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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
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+<title>New File</title>
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+"text/html; charset=iso-8859-1">
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+<h1>The Project Gutenberg eBook of Pecheur d'Islande, by Pierre
+Loti</h1>
+
+<pre>
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
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+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Pecheur d'Islande
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: December, 2003 [EBook #4785]
+[This file was first posted on February 17, 2003]
+[Most recently updated: February 17, 2003]
+
+Edition: 11
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Latin1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
+
+
+
+</pre>
+
+This Etext was prepared by w.debeuf@belgacom.net, Project
+Gutenberg volunteer.
+
+<h3>P&ecirc;cheur d'Islande</h3>
+
+<p>Compositions de E. Rudaux</p>
+
+<p>Pierre Loti<br>
+ De l'Acad&eacute;mie Fran&ccedil;aise</p>
+
+<p>A Madame Adam<br>
+ (Juliette Lamber)<br>
+</p>
+
+<p><i>Hommage d'affection filiale,<br>
+</i> Pierre Loti</p>
+
+<h2 align="center"><br>
+ Premi&egrave;re Partie</h2>
+
+<p>I</p>
+
+<p><br>
+ Ils &eacute;taient cinq, aux carrures terribles, accoud&eacute;s
+&agrave; boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la
+saumure et la mer. Le g&icirc;te, trop bas pour leurs tailles,
+s'effilait par un bout, comme l'int&eacute;rieur d'une grande
+mouette vid&eacute;e; il oscillait faiblement, en rendant une
+plainte monotone, avec une lenteur de sommeil.</p>
+
+<p>Dehors, ce devait &ecirc;tre la mer et la nuit, mais on n'en
+savait trop rien: une seule ouverture coup&eacute;e dans le
+plafond &eacute;tait ferm&eacute;e par un couvercle en bois, et
+c'&eacute;tait une vieille lampe suspendue qui les
+&eacute;clairait en vacillant.</p>
+
+<p>Il y avait du feu dans un fourneau; leurs v&ecirc;tements
+mouill&eacute;s s&eacute;chaient, en r&eacute;pandant de la
+vapeur qui se m&ecirc;lait aux fum&eacute;es de leurs pipes de
+terre.</p>
+
+<p>Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en
+prenait tr&egrave;s exactement la forme,<br>
+ et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur
+des caissons &eacute;troits scell&eacute;s au murailles de
+ch&ecirc;ne. De grosses poutres passaient au-dessus d'eux,
+presque &agrave; toucher leurs t&ecirc;tes; et, derri&egrave;re
+leurs dos, des couchettes qui semblaient creus&eacute;es dans
+l'&eacute;paisseur de la charpente s'ouvraient comme les niches
+d'un caveau pour mettre les morts. Toutes ces boiseries
+&eacute;taient grossi&egrave;res et frustes,
+impr&eacute;gn&eacute;es d'humidit&eacute; et de sel;
+us&eacute;es, polies par les frottements de leurs mains.</p>
+
+<p>Ils avaient bu, dans leurs &eacute;cuelles, du vin et du
+cidre, qui &eacute;taient franches et braves. Maintenant ils
+restaient attabl&eacute;s et devisaient, en breton, sur des
+questions de femmes et de mariages.</p>
+
+<p>Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en fa&iuml;ence
+&eacute;tait fix&eacute;e sur une planchette, &agrave; une place
+d'honneur. Elle &eacute;tait un peu ancienne, la patronne de ces
+marins, et peinte avec un art encore na&iuml;f. Mais les
+personnages en fa&iuml;ence se conservent beaucoup plus longtemps
+que les vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encore
+l'effet d'une petite chose tr&egrave;s fra&icirc;che au milieu de
+tous les gris sombres de cette pauvre maison de bois. Elle avait
+d&ucirc; &eacute;couter plus d'une ardente pri&egrave;re,
+&agrave; des heures d'angoisses; on avait clou&eacute; &agrave;
+ses pieds deux bouquets de fleurs artificielles et un
+chapelet.</p>
+
+<p>Ces cinq hommes &eacute;taient v&ecirc;tus pareillement, un
+&eacute;pais tricot de laine bleue serrant le torse et
+s'enfon&ccedil;ant dans la ceinture du pantalon; sur la
+t&ecirc;te, l'esp&egrave;ce de casque en toile goudronn&eacute;e
+qu'on appelle _suro&icirc;t_ (du nom de ce vent de sud-ouest qui
+dans notre h&eacute;misph&egrave;re am&egrave;ne les pluies).</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient d'&acirc;ges divers. Le _capitaine_ pouvait
+avoir quarante ans; trois autres, de vingt-cinq &agrave; trente.
