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+The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
+(#8 in our series by Pierre Loti)
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
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+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[This file was first posted on February 17, 2003]
+[Most recently updated: February 17, 2003]
+
+Edition: 11
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project Gutenberg
+volunteer.
+
+
+
+
+
+Pecheur d'Islande
+
+Compositions de E. Rudaux
+
+Pierre Loti
+De l'Academie Francaise
+
+A Madame Adam
+(Juliette Lamber)
+Hommage d'affection filiale,
+Pierre Loti
+
+
+
+
+Premiere Partie
+
+I
+
+
+Ils etaient cinq, aux carrures terribles, accoudes a boire, dans une sorte de
+logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gite, trop bas pour
+leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'interieur d'une grande
+mouette videe; il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone,
+avec une lenteur de sommeil.
+
+Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien:
+une seule ouverture coupee dans le plafond etait fermee par un couvercle en
+bois, et c'etait une vieille lampe suspendue qui les eclairait en vacillant.
+
+Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vetements mouilles sechaient, en
+repandant de la vapeur qui se melait aux fumees de leurs pipes de terre.
+
+Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait tres
+exactement la forme,
+et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
+caissons etroits scelles au murailles de chene. De grosses poutres passaient
+au-dessus d'eux, presque a toucher leurs tetes; et, derriere leurs dos, des
+couchettes qui semblaient creusees dans l'epaisseur de la charpente
+s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les morts. Toutes
+ces boiseries etaient grossieres et frustes, impregnees d'humidite et de sel;
+usees, polies par les frottements de leurs mains.
+
+Ils avaient bu, dans leurs ecuelles, du vin et du cidre, qui etaient
+franches et braves. Maintenant ils restaient attables et devisaient, en
+breton, sur des questions de femmes et de mariages.
+
+Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faience etait fixee sur une
+planchette, a une place d'honneur. Elle etait un peu ancienne, la patronne
+de ces marins, et peinte avec un art encore naif. Mais les personnages
+en faience se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes;
+aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une petite chose
+tres fraiche au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de
+bois. Elle avait du ecouter plus d'une ardente priere, a des heures
+d'angoisses; on avait cloue a ses pieds deux bouquets de fleurs
+artificielles et un chapelet.
+
+Ces cinq hommes etaient vetus pareillement, un epais tricot de laine bleue
+serrant le torse et s'enfoncant dans la ceinture du pantalon; sur la tete,
+l'espece de casque en toile goudronnee qu'on appelle _suroit_ (du nom de ce
+vent de sud-ouest qui dans notre hemisphere amene les pluies).
+
+Ils etaient d'ages divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
+trois autres, de vingt-cinq a trente. Le dernier, qu'ils appelaient
+Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il etait deja un homme, pour la
+taille et la force; une barbe noire, tres fine et tres frisee, couvrait ses
+joues; seulement il avait garde ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui
+etaient extremement doux et tout naifs.
+
+Tres pres les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient eprouver un
+vrai bien-etre, ainsi tapis dans leur gite obscur.
+
+... Dehors, ce devait etre la mer et la nuit, l'infinie desolation des eaux
+noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochee au mur, marquait
+onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de
+bois, on entendait le bruit de la pluie.
+
+Ils traitaient tres gaiment entre eux ces questions de mariage, - mais sans
+rien dire qui fut deshonnete. Non, c"etaient des projets pour ceux qui etaient
+encore garcons, ou bien des histoires droles arrivees dans le _pays,_ pendant
+des fetes de noces. Quelquefois ils lancaient bien, avec un bon rire, une
+allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer. Mais l'amour, comme
+l'entendent les hommes ainsi trempes, est toujours une chose saine, et
+dans sa crudite meme il demeure presque chaste.
+
+Cependant Sylvestre s'ennuyait, a cause d'un autre appele Jean (un nom que
+les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, ou etait-il
+donc ce Yann; toujours a l'ouvrage la-haut? Pourquoi ne descendait-il pas
+prendre un peu de sa part de la fete?
+
+--Tantot minuit, pourtant, dit le capitaine.
+
+Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tete le couvercle de
+bois, afin d'appeler par la ce Yann. Alors une lueur tres etrange tomba d'en
+haut:
+
+--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_
+
+_L'homme_ repondit rudement du dehors.
+
+Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pale qui etait
+entree ressemblait bien a celle du jour. - "Bientot minuit..." Cependant
+c'etait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crepusculaire
+renvoyee de tres loin par des miroirs mysterieux.
+
+Le trou referme, la nuit revint, la petite lampe se remit a briller jaune,
+et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une echelle de
+bois.
+
+Il entra, oblige de se courber en deux comme un gros ours, car il etait
+presque un geant. Et d'abord il fit une grimace en se pincant le bout du
+nez a cause de l'odeur acre de la saumure.
+
+Il depassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
+par sa carrure qui etait droite comme une barre; quand il se presentait de
+face, les muscles de ses epaules, dessines sous son tricot bleu, formaient
+comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns
+tres mobiles, a l'expression sauvage et superbe.
+
+Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
+tendresse, a la facon des enfants; il etait fiance a sa soeur et le traitait
+comme un grand frere. L'autre se laissait caresser avec un air de lion
+calin, en repondant par un bon sourire a dents blanches.
+
+Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
+chez les autres hommes, etaient un peu espacees et semblaient toutes
+petites. Ses moustaches blondes etaient assez courtes, bien que jamais
+coupees; elles etaient frisees tres serre en eux petits rouleaux symetriques
+au-dessus de ses levres qui avaient des contours fins et exquis; et puis
+elles s'ebouriffaient aux deux bouts, de chaque cote des coins profonds de sa
+bouche. Le reste de sa barbe etait tondu ras, et ses joues colorees
+avaient garde un veloute frais, comme celui des fruits que personne n'a
+touches.
+
+On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
+mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.
+
+Cet allumage etait une maniere pour lui de fumer un peu. C'etait un petit
+garcon robuste, a la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
+etaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez
+dur, il etait l'enfant gate du bord. Yann le fit boire dans son verre, et
+puis on l'envoya se coucher.
+
+Apres, on reprit la grande conversation des mariages:
+
+--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?
+
+--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, a
+vingt-sept ans, pas marie encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent
+penser quand elles le voient?
+
+Lui repondit, en secouant d'un geste tres dedaigneux pour les femmes ses
+epaules effrayantes:
+
+--Mes noces a moi, je les fais a la nuit; d'autre fois, je les fais a
+l'heure; c'est suivant.
+
+Il venait de finir ses cinq annees de service a l'Etat, ce Yann. Et c'est la,
+comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris a parler le
+francais et a tenir des propos sceptiques. - Alors il commenca de raconter
+ses noces dernieres qui, parait-il, avaient dure quinze jours.
+
+C'etait a Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il etait
+entre un peu gris dans un Alcazar. Il y avait a la porte une femme qui
+vendait des bouquets enormes aux prix d'un louis de vingt francs. Il en
+avait achete un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en
+arrivant, il l'avait lance a tour de bras, _en plein par la figure,_ a celle
+qui chantait sur la scene? - moitie declaration brusque, moitie ironie pour
+cette poupee peinte qu'il trouvait par trop rose. La femme etait tombee du
+coup; apres, elle l'avait adore pendant pres de trois semaines.
+
+--Meme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre
+en or.
+
+Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
+meprisable joujou. C'etait conte avec des mots rudes et des images a lui.
+Cependant cette banalite de la vie civilisee, detonnait beaucoup au milieu
+des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on
+devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en
+haut, qui avait apporte la notion des etes mourants du pole.
+
+Et puis ces manieres de Yann faisaient de la peine a Sylvestre et le
+surprenaient. Lui etait un enfant vierge, eleve dans le respect des
+sacrements par une vieille grand'mere, veuve d'un pecheur du village de
+Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle reciter un
+chapelet, a genoux sur la tombe de sa mere. De ce cimetiere, situe sur la
+falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche ou son pere avait
+disparu autrefois dans un naufrage.
+
+--Comme ils etaient pauvres, sa grand'mere et lui, il avait du de tres bonne
+heure naviguer a la peche, et son enfance s'etait passee au large. Chaque soir
+il disait encore ses prieres et ses yeux avaient garde une candeur
+religieuse. Il etait beau, lui aussi, et, apres Yann, le mieux plante du
+bord. Sa voix tres douce et ses intonations de petit enfant
+contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa
+croissance s'etait faite tres vite, il se sentait presque embarrasse d'etre
+devenu tout d'un coup si large et si grand. Il comptait se marier
+bientot avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait repondu aux avances
+d'aucune fille.
+
+A bord, ils ne possedaient en tout que trois couchettes, - une pour deux
+- et ils y dormaient a tour de role, en se partageant la nuit.
+
+Quand ils eurent fini leur fete, --celebree en l'honneur de l'Assomption de la
+Vierge leur patronne, - il etait un peu plus de minuit. Trois d'entre
+eux se coulerent pour dormir dans les petites niches noires qui
+ressemblaient a des sepulcres, et les trois autres remonterent sur le pont
+reprendre le grand travail interrompu de la peche; c'etait Yann, Sylvestre,
+et un de leur pays appele Guillaume.
+
+Dehors il faisait jour, eternellement jour.
+
+Mais c'etait une lumiere pale, pale, qui ne ressemblait a rien; elle trainait sur
+les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de
+suite commencait un vide immense qui n'etait d'aucune couleur, et en dehors
+des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable,
+chimerique.
+
+L'oeil saisissait a peine ce qui devait etre la mer: d'abord cela prenait
+l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image a
+refleter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de
+vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.
+
+La fraicheur humide de l'air etait plus intense, plus penetrante que du vrai
+froid, et, en respirant, on sentait tres fort le gout de sel. Tout etait
+calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores
+semblaient contenir cette lumiere latente qui ne s'expliquait pas; on
+voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces
+paleurs des choses n'etaient d'aucune nuance pouvant etre nommee.
+
+Ces trois hommes qui se tenaient la vivaient depuis leur enfance sur ces
+mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
+troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
+coutume de le
+voir jouer autour de leur etroite maison de planches, et leurs yeux y
+etaient habitues autant que ceux des grands oiseaux du large.
+
+Le navire ce balancait lentement sur place; en rendant toujours sa meme
+plainte, monotone comme une chanson de Bretagne repetee en reve par un homme
+endormi. Yann et Sylvestre avaient prepare tres vite leurs hamecons et leurs
+lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son
+grand couteau, s'asseyait derriere eux pour attendre.
+
+Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jete leurs lignes dans cette eau
+tranquille et froide, ils le releverent avec des poissons lourds, d'un
+gris luisant d'acier.
+
+Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'etait
+rapide et incessant, cette peche silencieuse. L'autre eventrait, avec son
+grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait
+faire leur fortune au retour s'empilait derriere eux, toute ruisselante
+et fraiche.
+
+Les heures passaient monotones, et, dans les grandes regions vides du
+dehors, lentement la lumiere changeait; elle semblait maintenant plus
+reelle. Ce qui avait ete un crepuscule bleme, une espece de soir d'ete hyperboree,
+devenait a present, sans intermede de nuit, quelque chose comme une aurore,
+que tous les miroirs de la mer refletaient en vagues trainees roses...
+
+--C'est sur que tu devrais te marier, Yann, dit tout a coup Sylvestre, avec
+beaucoup de serieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air
+de bien en connaitre quelqu'une en Bretagne qui s'etait laisse prendre aux
+yeux bruns de son grand frere, mais il se sentait timide en touchant a ce
+sujet grave.)
+
+--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
+ce Yann, toujours dedaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
+des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
+tous, ici tant que vous etes, au bal que je donnerai...
+
+Ils continuerent de pecher, car il ne fallait pas perdre son temps en
+causeries: on etait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
+_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
+Ils avaient tous veille la nuit d'avant et attrape, en trente heures, plus
+de mille morues tres grosses; aussi leurs bras forts etaient las, et ils
+s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de lui-meme sa
+manoeuvre de peche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient etait vierge
+comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgre leur
+fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatee et les joues fraiches.
+
+La lumiere matinale, la lumiere vraie, avait fini par venir; comme au temps
+de la Genese elle s'etait _separee d'avec les tenebres_ qui semblaient s'etre tassees
+sur l'horizon, et restaient la en masses tres lourdes; en y voyant si
+clair, on s'apercevait bien a present qu'on sortait de la nuit, - que cette
+lueur d'avant avait ete vague et etrange comme celle des reves.
+
+Dans ce ciel tres couvert, tres epais, il y avait ca et la des dechirures, comme des
+percees dans un dome, par ou arrivaient de grands rayons couleur d'argent
+rose.
+
+Les nuages inferieurs etaient disposes en une bande d'ombre intense, faisant
+tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indecision et
+d'obscurite. Ils donnaient l'illusion d'un espace ferme, d'une limite; ils
+etaient comme des rideaux tires sur l'infini, comme des voiles tendus pour
+cacher de trop gigantesques mysteres qui eussent trouble l'imagination des
+hommes. Ce matin-la, autour du petit assemblage de planches qui portait
+Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de
+recueillement immense; il s'etait arrange en sanctuaire, et les gerbes de
+rayons, qui entraient par les trainees de cette voute de temple,
+s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de
+marbre. Et puis, peu a peu, on vit s'eclairer tres loin une autre chimere: une
+sorte de decoupure rosee tres haute, qui etait un promontoire de la sombre
+Islande...
+
+Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
+continuant de pecher sans plus oser rien dire. Il s'etait senti triste en
+entendant le sacrement du mariage ainsi tourne en moquerie par son grand
+frere; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il etait
+superstitieux.
+
+Depuis si longtemps il y songeait, a ces noces de Yann! Il avait reve
+qu'elles se feraient avec Gaud Mevel, - une blonde de Paimpol, - et que,
+lui, aurait la joie de voir cette fete avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq annees, au retour incertain, dont l'approche
+inevitable commencait a lui serrer le coeur...
+
+Quatre heures du matin. Les autres, qui etaient restes couches en bas,
+arriverent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant a
+pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, eblouis d'abord par tous
+ces reflets de lumiere pale.
+
+Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier dejeuner du matin
+avec des biscuits; apres les avoir casses a coups de maillet, ils se mirent a
+les croquer d'une maniere tres bruyante, en riant de les trouver si durs.
+Ils etaient redevenus tout a fait gais a l'idee de descendre dormir, d'avoir
+bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la
+taille, ils s'en allerent jusqu'a l'ecoutille, en se dandinant sur un air de
+vieille chanson.
+
+Avant de disparaitre par ce trou, ils s'arreterent a jouer avec un certain
+Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'enormes
+pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agacaient de la main; l'autre
+les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors
+Yann, avec un froncement de colere dans ses yeux changeants, le repoussa
+d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.
+
+Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature etait restee un peu sauvage,
+et quand son etre physique etait seul en jeu, une caresse douce etait souvent
+chez lui tres pres d'une violence brutale.
+
+
+
+
+
+
+II
+
+
+Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque annee faire la grande peche dangereuse dans ces regions froides ou les etes
+n'ont plus de nuits.
+
+Il etait tres ancien, comme la Vierge de faience sa patronne. Ses flancs
+epais, a vertebres de chene, etaient erailles, rugueux, impregnes
+d'humidite et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
+senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec
+sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
+il retrouvait sa vigueur legere, comme les mouettes que le vent reveille.
+Alors il avait sa facon a lui de _s'elever a la lame_ et de rebondir, plus
+lestement que bien des jeunes, tailles avec les finesses modernes.
+
+Quant a eux, les six hommes et le mousse, ils etaient des _Islandais_ (une
+race vaillante de marins qui est repandue surtout au pays de Paimpol et
+de Treguier, et qui s'est vouee de pere en fils a cette peche-la).
+
+Ils n'avaient presque jamais vu l'ete de France.
+
+A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pecheurs, dans
+le port de Paimpol, la benediction des departs. Pour ce jour de fete, un
+reposoir, toujours le meme, etait construit sur le quai; il imitait une
+grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophees d'ancres, d'avirons
+et de filets, tronait, douce et impassible, la Vierge, patronne des
+marins, sortie pour eux de son eglise, regardant toujours, de generation en
+generation, avec ses memes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison
+allait etre bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir.
+
+Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de meres,
+de fiancees et de soeurs, faisait le tour du port, ou tous les navires
+islandais, qui s'etaient pavoises, saluaient du pavillon au passage. Le
+pretre, s'arretant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les
+gestes qui benissent.
+
+Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
+vide d'epoux, d'amants et de fils. En s'eloignant, les equipages chantaient
+ensemble, a pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie Etoile-de-la-Mer.
+
+Et chaque annee, c'etait le meme ceremonial de depart, les memes adieux.
+
+Apres, recommencait la vie du large, l'isolement a trois ou quatre compagnons
+rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
+hyperboree.
+
+Jusqu'ici, ont etait revenu; - la Vierge Etoile-de-la-Mer avait protege ce
+navire qui portait son nom.
+
+La fin d'aout etait l'epoque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage
+de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement a Paimpol, et puis
+de descendre dans le golfe de Gascogne ou l'on vend bien sa peche, et dans
+les iles de sable a marais salants ou l'on achete le sel pour la campagne
+prochaine.
+
+Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se repandent pour
+quelques jours les equipages robustes, avides de plaisir, grises par ce
+lambeau d'ete, par cet air plus tiede; - par la terre et par les femmes.
+
+Et puis, avec les premieres brumes de l'automne, on rentre au foyer, a
+Paimpol ou dans les chaumieres eparses du pays de Goelo, s'occuper pour un
+temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve la des petits nouveau-nes, concus l'hiver d'avant, et qui
+attendent des parrains pour recevoir le sacrement du bapteme: - il faut
+beaucoup d'enfants a ces races de pecheurs que l'Islande devore.
+
+
+
+
+
+
+III
+
+
+A Paimpol, un beau soir de cette annee-la, un dimanche de juin, il y avait
+deux femmes tres occupees a ecrire une lettre.
+
+Cela se passait devant une large fenetre qui etait ouverte et dont l'appui,
+en granit ancien et massif, portait une rangee de pots de fleurs.
+
+Penchees sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
+coiffe extremement grande, a la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute
+petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptee les Paimpolaises: - deux
+amoureuses, eut-on dit, redigeant ensemble un message tendre pour quelque
+bel _Islandais._
+
+Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tete, cherchant ses idees.
+ Tiens! Elle etait vieille, tres vieille, malgre sa tournure jeunette, ainsi
+vue de dos sous son petit chale brun. Mais tout a fait vieille: une bonne
+grand'mere d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et
+encore fraiche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards
+ont le don de les conserver. Sa coiffe, tres basse sur le front et sur
+le sommet de la tete, etait composee de deux ou trois larges cornets en
+mousseline qui semblaient s'echapper les uns des autres et retombaient
+sur la nuque. Sa figure venerable s'encadrait bien dans toute cette
+blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, tres
+doux, etaient pleins d'une bonne honnetete. Elle n'avait plus trace de
+dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait a la place ses gencives
+rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgre son menton, qui etait
+devenu "en pointe de sabot" (comme elle avait coutume de dire), son
+profil n'etait pas trop gate par les annees; on devinait encore qu'il avait du etre
+regulier et pur comme celui des saintes d'eglise.
+
+Elle regardait par la fenetre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
+raconter de plus pour amuser son petit-fils.
+
+Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
+autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi droles a dire
+sur les uns ou les autres, ou meme sur rien du tout. Dans cette lettre,
+il y avait deja trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la
+moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'ame.
+
+L'autre, voyant que les idees ne venaient plus, s'etait mise a ecrire
+soigneusement l'adresse:
+
+_A monsieur Moan, Sylvestre, a bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
+dans la mer d'Islande par Reickawick._
+
+Apres, elle aussi releva la tete pour demander:
+
+--C'est-il fini, grand'mere Moan?
+
+Elle etait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt
+ans. Tres blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne ou la race est
+brune; tres blonde, avec des yeux d'un gris de lin a cils presque noirs.
+Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, etaient comme repeints au
+milieu d'une ligne plus rousse, plus foncee, qui donnait une expression
+de vigueur et de volonte. Son profil, un peu court, etait tres noble, le nez
+prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans
+les visages grecs. Une fossette profonde, creusee sous la levre inferieure,
+en accentuait delicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une
+pensee la preoccupait beaucoup, elle la mordait, cette levre, avec ses dents
+blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
+trainees plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque
+chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins
+d'Islande ses ancetres. Elle avait une expression d'yeux a la fois obstinee
+et douce.
+
+Sa coiffe, etait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
+appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
+cotes, laissant voir d'epaisses nattes de cheveux roulees en colimacon au-dessus
+des oreilles - coiffure conservee des temps tres anciens et qui donne
+encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.
+
+On sentait qu'elle avait ete elevee autrement que cette pauvre vieille a qui elle
+pretait le nom de grand'mere, mais qui, de fait, n'etait qu'une grand'tante
+eloignee, ayant eu des malheurs.
+
+Elle etait la fille de M. Mevel, un ancien Islandais, un peu forban,
+enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.
+
+Cette belle chambre ou la lettre venait de s'ecrire etait la sienne: un lit
+tout neuf a la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
+dentelle au bord; et, sur les epaisses murailles, un papier de couleur
+claire attenuant les irregularites du granit. Au plafond, une couche de
+chaux blanche recouvrait des solives enormes qui revelaient l'anciennete du
+logis; - c'etait une vraie maison de bourgeois aises, et les fenetres
+donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol ou se tiennent les
+marches et les pardons.
+
+--C'est fini, grand'mere Yvonne? Vous n'avez plus rien a lui dire?
+
+--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
+fils Gaos.
+
+Le fils Gaos!... autrement dit Yann...
+
+Elle etait devenue tres rouge, la belle jeune fille fiere, en ecrivant ce nom-la.
+
+Des que ce fut ajoute au bas de la page d'une ecriture courue, elle se leva
+en detournant la tete, comme pour regarder dehors quelque chose de tres
+interessant sur la place.
+
+Debout elle etait un peu grande; sa taille etait moulee comme celle d'une
+elegante dans un corsage ajuste ne faisant pas de plis. Malgre sa coiffe, elle
+avait un air de demoiselle. Meme ses mains, sans avoir cette excessive
+petitesse etiolee qui est devenue une beaute par convention, etaient fines et
+blanches, n'ayant jamais travaille a de grossiers ouvrages.
+
+Il est vrai, elle avait bien commence par etre une petite Gaud courant
+pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mere, allant presque a l'abandon
+pendant ces saisons de peche que son pere passait en Islande; jolie, rose,
+depeignee, volontaire, tetue, poussant vigoureuse au grand souffle apre de la
+Manche. En ce temps-la, elle etait recueillie par cette pauvre grand'mere
+Moan, qui lui donnait Sylvestre a garder pendant ses dures journees de
+travail chez les gens de Paimpol.
+
+Et elle avait une adoration de petite mere pour cet autre tout petit qui
+lui etait confie, dont elle etait l'ainee d'a peine dix-huit mois; aussi brun
+qu'elle etait blonde, aussi soumis et calin qu'elle etait vive et capricieuse.
+
+Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
+ni les villes n'avaient grisee: il lui revenait a l'esprit comme un reve
+lointain de liberte sauvage, comme un ressouvenir d'une epoque vague et
+mysterieuse ou les greves avaient plus d'espace, ou certainement les falaises
+etaient plus gigantesques...
+
+Vers cinq ou six ans, encore de tres bonne heure pour elle, l'argent etait
+venu a son pere qui s'etait mis a acheter et a revendre des cargaisons de navire,
+elle avait ete emmenee par lui a Saint-Brieuc, et plus tard a Paris. - Alors, de
+petite Gaud, elle etait devenue une _mademoiselle Marguerite,_ grande,
+serieuse, au regard grave. Toujours un peu livree a elle-meme dans un autre
+genre d'abandon que celui de la greve bretonne, elle avait conserve sa
+nature obstinee d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait ete revele
+bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignite innee, excessive,
+lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des
+allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop
+franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas
+toujours devant celui des jeunes hommes; mais il etait si honnete et si
+indifferent que ceux-ci ne pouvaient guere s'y meprendre, ils voyaient bien
+tout de suite qu'ils avaient affaire a une fille sage, fraiche de coeur
+autant que de figure.
+
+Dans ces grandes villes, son costume s'etait modifie beaucoup plus
+qu'elle-meme. Bien qu'elle eut garde sa coiffe, que les Bretonnes quittent
+difficilement, elle avait vite appris a s'habiller q'une autre facon. Et
+sa taille autrefois libre de petite pecheuse, en se formant, en prenant
+la plenitude de ses beaux contours germes au vent de la mer, s'etait amincie
+par le bas dans de longs corsets de demoiselle.
+
+Tous les ans, avec son pere, elle revenait en Bretagne, - l'ete seulement
+comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs
+d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un
+peu curieuse peut-etre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui
+n'etaient jamais la, et dont chaque annee quelques-uns de plus manquaient a
+l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait
+comme un gouffre lointain - et ou etait a present celui qu'elle aimait...
+
+Et puis un beau jour elle avait ete ramenee pour tout a fait au pays de ces
+pecheurs, par un caprice de son pere, qui avait voulu finir la son existence
+et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.
+
+La bonne vieille grand'mere, pauvre et proprette, s'en alla en
+remerciant, des que la lettre fut relue et l'enveloppe fermee. Elle
+demeurait assez loin, a l'entree du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de
+la cote, encore dans cette meme chaumiere ou elle etait nee, ou elle avait eu ses
+fils et ses petits-fils.
+
+En traversant la ville, elle repondait a beaucoup de monde qui lui disait
+bonsoir: elle etait une des anciennes du pays, debris d'une famille
+vaillante et estimee.
+
+Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait a paraitre a peu pres bien
+mise, avec de pauvres robes raccommodees, qui ne tenaient plus. Toujours
+ce petit chale brun de Paimpolaise, qui etait sa tenue d'habille et sur
+lequel retombaient depuis une soixantaine d'annees les cornets de
+mousseline de ses grandes coiffes: son propre chale de mariage, jadis
+bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps la menage
+pour les dimanches, encore bien presentable.
+
+Elle avait continue de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme
+les vieilles; et vraiment malgre ce menton un peu trop remonte, avec ces
+
+yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empecher de la trouver
+bien jolie.
+
+Elle etait tres respectee, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que
+les gens lui donnaient. En route elle passa devant chez son _galant_,
+un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son etat; octogenaire, qui
+maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les
+jeunes, ses fils, rabotaient aux etablis. - Jamais il ne s'etait console,
+disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premieres ni en
+secondes noces; mais avec l'age, cela avait tourne en une espece de rancune
+comique, moitie maligne, et il l'interpellait toujours:
+
+--Eh bien! la belle, quand ca donc qu'il faudra aller vous _prendre
+mesure?..._
+
+Elle remercia, disant que non, qu'elle n'etait pas encore decidee a se faire
+faire ce costume-la. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un
+peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel
+finissent tous les habillements terrestres...
+
+--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous genez pas, la belle,
+vous savez...
+
+Il lui avait deja fait cette meme facetie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle
+avait peine a en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatiguee, plus cassee
+par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait a son cher petit-fils,
+son dernier, qui, a son retour d'Islande, allait partir pour le service.
+- Cinq annees!... S'en aller en Chine peut-etre, a la guerre!...
+Serait-elle bien la, quand il reviendrait? - Une angoisse la prenait a
+cette pensee... Non, decidement, elle n'etait pas si gaie qu'elle en avait
+l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait
+horriblement comme pour pleurer.
+
+C'etait donc possible cela, c'etait donc vrai, qu'on allait bientot le lui
+enlever, ce dernier petit-fils... Helas! Mourir peut-etre toute seule,
+sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques demarches (des
+messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empecher de partir,
+comme soutien d'une grand'mere presque indigente qui ne pourrait bientot
+plus travailler. Cela n'avait pas reussi, - a cause de l'autre, Jean Moan
+le deserteur, un frere aine de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la
+famille, mais qui existait tout de meme quelque part en Amerique, enlevant a
+son cadet le benefice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecte sa
+petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouvee assez pauvre.
+
+Quand elle fut rentree, elle dit longuement ses prieres, pour tous ses
+defunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance
+ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au
+costume en planches, le coeur affreusement serre de se sentir si vieille
+au moment de ce depart...
+
+L'autre, la jeune fille, etait restee assise pres de sa fenetre, regardant sur
+le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel,
+les hirondelles noires qui tournoyaient. Paimpol etait toujours tres mort,
+meme le dimanche, par ces longues soirees de mai; des jeunes filles, qui
+n'avaient seulement personne pour leur faire un peu la cour, se
+promenaient deux par deux, trois par trois, revant aux galants
+d'Islande...
+
+"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait beaucoup
+troublee d'ecrire cette phrase, et ce nom qui, a present, ne voulait plus la
+quitter.
+
+Elle passait souvent ses soirees a cette fenetre, comme un demoiselle. Son
+pere n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenat avec les autres filles de
+son age et qui, autrefois, avaient ete de sa condition. Et puis, en sortant
+du cafe, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres
+anciens marins comme lui, il etait content d'apercevoir la-haut, a sa fenetre
+encadree de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installee dans cette
+maison de riches.
+
+Le fils Gaos!... Elle regardait malgre elle du cote de la mer, qu'on ne
+voyait pas, mais qu'on sentait la tout pres, au bout de ces petites ruelles
+par ou remontaient des bateliers. Et sa pensee s'en allait dans les
+infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui devore; sa
+pensee s'en allait la-bas, tres loin dans les mers polaires, ou naviguait la
+_Marie, capitaine Guermeur._
+
+Quel etrange garcon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant,
+apres s'etre avance d'une maniere a la fois si osee et si douce.
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+Ensuite, dans sa longue reverie, elle repassait les souvenirs de son
+retour en Bretagne, qui etait de l'annee derniere.
+
+Un matin de decembre, apres une nuit de voyage, le train venant de Paris
+les avait deposes, son pere et elle, a Guingamp, au petit jour brumeux et
+blanchatre, tres froid, frisant encore l'obscurite. Alors elle avait ete saisie
+par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle
+n'avait jamais traversee qu'en ete, elle ne la reconnaissait plus; elle y
+eprouvait comme le sensation de plonger tout a coup dans ce qu'on appelle, a
+la campagne: _les temps,_ les temps lointains du passe. Ce silence, apres
+Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant
+dans la brume a leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en
+granit sombre, noires d'humidite et d'un reste de nuit; toutes ces choses
+bretonnes - qui lui charmaient a present qu'elle aimait Yann - lui avaient
+paru ce matin-la d'une tristesse bien desolee. Des menageres matineuses
+ouvraient deja leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
+interieurs anciens, a grande cheminee, ou se tenaient assises, avec des poses
+de quietude, des aieules en coiffe qui venaient de se lever. Des qu'il avait
+fait un peu plus jour, elle etait entree dans l'eglise pour dire ses prieres.
+Et comme elle lui avait semble immense et tenebreuse, cette nef magnifique, -
+et differente des eglises parisiennes, avec ses piliers rudes uses a la base
+par les siecles, sa senteur de caveau, de vetuste, de salpetre! Dans un recul
+profond, derriere les colonnes, un cierge brulait, et une femme se tenait
+agenouillee devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
+flammeche grele se perdait dans le vide incertain des voutes... Elle avait
+retrouve la tout a coup, en elle-meme, la trace d'un sentiment bien oublie: cette
+sorte de tristesse et d'effroi qu'elle eprouvait jadis, etant toute petite,
+quand on la menait a la premiere messe des matins d'hiver, dans l'eglise de
+Paimpol.
+
+Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sur, quoiqu'il y eut la
+beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait
+presque a l'etroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et
+puis, elle s'y sentait une etrangere, une deplacee: les Parisiennes, c'etaient
+ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une maniere a part de marcher, de se
+tremousser dans des gaines baleinees: et elle etait trop intelligente pour
+avoir jamais essaye de copier de plus pres ces choses. Avec ses coiffes,
+commandees chaque annee a la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal a l'aise
+dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se
+retournait tant pour la voir, c'est qu'elle etait tres charmante a regarder.
+
+Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
+distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
+celles-la. Et les
+autres, celles de plus bas, qui auraient consenti a lier connaissance,
+elle les tenait dedaigneusement a l'ecart, ne les jugeant pas dignes. Elle
+avait donc vecu sans amies, presque sans autre societe que celle de son pere,
+souvent affaire, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de depaysement
+et de solitude.
+
+Mais c'est egal, ce jour d'arrivee, elle avait ete surprise d'une facon penible par
+l'aprete de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et la pensee qu'il
+faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir
+beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver a Paimpol, l'avait
+inquietee comme une oppression.
+
+Tout l'apres-midi de ce meme jour gris, ils avaient en effet voyage, son pere
+et elle, dans une vieille petite diligence crevassee, ouverte a tous les
+vents; passant a la nuit tombante dans des villages tristes, sous des
+fantomes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines. Bientot il avait
+fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux
+trainees d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de
+chaque cote en avant des chevaux, et qui etaient les lueurs de ces deux
+lanternes jetees sur les interminables haies du chemin. - Comment tout a
+coup cette verdure si verte, en decembre?... D'abord etonnee, elle se pencha
+pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaitre et se rappeler: les
+ajoncs, les eternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne
+jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En meme temps commencait a
+souffler une brise plus tiede, qu'elle croyait reconnaitre aussi, et qui
+sentait la mer.
