un élément à lui. A une minute d'indécision suprême, les matelots, éraflés par +les balles, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eût été leur +mort à tous; mais Sylvestre avait continué d'avancer; ayant pris son fusil +par le canon, il tenait tête à tout un groupe, fauchant de droite et de +gauche, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie +avait changé de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais +quoi, qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées +était passé du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer. + +... C'était fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant +rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y avait des +flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrés, des crânes versant leur +cervelle dans l'eau de la rizière. + +Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplatissant comme des léopards. + Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse, +une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l'ivresse +de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang +vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui +faisait les héros antiques. + +Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une +inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant, méprisant, +sublime, pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu sur la +gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le +mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans le même +sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant +bien ce que c'était, par un éclair de pensée, même avant toute douleur, il +détourna la tête vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur +dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée: "Je crois que j'ai mon +compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour +prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit +entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec un petit bruit horrible, +comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, +tandis qu'il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, +jusqu'à être quelque chose d'atroce et d'indicible. + +Il tourna sur lui-même deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et +cherchant à reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont +la montée l'étouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is s'abattit. + + + + + +II + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . +Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à +l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, +Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long et mis à +bord d'un navire-hôpital qui rentrait en France. + +Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps d'arrêt +dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces +conditions mauvaises, sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté percé, et +l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait +pas. + +On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de +joie. Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à la voix +vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue souffrance et +la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le mal du pays; il +ne parlait presque plus, répondant à peine d'une petite voix douce, presque +éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu'il +faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, - +vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui diminuaient?... +Cette notion d'effroyable éloignement était une chose qui l'obsédait sans +cesse; qui l'oppressait à ses réveils, - quand, après les heures +d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la +chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa poitrine crevée. +Aussi il avait supplié qu'on l'embarquât, au risque de tout. + +Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui +donnait des secousses cruelles en le charroyant. + +A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des +petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse sa +longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de +vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'était dans les +lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et +de misères. + +Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peux de +mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de +temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret +de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y +trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de Gaud, +un cahier où il avait copié des chansons du bord, et un livre de Confucius +en chinois, pris au hasard d'un pillage sur lequel, au revers blanc des +feuillets, il avait inscrit le journal naïf de sa campagne. + +Le mal pourtant ne s'améliorait pas et, dès la première semaine, les médecins +pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée. + +... Près de l'Équateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. Le +transport s'en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses malades; +s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée encore comme au +renversement des moussons. + +Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait fallu +jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de +ces petits lits s'étaient débarrassé déjà de leur pauvre contenu. + +Et ce jour-là, dans l'hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait été obligé, à +cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela +rendait plus horrible cet étouffoir de malades. + +Il allait plus mal, lui; c'était la fin. Couché toujours sur son côté percé, il +le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, +pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon +droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet autre +aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et l'angoisse suprême était +commencée. + +Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans +l'obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher sur +lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la Bretagne et +l'Islande. + +Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un +vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de trouver, +sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant. + +Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les +manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le +temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui +des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines +ne voulaient plus. + +Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il +sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut, essayer de +revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui +habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en +aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tête et de son cou affaibli, - +quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le +sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les mêmes +creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque fois après la +fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de +tout. + +Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût +encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée. C'était le soir, vers six +heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière +seulement, de l'éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant +apparaissait à l'horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure d'un +ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il éclairait +cet hôpital en vacillant, comme une torche que l'on balance. + +De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était +impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout, à +l'infini, sur cette mer équatoriale, ce n'était qu'humidité chaude, que +lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants +qui haletaient. + +... Une dernière vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mère, passant +sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la pluie +tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à Paimpol, +mandée au bureau de la marine pour y être informée qu'il était mort. + +Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche +de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant +ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'éclairait toujours; +au couchant, on eût dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein +les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de +feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe +autour de lui. + +... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où midi +allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant précis de sa +durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très différente; se tenant +plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière blanche la +grand'-mère Yvonne, qui travaillait à coudre, assise sur sa porte. + +En Islande, om c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de +mort. + +Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une sorte de +tour de force d'obliquité. Il rayonnait tristement, dans un fiord où +dérivait la _Marie,_ et son ciel était cette fois d'une de ces puretés +hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies n'ayant plus +d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les détails de ce chaos +de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_ semblait +plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu +étrangement lui aussi, pêchait comme d'habitude, au milieu de ces aspects +lunaires. + +... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de +navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux +dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner +vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus +les paupières avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint très beau et +calme, comme un marbre couché... + + + + + +III + + +... Aussi bien, je ne puis m'empêcher de conter cet enterrement de +Sylvestre que je conduisis moi-même là-bas, dans l'île de Singapour. On en +avait assez jeté d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours +de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on s'était décidé à le +garder quelques heures de plus pour l'y mettre. + +C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans le +canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon de France. La +grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. Un +petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y mîmes +Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite à bord; la peinture +en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les lettres blanches +de son nom coulaient sur le fond noir. + +Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une émotion, +de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois, le calme +d'une église française. Sous cette haute nef blanche, où j'étais seul avec mes +matelots, le _Dies irae_ chanté par un prêtre missionnaire résonnait comme +une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des +choses qui ressemblaient à des jardins enchantés, der verdures admirables, +des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et +c'était une pluie de pétales d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans +l'église. + +Après, nous sommes allés au cimetière très loin. Notre petit cortège de matelots +était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France. + Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de +monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, où toute sorte de +figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux étonnés. + +Ensuite, la campagne, déjà chaude; des chemins ombreux où volaient +d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de +fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale. Enfin, +le cimetière: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores, +des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des plantes +inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des jardins +d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois +qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit: + + SYLVESTRE MOAN + Dix-neuf ans + +Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait +toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, +sous ses grandes fleurs. + + + + + +IV + + +Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, dans +l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, on +ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une +vraie fête d'air pur et de soleil. + +Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des voiles, +s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour +d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de bêtes +apprivoisées.) + +Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs +enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà +vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été +verts; alors elles, toutes petites, avaient hérité inconsciemment de cette +couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles +ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des tropiques. + +Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre +elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme +pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des +boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un +coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait +qui tombaient. + +Et puis les guenons apprenaient à faire des tours, et c'était un autre +amusement. Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées avec +transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de +leurs maîtres en les regardant avec des yeux de femme, moitié grotesque, +moitié touchantes. + +Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs +de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de +Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, - comme le règlement l'exige pour +les morts, - tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au +monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord +d'un navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour +que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu +Sylvestre. + +Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, +retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs surfaisant +pour s'amuser. + +Vint le tour de la petite boîte sacrée, qu'on adjugea cinquante sous. On +en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille +militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de +Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites +choses disposées là par la prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer et +recoudre. + +Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux petits +bouddha, pris dans une pagode pour être donnés à Gaud, et si drôles de tournure +qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître comme dernier lot. +S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque de coeur, mais par +irréflexion seulement. + +Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitôt de rayer +le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place. + +Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont +si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage. + +Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et leurs +singes. + + + + + +V + + +. . . . . . . . . . . . . . . +Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne +rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander +de la part du commissaire de l'inscription maritime. + +C'était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne lui +fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a souvent +affaire à _l'Inscription;_ elle donc, qui était fille, femme, mère et +grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans. + +C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte de +la _Circé_ à toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce qu'on doit à M. le +commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe +blanche, puis se mit en route sur les deux heures. + +Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle +s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, à +cause de ces deux mois sans lettre. + +Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis les +froids de l'hiver. + +--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la +belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.) + +Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs +pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune +d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent de +la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies +d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère +tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons +fugitives, courtes à présent comme des jours... + +Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, +des oeillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume +et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers +papillons blancs. + +Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les +belles filles de race fière que l'on apercevait, rêveuses, sur les portes, +semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou +bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs, +étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée... + +Mais c'était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers +bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles. + +Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille +grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort +de son dernier petit-fils. Elle touchait à l'heure terrible où cette +chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être dite; +elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir +avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes d'angoisses - sa +bonne vieille grand'mère, mandée à _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre +qu'il était mort! - Il l'avait vu très nettement passer, sur cette route, +s'en allant bien vite, droite, avec son petit châle brun, son parapluie +et sa grande coiffe. Et cette apparition l'avait fait se soulever et +se tordre avec un déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil rouge de +l'Équateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de +l'hôpital pour le regarder mourir. + +Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous un ciel +de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se +faisait au gai printemps moqueur... + +En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et +pressait encore sa marche. + +La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait ce +soleil, donnant le bonjour à d'autres vieilles, ses contemporaines, +assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient: + +--Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine? + +M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un +petit être très laid, d'une quinzaine d'années, qui était son commis, se tenait +assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu +de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fausses +manches noires, grattant son papier. + +Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva +pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées. + +Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des +certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni +par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort... + +Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir +trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud +écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées... + Et ça c'était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils +Pierre: les lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire, +qui les lui avait remises... + +Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre, +inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du _Bien-Hoa_ le +14..." + +--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?... + +--Décédé!... Il est décédé, reprit-il. + +Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis; s'il disait cela de +cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de +petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot, +il s'exprima en breton: + +--_Marw éo!..._ + +--_Marw