+Le dernier, qu'ils appelaient Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que
+dix-sept. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; un homme, pour la
+taille et la force; une barbe noire, tr&egrave;s fine et
+tr&egrave;s fris&eacute;e, couvrait ses joues; seulement il avait
+gard&eacute; ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui
+&eacute;taient extr&ecirc;mement doux et tout na&iuml;fs.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s pr&egrave;s les uns des autres, faute d'espace,
+ils paraissaient &eacute;prouver un vrai bien-&ecirc;tre, ainsi
+tapis dans leur g&icirc;te obscur.</p>
+
+<p>... Dehors, ce devait &ecirc;tre la mer et la nuit, l'infinie
+d&eacute;solation des eaux noires et profondes. Une montre de
+cuivre, accroch&eacute;e au mur, marquait onze heures, onze
+heures du soir sans doute; et, contre le plafond de bois, on
+entendait le bruit de la pluie.</p>
+
+<p>Ils traitaient tr&egrave;s ga&icirc;ment entre eux ces
+questions de mariage, - mais sans rien dire qui f&ucirc;t
+d&eacute;shonn&ecirc;te. Non, c"&eacute;taient des projets pour
+ceux qui &eacute;taient encore gar&ccedil;ons, ou bien des
+histoires dr&ocirc;les arriv&eacute;es dans le _pays,_ pendant
+des f&ecirc;tes de noces. Quelquefois ils lan&ccedil;aient bien,
+avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
+d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi
+tremp&eacute;s, est toujours une chose saine, et dans sa
+crudit&eacute; m&ecirc;me il demeure presque chaste.</p>
+
+<p>Cependant Sylvestre s'ennuyait, &agrave; cause d'un autre
+appel&eacute; Jean (un nom que les Bretons prononcent Yann), qui
+ne venait pas. En effet, o&ugrave; &eacute;tait-il donc ce Yann;
+toujours &agrave; l'ouvrage l&agrave;-haut? Pourquoi ne
+descendait-il pas prendre un peu de sa part de la f&ecirc;te?</p>
+
+<p>--Tant&ocirc;t minuit, pourtant, dit le capitaine.</p>
+
+<p>Et, en se redressant debout, il souleva avec sa t&ecirc;te le
+couvercle de bois, afin d'appeler par l&agrave; ce Yann. Alors
+une lueur tr&egrave;s &eacute;trange tomba d'en haut:</p>
+
+<p>--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_</p>
+
+<p>_L'homme_ r&eacute;pondit rudement du dehors.</p>
+
+<p>Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si
+p&acirc;le qui &eacute;tait entr&eacute;e ressemblait bien
+&agrave; celle du jour. - "Bient&ocirc;t minuit..." Cependant
+c'&eacute;tait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
+cr&eacute;pusculaire renvoy&eacute;e de tr&egrave;s loin par des
+miroirs myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Le trou referm&eacute;, la nuit revint, la petite lampe se
+remit &agrave; briller jaune, et on entendit _l'homme_ descendre
+avec de gros sabots par une &eacute;chelle de bois.</p>
+
+<p>Il entra, oblig&eacute; de se courber en deux comme un gros
+ours, car il &eacute;tait presque un g&eacute;ant. Et d'abord il
+fit une grimace en se pin&ccedil;ant le bout du nez &agrave;
+cause de l'odeur &acirc;cre de la saumure.</p>
+
+<p>Il d&eacute;passait un peu trop les proportions ordinaires des
+hommes, surtout par sa carrure qui &eacute;tait droite comme une
+barre; quand il se pr&eacute;sentait de face, les muscles de ses
+&eacute;paules, dessin&eacute;s sous son tricot bleu, formaient
+comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux
+bruns tr&egrave;s mobiles, &agrave; l'expression sauvage et
+superbe.</p>
+
+<p>Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre
+lui par tendresse, &agrave; la fa&ccedil;on des enfants; il
+&eacute;tait fianc&eacute; &agrave; sa soeur et le traitait comme
+un grand fr&egrave;re. L'autre se laissait caresser avec un air
+de lion c&acirc;lin, en r&eacute;pondant par un bon sourire
+&agrave; dents blanches.</p>
+
+<p>Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour
+s'arranger que chez les autres hommes, &eacute;taient un peu
+espac&eacute;es et semblaient toutes petites. Ses moustaches
+blondes &eacute;taient assez courtes, bien que jamais
+coup&eacute;es; elles &eacute;taient fris&eacute;es tr&egrave;s
+serr&eacute; en eux petits rouleaux sym&eacute;triques au-dessus
+de ses l&egrave;vres qui avaient des contours fins et exquis; et
+puis elles s'&eacute;bouriffaient aux deux bouts, de chaque
+c&ocirc;t&eacute; des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa
+barbe &eacute;tait tondu ras, et ses joues color&eacute;es
+avaient gard&eacute; un velout&eacute; frais, comme celui des
+fruits que personne n'a touch&eacute;s.</p>
+
+<p>On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on
+appela le mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.</p>
+
+<p>Cet allumage &eacute;tait une mani&egrave;re pour lui de fumer
+un peu. C'&eacute;tait un petit gar&ccedil;on robuste, &agrave;
+la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
+&eacute;taient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
+travail assez dur, il &eacute;tait l'enfant g&acirc;t&eacute; du
+bord. Yann le fit boire dans son verre, et puis on l'envoya se
+coucher.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, on reprit la grande conversation des
+mariages:</p>
+
+<p>--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous
+tes noces?</p>
+
+<p>--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme
+tu es, &agrave; vingt-sept ans, pas mari&eacute; encore! Les
+filles, qu'est-ce qu'elles doivent penser quand elles le
+voient?</p>
+
+<p>Lui r&eacute;pondit, en secouant d'un geste tr&egrave;s
+d&eacute;daigneux pour les femmes ses &eacute;paules
+effrayantes:</p>
+
+<p>--Mes noces &agrave; moi, je les fais &agrave; la nuit;
+d'autre fois, je les fais &agrave; l'heure; c'est suivant.</p>
+
+<p>Il venait de finir ses cinq ann&eacute;es de service &agrave;
+l'&Eacute;tat, ce Yann. Et c'est l&agrave;, comme matelot
+canonnier de la flotte, qu'il avait appris &agrave; parler le
+fran&ccedil;ais et &agrave; tenir des propos sceptiques. - Alors
+il commen&ccedil;a de raconter ses noces derni&egrave;res qui,
+para&icirc;t-il, avaient dur&eacute; quinze jours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; Nantes, avec une chanteuse. Un soir,
+revenant de la mer, il &eacute;tait entr&eacute; un peu gris dans
+un Alcazar. Il y avait &agrave; la porte une femme qui vendait
+des bouquets &eacute;normes aux prix d'un louis de vingt francs.