+
+Vers la fin de la route, elle avait ete tout a fait reveillee et amusee par cette
+reflexion qui lui etait venue:
+
+--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
+les beaux pecheurs d'Islande.
+
+En decembre, ils devaient etre la, revenus tous, les freres, les fiances, les
+amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
+l'entretenaient tant, a chacun de ses voyages d'ete, pendant les promenades
+du soir. Et cette idee l'avait tenue occupee, pendant que ses pieds se
+glacaient dans l'immobilite de la carriole...
+
+En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait ete pris
+par l'un d'eux...
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+La premiere fois qu'elle l'avait apercu, lui, ce Yann, c'etait le lendemain
+de son arrivee, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 decembre, jour de
+la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pecheurs, - un peu apres la
+procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur
+lesquels etaient piques du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs
+d'hiver.
+
+A ce pardon, la joie etait lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste.
+ Joie sans gaite, qui etait faite surtout d'insouciance et de defi; de vigueur
+physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins deguisee qu'ailleurs,
+l'universelle menace de mourir.
+
+Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de pretres. Chansons
+rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs a bercer les matelots;
+vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'ou, de la
+profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras,
+zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
+d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs apres les longues
+continences du large. Groupes de filles en coiffes blanches de
+nonnain, aux belles poitrines serrees et fremissantes, aux beaux yeux
+remplis des desirs de tout un ete.
+Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
+toits racontant leurs luttes de plusieurs siecles contre les vents
+d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
+mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abritees, des
+aventures anciennes d'audace et d'amour.
+
+Et un sentiment religieux, une impression de passe, planant sur tout
+cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protegent, de la
+Vierge blanche et immaculee. A cote des cabarets, l'eglise au perron seme de
+feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur
+d'encens, avec ses cierges dans son obscurite, et ses ex-voto de marins
+partout accroches a la sainte voute. A cote des filles amoureuses, les fiancees de
+matelots disparus, les veuves de naufrages, sortant des chapelles des
+morts, avec leurs longs chales de deuil et leurs petites coiffes lisses;
+les yeux a terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie,
+comme un avertissement noir. Et la tout pres, la mer toujours, la grande
+nourrice et la grande devorante de ces generations vigoureuses, s'agitant
+elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fete...
+
+De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
+Excitee et rieuse, avec le coeur serre dans le fond, elle sentait une espece
+d'angoisse la prendre, a l'idee que ce pays maintenant etait redevenu le sien
+pour toujours. Sur la place, ou il y avait des jeux et des
+saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de
+droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec.
+Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" etait
+arrete, tournant le dos. Et d'abord, frappee par l'un d'eux qui avait une
+taille de geant et des epaules presque trop larges, elle avait simplement
+dit, meme avec une nuance de moquerie:
+
+--En voila un qui est grand!
+
+Il y avait a peu pres ceci de sous-entendu dans sa phrase:
+
+--Pour celle qui l'epousera quel encombrement dans son menage, un mari de
+cette carrure!
+
+Lui c'etait retourne comme s'il eut entendue et, de la tete aux pieds, il
+l'avait enveloppee d'un regard rapide qui semblait dire:
+
+--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
+elegante et que je n'ai jamais vue?
+
+Et puis, ses yeux s'etaient abaisses vite, par politesse, et il avait de
+nouveau paru tres occupe des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tete que
+les cheveux noirs, qui etaient assez longs et tres boucles derriere, sur le cou.
+
+Ayant demande sans gene le nom d'une quantite d'autres, elle n'avait pas ose
+pour celui-la. Ce beau profil a peine apercu; ce regard superbe et un peu
+farouche; ces prunelles brunes legerement fauves, courant tres vite sur
+l'opale bleuatre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnee et intimidee
+aussi.
+
+Justement c'etait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les
+Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce meme pardon,
+Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croises,
+son pere et elle, et s'etaient arretes pour dire bonjour...
+
+... Ce petit Sylvestre, il etait tout de suite redevenu pour elle une
+espece de frere. Comme des cousins qu'ils etaient, ils avaient continue de se
+tutoyer; - il est vrai, elle avait hesite d'abord, devant ce grand garcon de
+dix-sept ans ayant deja une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant
+si doux n'avaient guere change, elle l'avait bientot assez reconnu pour
+s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait a Paimpol,
+elle le retenait a diner le soir; c'etait sans consequence, et il mangeait de
+tres bon appetit, etant un peu prive chez lui...
+
+... A vrai dire, ce Yann n'avait pas ete tres galant pour elle, pendant cette
+premiere presentation, - au detour d'une petite rue grise toute jonchee de
+rameaux verts. Il s'etait borne a lui oter son chapeau, d'un geste presque
+timide bien tres noble; puis l'ayant parcourue de son meme regard rapide,
+il avait detourne les yeux d'un autre cote, paraissant etre mecontent de cette
+rencontre et avoir hate de passer son chemin. Une grande brise d'ouest
+qui s'etait levee pendant la procession, avait seme par terre des rameaux de
+buis et jete sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa reverie
+de souvenir, revoyait tres bien tout cela: cette tombee triste de la nuit
+sur cette fin de pardon; ces draps blancs piques de fleurs qui se
+tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs
+d'"Islandais", gens de vent et de tempete, qui entraient en chantant dans
+les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand
+garcon, plante debout devant elle, detournant la tete, avec un air ennuye et
+trouble de l'avoir rencontree... Quel changement profond s'etait fait en
+elle depuis cette epoque!...
+
+Et quelle difference entre le bruit de cette fin de fete et la tranquillite d'a
+present! Comme se meme Paimpol etait silencieux et vide ce soir, pendant le
+long crepuscule tiede de mai qui la retenait a sa fenetre, seule, songeuse et
+enamouree!...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+La seconde fois qu'ils s'etaient vus, c'etait a des noces. Ce fils Gaos
+avait ete designe pour lui donner le bras. D'abord elle s'etait imagine en etre
+contrariee: defiler dans la rue avec ce garcon, que tout le monde regardait a
+cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement
+rien lui dire en route!... Et puis, il l'intimidait, celui-la, decidement,
+avec son grand air sauvage.
+
+A l'heure dite, tout le monde etant deja reuni pour le cortege, ce Yann n'avait
+point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et deja on parlait de ne
+point l'attendre. Alors elle c'etait apercue que, pour lui seul, elle
+avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la
+fete, le bal, seraient pour elle manques et sans plaisir...
+
+A la fin il etait arrive, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
+embarras aupres des parents de la mariee. Voila: de grands bancs de
+poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient ete signales d'Angleterre
+comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; alors tout ce
+qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareille en hate. Un emoi
+dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets,
+les poussant pour les faire courir; se demenant elles-memes pour hisser les
+voiles, aider a la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...
+
+Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extreme
+aisance; avec des gestes a lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire
+qui decouvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la precipitation
+des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un
+certain petit _hou!_ prolonge,tres drole, - qui est un cri de matelot donnant
+une idee de vitesse et ressemblant au son flute du vent. Lui qui parlait
+avait ete oblige de se chercher un remplacant bien vite et de le faire accepter
+par le patron de la barque auquel il s'etait loue pour la saison d'hiver.
+De la venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il
+allait perdre toute sa part de peche.
+
+Ces motifs avaient ete parfaitement compris par les pecheurs qui l'ecoutaient
+et personne n'avait songe a lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce pas,
+que, dans la vie, tout est plus ou moins dependant des choses imprevues de
+la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations
+mysterieuses des poissons. Les autres Islandais qui etaient la regrettaient
+seulement de n'avoir pas ete avertis assez tot pour profiter, comme ceux de
+Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large.
+
+Trop tard a present, tant pis, il n'y avait plus qu'a offrir son bras aux
+filles. Les violons commencaient dehors leur musique, et gaiment on s'etait
+mis en route.
+
+D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portees, comme on en
+conte pendant les fetes de mariage aux jeunes filles que l'on connait peu.
+Parmi ces couples de la noce, eux seuls etaient des etrangers l'un pour
+l'autre; ailleurs dans le cortege, ce n'etait que cousins et cousines,
+fiances et fiancees. Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi;
+car, dans ce pays de Paimpol, on va tres loin en amour, a l'epoque de la
+rentree d'Islande. (Seulement on a le coeur honnete, et l'on s'epouse apres.)
+
+Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie etant revenu entre eux
+deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
+regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
+
+Il n'y a que vous dans Paimpol, - et meme dans le monde, - pour m'avoir
+fait manquer cet appareillage; non, sur que pour aucune autre, je ne me
+serais derange de ma peche, mademoiselle Gaud...
+
+Etonnee d'abord que ce pecheur osat lui parler ainsi, a elle qui etait venue a ce bal
+un peu comme une reine, et puis charmee delicieusement, elle avait fini par
+repondre:
+
+--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-meme je prefere etre avec vous
+qu'avec aucun autre.
+
+C'avait ete tout. Mais, a partir de ce moment jusqu'a la fin des danses, ils
+s'etaient mis a se parler d'une facon differente, a voix plus basse et plus
+douce...
+
+On dansait a la vielle, au violon, les memes couples presque toujours
+ensemble. Quand lui venait la reprendre, apres avoir par convenance danse
+avec quelque autre, ils echangeaient un sourire d'amis qui se retrouvent
+et continuaient leur conversation d'avant qui etait tres intime. Naivement,
+Yann racontait sa vie de pecheur, ses fatigues, ses salaires, les
+difficultes d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu elever les
+quatorze petits Gaos dont il etait le frere aine.
+
+--A present ils etaient tires de la peine, surtout a cause d'une epave que leur
+pere avait rencontree en Manche, et dont la vente leur avait rapporte dix
+mille francs, part faite a l'Etat; cela avait permis de construire un
+premier etage au-dessus de leur maison, - laquelle etait a la pointe du pays
+de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
+dominant la Manche, avec une vue tres belle.
+
+--C'etait dur, disait-il, ce metier d'Islande: partir comme ca des le mois de
+fevrier, pour un tel pays, ou il fait si froid et si sombre, avec une mer
+si mauvaise...
+
+... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
+chose d'hier, la repassait lentement dans sa memoire, en regardant la
+nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idees de
+mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces details d'existence,
+qu'elle avait ecoutes un peu comme fiancee; il n'avait pourtant pas l'air
+d'un garcon banal aimant a communiquer ses affaires a tout le monde...
+
+-... Le metier est assez bon tout de meme, avait-il dit, et pour moi je
+n'en changerais toujours pas. Des annees, c'est huit cents francs;
+d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte a
+notre mere.
+
+--Que vous portez a votre mere, monsieur Yann?
+
+--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
+comme ca, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due et
+toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
+jamais d'argent. Le dimanche c'est notre mere qui m'en donne un peu
+quand je viens a Paimpol. Pour tout c'est la meme chose. Ainsi cette annee
+notre pere m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je
+n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sur, je ne serais pas venu
+vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...
+
+Pour elle, accoutumee a voir des Parisiens, ils n'etaient peut-etre pas tres
+elegants, ces habits neufs d'Yann, cette veste tres courte, ouverte sur un
+gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous
+etait irreprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de
+meme.
+
+En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
+avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son
+regard restait bon et honnete, tandis qu'il racontait tout cela pour
+qu'elle fut bien prevenue qu'il n'etait pas riche!
+
+Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; repondant
+tres peu de chose, mais ecoutant avec toute son ame, toujours plus etonnee et
+attiree vers lui. Quel melange il etait, de rudesse sauvage et
+d'enfantillage calin! Sa voix grave, qui avec d'autres etait brusque et
+decidee, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraiche et
+caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extreme
+douceur, comme une musique voilee d'instruments a cordes.
+
+Et quelle chose singuliere et inattendue, ce grand garcon avec ses allures
+desinvoltes, sons aspect terrible, toujours traite chez lui en petit enfant
+et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures,
+tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission
+respectueuse, absolue.
+
+Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
+commis, ecrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
+leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait etre ce
+qu'elle avait connu de meilleur, en meme temps qu'il etait le plus beau.
+
+Pour se mettre davantage a sa portee, elle avait raconte que, chez elle
+aussi, on ne s'etait pas toujours trouve a l'aise comme a present; que son pere
+avait commence par etre pecheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour
+les Islandais; qu'elle-meme se rappelait avoir couru pieds nus, etant toute
+petite, - sur la greve, - apres la mort de sa pauvre mere...
+
+...Oh! cette nuit de bal, la nuit delicieuse, decisive et unique dans sa
+vie, - elle etait deja presque lointaine, puisqu'elle datait de decembre et
+qu'on etait en mai. Tous les beaux danseurs d'alors pechaient a present la-bas,
+epars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au pale soleil, dans leur
+solitude immense, tandis que l'obscurite se faisait tranquillement sur la
+terre bretonne.
+
+Gaud restait a sa fenetre. La place de Paimpol, presque fermee de tous cotes par
+des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
+n'entendait guere de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide
+encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'elever, se separer davantage
+des choses terrestres, - qui maintenant, a cette heure crepusculaire, se
+tenaient toutes en une seule decoupure noire de pignons et de vieux
+toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenetre; quelque
+ancien marin, a la demarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par
+les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardees rentraient de
+la promenade avec des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait
+Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son
+bras une gerbe d'aubepine comme pour la lui faire sentir; on voyait
+encore un peu dans l'obscurite transparente ces legeres touffes de fleurettes
+blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui etait montee des
+jardins et des cours, celle des chevrefeuilles fleuris sur le granit des
+murs, - et aussi une vague senteur de goemon, venue du port. Les dernieres
+chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les
+betes des reves.
+
+Gaud avait passe bien de soirees a cette fenetre, regardant cette place
+melancolique, songeant aux Islandais qui etaient partis, et toujours a ce meme
+bal...
+
+... Il faisait tres chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de tetes de
+valseurs commencaient a tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec
+d'autres, des filles ou des femmes dont il avait du etre plus ou moins
+l'amant; elle se rappelait sa condescendance dedaigneuse pour repondre a
+leurs appels... Comme il etait different avec celles-la!...
+
+Il etait un charmant danseur, droit comme un chene de futaie, et tournant
+avec une grace a la fois legere et noble, la tete rejetee en arriere. Ses cheveux
+bruns, qui etaient en boucles, retombaient un peur sur son front et
+remuaient au vent des danses; Gaud, qui etait assez grande, en sentait le
+frolement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la
+tenir pendant les valses rapides.
+
+De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
+Sylvestre, les deux fiances, qui dansaient ensemble. Il riait, d'un air
+tres bon, en les voyant tous deux si jeunes, si reserves l'un pres de l'autre,
+se faisant des reverences, prenant des figures timides pour se dire bien
+bas des choses sans doute tres aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en
+fut autrement, bien sur; mais c'est egal, il s'amusait, lui, coureur et
+entreprenant qu'il etait devenu, de les trouver si naifs; il echangeait alors
+avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils
+sont gentils et droles a regarder, _nos_ deux petits freres!..."
+
+On s'embrassait beaucoup a la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers
+de fiances, baisers d'amants, qui conservaient malgre tout un bon air franc
+et honnete, la, a pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait
+pas embrassee, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
+de M. Mevel; peut-etre seulement la serrait-il un peu plus contre sa
+poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne resistait
+pas, s'appuyait au contraire, s'etant donnee de toute son ame. Dans ce
+vertige subit, profond, delicieux, qui l'entrainait tout entiere vers lui,
+ses sens de vingt ans etaient bien pour quelque chose, mais c'etait son
+coeur qui avait commence le mouvement.
+
+--Avez-vous vu cette effrontee, comme elle le regarde? Disaient deux ou
+trois belles filles, aux yeux chastement baisses sous des cils blonds ou
+noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au bien
+deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
+excuse, c'est qu'il etait le premier, l'unique des jeunes hommes a qui elle
+eut jamais fait attention dans sa vie.
+
+En se quittant le matin, quand tout le monde etait parti a la debandade, au
+petit jour glace, ils s'etaient dit adieu d'une facon a part, comme deux promis
+qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait
+traverse cette meme place avec son pere, nullement fatiguee, se sentant alerte
+et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelee du dehors et
+cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave.
+
+... La nuit de mai etait tombee depuis longtemps; les fenetres s'etaient toutes
+peu a peu fermees, avec de petits grincements de leurs ferrures. Gaud
+restait toujours la, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers
+passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe,
+devaient dire: "Voila une fille, qui, pour sur, reve a son galant." Et c'etait
+vrai, qu'elle y revait, - avec une envie de pleurer par exemple; ses
+petites dents blanches mordaient ses levres, defaisaient constamment ce pli
+qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraiche. Et ses yeux
+restaient fixes dans l'obscurite, ne regardant rien des choses reelles...
+
+... Mais, apres ce bal, pourquoi n'etait-il pas revenu? Quel changement en
+lui? Rencontre par hasard, il avait l'air de la fuir, en detournant ses
+yeux dont les mouvements etaient toujours si rapides.
+
+Souvent elle en avait cause avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
+plus:
+
+--C'est pourtant bien avec celui-la que tu devrais te marier, Gaud,
+disait-il, si ton pere le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le
+pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est tres sage,
+sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien
+un peu son tetu quelquefois, mais dans le fond il est tout a fait doux.
+Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! a chaque
+saison de peche les capitaines se disputent pour l'avoir...
+
+La permission de son pere, elle etait bien sure de l'obtenir, car jamais elle
+n'avait ete contrariee dans ses volontes. Cela lui etait donc bien egal qu'il ne fut
+pas riche. D'abord, un marin comme ca, il suffirait d'un peu d'argent
+d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il
+deviendrait un capitaine a qui tous les armateurs voudraient confier des
+navires.
+
+Cela luit etait egal aussi qu'il fut un peu un geant; etre trop fort, ca peut
+devenir un defaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du
+tout a la beaute.
+
+Par ailleurs elle s'etait informee, sans en avoir l'air, aupres des filles du
+pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui connaissait
+point d'engagements; sans paraitre tenir a l'une plus qu'a l'autre, il allait
+de droite et de gauche, a Lezardrieux aussi bien qu'a Paimpol, aupres des
+belles qui avaient envie de lui.
+
+Un soir de dimanche, tres tard, elle l'avait vu passer sous ses fenetres,
+reconduisant et serrant de pres une certaine Jeannie Caroff, qui etait
+jolie assurement, mais dont la reputation etait fort mauvaise. Cela, par
+exemple, lui avait fait un mal cruel.
+
+On lui avait assure aussi qu'il etait tres emporte; qu'etant gris, un soir, dans
+un certain cafe de Paimpol ou les Islandais font leurs fetes, il avait lance
+une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas
+lui ouvrir...
+
+Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
+marins, quelquefois, quand ca les prend... Mais, s'il avait le coeur
+bon, pourquoi etait-il venu la chercher, elle qui ne songeait a rien, pour
+la quitter apres; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit,
+avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme a une fiancee ? A present elle
+etait incapable de s'attacher a un autre et de changer. Dans ce meme pays,
+autrefois, quand elle etait tout a fait une enfant, on avait coutume de lui
+dire pour la gronder qu'elle etait une mauvaise petite, entetee dans ses idees
+comme aucune autre; cela lui etait reste. Belle demoiselle a present, un peu
+serieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait faconnee, elle demeurait
+dans le fond toute pareille.
+
+Apres ce bal, l'hiver dernier s'etait passe dans cette attente de le revoir,
+et il n'etait meme pas venu lui dire adieu avant le depart d'Islande.
+Maintenant qu'il n'etait plus la, rien n'existait pour elle; le temps
+ralenti semblait se trainer - jusqu'a ce retour d'automne pour lequel elle
+avait forme ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir...
+
+... Onze heures a l'horloge de la mairie, - avec cette sonorite particuliere
+que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps.
+
+A Paimpol, onze heures, c'est tres tard; alors Gaud ferma sa fenetre et
+alluma sa lampe pour se coucher...
+
+Chez ce Yann, peut-etre bien etait-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme
+lui aussi etait fier, etait-ce la peur d'etre refuse, la croyant trop riche?...
+ Elle avait deja voulu le lui demander elle-meme tout simplement; mais c'etait
+Sylvestre qui avait trouve que ca ne pouvait pas se faire, que ce ne serait
+pas tres bien pour une jeune fille de paraitre si hardie. Dans Paimpol, on
+critiquait deja son air et sa toilette...
+
+... Elle enlevait ses vetements avec la lenteur distraite d'une fille qui
+reve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe elegante, ajustee a la mode
+des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.
+
+Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
+sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
+parfaite; n'etant plus comprimee, ni trop amincie par le bas, elle reprit
+ses lignes naturelles, qui etaient pleines et douce comme celle des
+statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
+chacune de ses poses etait exquise a regarder.
+
+La petite lampe, qui brulait seule a cette heure avancee, eclairait avec un peu
+de mystere ses epaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil
+n'avait jamais regardee et qui allait sans doute etre perdue pour tous, se
+dessecher sans etre jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour
+lui...
+
+Elle se savait jolie de figure, mais elle etait bien inconsciente de la
+beaute de son corps. Du reste, dans cette region de la Bretagne, chez les
+filles des pecheurs islandais, c'est presque de race, cette beaute-la; on ne
+la remarque plus guere, et meme les moins sages d'entre elles, au lieu d'en
+faire parade, auraient une pudeur a la laisser voir. Non, ce sont les
+raffines des villes qui attachent tant d'importance a ces choses pour les
+mouler ou les peindre...
+
+Elle se mit a defaire les especes de colimacons en cheveux qui etaient enroules
+au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomberent sur son dos comme
+deux serpents tres lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de
+sa tete, - ce qui etait commode pour dormir; - alors, avec son profil
+droit, elle ressemblait a une vierge romaine.
+
+Cependant ses bras restaient releves, et, en mordant toujours sa levre,
+elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
+un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant a autre chose;
+apres, les laissant encore retomber, elle se mit tres vite a les defaire pour
+s'amuser, pour les etendre; bientot elle en fut couverte jusqu'aux reins,
+ayant l'air de quelque druidesse de foret.
+
+Et puis, le sommeil etant venu tout de meme, malgre l'amour et malgre l'envie
+de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la
+figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui etait deployee a present
+comme un voile...
+
+Dans sa chaumiere de Ploubazlanec, la grand'mere Moan, qui etait, elle, sur
+l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir,
+du sommeil glace des vieillards, en songeant a son petit-fils et a la mort.
+Et, a cette meme heure, a bord de la _Marie_, - sur la mer Boreale qui etait ce
+soir-la tres remuante - Yann et Sylvestre, les deux desires, se chantaient des
+chansons, tout en faisant gaiment leur peche a la lumiere sans fin du jour...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+. . . . . . . . . . . . .
+
+Environ un mois plus tard. - En juin.
+
+Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
+appellent le _calme blanc;_ c'est-a-dire que rien ne bougeait dans l'air,
+comme si toutes les brises etaient epuisees, finies.
+
+Le ciel s'etait couvert d'un grand voile blanchatre, qui s'assombrissait
+par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombes, aux nuances ternes
+de l'etain. Et la-dessous, les eaux inertes jetaient un eclat pale, qui
+fatiguait les yeux et qui donnait froid.
+
+Cette fois-la, c'etaient des moires, rien que des moires changeantes qui
+jouaient sur la mer; des cernes tres legers, comme on en ferait en
+soufflant contre un miroir. Toute l'etendue luisante semblait couverte
+d'un reseau de dessins vagues qui s'enlacaient et se deformaient, tres vite
+effaces, tres fugitifs.
+
+Eternel soir ou eternel matin, il etait impossible de dire: un soleil qui
+n'indiquait plus aucune heure, restait la toujours, pour presider a ce
+resplendissement de choses mortes, il n'etait lui-meme qu'un autre cerne,
+presque sans contours, agrandi jusqu'a l'immense par un halo trouble.
+
+Yann et Sylvestre, en pechant a cote l'un de l'autre, chantaient: _Jean-Francois
+de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie
+meme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espece de drolerie
+enfantine avec laquelle ils reprenaient perpetuellement les couplets, en
+tachant d'y mettre un entrain nouveau a chaque fois. Leurs joues etaient
+roses sous la grande fraicheur salee; cet air qu'ils respiraient etait
+vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, a la source meme
+de toute vigueur et de toute existence.
+
+Et pourtant, autour d'eux, c'etaient des aspects de non vie, de monde
+fini ou pas encore cree; la lumiere avait aucune chaleur; les choses se
+tenaient immobiles et comme refroidies a jamais, sous le regard de cette
+espece de grand oeil spectral qui etait le soleil.
+
+La _Maire_ projetait sur l'etendue une ombre qui etait tres longue comme le
+soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies refletant
+les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombree qui ne
+miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de passait
+sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de myriades,
+tous pareils, glissant doucement dans la meme direction, comme ayant un
+but dans leur perpetuel voyage. C'etaient des morues qui executaient leurs
+evolutions d'ensemble, toutes en long dans le meme sens, bien paralleles,
+faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agitees d'un
+tremblement rapide, qui donnait un air de fluidite a cet amas de vies
+silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se
+retournaient en meme temps, montrant le brillant de leur ventre argente; et
+puis le meme coup de queue, le meme retournement, se propageait dans le
+banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames
+de metal eussent jete, entre deux eaux, chacune un petit eclair.
+
+Le soleil, deja tres bas, s'abaissait encore; donc s'etait le soir decidement. A
+mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui
+avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus
+net, plus reel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la
+lune.
+
+Il eclairait pourtant; mais on eut dit qu'il n'etait pas du tout loin dans
+l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au
+bout de l'horizon, on eut rencontre la ce gros ballon triste, flottant dans
+l'air a quelques metres au-dessus des eaux.
+
+La peche allait assez vite; en regardant dans l'eau reposee, on voyait tres
+bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
+glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquees, comme pour mieux
+se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, a deux
+mains, les pecheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bete a qui devait
+l'eventer et l'aplatir.
+
+La flottille des Paimpolais etait eparse sur ce miroir tranquille, animant
+ce desert. Ca et la, paraissaient les petites voiles lointaines, deployees pour la
+forme puisque rien ne soufflait, et tres blanches, se decoupant en clair
+sur les grisailles des horizons.
+
+Ce jour-la, c'avait l'air d'un metier si calme, si facile, celui de pecheur
+d'Islande; - un metier de demoiselle...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait bien peu
+d'etre si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement
+avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-la; renferme
+au contraire avec les autres, et plutot fier et sombre; - tres doux
+pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand
+on ne l'irritait pas.
+
+Eux chantaient cette chanson-la; les deux autres, a quelques pas plus loin,
+chantaient autre chose, une autre melopee faite aussi de somnolence, de sante
+et de vague melancolie.
+
+On ne s'ennuyait pas et le temps passait.
+
+En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
+fourneau de fer, et le couvercle de l'ecoutille etait maintenu ferme pour
+procurer des illusions de nuit a ceux qui avaient besoin de sommeil. Il
+leur fallait tres peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, eleves
+dans les villes, en eussent desire davantage. Mais, quand la poitrine
+profonde s'est gonflee tout le jour a meme l'atmosphere infinie, elle s'endort
+elle aussi, apres, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans
+n'importe quel petit trou comme font les betes.
+
+On se couchait apres le quart, par fantaisie, a des moments quelconques,
+les heures n'important plus dans cette clarte continuelle. Et c'etaient
+toujours de bons sommes, sans agitations, sans reves, qui reposaient de
+tout.
+
+Quand par hasard l'idee etait aux femmes, cela par exemple agitait les
+dormeurs: en se disant que dans six semaines la peche allait finir, et
+qu'ils en possederaient bientot des nouvelles, ou des anciennes deja aimees, ils
+rouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutot a la maniere
+honnete: on se rappelait les epouses, les fiancees, les soeurs, les
+parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des periodes bien longues...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+... Ils regardaient a present, au fond de leur horizon gris, quelque chose
+d'imperceptible. Une petite fumee, montant des eaux comme une queue
+microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonce que celui du
+ciel. Avec leurs yeux exerces a sonder les profondeurs, ils l'avaient vite
+apercue:
+
+--Un vapeur, la-bas!
+
+--J'ai idee, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idee que c'est un
+vapeur de l'Etat, - le croiseur qui vient faire sa ronde...
+
+Cette vague fumee apportait aux pecheurs des nouvelles de France, et, entre
+autres, certaine lettre de vieille grand'mere, ecrite par une main de belle
+jeune fille.
+
+Il se rapprocha lentement; bientot on vit sa coque noire, - c'etait bien le
+croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.
+
+En meme temps, une legere brise qui s'etait levee, piquante a respirer, commencait a
+marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle tracait sur le
+luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en trainees,
+s'etendaient comme des eventails, ou se ramifiaient en forme de madrepores;
+cela se faisait tres vite avec un bruissement, c'etait comme un signe de
+reveil presageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel, debarrasse de
+son voile, devenait clair; les vapeurs, retombees sur l'horizon, s'y
+tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des
+murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre
+lesquelles les pecheurs etaient -celle d'en haut et celle d'en bas -
+reprenaient leur transparence profonde, comme si on eut essuye les buees qui
+les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une facon rapide qui
+n'etait pas bonne.
+
+Et, de differents points de la mer, de differents cotes de l'etendue, arrivaient
+des navires pecheurs: tous ceux de France qui rodaient dans ces parages,
+des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme
+des oiseaux qui rallient a un rappel, ils se rassemblaient a la suite de se
+croiseur; il en sortait meme des coins vides de l'horizon, et leurs
+petites ailes grisatres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout a fait
+le pale desert.
+
+Plus de lente derive, ils avaient tendu leurs voiles a la fraiche brise
+nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.
+
+L'Islande, assez lointaine, etait apparue aussi, avec un air de vouloir
+s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
+grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais ete eclairee que par cote,
+par en dessous et comme a regret. Elle se continuait meme par une autre
+Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu a peu; - mais qui etait
+chimerique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'etaient
+qu'une condensation de vapeurs. Et le soleil, toujours bas et trainant,
+incapable de monter au-dessus des choses, se voyait a travers cette
+illusion d'ile, tellement, qu'il paraissait pose devant et que c'etait pour
+les yeux un aspect incomprehensible. Il n'avait plus de halo, et son
+disque rond ayant repris des contours tres accuses, il semblait plutot
+quelque pauvre planete jaune, mourante, qui se serait arretee la, indecise, au
+milieu d'un chaos...
+
+Le croiseur, qui avait stoppe, etait entoure maintenant de la pleiade des
+Islandais. De tous ces navires se detachaient des barques, en coquille
+de noix, lui amenant a bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des
+accoutrements assez sauvage.
+
+Ils avaient tous quelque chose a demander, un peu comme les enfants, des
+remedes pour des petites blessures, des reparations, des vivres, des
+lettres.
+
+D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
+fers, pour quelque mutinerie a expier; ayant tous ete au service de l'Etat, ils
+trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont etroit du
+croiseur fut encombre par quatre ou cinq de ces grands garcons etendus la
+boucle au pied, le vieux maitre qui les avait cadenasses leur dit:
+"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils
+firent docilement, avec un sourire.
+
+Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre
+autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une a _monsieur Gaos,
+Yann,_ la seconde a _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrivee par le
+Danemark a Reickavick, ou le croiseur l'ait prise).
+
+Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile a voile, leur faisait la
+distribution, ayant quelque peine souvent a lire les adresses qui n'etaient
+pas toutes mises par de mains tres habiles.
+
+Et le commandant disait:
+
+--Depechez-vous, depechez-vous, le barometre baisse.
+
+Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenees a
+la mer, et tant de pecheurs assembles dans cette region peu sure.
+
+Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.
+
+Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les eclairait du haut de
+l'horizon toujours avec son meme aspect d'astre mort.
+
+Assis tous deux a l'ecart, dans un coin du pont, les bras enlaces et se
+tenant par les epaules, ils lisaient tres lentement, comme pour se mieux
+penetrer des choses du pays qui leur etaient dites.
+
+Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
+petite fiancee; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires droles de
+la vieille grand'mere Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les
+absents; et puis le dernier alinea qui le concernait: "Le bonjour de ma
+part au fils Gaos".
+
+Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne a
+son grand ami, pour essayer de lui faire apprecier la main qui l'avait
+tracee:
+
+--Regarde, c'est une tres belle ecriture, n'est-ce pas, Yann?
+
+Mais Yann qui savait tres bien quelle etait cette main de jeune fille,
+detourna la tete en secouant ses epaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait a la
+fin avec cette Gaud.
+
+Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier dedaigne, le
+remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
+poitrine, se disant tout triste:
+
+--Bien sur, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut
+avoir comme ca contre elle?...
+
+... Minuit sonne a la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours la,
+assis, songeant au pays, aux absents, a mille choses, dans un reve...
+
+A ce moment, l'eternel soleil, qui avait un peu trempe son bord dans les
+eaux, recommenca a monter lentement.
+
+Et ce fut le matin...
+
+
+
+
+
+Deuxieme Partie
+
+I
+
+
+... Il avait aussi change d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et
+il ouvrait cette nouvelle journee par un matin sinistre. Tout a fait
+degage de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le
+ciel comme des jets, annoncant le mauvais temps prochain.