éo!..._ (Il est mort...) + +Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre +écho fêlé redirait une phrase indifférente. + +C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler +seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air de la toucher. +D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu émoussée, à force d'âge, +surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de +suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête, +et voilà qu'elle confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant +perdu, de fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que +celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses +prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies +par l'approche sombre de _l'enfance..._ + +Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant se petit +monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'était comme ça qu'on annonçait à +une grand'mère la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant +ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses +pauvres vieilles mains gercées de laveuse. + +Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce +trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte +de chaume où elle avait hâte de s'enfermer - comme les bêtes blessées qui se +cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle +s'efforçait +de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout +d'une route si longue. + +On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente +francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les +lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. +Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, +le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le +mettre. + +Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le +corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de +sang à ses oreilles; - et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine +déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, +sans s'inquiéter d'en briser les ressorts. + +Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de temps à +autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un +grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de +peur de tomber et d'être rapportée... + + + + + +VI + + +La vieille Yvonne qui est soûle! + +Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était justement en +entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le +long de la route. Tout de même elle avait eu la force de se relever et, +clopin-clopant, se sauvait avec son bâton. + +--La vieille Yvonne qui est soûle! + +Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa +coiffe était tout de travers. + +Il y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchant dans le fond, +- et quand ils l'avaient vue de plus près devant cette grimace de désespoir +sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant plus rien dire. + +Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui l'étouffait, +et se laissa tomber dans un coin, la tête au mur. Sa coiffe lui était +descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle +coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, +et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son +serre-tête, complétant un désordre de pauvresse... + + + + + +VII + + +Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute décoiffée, +laissant pendre les bras, la tête contre la pierre, avec une grimace et +un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas +pleurer: les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans leurs +yeux taris. + +--Mon petit-fils qui est mort! + +Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille. + +Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à +genoux pour prier. + +Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que +dura ce crépuscule de juin - qui est très long en Bretagne et qui là-bas, en +Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur +leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du soir +entrait par la lucarne, dans cette chaumière Moan que la mer avait tous +pris, qui étaient maintenant une famille éteinte... + +A la fin Gaud disait: + +--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous; j'apporterai +mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne +serez pas toute seule... + +Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se +sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre: - celui qui +était reparti pour la grande pêche. + +Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement +les _chasseurs_ devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... +Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres +larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre ce +garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur +qu'il allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement entre +eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui... + + + + + +VIII + + +... Un soir pâle d'août, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère +finit par arriver à bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - c'était après +une journée de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment où il +allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, +il lut cela en bas, dans le réduit sombre, à le lueur jaune de la petite +lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, étourdi, +comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très renfermé, par fierté, +pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son +tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien +dire. + +Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres +pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pourquoi, il +se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit. + +Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait... + +Aux approches de minuit, - étant dans cet état d'esprit particulier aux +marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent +venir le moment où on les fera lever pour le quart, - il voyait cet +enterrement encore. Et il se disait: + +--Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira. + +Mais quand une rude main fut posée sur lui, et qu'une voix se mit à dire: +"Gaos! - allons debout, la _relève!_" il entendit sur sa poitrine un léger +froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la réalité de la +mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'était vrai, donc! - et déjà ce fut une +impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans +son réveil subit, il heurta contre les poutres son front large. + +Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son +poste de pêche... + + + + + +IX + + +Quand Yann fut monté, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui +venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer. + +Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus étonnamment +simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de +profondeur. + +Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun +âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine des siècles, +qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - rien que +l'éternité des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser _d'être._ + +Il ne faisait même pas absolument nuit. C'était éclairé faiblement, par un +reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par +habitude, rendant une plainte sans but. C'étais gris, d'un gris trouble +qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mystérieux et son +sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n'ont pas de nom. + +Il y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes +quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans +l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand voile. + +Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une +sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin mou, +comme tracé par une main distraite; combinaison de hasard, non destinée à être +vue, et fugitive, prête à mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, +paraissait signifier quelque chose; on eût dit que la pensée mélancolique, +insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là; - et les yeux finissaient +par s'y fixer, sans le vouloir. + +Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à l'obscurité du +dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel; +elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se +tendent. Et à présent qu'il avait commencé à voir là cette apparence, il lui +semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à +force de venir de loin. + +Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles et +les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce +ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, comme une +dernière manifestation de lui. + +Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en +forme surtout au commencement de la vie, dans la tête des enfants... +Mais +les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop précis pour +exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle +quelquefois +dans les rêves, et dont on ne retient au réveil que d'énigmatiques fragments +n'ayant plus de sens. + +A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde, +angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, qui lui glaçait l'âme; beaucoup +mieux que tout à l'heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit +frère ne reparaîtrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à +percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait à présent jusqu'à +pleins bords. Il revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux +d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait +tout à coup entre ses paupières, malgré lui, - et d'abord il ne s'expliquait +pas bien ce que c'était, n'ayant jamais pleuré dans sa vie d'homme. - Mais +les larmes commençaient à couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis +des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde. + +Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, et +les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir +l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé et si fier. + +... Dans son idée à lui, la mort finissait tout... + +Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières qu'on dit +en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des âmes. + +Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière +brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant +n'empêchait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur des +cimetières, une confiance extrême dans les saints et les images qui +protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui entoure les +églises. + +Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela +anéantissait davantage, - et la pensée que Sylvestre était resté là-bas, dans +cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus désespéré, plus +sombre. + +Avec son dédain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, +comme s'il eût été seul. + +... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fût à peine deux +heures; et en même temps il paraissait s'étendre, devenir plus démesuré, se +creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette espèce d'aube qui +naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus éveillé concevait +mieux l'immensité des lointains; alors les limites de l'espace visible +étaient encore reculées et fuyaient toujours. + +C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que cela vint +par petits jets, par secousses légères; les choses éternelles avaient l'air +de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à flamme blanche +eussent été montées peu à peu, derrière les informes nuées grises; - montées +discrètement, avec des précautions mystérieuses, de peur de troubler le morne +repos de la mer. + +Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se traînait +sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et +froide commencée dès l'extrème matin... + +Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait +blême et triste. Et, à bord de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand +Yann... + +Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du dehors, +c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvre petit héros obscur, sur +ces mers d'Islande où il avait passé la moitié de sa vie... + +Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la +manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il +semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train +monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien. + +Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à +suffire. + +Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau changement à +vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du matin était +terminé, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se rétrécir, +se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la +mer si démesurée? L'horizon était à présent tout près, et il semblait même qu'on +manquât d'espace. Le vide se remplissait de voiles ténus qui flottaient, +les uns plus vagues que des buées, d'autres aux contours presque visibles +et comme frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme +des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de +partout en même temps, aussi l'emprisonnement là-dessous se faisait très +vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable. + +C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le +suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la _Marie,_ on ne +distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la lumière et où la +mâture du navire semblait même se perdre. + +--De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes. + +Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la +seconde période de pêche; mais aussi cela annonçait la fin de la saison +d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne. + +En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela +faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un +bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par +contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette +lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche +ouverte; une sensation de froid et de mouillé pénétrait les poitrines. + +En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus, +tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à bord des +gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet; après, ils +se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du +pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines écailles argentées +qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre +avec son grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les doigts, +et son sang bien rouge se mêlait à la saumure. + + + + + +X + + +Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume épaisse, +sans rien voir. La pêche continuait d'être bonne et, avec tant d'activité, +on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles réguliers, l'un +d'eux soufflait dans une trompe de corne d'où sortait un bruit pareil au +beuglement d'une bête sauvage. + +Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre +beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. +Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce +voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la présence +était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il +devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les yeux +s'efforçaient à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient +tendues partout dans l'air. + +Puis il s'éloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le +lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu +de cet infini de vapeurs immobiles. Tout était imprégné d'eau; tout était +ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le +soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il y avait déjà de +vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était sinistre et +glaciale. + +Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que +la _Marie_ ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes les +_lignes_ du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à toucher le lit de la +mer: on était donc bien au large et en belle eau profonde. + +La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-être +du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait dans la cabine en +chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir. + +Dans le jour, ces hommes, qui étaient plus cloîtrés que des moines, causaient +peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et +des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés au travail +incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des autres que de deux ou +trois mètres, et ils finissaient par ne plus se voir. + +Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormaient l'esprit. Tout +en pêchant, on se chantait pour soi-même quelque air du pays à demi voix , de +peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus lentes et plus +rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en durée afin d'arriver à +remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-être. +On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, parce qu'il faisait déjà froid; +mais on rêvait à des choses incohérentes ou merveilleuses, comme dans le +sommeil, et la trame de ces rêves était aussi peu serrée qu'un brouillard... + +Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, d'une +manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement c'était +toujours la même plénitude de vies physique, gonflant les poitrines et +faisant aux marins des muscles durs. + +Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles, comme +si son grand chagrin n'eût pas persisté: vigilant et alerte, prompt à la +manoeuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a pas de soucis; du +reste, communicatif à ses heures seulement - qui étaient rares - et portant +toujours la tête aussi haut avec son air à la fois indifférent et dominateur. + +Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de +faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque +bonne assiettée toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire +aux choses drôles que les autres disaient. + +En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre +lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières petites idées +d'agonie, - et qui était devenue une pauvre fille à présent sans personne +au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore +dans le fond de son coeur... + +Mais ce coeur d'Yann était une région vierge, à gouverner, peu connue, où se +passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors. + + + + + +XI + + +Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous +leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le +timbre leur sembla étrange et non connu d'eux. Ils se regardèrent les uns +les autres, ceux qui étaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil: + +--Qui est-ce qui a parlé? + +Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait +bien eu l'air de sortir du vide extérieur. + +Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée depuis la +veille, se précipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour +pousser le long beuglement d'alarme. + +Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au +contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une +grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille, s'était dressée menaçante, très +haut tout près d'eux: des mâts, des vergues, des cordages, un dessin de +navire qui s'était fait en l'air, partout à la fois et d'un même coup, comme +ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées +sur des voiles tendus. Et d'autre hommes apparaissaient là, à les toucher, +penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un +réveil de surprise et d'épouvante... + +Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes - tout ce +qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointèrent en +dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur +arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d'énormes +bâtons pour les repousser. + +Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus de +leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent aussitôt sans +aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti; il +avait été si faible même, que vraiment il semblait que cet autre navire n'eût +pas de masse et qu'il fût une chose molle, presque sans poids... + +Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se +reconnaissaient entre eux: + +--Ohé! de la _Marie._ +--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur! + +L'apparition, c'était la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoër, aussi de +Paimpol; ces matelots étaient des villages d'alentour; ce grand-là, tout en +barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, un de +Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin. + +--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de +sauvages? Demandait Larvoër de la _Reine-Berthe._ + +--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'écumeurs, _mauvaise +poison_ de la mer?... + +--Oh! nous... c'est différent; _ça nous est défendu de faire du bruit._ (Il +avait répondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystère noir; avec +un sourire drôle, qui, par la suite, revint souvent en tête à ceux de la +_Marie_ et leur donna à penser beaucoup.) + +Et puis comme s'il en eût dit trop long, il finit par cette plaisanterie: + +--Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufflant dedans, qui nous l'à crevée. + +Et il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et tout +en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de +grotesque et de l'inquiétant dans sa puissance difforme. + +Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque +courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vite que l'autre, +séparer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyés en bâbord, se +tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme +eussent fait des assiégés avec des piques, ils parlèrent des choses du pays, +des dernières lettres reçues par les "chasseurs", des vieux parents et des +femmes. + +--Moi, disait Kerjégou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son +petit que nous attendions; ça va nous en faire la douzaine tout à l'heure. + +Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisième annonçait le mariage de la +belle Jeannie Caroff - une fille très connue des Islandais - avec certain +vieux richard infirme, de la commune de Plourivo. + +Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait que +cela changeât aussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé et de +lointain. + +Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pêcheurs, un petit +homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle part et qui +pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" avec +un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes +avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants. + +--Moi, disait encore Larvoër, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marqué la mort +du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait +son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien +grand dommage! + +Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournèrent vers Yann pour +savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur. + +--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifférent et hautain, c'était sur +la dernière lettre que mon père m'a envoyée. + +Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son chagrin, +et cela l'irritait. + +Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, pendant +que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue. + +--Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de M. +Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille +Moan, sa grand'tante; elle s'est mise à travailler à présent, en journée chez +le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans +l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs +de demoiselle et ses falbalas. + +Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et une +couleur rouge lui monta aux joues sous son hâle doré. + +Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la +_Reine-Berthe_ qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis +un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire était +moins près, et, tout à coup, ceux de la _Marie_ ne trouvèrent plus rien à +pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs +"espars", avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant dans le vide, +puis retombèrent les uns après les autres lourdement dans la mer, comme de +grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles: la +_Reine-Berthe,_ replongée dans la brume profonde, avait disparu +brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent +derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne +répondit à leurs cris, - qu'une espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix, +terminée en un gémissement qui les fit se regarder avec surprise... + +Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et, +comme ceux du _Samuel_Azénide_ avaient rencontré dans un fiord une épave non +douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on ne +l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins +furent inscrits dans l'église sur des plaques noires. + +Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la _Marie_ avaient +bien retenu la date, jusqu'à l'époque du retour, il n'y avait eu aucun +mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire +trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté plusieurs +marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en +rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann +revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et +quelques-uns de la _Marie_ se demandèrent craintivement si, ce matin-là, +ils n'avaient point causé avec des trépassés. + + + + + +XII + + +L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers brouillards du +matin, on vit les Islandais revenir. + +Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à +Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans +ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui +avait laissé après la vente de la maison de son père: son beau lit _à la mode +des villes_ et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait +elle-même sa nouvelle robe noire d'un façon plus simple et portait, comme +la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée +seulement de plis. + +Tous le jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens +riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin par +aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un respect de +demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient comme autrefois, +la main à leur chapeau. + +Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long +de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les +travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer - comme +d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage - et, en +regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait +de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond +duquel était Yann... + +Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine +région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau +de Pors-Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout +petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales +d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, +bien qu'il fût à moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était +allée et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin; +Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle +pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs +courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était +presque heureuse que le sort l'eût rejetée là: en aucun autre lieu du pays +elle n'eût pu se faire à vivre. + +A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays +chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, +des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la +mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage +nulle part. + +Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour +la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà et là, un bouquet +d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un +panache ébouriffé; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un +creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait +au-dessus de la lande une petite découpure bossue. Aux carrefours les +vieux christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur +les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, et, dans le lointain, la +Manche se détachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà +ténébreux vers l'horizon. Et dans ce pays, même ce calme, même ces beau temps, +étaient mélancoliques; il restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les +choses; une anxiété venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et +dont l'éternelle menace n'était qu'endormie. + +Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course +de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur +douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines +maigres. Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers +elle se serait attardée dans ces sentiers d'ajoncs, à la manière de ces +belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été, dans les parcs. + +En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de +sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris +par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une +sorte de fiancé, - un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait +jamais; mais à qui elle s'obstinerait à rester fidèle en esprit, sans plus +confier cela à personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en +Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et +il ne pouvait se donner à aucune autre. + +Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle +envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par +instinct, elle +comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, - +car il n'était pas un garçon comme les autres. - Et puis cette mort du +petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée, +il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mère de +son ami: et elle avait décidé qu'elle serait là pour cette visite, il ne lui +semblait pas que ce fût manquer de dignité; sans paraître se souvenir de +rien, elle lui parlerait comme à quelqu'un que l'on connaît depuis +longtemps; elle lui parlerait même avec affection comme à un frère de +Sylvestre, en tâchant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait +peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une place de soeur, à présent +qu'elle allait être si seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la +lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût +plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, +entêté dans ses idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien +comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur. + +Qu'allait-il éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière +presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mère Moan, +n'étant plus assez forte pour aller en journée aux lessives, n'avait plus +rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu +maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans +demander rien à personne... + +La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant d'entrer, +il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant +en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain +qui s'incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de +paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête +morte effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur +sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria +formant de petites touffes vertes. On montait les trois marches +gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet intérieur de la porte au moyen +d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on +voyait d'abord en face de soi la lucarne, percée comme dans l'épaisseur +d'un rempart, et donnant sur la mer d'où venait une dernière clarté jaune +pâle. Dans la grande cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin +et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long +des chemins; elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans +son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses +coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de son +feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une +couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de +vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose: + +--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir... + +--Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée. Il est +la même heure que les autre jours. + +--Ah!... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard que +de coutume. + +Elle soupaient sur une table devenue presque informe à force d'être usée, +mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne manquait +jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent. + +Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement sculptées +et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, elles donnaient accès +dans des étagères où plusieurs générations pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, +et où les mères vieillies étaient mortes. + +Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de ménage très +anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fumé; aussi +de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers fils +Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles. + +Le lit de Gaud, installé dans un angle avec ses rideaux de mousseline +blanche, faisait l'effet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans une +hutte de Celte. + +Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, +accrochée au granit du mur. Sa grand'mère y avait attaché sa médaille +militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins +portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait +aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et +blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts. C'était là +son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire, dans son +pays breton... + +Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le +temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, +devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un +peu au-dessus de leur tête. + +Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et Gaud, +dans son lit de demoiselle; là, elle s'endormait assez vite, ayant +beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des Islandais et +fille sage, résolue, dans un trouble trop grand... + + + + + +XIII + + +Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait d'arriver, +elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente +l'avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir +pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, dans le +chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à +l'encontre d'elle. + +Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se +dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés +sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par +cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il +s'en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et puis elle se +croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop +vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes +d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi +avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route. + Mais c'était trop tard: ils se croisèrent dans l'étroit chemin. + +Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté +comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière +furtive et sauvage. + +Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant +malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement +involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses +prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque grande +flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa figure était +devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes. + +Il avait dit en touchant son bonnet: + +--Bonjour, mademoiselle Gaud! + +--Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle. + +Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante, +mais sentant peu à peu à mesure qu'il s'éloignait, le sang reprendre son +cours et la force revenir... + +Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre +ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit enfant, +toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme un maigre +écheveau de chanvre gris: + +--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de +Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous +avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce matin +de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite +pendant que j'étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes aux yeux +lui aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne +Gaud, pour me porter mon petit fagot... + +Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi, cette +visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de +choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c'était +fini... + +Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le monde plus +vide, - et elle baissa la tête avec une envie de mourir. + + + + + +XIV + + +L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très +lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, +mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien abandonnées. + +Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure. + +Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête +s'en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des +injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les +enfants, à propos de rien. + +Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, +que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été +bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la fin, tout un fonds +de malice qui avait dormi durant la vie, toute un science de mots +grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'âme et quel mystère moqueur! + +Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à +entendre que ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui revenaient +en tête, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets très vilains qu'elle +avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait +d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en balançant la tête et +battant la mesure avec son pied, elle prenait: + + Mon mari vient de partir; +Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laissé sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + J'en gagne! + J'en gagne!... + +Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux +s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de +vie, - comme ces flammes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour +s'éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en +laissant pendre la mâchoire d'en bas à la manière des morts. + +Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre d'épreuve +sur lequel Gaud n'avait pas compté. + +Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils. + +--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de +chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en +ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des +garçons qu'à cette heure, ma foi!... + +Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec un +geste d'insouciance presque libertine... + +Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant +mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la +journée elle le pleura. + +Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du +feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre +menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de +Paimpol. + +La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les +pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. +Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des +conversations avec elle. + +--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à +moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble +que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu +voulais parler un peu. + +Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises +en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin, +parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du +reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses histoires +quand elle voyait la pauvre vieille endormie. + +Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse +appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile... + +Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le +bruit des lames s'entendait là comme dans un navire en l'écoutant elle y +mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses +étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout était déchaîné et +hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse à lui. + +Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle +avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant +aux marins +ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui avaient péri au +large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; +elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence +de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs... + +Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin +de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé sous terre. D'un +ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix chantait: + + Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, + Il m'a laissé sans le sou, + Mais..., trala, trala la lou... + + +Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la +compagnie des folles. + +La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; +on l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le +vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes +endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; +elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de +terre battue avec des graviers et des coquilles. + +On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses +masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant dans +l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les unes des +autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec. + +Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d'une +certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs: c'étaient des espèces de soirées +joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait +toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie noire, d'où +partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les +buveurs; des marins se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se +contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous +allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour s'étourdir. Et, près d'eux, la +mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa +voix immense... + +Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces +cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la +porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des terres, vers +Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, +insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées, Gaud +tendait l'oreille à leurs chansons à leurs cris - très vite noyés dans le bruit +des bourrasques ou de la houle - cherchant à démêler la voix de Yann, se +sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait l'avoir reconnue. + +N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener une +vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui +ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, - et, malgré +tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il fût sans coeur. + +Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée. + +D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de +Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, +un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à dépenser sans souci +(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur les +grandes parts de pêche, payables seulement en hiver). + +On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui +s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa +maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient promenés, au dernier gai +soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, +tout embaumées par les raisins mûrs, les oeillets des sables et les +senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé des +rondes à ces veillées de vendange où l'on se grise, d'une ivresse amoureuse +et légère, en buvant le vin doux. + +Ensuite, la _Marie_ ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un +grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s'était +négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours. + +Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs +mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses +beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. +Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les +filles s'empressaient de raconter à Gaud, en exagérant. + +Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur +ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui aussi +du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une +entente muette, maintenant ils se fuyaient. + + + + + +XV + + +A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une +des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les +Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des +matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux. + +Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches à +présent, une carrure d'homme et la réplique hardie. Un air de cantinière, +sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais +quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est Bretonne. +Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un +registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce +qu'ils gagnent et ce qu'ils valent. + +Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe,vint +travaille là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs... + +Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers +de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la mode +ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale +engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées +brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et +profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se voient des +navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en +faïence est posée sur une console, entre des bouquets artificiels. + +Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de +matelots, ont vu s'épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, - depuis les +temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des corsaires, jusqu'à +ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs ancêtres. Et bien +des existences d'hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces +tables de chêne. + +Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à une conversation sur +les choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame +Tressoleur et deux _retraités_ assis à boire. + +Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, +qu'on était en train de gréer dans le port: jamais elle ne serait parée, +cette _Léopoldine,_ à faire la campagne prochaine. + +--Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! - Puisque +je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier: tous ceux de l'ancienne +_Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la démolir; cinq _jeunes +personnes,_ qui sont venues s'engager là, devant moi; - à cette table, - +signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous jure: +Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; - et le +grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois! + +La _Léopoldine!_... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait +emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si +on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable. + +Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la lumière de sa +petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la +seule consonance l'impressionnait comme une chose triste. Les noms des +personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque +un sens. Et ce _Léopoldine,_ mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une +persistance qui n'était pas naturelle, devenait une sorte d'obsession +sinistre. Non, elle s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la +_Marie_ qu'elle avait visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la +Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages; et +voici que ce changement, cette _Léopoldine,_ augmentait son angoisse. + +Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait +plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher +jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût +ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... +Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en +Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières désertées, sur les +femmes solitaires et inquiètes; - ou bien quand un nouvel automne +commencerait encore, ramenant une fois de plus les pêcheurs?... Tout +cela pour elle était indifférent, semblable, également sans joie et sans +espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de +rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre; - donc +il fallait bien comprendre que c'en était fait pour toujours de ce seul +rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de toutes +les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d'Islande qui +vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser +absolument ces pensées, tout balayer; se dire que c'était fini, fini à +jamais... + +Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui +avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et +alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?... + +Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient +recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger +de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes +d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, +descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d'été +qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de +nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se sentant brisée, prise de +vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette +dame Tressoleur et essaya de se coucher. + +Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant: il +devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les +choses de cette chaumière. - Cependant, comme elle était très jeune, tout en +continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s'endormir. + + + + + +XVI + + +Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers jours +de février, par un assez beau temps doux. + +Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pêche du +dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à sa mère, +suivant la coutume de famille. L'année avait été bonne, et il s'en +retournait content. + +Près de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une +vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des gamins +ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand'mère que +Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, devenue maintenant une de ces +vieilles pauvresses imbéciles qui font des attroupements sur les +chemins!... Cela lui causa une peine affreuse. + +Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les menaçait +de son bâton, très en colère et en désespoir: + +--Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas osé, bien +sûr, mes vilains drôles!... + +Elle était tombée, parait-il, en courant après eux pour les battre; sa coiffe +était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu'elle était +grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques pauvres vieux qui +ont eu des malheurs). + +Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille +respectable ne buvant jamais que de l'eau. + +--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, avec +sa voix et son ton qui imposaient. + +Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvèrent, penauds et confus, +devant le grand Gaos. + +Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour +la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce groupe. +Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, ce qu'elle +avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat +qu'on avait tué. + +Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils +ne songeaient plus à se fuir cette fois; devenus seulement très roses tous +deux, lui aussi vite qu'elle, d'une même montée de sang à leurs joues, ils se +regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si près; mais sans +haine, presque avec douceur, réunis qu'ils étaient dans une commune pensée de +pitié et de protection. + +Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce +pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de diable; +mais c'était un très bon chat, et, quand on le regardait de près, on lui +trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils l'avaient tué avec +des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant +toujours des menaces, s'en allait tout émue, toute branlante, emportant +par la queue, comme un lapin, ce chat mort. + +--Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce monde +on n'aurait pas osé me faire ça, non, bien sûr!... + +Il lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; et +ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient. + +Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des paroles +douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'était possible, que +des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre +vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, à lui aussi. - Non +point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme +lui, s'ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n'ont guère de sensiblerie +pour elles; mais son coeur se fendait, à marcher là derrière cette grand'mère +en enfance, emportant son pauvre chat par la queue. Il pensait à +Sylvestre, qui l'avait tant aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, +si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, en dérision et en misère. + +Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue: + +--C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa +robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches, +monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce matin quand +je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en ordre. + +Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette +petite explication toute simple qu'il ne l'eût été par d'habiles phrases, des +reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un près de +l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour jolie, elle +l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais il lui +parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son deuil. +Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient +l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus avant, +jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se former. +Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement de beauté. + +Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe noire +sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne +savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché en +elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; +peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, +par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut +de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix tranquille et +dans son regard. + + + + + +XVII + + +Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute. + +Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et +cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer +en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La +vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et +toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif. + +Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route; +d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait à +les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son oeil qui +était redevenu clair. + +Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé; +elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu de lui, +marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi +bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si +vite à leur logis vide et sombre où tout allait s'évanouir. + +A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles +il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se +retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi... + +Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, +probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, +il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord le +portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles +noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe. + +Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait +maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de +revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, +malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s'étaient +réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié, +en la voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume. +Il n'y avait plus de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de +demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là... + +Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille +grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant +de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un +l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque +interrogation suprême. + +Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence semblait +entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus +profondément, comme dans l'attente solennelle de quelque chose d'inouï qui +tardait à venir. + +. . . . . . . . . . . . +--Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours... + +Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme +étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être formulée... + +--Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, et +j'ai un peu d'argent devant moi... + +Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien +entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait +comprendre. + +Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant du +bonheur approcher... + +--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous +vouliez toujours... + +... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait +l'empêcher de prononcer ce oui? Il s'étonnait, il avait peur, et elle s'en +apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout blanche, +avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, ressemblait à une +mourante très jolie... + +--Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand'mère qui s'était levée +pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il faut +l'excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure... Asseyez-vous, +monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous... + +Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait +plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il avait du +coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais +cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus sauvage, malgré +tout. Il l'avait dédaignée longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - et +aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son idée à lui sans doute, il avait +eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne +songeait pas du tout à lui en demander compte, non plus qu'à lui reprocher +son chagrin de deux années... Tout cela, d'ailleurs, était si oublié, tout +cela venait d'être emporté si loin, en une seconde, par le tourbillon +délicieux qui passait sur sa vie!... + +Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux, +tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une grosse +pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues... + +--Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et moi, +je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'être devenue si +vieille, pour avoir vu ça avant de mourir. + +Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et ne +trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fût +assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur +semblât digne de rompre leur délicieux silence. + +--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se +disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j'ai là par +exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De +mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis... + +Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect inconnu, +avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que c'était +le premier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie. + +Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches, +inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé que +la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le +bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit +portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa +couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement vivifié et rajeuni +dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli de musique inouïes; même le +crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la lucarne, était devenu comme une +belle lueur enchantée... + +--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons +enfants? + +Gaud baissa la tête. L'Islande, la _Léopoldine,_ - c'est vrai, elle avait déjà +oublié ces épouvante dressées sur la route. - Au retour d'Islande!... comme +se serait long, encore tout cet été d'attente craintive. Et Yann, battant +le sol du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu for pressé lui +aussi, comptait en lui-même très vite, pour voir si, en se + +dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ: tant +de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les bans à +l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les +noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande +semaine à rester ensemble après. + +--Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec +autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées +et précieuses... + + + + + +Quatrième partie. + + + + +I + + +Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs, +devant les portes, quand la nuit tombe. + +Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'était à la porte +de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se +faisaient leur cour. + +D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirées tièdes, les +rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crépuscules de février +descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune +branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel +immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des +algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient entraînées +dans le sentier avec leurs filets. + +Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette région tiédie par des courants +de la mer; mais c'est égal, ces crépuscules amenaient souvent des humidités +glacées et d'imperceptibles petites pluies qui se déposaient sur leurs +épaules. + +Ils restaient tout de même, se trouvant très bien là. Et ce banc, qui avait +plus d'un siècle, ne s'étonnait pas de leur amour, en ayant déjà vu +bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir, +toujours les mêmes, de génération en génération, de la bouche des jeunes, et il +était habitué à voir les amoureux revenir plus tard, changés en vieux branlants +et en vieilles tremblotantes, s'asseoir à la même place, - mais dans le +jour alors pour respirer encore un peu d'air et se chauffer à leur +dernier soleil... + +De temps en temps, la grand'mère Yvonne mettait la tête à la porte pour les +regarder. Non pas qu'elle fût inquiète de ce qu'ils faisaient ensemble, +mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi +pour essayer de les faire rentrer. Elle disait: + +--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma Doué, +ma Doué,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon +sens? + +Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient +seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un près +de l'autre? + +Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger +murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, au +pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de +Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et +caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux +silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés: +d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en +robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami. Au-dessus d'eux, +le dôme bossu der leur toit de paille et, derrière tout cela, les infinis +crépusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel... + +Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et la +vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne gênait +pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient à se +parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant +besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle +devait si peu durer. + +Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui, par +testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y faisaient +aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour d'Islande +leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé. + + + + + +II + + +... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait +faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il lui +disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où celle était allée. + +Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout +cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il était +capable de le retenir?... + +Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres petits +détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées. + +Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un +ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à deviner, à +comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce temps- +là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en faisait l'aveu naïf à +présent!... + +Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant +repoussée, tant fait souffrir? + +Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont il +reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un +commencement de sourire incompréhensible. + + + + + +III + + +Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour acheter +la robe de noces. + +Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, +il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance, +sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire +ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: avoir une robe donnée par +lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche, il lui semblait que +cela la fit déjà un peu son épouse. + +Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père. +Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on déployait +devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui +autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques de +Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la forme qu'aurait cette +robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de velours pour la rendre +plus belle. + + + + + +IV + + +Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de +leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur un +buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les rochers +au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur +ce buisson de légères petites houppes blanches: + +--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour s'en +assurer. + +Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, +vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient +tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première +impression hâtive de printemps; du même coup, ils s'aperçurent que les jours +avaient allongé; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de +plus lumineux dans la nuit. + +Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord +d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là +exprès pour eux, pour leur fête d'amour... + +--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann. + +Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le +grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva +soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud: + +--Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la +nuit, si cela lui seyait bien. + +Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de +la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une +respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette +cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle. + +Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et ensuite, +quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un +petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini... + +Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être pas +prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à +l'avenir incertain... + +Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la +mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, +prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. + Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets +dans leur amour. + +Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre +elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. +Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre. + + +C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela +augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu'à +tout remplir. Il n'avait jamais connu cette manière d'aimer quelqu'un. + +De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque +étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant pour se +faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût +aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas +de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu'il lui donnait en +arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je +ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son âme, qui se +manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans +l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide... + +Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus +désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière +aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela d'être +_elle-même!..._ Cette idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles +profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille +ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant +presque s'il oserait commettre ce délicieux sacrilège... + + + + + +V + + +Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la cheminée, et +leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans +les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres +agrandies. + +Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y +avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. Lui +surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, +cherchant à se dérober aux regards de Gaud. + +C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère +qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait +pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-fuyant ne le +tirerait plus de ce mauvais pas. + +--De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle. + +Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu +beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec... + +Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle vit +bien que se devait être autre chose. + +--C'était ma toilette, Yann? + +Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait +trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais +enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout. + +--Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous +aviez peur d'être refusé? + +--Oh! non, pas cela. + +Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en fut amusée. +Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit +dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer. + +Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui venir, et +son expression changeait à mesure: + +--Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le +regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire +d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné. + +Et lui détourna la tête, en riant tout à fait. + +Ainsi, c'était bien cela, elle avait trouvé: de raison, il ne pouvait pas +lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu jamais. + Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son têtu (comme Sylvestre +disait jadis), et c'était tout. Mais voilà aussi, on l'avait tourmenté avec +cette Gaud! Tout le monde s'y était mis, ses parents, Sylvestre, ses +camarades islandais, jusqu'à Gaud elle-même. Alors il avait commencé à dire +non, obstinément non, tout en gardant au fond de son coeur l'idée qu'un +jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par +être oui. + +Et c'était pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui, +abandonnée pendant deux ans, et désiré mourir... + +Après le premier mouvement, qui avait été de rire un peu, par confusion d'être +découvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, à leur tour +interrogeaient profondément: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait +un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, lui +pardonnerait-elle?... + +--C'est mon caractère qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec +mes parents, c'est la même chose. Des fois, quand je fais ma tête dure, je +reste pendant des huit jours comme fâché avec eux presque sans parler à +personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis +toujours par leur obéir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'étais +encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ça faisait mon +affaire, à moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus duré +longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire. + +Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui +venir, et c'était le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de +s'en aller à cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance +d'avant, l'heure présente n'eût pas été si délicieuse; à présent que c'était fini, elle +aimait presque mieux avoir connu ce temps d'épreuve. + +Maintenant tout était éclairci entre eux deux; d'une manière inattendue, il +est vrai, mais complète: il n'y avait aucun voile entre leurs deux âmes. +Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs têtes s'étant rapprochées, ils +restèrent là longtemps, leurs joues appuyées l'une sur l'autre, n'ayant plus +besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur +étreinte était si chaste que, la grand'mère Yvonne s'étant réveillée, ils demeurèrent +devant elle comme ils étaient, sans aucun trouble. +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +VI + + +C'était six jours avant le départ pour l'Islande. Leur cortège de noces s'en +revenait de l'église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous +un ciel chargé et tout noir. + +Au bras l'un de l'autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des +rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, +recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la +vie, d'être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le vent, +tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de couples +rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient. + +Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d'autres, déjà +grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de +leurs noces et leurs premières années. Grand'mère Yvonne était là et suivait +aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann +qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe +neuve qu'on lui avait achetée pour la circonstance et toujours son petit +châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause de Sylvestre. + +Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les jupes +relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui +s'envolaient. + +A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, des +bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de fête. Yann +avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il était de +ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore +dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières étaient piquées en haut de son +corsage - très ajusté, comme autrefois sur sa forme exquise. + +Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la +diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le bruit +des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle que les +cris d'une mouette. + +Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque +chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde; aux +carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui +stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de +Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés au +passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une demoiselle, avec +sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle était admirée. + +Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des +bois, s'étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, +de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur le parcours, avec +des musiques, des accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, +leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur +lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de +reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des +cheveux gris sur des têtes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans +les creux des chemins, ils étaient de la même couleur que la terre d'où ils +semblaient n'être qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt +sans avoir eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de +leurs existences avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans +comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe... + +On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des +Gaos. C'était pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des mariés du +pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est comme au bout du +monde breton. + +Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de roches +basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer. Pour y +descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de granit. Et +le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des +pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le +bruit du vent et des lames. + +Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage +n'était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups. On +voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se +déployaient pour tout inonder. + +Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula le +premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait échelonné sur les +roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour présenter sa femme à la +mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle. + +En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et +cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse. + +--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une +autre qui marche mieux que la tienne... + +En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis le +matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires, pour +grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos... + + + + + +VII + + +Le dîner de noces se fit chez les parents d'Yann, à cause de ce logis de +Gaud, qui était bien pauvre. + +Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablée de vingt-cinq +personnes autour des mariés; des soeurs et des frères; le cousin Gaos le +pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne +_Marie,_qui étaient de la _Léopoldine_ à présent; quatre filles d'honneur très +jolies, leurs nattes de cheveux disposées en rond au-dessus des oreilles, +comme autrefois les impératrices de Byzance, et leur coiffe blanche à la +nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garçons +d'honneur, tous Islandais, bien plantés, avec de beaux yeux fiers. + +Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la +queue du cortège s'y était entassée en désordre, et des femmes de peine, louées à +Paimpol, perdaient la tête devant la grande cheminée encombrée de poêles et de +marmites. + +Les parents d'Yann