+Il en avait achet&eacute; un, sans trop savoir qu'en faire, et
+puis tout de suite en arrivant, il l'avait lanc&eacute; &agrave;
+tour de bras, _en plein par la figure,_ &agrave; celle qui
+chantait sur la sc&egrave;ne? - moiti&eacute; d&eacute;claration
+brusque, moiti&eacute; ironie pour cette poup&eacute;e peinte
+qu'il trouvait par trop rose. La femme &eacute;tait tomb&eacute;e
+du coup; apr&egrave;s, elle l'avait ador&eacute; pendant
+pr&egrave;s de trois semaines.</p>
+
+<p>--M&ecirc;me, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait
+cadeau de cette montre en or.</p>
+
+<p>Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme
+un m&eacute;prisable joujou. C'&eacute;tait cont&eacute; avec des
+mots rudes et des images &agrave; lui. Cependant cette
+banalit&eacute; de la vie civilis&eacute;e, d&eacute;tonnait
+beaucoup au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands
+silences de la mer qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur
+de minuit, entrevue par en haut, qui avait apport&eacute; la
+notion des &eacute;t&eacute;s mourants du p&ocirc;le.</p>
+
+<p>Et puis ces mani&egrave;res de Yann faisaient de la peine
+&agrave; Sylvestre et le surprenaient. Lui &eacute;tait un enfant
+vierge, &eacute;lev&eacute; dans le respect des sacrements par
+une vieille grand'm&egrave;re, veuve d'un p&ecirc;cheur du
+village de Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec
+elle r&eacute;citer un chapelet, &agrave; genoux sur la tombe de
+sa m&egrave;re. De ce cimeti&egrave;re, situ&eacute; sur la
+falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche o&ugrave;
+son p&egrave;re avait disparu autrefois dans un naufrage.</p>
+
+<p>--Comme ils &eacute;taient pauvres, sa grand'm&egrave;re et
+lui, il avait d&ucirc; de tr&egrave;s bonne heure naviguer
+&agrave; la p&ecirc;che, et son enfance s'&eacute;tait
+pass&eacute;e au large. Chaque soir il disait encore ses
+pri&egrave;res et ses yeux avaient gard&eacute; une candeur
+religieuse. Il &eacute;tait beau, lui aussi, et, apr&egrave;s
+Yann, le mieux plant&eacute; du bord. Sa voix tr&egrave;s douce
+et ses intonations de petit enfant contrastaient un peu avec sa
+haute taille et sa barbe noire; comme sa croissance
+s'&eacute;tait faite tr&egrave;s vite, il se sentait presque
+embarrass&eacute; d'&ecirc;tre devenu tout d'un coup si large et
+si grand. Il comptait se marier bient&ocirc;t avec la soeur de
+Yann, mais jamais il n'avait r&eacute;pondu aux avances d'aucune
+fille.</p>
+
+<p>A bord, ils ne poss&eacute;daient en tout que trois
+couchettes, - une pour deux - et ils y dormaient &agrave; tour de
+r&ocirc;le, en se partageant la nuit.</p>
+
+<p>Quand ils eurent fini leur f&ecirc;te,
+--c&eacute;l&eacute;br&eacute;e en l'honneur de l'Assomption de
+la Vierge leur patronne, - il &eacute;tait un peu plus de minuit.
+Trois d'entre eux se coul&egrave;rent pour dormir dans les
+petites niches noires qui ressemblaient &agrave; des
+s&eacute;pulcres, et les trois autres remont&egrave;rent sur le
+pont reprendre le grand travail interrompu de la p&ecirc;che;
+c'&eacute;tait Yann, Sylvestre, et un de leur pays appel&eacute;
+Guillaume.</p>
+
+<p>Dehors il faisait jour, &eacute;ternellement jour.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait une lumi&egrave;re p&acirc;le, p&acirc;le,
+qui ne ressemblait &agrave; rien; elle tra&icirc;nait sur les
+choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de
+suite commen&ccedil;ait un vide immense qui n'&eacute;tait
+d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout
+semblait diaphane, impalpable, chim&eacute;rique.</p>
+
+<p>L'oeil saisissait &agrave; peine ce qui devait &ecirc;tre la
+mer: d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir
+tremblant qui n'aurait aucune image &agrave; refl&eacute;ter; en
+se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, -
+et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.</p>
+
+<p>La fra&icirc;cheur humide de l'air &eacute;tait plus intense,
+plus p&eacute;n&eacute;trante que du vrai froid, et, en
+respirant, on sentait tr&egrave;s fort le go&ucirc;t de sel. Tout
+&eacute;tait calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages
+informes et incolores semblaient contenir cette lumi&egrave;re
+latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant
+cependant conscience de la nuit, et toutes ces p&acirc;leurs des
+choses n'&eacute;taient d'aucune nuance pouvant &ecirc;tre
+nomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces trois hommes qui se tenaient l&agrave; vivaient depuis
+leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs
+fantasmagories qui sont vagues et troubles comme des visions.
+Tout cet infini changeant, ils avaient coutume de le<br>
+ voir jouer autour de leur &eacute;troite maison de planches, et
+leurs yeux y &eacute;taient habitu&eacute;s autant que ceux des
+grands oiseaux du large.</p>
+
+<p>Le navire ce balan&ccedil;ait lentement sur place; en rendant
+toujours sa m&ecirc;me plainte, monotone comme une chanson de
+Bretagne r&eacute;p&eacute;t&eacute;e en r&ecirc;ve par un homme
+endormi. Yann et Sylvestre avaient pr&eacute;par&eacute;
+tr&egrave;s vite leurs hame&ccedil;ons et leurs lignes, tandis
+que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand
+couteau, s'asseyait derri&egrave;re eux pour attendre.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jet&eacute; leurs
+lignes dans cette eau tranquille et froide, ils le
+relev&egrave;rent avec des poissons lourds, d'un gris luisant
+d'acier.</p>
+
+<p>Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient
+prendre; c'&eacute;tait rapide et incessant, cette p&ecirc;che
+silencieuse. L'autre &eacute;ventrait, avec son grand couteau,
+aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait faire
+leur fortune au retour s'empilait derri&egrave;re eux, toute
+ruisselante et fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Les heures passaient monotones, et, dans les grandes
+r&eacute;gions vides du dehors, lentement la lumi&egrave;re
+changeait; elle semblait maintenant plus r&eacute;elle. Ce qui
+avait &eacute;t&eacute; un cr&eacute;puscule bl&ecirc;me, une