+
+Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La
+brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme eprouvant le besoin
+de l'eparpiller, d'en debarrasser la mer; et ils commencaient a se disperser, a
+fuir comme une armee en deroute, - rien que devant cette menace ecrite en
+l'air, a laquelle on ne pouvait plus se tromper.
+
+Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
+navires.
+
+Les lames, encore petites, se mettaient a courir les unes apres les autres, a
+se grouper; elles s'etaient marbrees d'abord d'une ecume blanche qui s'etalait
+dessus en bavures; ensuite, avec un gresillement, il en sortait des fumees;
+on eut dit que ca cuisait, que ca brulait; - et le bruit aigre de tout cela
+augmentait de minute en minute.
+
+On ne pensait plus a la peche, mais a la manoeuvre seulement. Les lignes
+etaient depuis longtemps rentrees. Ils se hataient tous de s'en aller, - les
+uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver a temps;
+d'autres, preferant depasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sur de
+prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer
+vent arriere. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; ca et la,
+dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites
+choses mouillees, fatiguees, fuyantes, - mais tenant debout tout de meme,
+comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que l'on couche en
+soufflant dessus, et qui toujours se redressent.
+
+La grande panne des nuages, qui s'etait condensee a l'horizon de l'ouest avec
+un aspect d'ile, se defaisait maintenant par le haut, et les lambeaux
+couraient dans le ciel. Elle semblait inepuisable, cette panne: le vent
+l'etendait, l'allongeait, l'etirait, en faisait sortir indefiniment des
+rideaux obscurs, qu'il deployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une
+lividite froide et profonde.
+
+Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.
+
+Le croiseur etait parti vers les abris d'Islande; les pecheurs restaient
+seuls sur cette mer remuee qui prenait un air mauvais et une teinte
+affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.
+Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.
+
+Les lames, frisees en volutes, continuaient de se courir apres, de se reunir,
+de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes,
+et, entre elles, les vides se creusaient.
+
+En quelques heures, tout etait laboure, bouleverse dans cette region la veille
+si calme, et, au lieu du silence d'avant on etait assourdi de bruit.
+Changement a vue que toute cette agitation d'a present, inconsciente,
+inutile, qui s'etait faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel
+mystere de destruction aveugle!...
+
+Les nuages achevaient de se deplier en l'air, venant toujours de l'ouest,
+se superposant, empresses, rapides, obscurcissant tout. Quelques
+dechirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d'en
+bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdatre maintenant, etait de
+plus en plus zebree de baves blanches.
+
+A midi, la _Marie_ avait tout a fait pris son allure de mauvais temps;
+ses ecoutilles fermees et ses voiles reduites, elle bondissait souple et legere;
+- au milieu du desarroi qui commencait, elle avait un air de jouer comme
+font les gros marsouins que les tempetes amusent. N'ayant plus que
+la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
+marine qui designe cette allure-la.
+
+En haut, c'etait devenu entierement sombre, une voute fermee, ecrasante, - avec
+quelques charbonnages plus noirs etendus dessus en taches informes, cela
+semblait presque un dome immobile, et il fallait regarder bien pour
+comprendre que c'etait au contraire en plein vertige de mouvement:
+grandes nappes grises, se depechant de passer, et sans cesse remplacees par
+d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de tenebres, se devidant
+comme d'un rouleau sans fin...
+
+Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
+le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mysterieux et de
+terrible. La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout etait pris d'un
+meme affolement de fuite et de vitesse dans le meme sens. Ce qui detalait le
+plus vite, c'etait le vent; puis les grosses levees de houle, plus lourdes,
+plus lentes, courant apres lui; puis la _Marie_ entrainee dans ce mouvement
+de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs cretes blemes qui se
+roulaient dans une perpetuelle chute, et elle, - toujours rattrapee,
+toujours depassee, - leur echappait tout de meme, au moyen d'un sillage habile
+qu'elle se faisait derriere, d'un remous ou leur fureur se brisait.
+
+Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on eprouvait surtout, c'etait une
+illusion de legerete; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir.
+Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'etait sans secousse comme si le
+vent l'eut enlevee; et sa redescente apres etait comme une glissade, faisant
+eprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulees des
+"chars russes" ou dans celles imaginaires des reves. Elle glissait comme a
+reculons, la montagne fuyante se derobant sous elle pour continuer de
+courir, et alors elle etait replongee dans un de ces grands creux qui
+couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible,
+dans un eclaboussement d'eau qui ne la mouillait meme pas, mais qui fuyait
+comme tout le reste; qui fuyait et s'evanouissait en avant comme de la
+fumee, comme rien...
+
+Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apres chaque lame passee, on
+regardait derriere soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui
+se dressait toute verte par transparence; qui se depechait d'approcher,
+avec les contournements furieux, des volutes pretes a se refermer, un air
+de dire: "Attends que je t'attrape, et je t'engouffre..."
+
+... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
+d'epaule on enleverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
+passer sous soi, avec son ecume bruissante, son fracas de cascade.
+
+Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours.
+Ces lames se succedaient, plus enormes, en longues chaines de montagnes dont
+les vallees commencaient a faire peur. Et toute cette folie de mouvement
+s'accelerait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit
+plus immense.
+
+C'etait bien du tres gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a
+devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis,
+justement la _Marie,_ cette annee-la, avait passe sa saison dans la partie la
+plus occidentale des pecheries d'Islande; alors toute cette fuite dans
+l'Est etait autant de bonne route faite pour le retour.
+
+Yann et Sylvestre etaient a la barre, attaches par la ceinture. Ils
+chantaient encore la chanson de _Jean-Francois de Nantes;_ grises de
+mouvement et de vitesse ils chantaient a pleine voix, riant de ne plus
+s'entendre au milieu de tout ce dechainement de bruits, s'amusant a tourner
+la tete pour chanter contre le vent et perdre haleine.
+
+--Eh ben! Les enfants, ca sent-il le renferme, la-haut? leur demandait
+Guermeur, passant sa figure barbue par l'ecoutille entre-baillee, comme un
+diable pret a sortir de sa boite.
+
+Oh! non, ca ne sentait pas le renferme, pour sur.
+
+Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
+ayant confiance dans la solidite de leur bateau, dans la force de leurs
+bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faience qui, depuis
+quarante annees de voyages en Islande, avait danse tant de fois cette
+mauvaise danse-la toujours souriante entre ses bouquets de fausses
+fleurs...
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+En general, on ne voyait pas loin autour de soi; a quelques centaines de
+metres, tout paraissait finir en especes d'epouvantes vagues, en cretes blemes
+qui se herissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu
+d'une scene restreinte, bien que perpetuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses etaient noyees dans cette sorte de fumee d'eau, qui
+fuyait en nuage, avec une extreme vitesse, sur toute la surface de la mer.
+
+Mais, de temps a autre, une eclaircie se faisait vers le nord-ouest d'ou une
+_saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de
+l'horizon; un reflet trainant, faisant paraitre plus sombre le dome de ce
+ciel, se repandait sur les cretes blanches agitees. Et cette eclaircie etait
+triste a regarder; ces lointains entrevus, ces echappees serraient le coeur
+davantage en donnant trop bien a comprendre que c'etait le meme chaos
+partout, la meme fureur - jusque derriere ces grands horizons vides et
+infiniment au dela: l'epouvante n'avait pas de limites, et on etait seul au
+milieu!
+
+Une clameur geante sortait des choses comme un prelude d'apocalypse jetant
+l'effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de voix:
+d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient
+presque lointaines a force d'etre immenses: cela c'etait le vent, la grande ame
+de ce desordre, la puissance invisible menant tout. Il faisait peur,
+mais il y avait d'autres bruits, plus rapproches, plus materiels, plus
+menacants de detruire, que rendait l'eau tourmentee, gresillant comme sur des
+braises...
+
+Toujours cela grossissait.
+
+Et, malgre leur allure de fuite, la mer commencait a les couvrir, a les
+_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arriere,
+puis de l'eau a paquets, lancee avec une force a tout briser. Les lames se
+faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant
+elles etaient dechiquetees a mesure, on en voyait de grands lambeaux verdatres,
+qui etaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en
+tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors
+la _Marie_ vibrait tout entiere comme de douleur. Maintenant on ne
+distinguait plus rien, a cause de toute cette bave blanche, eparpillee; quand
+les rafales gemissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons
+plus epais - comme, en ete, la poussiere des routes. Une grosse pluie, qui etait
+venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble
+sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanieres.
+
+Ils restaient tous les deux a la barre, attaches et se tenant ferme, vetus de
+leurs _cirages,_ qui etaient durs et luisants comme des peaux de requins;
+ils les avaient bien serres au cou, par des ficelles goudronnees, bien serres
+aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,
+et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
+plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas etre renverses. La peau des
+joues leur cuisait et ils avaient le respiration a toute minute coupee.
+Apres chaque grande masse d'eau tombee, ils se regardaient - en souriant, a
+cause de tout ce sel amasse dans leur barbe.
+
+A la longue, pourtant, cela devenait une extreme fatigue, cette fureur,
+qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours a son meme paroxysme exaspere. Les
+rages des hommes, celles des betes s'epuisent et tombent vite; - il faut
+subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
+cause et sans but, mysterieuses comme la vie et comme la mort.
+
+ Jean-Francois de Nantes;
+ Jean-Francois.
+ Jean-Francois!
+
+
+A travers leurs levres devenues blanches, le refrain de la vieille
+chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps a
+autre inconsciemment. L'exces de mouvement et de bruit les avait rendus
+ivres, ils avaient beau etre jeunes, leurs sourires grimacaient sur leurs
+dents entrechoquees par un tremblement de froid; leurs yeux, a demi fermes
+sous les paupieres brulees qui battaient, restaient fixes dans une atonie
+farouche. Rives a leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils
+faisaient, avec leurs mains crispees et bleuis, les efforts qu'il
+fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles. Les
+cheveux ruisselants, la bouche contractee, ils etaient devenus etranges, et
+en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive.
+
+Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'etre encore la, a
+cote l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se
+dressait, derriere, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante,
+horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs
+mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient
+plus a rien, ni a Gaud, ni a aucune femme, ni a aucun mariage. Cela durait
+depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensees; leur ivresse de
+bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tete. Ils
+n'etaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette
+barre; que deux betes vigoureuses cramponnees la par instinct pour ne pas
+mourir.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+...C'etait en Bretagne, apres la mi-septembre, par une journee deja fraiche. Gaud
+cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction
+de Pors-Even.
+
+Depuis pres d'un mois, les navires islandais etaient rentres, - moins deux
+qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_
+ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord etaient au pays tranquillement.
+
+Gaud se sentait tres troublees, a l'idee qu'elle se rendait chez ce Yann. Une
+seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'etait quand on
+etait alle, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre, a son depart
+pour le service. (On l'avait accompagne jusqu'a la diligence, lui,
+pleurant un peu, sa vieille grand'mere pleurant beaucoup, et il etait parti
+pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui etait venu aussi pour
+embrasser son petit ami, avait fait mine de detourner les yeux quand elle
+l'avait regarde, et comme il avait beaucoup de monde autour de cette
+voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assembles
+pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.
+
+Alors elle avait pris a la fin une grande resolution, et, un peu craintive,
+s'en allait chez les Gaos.
+
+Son pere avait eu jadis des interets communs avec celui d'Yann (de ces
+affaires compliquees qui, entre pecheurs comme entre paysans, n'en
+finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
+d'une barque qui venait de se faire _a la part._
+
+--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
+pere; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
+jamais allee si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette
+grande course.
+
+Au fond elle avait une curiosite anxieuse de cette famille d'Yann, ou elle
+entrerait peut-etre un jour, de cette maison, de ce village.
+
+Dans une derniere causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait explique a
+sa maniere la sauvagerie de son ami:
+
+--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
+avec personne, par idee a lui; il n'aime bien que la mer, et meme un jour,
+par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.
+
+Elle lui pardonnerait donc ses manieres d'etre, et, retrouvant toujours
+dans sa memoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
+reprenait a esperer.
+
+Si elle le rencontrait la, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sur; son
+intention n'etait point de se montrer si osee. Mais lui, la revoyant de
+pres, parlerait peut-etre...
+
+
+
+
+
+III
+
+Elle marchait depuis une heure, alerte, agitee, respirant la brise saine
+du large.
+
+Il y avait de grands calvaires plantes aux carrefours des chemins.
+
+De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
+sont toute l'annee battus par le vent, et dont la couleur est celle des
+rochers. Dans l'un, ou le sentier se retrecissait tout a coup entre des murs
+sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois",
+et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues,
+buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot
+revenu de la-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont
+tres preoccupes par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les
+autres aux mille details de la route.
+
+Le petit village etait loin derriere elle maintenant, et, a mesure qu'elle
+s'avancait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se
+faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.
+
+Le terrain etait ondule, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la
+grande mer. Plus d'arbres du tout a present; rien que la lande rase, aux
+ajoncs verts, et, ca et la, les divins crucifies decoupant sur le ciel leurs
+grands bras en croix, donnant a tout ce pays l'air d'un immense lieu de
+justice.
+
+A un carrefour, garde par un de ces christs enormes, elle hesita entre deux
+chemins qui fuyaient entres des talus d'epines.
+
+Une petite fille qui arrivait se trouva a point pour la tirer d'embarras:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+C'etait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann. Apres l'avoir embrassee,
+elle lui demanda si ses parents etaient a la maison.
+
+--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frere Yann, dit la petite sans
+aucune malice, qui est alle a Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard
+dehors.
+
+Il n'etait pas la, lui! Encore se mauvais sort qui l'eloignait d'elle
+partout et toujours. Remettre sa visite a une autre fois, elle y pensa
+bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
+parler... Que penserait-on de cela a Pors-Even? Alors elle decida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
+rentrer.
+
+A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
+perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus desolees. Ce
+grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
+plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans
+le sentier, il y avait des goemons qui trainaient par terre, feuillages
+_d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde etait voisin. Ils se repandaient
+dans l'air leur odeur saline.
+
+Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait a
+longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
+ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pecheurs, ils avaient
+toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
+croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, tres males et
+decidees, sous un bonnet de marin.
+
+L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
+allonger sa route; ces gens s'etonnaient de la voir marcher si lentement.
+
+Ce Yann, que faisait-il a Loguivy? Il courtisait les filles peut-etre...
+
+Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps
+en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en general qu'a
+se presenter. Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson
+islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne resistent guere a un garcon
+aussi beau. Non, tout simplement, il etait alle faire une commande a certain
+vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne maniere pour
+tresser les _casiers_ a prendre les homards. Sa tete etait tres libre d'amour
+en ce moment.
+
+Elle arriva a une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
+C'etait une chapelle toute grise, tres petite et tres vieille; au milieu de
+l'aridite d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et deja sans feuilles,
+lui faisait des cheveux, des chevaux jetes tous du meme cote, comme par une
+main qu'on y aurait passee.
+
+Et cette main etait celle aussi qui fait sombrer les barques des pecheurs,
+main eternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de
+la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient pousse de
+travers et echeveles, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
+seculaire de cette main-la.
+
+Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'etait la
+chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arreta, pour gagner encore du temps.
+
+Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
+Et tout etait de la meme couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le
+lieu tout entier semblait uniformement hale, ronge par le vent de la mer; un meme
+lichen grisatre, avec ses taches d'un jaune pale de soufre, couvrait les
+pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient
+dans les niches du mur.
+
+Sur une de ces croix de bois, un nom etait ecris en grosses lettres: _Gaos.
+- Gaos, Joel, quatre-vingts ans._
+
+Ah! Oui, le grand-pere; elle savait cela.
+
+La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs
+des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'etait naturel, et
+elle aurait du s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
+faisait une impression penible.
+
+Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une priere sous ce
+porche antique, tout petit, use, badigeonne de chaux blanche. Mais la elle
+s'arreta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_ encore ce nom,
+grave sur une des plaques funeraires comme on en met pour garder le
+souvenir de ceux qui meurent au large.
+
+Elle se mit a lire cette inscription:
+
+ En memoire de
+ GAOS, Jean-Louis
+ age de 24 ans, matelot a bord de la _Marguerite_,
+ disparu en Islande, le 3 aout 1877.
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, a cette entree de chapelle,
+etaient clouees d'autre plaques de bois, avec des noms de marins morts.
+C'etait le coin des naufrages de Pors-Even, et elle regretta d'y etre venue,
+prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans l'eglise, elle avait vu
+des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il etait plus
+petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pecheurs islandais.
+ Il y avait de chaque cote un banc de granit, pour les veuves, pour les
+meres: et ce lieu bas, irregulier comme une grotte, etait garde par une bonne
+vierge tres ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux mechants, qui
+ressemblait a Cybele, deesse primitive de la terre.
+
+Gaos! Encore!
+
+ En memoire de
+ GAOS, Francois
+ epoux de Anne-Marie LE GOASTER,
+ capitaine a bord du _Paimpolais_,
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
+ avec vingt-trois hommes composant son equipage.
+ Qu'ils reposent en paix!
+
+Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crane noir avec des yeux
+verts, peinture naive et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre age.
+
+Gaos! partout ce nom!
+
+Un autre Gaos s'appelait Yves, _enleve du bord de son navire et disparu
+aux environs de Norden-Fiord, en Islande, a l'age de vingt-deux ans._ La
+plaque semblait etre la depuis de longues annees; il devait etre bien oublie,
+celui-la...
+
+En lisant, il lui venait pour ce Yann des elans de tendresse douce, et un
+peu desesperee aussi. Jamais, non, jamais il ne serait a elle! Comment le
+disputer a la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombre, des ancetres,
+des freres, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.
+
+Elle entra dans la chapelle, deja obscure, a peine eclairee par ses fenetres basses
+aux parois epaisses. Et la, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber,
+elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes enormes,
+entoures de fleurs grossieres, et qui touchaient la voute avec leur tete.
+Dehors, le vent qui se levait commencait a gemir, comme rapportant au pays
+breton la plainte des jeunes hommes morts.
+
+Le soir approchait; il fallait pourtant bien se decider a faire sa visite
+et s'acquitter de sa commission.
+
+Elle reprit sa route et, apres s'etre informee dans le village, elle trouva
+la maison des Gaos, qui etait adossee a une haute falaise; on y montait par
+une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu a l'idee que Yann
+pouvait etre revenu, elle traversa le jardinet ou poussaient des
+chrysanthemes et des veroniques.
+
+En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
+et on la fit asseoir tres poliment pour attendre le retour du pere, qui lui
+signerait son recu. Parmi tout ce monde qui etait la, ses yeux chercherent
+Yann, mais elle ne le vit point.
+
+On etait fort occupe dans la maison. Sur une grande table bien blanche, on
+taillait deja a la piece, dans du coton neuf, des costumes appeles _cirages,_
+pour la prochaine saison d'Islande.
+
+--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut a chacun deux
+rechanges complets pour la-bas.
+
+On lui expliqua comment on s'y prenait apres pour les peindre et les
+cirer, ces tenues de misere. Et, pendant qu'on lui detaillait la chose,
+ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
+
+Il etait amenage a la maniere traditionnelle des chaumieres bretonnes; une immense
+cheminee occupait le fond, et des lits en armoire s'etageaient sur les cotes.
+Mais cela n'avait pas l'obscurite ni la melancolie de ces gites des
+laboureurs, qui sont toujours a demi enfouis au bord des chemins; c'etait
+clair et propre, comme en general chez les gens de mer.
+
+Plusieurs petits Gaos etaient la, garcons ou filles, tous freres d'Yann, - sans
+compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite
+blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.
+
+--Une que nous avons adoptee l'an dernier, expliqua la mere; nous en avions
+deja beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son pere
+etait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en Islande a la saison
+derniere, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partage les
+cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est echue.
+
+Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adoptee baissait la tete et
+souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui etait son prefere.
+
+Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la fraiche sante se
+voyait epanouie sur toutes ces joues roses d'enfants.
+
+On mettait beaucoup d'empressement a recevoir Gaud - comme une belle
+demoiselle dont la visite etait un honneur pour la famille. Par un
+escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
+d'en haut qui etait la gloire du logis. Elle se rappelait bien
+l'histoire de la construction de cet etage; c'etait a la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonne faite en Manche par le pere Gaos et son
+cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait raconte cela.
+
+Cette chambre de l'epave etait jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve;
+il y avait deux lits a la mode des villes, avec des rideaux en perse
+rose; une grande table au milieu. Par la fenetre, on voyait tout
+Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ la-bas, au mouillage, - et
+la passe par ou ils s'en vont.
+
+Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir ou
+dormait Yann; evidemment, tout enfant, il avait du habiter en bas, dans
+quelqu'un de ces antiques lits en armoire. Mais a present, c'etait peut-etre
+ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aime etre au courant des
+details de sa vie, savoir surtout a quoi se passaient ses longues soirees
+d'hiver...
+
+... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.
+
+Non, ce n'etait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgre ses
+cheveux deja blancs, qui avait presque sa haute stature et qui etait droit
+comme lui: le pere Gaos rentrant de la peche.
+
+Apres l'avoir saluee et s'etre enquis des motifs de sa visite, il lui signa
+son recu, ce qui fut un peu long, car sa main n'etait plus, disait-il, tres
+assuree. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement
+definitif, le desinteressant de cette vente de barque; non, mais comme un
+acompte seulement; il en recauserait avec M. Mevel. Et Gaud, a qui
+l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons,
+bon, cette histoire n'etait pas encore finie, elle s'en etait bien doutee;
+d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires melees avec les
+Gaos.
+
+On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
+eut trouve plus honnete que toute la famille fut la assemblee pour la recevoir. Le
+pere avait peut-etre meme devine, avec sa finesse de vieux matelot, que son
+fils n'etait pas indifferent a cette belle heritiere; car il mettait un peu
+d'insistance a toujours reparler de lui:
+
+--C'est bien etonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors. Il est
+alle a Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les
+homards; comme vous savez, c'est notre grande peche de l'hiver.
+
+Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
+c'etait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir a l'idee qu'elle ne
+le verrait pas.
+
+--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien sur; nous n'avons pas cela a craindre avec
+notre fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche,
+avec des camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh!
+mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver
+tout a fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme
+sage, nous pouvons le dire.
+
+Cependant la nuit venait; on avait replie les _cirages_ commences, suspendu
+le travail. Les petits Gaos et la petite adoptee, assis sur des bancs,
+se
+serraient les un aux autres, attriste par l'heure grise du soir, et
+regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:
+
+"A present, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"
+
+Et, dans la cheminee, la flamme commencait a eclairer rouge, au milieu du
+crepuscule qui tombait.
+
+--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
+
+Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout a coup au visage a
+la pensee d'etre restee si tard. Elle se leva et prit conge.
+
+Le pere d'Yann s'etait leve lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin,
+jusqu'au dela de certain bas-fond isole ou de vieux arbres font un passage
+noir.
+
+Pendant qu'ils marchaient pres l'un de l'autre, elle se sentait prise
+pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
+comme a un pere, dans des elans qui lui venaient; puis le mots s'arretaient
+dans sa gorge, et elle ne disait rien.
+
+Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
+rencontrant ca et la, sur la rase lande, des chaumieres deja fermees, bien sombres,
+sous leur toiture bossue, pauvres nids ou des pecheurs etaient blottis;
+rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
+
+Comme c'etai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y etait attardee!
+
+Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
+Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
+chaque fois a lui, a Yann; mais c'etait aise de le reconnaitre a distance et vite
+elle etait decue. Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes,
+emmelees comme des chevelures, qui etaient les goemons trainant a terre.
+
+A la croix de Plouezoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
+retourner. Les lumieres de Paimpol se voyaient deja, et il n'y avait plus
+aucune raison d'avoir peur.
+
+Allons, c'etait fini pour cette fois... Et qui sait a present quand elle
+verrait Yann...
+
+Pour retourner a Pors-Even, les pretextes ne lui auraient pas manque, mais
+elle aurait eu trop mauvais air en recommencant cette visite. Il fallait
+etre plus courageuse et plus fiere. Si seulement Sylvestre, son petit
+confident, eut ete la encore, elle l'aurait charge peut-etre d'aller trouver Yann
+de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il etait parti et pour
+combien d'annees?...
+
+
+IV
+
+- Me marier? Disait Yann a ses parents le soir, - me marier? Eh! donc,
+mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je serai jamais si heureux
+qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
+la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
+Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue a la
+maison aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir a de pauvres
+gens comme nous, ca n'est pas assez clair a mon gre. Et puis ni celle-la ni
+une autre, on, c'est tout reflechi, je ne me marie pas, ca n'est pas mon idee.
+
+Ils se regarderent en silence, les deux vieux Gaos, desappointes profondement;
+car, apres en avoir cause ensemble, ils croyaient etre bien surs que cette
+jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tenterent
+point d'insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mere surtout
+baissa la tete et ne dit plus mot; elle respectait les volontes de ce fils,
+de cet aine qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il fut
+toujours tres doux et tres tendre avec elle, soumis plus qu'un enfant pour
+les petites choses de la vie, il etait depuis longtemps son maitre absolu
+pour les grandes, echappant a toute pression avec une independance
+tranquillement farouche.
+
+Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pecheurs,
+de se lever avant le jour. Et apres souper, des huit heures, ayant jete un
+dernier coup d'oeil de satisfaction a ses casiers de Loguivy, a ses filets
+neufs, il commenca de se deshabiller, l'esprit en apparence fort calme;
+puis il monta se coucher, dans le lit a rideaux de perse rose qu'il
+partageait avec Laumec son petit frere.
+
+
+
+V
+
+...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, etait au
+cartier de Brest; - tres depayse, mais tres sage; portant cranement son col bleu
+ouvert et son bonnet a pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure
+roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne
+vieille grand'mere et reste l'enfant innocent d'autrefois.
+
+Un seul soir il s'etait grise, avec des _pays,_ parce que c'est l'usage:
+ils etaient rentres au quartier, toute une bande se donnant le bras, en
+chantant a tue-tete.
+
+Un dimanche aussi, il etait alle au theatre dans les galeries hautes. On
+jouait un de ces grands drames ou les matelots, s'exasperant contre le
+traitre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble et
+qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest. Il avait surtout trouve
+qu'il y faisait tres chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une reprimande de
+l'officier de service. Et il s'etait endormi sur la fin.
+
+En rentrant a la caserne, passe minuit, il avait rencontre des dames d'un age
+assez mur, coiffees en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur
+trottoir.
+
+--Ecoute ici, joli garcon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
+
+Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'etant point
+si naif qu'on aurait pu le croire. Mais le souvenir, evoque tout a coup, de
+sa vieille grand'mere et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles
+tres dedaigneux, les toisant du haut de sa beaute et de sa jeunesse avec un
+sourire de moquerie enfantine. Elles avaient meme ete fort etonnees, les belles,
+de la reserve de ce matelot:
+
+--As-tu vu celui-la!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
+l'on va te manger.
+
+Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'etait perdu
+dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
+dimanche.
+
+Il se conduisait a Brest comme en Islande; comme au large, il restait
+vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il etait
+tres fort, ce qui inspire le respect aux marins.
+
+
+
+
+
+VI
+
+Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait a lui annoncer
+qu'il etait designe pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...
+
+Il se doutait depuis longtemps que ca arriverait, ayant entendu dire a ceux
+qui lisaient les journaux que, par la-bas, la guerre n'en finissait plus.
+ A cause de l'urgence du depart, on le prevenait en meme temps qu'on ne
+pourrait pas lui donner la permission accordee d'ordinaire, pour les
+adieux, a ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire
+son sac et s'en aller. Il lui vint un trouble extreme: c'etait le charme
+des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de
+tout quitter, avec l'inquietude vague de ne plus revenir.
+
+Mille choses tourbillonnaient dans sa tete. Un grand bruit se faisait
+autour de lui, dans le salles du quartier, ou quantite d'autres venaient
+d'etre designes aussi pour cette escadre de Chine.
+
+Et vite il ecrivit a sa pauvre vieille grand'mere, vite au crayon, assis par
+terre, isole dans une reverie agitee, au milieu du va-et-vient et de la
+clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir.
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
+jours apres, en riant derriere lui; c'est egal, ils ont l'air de bien
+s'entendre tout de meme.
+
+Ils s'amusaient de le voir, pour la premiere fois, se promener dans les
+rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
+penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
+l'air tout a fait douces.
+
+Une petite personne a la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
+un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chale brun,
+et une grande coiffe de Paimpolaise.
+
+Elle aussi, suspendue a son bras, se retournait vers lui pour le regarder
+avec tendresse.
+
+--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!
+
+Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
+c'etait une bonne vieille grand'mere, venue de la campagne.
+
+...Venue en hate, prise d'une epouvante affreuse, a la nouvelle du depart de
+son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait deja coute beaucoup de marins
+au pays de Paimpol.
+
+Ayant reuni toutes ses pauvres petites economies, arrange dans un carton sa
+belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle etait partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.
+
+Tout droit elle avait ete le demander a la caserne et d'abord l'adjudant de
+sa compagnie avait refuse de le laisser sortir.
+
+--Si vous voulez reclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
+capitaine, le voila qui passe.
+
+Et carrement, elle y etait allee. Celui-ci s'etait laisse toucher.
+
+--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.
+
+Et Moan, quatre a quatre, etait monte se mettre en toilette de ville, -
+tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
+derriere a cet adjudant une fine grimace impayable, avec une reverence.
+
+Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien decollete dans sa tenue de
+sortie, elle avait ete emerveillee de le trouver si beau: sa barbe noire, qu'un
+coiffeur lui avait taillee, etait en pointe a la mode des marins cette annee-la,
+les liettes de sa chemise ouverte etaient frisee menu, et son bonnet avait
+de longs rubans qui flottaient termines par des encres d'or.
+
+Un instant elle s'etait imagine voir son fils Pierre qui, vingt ans
+auparavant, avait ete lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce
+long passe deja enfui derriere elle, de tous ces morts, avait jete furtivement
+sur l'heure presente une ombre triste.
+
+Tristesse vite effacee. Ils etaient sortis bras dessus bras dessous, dans
+la joie d'etre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
+amoureuse, on l'avait jugee "un peu ancienne".
+
+Elle l'avait emmene diner, en partie fine, dans une auberge tenue par des
+Paimpolais, qu'on lui avait recommandee comme n'etant pas trop chere.
+Ensuite, se donnant le bras toujours, ils etaient alles dans Brest,
+regarder les etalages des boutiques. Et rien n'etait si amusant que tout
+ce qu'elle trouvait a dire pour faire rire son petit-fils, - en breton de
+Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elle etait restee trois jours avec lui, trois jours de fete sur lesquels
+pesait un _apres_ bien sombre, autant dire trois jours de grace.
+
+Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner a Ploubazlanec.
+C'est que d'abord elle etait au bout de son pauvre argent. Et puis
+Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
+consignes inexorablement dans les quartiers, la veille des grands departs
+(un usage qui semble a premiere vue un peu barbare, mais qui est une
+precaution necessaire contre les _bordees_ qu'ils ont tendance a courir au
+moment de se mettre en campagne).
+
+Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
+sa tete pour dire encore des choses droles a son petit-fils, elle n'avait
+rien trouve, non, mais c'etaient des larmes qui avaient envie de venir, les
+sanglots qui, a chaque instant, lui montaient a la gorge. Suspendue a son
+bras, elle lui faisait mille recommandations qui, a lui aussi, donnaient
+l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans une eglise pour
+dire ensemble leurs prieres.
+
+C'est par le train du soir qu'elle s'en etait allee. Pour economiser, ils
+s'etaient rendus a pied a la gare; lui, portant son carton de voyage et la
+soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son
+poids. Elle etait fatiguee, fatiguee, la pauvre vieille; elle n'en pouvait
+plus, de s'etre tant surmenee pendant trois ou quatre jours. Le dos tout
+courbe sous son chale brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle
+n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute
+l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans. A l'idee que c'etait
+fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se
+dechirait d'une maniere affreuse. Et c'etait en Chine qu'il s'en allait,
+la-bas, a la tuerie! Elle l'avait encore la, avec elle: elle le tenait
+encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute
+sa volonte, ni toutes ses larmes ni tout son desespoir de grand'mere ne
+pourraient rien pour le garder!...
+
+Embarrassee de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines,
+agitee, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernieres
+auxquelles il repondait tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la tete
+penchee tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son
+air de petit enfant.
+
+--Allons, la vieille, il faut vous decider si vous voulez partir!
+
+La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
+enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose a terre, pour
+se pendre a son cou dans un embrassement supreme.
+
+On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
+envie de sourire a personne. Poussee par les employes, epuisee, perdue, elle se
+jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement
+la
+portiere sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course legere de
+matelot, decrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
+tour et d'arriver a la barriere, dehors, a temps pour la voir passer.
+
+Un grand coup de sifflet, l'ebranlement bruyant des roues, - la grand'mere
+passa. - Lui, contre cette barriere, agitait avec une grace juvenile son
+bonnet a rubans flottants, et elle, penchee a la fenetre de son wagon de
+troisieme, faisant signe avec son mouchoir pour etre mieux reconnue. Si
+longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette forme
+bleu-noir qui etait encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui
+jetant de toute son ame cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit
+aux marins quand ils s'en vont.
+
+Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'a la
+derniere minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface la-bas pour
+jamais...