auraient souhaité pour leur fils une femme plus riche, +c'est bien sûr; mais Gaud était connue à présent pour une fille sage et +courageuse; et puis, à défaut de sa fortune perdue, elle était la plus belle +du pays, et cela le flattait de voir les deux époux si assortis. + +Le vieux père, en gaîté après la soupe, disait de ce mariage: + +--Ça va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans +Ploubazlanec! + +Et en comptant sur ses doigts, il expliquait à un oncle de la mariée +comment il y en avait tant de ce nom-là: son père, qui était le plus jeune de +neuf frères, avait eu douze enfants, tous mariés avec des cousines, et ça en +avait fait, tout ça, des Gaos, malgré les disparus d'Islande!... + +--Pour moi, dit-il, j'ai épousé aussi une Gaos ma parente, et nous en avons +fait encore quatorze à nous deux. + +Et à l'idée de cette peuplade, il se réjouissait, en secouant sa tête blanche. + +Dame! il avait eu de la peine pour les élever ses quatorze petits Gaos; +mais à présent ils se débrouillaient, et puis ces dix mille francs de l'épave +les avaient mis vraiment bien à leur aise. + +En gaîté aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joués au _service_ +(Les hommes de la côte appellent ainsi leur temps de matelot dans la +marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brésil, +faisant écarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller. + +Un de ses meilleurs souvenirs, c'était une fois, à bord de _l'Iphigénie,_ on +faisait le plein des soutes à vin, le soir, à la brune; et la manche en +cuir, par où ça passait pour descendre, s'était crevée. Alors, au lieu +d'avertir, on s'était mis à boire à même jusqu'à plus soif; ça avait duré deux +heures, cette fête; à la fin ça coulait plein la batterie; tout le monde était +soûl! + +Et ces vieux marins, assis à table, riaient de leur rire bon enfant avec +une pointe de malice. + +--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore +que là, pour faire des tours pareils! + +Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la +pluie, faisaient rage dans une épaisse nuit. Malgré les précautions prises, +quelques-uns s'inquiétaient de leur bateau, ou de leur barque amarrée dans +le port, et parlaient de se lever pour aller y voir. + +Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai à entendre, arrivait d'en bas +où les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c'étaient +les cris de joie, les éclats de rire des petits-cousins et des +petites-cousines, qui commençaient à se sentir très émoustillés par le cidre. + +On avait servi des viandes bouillies, des viandes rôties, des poulets, +plusieurs espèces de poissons, des omelettes et des crêpes. + +On avait causé pêche et contrebande, discuté toute sorte de façons pour +attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis +des hommes de mer. + +En haut, à la table d'honneur, on se lançait même à parler d'aventures drôles. + +Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, à leur époque, +avaient roulé le monde. + +--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont là, en +montant dans les petites rues... + +--Ah! oui, répondait du bout de la table un autre qui les avait fréquentées, +- oui, en tirant sur la droite quand on arrive? + +--C'est ça; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions +_consommé_ là dedans, à trois que nous étions... Des vilaines femmes, _ma Doué,_ +mais vilaines!... + +--Oh! pour vilaines, je te crois, dit négligemment le grand Yann qui, lui +aussi, dans un moment d'erreur, après une longue traversée, les avait +connues, ces Chinoises. + +--Après, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche, +cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou +personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici, +il contournait sa rude figure bronzée et minaudait comme une Chinoise très +surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence à miauler, à faire le +diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes. +(Maintenant, il singeait ces voix pointues de là-bas et grimaçait comme +cette vieille en colère, tout en roulant ses yeux qu'il avait retroussés +par le coin avec ces doigts.) Et voilà les deux Chinois, les deux... +enfin les deux patrons de la boîte, tu me comprends, - qui ferment la +grille à clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la +queue pour les mettre en danse la tête contre les murs. - Mais crac! il +en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se +relèvent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se méfier +tout de même. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes à sucre, +achetées pour mes provisions de route; et c'est solide, ça ne casse pas, +quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si ça nous +a été utile... + +Non, décidément il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient +sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqué la fin de son +histoire, se leva pour aller voir sa barque. + +Un autre disait: + +--Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal d'armes +sur la _Zénobie,_ à Aden, un jour, je vois les marchands de plumes +d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas): "Bonjour, +caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un _pare à +virer_ je te les fais redescendre quatre à quatre: "Toi, bon marchand, +que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire +cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." +Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été si +bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'étais jeune +homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les +modes... + +Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais, +avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve +malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le +petit Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste +pour avoir ces plumes... + +Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en +temps, avec une force à faire peur, il secouait toute la maison sur ses +fondements de pierre. + +--On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, +dit le cousin pilote. + +--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à +Gaud, - parce que je lui avais promis mariage. + +Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux; +ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isolés au milieu de la gaîté +des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le sens, ne +buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon, +quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de +matelot sur la nuit qui allait suivre. + +Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre... +D'ailleurs, il était convenu qu'on ne devait pas danser à cause du père de +Gaud et à cause de lui. + +On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant, +il y avait les prières à dire, pour les défunts de la famille; dans les fêtes +de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand on vit +le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence +partout: + +--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père. + +Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine: + +--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._ + +Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux tablées +joyeuses des petits. Tous ceux qui étaient dans cette maison répétaient en +esprit les mêmes mots éternels. + +--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer +d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufragé à bord de la +_Zélie_... + +Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers la +grand'mère Yvonne: + +--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre +encore. Alors Yann pleura. + +--..._Sed libera nos a malo, Amen._ + +Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises _au service,_ sur +le gaillard d'avant, où il y a, comme on sait, beaucoup de beaux +chanteurs: + + Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves, + Mais chez nous les braves + Narguent le destin, + Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin! + +Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière tout à +fait langoureuse qui allait à l'âme; et puis le choeur était repris par +d'autres belles voix profondes. + +Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de +lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un éclat +trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, +la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise +peu à peu, devant son maître, d'une crainte plus grande et plus délicieuse. + +Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir +d'un certain vin à lui; il l'avait apporté avec beaucoup de précautions, +caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il. + +Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute +seule au large; pas moyen de la ramener, elle était trop grosse; alors +ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de +pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des +signes aux autres pilotes, aux autres pêcheurs; toutes les voiles en vue +s'étaient rassemblées autour de la trouvaille. + +--Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even. + +Toujours le vent continuait son bruit affreux. + +En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien +quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les +autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François) +et le petit Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller +sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la porte à des rafales furieuses +qui soufflaient les chandelles. + +Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, +il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlât pas, à +cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui +chercher une affaire pour cette épave non déclarée. + +--Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si +on avait pu les tirer au clair, ça serait devenu tout à fait du vin +supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin +que dans toutes les caves des débitants de Paimpol. + +Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en +couleur, très mêlé d'eau de mer, et gardait le goût âcre du sel. Il fut néanmoins +trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent. + +Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les +garçons embrassaient les filles. + +Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit +tranquille à ce souper, et les hommes échangeaient des signes d'inquiétude à +cause du mauvais temps qui augmentait toujours. + +Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela +devenait comme un seul cri, continu, renflé, menaçant, poussé à la fois, à plein +gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées. + +On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le +lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'était la mer qui +battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait +pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette +musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de noces. + +Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, fit +signe à sa femme de venir lui parler. + +C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, +confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller +tout de suite, laisser les autres. + +--Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons. + +Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement. + +Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la +nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la +main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les +lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient +tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les +rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, +pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée. + +D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner sa +robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait +par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et continua de courir +encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! Et dire +qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; que, depuis deux +ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir. + +Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol +humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une +chandelle que le vent leur souffla deux fois. + +La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de +commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en +armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent avec +respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de lui dire +bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que +sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés; elle était endormie +ou feignait de l'être pour ne pas les troubler. + +Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre. + +Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha +d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres +par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs +fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie par +le vent, tout à fait glacée. + +Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah! +si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à +arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... +Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude +qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; alors, par sa +présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui... + +Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait plus les +siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à l'autre, +ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. +Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient +tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être +sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne +désirer rien au delà de ce long baiser. + +Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup: + +--Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir! + +Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les +reprit bien vite entre les siennes, comme un altéré à qui on a enlevé sa coupe +d'eau fraîche. + +Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de +l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis à +genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il +regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être aussi près +de cette grand'mère, cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours +sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras derrière lui, et, du +revers de la main, éteignit la lumière comme avait fait le vent. + +Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la +tenir, la bouche toujours appuyée sur la sienne, il était comme un fauve +qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps, +son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance possible, tout en +restant doux comme une longue caresse enveloppante: il l'emportait dans +l'obscurité vers le beau lit blanc _à la mode des villes_ qui devait être +leur lit nuptial... + +Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible +orchestre jouait toujours. + +Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit +caverneux avec un tremblement de rage; tantôt répétait sa menace plus bas à +l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons +filés, en prenant la voix fluttée d'une chouette. + +Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant +les falaises de ses mêmes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait +être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des choses noires et +glacées: - ils le savaient... + +Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette +fureur inutile et retournée contre elle-même. Alors, dans le logis pauvre +et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, sans souci de +rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l'éternelle magie de +l'amour... + + + + + +VIII + + +Ils furent mari et femme pendant six jours. + +En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde. +Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes +des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la mère, +les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les _suroîts,_ les +_cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la +mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et troublée. + +Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les +heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini, elle +avait son Yann pour elle seule. + +Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien +qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, dès maintenant, lui en +parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses +d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était différent; +c'était une tendresse si confiante et si fraîche, que les mêmes baisers, les +mêmes étreintes, avec elle étaient _autre chose;_ et, chaque nuit, leurs deux +ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais +s'assouvir quand le matin venait. + +Ce qui la charmait comme une surprise, c'était de le trouver si doux, si +enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son grand +dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait +toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et +elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, dès que leurs yeux se +rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le +respect inné de la majesté de _l'épouse;_un abîme la sépare de l'amante, chose de +plaisir, à qui, dans un sourire de dédain, on a l'air ensuite de rejeter +les baisers de la nuit. Gaud était l'épouse, elle, et, dans le jour, il ne +se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant +ils étaient une même chair tous deux et pour toute la vie. + +... Inquiète, elle l'était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait +quelque chose de trop inespéré, d'instable comme les rêves... + +D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?... +Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de ses +aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette +tendresse infinie, avec ce respect si doux?... + +Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'était +rien; rien qu'un petit acompte enfiévré pris sur le temps de l'existence - +qui pouvait encore être si long devant eux! A peine avaient-ils pu se +parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs +projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de ménage, +avaient été forcément remis au retour... + +Oh! les autres années, à tout prix l'empêcher de repartir pour cette +Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour +vivre, étant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant +son métier de mer... + +Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y +mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur. Être +femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse, +passer tous les étés dans l'anxiété douloureuse; non, à présent qu'elle l'adorait +au delà de ce qu'elle eût imaginé jamais, elle se sentait prise d'une épouvante +trop grande en songeant à ces années à venir... + +Ils eurent une journée de printemps, une seule... C'était la veille de +l'appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et +Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras +dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l'un de +l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les +regardaient passer: + +--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d'hier! + +Un vrai printemps, ce dernier jour; c'était particulier et étrange de voir +tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel +habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer +s'était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et restait +tranquille. Le soleil brillait d'un grand éclat blanc, et le rude pays +breton s'imprégnait de cette lumière comme d'une chose fine et rare; il +semblait s'égayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains. +L'air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l'été, et ont eût dit qu'il s'était +immobilisé à jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de +tempêtes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres +changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes +immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillités +ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et +éternelle leur fête d'amour; - et on voyait déjà des fleurs hâtives, des +primevères le long des fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum. + +Quand Gaud demandait: + +--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann? + +Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux +francs: + +--Mais, Gaud, toujours... + +Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait +avoir là son vrai sens d'éternité. + +Elle s'appuyait à son bras. Dans l'enchantement du rêve accompli, elle se +serrait contre lui, inquiète toujours, - le sentant fugitif comme un +grand oiseau de mer... Demain, l'envolée au large!... Et cette première +fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empêcher de partir... + +De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce pays +marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d'ajoncs ras et semé de +pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur les rochers avec +leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, très hauts et bossus +verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l'extrême éloignement, +la mer, comme une grande vision diaphane, décrivait son cercle immense et +éternel qui avait l'air de tout envelopper. + +Elle s'amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de ce +Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s'y intéressait pas. + +--Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ça +doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir +des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre +là-dedans, moi, bien sûr. + +Et elle souriait, s'étonnant de voir combien ce grand garçon était un enfant +naïf. + +Quelquefois ils s'enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de vrais +arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. Là, +il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelées et de +l'humidité froide, le chemin creux bordé d'ajoncs verts, devenait sombre +sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque +hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce +bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant +eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rongé comme +un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin. + +Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les +horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de +la mer. + +Lui, à son tour, racontait l'Islande, les étés pâles et sans nuit, les soleils +obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se +faisait expliquer. + +--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant +sons bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste +toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour +monter; à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite +il se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la +lune aussi paraît à l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux, +chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l'un de l'autre, car +ils se ressemblent beaucoup dans ce pays. + +Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île d'Islande. +Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les +noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait l'effet de +désigner une chose sinistre. + +--Les fiords, répondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de +Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes, +si hautes, qu'on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages qui +sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des +pierres, rien que des pierres, et les gens de l'île ne connaissent point +ce que c'est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est finie, il +est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles +allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir +se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout l'hiver. + +--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte, dans un +fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont +morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer; c'est en +terre bénite aussi bien qu'à Pors-Even, et les défunts ont des croix en bois +toutes pareilles à celles d'ici, avec leurs noms écrits dessus. Les deux +Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi Guillaume Moan, le grand-père +de Sylvestre. + +Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés, sous la +pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait à +ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues +comme les hivers. + +--Tout le temps, tout le temps pêcher? Demandait-elle, sans se reposer +jamais? + +--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n'est +pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne appétit pour +souper et, des jours, l'on dévore. + +--Et on ne s'ennuie jamais? + +--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au +large, moi, le temps ne me dure pas, jamais! + +Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer. + + + + + +Cinquième partie. + + + + + +I + + +... A la fin de cette journée de printemps qu'ils avaient eue, la nuit +tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrèrent dîner devant leur +feu, qui était une flambée de branchages. + +Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit à +dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empêchait +d'être déjà tristes. + +Après dîner, ils retrouvèrent encore un peu l'impression douce du printemps, +quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air était +tranquille, presque tiède et un reste de crépuscule s'attardait à traîner sur +la campagne. + +Ils allèrent faire visite à leurs parents, pour les adieux de Yann, et +revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous +deux au petit jour. + + + + +II + + +Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les départs +d'Islandais avaient commencé depuis l'avant-veille et, à chaque marée, un +groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux devaient +sortir avec la _Léopoldine,_et les femmes de ces marins, ou les mères, +étaient toutes présentes pour l'appareillage. - Gaud s'étonnait de se +trouver mêlée à elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, et amenée là +pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se précipiter tellement en +quelques jours, qu'elle avait à peine eu le temps de se bien représenter la +réalité des choses; en glissant sur une pente irrésistiblement rapide, elle +était arrivée à ce dénouement-là, qui était inexorable, et qu'il fallait subir à +présent - comme faisaient les autres, les habituées... + +Elle n'avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout cela était +nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de pareille +et se sentait isolée, différente; son passé de _demoiselle,_ qui subsistait +malgré tout, la mettait à part. + +Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large seulement une +grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonçant du vent, et de loin on +voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors. + +... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui étaient, comme elle, bien +jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en +avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou +qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient +menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants +s'embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des matelots +gris chanter pour s'égayer, tandis que d'autres montaient à leur bord d'un +air sombre, s'en allant comme à un calvaire. + +Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé +leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on +embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes les +poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la résistance à cause de +leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les apportait sur des +civières et, au fond des cales des navires, on les descendait comme des +morts. + +Gaud s'épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il +donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce +métier d'Islande, pour s'annoncer de cette manière et inspirer à des hommes +de telles frayeurs? + +Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute +aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C'étaient les +bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s'ils étaient garçons, ils +s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur les +filles; s'ils étaient mariés, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur +petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus +riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu'ils étaient tous ainsi à +bord de cette _Léopoldine,_ qui avait vraiment un équipage de choix. + +Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors par +des remorqueurs. Et alors, dès qu'ils s'ébranlaient, les matelots, +découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la Vierge: +"Salut, Étoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes s'agitaient +en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les +mousselines des coiffes. + + +Dès que la _Léopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers la +maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte, par +les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout au +bout des terres, dans sa famille nouvelle. + +La _Léopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et +n'appareiller définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils s'étaient donné +un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son +navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux. + +A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même beau +temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur +la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier, +seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans but, en +rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de leur maison, ramenés +là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent donc encore une dernière +fois chez eux, où la grand'mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître +ensemble. + +Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses +qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de +noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord +des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud +souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr pourtant +que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour. + +D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en +causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes... + +Yann raconta qu'à bord de la _Léopoldine,_ on venait de tirer au sort les +postes de pêche et que, lui, était très content d'avoir gagné l'un des +meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien +des choses d'Islande: + +--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des +trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons _trous de +mecques;_ c'est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels +nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là +aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun +de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne après, l'on n'a plus +le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, +mon poste à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui est, comme tu dois +savoir, l'endroit où l'on prend le plus de poissons; et puis il touche +aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un bout de toile, un +_cirage,_ enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes +ces neiges ou ces grêles de là-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas +la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient +plus longtemps clair. + +... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les +instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur +causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement finir; +les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient +devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes... + +A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils +se serrèrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une longue +étreinte silencieuse. + +Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent léger +qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita +son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en +silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui encore, cette +petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des eaux, - et déjà +vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à fixer se +troublent et ne voient plus... + +... A mesure que s'en allait cette _Léopoldine,_ Gaud comme attirée par un +aimant, suivait à pied le long des falaises. + +Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors elle +s'assit, au pied d'une dernière grande croix, qui est là plantée parmi les +ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer vue de là semblait +avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que cette _Léopoldine,_ en +s'éloignant, s'élevait peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle +immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les +derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait +passée ailleurs, derrière l'horizon; mais dans le champ profond de la vue, où +Yann était encore, tout demeurait paisible. + +Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la +physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin de +le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place, +l'attendre. + +Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest régulièrement +l'une après l'autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant leur effort inutile, +se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux mêmes places pour inonder les +mêmes grèves. Et à la longue, c'était étrange, cette agitation sourde des eaux +avec cette sérénité de l'air et du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop +rempli, voulait déborder et envahir les plages. + +Cependant la _Léopoldine_ se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, +perdue. Des courants sans doute l'entraînaient, car les brises de cette +soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. Devenue une petite +tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre l'extrême bord +du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où +l'obscurité commençait à venir. + +Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, Gaud +rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui lui +venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus sombre +s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même un adieu! +Tandis qu'à présent tout était changé, adouci; il était tellement à elle son Yann, +elle se sentait si aimée malgré ce départ, qu'en s'en revenant toute seule au +logis, elle avait au moins la consolation et l'attente délicieuse de cet +_au revoir_ qu'ils s'étaient dit pour l'automne. + + + + + +III + + +L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières +feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse +des chrysanthèmes. + +Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui écrivit +plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent. + +A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il l'informait qu'il était +en bonne santé à la date du 10 courant, que la saison de la pêche s'annonçait +excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D'un +bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de +toutes les lettres de ces Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme +Yann ignorent absolument la manière d'écrire les mille choses qu'ils +pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle +sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse +profonde qui n'était pas exprimée. A plusieurs reprises, dans le courant +de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'épouse, comme trouvant +plaisir à le répéter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite +Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ était déjà une chose qu'elle relisait +avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'être appelée: _Madame +Marguerite Gaos!..._ + + + + + +IV + + +Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'été. Les Paimpolaises, qui +d'abord s'étaient méfiées de son talent d'ouvrière improvisée, disant qu'elle +avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire, +qu'elle excellait à leur faire des robes qui avantageaient la tournure; +alors elle était devenue presque une couturière en renom. + +Ce qu'elle gagnait passait à embellir le logis - pour son retour. +L'armoire, les vieux lits à étagères, étaient réparés, cirés, avec des ferrures +luisantes; elle avait arrangé leur lucarne sur la mer avec une vitre et +des rideaux, acheté une couverture neuve pour l'hiver, une table et des +chaises. + +Tout cela, sans toucher à l'argent que son Yann lui avait laissé en partant +et qu'elle gardait intact, dans une petite boîte chinoise, pour lui +montrer à son arrivée. + +Pendant les veillées d'été, aux dernières clartés des jours, assise devant la +porte avec la grand'mère Yvonne dont la tête et les idées allaient +sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un +beau maillot de pêcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col +et des manches des merveilles de points compliqués et ajourés; la grand'mère +Yvonne, qui avait été jadis une habile tricoteuse, s'était rappelé peu à peu ces +procédés de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c'était un ouvrage qui +avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot très grand pour +Yann. + +Cependant, le soir surtout, on commençait à avoir conscience de +l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donné toute +leur pousse en juillet, prenaient déjà un air jaune, mourant, et les +scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites +sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'août arrivèrent, et +un premier navire islandais apparut un soir, à la pointe de Pors-Even. +La fête du retour était commencée. + +On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel était-ce? + +C'était le _Samuel-Azénide;_ - toujours en avance celui-là. + +--Pour sûr, disait le vieux père d'Yann, la _Léopoldine_ ne va pas tarder; +là-bas, je connais ça, quand un commence à partir les autres ne tiennent plus +en place. + + + + + +V + + +Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journée, quatre le +surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la +joie revenait avec eux, et c'était fête chez les épouses, chez les mères: fête +aussi dans les cabarets, où les belles filles paimpolaises servent à boire +aux pêcheurs. + +Le _Léopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait +encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, à l'idée que, dans un délai +extrême de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de déception, +Yann serait là, Gaud était dans une délicieuse ivresse d'attente, tenant le +ménage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir. + +Tout rangé, il ne lui restait rien à faire, et d'ailleurs elle commençait à +n'avoir plus la tête à grand'chose dans son impatience. + +Trois des retardataires arrivèrent encore, et puis cinq. Deux seulement +manquaient toujours à l'appel. + +--Allons, lui disait-on en riant, cette année, c'est la _Léopoldine_ ou la +_Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour. + +Et Gaud se mettait à rire, elle aussi, plus animée et plus jolie, dans sa +joie de l'attendre. + + + + + +VI + + +Cependant les jours passaient. + +Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai, +d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'était tout +naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque année? Oh! +d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux! + +Ensuite, rentrée chez elle, il lui venait le soir de premiers petits +frissons d'anxiété, d'angoisse. + +Est-ce que vraiment c'était possible qu'elle eût peur, si tôt?... Est-ce +qu'il y avait de quoi?... + +Et elle s'effrayait, d'avoir déjà peur... + + + + + +VII + + +Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient! + +Un matin où il y avait déjà une brume froide sur la terre, un vrai matin +d'automne, le soleil levant la trouva assise de très bonne heure sous le +porche de la chapelle des naufragés, au lieu où vont prier les veuves; - +assise, les yeux fixes, les tempes serrées comme dans un anneau de fer. +Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commencé, et ce +matin-là Gaud s'était réveillée avec une inquiétude plus poignante, à cause de +cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journée, cette heure, +cette minute, de plus que les précédentes?... On voit très bien des bateaux +retardés de quinze jours, même d'un mois. + +Ce matin-là avait bien quelque chose de particulier, sans doute, +puisqu'elle était venue pour la première fois s'asseoir sous ce porche de +chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts. + + En mémoire de + GAOS, Yvon, perdu en mer + aux environs de Norden-Fjord... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la +mer, et en même temps, sur la voûte, quelque chose s'abattre comme une +pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volée sous ce +porche; les vieux arbres ébouriffés du préau se dépouillaient, secoués par ce +vent du large. - L'hiver qui venait!... + + ... perdu en mer + aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan du 4 au 5 août 1880. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux +cherchaient au loin la mer: ce matin-là, elle était très vague, sous la brume +grise, et une panne suspendue traînait sur les lointains comme un grand +rideau de deuil. + +Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant. +Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis semé ces +morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'à ces inscriptions qui +rappelaient leurs noms aux vivants. + +Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur +le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle était +poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre là, +bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait pas redire +dans un pareil lieu. + +Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête +renversée contre la pierre. + + ...perdu aux environs de Norden-Fiord, + dans l'ouragan du 4 au 5 août + à l'âge de 23 ans... + Qu'il repose en paix! + +L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, - l'Islande +lointaine, lointaine, éclairée par en dessous au soleil de minuit... Et +tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur qui semblait attendre, +- elle eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à +laquelle elle songeait: une plaque fraîche, une tête de mort, des os en +croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adoré, _Yann +Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque +de la gorge, comme une folle... + +Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et +les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant. + + +Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien +droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure. +Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'être +là par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une +femme de naufragé. + +Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la _Léopoldine._ Elle +comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de +feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant +l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de s'être +rencontrées dans un même sentiment de terreur, presque haineuses. + +--Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit jours, +dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritée. + +Elle apportait un cierge pour faire un voeu. + +--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce +moyen des désolées. Mais elle entra dans la chapelle, derrière Fante, sans +rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme deux +soeurs. + +A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec toute +leur âme. Et puis bientôt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et +leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre... + +Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui +chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa. + +Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la +poussière des dalles sur leur jupon à l'endroit des genoux, elles s'en +allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents. + + + + + +VIII + + +Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique +seulement. Il faisait vraiment si beau cette année là que, sans les +feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eût dit +le gai mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus, +et partout c'était la joie d'un second printemps d'amour... + +Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut signalé +au large. Lequel?... + +Vite, les groupes de femmes s'étaient formés, muets, anxieux, sur la +falaise. + +Gaud tremblante et pâlie, était là, à côté du père de son Yann: + +--Je crois fort, disait le vieux pêcheur, je crois fort que c'est eux! +Un liston rouge, un hunier à rouleau, ça leur ressemble joliment toujours; +qu'en dis-tu, Gaud, ma fille? + +--Et pourtant non, reprit-il avec un découragement soudain; non, nous +nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un +foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sûr, ma fille, ils ne +tarderont pas. + +Et chaque jour venait après chaque jour; et chaque nuit arrivait à son +heure, avec une tranquillité inexorable. + +Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensée, +toujours par peur de ressembler à une femme de naufragé, s'exaspérant quand +les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystère, +détournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la +glaçaient. + +Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller dès le matin tout au bout +des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrière la +maison paternelle de son Yann pour n'être pas vue par la mère ni les +petites soeurs. Elle s'en allait toute seule à l'extrême pointe de ce pays +de Ploubazlanec qui se découpe en corne de renne sur la Manche grise, et +s'asseyait là tout le jour aux pieds d'une croix isolée qui domine les +lointains immenses des eaux... + +Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur +les falaises avancées de cette terre des marins, comme pour demander grâce; +comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystérieuse, qui attire les +hommes et ne les rend plus, et garde de préférence les plus vaillants, les +plus beaux. + +Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes éternellement +vertes, tapissées d'ajoncs courts. Et, à cette hauteur, l'air de la mer +était très pur, ayant à peine l'odeur salée des goémons, mais rempli des senteurs +délicieuses de septembre. + +On voyait se dessiner très loin, les unes par-dessus les autres, toutes +les découpures de la côte, la terre de Bretagne finissait en pointes +dentelées qui s'allongeaient sur le tranquille néant des eaux. + +Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au delà, rien ne +troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit +caressant, léger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et +c'étaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand +néant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystère impénétrable, tandis que +des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genêts +ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne. + +A certaines heures régulières, la mer baissait, et des taches s'élargissaient +partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la même +lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient éternel, +sans aucun souci des morts. + +Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait là, au milieu de ces +tranquillités regardant toujours, jusqu'à la nuit tombée, jusqu'à ne plus rien +voir. + + + + + +IX + + +Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture, +elle ne dormait plus. + +A présent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains +entre les genoux, la tête renversée et appuyée au mur derrière. A quoi bon se +lever, à quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa +robe, quand elle était trop épuisée. Autrement elle demeurait là, toujours +assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilité; +toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui serrant les +tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche était sèche, avec +un goût de fièvre, et à certaines heures elle poussait un gémissement rauque du +gosier, répété par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tête se +frappait contre le granit du mur. + +Ou bien elle l'appelait par son nom, très tendrement, à voix basse, comme +s'il eût été là tout près, et lui disait des mots d'amour. + +Il lui arrivait de penser à d'autres choses qu'à lui, à de toutes petites +choses insignifiantes; de s'amuser par exemple à regarder l'ombre de la +Vierge de faïence et du bénitier, s'allonger lentement, à mesure que baissait +la lumière, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels +d'angoisse revenaient plus horribles, et elle recommençait son cri, en +battant le mur de sa tête... + +Et toutes les heures du jour passaient, l'une après l'autre, et toutes +les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du +matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait dû revenir, +une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaître ni les +dates, ni les noms des jours. + +Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux +qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouvé un débris, +un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la +_Léopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la +_Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperçue le 2 août, disaient +qu'elle avait dû s'en aller pêcher plus loin vers le nord, et après, cela +devenait le mystère impénétrable. + +Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le +moment où vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait même pas, et à +présent elle avait presque hâte que ce fût bientôt. + +Oh! s'il était mort, au moins qu'on eût la pitié de le lui dire!... + +Oh! le voir, tel qu'il était en ce moment même, - lui, ou ce qui restait de +lui!... Si seulement la Vierge tant priée, ou quelque autre puissance +comme elle, voulait lui faire la grâce, par une sorte de double vue, de +le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou +bien son corps roulé par la mer... pour être fixée au moins! pour savoir!!... + +Quelquefois il lui venait tout à coup le sentiment d'une voile surgissant +du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se hâtant d'arriver! + Alors elle faisait un premier mouvement irréfléchi pour se lever, pour +courir regarder le large, voir si c'était vrai... + +Elle retombait assise. Hélas! Où était-elle en ce moment, cette _Léopoldine?_ où +pouvait-elle bien être? Là-bas, sans doute, là-bas dans cet effroyable +lointain de l'Islande, abandonnée, émiettée, perdue... + +Et cela finissait par cette vision obsédante, toujours la même: une épave +éventrée et vide, bercée sur une mer silencieuse d'un gris rose: bercée +lentement, lentement, sans bruit, avec une extrême douceur, par ironie, +au milieu d'un grand calme d'eaux mortes. + + + + + +X + + +Deux heures du matin. +C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui +s'approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes +vibraient; à force d'être tendues aux choses du dehors, elles étaient +devenues affreusement douloureuses. + +Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes, +et les yeux ouverts dans l'obscurité, elle écoutait le vent faire sur la +lande son bruit éternel. + +Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A pareille +heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de l'âme, +son coeur cessant de battre... + +On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre... + +Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait être +un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant +de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour +enlacer le bien-aimé. Sans doute la _Léopoldine_ était arrivée de nuit, et +mouillée en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle +arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse d'éclair. Et +maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la porte, dans sa +rage pour retirer ce verrou qui était dur... +. . . . . . . . . . . . . . . . . + +-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur la +poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n'était que Fantec, leur +voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que rien +de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée comme par +degrés dans son même gouffre, jusqu'au fond de son même désespoir affreux. + +Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au plus +mal, et à présent, c'était leur enfant qui étouffait dans son berceau, pris +d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du secours, +pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à Paimpol... + +Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa +douleur, elle n'avait plus rien à donner aux peines des autres. Effondrée +sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte, +sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. Qu'est-ce que +cela lui faisait, les choses que racontait cet homme? + +Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette +porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu'il venait de lui faire. + +Il balbutia un pardon: + +--C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!... + +--Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec? + +La vie lui était revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore être +une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et +puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour le suivre et +trouva la force d'aller soigner son petit enfant. + +Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la +prit un moment parce qu'elle était très fatiguée. + +Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une empreinte +qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt avec une +secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque chose... Il y avait +eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idées +qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tête, elle cherchait ce que +c'était... + +--Ah! rien, hélas! - non, rien que Fantec. + +Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non, en +réalité, il n'y avait rien de changé dans son attente morne et sans espérance. + +Pourtant, l'avoir senti là si près, c'était comme si quelque chose émané de lui +était revenu flotter alentour; c'était ce qu'on appelle, au pays breton, un +_présigne;_ et elle écoutait plus attentivement les pas du dehors, +pressentant que quelqu'un allait peut-être arriver qui parlerait de lui. + +En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet, +releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de son +fils, et s'assit près du lit de Gaud. + +Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann était +son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non vraiment, il ne +désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d'une manière très douce: +d'abord les derniers rentrés d'Islande partaient tous de brumes très épaisses +qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui était venu +une idée: une relâche aux îles Feroë, qui sont des îles lointaines situées sur la +route et d'où les lettres mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à +lui-même, il y avait une quarantaine d'années, et sa pauvre défunte mère avait déjà +fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la _Léopoldine,_ +presque neuf, et de si forts marins qu'ils étaient tous à bord... + +La vieille Moan rôdait autour d'eux tout en hochant la tête; la détresse de +sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idées; elle +rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni +de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses ancres de marine et +sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis que le métier de mer +lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n'y croyait plus, au retour +des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de +ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une mauvaise rancune dans le +coeur. + +Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernés +regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au +bien-aimé; rien que de l'avoir là, près d'elle, c'était une protection contre +la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus rapprochée de son Yann. +Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en +elle-même ses prières ardentes à la Vierge Étoile-de-la-mer. + +Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c'était une chose +possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de +toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'était pas perdu, +puisqu'il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant quelques jours, +elle se remit encore à attendre. + +C'était bien l'automne, l'arrière-automne, les tombées de nuit lugubres où, de +bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et noir +aussi alentour, dans le vieux pays breton. + +Les jours eux-mêmes semblaient n'être plus que des crépuscules; des nuages +immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup des +obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'était comme un +son lointain de grandes orgues d'église, jouant des airs méchants ou désespérés; +d'autres fois, cela se rapprochait tout près contre la porte, se mettant à +rugir comme les bêtes. + +Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée, comme si +la vieillesse l'eût déjà frôlée de son aile chauve. Très souvent elle touchait les +effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les dépliant, les repliant +comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue qui +avait gardé la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la +table, il dessinait de lui-même, comme par habitude, les reliefs des ses +épaules et de sa poitrine; aussi à la fin elle l'avait posé tout seul dans +une étagère de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardât plus +longtemps cette empreinte. + +Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle +regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de fumée +blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres: là partout les +hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le froid. Et, devant +beaucoup de ces feux, les veillées devaient être douces; car le renouveau +d'amour était commencé avec l'hiver dans tout ce pays des Islandais... + +Cramponnée à l'idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris une sorte +d'espoir, elle s'était remise à l'attendre... + . . . . . . . . . . . . . . + + + + + +XI + + +Il ne revint jamais. +Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un +grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. + +Avec la mer qui autrefois avait été aussi sa nourrice; c'était elle qui +l'avait bercé, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite +elle l'avait repris, dans sa virilité superbe, pour elle seule. Un +profond mystère avait enveloppé ces noces monstrueuses. Tout le temps, des +voiles obscurs s'étaient agités au-dessus, des rideaux mouvants et +tourmentés, tendus pour cacher la fête; et la fiancée donnait de la voix, +faisait toujours son plus grand bruit horrible pour étouffer les cris. - +Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'était défendu, dans une +lutte de géant, contre cette épousée de tombeau. Jusqu'au moment où il s'était +abandonné, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond +comme un taureau qui râle, la bouche déjà emplie d'eau; les bras ouverts, +étendus et raidis pour jamais. + +Et à ses noces, ils y étaient tous, ceux qu'il avait conviés jadis. Tous, +excepté Sylvestre, qui, lui, s'en était allé dormir dans des jardins enchantés, +- très loin, de l'autre côté de la Terre... + + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE *** + +This file should be named 8pchs11.txt or 8pchs11.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8pchs12.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8pchs11a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04 + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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