+esp&egrave;ce de soir d'&eacute;t&eacute; hyperbor&eacute;e,
+devenait &agrave; pr&eacute;sent, sans interm&egrave;de de nuit,
+quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs de la mer
+refl&eacute;taient en vagues tra&icirc;n&eacute;es roses...</p>
+
+<p>--C'est s&ucirc;r que tu devrais te marier, Yann, dit tout
+&agrave; coup Sylvestre, avec beaucoup de s&eacute;rieux cette
+fois, en regardant dans l'eau. (Il avait l'air de bien en
+conna&icirc;tre quelqu'une en Bretagne qui s'&eacute;tait
+laiss&eacute; prendre aux yeux bruns de son grand fr&egrave;re,
+mais il se sentait timide en touchant &agrave; ce sujet
+grave.)</p>
+
+<p>--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il
+souriait, ce Yann, toujours d&eacute;daigneux, roulant ses yeux
+vifs - mais avec aucune des filles du pays; non, moi, ce sera
+avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous
+&ecirc;tes, au bal que je donnerai...</p>
+
+<p>Ils continu&egrave;rent de p&ecirc;cher, car il ne fallait pas
+perdre son temps en causeries: on &eacute;tait au milieu d'une
+immense peuplade de poissons, d'un _banc_ voyageur, qui, depuis
+deux jours, ne finissait pas de passer. Ils avaient tous
+veill&eacute; la nuit d'avant et attrap&eacute;, en trente
+heures, plus de mille morues tr&egrave;s grosses; aussi leurs
+bras forts &eacute;taient las, et ils s'endormaient. Leur corps
+veillait seul, et continuait de lui-m&ecirc;me sa manoeuvre de
+p&ecirc;che, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
+plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
+&eacute;tait vierge comme aux premiers jours du monde, et si
+vivifiant que, malgr&eacute; leur fatigue, ils se sentaient la
+poitrine dilat&eacute;e et les joues fra&icirc;ches.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re matinale, la lumi&egrave;re vraie, avait
+fini par venir; comme au temps de la Gen&egrave;se elle
+s'&eacute;tait _s&eacute;par&eacute;e d'avec les
+t&eacute;n&egrave;bres_ qui semblaient s'&ecirc;tre
+tass&eacute;es sur l'horizon, et restaient l&agrave; en masses
+tr&egrave;s lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien
+&agrave; pr&eacute;sent qu'on sortait de la nuit, - que cette
+lueur d'avant avait &eacute;t&eacute; vague et &eacute;trange
+comme celle des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Dans ce ciel tr&egrave;s couvert, tr&egrave;s &eacute;pais, il
+y avait &ccedil;&agrave; et l&agrave; des d&eacute;chirures,
+comme des perc&eacute;es dans un d&ocirc;me, par o&ugrave;
+arrivaient de grands rayons couleur d'argent rose.</p>
+
+<p>Les nuages inf&eacute;rieurs &eacute;taient dispos&eacute;s en
+une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux,
+emplissant les lointains d'ind&eacute;cision et
+d'obscurit&eacute;. Ils donnaient l'illusion d'un espace
+ferm&eacute;, d'une limite; ils &eacute;taient comme des rideaux
+tir&eacute;s sur l'infini, comme des voiles tendus pour<br>
+ cacher de trop gigantesques myst&egrave;res qui eussent
+troubl&eacute; l'imagination des hommes. Ce matin-l&agrave;,
+autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et
+Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de
+recueillement immense; il s'&eacute;tait arrang&eacute; en
+sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par les
+tra&icirc;n&eacute;es de cette vo&ucirc;te de temple,
+s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis
+de marbre. Et puis, peu &agrave; peu, on vit s'&eacute;clairer
+tr&egrave;s loin une autre chim&egrave;re: une sorte de
+d&eacute;coupure ros&eacute;e tr&egrave;s haute, qui &eacute;tait
+un promontoire de la sombre Islande...</p>
+
+<p>Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout
+en continuant de p&ecirc;cher sans plus oser rien dire. Il
+s'&eacute;tait senti triste en entendant le sacrement du mariage
+ainsi tourn&eacute; en moquerie par son grand fr&egrave;re; et
+puis surtout, cela lui avait fait peur, car il &eacute;tait
+superstitieux.</p>
+
+<p>Depuis si longtemps il y songeait, &agrave; ces noces de Yann!
+Il avait r&ecirc;v&eacute; qu'elles se feraient avec Gaud
+M&eacute;vel, - une blonde de Paimpol, - et que, lui, aurait la
+joie de voir cette f&ecirc;te avant de partir pour le service,
+avant cet exil de cinq ann&eacute;es, au retour incertain, dont
+l'approche in&eacute;vitable commen&ccedil;ait &agrave; lui
+serrer le coeur...</p>
+
+<p>Quatre heures du matin. Les autres, qui &eacute;taient
+rest&eacute;s couch&eacute;s en bas, arriv&egrave;rent tous trois
+pour les relever. Encore un peu endormis, humant &agrave; pleine
+poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
+leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, &eacute;blouis
+d'abord par tous ces reflets de lumi&egrave;re p&acirc;le.</p>
+
+<p>Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier
+d&eacute;jeuner du matin avec des biscuits; apr&egrave;s les
+avoir cass&eacute;s &agrave; coups de maillet, ils se mirent
+&agrave; les croquer d'une mani&egrave;re tr&egrave;s bruyante,
+en riant de les trouver si durs. Ils &eacute;taient redevenus
+tout &agrave; fait gais &agrave; l'id&eacute;e de descendre
+dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant
+l'un l'autre par la taille, ils s'en all&egrave;rent
+jusqu'&agrave; l'&eacute;coutille, en se dandinant sur un air de
+vieille chanson.</p>
+
+<p>Avant de dispara&icirc;tre par ce trou, ils
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; jouer avec un certain Turc, le
+chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
+d'&eacute;normes pattes encore gauches et enfantines. Ils
+l'aga&ccedil;aient de la main; l'autre les mordillait comme un
+loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un
+froncement de col&egrave;re dans ses yeux changeants, le repoussa
+d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.</p>
+
+<p>Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature &eacute;tait
+rest&eacute;e un peu sauvage, et quand son &ecirc;tre physique
+&eacute;tait seul en jeu, une caresse douce &eacute;tait souvent
+chez lui tr&egrave;s pr&egrave;s d'une violence brutale.</p>
+
+<p><br>
+ II</p>
+
+<p><br>
+ Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