+
+Lui, s'en retournant lentement, tete baissee, avec de grosses larmes
+descendant sur ses joues. La nuit d'automne etait venue, le gaz allume
+partout, la fete des matelots commencee. Sans prendre garde a rien, il
+traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
+
+--"Ecoute ici, joli garcon," disaient deja des vois enrouees de ces dames qui
+avaient commence leurs cent pas sur les trottoirs.
+
+Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant a peine
+jusqu'au matin.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+...Il avait pris le large, emporte tres vite sur des mers inconnues,
+beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.
+
+Le navire qui le conduisait en extreme Asie avait ordre de se hater, de
+bruler les relaches.
+
+Deja il avait conscience d'etre bien loin, a cause de cette vitesse qui etait
+incessante, egale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de
+la mer. Etant gabier, il vivait dans sa mature, perche comme un oiseau,
+evitant ces soldats entasses sur le pont, cette cohue d'en bas.
+
+On s'etait arrete deux fois sur la cote de Tunis, pour prendre encore des
+zouaves et des mulets; de tres loin il avait apercu des villes blanches sur
+des sables ou des montagnes. Il etait meme descendu du sa hune pour
+regarder curieusement des hommes tres bruns, drapes de voiles blancs, qui
+etaient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui
+avaient dit que c'etaient ca, les Bedouins.
+
+Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgre la saison
+d'automne, lui donnaient l'impression d'un depaysement extreme.
+
+Un jour, on etait arrive a une ville appelee Port-Said. Tous les pavillons
+d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un
+air de Babel en fete, et des sables miroitants l'entouraient comme une
+mer. On avait mouille la a toucher les quais, presque au milieu des longues
+rues a maisons de bois. Jamais, depuis le depart, il n'avait vu si clair
+et de si
+pres le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette
+profusion de bateaux.
+
+Avec un bruit continuel de sifflets et de sirenes a vapeur, tous ces
+navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, etroit comme un
+fosse, qui fuyait en ligne argentee dans l'infini de ces sables. Du haut
+de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.
+
+Sur ces quais circulaient toute espece de costumes; des hommes en robe de
+toutes les couleurs, affaires, criant, dans le grand coup de feu du
+transit. Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, etaient
+venus se meler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
+choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dechirants de tous les
+exiles qui passaient.
+
+Le lendemain, des le soleil leve, ils etaient entres eux aussi dans l'etroit
+ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les
+pays. Cela avait dure deux jours, cette promenade a la file dans le desert;
+puis une autre mer s'etait ouverte devant eux, et ils avaient repris le
+large.
+
+On marchait a toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait a sa
+surface des marbrures rouges et quelquefois l'ecume battue du sillage
+avait la couleur du sang. Il vivait presque tout le temps dans sa
+hune, se chantant tout bas a lui-meme _Jean Francois de Nantes,_ pour se
+rappeler son frere Yann, l'Islande, le bon temps passe.
+
+Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
+apparaitre quelque montagne de nuance extraordinaire. Ceux qui menaient
+le navire connaissaient sans doute, malgre l'eloignement et le vague, ces
+caps avances des continents qui sont comme des points de repere eternels sur
+les grands chemins du monde. Mais, quand on est gabier, on navigue
+emporte comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les
+mesures sur l'etendue qui ne finit pas.
+
+Lui, n'avait que la notion d'un eloignement effroyable qui augmentait
+toujours; mais il en avait la notion tres nette, en regardant de haut ce
+sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derriere; en comptant depuis
+combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.
+
+En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasses a l'ombre des tentes,
+haletaient avec accablement. L'eau, l'air, la lumiere avaient pris une
+splendeur morne, ecrasante; et la fete eternelle de ces choses etait comme une
+ironie pour les etres, pour les existences organisees qui sont ephemeres:
+
+... Une fois, dans sa hune, il fut tres amuse par des nuees de petits
+oiseaux, d'espece inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des
+tourbillons de poussiere noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs epaules.
+
+Mais bientot, les plus fatigues commencerent a mourir.
+
+... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
+tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.
+
+Ils etaient venus de par dela les grands deserts, pousses par un vent de tempete.
+ Par peur de tomber dans cet infini bleu qui etait partout, ils s'etaient
+abattus, d'un dernier vol epuise, sur ce bateau qui passait. La-bas, au fond
+de quelque region lointaine de la Libye, leur race avait pullule dans des
+amours exuberantes. Leur race avait pullule sans mesure, et il y en avait
+eu trop; alors la mere aveugle, et sans ame, la mere
+nature, avait chasse d'un souffle cet exces de petits oiseaux avec la meme
+impassibilite que s'il se fut agi d'une generation d'hommes.
+
+Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont etait
+jonche de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
+d'amour... Petites loques noires, aux plumes mouillees, Sylvestre et les
+gabiers les ramassaient, etendant dans leurs mains, d'un air de
+commiseration, ces fines ailes bleuatres, - et puis les poussaient au
+grand neant de la mer, a coups de balai...
+
+Ensuite passerent des sauterelles, filles de celles de Moise, et le navire
+en fut couvert.
+
+Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inalterable ou on ne
+voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
+volaient au ras de l'eau...
+
+
+
+
+
+X
+
+
+... De la pluie a torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'etait
+l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-la, le hasard
+l'ayant fait choisir a bord pour completer _l'armement_ d'une baleiniere.
+
+A travers l'epaisseur des feuillages, il recevait l'ondee tiede, et regardait
+autour de lui les choses etranges. Tout etait magnifiquement vert; les
+feuilles des arbres etaient faites comme des plumes gigantesques, et les
+gens qui se promenaient avaient de grands yeux veloutes qui semblaient se
+fermer sous le poids de leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie
+sentait le musc et les fleurs.
+
+Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _Ecoute
+ici, joli garcon,_ entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de
+ce pays enchante, leur appel etait troublant et faisait passer des frissons
+dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles etaient fauves et
+polies comme du bronze.
+
+Hesitant encore, et pourtant fascine par elles, il s'avancait deja, peu a peu, pour
+les suivre.
+
+...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, module en trilles
+d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleiniere, qui allait repartir.
+
+Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on se
+retrouva au large le soir, il etait encore vierge comme un enfant.
+
+Apres une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arreta dans un autre pays de
+pluie et de verdure. Une nuee de bonshommes jaunes, qui poussaient des
+cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.
+
+--Alors nous sommes donc deja en Chine? Demanda Sylvestre, voyant qu'ils
+avaient tous des figures de magot et des queues.
+
+On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'etait que Singapour.
+Il remonta dans sa hune, pour eviter la poussiere noiratre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fievreusement dans les soutes.
+
+Enfin on arriva un jour dans un pays appele Tourane, ou se trouvait au
+mouillage une certaine _Circe_ tenant un blocus. C'etait le bateau auquel
+il se savait depuis longtemps destines, et on l'y deposa avec son sac.
+
+Il y retrouva des _pays_ meme deux _Islandais_ qui pour le moment etaient
+canonniers.
+
+Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles ou il l'y avait
+rien a faire, ils se reunissaient sur le pont, isoles des autres, pour former
+ensemble une petite Bretagne de souvenir.
+
+Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
+avant le moment desire d'aller se battre.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+Paimpol, - le dernier jour de fevrier, - veille du depart des pecheurs pour
+l'Islande.
+
+Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
+devenue tres pale.
+
+C'est que Yann etait en bas, a causer avec son pere. Elle l'avait vu venir,
+et elle entendait vaguement resonner sa voix.
+
+Ils ne s'etaient pas rencontres de tout l'hiver, comme si une fatalite les eut
+toujours eloignes l'un de l'autre.
+
+Apres sa course a Pors-Even, elle avait fonde quelque esperance sur le _pardon
+des Islandais,_ ou l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de causer,
+sur la place, le soir, dans les groupes. Mais, des le matin de cette fete,
+les rues etant deja tendues de blanc, ornees de guirlandes vertes, une mauvaise
+pluie s'etait mise a tomber a torrents, chassee de l'ouest par une brise
+gemissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si noir. "Allons,
+ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient dit tristement les
+filles qui avaient leurs amoureux de ce cote-la. Et, en effet, ils n'etaient
+pas venus, ou bien s'etaient vite enfermes a boire. Pas de procession, pas
+de promenade, et elle, le coeur plus serre que de coutume, etait restee
+derriere ses vitres toute la soiree, ecoutant ruisseler l'eau des toits et
+monter du fond des cabarets les chants bruyants des pecheurs.
+
+Depuis quelques jours, elle avait prevu cette visite d'Yann, se doutant
+bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore reglee, le pere
+Gaos, qui n'aimait pas venir a Paimpol, enverrait son fils. Alors elle
+s'etait promis qu'elle irait a lui, ce que les filles ne font pas
+d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net. Elle
+lui reprocherait de l'avoir troublee, puis abandonnee, a la manieres de garcons
+qui n'ont pas d'honneur. Entetement, sauvagerie, attachement au metier de
+la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles indiques par
+Sylvestre etaient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! apres un
+entretien franc comme serait le leur. Et alors, peut-etre, reparaitrait
+son beau sourire qui arrangerait tout, - ce meme sourire qui l'avait tant
+surprise et charmee l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal
+passee tout entiere a valser entres ses bras. Et cet espoir lui rendait du
+courage, l'emplissait d'une impatience presque douce.
+
+De loin, tout parait toujours si facile, si simple a dire et a faire.
+
+Et, precisement, cette visite d'Yann tombait a une heure choisie: elle etait sure
+que son pere, en ce moment assis a fumer, ne se derangerait pas pour le
+reconduire; donc, dans le corridor ou il n'y aurait personne, elle
+pourrait avoir enfin son explication avec lui.
+
+Mais voici qu'a present, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
+extreme. L'idee seulement de le rencontrer, de le voir face a face au pied
+de ces marches la faisait trembler. Son coeur battait a se rompre... Et
+dire que, d'un moment a l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, -
+avec le petit bruit grincant qu'elle connaissait bien, - pour lui donner
+passage!
+
+Non, decidement, elle n'oserait jamais; plutot se consumer d'attente et
+mourir de chagrin, que tenter une chose pareille. Et deja elle avait fait
+quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.
+
+Mais elle s'arreta encore, hesitante, effaree, se rappellent que c'etait demain
+le depart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir etait unique.
+Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude
+et d'attente, languir apres son retour, perdre encore tout un ete de sa vie...
+
+En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement resolue, elle
+descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant
+luit.
+
+--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plait.
+
+--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
+la main a son chapeau.
+
+Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tete rejetee en
+arriere, l'expression dure, ayant meme l'air de se demander si seulement il
+s'arreterait. Un pied en avant, pret a fuir, il plaquait ses larges epaules a la
+muraille, comme pour etre moins pres d'elle dans ce couloir etroit ou il se
+voyait pris.
+
+Glacee, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prepare pour
+lui dire: elle n'avait pas prevu qu'il pourrait lui faire cet affront-la,
+de passer sans l'avoir ecoutee...
+
+--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
+d'un ton sec et bizarre, qui n'etait pas celui qu'elle voulait avoir.
+
+Lui, detournait les yeux, regardant dehors. Ses joues etaient devenues tres
+rouges, une montee de sang lui brulait le visage, et ses narines mobiles se
+dilataient a chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine,
+comme celles des taureaux.
+
+Elle essaya de continuer:
+
+--Le soir du bal ou nous etions ensemble, vous m'aviez dit au revoir comme
+on ne le dit pas a une indifferente... Monsieur Yann, vous etes sans memoire
+donc... Que vous ai-je fait?...
+
+... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait la, venant de la rue,
+agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derriere
+eux, fit furieusement battre une porte. On etait mal dans ce corridor
+pour parler de choses graves. Apres ses premieres phrases, etranglees dans sa
+gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tete, n'ayant plus d'idees.
+Ils s'etaient avances vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours.
+
+Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel etait noir. Par cette
+porte ouverte, un eclairage livide et triste tombait en plein sur leurs
+figures. Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
+pouvaient se dire, ces deux-la, dans le corridor, avec des airs si
+troubles? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mevel?
+
+--Non, mademoiselle Gaud, repondit-il a la fin en se degageant avec une
+aisance de fauve. - Deja j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur
+nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous etes riche, nous ne sommes pas
+gens de la meme classe. Je ne suis pas un garcon a venir chez vous, moi...
+
+Et il s'en alla...
+
+Ainsi tout etait fini, fini a jamais. Et, elle n'avait meme rien dit de ce
+qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait reussi qu'a la faire
+passer a ses yeux pour une effrontee... Quel garcon etait-il donc, ce Yann,
+avec son dedain des filles, son dedain de l'argent, son dedain de tout!...
+
+Elle restait d'abord clouee sur place, voyant les choses remuer autour
+d'elle, avec du vertige...
+
+Et puis une idee, plus intolerable que toutes, lui vint comme un eclair: des
+camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place,
+l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se
+serait un affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa
+chambre, pour les observer a travers ses rideaux...
+
+Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes. Mais ils
+regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
+sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menacante,
+disant:
+
+--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.
+
+Et puis ils plaisanterent a haute voix sur Jeannie Caroff, sur differentes
+belles; mais aucun ne se retourna vers sa fenetre.
+
+Ils etaient gais tous, excepte lui qui ne repondait pas, ne souriait pas,
+mais demeurait grave et triste. Il n'entra point boire avec les autres
+et, sans plus prendre garde a eux ni a la pluie commencee, marchant lentement
+sous l'averse comme quelqu'un absorbe dans une reverie, il traversa la
+place, dans la direction de Ploubazlanec...
+
+Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
+prit la place de l'amer depit qui lui etait d'abord monte au coeur.
+
+Elle s'assit, la tete dans ses mains. Que faire a present?
+
+Oh! s'il avait pu l'ecouter rien qu'un moment; plutot, s'il pouvait venir la,
+seul avec elle dans cette chambre ou on se parlerait en paix, tout
+s'expliquerait peut-etre encore.
+
+Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui dirait:
+"Vous m'avez cherchee quand je ne vous demandais rien; a present je suis a vous
+de toute mon ame si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir
+la femme d'un pecheur, et cependant, parmi les garcons de Paimpol, je
+n'aurais qu'a choisir si j'en desirais un pour mari; mais je vous aime
+vous, parce que, malgre tout, je vous crois meilleur que les autres
+jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien
+que j'aie habite dans les villes, je vous jure que je suis une fille
+sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime
+tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?
+
+... Mais tout cela ne serait jamais exprime, jamais dit qu'en reve; il etait
+trop tard, Yann ne l'entendrait point. Tenter de lui parler une
+seconde fois... oh! non! pour quelle espece de creature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.
+
+Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa belle
+chambre, ou entrait le jour blanchatre de fevrier, ayant froid, assise au
+hasard sur une des chaises rangees le long du mur, il lui semblait voir
+crouler le monde, avec les choses presentes et les choses a venir, au fond
+d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout autour
+d'elle.
+
+Elle souhaitait etre debarrassee de la vie, etre deja couchee bien tranquille sous
+une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle lui
+pardonnait, et aucune haine n'etait melee a son amour desespere pour lui...
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+La mer, la mer grise.
+
+Sur la grand'route non tracee qui mene, chaque ete, les pecheurs en Islande, Yann
+filait doucement depuis un jour.
+
+La veille, quand on etait parti au chant des vieux cantiques, il
+soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
+s'etaient disperses comme des mouettes.
+
+Puis cette brise etait devenue plus molle, et les marches s'etaient
+ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.
+
+Yann etait peut-etre plus silencieux que d'habitude. Il se plaignait du
+temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser
+de son esprit quelque obsession. Il n'y avait pourtant rien a faire, qu'a
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'a
+respirer et a se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des
+grisailles profondes; en ecoutant, on n'entendait que du silence...
+
+... Tout a coup, un bruit sourd, a peine perceptible, mais inusite et venu
+d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque
+l'on serre les freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche,
+demeura immobilisee...
+
+Echoues!!! ou et sur quoi? Quelque banc de la cote anglaise, probablement.
+Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en
+rideaux.
+
+Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
+contrastait avec cette tranquillite brusque, figee, de leur navire. Voila,
+elle s'etait arretee a cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait plus. Au
+milieu de cette immensite de choses fluides, qui, par ces temps mous,
+semblaient n'avoir meme pas de consistance, elle avait ete saisie par je ne
+sais quoi de resistant et d'immuable qui etait dissimule sous ces eaux; elle
+y etait bien prise, et risquait peut-etre d'y mourir.
+
+Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
+pattes a de la glu?
+
+D'abord on ne s'en apercoit guere; cela ne change pas leur aspect; il faut
+savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer
+jamais.
+
+C'est quand ils se debattent ensuite, que la chose collante vient
+souiller leurs ailes, leur tete, et que, peu a peu, ils prennent cet air
+pitoyable d'une bete en detresse qui va mourir.
+
+Pour la _Marie,_ c'etait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
+beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinee, il est vrai, mais c'etait en
+plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour
+s'inquieter et comprendre que c'etait grave.
+
+Le capitaine faisait un peu pitie, lui qui avait commis la faute en ne
+s'occupant pas assez du point ou l'on etait; il secouait ses mains en
+l'air, en disant:
+
+--_Ma Doue! ma Doue!_ sur un ton de desespoir.
+
+Tout pres d'eux, dans une eclaircie, se dessina un cap qu'ils ne
+reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque aussitot; on ne le
+distingua plus.
+
+D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumee. - Et pour le moment, ils
+aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
+sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine a leur
+maniere, et dont il faut se defendre comme de pirates.
+
+Ils se demenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage. Turc, leur
+chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, etait tres
+emotionne lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
+secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilites, il
+comprenait tres bien que tout cela n'etait pas naturel, et se cachait dans
+les coins, la queue basse.
+
+Apres, ils amenerent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de
+se _dehaler,_ en reunissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude
+manoeuvre qui dura dix heures d'affilee; - et, le soir venu, le pauvre
+bateau, arrive le matin si propre et pimpant, prenait deja mauvaise figure,
+inonde, souille, en plein desarroi. Il s'etait debattu, secoue de toutes les
+manieres, et restait toujours la, cloue comme un bateau mort.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle etait plus
+haute; cela tournait mal quand, tout a coup, vers six heures, les voila
+degages, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laissees pour se tenir...
+ Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant a l'arriere en
+criant:
+
+--Nous flottons!
+
+Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-la, de _flotter;_
+de se tenir s'en aller, redevenir une chose legere, vivante, au lieu d'un
+commencement d'epave qu'on etait tout a l'heure!...
+
+Et, du meme coup, la tristesse d'Yann s'etait envolee aussi. Allege comme son
+bateau, gueri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouve son air
+insouciant, secoue ses souvenirs.
+
+Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
+continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
+libre que dans ses premieres annees.
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+On distribuait un courrier de France, la bas, a bord de la _Circe,_ en rade
+d'Ha-Long, a l'autre bout de la terre. Au milieu d'un groupe serre de
+matelots, le vaguemestre appelait a haute voix les noms des heureux, qui
+avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la batterie, en se
+bousculant autour d'un fanal.
+
+--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui etait bien
+timbree de Paimpol, - mais ce n'etait pas l'ecriture de Gaud. - Qu'est-ce
+que cela voulait dire? Et de qui venait-elle?
+
+L'ayant tournee et retournee, il l'ouvrit craintivement.
+
+ Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.
+
+ "Mon cher petit-fils,"
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+C'etait bien de sa bonne vieille grand'mere; alors il respira mieux. Elle
+avait meme appose au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute
+tremblee et ecoliere: "Veuve Moan".
+
+Veuve Moan. Il porta le papier a ses levres, d'un mouvement irreflechi, et
+embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette. C'est que cette
+lettre arrivait a un heure supreme de sa vie: demain matin, des le jour, il
+partait pour aller au feu.
+
+On etait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'etre pris.
+Aucune grande operation n'etait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les
+renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait a bord des
+navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour completer les
+compagnies de marins deja debarquees. Et Sylvestre, qui avait langui longtemps
+dans les croisieres des les blocus, venait d'etre designe avec quelques autres
+pour combler des vides dans ces compagnies-la.
+
+En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
+disait tout de meme qu'ils debarqueraient encore a temps pour se battre un
+peu. Ayant arrange leurs sacs, termine leurs preparatifs, et fait leurs
+adieux, ils s'etaient promenes toute la soiree au milieu des autres qui
+restaient, se sentant grandis et fiers aupres de ceux-la; chacun a sa maniere
+manifestait ses impressions de depart, les uns graves, un peu recueillis;
+les autres se repandant en exuberantes paroles.
+
+Sylvestre, lui, etait assez silencieux et concentrait en lui-meme son
+impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
+sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
+demain matin". La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une idee
+incomplete; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il etait de vaillante
+race.
+
+... Inquiet de Gaud, a cause de cette ecriture etrangere, il cherchait a
+s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire. Et c'etait difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient la, pour lire
+aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...
+
+Des le debut de sa lettre, comme il l'avait prevu, la grand'mere Yvonne
+expliquait pourquoi elle avait ete obligee de recourir a la main peu experte
+d'une vieille voisine:
+
+"Mon cher enfant, je ne te fais pas ecrire cette fois par ta cousine,
+parce qu'elle est bien dans la peine. Son pere a ete pris de mort subite, il
+y a deux jours. Et il parait que toute sa fortune a ete mangee, a de mauvais
+jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris. On va donc
+vendre sa maison et ses meubles. C'est une chose a laquelle personne ne
+s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va te
+faire comme a moi beaucoup de peine.
+
+"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvele engagement avec le
+capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le depart pour l'Islande
+a eu lieu d'assez bonne heure cette annee. Ils on appareille le 1er du
+courant, l'avant-veille du grand malheur arrive a notre pauvre Gaud, et ils
+n'en ont pas eu connaissance encore.
+
+"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'a present c'est fini, nous ne
+les marierons pas; car ainsi elle va etre obligee de travailler pour gagner
+son pain..."
+
+... Il resta atterre; ces mauvaises nouvelles lui avaient gate toute sa joie
+d'aller se battre...
+
+
+
+
+
+Troisieme partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrete court,
+dressant l'oreille...
+
+C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et veloute de printemps.
+Le ciel est gris, pesant aux epaules.
+
+Ils sont la six matelots armes, en reconnaissance au milieu des fraiches
+rizieres, dans un sentier de boue...
+
+... Encore!!... ce meme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et
+ronflant, espece de _dzinn_ prolonge, donnant bien l'impression de la
+petite chose mechante et dure qui passe la tout droit, tres vite, et dont la
+rencontre peut etre mortelle.
+
+Pour la premiere fois de sa vie, Sylvestre ecoute cette musique-la. Ces
+balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-meme: le coup de feu, parti de loin, est attenue, on ne l'entend plus;
+alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de metal, qui file en trainee
+rapide, frolant vos oreilles...
+
+... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des balles.
+Tout pres des marins, arretes net, elles s'enfoncent dans le sol inonde de la
+riziere, chacune avec un petit _flac_ de grele, sec et rapide, et un leger
+eclaboussement d'eau.
+
+Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drolement jouee, et ils
+disent:
+
+--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
+matelots, tout cela c'est de la meme famille chinoise.)
+
+Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
+voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas dure une
+minute, ce petit arrosage de plomb, et deja cela cesse. Sur la grande
+plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on apercoit rien
+qui bouge.
+
+Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
+ils cherchent d'ou cela a pu venir.
+
+De la-bas, surement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
+comme un ilot de plumes, et derriere lesquels apparaissent, a demi cachees, des
+toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre detrempee de la
+riziere, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes
+plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.
+
+Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont reve...
+
+Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
+et eternellement les memes, - le gris des ciels couverts, la teinte fraiche
+des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France,
+avec des jeunes hommes courant la gaiment, pour tout autre jeu que celui de
+la mort.
+
+Mais, a mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la finesse
+exotique de leur feuillee, ces toits de village accentuent l'etrangete de
+leur courbure, et des hommes jaunes, embusques derriere, avancent, pour
+regarder, leurs figures plates contractees par la malice et la peur...
+Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se deploient en une
+longue ligne tremblante, mais decidee et dangereuse.
+
+--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur meme brave sourire.
+
+Mais c'est egal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
+en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en apercoit d'autres, qui
+arrivent par derriere, emergeant d'entre les herbages...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . .
+... Il fut tres beau, dans cet instant, dans cette journee, le petit
+Sylvestre; sa vieille grand'mere eut ete fiere de le voir si guerrier!
+
+Deja transfigure depuis quelques jours, bronze, la voix changee, il etait la comme
+dans un element a lui. A une minute d'indecision supreme, les matelots, erafles par
+les balles, avaient presque commence ce mouvement de recul qui eut ete leur
+mort a tous; mais Sylvestre avait continue d'avancer; ayant pris son fusil
+par le canon, il tenait tete a tout un groupe, fauchant de droite et de
+gauche, a grands coups de crosse qui assommaient. Et, grace a lui, la partie
+avait change de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais
+quoi, qui decide aveuglement de tout, dans ces petites batailles non dirigees
+etait passe du cote des Chinois; c'etaient eux qui avaient commence a reculer.
+
+... C'etait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant
+recharge leurs armes a tir rapide, les abattaient a leur aise; il y avait des
+flaques rouges dans l'herbe, des corps effondres, des cranes versant leur
+cervelle dans l'eau de la riziere.
+
+Ils fuyaient tout courbes, rasant le sol, s'aplatissant comme des leopards.
+ Et Sylvestre courait apres, deja blesse deux fois, un coup de lance a la cuisse,
+une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l'ivresse
+de se battre, cette ivresse non raisonnee qui vient du sang
+vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
+faisait les heros antiques.
+
+Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
+inspiration de terreur desesperee. Sylvestre s'arreta, souriant, meprisant,
+sublime, pour le laisser decharger son arme, puis se jeta un peu sur la
+gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le
+mouvement de detente, le canon de ce fusil devia par hasard dans le meme
+sens. Alors, lui, sentit une commotion a la poitrine, et, comprenant
+bien ce que c'etait, par un eclair de pensee, meme avant toute douleur, il
+detourna la tete vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur
+dire, comme un vieux soldat, la phrase consacree: "Je crois que j'ai mon
+compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour
+prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit
+entrer aussi, par un trou a son sein droit, avec un petit bruit horrible,
+comme dans un soufflet creve. En meme temps, sa bouche s'emplit de sang,
+tandis qu'il lui venait au cote une douleur aigue, qui s'exasperait vite, vite,
+jusqu'a etre quelque chose d'atroce et d'indicible.
+
+Il tourna sur lui-meme deux ou trois fois, la tete perdue de vertige et
+cherchant a reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont
+la montee l'etouffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is s'abattit.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+Environ quinze jours apres, comme le ciel se faisait deja plus sombre a
+l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
+Sylvestre, qu'on avait rapporte a Hanoi, fut envoye en rade d'Ha-Long et mis a
+bord d'un navire-hopital qui rentrait en France.
+
+Il avait ete longtemps promene sur divers brancards, avec des temps d'arret
+dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces
+conditions mauvaises, sa poitrine s'etait remplie d'eau, du cote perce, et
+l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait
+pas.
+
+On lui avait donne la medaille militaire et il en avait eu un moment de
+joie. Mais il n'etait plus le guerrier d'avant, a l'allure decidee, a la voix
+vibrante et breve. Non, tout cela etait tombe devant la longue souffrance et
+la fievre amollissante. Il etait redevenu enfant, avec le mal du pays; il
+ne parlait presque plus, repondant a peine d'une petite voix douce, presque
+eteinte. Se sentir si malade, et etre si loin, si loin; penser qu'il
+faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, -
+vivrait-il seulement jusque-la, avec ses forces qui diminuaient?...
+Cette notion d'effroyable eloignement etait une chose qui l'obsedait sans
+cesse; qui l'oppressait a ses reveils, - quand, apres les heures
+d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la
+chaleur de sa fievre et le petit bruit soufflant de sa poitrine crevee.
+Aussi il avait supplie qu'on l'embarquat, au risque de tout.
+
+Il etait tres lourd a porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui
+donnait des secousses cruelles en le charroyant.
+
+A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
+petits lits de fer alignes a l'hopital et il recommenca en sens inverse sa
+longue promenade a travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de
+vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'etait dans les
+lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remedes, de blessures et
+de miseres.
+
+Les premiers jours, la joie d'etre en route avait amene en lui un peux de
+mieux. Il pouvait se tenir souleve sur son lit avec des oreillers, et de
+temps en temps il demandait sa boite. Sa boite de matelot etait le coffret
+de bois blanc, achete a Paimpol, pour mettre ses choses precieuses; on y
+trouvait les lettres de la grand'mere Yvonne, celles d'Yann et de Gaud,
+un cahier ou il avait copie des chansons du bord, et un livre de Confucius
+en chinois, pris au hasard d'un pillage sur lequel, au revers blanc des
+feuillets, il avait inscrit le journal naif de sa campagne.
+
+Le mal pourtant ne s'ameliorait pas et, des la premiere semaine, les medecins
+penserent que la mort ne pouvait plus etre evitee.
+
+... Pres de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. Le
+transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesses et ses malades;
+s'en allait toujours vite sur une mer remuee, tourmentee encore comme au
+renversement des moussons.
+
+Depuis le depart d'Ha-Long, il en etait mort plus d'un, qu'il avait fallu
+jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de
+ces petits lits s'etaient debarrasse deja de leur pauvre contenu.
+
+Et ce jour-la, dans l'hopital mouvant, il faisait tres sombre: on avait ete oblige, a
+cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela
+rendait plus horrible cet etouffoir de malades.
+
+Il allait plus mal, lui; c'etait la fin. Couche toujours sur son cote perce, il
+le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force,
+pour immobiliser cette eau, cette decomposition liquide dans ce poumon
+droit, et tacher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet autre
+aussi, peu a peu, s'etait pris par voisinage, et l'angoisse supreme etait
+commencee.
+
+Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
+l'obscurite chaude, des figures aimees ou affreuses venaient se pencher sur
+lui; il etait dans un perpetuel reve d'hallucine, ou passaient la Bretagne et
+l'Islande.
+
+Le matin, il avait fait appeler le pretre, et celui-ci, qui etait un
+vieillard habitue a voir mourir des matelots, avait ete surpris de trouver,
+sous cette enveloppe si virile, la purete d'un petit enfant.
+
+Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
+manches a vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'eventait tout le
+temps avec un eventail a fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui
+des buees malsaines, des fadeurs deja cent fois respirees, dont les poitrines
+ne voulaient plus.
+
+Quelquefois, il lui prenait des rages desesperees pour sortir de ce lit, ou il
+sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent la-haut, essayer de
+revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui
+habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort pour s'en
+aller n'aboutissait qu'a un soulevement de sa tete et de son cou affaibli, -
+quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le
+sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les memes
+creux de son lit defait, deja englue la par la mort; et chaque fois apres la
+fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de
+tout.
+
+Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fut
+encore dangereux, la mer n'etant pas assez calmee. C'etait le soir, vers six
+heures. Quand cet auvent de fer fut souleve, il entra de la lumiere
+seulement, de l'eblouissante lumiere rouge. Le soleil couchant
+apparaissait a l'horizon avec une extreme splendeur, dans la dechirure d'un
+ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il eclairait
+cet hopital en vacillant, comme une torche que l'on balance.
+
+De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors etait
+impuissant a entrer ici, a chasser les senteurs de la fievre. Partout, a
+l'infini, sur cette mer equatoriale, ce n'etait qu'humidite chaude, que
+lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas meme pour les mourants
+qui haletaient.
+
+... Une derniere vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mere, passant
+sur un chemin, tres vite, avec une expression d'anxiete dechirante; la pluie
+tombait sur elle, de nuages bas et funebres; elle se rendait a Paimpol,
+mandee au bureau de la marine pour y etre informee qu'il etait mort.
+
+Il se debattait maintenant; il ralait. On epongeait aux coins de sa bouche
+de l'eau et du sang, qui etaient remontes de sa poitrine, a flots, pendant
+ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'eclairait toujours;
+au couchant, on eut dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein
+les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de
+feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe
+autour de lui.
+
+... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, la-bas, en Bretagne, ou midi
+allait sonner. Il etait bien le meme soleil, et au meme instant precis de sa
+duree sans fin; la, pourtant, il avait une couleur tres differente; se tenant
+plus haut dans un ciel bleuatre; il eclairait d'une douce lumiere blanche la
+grand'-mere Yvonne, qui travaillait a coudre, assise sur sa porte.
+
+En Islande, om c'etait le matin, il paraissait aussi, a cette meme minute de
+mort.
+
+Pali davantage, on eut dit qu'il ne parvenait a etre vu la que par une sorte de
+tour de force d'obliquite. Il rayonnait tristement, dans un fiord ou
+derivait la _Marie,_ et son ciel etait cette fois d'une de ces puretes
+hyperboreennes qui eveillent des idees de planetes refroidies n'ayant plus
+d'atmosphere. Avec une nettete glacee, il accentuait les details de ce chaos
+de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_ semblait
+plaque sur un meme plan et se tenir debout. Yann, qui etait la, eclaire un peu
+etrangement lui aussi, pechait comme d'habitude, au milieu de ces aspects
+lunaires.
+
+... Au moment ou cette trainee de feu rouge, qui entrait par ce sabord de
+navire, s'eteignit, ou le soleil equatorial disparut tout a fait dans les eaux
+dorees, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner
+vers le front comme pour disparaitre dans la tete. Alors on abaissa dessus
+les paupieres avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint tres beau et
+calme, comme un marbre couche...