+chaque ann&eacute;e faire la grande p&ecirc;che dangereuse dans
+ces r&eacute;gions froides o&ugrave; les &eacute;t&eacute;s n'ont
+plus de nuits.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s ancien, comme la Vierge de
+fa&iuml;ence sa patronne. Ses flancs &eacute;pais, &agrave;
+vert&egrave;bres de ch&ecirc;ne, &eacute;taient
+&eacute;raill&eacute;s, rugueux, impr&eacute;gn&eacute;s<br>
+ d'humidit&eacute; et de saumure; mais sains encore et robustes,
+exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait
+un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes
+brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur
+l&eacute;g&egrave;re, comme les mouettes que le vent
+r&eacute;veille. Alors il avait sa fa&ccedil;on &agrave; lui de
+_s'&eacute;lever &agrave; la lame_ et de rebondir, plus lestement
+que bien des jeunes, taill&eacute;s avec les finesses
+modernes.</p>
+
+<p>Quant &agrave; eux, les six hommes et le mousse, ils
+&eacute;taient des _Islandais_ (une race vaillante de marins qui
+est r&eacute;pandue surtout au pays de Paimpol et de
+Tr&eacute;guier, et qui s'est vou&eacute;e de p&egrave;re en fils
+&agrave; cette p&ecirc;che-l&agrave;).</p>
+
+<p>Ils n'avaient presque jamais vu l'&eacute;t&eacute; de
+France.</p>
+
+<p>A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres
+p&ecirc;cheurs, dans le port de Paimpol, la
+b&eacute;n&eacute;diction des d&eacute;parts. Pour ce jour de
+f&ecirc;te, un reposoir, toujours le m&ecirc;me, &eacute;tait
+construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au
+milieu, parmi des troph&eacute;es d'ancres, d'avirons et de
+filets, tr&ocirc;nait, douce et impassible, la Vierge, patronne
+des marins, sortie pour eux de son &eacute;glise, regardant
+toujours, de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration, avec ses m&ecirc;mes yeux sans vie, les
+heureux pour qui la saison allait &ecirc;tre bonne, - et les
+autres, ceux qui ne devaient pas revenir.</p>
+
+<p>Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et
+de m&egrave;res, de fianc&eacute;es et de soeurs, faisait le tour
+du port, o&ugrave; tous les navires islandais, qui
+s'&eacute;taient pavois&eacute;s, saluaient du pavillon au
+passage. Le pr&ecirc;tre, s'arr&ecirc;tant devant chacun d'eux,
+disait les paroles et faisait les gestes qui
+b&eacute;nissent.</p>
+
+<p>Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays
+presque vide d'&eacute;poux, d'amants et de fils. En
+s'&eacute;loignant, les &eacute;quipages chantaient ensemble,
+&agrave; pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
+&Eacute;toile-de-la-Mer.</p>
+
+<p>Et chaque ann&eacute;e, c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+c&eacute;r&eacute;monial de d&eacute;part, les m&ecirc;mes
+adieux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, recommen&ccedil;ait la vie du large, l'isolement
+&agrave; trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches
+mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
+hyperbor&eacute;e.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, ont &eacute;tait revenu; - la Vierge
+&Eacute;toile-de-la-Mer avait prot&eacute;g&eacute; ce navire qui
+portait son nom.</p>
+
+<p>La fin d'ao&ucirc;t &eacute;tait l'&eacute;poque de ces
+retours. Mais la _Marie_ suivait l'usage de beaucoup d'Islandais,
+qui est de toucher seulement &agrave; Paimpol, et puis de
+descendre dans le golfe de Gascogne o&ugrave; l'on vend bien sa
+p&ecirc;che, et dans les &icirc;les de sable &agrave; marais
+salants o&ugrave; l'on ach&egrave;te le sel pour la campagne
+prochaine.</p>
+
+<p>Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se
+r&eacute;pandent pour quelques jours les &eacute;quipages
+robustes, avides de plaisir, gris&eacute;s par ce lambeau
+d'&eacute;t&eacute;, par cet air plus ti&egrave;de; - par la
+terre et par les femmes.</p>
+
+<p>Et puis, avec les premi&egrave;res brumes de l'automne, on
+rentre au foyer, &agrave; Paimpol ou dans les chaumi&egrave;res
+&eacute;parses du pays de Go&euml;lo, s'occuper pour un temps de
+famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
+toujours on trouve l&agrave; des petits nouveau-n&eacute;s,
+con&ccedil;us l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour
+recevoir le sacrement du bapt&ecirc;me: - il faut beaucoup
+d'enfants &agrave; ces races de p&ecirc;cheurs que l'Islande
+d&eacute;vore.</p>
+
+<p><br>
+ III</p>
+
+<p><br>
+ A Paimpol, un beau soir de cette ann&eacute;e-l&agrave;, un
+dimanche de juin, il y avait deux femmes tr&egrave;s
+occup&eacute;es &agrave; &eacute;crire une lettre.</p>
+
+<p>Cela se passait devant une large fen&ecirc;tre qui
+&eacute;tait ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif,
+portait une rang&eacute;e de pots de fleurs.</p>
+
+<p>Pench&eacute;es sur leur table, toutes deux semblaient jeunes;
+l'une avait une coiffe extr&ecirc;mement grande, &agrave; la mode
+d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme
+nouvelle qu'ont adopt&eacute;e les Paimpolaises: - deux
+amoureuses, e&ucirc;t-on dit, r&eacute;digeant ensemble un
+message tendre pour quelque bel _Islandais._</p>
+
+<p>Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la t&ecirc;te,
+cherchant ses id&eacute;es. Tiens! Elle &eacute;tait vieille,
+tr&egrave;s vieille, malgr&eacute; sa tournure jeunette, ainsi
+vue de dos sous son petit ch&acirc;le brun. Mais tout &agrave;
+fait vieille: une bonne grand'm&egrave;re d'au moins soixante-dix
+ans. Encore jolie par exemple, et encore fra&icirc;che, avec les
+pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les
+conserver. Sa coiffe, tr&egrave;s basse sur le front et sur le
+sommet de la t&ecirc;te, &eacute;tait compos&eacute;e de deux ou
+trois larges cornets en mousseline qui semblaient
+s'&eacute;chapper les uns des autres et retombaient sur la nuque.
+Sa figure v&eacute;n&eacute;rable s'encadrait bien dans toute
+cette blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux.
+Ses yeux, tr&egrave;s doux, &eacute;taient pleins d'une bonne
+honn&ecirc;tet&eacute;. Elle n'avait plus trace de dents, plus
+rien, et, quand elle riait, on voyait &agrave; la place ses
+gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse.
+Malgr&eacute; son menton, qui &eacute;tait devenu "en pointe de
+sabot" (comme elle avait coutume de dire), son profil
+n'&eacute;tait pas trop g&acirc;t&eacute; par les ann&eacute;es;
+on devinait encore qu'il avait d&ucirc; &ecirc;tre
+r&eacute;gulier et pur comme celui des saintes
+d'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Elle regardait par la fen&ecirc;tre, cherchant ce qu'elle
+pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.</p>
+
+<p>Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays
+Paimpol, une autre bonne vieille comme elle, pour trouver des
+choses aussi dr&ocirc;les &agrave; dire sur les uns ou les
+autres, ou m&ecirc;me sur rien du tout. Dans cette lettre, il y
+avait d&eacute;j&agrave; trois ou quatre histoires impayables, -
+mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais
+dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>L'autre, voyant que les id&eacute;es ne venaient plus,
+s'&eacute;tait mise &agrave; &eacute;crire soigneusement
+l'adresse:</p>
+
+<p>_A monsieur Moan, Sylvestre, &agrave; bord de la MARIE,
+capitaine Guermeur, - dans la mer d'Islande par Reickawick._</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, elle aussi releva la t&ecirc;te pour
+demander:</p>
+
+<p>--C'est-il fini, grand'm&egrave;re Moan?</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune,
+une figure de vingt ans. Tr&egrave;s blonde, - couleur rare en ce
+coin de Bretagne o&ugrave; la race est brune; tr&egrave;s blonde,
+avec des yeux d'un gris de lin &agrave; cils presque noirs. Ses
+sourcils, blonde autant que ses cheveux, &eacute;taient comme
+repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus fonc&eacute;e,
+qui donnait une expression de vigueur et de volont&eacute;. Son
+profil, un peu court, &eacute;tait tr&egrave;s noble, le nez
+prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme
+dans les visages grecs. Une fossette profonde, creus&eacute;e
+sous la l&egrave;vre inf&eacute;rieure, en accentuait
+d&eacute;licieusement le rebord; - et de temps en temps, quand
+une pens&eacute;e la pr&eacute;occupait beaucoup, elle la
+mordait, cette l&egrave;vre, avec ses dents<br>
+ blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des
+petites tra&icirc;n&eacute;es plus rouges. Dans toute sa personne
+svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu,
+qui lui venait des hardis marins d'Islande ses anc&ecirc;tres.
+Elle avait une expression d'yeux &agrave; la fois obstin&eacute;e
+et douce.</p>
+
+<p>Sa coiffe, &eacute;tait en forme de coquille, descendait bas
+sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se
+relevant beaucoup des deux c&ocirc;t&eacute;s, laissant voir
+d'&eacute;paisses nattes de cheveux roul&eacute;es en
+colima&ccedil;on au-dessus des oreilles - coiffure
+conserv&eacute;e des temps tr&egrave;s anciens et qui donne
+encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.</p>
+
+<p>On sentait qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e autrement que cette pauvre vieille &agrave;
+qui elle pr&ecirc;tait le nom de grand'm&egrave;re, mais qui, de
+fait, n'&eacute;tait qu'une grand'tante &eacute;loign&eacute;e,
+ayant eu des malheurs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait la fille de M. M&eacute;vel, un ancien
+Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses
+sur mer.</p>
+
+<p>Cette belle chambre o&ugrave; la lettre venait de
+s'&eacute;crire &eacute;tait la sienne: un lit tout neuf &agrave;
+la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle
+au bord; et, sur les &eacute;paisses murailles, un papier de
+couleur claire att&eacute;nuant les irr&eacute;gularit&eacute;s
+du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des
+solives &eacute;normes qui r&eacute;v&eacute;laient
+l'anciennet&eacute; du logis; - c'&eacute;tait une vraie maison
+de bourgeois ais&eacute;s, et les fen&ecirc;tres donnaient sur
+cette vieille place grise de Paimpol o&ugrave; se tiennent les
+march&eacute;s et les pardons.</p>
+
+<p>--C'est fini, grand'm&egrave;re Yvonne? Vous n'avez plus rien
+&agrave; lui dire?</p>
+
+<p>--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de
+ma part au fils Gaos.</p>
+
+<p>Le fils Gaos!... autrement dit Yann...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue tr&egrave;s rouge, la belle jeune
+fille fi&egrave;re, en &eacute;crivant ce nom-l&agrave;.</p>
+
+<p>D&egrave;s que ce fut ajout&eacute; au bas de la page d'une
+&eacute;criture courue, elle se leva en d&eacute;tournant la
+t&ecirc;te, comme pour regarder dehors quelque chose de
+tr&egrave;s int&eacute;ressant sur la place.</p>
+
+<p>Debout elle &eacute;tait un peu grande; sa taille &eacute;tait
+moul&eacute;e comme celle d'une &eacute;l&eacute;gante dans un
+corsage ajust&eacute; ne faisant pas de plis. Malgr&eacute; sa
+coiffe, elle avait un air de demoiselle. M&ecirc;me ses mains,
+sans avoir cette excessive petitesse &eacute;tiol&eacute;e qui
+est devenue une beaut&eacute; par convention, &eacute;taient
+fines et blanches, n'ayant jamais travaill&eacute; &agrave; de
+grossiers ouvrages.</p>
+
+<p>Il est vrai, elle avait bien commenc&eacute; par &ecirc;tre
+une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de
+m&egrave;re, allant presque &agrave; l'abandon pendant ces
+saisons de p&ecirc;che que son p&egrave;re passait en Islande;
+jolie, rose, d&eacute;peign&eacute;e, volontaire, t&ecirc;tue,
+poussant vigoureuse au grand souffle &acirc;pre de la Manche. En
+ce temps-l&agrave;, elle &eacute;tait recueillie par cette pauvre
+grand'm&egrave;re Moan, qui lui donnait Sylvestre &agrave; garder
+pendant ses dures journ&eacute;es de travail chez les gens de
+Paimpol.</p>
+
+<p>Et elle avait une adoration de petite m&egrave;re pour cet
+autre tout petit qui lui &eacute;tait confi&eacute;, dont elle
+&eacute;tait l'a&icirc;n&eacute;e d'&agrave; peine dix-huit mois;
+aussi brun qu'elle &eacute;tait blonde, aussi soumis et
+c&acirc;lin qu'elle &eacute;tait vive et capricieuse.</p>
+
+<p>Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la
+richesse ni les villes n'avaient gris&eacute;e: il lui revenait
+&agrave; l'esprit comme un r&ecirc;ve lointain de libert&eacute;
+sauvage, comme un ressouvenir d'une &eacute;poque vague et
+myst&eacute;rieuse o&ugrave; les gr&egrave;ves avaient plus
+d'espace, o&ugrave; certainement les falaises &eacute;taient plus
+gigantesques...</p>
+
+<p>Vers cinq ou six ans, encore de tr&egrave;s bonne heure pour
+elle, l'argent &eacute;tait venu &agrave; son p&egrave;re qui
+s'&eacute;tait mis &agrave; acheter et &agrave; revendre des