+
+
+
+
+
+III
+
+
+... Aussi bien, je ne puis m'empecher de conter cet enterrement de
+Sylvestre que je conduisis moi-meme la-bas, dans l'ile de Singapour. On en
+avait assez jete d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours
+de la traversee; comme cette terre malaise etait la tout pres, on s'etait decide a le
+garder quelques heures de plus pour l'y mettre.
+
+C'etait le matin, de tres bonne heure, a cause du terrible soleil. Dans le
+canot qui l'emporta, son corps etait recouvert du pavillon de France. La
+grande ville etrange dormait encore quand nous accostames la terre. Un
+petit fourgon, envoye par le consul, attendait sur le quai; nous y mimes
+Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite a bord; la peinture
+en etait encore fraiche, car il avait fallu se hater, et les lettres blanches
+de son nom coulaient sur le fond noir.
+
+Nous traversames cette Babel au soleil levant. Et puis se fut une emotion,
+de retrouver la, a deux pas de l'immonde grouillement chinois, le calme
+d'une eglise francaise. Sous cette haute nef blanche, ou j'etais seul avec mes
+matelots, le _Dies irae_ chante par un pretre missionnaire resonnait comme
+une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on voyait des
+choses qui ressemblaient a des jardins enchantes, der verdures admirables,
+des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et
+c'etait une pluie de petales d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans
+l'eglise.
+
+Apres, nous sommes alles au cimetiere tres loin. Notre petit cortege de matelots
+etait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France.
+ Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de
+monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, ou toute sorte de
+figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux etonnes.
+
+Ensuite, la campagne, deja chaude; des chemins ombreux ou volaient
+d'admirables papillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de
+fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la seve equatoriale. Enfin,
+le cimetiere: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores,
+des dragons et des monstres; d'etonnants feuillages, des plantes
+inconnues. L'endroit ou nous l'avons mis ressemble a un coin des jardins
+d'Indra. Sur sa terre, nous avons plante cette petite croix de bois
+qu'on lui avait faite a la hate pendant la nuit:
+
+ SYLVESTRE MOAN
+ Dix-neuf ans
+
+Et nous l'avons laisse la, presses de repartir a cause de ce soleil qui montait
+toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux,
+sous ses grandes fleurs.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le transport continuait sa route a travers l'ocean Indien. En bas, dans
+l'hopital flottant, il y avait encore des miseres enfermees. Sur le pont, on
+ne voyait qu'insouciance, sante et jeunesse. Alentour, sur la mer, une
+vraie fete d'air pur et de soleil.
+
+Par ces beaux temps d'alizes, les matelots, etendus a l'ombre des voiles,
+s'amusaient avec leurs perruches, a les faire courir. (Dans ce Singapour
+d'ou ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de betes
+apprivoisees.)
+
+Ils avaient tous choisi des bebes de perruches, ayant de petits airs
+enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais deja
+vertes, oh! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient ete
+verts; alors elles, toutes petites, avaient herite inconsciemment de cette
+couleur-la, posees sur ces planches si propres du navire, elles
+ressemblaient a des feuilles tres fraiches tombees d'un arbre des tropiques.
+
+Quelquefois on les reunissait toutes; alors elles s'observaient entre
+elles drolement; elles se mettaient a tourner le cou en tous sens, comme
+pour s'examiner sous differents aspects. Elles marchaient comme des
+boiteuses, avec des petits tremoussements comiques, partant tout d'un
+coup tres vite, empressees, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait
+qui tombaient.
+
+Et puis les guenons apprenaient a faire des tours, et c'etait un autre
+amusement. Il y en avait de tendrement aimees, qui etaient embrassees avec
+transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
+leurs maitres en les regardant avec des yeux de femme, moitie grotesque,
+moitie touchantes.
+
+Au coup de trois heures, les fourriers apporterent sur le pont deux sacs
+de toile, scelles de gros cachets en cire rouge, et marques au nom de
+Sylvestre; c'etait pour vendre a la criee, - comme le reglement l'exige pour
+les morts, - tous ses vetements, tout ce qui lui avait appartenu au
+monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; a bord
+d'un navire-hopital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour
+que cela n'emotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu
+Sylvestre.
+
+Ses vareuses, ses chemises, ses maillots a raies bleues, furent palpes,
+retournes et puis enleves a des prix quelconques, les acheteurs surfaisant
+pour s'amuser.
+
+Vint le tour de la petite boite sacree, qu'on adjugea cinquante sous. On
+en avait retire, pour remettre a la famille, les lettres et la medaille
+militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de
+Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
+choses disposees la par la prevoyance de grand'mere Yvonne pour reparer et
+recoudre.
+
+Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets a vendre, presenta deux petits
+bouddha, pris dans une pagode pour etre donnes a Gaud, et si droles de tournure
+qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaitre comme dernier lot.
+S'ils riaient, les marins, ce n'etait pas par manque de coeur, mais par
+irreflexion seulement.
+
+Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitot de rayer
+le nom inscrit dessus pour mettre le sien a la place.
+
+Un soigneux coup de balai fut donne apres, afin de bien debarrasser ce pont
+si propre des poussieres ou des debris de fil tombes de ce deballage.
+
+Et les matelots retournerent gaiment s'amuser avec leurs perruches et leurs
+singes.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . .
+Un jour de la premiere quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
+rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on etait venu la demander
+de la part du commissaire de l'inscription maritime.
+
+C'etait quelque chose concernant son petit-fils, bien sur; mais cela ne lui
+fit pas du tout peur. Dans les familles des _gens de mer,_on a souvent
+affaire a _l'Inscription;_ elle donc, qui etait fille, femme, mere et
+grand'mere de marin, connaissait ce bureau depuis tantot soixante ans.
+
+C'etait au sujet de sa delegation, sans doute; ou peut-etre un petit decompte de
+la _Circe_ a toucher au moyen de sa _procure._ Sachant ce qu'on doit a M. le
+commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe
+blanche, puis se mit en route sur les deux heures.
+
+Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
+s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de meme, a la reflexion, a
+cause de ces deux mois sans lettre.
+
+Elle rencontra son vieux galant, assis a une porte, tres tombe depuis les
+froids de l'hiver.
+
+--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gener, la
+belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idee.)
+
+Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs
+pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
+d'or; mais des qu'on passait dans les bas-fonds abrites contre le vent de
+la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
+d'aubepine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guere
+tout cela, elle, si vieille, sur qui s'etaient accumulees les saisons
+fugitives, courtes a present comme des jours...
+
+Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
+des oeillets, des giroflees et, jusque sur les hautes toitures de chaume
+et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
+papillons blancs.
+
+Ce printemps etait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
+belles filles de race fiere que l'on apercevait, reveuses, sur les portes,
+semblaient darder tres loin au dela des objets visibles leurs yeux bruns ou
+bleus. Les jeunes hommes, a qui allaient leurs melancolies et leurs desirs,
+etaient a faire la grande peche, la-bas, sur la mer hyperboree...
+
+Mais c'etait un printemps tout de meme, tiede, suave, troublant, avec de legers
+bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
+
+Et tout cela, qui est sans ame, continuait de sourire a cette vieille
+grand'mere qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort
+de son dernier petit-fils. Elle touchait a l'heure terrible ou cette
+chose, qui s'etait passee si loin sur la mer chinoise, allait lui etre dite;
+elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir
+avait devinee et qui lui avait arrache ses dernieres larmes d'angoisses - sa
+bonne vieille grand'mere, mandee a _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre
+qu'il etait mort! - Il l'avait vu tres nettement passer, sur cette route,
+s'en allant bien vite, droite, avec son petit chale brun, son parapluie
+et sa grande coiffe. Et cette apparition l'avait fait se soulever et
+se tordre avec un dechirement affreux, tandis que l'enorme soleil rouge de
+l'Equateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de
+l'hopital pour le regarder mourir.
+
+Seulement, de la-bas, lui, dans sa vision derniere, s'etait figure sous un ciel
+de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se
+faisait au gai printemps moqueur...
+
+En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiete, et
+pressait encore sa marche.
+
+La voila dans la ville grise, dans les petites rues de granit ou tombait ce
+soleil, donnant le bonjour a d'autres vieilles, ses contemporaines,
+assises a leur fenetre. Intriguees de la voir, elles disaient:
+
+--Ou va-t-elle comme ca si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine?
+
+M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un
+petit etre tres laid, d'une quinzaine d'annees, qui etait son commis, se tenait
+assis a son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pecheur, il avait recu
+de l'instruction et passait ses jours sur cette meme chaise, en fausses
+manches noires, grattant son papier.
+
+Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
+pour prendre, dans un casier, des pieces timbrees.
+
+Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
+par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...
+
+Il les etalait devant la pauvre vieille, qui commencait a trembler et a voir
+trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+ecrivait pour elle a son petit-fils, et qui etaient revenues la, non decachetees...
+ Et ca c'etait passe ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils
+Pierre: les lettres etaient revenues de la Chine chez M. le commissaire,
+qui les lui avait remises...
+
+Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
+inscrit a Paimpol, folio 213, numero matricule 2091, decede a bord du _Bien-Hoa_ le
+14..."
+
+--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrive, mon bon Monsieur?...
+
+--Decede!... Il est decede, reprit-il.
+
+Mon Dieu, il n'etait sans doute pas mechant, ce commis; s'il disait cela de
+cette maniere brutale, c'etait plutot manque de jugement, inintelligence de
+petit etre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot,
+il s'exprima en breton:
+
+--_Marw eo!..._
+
+--_Marw eo!..._ (Il est mort...)
+
+Elle repeta apres lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre
+echo fele redirait une phrase indifferente.
+
+C'etait bien ce qu'elle avait a moitie devine, mais cela la faisait trembler
+seulement; a present que c'etait certain, ca n'avait pas l'air de la toucher.
+D'abord sa faculte de souffrir s'etait vraiment un peu emoussee, a force d'age,
+surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de
+suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tete,
+et voila qu'elle confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant
+perdu, de fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que
+celui-ci etait son dernier, si cheri, celui a qui se rapportaient toutes ses
+prieres, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensees, deja obscurcies
+par l'approche sombre de _l'enfance..._
+
+Elle eprouvait une honte aussi a laisser paraitre son desespoir devant se petit
+monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'etait comme ca qu'on annoncait a
+une grand'mere la mort de son petit-fils?... Elle restait debout, devant
+ce bureau, raidie, torturant les franges de son chale brun avec ses
+pauvres vieilles mains gercees de laveuse.
+
+Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout ce
+trajet qu'il faudrait faire, et faire decemment, avant d'atteindre le gite
+de chaume ou elle avait hate de s'enfermer - comme les betes blessees qui se
+cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle
+s'efforcait
+de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, epouvantee surtout
+d'une route si longue.
+
+On lui remit un mandat pour aller toucher, comme heritiere, les trente
+francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
+lettres, les certificats et la boite contenant la medaille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
+le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
+mettre.
+
+Dans Paimpol, elle passa tout d'une piece et ne regardant personne, le
+corps un peu penche comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
+sang a ses oreilles; - et se hatant, se surmenant, comme une pauvre machine
+deja tres ancienne qu'on aurait remontee a toute vitesse pour la derniere fois,
+sans s'inquieter d'en briser les ressorts.
+
+Au troisieme kilometre, elle allait toute courbee en avant, epuisee; de temps a
+autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tete un
+grand choc douloureux. Et elle se depechait de se terrer chez elle, de
+peur de tomber et d'etre rapportee...
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+La vieille Yvonne qui est soule!
+
+Elle etait tombee, et les gamins lui couraient apres. C'etait justement en
+entrant dans la commune de Ploubazlanec, ou il y a beaucoup de maisons le
+long de la route. Tout de meme elle avait eu la force de se relever et,
+clopin-clopant, se sauvait avec son baton.
+
+--La vieille Yvonne qui est soule!
+
+Et des petits effrontes venaient la regarder sous le nez en riant. Sa
+coiffe etait tout de travers.
+
+Il y en avait, de ces petits, qui n'etaient pas bien mechant dans le fond,
+- et quand ils l'avaient vue de plus pres devant cette grimace de desespoir
+senile, s'en retournaient tout attristes et saisis, n'osant plus rien dire.
+
+Chez elle, la porte fermee, elle poussa un cri de detresse qui l'etouffait,
+et se laissa tomber dans un coin, la tete au mur. Sa coiffe lui etait
+descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle
+coiffe autrefois si menagee. Sa derniere robe des dimanches etait toute salie,
+et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son
+serre-tete, completant un desordre de pauvresse...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute decoiffee,
+laissant pendre les bras, la tete contre la pierre, avec une grimace et
+un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas
+pleurer: les trop vieilles grand'meres n'ont plus de larmes dans leurs
+yeux taris.
+
+--Mon petit-fils qui est mort!
+
+Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la medaille.
+
+Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'etait bien vrai, et se mit a
+genoux pour prier.
+
+Elles resterent la ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
+dura ce crepuscule de juin - qui est tres long en Bretagne et qui la-bas, en
+Islande, ne finit plus. Dans la cheminee, le grillon qui porte bonheur
+leur faisait tout de meme sa grele musique. Et la lueur jaune du soir
+entrait par la lucarne, dans cette chaumiere Moan que la mer avait tous
+pris, qui etaient maintenant une famille eteinte...
+
+A la fin Gaud disait:
+
+--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mere, demeurer avec vous; j'apporterai
+mon lit qu'on m'a laisse, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne
+serez pas toute seule...
+
+Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
+sentait distraite involontairement par la pensee d'un autre: - celui qui
+etait reparti pour la grande peche.
+
+Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre etait mort; justement
+les _chasseurs_ devaient bientot partir. Le pleurerait-il seulement?...
+Peut-etre que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres
+larmes, elle se preoccupait de cela beaucoup, tantot s'indignant contre ce
+garcon dur, tantot s'attendrissant a son souvenir, a cause de cette douleur
+qu'il allait avoir lui aussi et qui etait comme un rapprochement entre
+eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+... Un soir pale d'aout, la lettre qui annoncait a Yann la mort de son frere
+finit par arriver a bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - c'etait apres
+une journee de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment ou il
+allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil,
+il lut cela en bas, dans le reduit sombre, a le lueur jaune de la petite
+lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, etourdi,
+comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Tres renferme, par fierte,
+pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son
+tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien
+dire.
+
+Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
+pour manger la soupe; alors, dedaignant meme de leur expliquer pourquoi, il
+se jeta sur sa couchette et, du meme coup, s'endormit.
+
+Bientot il reva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
+
+Aux approches de minuit, - etant dans cet etat d'esprit particulier aux
+marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
+venir le moment ou on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
+enterrement encore. Et il se disait:
+
+--Je reve; heureusement ils vont me reveiller mieux et ca s'evanouira.
+
+Mais quand une rude main fut posee sur lui, et qu'une voix se mit a dire:
+"Gaos! - allons debout, la _releve!_" il entendit sur sa poitrine un leger
+froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la realite de la
+mort. - Ah! Oui, la lettre!... c'etait vrai, donc! - et deja ce fut une
+impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans
+son reveil subit, il heurta contre les poutres son front large.
+
+Puis il s'habilla et ouvrit l'ecoutille pour aller la-haut prendre son
+poste de peche...
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quand Yann fut monte, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
+venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.
+
+Cette nuit-la, c'etait l'immensite presentee sous ses aspects les plus etonnamment
+simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de
+profondeur.
+
+Cet horizon, qui n'indiquait aucune region precise de la terre, ni meme aucun
+age geologique, avait du etre tant de fois pareil depuis l'origine des siecles,
+qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - rien que
+l'eternite des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser _d'etre._
+
+Il ne faisait meme pas absolument nuit. C'etait eclaire faiblement, par un
+reste de lumiere, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par
+habitude, rendant une plainte sans but. C'etais gris, d'un gris trouble
+qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos mysterieux et son
+sommeil, se dissimulait sous les teintes discretes qui n'ont pas de nom.
+
+Il y avait en haut des nuees diffuses; elles avaient pris des formes
+quelconques, parce que les choses ne peuvent guere n'en pas avoir dans
+l'obscurite, elles se confondaient presque pour n'etre qu'un grand voile.
+
+Mais, en un point de ce ciel, tres bas, pres des eaux elles faisaient une
+sorte de marbrure plus distincte, bien que tres lointaine; un dessin mou,
+comme trace par une main distraite; combinaison de hasard, non destinee a etre
+vue, et fugitive, prete a mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble,
+paraissait signifier quelque chose; on eut dit que la pensee melancolique,
+insaisissable, de tout ce neant, etait inscrite la; - et les yeux finissaient
+par s'y fixer, sans le vouloir.
+
+Lui, Yann, a mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient a l'obscurite du
+dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel;
+elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se
+tendent. Et a present qu'il avait commence a voir la cette apparence, il lui
+semblait que ce fut une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque a
+force de venir de loin.
+
+Puis, dans son imagination ou flottaient ensemble les reves indicibles et
+les croyances primitives, cette ombre triste, effondree au bout de ce
+ciel de tenebres, se melait peu a peu au souvenir de son frere mort, comme une
+derniere manifestation de lui.
+
+Il etait coutumier de ces etranges associations d'images, comme il s'en
+forme surtout au commencement de la vie, dans la tete des enfants...
+Mais
+les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop precis pour
+exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
+quelquefois
+dans les reves, et dont on ne retient au reveil que d'enigmatiques fragments
+n'ayant plus de sens.
+
+A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
+angoissee, pleine d'inconnu et de mystere, qui lui glacait l'ame; beaucoup
+mieux que tout a l'heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit
+frere ne reparaitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait ete long a
+percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait a present jusqu'a
+pleins bords. Il revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux
+d'enfant; a l'idee de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait
+tout a coup entre ses paupieres, malgre lui, - et d'abord il ne s'expliquait
+pas bien ce que c'etait, n'ayant jamais pleure dans sa vie d'homme. - Mais
+les larmes commencaient a couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis
+des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde.
+
+Il continuait de pecher tres vite, sans perdre son temps ni rien dire, et
+les deux autres, qui l'ecoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir
+l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferme et si fier.
+
+... Dans son idee a lui, la mort finissait tout...
+
+Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer a ces prieres qu'on dit
+en famille pour les defunts; mais il ne croyait a aucune survivance des ames.
+
+Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une maniere
+breve et assuree, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant
+n'empechait pas une vague apprehension des fantomes, une vague frayeur des
+cimetieres, une confiance extreme dans les saints et les images qui
+protegent, ni surtout une veneration innee pour la terre benite qui entoure les
+eglises.
+
+Ainsi Yann redoutait pour lui-meme d'etre pris par la mer, comme si cela
+aneantissait davantage, - et la pensee que Sylvestre etait reste la-bas, dans
+cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus desespere, plus
+sombre.
+
+Avec son dedain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
+comme s'il eut ete seul.
+
+... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il fut a peine deux
+heures; et en meme temps il paraissait s'etendre, devenir plus demesure, se
+creuser d'une maniere plus effrayante. Avec cette espece d'aube qui
+naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus eveille concevait
+mieux l'immensite des lointains; alors les limites de l'espace visible
+etaient encore reculees et fuyaient toujours.
+
+C'etait un eclairage tres pale, mais qui augmentait; il semblait que cela vint
+par petits jets, par secousses legeres; les choses eternelles avaient l'air
+de s'illuminer par transparence, comme si des lampes a flamme blanche
+eussent ete montees peu a peu, derriere les informes nuees grises; - montees
+discretement, avec des precautions mysterieuses, de peur de troubler le morne
+repos de la mer.
+
+Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'etait le soleil, qui se trainait
+sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et
+froide commencee des l'extreme matin...
+
+Ce jour-la, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait
+bleme et triste. Et, a bord de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand
+Yann...
+
+Ces larmes de son frere sauvage, et cette plus grande melancolie du dehors,
+c'etait l'appareil de deuil employe pour le pauvre petit heros obscur, sur
+ces mers d'Islande ou il avait passe la moitie de sa vie...
+
+Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
+manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. Il
+semblait completement repris par le travail de la peche, par le train
+monotone des choses reelles et presentes, comme ne pensant plus a rien.
+
+Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine a
+suffire.
+
+Autour des pecheurs, dans les fonds immenses, c'etait un nouveau changement a
+vue. Le grand deploiement d'infini, le grand spectacle du matin etait
+termine, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se retrecir,
+se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout a l'heure la
+mer si demesuree? L'horizon etait a present tout pres, et il semblait meme qu'on
+manquat d'espace. Le vide se remplissait de voiles tenus qui flottaient,
+les uns plus vagues que des buees, d'autres aux contours presque visibles
+et comme franges. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme
+des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de
+partout en meme temps, aussi l'emprisonnement la-dessous se faisait tres
+vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
+
+C'etait la premiere brume d'aout qui se levait. En quelques minutes le
+suaire fut uniformement dense, impenetrable; autour de la _Marie,_ on ne
+distinguait plus rien qu'une paleur humide ou se diffusait la lumiere et ou la
+mature du navire semblait meme se perdre.
+
+--De ce coup, la voila arrivee, la sale brume, dirent les hommes.
+
+Ils connaissaient depuis longtemps cette inevitable compagne de la
+seconde periode de peche; mais aussi cela annoncait la fin de la saison
+d'Islande, l'epoque ou l'on fait route pour revenir en Bretagne.
+
+En fines gouttelettes brillantes, cela se deposait sur leur barbe; cela
+faisait luire d'humidite leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un
+bout a l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantomes; par
+contre les objets tres rapproches apparaissaient plus crument sous cette
+lumiere fade et blanchatre. On prenait garde de respirer la bouche
+ouverte; une sensation de froid et de mouille penetrait les poitrines.
+
+En meme temps, la peche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus,
+tant les lignes donnaient; a tout instant, on entendait tomber a bord des
+gros poissons, lances sur les planches avec un bruit de fouet; apres, ils
+se tremoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du
+pont; tout etait eclabousse de l'eau de la mer et des fines ecailles argentees
+qu'ils jetaient en se debattant. Le marin qui leur fendait le ventre
+avec son grand couteau, dans sa precipitation, s'entaillait les doigts,
+et son sang bien rouge se melait a la saumure.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Ils resterent, cette fois, dix jours d'affilee pris dans la brume epaisse,
+sans rien voir. La peche continuait d'etre bonne et, avec tant d'activite,
+on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, a intervalles reguliers, l'un
+d'eux soufflait dans une trompe de corne d'ou sortait un bruit pareil au
+beuglement d'une bete sauvage.
+
+Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain repondait a leur appel. Alors on veillait davantage.
+Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce
+voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la presence
+etait pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il
+devenait une occupation, une societe et, par envie de le voir, les yeux
+s'efforcaient a percer les impalpables mousselines blanches qui restaient
+tendues partout dans l'air.
+
+Puis il s'eloignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
+lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
+de cet infini de vapeurs immobiles. Tout etait impregne d'eau; tout etait
+ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus penetrant; le
+soleil s'attardait davantage a trainer sous l'horizon; il y avait deja de
+vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombee grise etait sinistre et
+glaciale.
+
+Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
+la _Marie_ ne se fut trop rapprochee de l'ile d'Islande. Mais toutes les
+_lignes_ du bord filees bout a bout n'arrivaient pas a toucher le lit de la
+mer: on etait donc bien au large et en belle eau profonde.
+
+La vie etait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-etre
+du soir, l'impression de gite bien chaud qu'on eprouvait dans la cabine en
+chene massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.
+
+Dans le jour, ces hommes, qui etaient plus cloitres que des moines, causaient
+peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et
+des heures a son meme poste invariable, les bras seuls occupes au travail
+incessant de la peche. Ils n'etaient separes les uns des autres que de deux ou
+trois metres, et ils finissaient par ne plus se voir.
+
+Ce calme de la brume, cette obscurite blanche endormaient l'esprit. Tout
+en pechant, on se chantait pour soi-meme quelque air du pays a demi voix , de
+peur d'eloigner les poissons. Les pensees se faisaient plus lentes et plus
+rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en duree afin d'arriver a
+remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-etre.
+On n'avait plus du tout l'idee aux femmes, parce qu'il faisait deja froid;
+mais on revait a des choses incoherentes ou merveilleuses, comme dans le
+sommeil, et la trame de ces reves etait aussi peu serree qu'un brouillard...
+
+Ce brumeux mois d'aout, il avait coutume de clore ainsi chaque annee, d'une
+maniere triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement c'etait
+toujours la meme plenitude de vies physique, gonflant les poitrines et
+faisant aux marins des muscles durs.
+
+Yann avait bien retrouve tout de suite ses facons d'etre habituelles, comme
+si son grand chagrin n'eut pas persiste: vigilant et alerte, prompt a la
+manoeuvre et a la peche, l'allure desinvolte comme qui n'a pas de soucis; du
+reste, communicatif a ses heures seulement - qui etaient rares - et portant
+toujours la tete aussi haut avec son air a la fois indifferent et dominateur.
+
+Le soir, au souper, dans le logis fruste que protegeait la Vierge de
+faience, quand on etait attable, le grand couteau en main devant quelque
+bonne assiettee toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire
+aux choses droles que les autres disaient.
+
+En lui-meme, peut-etre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre
+lui avait sans doute donnee pour femme dans ses dernieres petites idees
+d'agonie, - et qui etait devenue une pauvre fille a present sans personne
+au monde... Peut-etre bien surtout, le deuil de ce frere durait-il encore
+dans le fond de son coeur...
+
+Mais ce coeur d'Yann etait une region vierge, a gouverner, peu connue, ou se
+passaient des choses qui ne se revelaient pas au dehors.
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils revaient tranquillement sous
+leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
+timbre leur sembla etrange et non connu d'eux. Ils se regarderent les uns
+les autres, ceux qui etaient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil:
+
+--Qui est-ce qui a parle?
+
+Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela avait
+bien eu l'air de sortir du vide exterieur.
+
+Alors, celui qui etait charge de la trompe, et qui l'avait negligee depuis la
+veille, se precipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour
+pousser le long beuglement d'alarme.
+
+Cela seul faisait deja frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au
+contraire, une apparition eut ete evoquee par ce son vibrant de cornemuse, une
+grande chose imprevue s'etait dessinee en grisaille, s'etait dressee menacante, tres
+haut tout pres d'eux: des mats, des vergues, des cordages, un dessin de
+navire qui s'etait fait en l'air, partout a la fois et d'un meme coup, comme
+ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumiere, sont creees
+sur des voiles tendus. Et d'autre hommes apparaissaient la, a les toucher,
+penches sur le rebord, les regardant avec des yeux tres ouverts dans un
+reveil de surprise et d'epouvante...
+
+Ils se jeterent sur des avirons, des mats de rechange, des gaffes - tout ce
+qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointerent en
+dehors pour tenir a distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effares, allongeaient vers eux d'enormes
+batons pour les repousser.
+
+Mais il n'y eut qu'un craquement tres leger dans les vergues, au-dessus de
+leurs tetes, et les matures, un instant accrochees, se degagerent aussitot sans
+aucune avarie; le choc, tres doux par ce calme, etait tout a fait amorti; il
+avait ete si faible meme, que vraiment il semblait que cet autre navire n'eut
+pas de masse et qu'il fut une chose molle, presque sans poids...
+
+Alors, le saisissement passe, les hommes se mirent a rire; ils se
+reconnaissaient entre eux:
+
+--Ohe! de la _Marie._
+--Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
+
+L'apparition, c'etait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvoer, aussi de
+Paimpol; ces matelots etaient des villages d'alentour; ce grand-la, tout en
+barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'etait Kerjegou, un de
+Ploudaniel; et les autres venaient de Plounes ou de Plounerin.
+
+--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
+sauvages? Demandait Larvoer de la _Reine-Berthe._
+
+--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'ecumeurs, _mauvaise
+poison_ de la mer?...
+
+--Oh! nous... c'est different; _ca nous est defendu de faire du bruit._ (Il
+avait repondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystere noir; avec
+un sourire drole, qui, par la suite, revint souvent en tete a ceux de la
+_Marie_ et leur donna a penser beaucoup.)
+
+Et puis comme s'il en eut dit trop long, il finit par cette plaisanterie:
+
+--Notre corne a nous, c'est celui-la, en soufflant dedans, qui nous l'a crevee.
+
+Et il montrait un matelot a figure de triton, qui etait tout en cou et tout
+en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
+grotesque et de l'inquietant dans sa puissance difforme.
+
+Et pendant qu'on se regardait la, attendant que quelque brise ou quelque
+courant d'en dessous voulut bien emmener l'un plus vite que l'autre,
+separer les navires, on engagea une causerie. Tous appuyes en babord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
+eussent fait des assieges avec des piques, ils parlerent des choses du pays,
+des dernieres lettres recues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.
+
+--Moi, disait Kerjegou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
+petit que nous attendions; ca va nous en faire la douzaine tout a l'heure.
+
+Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisieme annoncait le mariage de la
+belle Jeannie Caroff - une fille tres connue des Islandais - avec certain
+vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.
+
+Ils se voyaient comme a travers des gazes blanches, et il semblait que
+cela changeat aussi le son des voix qui avait quelque chose d'etouffe et de
+lointain.
+
+Cependant Yann ne pouvait detacher ses yeux d'un de ces pecheurs, un petit
+homme deja vieillot qu'il etait sur de n'avoir jamais vu nulle part et qui
+pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" avec
+un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes
+avec leur clignotement de malice dans ses yeux percants.
+
+--Moi, disait encore Larvoer, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marque la mort
+du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait
+son service a l'Etat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!
+
+Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournerent vers Yann pour
+savoir s'il avait deja connaissance de ce malheur.
+
+--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indifferent et hautain, c'etait sur
+la derniere lettre que mon pere m'a envoyee.
+
+Ils le regardaient tous, dans la curiosite qu'ils avaient de son chagrin,
+et cela l'irritait.
+
+Leurs propos se croisaient a la hate, au travers du brouillard pale, pendant
+que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
+
+--Ma femme me marque en meme temps, continuait Larvoer, que la fille de M.
+Mevel a quitte la ville pour demeurer a Ploubazlanec et soigner la vieille
+Moan, sa grand'tante; elle s'est mise a travailler a present, en journee chez
+le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
+l'idee, moi, que c'etait une brave fille, et une courageuse, malgre ses airs
+de demoiselle et ses falbalas.
+
+Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui deplaire, et une
+couleur rouge lui monta aux joues sous son hale dore.
+
+Par cette appreciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la
+_Reine-Berthe_ qu'aucun etre vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis
+un instant, leurs figures semblaient deja plus effacees, car leur navire etait
+moins pres, et, tout a coup, ceux de la _Marie_ ne trouverent plus rien a
+pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs
+"espars", avirons, mats ou vergues, s'agiterent en cherchant dans le vide,
+puis retomberent les uns apres les autres lourdement dans la mer, comme de
+grands bras morts. On rentra donc ces defenses inutiles: la
+_Reine-Berthe,_ replongee dans la brume profonde, avait disparu
+brusquement tout d'une piece, comme s'efface l'image d'un transparent
+derriere lequel la lampe a ete soufflee. Ils essayerent de la heler, mais rien ne
+repondit a leurs cris, - qu'une espece de clameur moqueuse a plusieurs voix,
+terminee en un gemissement qui les fit se regarder avec surprise...
+
+Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
+comme ceux du _Samuel_Azenide_ avaient rencontre dans un fiord une epave non
+douteuse (son couronnement d'arriere avec un morceau de sa quille), on ne
+l'attendit plus; des le mois d'octobre, les noms de tous ses marins
+furent inscrits dans l'eglise sur des plaques noires.
+
+Or, depuis cette derniere apparition dont les gens de la _Marie_ avaient
+bien retenu la date, jusqu'a l'epoque du retour, il n'y avait eu aucun
+mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire
+trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporte plusieurs
+marins et deux navires. On se rappela alors le sourire de Larvoer et, en
+rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann
+revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et
+quelques-uns de la _Marie_ se demanderent craintivement si, ce matin-la,
+ils n'avaient point cause avec des trepasses.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+L'ete s'avanca et, a la fin d'aout, en meme temps que les premiers brouillards du
+matin, on vit les Islandais revenir.
+
+Depuis trois mois deja, les deux abandonnees habitaient ensemble, a
+Ploubazlanec, la chaumiere des Moan; Gaud avait pris place de fille dans
+ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoye la tout ce qu'on lui
+avait laisse apres la vente de la maison de son pere: son beau lit _a la mode
+des villes_ et ses belles jupes de differentes couleurs. Elle avait fait
+elle-meme sa nouvelle robe noire d'un facon plus simple et portait, comme
+la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline epaisse ornee
+seulement de plis.
+
+Tous le jours, elle travaillait a des ouvrages de couture chez les gens
+riches de la ville et rentrait a la nuit, sans etre distraite en chemin par
+aucun amoureux, restee un peu hautaine, et encore entouree d'un respect de
+demoiselle; en lui disant bonsoir, les garcons mettaient comme autrefois,
+la main a leur chapeau.
+
+Par les beaux crepuscules d'ete, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long
+de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les
+travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la deformer - comme
+d'autres, qui vivent toujours penchees de cote sur leur ouvrage - et, en
+regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait
+de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond
+duquel etait Yann...