+cargaisons de navire, elle avait &eacute;t&eacute; emmen&eacute;e
+par lui &agrave; Saint-Brieuc, et plus tard &agrave; Paris. -
+Alors, de petite Gaud, elle &eacute;tait devenue une
+_mademoiselle Marguerite,_ grande, s&eacute;rieuse, au regard
+grave. Toujours un peu livr&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me
+dans un autre genre d'abandon que celui de la gr&egrave;ve
+bretonne, elle avait conserv&eacute; sa nature obstin&eacute;e
+d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie avait
+&eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute; bien au hasard,
+sans discernement aucun; mais une dignit&eacute; inn&eacute;e,
+excessive, lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle
+prenait des allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face,
+des choses trop franches qui surprenaient, et son beau regard
+clair ne s'abaissait pas toujours devant celui des jeunes hommes;
+mais il &eacute;tait si honn&ecirc;te et si indiff&eacute;rent
+que ceux-ci ne pouvaient gu&egrave;re s'y m&eacute;prendre, ils
+voyaient bien tout de suite qu'ils avaient affaire &agrave; une
+fille sage, fra&icirc;che de coeur autant que de figure.</p>
+
+<p>Dans ces grandes villes, son costume s'&eacute;tait
+modifi&eacute; beaucoup plus qu'elle-m&ecirc;me. Bien qu'elle
+e&ucirc;t gard&eacute; sa coiffe, que les Bretonnes quittent
+difficilement, elle avait vite appris &agrave; s'habiller q'une
+autre fa&ccedil;on. Et sa taille autrefois libre de petite
+p&ecirc;cheuse, en se formant, en prenant la pl&eacute;nitude de
+ses beaux contours germ&eacute;s au vent de la mer,
+s'&eacute;tait amincie par le bas dans de longs corsets de
+demoiselle.</p>
+
+<p>Tous les ans, avec son p&egrave;re, elle revenait en Bretagne,
+- l'&eacute;t&eacute; seulement comme les baigneuses, -
+retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son
+nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse
+peut-&ecirc;tre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui
+n'&eacute;taient jamais l&agrave;, et dont chaque ann&eacute;e
+quelques-uns de plus manquaient &agrave; l'appel; entendant
+partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un
+gouffre lointain - et o&ugrave; &eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent celui qu'elle aimait...</p>
+
+<p>Et puis un beau jour elle avait &eacute;t&eacute;
+ramen&eacute;e pour tout &agrave; fait au pays de ces
+p&ecirc;cheurs, par un caprice de son p&egrave;re, qui avait
+voulu finir l&agrave; son existence et habiter comme un bourgeois
+sur cette place de Paimpol.</p>
+
+<p>La bonne vieille grand'm&egrave;re, pauvre et proprette, s'en
+alla en remerciant, d&egrave;s que la lettre fut relue et
+l'enveloppe ferm&eacute;e. Elle demeurait assez loin, &agrave;
+l'entr&eacute;e du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la
+c&ocirc;te, encore dans cette m&ecirc;me chaumi&egrave;re
+o&ugrave; elle &eacute;tait n&eacute;e, o&ugrave; elle avait eu
+ses fils et ses petits-fils.</p>
+
+<p>En traversant la ville, elle r&eacute;pondait &agrave;
+beaucoup de monde qui lui disait bonsoir: elle &eacute;tait une
+des anciennes du pays, d&eacute;bris d'une famille vaillante et
+estim&eacute;e.</p>
+
+<p>Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait &agrave;
+para&icirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s bien mise, avec de
+pauvres robes raccommod&eacute;es, qui ne tenaient plus. Toujours
+ce petit ch&acirc;le brun de Paimpolaise, qui &eacute;tait sa
+tenue d'habill&eacute; et sur lequel retombaient depuis une
+soixantaine d'ann&eacute;es les cornets de mousseline de ses
+grandes coiffes: son propre ch&acirc;le de mariage, jadis bleu,
+reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps
+l&agrave; m&eacute;nag&eacute; pour les dimanches, encore bien
+pr&eacute;sentable.</p>
+
+<p>Elle avait continu&eacute; de se tenir droite dans sa marche,
+pas du tout comme les vieilles; et vraiment malgr&eacute; ce
+menton un peu trop remont&eacute;, avec ces</p>
+
+<p>yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher de la trouver bien jolie.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tr&egrave;s respect&eacute;e, et cela ce
+voyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui donnaient. En
+route elle passa devant chez son _galant_, un vieux soupirant
+d'autrefois, menuisier de son &eacute;tat; octog&eacute;naire,
+qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis
+que les jeunes, ses fils, rabotaient aux &eacute;tablis. - Jamais
+il ne s'&eacute;tait consol&eacute;, disait-on, de ce qu'elle
+n'avait voulu de lui ni en premi&egrave;res ni en secondes noces;
+mais avec l'&acirc;ge, cela avait tourn&eacute; en une
+esp&egrave;ce de rancune comique, moiti&eacute; maligne, et il
+l'interpellait toujours:</p>
+
+<p>--Eh bien! la belle, quand &ccedil;a donc qu'il faudra aller
+vous _prendre mesure?..._</p>
+
+<p>Elle remercia, disant que non, qu'elle n'&eacute;tait pas
+encore d&eacute;cid&eacute;e &agrave; se faire faire ce
+costume-l&agrave;. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie
+un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin
+par lequel finissent tous les habillements terrestres...</p>
+
+<p>--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous g&ecirc;nez
+pas, la belle, vous savez...</p>
+
+<p>Il lui avait d&eacute;j&agrave; fait cette m&ecirc;me
+fac&eacute;tie plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine
+&agrave; en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatigu&eacute;e,
+plus cass&eacute;e par sa vie de labeur incessant, - et elle
+songeait &agrave; son cher petit-fils, son dernier, qui, &agrave;
+son retour d'Islande, allait partir pour le service. - Cinq
+ann&eacute;es!... S'en aller en Chine peut-&ecirc;tre, &agrave;
+la guerre!... Serait-elle bien l&agrave;, quand il reviendrait? -
+Une angoisse la prenait &agrave; cette pens&eacute;e... Non,
+d&eacute;cid&eacute;ment, elle n'&eacute;tait pas si gaie qu'elle
+en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se
+contractait horriblement comme pour pleurer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc possible cela, c'&eacute;tait donc vrai,
+qu'on allait bient&ocirc;t le lui enlever, ce dernier
+petit-fils... H&eacute;las! Mourir peut-&ecirc;tre toute seule,
+sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques d&eacute;marches
+(des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour
+l'emp&ecirc;cher de partir, comme soutien d'une grand'm&egrave;re
+presque indigente qui ne pourrait bient&ocirc;t plus travailler.