+
+Cette meme route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine
+region plus pierreuse et plus balayee par le vent, on serait arrive a ce hameau
+de Pors-Even ou les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout
+petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales
+d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even,
+bien qu'il fut a moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y etait
+allee et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin;
+Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle
+pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs
+courts. Donc elle aimait toute cette region de Ploubazlanec; elle etait
+presque heureuse que le sort l'eut rejetee la: en aucun autre lieu du pays
+elle n'eut pu se faire a vivre.
+
+A cette saison de fin d'aout, il y a comme un alanguissement de pays
+chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirees lumineuses,
+des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent trainer jusque sur la
+mer bretonne. Tres souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage
+nulle part.
+
+Aux heures ou Gaud s'en revenait, les choses se fondaient deja ensemble pour
+la nuit, commencaient a se reunir et a former des silhouettes. Ca et la, un bouquet
+d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
+panache ebouriffe; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un
+creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau a toit de paille dessinait
+au-dessus de la lande une petite decoupure bossue. Aux carrefours les
+vieux christs qui gardaient la campagne etendaient leurs bras noirs sur
+les calvaires, comme de vrais hommes supplicies, et, dans le lointain, la
+Manche se detachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui etait deja
+tenebreux vers l'horizon. Et dans ce pays, meme ce calme, meme ces beau temps,
+etaient melancoliques; il restait, malgre tout, une inquietude planant sur les
+choses; une anxiete venue de la mer a qui tant d'existences etaient confiees et
+dont l'eternelle menace n'etait qu'endormie.
+
+Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
+de retour au grand air. On sentait l'odeur salee des greves, et l'odeur
+douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les epines
+maigres. Sans la grand'mere Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers
+elle se serait attardee dans ces sentiers d'ajoncs, a la maniere de ces
+belles demoiselles qui aiment a rever, les soirs d'ete, dans les parcs.
+
+En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
+sa petite enfance; mais comme ils etaient effaces a present, recules, amoindris
+par son amour! Malgre tout, elle voulait considerer ce Yann comme une
+sorte de fiance, - un fiance fuyant, dedaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait
+jamais; mais a qui elle s'obstinerait a rester fidele en esprit, sans plus
+confier cela a personne. Pour le moment, elle aimait a le savoir en
+Islande; la, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloitres profonds et
+il ne pouvait se donner a aucune autre.
+
+Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle
+comprenait que sa pauvrete ne serait pas un motif pour etre plus dedaignee, -
+car il n'etait pas un garcon comme les autres. - Et puis cette mort du
+petit Sylvestre etait une chose qui les rapprochait decidement. A son arrivee,
+il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mere de
+son ami: et elle avait decide qu'elle serait la pour cette visite, il ne lui
+semblait pas que ce fut manquer de dignite; sans paraitre se souvenir de
+rien, elle lui parlerait comme a quelqu'un que l'on connait depuis
+longtemps; elle lui parlerait meme avec affection comme a un frere de
+Sylvestre, en tachant d'avoir l'air naturel. Et qui sait? il ne serait
+peut-etre pas impossible de prendre aupres de lui une place de soeur, a present
+qu'elle allait etre si seule au monde; de se reposer sur son amitie; de la
+lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crut
+plus a aucune arriere-pensee de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement,
+entete dans ses idees d'independance, mais doux, franc, et capable de bien
+comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.
+
+Qu'allait-il eprouver, en la retrouvant la, pauvre, dans cette chaumiere
+presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mere Moan,
+n'etant plus assez forte pour aller en journee aux lessives, n'avait plus
+rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu
+maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans
+demander rien a personne...
+
+La nuit etait toujours tombee quand elle arrivait au logis; avant d'entrer,
+il fallait descendre un peu, sur des roches usees, la chaumiere se trouvant
+en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain
+qui s'incline vers la greve. Elle etait presque cachee sous son epais toit de
+paille brune, tout gondole, qui ressemblait au dos de quelque enorme bete
+morte effondree sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur
+sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochlearia
+formant de petites touffes vertes. On montait les trois marches
+gondolees du seuil, et on ouvrait le loquet interieur de la porte au moyen
+d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on
+voyait d'abord en face de soi la lucarne, percee comme dans l'epaisseur
+d'un rempart, et donnant sur la mer d'ou venait une derniere clarte jaune
+pale. Dans la grande cheminee flambaient des brindilles odorantes de pin
+et de hetre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long
+des chemins; elle-meme etait la assise, surveillant leur petit souper; dans
+son interieur, elle portait un serre-tete seulement, pour menager ses
+coiffes; son profil, encore joli, se decoupait sur la lueur rouge de son
+feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une
+couleur passee, tournee au bleuatre, et qui etaient troubles, incertains, egares de
+vieillesse. Elle disait toutes les fois la meme chose:
+
+--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
+
+--Mais non, grand'mere, repondait doucement Gaud qui y etait habituee. Il est
+la meme heure que les autre jours.
+
+--Ah!... me semblait a moi, ma fille, me semblait qu'il etait plus tard que
+de coutume.
+
+Elle soupaient sur une table devenue presque informe a force d'etre usee,
+mais encore epaisse comme le tronc d'un chene. Et le grillon ne manquait
+jamais de leur recommencer sa petite musique a son d'argent.
+
+Un des cotes de la chaumiere etait occupe par des boiseries grossierement sculptees
+et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, elles donnaient acces
+dans des etageres ou plusieurs generations pecheurs avaient ete concues, avaient dormi,
+et ou les meres vieillies etaient mortes.
+
+Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de menage tres
+anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fume; aussi
+de vieux filets, qui dormaient la depuis le naufrage des derniers fils
+Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
+
+Le lit de Gaud, installe dans un angle avec ses rideaux de mousseline
+blanche, faisait l'effet d'une chose elegante et fraiche, apportee dans une
+hutte de Celte.
+
+Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre,
+accrochee au granit du mur. Sa grand'mere y avait attache sa medaille
+militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
+portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
+aussi achete a Paimpol une de ces couronnes funeraires en perles noires et
+blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des defunts. C'etait la
+son petit mausolee, tout ce qu'il avait pour consacrer sa memoire, dans son
+pays breton...
+
+Les soirs d'ete, elle ne veillaient pas, par economie de lumiere; quand le
+temps etait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre,
+devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur tete.
+
+Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son etagere d'armoire, et Gaud,
+dans son lit de demoiselle; la, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaille, beaucoup marche, et songeant au retour des Islandais et
+fille sage, resolue, dans un trouble trop grand...
+
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mais un jour, a Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait d'arriver,
+elle se sentit prise d'une espece de fievre. Tout son calme d'attente
+l'avait abandonnee; ayant brusque la fin de son ouvrage, sans savoir
+pourquoi, elle se mit en route plus tot que de coutume, - et, dans le
+chemin, comme elle se hatait, elle le reconnut de loin qui venait a
+l'encontre d'elle.
+
+Ses jambes tremblaient et elle les sentait flechir. Il etait deja tout pres, se
+dessinant a vingt pas a peine, avec sa taille superbe, ses cheveux boucles
+sous son bonnet de pecheur. Elle se trouvait prise si au depourvu par
+cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il
+s'en apercut; elle en serait morte de honte a present... Et puis elle se
+croyait mal coiffee, avec un air fatigue pour avoir fait son ouvrage trop
+vite; elle eut donne je ne sais quoi pour etre cachee dans les touffes
+d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi
+avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route.
+ Mais c'etait trop tard: ils se croiserent dans l'etroit chemin.
+
+Lui, pour ne pas la froler, se rangea contre le talus, d'un bond de cote
+comme un cheval ombrageux qui se derobe, en la regardant d'une maniere
+furtive et sauvage.
+
+Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait leve les yeux, lui jetant
+malgre elle-meme une priere et une angoisse. Et, dans ce croisement
+involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
+prunelles gris de lin avaient paru s'elargir, s'eclairer de quelque grande
+flamme de pensee, lancee une vraie lueur bleuatre, tandis que sa figure etait
+devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.
+
+Il avait dit en touchant son bonnet:
+
+--Bonjour, mademoiselle Gaud!
+
+--Bonjour, monsieur Yann, repondit-elle.
+
+Et ce fut tout; il etait passe. Elle continua sa route, encore tremblante,
+mais sentant peu a peu a mesure qu'il s'eloignait, le sang reprendre son
+cours et la force revenir...
+
+Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tete entre
+ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit enfant,
+toute depeignee, sa queue de cheveux tombee de son serre-tete comme un maigre
+echeveau de chanvre gris:
+
+--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontre du cote de
+Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
+avons parle de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrives ce matin
+de l'Islande et, des ce midi, il etait venu pour me faire une visite
+pendant que j'etais dehors. Pauvre garcon, il avait des larmes aux yeux
+lui aussi... Jusqu'a ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne
+Gaud, pour me porter mon petit fagot...
+
+Elle ecoutait cela, debout, et son coeur se serrait a mesure: ainsi, cette
+visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compte pour lui dire tant de
+choses, etait deja faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c'etait
+fini...
+
+Alors la chaumiere lui sembla plus desolee, la misere plus dure, le monde plus
+vide, - et elle baissa la tete avec une envie de mourir.
+
+
+
+
+
+XIV
+
+
+L'hiver vint peu a peu, s'etendit comme un linceul qu'on laisserait tres
+lentement tomber. Les journees grises passerent apres les journees grises,
+mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien abandonnees.
+
+Avec le froid, leur existence etait plus couteuse et plus dure.
+
+Et puis la vieille Yvonne devenait difficile a soigner. Sa pauvre tete
+s'en allait; elle se fachait maintenant, disait des mechancetes et des
+injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
+enfants, a propos de rien.
+
+Pauvre vieille!... elle etait encore si douce dans ses bons jours clairs,
+que Gaud ne cessait de la respecter ni de la cherir. Avoir toujours ete
+bonne, et finir par etre mauvaise; etaler, a l'heure de la fin, tout un fonds
+de malice qui avait dormi durant la vie, toute un science de mots
+grossiers qu'on avait cachee, quelle derision de l'ame et quel mystere moqueur!
+
+Elle commencait a chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal a
+entendre que ses coleres; c'etait, au hasard des choses qui lui revenaient
+en tete, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets tres vilains qu'elle
+avait entendus jadis sur le port, repetes par des matelots. Il lui arrivait
+d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en balancant la tete et
+battant la mesure avec son pied, elle prenait:
+
+ Mon mari vient de partir;
+Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laisse sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+ J'en gagne!
+ J'en gagne!...
+
+Chaque fois, cela s'arretait tout court, en meme temps que ses yeux
+s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
+vie, - comme ces flammes deja mourantes qui s'agrandissent subitement pour
+s'eteindre. Et apres, elle baissait la tete, restait longtemps caduque, en
+laissant pendre la machoire d'en bas a la maniere des morts.
+
+Elle n'etait plus bien propre non plus, et c'etait un autre genre d'epreuve
+sur lequel Gaud n'avait pas compte.
+
+Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
+
+--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle a Gaud, en ayant l'air de
+chercher qui ce pouvait bien etre; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en
+ai eu tant quand j'etais jeune, des garcons, des filles, des filles et des
+garcons qu'a cette heure, ma foi!...
+
+Et, en disant cela, elle lancait en l'air ses pauvres mains ridees, avec un
+geste d'insouciance presque libertine...
+
+Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
+mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
+journee elle le pleura.
+
+Oh! ces veillees d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
+feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
+menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportes chaque soir de
+Paimpol.
+
+La grand'mere Yvonne, assise dans la cheminee, restait tranquille, les
+pieds contre les dernieres braises, les mains ramassees sous son tablier.
+Mais au commencement de la soiree, il fallait toujours tenir des
+conversations avec elle.
+
+--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ca donc? Dans mon temps a
+moi, j'en ai pourtant connu de ton age qui savaient causer. Me semble
+que nous n'aurions pas l'air si triste, la, toutes les deux, si tu
+voulais parler un peu.
+
+Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises
+en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontres en chemin,
+parlait de choses qui lui etaient bien indifferentes a elle-meme comme, du
+reste, tout au monde a present, puis s'arretait au milieu de ses histoires
+quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
+
+Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraiche jeunesse
+appelait la jeunesse. Sa beaute allait se consumer, solitaire et sterile...
+
+Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
+bruit des lames s'entendait la comme dans un navire en l'ecoutant elle y
+melait le souvenir toujours present et douloureux de Yann, dont ces choses
+etaient le domaine; durant les grandes nuits d'epouvante, ou tout etait dechaine et
+hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse a lui.
+
+Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mere qui dormait, elle
+avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
+aux marins
+ses ancetres, qui avaient vecu dans ces etageres d'armoires, qui avaient peri au
+large pendant de semblables nuits, et dont les ames pouvaient revenir;
+elle ne se sentait pas protegee contre la visite de ces morts par la presence
+de cette si vieille femme qui etait deja presque des leurs...
+
+Tout a coup elle fremissait de la tete aux pieds, en entendant partir du coin
+de la cheminee un petit filet de voix cassee flute, comme etouffe sous terre. D'un
+ton guilleret qui donnait froid a l'ame, la voix chantait:
+
+ Pour la peche d'Islande, mon mari vient de partir,
+ Il m'a laisse sans le sou,
+ Mais..., trala, trala la lou...
+
+
+Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
+compagnie des folles.
+
+La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
+on l'entendait presque sans repit ruisseler dehors sur les murs. Dans le
+vieux toit de mousse, il y avait des gouttieres qui, toujours aux memes
+endroits, infatigables, monotones, faisaient le meme tintement triste;
+elles detrempaient par places le sol du logis, qui etait de roches et de
+terre battue avec des graviers et des coquilles.
+
+On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
+masses froides, infinies: une eau tourmentee, fouettante, s'emiettant dans
+l'air, epaississant l'obscurite, et isolant encore davantage les unes des
+autres les chaumieres eparses du pays de Ploubazlanec.
+
+Les soirees de dimanche etaient pour Gaud les plus sinistres, a cause d'une
+certaine gaite qu'elles apportaient ailleurs: c'etaient des especes de soirees
+joyeuses, meme dans ces petits hameaux perdus de la cote; il y avait
+toujours, ici ou la, quelque chaumiere fermee, battue par la pluie noire, d'ou
+partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignees pour les
+buveurs; des marins se sechant a des flambees fumeuses; les vieux se
+contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous
+allant jusqu'a l'ivresse, et chantant pour s'etourdir. Et, pres d'eux, la
+mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa
+voix immense...
+
+Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
+cabarets-la ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, pres de la
+porte des Moan; c'etaient ceux qui habitaient a l'extremite des terres, vers
+Pors-Even. Ils passaient tres tard, echappes des bras des filles,
+insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondees, Gaud
+tendait l'oreille a leurs chansons a leurs cris - tres vite noyes dans le bruit
+des bourrasques ou de la houle - cherchant a demeler la voix de Yann, se
+sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.
+
+N'etre pas revenu les voir, c'etait mal de la part de ce Yann; et mener une
+vie joyeuse, si pres de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
+ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus decidement, - et, malgre
+tout, ne pouvait se detacher de lui, ni croire qu'il fut sans coeur.
+
+Le fait est que, depuis son retour, sa vie etait bien dissipee.
+
+D'abord il y avait eu la tournee habituelle d'octobre dans le golfe de
+Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une periode de plaisir,
+un moment ou ils ont dans leur bourse un peu d'argent a depenser sans souci
+(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur les
+grandes parts de peche, payables seulement en hiver).
+
+On etait alle, comme tous les ans, chercher du sel dans les iles, et lui
+s'etait repris d'amour, a Saint-Martin-de-Re, pour certaine fille brune, sa
+maitresse du precedent automne. Ensemble ils s'etaient promenes, au dernier gai
+soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes,
+tout embaumees par les raisins murs, les oeillets des sables et les
+senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chante et danse des
+rondes a ces veillees de vendange ou l'on se grise, d'une ivresse amoureuse
+et legere, en buvant le vin doux.
+
+Ensuite, la _Marie_ ayant pousse jusqu'a Bordeaux, il avait retrouve, dans un
+grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse a la montre, et s'etait
+negligemment laisse adorer pendant huit nouveaux jours.
+
+Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assiste a plusieurs
+mariages de ses amis, comme garcon d'honneur, tout le temps dans ses
+beaux habits de fete, et souvent ivre apres minuit, sur la fin des bals.
+Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les
+filles s'empressaient de raconter a Gaud, en exagerant.
+
+Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
+ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours a temps pour l'eviter; lui aussi
+du reste, dans ces cas-la, prenait a travers la lande. Comme par une
+entente muette, maintenant ils se fuyaient.
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+A Paimpol, il y a une grosse femme appelee madame Tressoleur; dans une
+des rues qui menent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
+Islandais, ou des capitaines et des armateurs viennent enroler des
+matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
+
+Autrefois belle, encore galante avec les pecheurs, elle a des moustaches a
+present, une carrure d'homme et la replique hardie. Un air de cantiniere,
+sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais
+quoi de religieux, qui persiste quand meme parce qu'elle est Bretonne.
+Dans sa tete, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un
+registre; elle connait les bons, les mauvais, sait au plus juste ce
+qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
+
+Un jour de janvier, Gaud, ayant ete mandee pour lui faire une robe,vint
+travaille la, dans une chambre, derriere la salle aux buveurs...
+
+Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
+de granit, qui est en retrait sous le premier etage de la maison, a la mode
+ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
+engouffree dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrees
+brusques, comme lances par une lame de houle. La salle est basse et
+profonde, passee a la chaux blanche et ornee de cadres dores ou se voient des
+navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en
+faience est posee sur une console, entre des bouquets artificiels.
+
+Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'epanouir bien des gaites lourdes et sauvages, - depuis les
+temps recules de Paimpol, en passant par l'epoque agitee des corsaires, jusqu'a
+ces Islandais de nos jours tres peu differents de leurs ancetres. Et bien
+des existences d'hommes ont ete jouees, engagees la, entre deux ivresses, sur ces
+tables de chene.
+
+Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille a une conversation sur
+les choses d'Islande, qui se tenait derriere la cloison entre madame
+Tressoleur et deux _retraites_ assis a boire.
+
+Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
+qu'on etait en train de greer dans le port: jamais elle ne serait paree,
+cette _Leopoldine,_ a faire la campagne prochaine.
+
+--Eh! mais si, ripostait l'hotesse, bien sur qu'elle sera paree! - Puisque
+je vous dis, moi, qu'elle a pris equipage hier: tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la demolir; cinq _jeunes
+personnes,_ qui sont venues s'engager la, devant moi; - a cette table, -
+signer avec ma plume, - ainsi! - Et des _bel'hommes,_ je vous jure:
+Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Treguier; - et le
+grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
+
+La _Leopoldine!_... Le nom, a peine entendu, de ce bateau qui allait
+emporter Yann, s'etait fixe d'un seul coup dans la memoire de Gaud, comme si
+on l'y eut martele pour le rendre plus ineffacable.
+
+Le soir, revenu a Ploubazlanec, installee a finir son ouvrage a la lumiere de sa
+petite lampe, elle retrouvait dans sa tete ce mot-la toujours, dont la
+seule consonance l'impressionnait comme une chose triste. Les noms des
+personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-memes, presque
+un sens. Et ce _Leopoldine,_ mot nouveau, inusite, la poursuivait avec une
+persistance qui n'etait pas naturelle, devenait une sorte d'obsession
+sinistre. Non, elle s'etait attendue a voir Yann repartir encore sur la
+_Marie_ qu'elle avait visitee jadis, qu'elle connaissait, et dont la
+Vierge avait protege pendant de longues annees les dangereux voyages; et
+voici que ce changement, cette _Leopoldine,_ augmentait son angoisse.
+
+Mais, bientot, elle en vint a se dire que pourtant cela ne la regardait
+plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
+jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fut
+ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'ete serait revenu, tiede, sur les chaumieres desertees, sur les
+femmes solitaires et inquietes; - ou bien quand un nouvel automne
+commencerait encore, ramenant une fois de plus les pecheurs?... Tout
+cela pour elle etait indifferent, semblable, egalement sans joie et sans
+espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de
+rapprochement, puisque meme il oubliait le pauvre petit Sylvestre; - donc
+il fallait bien comprendre que c'en etait fait pour toujours de ce seul
+reve, de ce seul desir de sa vie; elle devait se detacher de Yann, de toutes
+les choses qui avaient trait a son existence, meme de ce nom d'Islande qui
+vibrait encore avec un charme si douloureux a cause de lui; chasser
+absolument ces pensees, tout balayer; se dire que c'etait fini, fini a
+jamais...
+
+Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
+avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas a mourir. Et
+alors, apres, a quoi bon vivre, a quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
+
+Le vent d'ouest s'etait encore leve dehors; les gouttieres du toit avaient
+recommence, sur ce grand gemissement lointain, leur bruit tranquille et leger
+de grelot de poupee. Et ses larmes aussi se mirent a couler, larmes
+d'orpheline et d'abandonnee, passant sur ses levres avec un petit gout amer,
+descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d'ete
+qu'aucune brise n'amene, et qui tombent tout a coup, pressees et pesantes, de
+nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se sentant brisee, prise de
+vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette
+dame Tressoleur et essaya de se coucher.
+
+Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'etendant: il
+devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les
+choses de cette chaumiere. - Cependant, comme elle etait tres jeune, tout en
+continuant de pleurer, elle finit par se rechauffer et s'endormir.
+
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Des semaines sombres avaient passe encore, et on etait deja aux premiers jours
+de fevrier, par un assez beau temps doux.
+
+Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de peche du
+dernier ete, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre a sa mere,
+suivant la coutume de famille. L'annee avait ete bonne, et il s'en
+retournait content.
+
+Pres de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
+vieille, qui gesticulait avec son baton, et autour d'elle des gamins
+ameutes qui riaient... La grand'mere Moan!... La bonne grand'mere que
+Sylvestre adorait, toute trainee et dechiree, devenue maintenant une de ces
+vieilles pauvresses imbeciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
+
+Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tue son chat, et elle les menacait
+de son baton, tres en colere et en desespoir:
+
+--Ah! s'il avait ete ici, lui, mon pauvre garcon, vous n'auriez pas ose, bien
+sur, mes vilains droles!...
+
+Elle etait tombee, parait-il, en courant apres eux pour les battre; sa coiffe
+etait de cote, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu'elle etait
+grise (comme cela arrive bien en Bretagne a quelques pauvres vieux qui
+ont eu des malheurs).
+
+Yann savait, lui, que ce n'etait pas vrai, et qu'elle etait une vieille
+respectable ne buvant jamais que de l'eau.
+
+--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tres en colere lui aussi, avec
+sa voix et son ton qui imposaient.
+
+Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauverent, penauds et confus,
+devant le grand Gaos.
+
+Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
+la veillee, avait apercu cela de loin, reconnu sa grand'mere dans ce groupe.
+Effrayee, elle arriva en courant pour savoir ce que c'etait, ce qu'elle
+avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat
+qu'on avait tue.
+
+Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne detourna pas les siens; ils
+ne songeaient plus a se fuir cette fois; devenus seulement tres roses tous
+deux, lui aussi vite qu'elle, d'une meme montee de sang a leurs joues, ils se
+regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si pres; mais sans
+haine, presque avec douceur, reunis qu'ils etaient dans une commune pensee de
+pitie et de protection.
+
+Il y avait longtemps que les enfants de l'ecole lui en voulaient, a ce
+pauvre matou defunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de diable;
+mais c'etait un tres bon chat, et, quand on le regardait de pres, on lui
+trouvait au contraire la mine tranquille et caline. Ils l'avaient tue avec
+des cailloux et son oeil pendait. La pauvre vieille, en marmottant
+toujours des menaces, s'en allait tout emue, toute branlante, emportant
+par la queue, comme un lapin, ce chat mort.
+
+--Ah! mon pauvre garcon, mon pauvre garcon... s'il etait encore de ce monde
+on n'aurait pas ose me faire ca, non, bien sur!...
+
+Il lui etait sorti des especes de larmes qui coulaient dans ses rides; et
+ses mains, a grosses veines bleues, tremblaient.
+
+Gaud l'avait recoiffee au milieu, tachait de la consoler avec des paroles
+douces de petite fille. Et Yann s'indignait; si c'etait possible, que
+des enfants fussent si mechants! Faire une chose pareille a une pauvre
+vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, a lui aussi. - Non
+point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme
+lui, s'ils aiment bien a jouer avec les betes, n'ont guere de sensiblerie
+pour elles; mais son coeur se fendait, a marcher la derriere cette grand'mere
+en enfance, emportant son pauvre chat par la queue. Il pensait a
+Sylvestre, qui l'avait tant aimee; au chagrin horrible qu'il aurait eu,
+si on lui avait predit qu'elle finirait ainsi, en derision et en misere.
+
+Et Gaud s'excusait, comme etant chargee de sa tenue:
+
+--C'est qu'elle sera tombee, pour etre si sale, disait-elle tout bas; sa
+robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches,
+monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodee hier, et ce matin quand
+je suis partie, je suis sure qu'elle etait propre et en ordre.
+
+Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touche peut-etre par cette
+petite explication toute simple qu'il ne l'eut ete par d'habiles phrases, des
+reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un pres de
+l'autre, se rapprochant de la chaumiere des Moan. - Pour jolie, elle
+l'avait toujours ete comme personne, il le savait fort bien, mais il lui
+parut qu'elle l'etait encore davantage depuis sa pauvrete et son deuil.
+Son air etait devenu plus serieux, ses yeux gris de lin avaient
+l'expression plus reservee et semblaient malgre cela vous penetrer plus avant,
+jusqu'au fond de l'ame. Sa taille aussi avait acheve de se former.
+Vingt-trois ans bientot; elle etait dans tout son epanouissement de beaute.
+
+Et puis elle avait a present la tenue d'une fille de pecheur, sa robe noire
+sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne
+savait plus bien d'ou il lui venait; c'etait quelque chose de cache en
+elle-meme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche;
+peut-etre seulement son corsage, un peu plus ajuste que celui des autres,
+par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut
+de ses bras... Mais non, cela residait plutot dans sa voix tranquille et
+dans son regard.
+
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Decidement il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
+
+Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
+cela devenait presque un peu drole, maintenant, de les voir ainsi passer
+en cortege; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La
+vieille Yvonne au milieu, portant la bete; Gaud a sa droite, troublee et
+toujours tres rose; le grand Yann a sa gauche, tete haute, et pensif.
+
+Cependant la pauvre vieille s'etait presque subitement apaisee en route;
+d'elle-meme, elle s'etait recoiffee et, sans plus rien dire, elle commencait a
+les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son oeil qui
+etait redevenu clair.
+
+Gaud ne parlait pas de peur de donner a Yann une occasion de prendre conge;
+elle eut voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait recu de lui,
+marcher les yeux fermes pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi
+bien longtemps a ses cotes dans un reve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si
+vite a leur logis vide et sombre ou tout allait s'evanouir.
+
+A la porte, il y eut une de ces minutes d'indecision pendant lesquelles
+il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mere entra sans se
+retourner; puis Gaud, hesitante, et Yann, par derriere, entra aussi...
+
+Il etait chez elle, pour la premiere fois de sa vie; sans but,
+probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
+il avait touche son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontre d'abord le
+portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
+noires, il s'en etait approche lentement comme d'une tombe.
+
+Gaud etait restee debout, appuyee des mains a leur table. Il regardait
+maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
+revue silencieuse qu'il passait de leur pauvrete. Bien pauvre, en effet,
+malgre son air range et honnete, le logis de ces deux abandonnees qui s'etaient
+reunies. Peut-etre, au moins, eprouverait-il pour elle un peu de bonne pitie,
+en la voyant redescendue a cette meme misere, a ce granit fruste et a ce chaume.
+Il n'y avait plus de la richesse passee, que le lit blanc, le beau lit de
+demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient la...
+
+Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille
+grand'mere, qui etait encore si fine a ses moments lucides, faisait semblant
+de ne pas prendre garde a lui. Donc ils restaient debout devant l'un
+l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque
+interrogation supreme.
+
+Mais les instants passaient et, a chaque seconde ecoulee, le silence semblait
+entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours plus
+profondement, comme dans l'attente solennelle de quelque chose d'inoui qui
+tardait a venir.
+
+. . . . . . . . . . . .
+--Gaud, demanda-t-il a demi-voix grave, si vous voulez toujours...
+
+Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande decision, brusque comme
+etaient les siennes, prise la tout a coup, et osant a peine etre formulee...
+
+--Si vous voulez toujours... La peche s'est bien vendue cette annee, et
+j'ai un peu d'argent devant moi...
+
+Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
+entendu? Elle etait aneantie devant l'immensite de ce qu'elle croyait
+comprendre.
+
+Et la vieille Yvonne, de son coin la-bas, dressait l'oreille, sentant du
+bonheur approcher...
+
+--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
+vouliez toujours...
+
+... Et puis il attendit sa reponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait
+l'empecher de prononcer ce oui? Il s'etonnait, il avait peur, et elle s'en
+apercevait bien. Appuyee des deux mains a la table, devenue tout blanche,
+avec des yeux qui se voilaient, elle etait sans voix, ressemblait a une
+mourante tres jolie...
+
+--Eh bien, Gaud, repondis donc! dit la vieille grand'mere qui s'etait levee
+pour venir a eux. Voyez-vous, ca la surprend, monsieur Yann; il faut
+l'excuser; elle va reflechir et vous repondre tout a l'heure... Asseyez-vous,
+monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
+
+Mais non, elle ne pouvait pas repondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
+plus, dans son extase... C'etait donc vrai qu'il etait bon, qu'il avait du
+coeur. Elle le retrouvait la, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais
+cesse de le voir en elle-meme, malgre sa durete, malgre son refus sauvage, malgre
+tout. Il l'avait dedaignee longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - et
+aujourd'hui qu'elle etait pauvre; c'etait son idee a lui sans doute, il avait
+eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne
+songeait pas du tout a lui en demander compte, non plus qu'a lui reprocher
+son chagrin de deux annees... Tout cela, d'ailleurs, etait si oublie, tout
+cela venait d'etre emporte si loin, en une seconde, par le tourbillon
+delicieux qui passait sur sa vie!...
+
+Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
+tout noyes, qui le regardaient a une extreme profondeur, tandis qu'une grosse
+pluie de larmes commencait a descendre le long de ses joues...
+
+--Allons, Dieu vous benisse! mes enfants, dit la grand'mere Moan. Et moi,
+je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'etre devenue si
+vieille, pour avoir vu ca avant de mourir.
+
+Ils restaient toujours la, l'un devant l'autre, se tenant les mains et ne
+trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui fut
+assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur
+semblat digne de rompre leur delicieux silence.
+
+--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se
+disent rien!... Ah! mon Dieu, les droles de petits enfants que j'ai la par
+exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille... De
+mon temps a moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'etait promis...
+
+Yann ota son chapeau, comme saisi tout a coup d'un grand respect inconnu,
+avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que c'etait
+le premier vrai baiser qu'il eut jamais donne de sa vie.
+
+Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses levres fraiches,
+inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiance que
+la mer avait doree. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le
+bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit
+portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa
+couronne noire. Et tout paraissait s'etre subitement vivifie et rajeuni
+dans la chaumiere morte. Le silence s'etait rempli de musique inouies; meme le
+crepuscule pale d'hiver, qui entrait par la lucarne, etait devenu comme une
+belle lueur enchantee...
+
+--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ca, mes bons
+enfants?
+
+Gaud baissa la tete. L'Islande, la _Leopoldine,_ - c'est vrai, elle avait deja
+oublie ces epouvante dressees sur la route. - Au retour d'Islande!... comme
+se serait long, encore tout cet ete d'attente craintive. Et Yann, battant
+le sol du bout de son pied, a petits coups rapides, devenu for presse lui
+aussi, comptait en lui-meme tres vite, pour voir si, en se
+
+depechant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce depart: tant
+de jours pour reunir les papiers, tant de jours pour publier les bans a
+l'eglise; oui, cela ne menerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les
+noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande
+semaine a rester ensemble apres.
+
+--Je m'en vais toujours commencer par prevenir notre pere, dit-il, avec
+autant de hate que si les minutes memes de leur vie etaient maintenant mesurees
+et precieuses...
+
+
+
+
+
+Quatrieme partie.
+
+
+
+
+I
+
+
+Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
+devant les portes, quand la nuit tombe.
+
+Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir, c'etait a la porte
+de la chaumiere des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
+faisaient leur cour.
+
+D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soirees tiedes, les
+rosiers fleuris. Eux n'avaient rien que des crepuscules de fevrier
+descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune
+branche de verdure au-dessus de leur tete, ni alentour, rien que le ciel
+immense, ou passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des
+algues brunes, que les pecheurs, en remontant de la greve, avaient entrainees
+dans le sentier avec leurs filets.
+
+Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette region tiedie par des courants
+de la mer; mais c'est egal, ces crepuscules amenaient souvent des humidites
+glacees et d'imperceptibles petites pluies qui se deposaient sur leurs
+epaules.
+
+Ils restaient tout de meme, se trouvant tres bien la. Et ce banc, qui avait
+plus d'un siecle, ne s'etonnait pas de leur amour, en ayant deja vu
+bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
+toujours les memes, de generation en generation, de la bouche des jeunes, et il
+etait habitue a voir les amoureux revenir plus tard, changes en vieux branlants
+et en vieilles tremblotantes, s'asseoir a la meme place, - mais dans le
+jour alors pour respirer encore un peu d'air et se chauffer a leur
+dernier soleil...
+
+De temps en temps, la grand'mere Yvonne mettait la tete a la porte pour les
+regarder. Non pas qu'elle fut inquiete de ce qu'ils faisaient ensemble,
+mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi
+pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:
+
+--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. _Ma Doue,
+ma Doue,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, ca a-t-il du bon
+sens?
+
+Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient
+seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'etre l'un pres
+de l'autre?
+
+Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un leger
+murmure a deux voix, mele au bruissement que la mer faisait en dessous, au
+pied des falaises. C'etait une musique tres harmonieuse, la voix fraiche de
+Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorites douces et
+caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux
+silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils etaient adosses:
+d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en
+robe noire et, a cote d'elle, les epaules carrees de son ami. Au-dessus d'eux,
+le dome bossu der leur toit de paille et, derriere tout cela, les infinis
+crepusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel...
+
+Ils finissaient tout de meme par rentrer s'asseoir dans la cheminee, et la
+vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tete tombee en avant, ne genait
+pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommencaient a se
+parler a voix basse, ayant a se rattraper de deux ans de silence; ayant
+besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle
+devait si peu durer.
+
+Il etait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mere Yvonne qui, par
+testament, leur leguait sa chaumiere; pour le moment, ils n'y faisaient
+aucune amelioration, faute de temps, et remettaient au retour d'Islande
+leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop desole.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+... Un soir, il s'amusait a lui citer mille petites choses qu'elle avait
+faites ou qui lui etaient arrivees depuis leur premiere rencontre; il lui
+disait meme les robes qu'elle avait eues, les fetes ou celle etait allee.
+
+Elle l'ecoutait avec une extreme surprise. Comment donc savait-il tout
+cela? Qui se serait imagine qu'il y avait fait attention et qu'il etait
+capable de le retenir?...
+
+Lui, souriait, faisant le mysterieux, et racontait encore d'autres petits
+details, meme des choses qu'elle avait presque oubliees.
+
+Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
+ravissement inattendu qui la prenait tout entiere; elle commencait a deviner, a
+comprendre: c'est qu'il l'avait aimee, lui aussi, tout ce temps-
+la!... Elle avait ete sa preoccupation constante; il lui en faisait l'aveu naif a
+present!...
+
+Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
+repoussee, tant fait souffrir?
+
+Toujours ce mystere qu'il avait promis d'eclaircir pour elle, mais dont il
+reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrasse et un
+commencement de sourire incomprehensible.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Ils allerent a Paimpol un beau jour, avec la grand'mere Yvonne, pour acheter
+la robe de noces.
+
+Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
+il y en avait qui auraient tres bien pu etre arranges pour la circonstance,
+sans qu'on eut besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en etait pas trop defendue: avoir une robe donnee par
+lui, payee avec l'argent de son travail et de sa peche, il lui semblait que
+cela la fit deja un peu son epouse.
+
+Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pere.
+Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les etoffes qu'on deployait
+devant eux. Il etait un peu hautain vis-a-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entre pour rien au monde dans aucune des boutiques de
+Paimpol, ce jour-la s'occupait de tout, meme de la forme qu'aurait cette
+robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de velours pour la rendre
+plus belle.
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un soir qu'ils etaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de
+leur falaise ou la nuit tombait, leurs yeux s'arreterent par hasard sur un
+buisson d'epines - le seul d'alentour - qui croissait entre les rochers
+au bord du chemin. Dans la demi-obscurite, il leur sembla distinguer sur
+ce buisson de legeres petites houppes blanches:
+
+--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approcherent pour s'en
+assurer.
+
+Il etait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le toucherent,
+verifiant avec leurs doigts la presence de ces petites fleurettes qui etaient
+tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premiere
+impression hative de printemps; du meme coup, ils s'apercurent que les jours
+avaient allonge; qu'il y avait quelque chose de plus tiede dans l'air, de
+plus lumineux dans la nuit.
+
+Mais comme ce buisson etait en avance! Nulle part dans le pays au bord
+d'aucun chemin, on n'en eut trouve un pareil. Sans doute, il avait fleuri la
+expres pour eux, pour leur fete d'amour...
+
+--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
+
+Et, presque a tatons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le
+grand couteau de pecheur qu'il portait a sa ceinture, il enleva
+soigneusement les epines, puis il le mit au corsage de Gaud:
+
+--La, comme une mariee, dit-il en se reculant comme pour voir, malgre la
+nuit, si cela lui seyait bien.
+
+Au-dessous d'eux, la mer tres calme deferlait faiblement sur les galets de
+la greve, avec un petit bruissement intermittent, regulier comme une
+respiration de sommeil; elle semblait indifferente, ou meme favorable a cette
+cour qu'ils se faisaient la tout pres d'elle.
+
+Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirees, et ensuite,
+quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un
+petit decouragement de vivre, parce que c'etait deja fini...
+
+Il fallait se hater pour les papiers, pour tout, sous peine de n'etre pas
+pret et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'a l'automne, jusqu'a
+l'avenir incertain...
+
+Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
+mer, et avec cette preoccupation un peu enfievree de la marche du temps,
+prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre.
+ Ils etaient des amoureux differents des autres, plus graves, plus inquiets
+dans leur amour.
+
+Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
+elle et, quand il etait reparti le soir, ce mystere tourmentait Gaud.
+Pourtant il l'aimait bien, elle en etait sure.
+
+
+C'etait vrai, qu'il l'avait de tout temps aimee, mais pas comme a present: cela
+augmentait dans son coeur et dans sa tete comme une maree, qui monte, jusqu'a
+tout remplir. Il n'avait jamais connu cette maniere d'aimer quelqu'un.
+
+De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
+etendu, jetait la tete sur les genoux de Gaud, par calinerie d'enfant pour se
+faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eut
+aime se coucher par terre a ses pieds, et rester la, le front appuye sur le bas
+de sa robe. En dehors de ce baiser de frere qu'il lui donnait en
+arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je
+ne sais quoi invisible qui etait en elle, qui etait son ame, qui se
+manifestait a lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans
+l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide...
+
+Et dire qu'elle etait en meme temps une femme de chair, plus belle et plus
+desirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientot d'une maniere
+aussi complete que ses maitresses d'avant, sans cesser pour cela d'etre
+_elle-meme!..._ Cette idee le faisait frissonner jusqu'aux moelles
+profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arretait pas sa pensee, par respect, se demandant
+presque s'il oserait commettre ce delicieux sacrilege...
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Un soir de pluie, ils etaient assis pres l'un de l'autre dans la cheminee, et
+leur grand'mere Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans
+les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres
+agrandies.
+
+Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y
+avait, ce soir-la, de longs silences embarrasses, dans leur causerie. Lui
+surtout ne disait presque rien, et baissait la tete avec un demi-sourire,
+cherchant a se derober aux regards de Gaud.
+
+C'est qu'elle l'avait presse de questions, toute la soiree, sur ce mystere
+qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait
+pris: elle etait trop fine et trop decidee a savoir; aucun faux-fuyant ne le
+tirerait plus de ce mauvais pas.
+
+--De mechants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.
+
+Il essaya de repondre oui. De mechants propos, oh!... on en avait tenu
+beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
+
+Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle vit
+bien que se devait etre autre chose.
+
+--C'etait ma toilette, Yann?
+
+Pour la toilette, il est sur que cela y avait contribue; elle en faisait
+trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pecheur. Mais
+enfin il etait force de convenir que ce n'etait pas tout.
+
+--Etait-ce parce que, dans ce temps la, nous passions pour riches? Vous
+aviez peur d'etre refuse?
+
+--Oh! non, pas cela.
+
+Il fit cette reponse avec une si naive surete de lui-meme, que Gaud en fut amusee.
+Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit
+dehors le bruit gemissant de la brise et de la mer.
+
+Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idee commencait a lui venir, et
+son expression changeait a mesure:
+
+--Ce n'etait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
+regardant tout a coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
+d'inquisition irresistible de quelqu'un qui a devine.
+
+Et lui detourna la tete, en riant tout a fait.
+
+Ainsi, c'etait bien cela, elle avait trouve: de raison, il ne pouvait pas
+lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu jamais.
+ Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son tetu (comme Sylvestre
+disait jadis), et c'etait tout. Mais voila aussi, on l'avait tourmente avec
+cette Gaud! Tout le monde s'y etait mis, ses parents, Sylvestre, ses
+camarades islandais, jusqu'a Gaud elle-meme. Alors il avait commence a dire
+non, obstinement non, tout en gardant au fond de son coeur l'idee qu'un
+jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par
+etre oui.
+
+Et c'etait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
+abandonnee pendant deux ans, et desire mourir...
+
+Apres le premier mouvement, qui avait ete de rire un peu, par confusion d'etre
+decouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, a leur tour
+interrogeaient profondement: lui pardonnerait-elle au moins? Il avait
+un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, lui
+pardonnerait-elle?...
+
+--C'est mon caractere qui est comme cela, Gaud, dit-il. Chez nous, avec
+mes parents, c'est la meme chose. Des fois, quand je fais ma tete dure, je
+reste pendant des huit jours comme fache avec eux presque sans parler a
+personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis
+toujours par leur obeir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'etais
+encore un enfant de dix ans... Si vous croyez que ca faisait mon
+affaire, a moi, de ne pas me marier! Non, cela n'aurait plus dure
+longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.
+
+Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des larmes lui
+venir, et c'etait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
+s'en aller a cet aveu de son Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance
+d'avant, l'heure presente n'eut pas ete si delicieuse; a present que c'etait fini, elle
+aimait presque mieux avoir connu ce temps d'epreuve.
+
+Maintenant tout etait eclairci entre eux deux; d'une maniere inattendue, il
+est vrai, mais complete: il n'y avait aucun voile entre leurs deux ames.
+Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs tetes s'etant rapprochees, ils
+resterent la longtemps, leurs joues appuyees l'une sur l'autre, n'ayant plus
+besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire. Et en ce moment, leur
+etreinte etait si chaste que, la grand'mere Yvonne s'etant reveillee, ils demeurerent
+devant elle comme ils etaient, sans aucun trouble.
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'etait six jours avant le depart pour l'Islande. Leur cortege de noces s'en
+revenait de l'eglise de Ploubazlanec, pourchasse par un vent furieux, sous
+un ciel charge et tout noir.
+
+Au bras l'un de l'autre, ils etaient beaux tous deux, marchant comme des
+rois, en tete de leur longue suite, marchant comme dans un reve. Calmes,
+recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la
+vie, d'etre au-dessus de tout. Ils semblaient meme etre respectes par le vent,
+tandis que, derriere eux, ce cortege etait un joyeux desordre de couples
+rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient.
+
+Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie debordait; d'autres, deja
+grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
+leurs noces et leurs premieres annees. Grand'mere Yvonne etait la et suivait
+aussi, tres eventee, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann
+qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe
+neuve qu'on lui avait achetee pour la circonstance et toujours son petit
+chale, reteint une troisieme fois - en noir, a cause de Sylvestre.
+
+Et le vent secouait indistinctement tous ces invites; on voyait les jupes
+relevees et des robes retournees; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.
+
+A la porte de l'eglise, les maries s'etaient achete, suivant la coutume, des
+bouquets de fausses fleurs pour completer leur toilette de fete. Yann
+avait attache les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il etait de
+ceux a qui tout va bien. Quant a Gaud, il y avait de la demoiselle encore
+dans la facon dont ces pauvres fleurs grossieres etaient piquees en haut de son
+corsage - tres ajuste, comme autrefois sur sa forme exquise.
+
+Le violonaire qui menait tout ce monde, affole par le vent, jouait a la
+diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffees, et, dans le bruit
+des bourrasques, semblaient une petite musique drole plus grele que les
+cris d'une mouette.
+
+Tout Ploubazlanec etait sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
+chose qui passionnait les gens, et on etait venu de loin a la ronde; aux
+carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
+stationnaient pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de
+Paimpol, les amis de Yann, etaient la postes. Ils saluaient les maries au
+passage; Gaud repondait en s'inclinant legerement comme une demoiselle, avec
+sa grace serieuse, et, tout le long de sa route, elle etait admiree.
+
+Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, meme ceux des
+bois, s'etaient vides de leurs mendiants, de leurs estropies, de leurs fous,
+de leurs idiots a bequilles. Cette gent etait echelonnee sur le parcours, avec
+des musiques, des accordeons, des vielles; ils tendaient leurs mains,
+leurs sebiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumones que Yann leur
+lancait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de
+reine. Il y avait de ces mendiants qui etaient tres vieux, qui avaient des
+cheveux gris sur des tetes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans
+les creux des chemins, ils etaient de la meme couleur que la terre d'ou ils
+semblaient n'etre qu'incompletement sortis, et ou ils allaient rentrer bientot
+sans avoir eu de pensees; leurs yeux egares inquietaient comme le mystere de
+leurs existences avortees et inutiles. Ils regardaient passer, sans
+comprendre, cette fete de la vie pleine et superbe...
+
+On continua de marcher au dela du hameau de Pors-Even et de la maison des
+Gaos. C'etait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des maries du
+pays de Ploubazlanec, a la chapelle de la Trinite, qui est comme au bout du
+monde breton.
+
+Au pied de la derniere et extreme falaise, elle pose sur un seuil de roches
+basses, tout pres des eaux, et semble deja appartenir a la mer. Pour y
+descendre, on prend un sentier de chevre parmi des blocs de granit. Et
+le cortege de noces se repandit sur la pente de ce cap isole, au milieu des
+pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout a fait dans le
+bruit du vent et des lames.
+
+Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
+n'etait pas sur, la mer venait trop pres pour frapper ses grands coups. On
+voyait bondir tres haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+deployaient pour tout inonder.
+
+Yann, qui s'etait le plus avance, avec Gaud appuyee a son bras, recula le
+premier devant les embruns. En arriere, son cortege restait echelonne sur les
+roches, en amphitheatre, et lui, semblait etre venu la pour presenter sa femme a la
+mer; mais celle-ci faisait mauvais visage a la mariee nouvelle.
+
+En se retournant, il apercut le violonaire, perche sur un rocher gris et
+cherchant a rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
+
+--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
+autre qui marche mieux que la tienne...
+
+En meme temps commenca une grande pluie fouettante qui menacait depuis le
+matin. Alors ce fut une debandade folle avec des cris et des rires, pour
+grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le diner de noces se fit chez les parents d'Yann, a cause de ce logis de
+Gaud, qui etait bien pauvre.
+
+Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une tablee de vingt-cinq
+personnes autour des maries; des soeurs et des freres; le cousin Gaos le
+pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
+_Marie,_qui etaient de la _Leopoldine_ a present; quatre filles d'honneur tres
+jolies, leurs nattes de cheveux disposees en rond au-dessus des oreilles,
+comme autrefois les imperatrices de Byzance, et leur coiffe blanche a la
+nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garcons
+d'honneur, tous Islandais, bien plantes, avec de beaux yeux fiers.
+
+Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
+queue du cortege s'y etait entassee en desordre, et des femmes de peine, louees a
+Paimpol, perdaient la tete devant la grande cheminee encombree de poeles et de
+marmites.
+
+Les parents d'Yann auraient souhaite pour leur fils une femme plus riche,
+c'est bien sur; mais Gaud etait connue a present pour une fille sage et
+courageuse; et puis, a defaut de sa fortune perdue, elle etait la plus belle
+du pays, et cela le flattait de voir les deux epoux si assortis.
+
+Le vieux pere, en gaite apres la soupe, disait de ce mariage:
+
+--Ca va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
+Ploubazlanec!
+
+Et en comptant sur ses doigts, il expliquait a un oncle de la mariee
+comment il y en avait tant de ce nom-la: son pere, qui etait le plus jeune de
+neuf freres, avait eu douze enfants, tous maries avec des cousines, et ca en
+avait fait, tout ca, des Gaos, malgre les disparus d'Islande!...
+
+--Pour moi, dit-il, j'ai epouse aussi une Gaos ma parente, et nous en avons
+fait encore quatorze a nous deux.
+
+Et a l'idee de cette peuplade, il se rejouissait, en secouant sa tete blanche.
+
+Dame! il avait eu de la peine pour les elever ses quatorze petits Gaos;
+mais a present ils se debrouillaient, et puis ces dix mille francs de l'epave
+les avaient mis vraiment bien a leur aise.
+
+En gaite aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours joues au _service_
+(Les hommes de la cote appellent ainsi leur temps de matelot dans la
+marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Bresil,
+faisant ecarquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.
+
+Un de ses meilleurs souvenirs, c'etait une fois, a bord de _l'Iphigenie,_ on
+faisait le plein des soutes a vin, le soir, a la brune; et la manche en
+cuir, par ou ca passait pour descendre, s'etait crevee. Alors, au lieu
+d'avertir, on s'etait mis a boire a meme jusqu'a plus soif; ca avait dure deux
+heures, cette fete; a la fin ca coulait plein la batterie; tout le monde etait
+soul!
+
+Et ces vieux marins, assis a table, riaient de leur rire bon enfant avec
+une pointe de malice.
+
+--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
+que la, pour faire des tours pareils!
+
+Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
+pluie, faisaient rage dans une epaisse nuit. Malgre les precautions prises,
+quelques-uns s'inquietaient de leur bateau, ou de leur barque amarree dans
+le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.
+
+Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai a entendre, arrivait d'en bas
+ou les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c'etaient
+les cris de joie, les eclats de rire des petits-cousins et des
+petites-cousines, qui commencaient a se sentir tres emoustilles par le cidre.
+
+On avait servi des viandes bouillies, des viandes roties, des poulets,
+plusieurs especes de poissons, des omelettes et des crepes.
+
+On avait cause peche et contrebande, discute toute sorte de facons pour
+attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
+des hommes de mer.
+
+En haut, a la table d'honneur, on se lancait meme a parler d'aventures droles.
+
+Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous, a leur epoque,
+avaient roule le monde.
+
+--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont la, en
+montant dans les petites rues...
+
+--Ah! oui, repondait du bout de la table un autre qui les avait frequentees,
+- oui, en tirant sur la droite quand on arrive?
+
+--C'est ca; enfin, chez les dames chinoises, quoi!... Donc, nous avions
+_consomme_ la dedans, a trois que nous etions... Des vilaines femmes, _ma Doue,_
+mais vilaines!...
+
+--Oh! pour vilaines, je te crois, dit negligemment le grand Yann qui, lui
+aussi, dans un moment d'erreur, apres une longue traversee, les avait
+connues, ces Chinoises.
+
+--Apres, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?... Cherche,
+cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
+personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir. (Ici,
+il contournait sa rude figure bronzee et minaudait comme une Chinoise tres
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence a miauler, a faire le
+diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
+(Maintenant, il singeait ces voix pointues de la-bas et grimacait comme
+cette vieille en colere, tout en roulant ses yeux qu'il avait retrousses
+par le coin avec ces doigts.) Et voila les deux Chinois, les deux...
+enfin les deux patrons de la boite, tu me comprends, - qui ferment la
+grille a clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la tete contre les murs. - Mais crac! il
+en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se
+relevent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se mefier
+tout de meme. - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes a sucre,
+achetees pour mes provisions de route; et c'est solide, ca ne casse pas,
+quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si ca nous
+a ete utile...
+
+Non, decidement il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient
+sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusque la fin de son
+histoire, se leva pour aller voir sa barque.
+
+Un autre disait:
+
+--Quand j'etais quartier-maitre canonnier, en fonctions de caporal d'armes
+sur la _Zenobie,_ a Aden, un jour, je vois les marchands de plumes
+d'autruche qui montent a bord (imitant l'accent de la-bas): "Bonjour,
+caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un _pare a
+virer_ je te les fais redescendre quatre a quatre: "Toi, bon marchand,
+que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire
+cadeau; nous verrons apres si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas ete si
+bete! (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'etais jeune
+homme... Alors, a Toulon, une connaissance a moi qui travaillait dans les
+modes...
+
+Allons bon, voici qu'un des petits freres d'Yann, un futur Islandais,
+avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
+malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le
+petit Laumec, ce qui coupe court au recit des perfidies de cette modiste
+pour avoir ces plumes...
+
+Le vent dans la cheminee hurlait comme un damne qui souffre; de temps en
+temps, avec une force a faire peur, il secouait toute la maison sur ses
+fondements de pierre.
+
+--On dirait que ca le fache, parce que nous sommes en train de nous amuser,
+dit le cousin pilote.
+
+--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, repondit Yann, en souriant a
+Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.
+
+Cependant, une sorte de langueur etrange commencait a les prendre tous deux;
+ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isoles au milieu de la gaite
+des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le sens, ne
+buvait pas du tout ce soir-la. Et il rougissait a present, ce grand garcon,
+quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de
+matelot sur la nuit qui allait suivre.
+
+Par instants aussi il etait triste, en pensant tout a coup a Sylvestre...
+D'ailleurs, il etait convenu qu'on ne devait pas danser a cause du pere de
+Gaud et a cause de lui.
+
+On etait au dessert; bientot allaient commencer les chansons. Mais avant,
+il y avait les prieres a dire, pour les defunts de la famille; dans les fetes
+de mariage, on ne manque jamais a ce devoir de religion, et quand on vit
+le pere Gaos se lever en decouvrant sa tete blanche, il se fit du silence
+partout:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pere.
+
+Et, en se signant, il commenca pour ce mort la priere latine:
+
+--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._
+
+Un silence d'eglise s'etait maintenant propage jusqu'en bas, aux tablees
+joyeuses des petits. Tous ceux qui etaient dans cette maison repetaient en
+esprit les memes mots eternels.
+
+--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes freres, perdus dans la mer
+d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrage a bord de la
+_Zelie_...
+
+Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur priere, il se tourna vers la
+grand'mere Yvonne:
+
+--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en recita une autre
+encore. Alors Yann pleura.
+
+--..._Sed libera nos a malo, Amen._
+
+Les chansons commencerent apres. Des chansons apprises _au service,_ sur
+le gaillard d'avant, ou il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
+chanteurs:
+
+ Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
+ Mais chez nous les braves
+ Narguent le destin,
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!
+
+Les couplets etaient dits par un des garcons d'honneur, d'une maniere tout a
+fait langoureuse qui allait a l'ame; et puis le choeur etait repris par
+d'autres belles voix profondes.
+
+Mais les nouveaux epoux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
+lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un eclat
+trouble, comme des lampes voilees; ils se parlaient de plus en plus bas,
+la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tete, prise
+peu a peu, devant son maitre, d'une crainte plus grande et plus delicieuse.
+
+Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
+d'un certain vin a lui; il l'avait apporte avec beaucoup de precautions,
+caressant la bouteille couchee, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.
+
+Il en raconta l'histoire: un jour de peche, une barrique flottait toute
+seule au large; pas moyen de la ramener, elle etait trop grosse; alors
+ils l'avaient crevee en mer, remplissant tout ce qu'il y avait a bord de
+pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des
+signes aux autres pilotes, aux autres pecheurs; toutes les voiles en vue
+s'etaient rassemblees autour de la trouvaille.
+
+--Et j'en connais plus d'un qui etait soul, en rentrant le soir a Pors-Even.
+
+Toujours le vent continuait son bruit affreux.
+
+En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couches, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
+autres faisaient le diable, menes par le petit Fantec (en francais: Francois)
+et le petit Laumec (en francais: Guillaume), voulant absolument aller
+sauter dehors, et, a toute minute, ouvrant la porte a des rafales furieuses
+qui soufflaient les chandelles.
+
+Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
+il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlat pas, a
+cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui
+chercher une affaire pour cette epave non declaree.
+
+--Mais voila, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si
+on avait pu les tirer au clair, ca serait devenu tout a fait du vin
+superieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin
+que dans toutes les caves des debitants de Paimpol.
+
+Qui sait ou il avait pousse, ce vin de naufrage? Il etait fort, haut en
+couleur, tres mele d'eau de mer, et gardait le gout acre du sel. Il fut neanmoins
+trouve tres bon, et plusieurs bouteilles se viderent.
+
+Les tetes tournerent un peu; le son des voix devenait plus confus et les
+garcons embrassaient les filles.
+
+Les chansons continuaient gaiment; cependant on n'avait guere l'esprit
+tranquille a ce souper, et les hommes echangeaient des signes d'inquietude a
+cause du mauvais temps qui augmentait toujours.
+
+Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela
+devenait comme un seul cri, continu, renfle, menacant, pousse a la fois, a plein
+gosier, a cou tendu, par des milliers de betes enragees.
+
+On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
+lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'etait la mer qui
+battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
+pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serre par cette
+musique d'epouvante, que personne n'avait commandee pour leur fete de noces.
+
+Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'etait leve doucement, fit
+signe a sa femme de venir lui parler.
+
+C'etait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur,
+confuse de s'etre levee... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller
+tout de suite, laisser les autres.
+
+--Non, repondit Yann, c'est le pere qui l'a permis; nous pouvons.
+
+Et il l'entraina. Ils se sauverent furtivement.
+
+Dehors ils se trouverent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
+nuit profonde et tourmentee. Ils se mirent a courir, en se tenant par la
+main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les
+lointains de la mer furieuse, d'ou montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cingles en plein visage, le corps penche en avant, contre les
+rafales, obliges quelquefois de se retourner, la main devant la bouche,
+pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupee.
+
+D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empecher de trainer sa
+robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait
+par terre; et puis il la pris a son cou tout a fait, et continua de courir
+encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! Et dire
+qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientot vingt-huit; que, depuis deux
+ans au moins, ils auraient pu etre maries, et heureux comme ce soir.
+
+Enfin ils arriverent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
+humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumerent une
+chandelle que le vent leur souffla deux fois.
+
+La vieille grand'mere Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
+commencer les chansons, etait la, couchee depuis deux heures dans son lit en
+armoire dont elle avait referme les battants; ils s'approcherent avec
+respect et la regarderent par les decoupures de sa porte afin de lui dire
+bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que
+sa figure venerable demeurait immobile et ses yeux fermes; elle etait endormie
+ou feignait de l'etre pour ne pas les troubler.
+
+Alors ils se sentirent seuls l'un a l'autre.
+
+Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha
+d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud detourna les levres
+par ignorance de ce baiser-la, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fiancailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui etait froidie par
+le vent, tout a fait glacee.
+
+Bien pauvre, bien basse, leur chaumiere, et il y faisait tres froid. Ah!
+si Gaud etait restee riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue a
+arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue...
+Elle n'etait guere habituee encore a ces murs de granit brut, a cet air rude
+qu'avaient les choses; mais son Yann etait la avec elle; alors, par sa
+presence, tout etait change, transfigure, et elle ne voyait plus que lui...
+
+Maintenant leurs levres s'etaient rencontrees, et elle ne detournait plus les
+siennes. Toujours debout, les bras noues pour se serrer l'un a l'autre,
+ils restaient la muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus.
+Ils melaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient
+tous deux plus fort, comme dans une ardente fievre. Ils semblaient etre
+sans force pour rompre leur etreinte, et ne connaitre rien de plus, ne
+desirer rien au dela de ce long baiser.
+
+Elle se degagea enfin, troublee tout a coup:
+
+--Non, Yann!... grand'mere Yvonne pourrait nous voir!
+
+Mais lui, avec un sourire, chercha les levres de sa femme encore et les
+reprit bien vite entre les siennes, comme un altere a qui on a enleve sa coupe
+d'eau fraiche.
+
+Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'hesitation delicieuse. Yann, qui, aux premiers instants, se serait mis a
+genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il
+regarda furtivement du cote des vieux lits en armoire, ennuye d'etre aussi pres
+de cette grand'mere, cherchant un moyen sur pour ne plus etre vu; toujours
+sans quitter les levres exquises, il allongea le bras derriere lui, et, du
+revers de la main, eteignit la lumiere comme avait fait le vent.
+
+Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa maniere de la
+tenir, la bouche toujours appuyee sur la sienne, il etait comme un fauve
+qui aurait plante ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps,
+son ame, a cet enlevement qui etait imperieux et sans resistance possible, tout en
+restant doux comme une longue caresse enveloppante: il l'emportait dans
+l'obscurite vers le beau lit blanc _a la mode des villes_ qui devait etre
+leur lit nuptial...
+
+Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le meme invisible
+orchestre jouait toujours.
+
+Houhou!... houhou!... Le vent tantot donnait en plein son bruit
+caverneux avec un tremblement de rage; tantot repetait sa menace plus bas a
+l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons
+files, en prenant la voix fluttee d'une chouette.
+
+Et la grande tombe des marins etait tout pres, mouvante, devorante, battant
+les falaises de ses memes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait
+etre pris la dedans, s'y debattre, au milieu de la frenesie des choses noires et
+glacees: - ils le savaient...
+
+Qu'importe! Pour le moment, ils etaient a terre, a l'abri de toute cette
+fureur inutile et retournee contre elle-meme. Alors, dans le logis pauvre
+et sombre ou passait le vent, ils se donnerent l'un a l'autre, sans souci de
+rien ni de la mort, enivres, leurres delicieusement par l'eternelle magie de
+l'amour...
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ils furent mari et femme pendant six jours.
+
+En ce moment de depart, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
+Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
+des navires; les hommes disposaient les greements et, chez Yann, la mere,
+les soeurs travaillaient du matin au soir a preparer les _suroits,_ les
+_cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le temps etait sombre, et la
+mer, qui sentait l'equinoxe venir, etait remuante et troublee.
+
+Gaud subissait ces preparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
+heures rapides des journees, attendant le soir ou, le travail fini, elle
+avait son Yann pour elle seule.
+
+Est-ce que, les autres annees, il partirait aussi? Elle esperait bien
+qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, des maintenant, lui en
+parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maitresses
+d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci etait different;
+c'etait une tendresse si confiante et si fraiche, que les memes baisers, les
+memes etreintes, avec elle etaient _autre chose;_ et, chaque nuit, leurs deux
+ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais
+s'assouvir quand le matin venait.
+
+Ce qui la charmait comme une surprise, c'etait de le trouver si doux, si
+enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois a Paimpol faire son grand
+dedaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait
+toujours cette meme courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et
+elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, des que leurs yeux se
+rencontraient. C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le
+respect inne de la majeste de _l'epouse;_un abime la separe de l'amante, chose de
+plaisir, a qui, dans un sourire de dedain, on a l'air ensuite de rejeter
+les baisers de la nuit. Gaud etait l'epouse, elle, et, dans le jour, il ne
+se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant
+ils etaient une meme chair tous deux et pour toute la vie.
+
+... Inquiete, elle l'etait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
+quelque chose de trop inespere, d'instable comme les reves...
+
+D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
+Parfois elle se souvenait de ses maitresses, de ses emportements, de ses
+aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette
+tendresse infinie, avec ce respect si doux?...
+
+Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'etait
+rien; rien qu'un petit acompte enfievre pris sur le temps de l'existence -
+qui pouvait encore etre si long devant eux! A peine avaient-ils pu se
+parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et tous leurs
+projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de menage,
+avaient ete forcement remis au retour...
+
+Oh! les autres annees, a tout prix l'empecher de repartir pour cette
+Islande!... Mais comment s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour
+vivre, etant si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant
+son metier de mer...
+
+Elle essayerait malgre tout, les autres fois, de le retenir; elle y
+mettrait toute sa volonte, toute son intelligence et tout son coeur. Etre
+femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse,
+passer tous les etes dans l'anxiete douloureuse; non, a present qu'elle l'adorait
+au dela de ce qu'elle eut imagine jamais, elle se sentait prise d'une epouvante
+trop grande en songeant a ces annees a venir...
+
+Ils eurent une journee de printemps, une seule... C'etait la veille de
+l'appareillage, on avait fini de mettre le greement en ordre a bord, et
+Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenerent bras dessus bras
+dessous dans les chemins, comme font les amoureux, tres pres l'un de
+l'autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les
+regardaient passer:
+
+--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des maries d'hier!
+
+Un vrai printemps, ce dernier jour; c'etait particulier et etrange de voir
+tout a coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
+habituellement tourmente. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer
+s'etait faite tres douce; elle etait partout du meme bleu pale, et restait
+tranquille. Le soleil brillait d'un grand eclat blanc, et le rude pays
+breton s'impregnait de cette lumiere comme d'une chose fine et rare; il
+semblait s'egayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains.
+L'air avait pris une tiedeur delicieuse sentant l'ete, et ont eut dit qu'il s'etait
+immobilise a jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de
+tempetes. Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres
+changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes
+immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillites
+ne devant pas finir... Tout cela comme pour rendre plus douce et
+eternelle leur fete d'amour; - et on voyait deja des fleurs hatives, des
+primeveres le long des fosses, ou des violettes, freles et sans parfum.
+
+Quand Gaud demandait:
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?
+
+Lui, repondait, etonne, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux
+francs:
+
+--Mais, Gaud, toujours...
+
+Et ce mot, dit tres simplement par ses levres un peu sauvage, semblait
+avoir la son vrai sens d'eternite.
+
+Elle s'appuyait a son bras. Dans l'enchantement du reve accompli, elle se
+serrait contre lui, inquiete toujours, - le sentant fugitif comme un
+grand oiseau de mer... Demain, l'envolee au large!... Et cette premiere
+fois il etait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empecher de partir...
+
+De ces chemins de falaise ou ils se promenaient, on dominait tout ce pays
+marin, qui paraissait etre sans arbres, tapisse d'ajoncs ras et seme de
+pierres. Les maisons des pecheurs etaient posees ca et la sur les rochers avec
+leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, tres hauts et bossus
+verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l'extreme eloignement,
+la mer, comme une grande vision diaphane, decrivait son cercle immense et
+eternel qui avait l'air de tout envelopper.
+
+Elle s'amusait a lui raconter les choses etonnantes et merveilleuses de ce
+Paris ou, elle avait habite, mais lui, tres dedaigneux, ne s'y interessait pas.
+
+--Si loin de la cote, disait-il, et tant de terres, tant de terres... ca
+doit etre malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir
+des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre
+la-dedans, moi, bien sur.
+
+Et elle souriait, s'etonnant de voir combien ce grand garcon etait un enfant
+naif.
+
+Quelquefois ils s'enfoncaient dans ces replis du sol ou poussent de vrais
+arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large. La,
+il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amoncelees et de
+l'humidite froide, le chemin creux borde d'ajoncs verts, devenait sombre
+sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque
+hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce
+bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant
+eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois ronge comme
+un cadavre, grimacant sa douleur sans fin.
+
+Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
+horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
+la mer.
+
+Lui, a son tour, racontait l'Islande, les etes pales et sans nuit, les soleils
+obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se
+faisait expliquer.
+
+--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
+sons bras etendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste
+toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
+monter; a minuit, il traine un peu son bord dans la mer, mais tout de suite
+il se releve et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la
+lune aussi parait a l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux,
+chacun de son bord, et on ne les connait pas trop l'un de l'autre, car
+ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.
+
+Voir le soleil a minuit!... Comme ca devait etre loin, cette ile d'Islande.
+Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les
+noms des morts dans la chapelle des naufrages; il lui faisait l'effet de
+designer une chose sinistre.
+
+--Les fiords, repondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
+Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
+si hautes, qu'on ne voit jamais ou elles finissent, a cause des nuages qui
+sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'ile ne connaissent point
+ce que c'est que les arbres. A la mi-aout, quand notre peche est finie, il
+est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent tres vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir
+se relever, et il fait nuit chez eux, la-bas, pendant tout l'hiver.
+
+--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetiere, sur la cote, dans un
+fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont
+morts pendant les saisons de peche, ou qui sont disparus en mer; c'est en
+terre benite aussi bien qu'a Pors-Even, et les defunts ont des croix en bois
+toutes pareilles a celles d'ici, avec leurs noms ecrits dessus. Les deux
+Goazdiou, de Ploubazlanec, sont la, eut aussi Guillaume Moan, le grand-pere
+de Sylvestre.
+
+Et elle croyait le voir, ce petit cimetiere au pied des caps desoles, sous la
+pale lumiere rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait a
+ces memes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues
+comme les hivers.
+
+--Tout le temps, tout le temps pecher? Demandait-elle, sans se reposer
+jamais?
+
+--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre a faire, car la mer n'est
+pas toujours belle par la. Dame! on est fatigue le soir, ca donne appetit pour
+souper et, des jours, l'on devore.
+
+--Et on ne s'ennuie jamais?
+
+--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; a bord, au
+large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!
+
+Elle baissa la tete, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.
+
+
+
+
+
+Cinquieme partie.
+
+
+
+
+
+I
+
+
+... A la fin de cette journee de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
+tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrerent diner devant leur
+feu, qui etait une flambee de branchages.
+
+Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute une nuit a
+dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empechait
+d'etre deja tristes.
+
+Apres diner, ils retrouverent encore un peu l'impression douce du printemps,
+quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air etait
+tranquille, presque tiede et un reste de crepuscule s'attardait a trainer sur
+la campagne.
+
+Ils allerent faire visite a leurs parents, pour les adieux de Yann, et
+revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
+deux au petit jour.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le quai de Paimpol, le lendemain matin, etait plein de monde. Les departs
+d'Islandais avaient commence depuis l'avant-veille et, a chaque maree, un
+groupe nouveau prenait le large. Ce matin-la, quinze bateaux devaient
+sortir avec la _Leopoldine,_et les femmes de ces marins, ou les meres,
+etaient toutes presentes pour l'appareillage. - Gaud s'etonnait de se
+trouver melee a elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, et amenee la
+pour la meme cause fatale. Sa destinee venait de se precipiter tellement en
+quelques jours, qu'elle avait a peine eu le temps de se bien representer la
+realite des choses; en glissant sur une pente irresistiblement rapide, elle
+etait arrivee a ce denouement-la, qui etait inexorable, et qu'il fallait subir a
+present - comme faisaient les autres, les habituees...
+
+Elle n'avait jamais assiste de pres a ces scenes, a ces adieux. Tout cela etait
+nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de pareille
+et se sentait isolee, differente; son passe de _demoiselle,_ qui subsistait
+malgre tout, la mettait a part.
+
+Le temps etait reste beau sur ce jour des separations; au large seulement une
+grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annoncant du vent, et de loin on
+voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.
+
+... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui etaient, comme elle, bien
+jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en
+avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou
+qui pour le moment n'aimaient personne. Des vieilles, qui se sentaient
+menacees par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants
+s'embrassaient longuement sur les levres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'egayer, tandis que d'autres montaient a leur bord d'un
+air sombre, s'en allant comme a un calvaire.
+
+Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signe
+leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
+embarquait par force a present; leurs propres femmes et des gendarmes les
+poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la resistance a cause de
+leur grande force, avaient ete enivres par precaution; on les apportait sur des
+civieres et, au fond des cales des navires, on les descendait comme des
+morts.
+
+Gaud s'epouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
+donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible etait-ce donc, ce
+metier d'Islande, pour s'annoncer de cette maniere et inspirer a des hommes
+de telles frayeurs?
+
+Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
+aimaient comme Yann la vie au large et la grande peche. C'etaient les
+bons, ceux-la; ils avaient la mine noble et belle; s'ils etaient garcons, ils
+s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur les
+filles; s'ils etaient maries, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur
+petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus
+riches. Gaud se sentit un peu rassuree en voyant qu'ils etaient tous ainsi a
+bord de cette _Leopoldine,_ qui avait vraiment un equipage de choix.
+
+Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traines dehors par
+des remorqueurs. Et alors, des qu'ils s'ebranlaient, les matelots,
+decouvrant leur tete, entonnaient a pleine voix le cantique de la Vierge:
+"Salut, Etoile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes s'agitaient
+en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les
+mousselines des coiffes.
+
+
+Des que la _Leopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers la
+maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la cote, par
+les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva la-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.
+
+La _Leopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
+n'appareiller definitivement que le soir; c'etait donc la qu'ils s'etaient donne
+un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la yole de son
+navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.
+
+A terre, ou l'on ne sentait point la houle, c'etait toujours le meme beau
+temps printanier, le meme ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur
+la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier,
+seulement la nuit ne devait plus les reunir. Ils marchaient sans but, en
+rebroussant vers Paimpol, et bientot se trouverent pres de leur maison, ramenes
+la insensiblement sans y avoir pense; ils entrerent donc encore une derniere
+fois chez eux, ou la grand'mere Yvonne fut saisie de les voir reparaitre
+ensemble.
+
+Yann faisait des recommandations a Gaud pour differentes petites choses
+qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
+noces: les deplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord
+des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-la. - Et Gaud
+souriait de le voir faire son entendu; il pouvait etre bien sur pourtant
+que tout ce qui etait a lui serait conserve et soigne avec amour.
+
+D'ailleurs, ces preoccupations etaient secondaires pour eux; ils en
+causaient pour causer, pour se donner le change a eux-memes...
+
+Yann raconta qu'a bord de la _Leopoldine,_ on venait de tirer au sort les
+postes de peche et que, lui, etait tres content d'avoir gagne l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien
+des choses d'Islande:
+
+--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
+trous qui sont perces a certaines places et que nous appelons _trous de
+mecques;_ c'est pour y planter des petits supports a rouet dans lesquels
+nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-la
+aux des, ou bien avec des numeros brasses dans le bonnet du mousse. Chacun
+de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne apres, l'on n'a plus
+le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien,
+mon poste a moi se trouve sur l'arriere du bateau, qui est, comme tu dois
+savoir, l'endroit ou l'on prend le plus de poissons; et puis il touche
+aux grand haubans ou l'on peut toujours attacher un bout de toile, un
+_cirage,_ enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes
+ces neiges ou ces greles de la-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas
+la peau si brulee, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient
+plus longtemps clair.
+
+... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
+instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur
+causerie avait le caractere a part de tout ce qui va inexorablement finir;
+les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient
+devenir ce jour-la mysterieuses et supremes...
+
+A la derniere minute du depart, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils
+se serrerent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une longue
+etreinte silencieuse.
+
+Ils s'embarqua, les voiles grises se deployerent pour se tendre a un vent leger
+qui se levait dans l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita
+son bonnet d'une maniere convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'eloigner son Yann. - C'etait lui encore, cette
+petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendre des eaux, - et deja
+vague, perdue dans cet eloignement ou les yeux qui persistent a fixer se
+troublent et ne voient plus...
+
+... A mesure que s'en allait cette _Leopoldine,_ Gaud comme attiree par un
+aimant, suivait a pied le long des falaises.
+
+Il lui fallut s'arreter bientot, parce que la terre etait finie; alors elle
+s'assit, au pied d'une derniere grande croix, qui est la plantee parmi les
+ajoncs et les pierres. Comme c'etait un point eleve, la mer vue de la semblait
+avoir des lointains qui montaient, et on eut dit que cette _Leopoldine,_ en
+s'eloignant, s'elevait peu a peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle
+immense. Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les
+derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait
+passee ailleurs, derriere l'horizon; mais dans le champ profond de la vue, ou
+Yann etait encore, tout demeurait paisible.
+
+Gaud regardait toujours, cherchant a bien fixer dans sa memoire la
+physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carene, afin de
+le reconnaitre de loin, quand elle reviendrait, a cette meme place,
+l'attendre.
+
+Des levees enormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest regulierement
+l'une apres l'autre, sans arret, sans treve, renouvelant leur effort inutile,
+se brisant sur les memes rochers, deferlant aux memes places pour inonder les
+memes greves. Et a la longue, c'etait etrange, cette agitation sourde des eaux
+avec cette serenite de l'air et du ciel; c'etait comme si le lit des mers, trop
+rempli, voulait deborder et envahir les plages.
+
+Cependant la _Leopoldine_ se faisait de plus en plus diminuee, lointaine,
+perdue. Des courants sans doute l'entrainaient, car les brises de cette
+soiree etaient faibles et pourtant elle s'eloignait vite. Devenue une petite
+tache grise, presque un point, elle allait bientot atteindre l'extreme bord
+du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-dela infinis ou
+l'obscurite commencait a venir.
+
+Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombee, le bateau disparu, Gaud
+rentra chez elle, en somme assez courageuse malgre les larmes qui lui
+venaient toujours. Quelle difference, en effet, et quel vide plus sombre
+s'il etait parti encore comme les deux autres annees, sans meme un adieu!
+Tandis qu'a present tout etait change, adouci; il etait tellement a elle son Yann,
+elle se sentait si aimee malgre ce depart, qu'en s'en revenant toute seule au
+logis, elle avait au moins la consolation et l'attente delicieuse de cet
+_au revoir_ qu'ils s'etaient dit pour l'automne.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+L'ete passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premieres
+feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
+des chrysanthemes.
+
+Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui ecrivit
+plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.
+
+A la fin de juillet, elle en recut un de lui. Il l'informait qu'il etait
+en bonne sante a la date du 10 courant, que la saison de la peche s'annoncait
+excellente et qu'il avait deja quinze cents poissons pour sa part. D'un
+bout a l'autre c'etait dit dans le style naif et calque sur le modele uniforme de
+toutes les lettres de ces Islandais a leur famille. Les hommes eleves comme
+Yann ignorent absolument la maniere d'ecrire les mille choses qu'ils
+pensent, qu'ils sentent ou qu'ils revent. Etant plus cultivee que lui, elle
+sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse
+profonde qui n'etait pas exprimee. A plusieurs reprises, dans le courant
+de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'epouse, comme trouvant
+plaisir a le repeter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite
+Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ etait deja une chose qu'elle relisait
+avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'etre appelee: _Madame
+Marguerite Gaos!..._
+
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'ete. Les Paimpolaises, qui
+d'abord s'etaient mefiees de son talent d'ouvriere improvisee, disant qu'elle
+avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire,
+qu'elle excellait a leur faire des robes qui avantageaient la tournure;
+alors elle etait devenue presque une couturiere en renom.
+
+Ce qu'elle gagnait passait a embellir le logis - pour son retour.
+L'armoire, les vieux lits a etageres, etaient repares, cires, avec des ferrures
+luisantes; elle avait arrange leur lucarne sur la mer avec une vitre et
+des rideaux, achete une couverture neuve pour l'hiver, une table et des
+chaises.
+
+Tout cela, sans toucher a l'argent que son Yann lui avait laisse en partant
+et qu'elle gardait intact, dans une petite boite chinoise, pour lui
+montrer a son arrivee.
+
+Pendant les veillees d'ete, aux dernieres clartes des jours, assise devant la
+porte avec la grand'mere Yvonne dont la tete et les idees allaient
+sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un
+beau maillot de pecheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col
+et des manches des merveilles de points compliques et ajoures; la grand'mere
+Yvonne, qui avait ete jadis une habile tricoteuse, s'etait rappele peu a peu ces
+procedes de sa jeunesse pour les lui enseigner. Et c'etait un ouvrage qui
+avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot tres grand pour
+Yann.
+
+Cependant, le soir surtout, on commencait a avoir conscience de
+l'accourcissement des jours. Certaines plantes, qui avaient donne toute
+leur pousse en juillet, prenaient deja un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites
+sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aout arriverent, et
+un premier navire islandais apparut un soir, a la pointe de Pors-Even.
+La fete du retour etait commencee.
+
+On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel etait-ce?
+
+C'etait le _Samuel-Azenide;_ - toujours en avance celui-la.
+
+--Pour sur, disait le vieux pere d'Yann, la _Leopoldine_ ne va pas tarder;
+la-bas, je connais ca, quand un commence a partir les autres ne tiennent plus
+en place.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journee, quatre le
+surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et, dans le pays, la
+joie revenait avec eux, et c'etait fete chez les epouses, chez les meres: fete
+aussi dans les cabarets, ou les belles filles paimpolaises servent a boire
+aux pecheurs.
+
+Le _Leopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
+encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, a l'idee que, dans un delai
+extreme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de deception,
+Yann serait la, Gaud etait dans une delicieuse ivresse d'attente, tenant le
+menage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.
+
+Tout range, il ne lui restait rien a faire, et d'ailleurs elle commencait a
+n'avoir plus la tete a grand'chose dans son impatience.
+
+Trois des retardataires arriverent encore, et puis cinq. Deux seulement
+manquaient toujours a l'appel.
+
+--Allons, lui disait-on en riant, cette annee, c'est la _Leopoldine_ ou la
+_Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.
+
+Et Gaud se mettait a rire, elle aussi, plus animee et plus jolie, dans sa
+joie de l'attendre.
+
+
+
+
+
+VI
+
+
+Cependant les jours passaient.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
+d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que c'etait tout
+naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se voyait pas chaque annee? Oh!
+d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!
+
+Ensuite, rentree chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
+frissons d'anxiete, d'angoisse.
+
+Est-ce que vraiment c'etait possible qu'elle eut peur, si tot?... Est-ce
+qu'il y avait de quoi?...
+
+Et elle s'effrayait, d'avoir deja peur...
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!
+
+Un matin ou il y avait deja une brume froide sur la terre, un vrai matin
+d'automne, le soleil levant la trouva assise de tres bonne heure sous le
+porche de la chapelle des naufrages, au lieu ou vont prier les veuves; -
+assise, les yeux fixes, les tempes serrees comme dans un anneau de fer.
+Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commence, et ce
+matin-la Gaud s'etait reveillee avec une inquietude plus poignante, a cause de
+cette impression d'hiver... Qu'avait donc cette journee, cette heure,
+cette minute, de plus que les precedentes?... On voit tres bien des bateaux
+retardes de quinze jours, meme d'un mois.
+
+Ce matin-la avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
+puisqu'elle etait venue pour la premiere fois s'asseoir sous ce porche de
+chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.
+
+ En memoire de
+ GAOS, Yvon, perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fjord...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
+mer, et en meme temps, sur la voute, quelque chose s'abattre comme une
+pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une volee sous ce
+porche; les vieux arbres ebouriffes du preau se depouillaient, secoues par ce
+vent du large. - L'hiver qui venait!...
+
+ ... perdu en mer
+ aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 aout 1880.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
+cherchaient au loin la mer: ce matin-la, elle etait tres vague, sous la brume
+grise, et une panne suspendue trainait sur les lointains comme un grand
+rideau de deuil.
+
+Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
+Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis seme ces
+morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu'a ces inscriptions qui
+rappelaient leurs noms aux vivants.
+
+Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
+le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle etait
+poursuivie par l'idee d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-etre mettre la,
+bientot, avec un autre nom que, meme en esprit, elle n'osait pas redire
+dans un pareil lieu.
+
+Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tete
+renversee contre la pierre.
+
+ ...perdu aux environs de Norden-Fiord,
+ dans l'ouragan du 4 au 5 aout
+ a l'age de 23 ans...
+ Qu'il repose en paix!
+
+L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetiere de la-bas, - l'Islande
+lointaine, lointaine, eclairee par en dessous au soleil de minuit... Et
+tout a coup, - toujours a cette meme place vide du mur qui semblait attendre,
+- elle eut, avec une nettete horrible, la vision de cette plaque neuve a
+laquelle elle songeait: une plaque fraiche, une tete de mort, des os en
+croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom adore, _Yann
+Gaos!..._ Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque
+de la gorge, comme une folle...
+
+Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
+les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.
+
+
+Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
+droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
+Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'etre
+la par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler a une
+femme de naufrage.
+
+Justement c'etait Fante Flory, la femme du second de la _Leopoldine._ Elle
+comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait la; inutile de
+feindre avec elle. Et d'abord elles resterent muettes l'une devant
+l'autre, les deux femmes, epouvantees davantage et s'en voulant de s'etre
+rencontrees dans un meme sentiment de terreur, presque haineuses.
+
+--Tous ceux de Treguier et de Saint-Brieuc sont rentres depuis huit jours,
+dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irritee.
+
+Elle apportait un cierge pour faire un voeu.
+
+--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, a ce
+moyen des desolees. Mais elle entra dans la chapelle, derriere Fante, sans
+rien dire, et elles s'agenouillerent pres l'une de l'autre comme deux
+soeurs.
+
+A la Vierge Etoile-de-la-mer, elles dirent des prieres ardentes, avec toute
+leur ame. Et puis bientot on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et
+leurs larmes pressees commencerent a tomber sur la terre...
+
+Elles se releverent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui
+chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.
+
+Ayant essuye leurs larmes, arrange leurs cheveux, epoussete le salpetre et la
+poussiere des dalles sur leur jupon a l'endroit des genoux, elles s'en
+allerent sans plus rien se dire, par des chemins differents.
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Cette fin de septembre ressemblait a un autre ete un peu melancolique
+seulement. Il faisait vraiment si beau cette annee la que, sans les
+feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on eut dit
+le gai mois de juin. Les maris, les fiances, les amants etaient revenus,
+et partout c'etait la joie d'un second printemps d'amour...
+
+Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut signale
+au large. Lequel?...
+
+Vite, les groupes de femmes s'etaient formes, muets, anxieux, sur la
+falaise.
+
+Gaud tremblante et palie, etait la, a cote du pere de son Yann:
+
+--Je crois fort, disait le vieux pecheur, je crois fort que c'est eux!
+Un liston rouge, un hunier a rouleau, ca leur ressemble joliment toujours;
+qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?
+
+--Et pourtant non, reprit-il avec un decouragement soudain; non, nous
+nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
+foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien sur, ma fille, ils ne
+tarderont pas.
+
+Et chaque jour venait apres chaque jour; et chaque nuit arrivait a son
+heure, avec une tranquillite inexorable.
+
+Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insensee,
+toujours par peur de ressembler a une femme de naufrage, s'exasperant quand
+les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystere,
+detournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la
+glacaient.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller des le matin tout au bout
+des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derriere la
+maison paternelle de son Yann pour n'etre pas vue par la mere ni les
+petites soeurs. Elle s'en allait toute seule a l'extreme pointe de ce pays
+de Ploubazlanec qui se decoupe en corne de renne sur la Manche grise, et
+s'asseyait la tout le jour aux pieds d'une croix isolee qui domine les
+lointains immenses des eaux...
+
+Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
+les falaises avancees de cette terre des marins, comme pour demander grace;
+comme pour apaiser la grande chose mouvante, mysterieuse, qui attire les
+hommes et ne les rend plus, et garde de preference les plus vaillants, les
+plus beaux.
+
+Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes eternellement
+vertes, tapissees d'ajoncs courts. Et, a cette hauteur, l'air de la mer
+etait tres pur, ayant a peine l'odeur salee des goemons, mais rempli des senteurs
+delicieuses de septembre.
+
+On voyait se dessiner tres loin, les unes par-dessus les autres, toutes
+les decoupures de la cote, la terre de Bretagne finissait en pointes
+dentelees qui s'allongeaient sur le tranquille neant des eaux.
+
+Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au dela, rien ne
+troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
+caressant, leger et immense, qui montait du fond de toutes les baies. Et
+c'etaient des lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+neant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystere impenetrable, tandis que
+des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des genets
+ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.
+
+A certaines heures regulieres, la mer baissait, et des taches s'elargissaient
+partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la meme
+lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient eternel,
+sans aucun souci des morts.
+
+Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait la, au milieu de ces
+tranquillites regardant toujours, jusqu'a la nuit tombee, jusqu'a ne plus rien
+voir.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune nourriture,
+elle ne dormait plus.
+
+A present, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
+entre les genoux, la tete renversee et appuyee au mur derriere. A quoi bon se
+lever, a quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa
+robe, quand elle etait trop epuisee. Autrement elle demeurait la, toujours
+assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilite;
+toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui serrant les
+tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche etait seche, avec
+un gout de fievre, et a certaines heures elle poussait un gemissement rauque du
+gosier, repete par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tete se
+frappait contre le granit du mur.
+
+Ou bien elle l'appelait par son nom, tres tendrement, a voix basse, comme
+s'il eut ete la tout pres, et lui disait des mots d'amour.
+
+Il lui arrivait de penser a d'autres choses qu'a lui, a de toutes petites
+choses insignifiantes; de s'amuser par exemple a regarder l'ombre de la
+Vierge de faience et du benitier, s'allonger lentement, a mesure que baissait
+la lumiere, sur la haute boiserie de son lit. Et puis des rappels
+d'angoisse revenaient plus horribles, et elle recommencait son cri, en
+battant le mur de sa tete...
+
+Et toutes les heures du jour passaient, l'une apres l'autre, et toutes
+les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
+matin. Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait du revenir,
+une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connaitre ni les
+dates, ni les noms des jours.
+
+Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
+qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouve un debris,
+un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la
+_Leopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de la
+_Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient apercue le 2 aout, disaient
+qu'elle avait du s'en aller pecher plus loin vers le nord, et apres, cela
+devenait le mystere impenetrable.
+
+Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait le
+moment ou vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le savait meme pas, et a
+present elle avait presque hate que ce fut bientot.
+
+Oh! s'il etait mort, au moins qu'on eut la pitie de le lui dire!...
+
+Oh! le voir, tel qu'il etait en ce moment meme, - lui, ou ce qui restait de
+lui!... Si seulement la Vierge tant priee, ou quelque autre puissance
+comme elle, voulait lui faire la grace, par une sorte de double vue, de
+le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roule par la mer... pour etre fixee au moins! pour savoir!!...
+
+Quelquefois il lui venait tout a coup le sentiment d'une voile surgissant
+du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se hatant d'arriver!
+ Alors elle faisait un premier mouvement irreflechi pour se lever, pour
+courir regarder le large, voir si c'etait vrai...
+
+Elle retombait assise. Helas! Ou etait-elle en ce moment, cette _Leopoldine?_ ou
+pouvait-elle bien etre? La-bas, sans doute, la-bas dans cet effroyable
+lointain de l'Islande, abandonnee, emiettee, perdue...
+
+Et cela finissait par cette vision obsedante, toujours la meme: une epave
+eventree et vide, bercee sur une mer silencieuse d'un gris rose: bercee
+lentement, lentement, sans bruit, avec une extreme douceur, par ironie,
+au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.
+
+
+
+
+
+X
+
+
+Deux heures du matin.
+C'etait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive a tous les pas qui
+s'approchaient: a la moindre rumeur, au moindre son inaccoutume, ses tempes
+vibraient; a force d'etre tendues aux choses du dehors, elles etaient
+devenues affreusement douloureuses.
+
+Deux heures du matin. Cette nuit-la comme les autres, les mains jointes,
+et les yeux ouverts dans l'obscurite, elle ecoutait le vent faire sur la
+lande son bruit eternel.
+
+Des pas d'homme tout a coup, des pas precipites dans le chemin! A pareille
+heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuee jusqu'au fond de l'ame,
+son coeur cessant de battre...
+
+On s'arretait devant la porte, on montait les petites marches de pierre...
+
+Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappe, est ce que ce pouvait etre
+un autre!... Elle etait debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant
+de jours, avait saute lestement comme les chattes, les bras ouverts pour
+enlacer le bien-aime. Sans doute la _Leopoldine_ etait arrivee de nuit, et
+mouillee en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle
+arrangeait tout cela dans sa tete avec une vitesse d'eclair. Et
+maintenant, elle se dechirait les doigts aux clous de la porte, dans sa
+rage pour retirer ce verrou qui etait dur...
+. . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissee, la tete retombee sur la
+poitrine. Son beau reve de folle etait fini. Ce n'etait que Fantec, leur
+voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'etait que lui, que rien
+de son Yann n'avait passe dans l'air, elle se sentit replongee comme par
+degres dans son meme gouffre, jusqu'au fond de son meme desespoir affreux.
+
+Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, etait au plus
+mal, et a present, c'etait leur enfant qui etouffait dans son berceau, pris
+d'un mauvais mal de gorge; aussi il etait venu demander du secours,
+pendant que lui irait d'une course chercher le medecin a Paimpol...
+
+Qu'est-ce que tout cela lui faisait, a elle? Devenue sauvage dans sa
+douleur, elle n'avait plus rien a donner aux peines des autres. Effondree
+sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte,
+sans lui repondre, ni l'ecouter, ni seulement le regarder. Qu'est-ce que
+cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?
+
+Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
+porte si vite, et il eut pitie pour le mal qu'il venait de lui faire.
+
+Il balbutia un pardon:
+
+--C'est vrai, qu'il n'aurait pas du la deranger... elle!...
+
+--Moi! Repondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?
+
+La vie lui etait revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore etre
+une desesperee aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et
+puis, a son tour, elle avait pitie de lui; elle s'habilla pour le suivre et
+trouva la force d'aller soigner son petit enfant.
+
+Quand elle revint se jeter sur son lit, a quatre heures, le sommeil la
+prit un moment parce qu'elle etait tres fatiguee.
+
+Mais cette minute de joie immense avait laisse dans sa tete une empreinte
+qui, malgre tout, etait persistante; elle se reveilla bientot avec une
+secousse, se dressant a moitie, au souvenir de quelque chose... Il y avait
+eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de la confusion des idees
+qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tete, elle cherchait ce que
+c'etait...
+
+--Ah! rien, helas! - non, rien que Fantec.
+
+Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son meme abime. Non, en
+realite, il n'y avait rien de change dans son attente morne et sans esperance.
+
+Pourtant, l'avoir senti la si pres, c'etait comme si quelque chose emane de lui
+etait revenu flotter alentour; c'etait ce qu'on appelle, au pays breton, un
+_presigne;_ et elle ecoutait plus attentivement les pas du dehors,
+pressentant que quelqu'un allait peut-etre arriver qui parlerait de lui.
+
+En effet, quand il fit jour, le pere de Yann entra. Il ota son bonnet,
+releva ses beaux cheveux blancs, qui etaient en boucles comme ceux de son
+fils, et s'assit pres du lit de Gaud.
+
+Il avait le coeur angoisse, lui aussi; car son Yann, son beau Yann etait
+son aine, son prefere, sa gloire. Mais il ne desesperait pas, non vraiment, il ne
+desesperait pas encore. Il se mit a rassurer Gaud d'une maniere tres douce:
+d'abord les derniers rentres d'Islande partaient tous de brumes tres epaisses
+qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui etait venu
+une idee: une relache aux iles Feroe, qui sont des iles lointaines situees sur la
+route et d'ou les lettres mettent tres longtemps a venir; cela lui etait arrive a
+lui-meme, il y avait une quarantaine d'annees, et sa pauvre defunte mere avait deja
+fait dire une messe pour son ame... Un si beau bateau, la _Leopoldine,_
+presque neuf, et de si forts marins qu'ils etaient tous a bord...
+
+La vieille Moan rodait autour d'eux tout en hochant la tete; la detresse de
+sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des idees; elle
+rangeait le menage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni
+de son Sylvestre accroche au granit du mur, avec ses ancres de marine et
+sa couronne funeraire en perles noires; non, depuis que le metier de mer
+lui avait pris son petit-fils, a elle, elle n'y croyait plus, au retour
+des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de
+ses pauvres vieilles levres, lui gardant une mauvaise rancune dans le
+coeur.
+
+Mais Gaud ecoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cernes
+regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au
+bien-aime; rien que de l'avoir la, pres d'elle, c'etait une protection contre
+la mort, et elle se sentait plus rassuree, plus rapprochee de son Yann.
+Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en
+elle-meme ses prieres ardentes a la Vierge Etoile-de-la-mer.
+
+Une relache la-bas, dans ces iles, pour des avaries peut-etre; c'etait une chose
+possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
+toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout n'etait pas perdu,
+puisqu'il ne desesperait pas, lui, son pere. Et, pendant quelques jours,
+elle se remit encore a attendre.
+
+C'etait bien l'automne, l'arriere-automne, les tombees de nuit lugubres ou, de
+bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumiere, et noir
+aussi alentour, dans le vieux pays breton.
+
+Les jours eux-memes semblaient n'etre plus que des crepuscules; des nuages
+immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout a coup des
+obscurites en plein midi. Le vent bruissait constamment, c'etait comme un
+son lointain de grandes orgues d'eglise, jouant des airs mechants ou desesperes;
+d'autres fois, cela se rapprochait tout pres contre la porte, se mettant a
+rugir comme les betes.
+
+Elle etait devenue pale, pale, et se tenait toujours plus affaissee, comme si
+la vieillesse l'eut deja frolee de son aile chauve. Tres souvent elle touchait les
+effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les depliant, les repliant
+comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue qui
+avait garde la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la
+table, il dessinait de lui-meme, comme par habitude, les reliefs des ses
+epaules et de sa poitrine; aussi a la fin elle l'avait pose tout seul dans
+une etagere de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardat plus
+longtemps cette empreinte.
+
+Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
+regardait par sa fenetre la lande triste, ou des petits panaches de fumee
+blanche commencaient a sortir ca et la des chaumieres des autres: la partout les
+hommes etaient revenus, oiseaux voyageurs ramenes par le froid. Et, devant
+beaucoup de ces feux, les veillees devaient etre douces; car le renouveau
+d'amour etait commence avec l'hiver dans tout ce pays des Islandais...
+
+Cramponnee a l'idee de ces iles ou il avait pu relacher, ayant repris une sorte
+d'espoir, elle s'etait remise a l'attendre...
+ . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il ne revint jamais.
+Une nuit d'aout, la-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
+grand bruit de fureur, avaient ete celebrees ses noces avec la mer.
+
+Avec la mer qui autrefois avait ete aussi sa nourrice; c'etait elle qui
+l'avait berce, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
+elle l'avait repris, dans sa virilite superbe, pour elle seule. Un
+profond mystere avait enveloppe ces noces monstrueuses. Tout le temps, des
+voiles obscurs s'etaient agites au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourmentes, tendus pour cacher la fete; et la fiancee donnait de la voix,
+faisait toujours son plus grand bruit horrible pour etouffer les cris. -
+Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'etait defendu, dans une
+lutte de geant, contre cette epousee de tombeau. Jusqu'au moment ou il s'etait
+abandonne, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond
+comme un taureau qui rale, la bouche deja emplie d'eau; les bras ouverts,
+etendus et raidis pour jamais.
+
+Et a ses noces, ils y etaient tous, ceux qu'il avait convies jadis. Tous,
+excepte Sylvestre, qui, lui, s'en etait alle dormir dans des jardins enchantes,
+- tres loin, de l'autre cote de la Terre...
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+This file should be named 7pchs11.txt or 7pchs11.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7pchs12.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7pchs11a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
+
+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
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+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
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+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
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+
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+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
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+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
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+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
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+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
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+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
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+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
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+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
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+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
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+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
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+ gross profits you derive calculated using the method you
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+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
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+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
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+in machine readable form.
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