+Cela n'avait pas r&eacute;ussi, - &agrave; cause de l'autre, Jean
+Moan le d&eacute;serteur, un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; de
+Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui
+existait tout de m&ecirc;me quelque part en Am&eacute;rique,
+enlevant &agrave; son cadet le b&eacute;n&eacute;fice de
+l'exemption militaire. Et puis on avait object&eacute; sa petite
+pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouv&eacute;e assez
+pauvre.</p>
+
+<p>Quand elle fut rentr&eacute;e, elle dit longuement ses
+pri&egrave;res, pour tous ses d&eacute;funts, fils et
+petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance ardente
+pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au
+costume en planches, le coeur affreusement serr&eacute; de se
+sentir si vieille au moment de ce d&eacute;part...</p>
+
+<p>L'autre, la jeune fille, &eacute;tait rest&eacute;e assise
+pr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre, regardant sur le granit des murs
+les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel, les hirondelles
+noires qui tournoyaient. Paimpol &eacute;tait toujours
+tr&egrave;s mort, m&ecirc;me le dimanche, par ces longues
+soir&eacute;es de mai; des jeunes filles, qui n'avaient seulement
+personne pour leur faire un peu la cour, se promenaient deux par
+deux, trois par trois, r&ecirc;vant aux galants d'Islande...</p>
+
+<p>"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..." Cela l'avait
+beaucoup troubl&eacute;e d'&eacute;crire cette phrase, et ce nom
+qui, &agrave; pr&eacute;sent, ne voulait plus la quitter.</p>
+
+<p>Elle passait souvent ses soir&eacute;es &agrave; cette
+fen&ecirc;tre, comme un demoiselle. Son p&egrave;re n'aimait pas
+beaucoup qu'elle se promen&acirc;t avec les autres filles de<br>
+ son &acirc;ge et qui, autrefois, avaient &eacute;t&eacute; de sa
+condition. Et puis, en sortant du caf&eacute;, quand il faisait
+les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme
+lui, il &eacute;tait content d'apercevoir l&agrave;-haut,
+&agrave; sa fen&ecirc;tre encadr&eacute;e de granit, entre les
+pots de fleurs, sa fille install&eacute;e dans cette maison de
+riches.</p>
+
+<p>Le fils Gaos!... Elle regardait malgr&eacute; elle du
+c&ocirc;t&eacute; de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on
+sentait l&agrave; tout pr&egrave;s, au bout de ces petites
+ruelles par o&ugrave; remontaient des bateliers. Et sa
+pens&eacute;e s'en allait dans les infinis de cette chose
+toujours attirante, qui fascine et qui d&eacute;vore; sa
+pens&eacute;e s'en allait l&agrave;-bas, tr&egrave;s loin dans
+les mers polaires, o&ugrave; naviguait la _Marie, capitaine
+Guermeur._</p>
+
+<p>Quel &eacute;trange gar&ccedil;on que ce fils Gaos!... fuyant,
+insaisissable maintenant, apr&egrave;s s'&ecirc;tre avanc&eacute;
+d'une mani&egrave;re &agrave; la fois si os&eacute;e et si
+douce.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Ensuite, dans sa longue r&ecirc;verie, elle repassait les
+souvenirs de son retour en Bretagne, qui &eacute;tait de
+l'ann&eacute;e derni&egrave;re.</p>
+
+<p>Un matin de d&eacute;cembre, apr&egrave;s une nuit de voyage,
+le train venant de Paris les avait d&eacute;pos&eacute;s, son
+p&egrave;re et elle, &agrave; Guingamp, au petit jour brumeux et
+blanch&acirc;tre, tr&egrave;s froid, frisant encore
+l'obscurit&eacute;. Alors elle avait &eacute;t&eacute; saisie par
+une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle
+n'avait jamais travers&eacute;e qu'en &eacute;t&eacute;, elle ne
+la reconnaissait plus; elle y &eacute;prouvait comme le sensation
+de plonger tout &agrave; coup dans ce qu'on appelle, &agrave; la
+campagne: _les temps,_ les temps lointains du pass&eacute;. Ce
+silence, apr&egrave;s Paris! Ce train de vie tranquille de gens
+d'un autre monde, allant dans la brume &agrave; leurs toutes
+petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires
+d'humidit&eacute; et d'un reste de nuit; toutes ces choses
+bretonnes - qui lui charmaient &agrave; pr&eacute;sent qu'elle
+aimait Yann - lui avaient paru ce matin-l&agrave; d'une tristesse
+bien d&eacute;sol&eacute;e. Des m&eacute;nag&egrave;res
+matineuses ouvraient d&eacute;j&agrave; leurs portes, et, en
+passant, elle regardait dans ces int&eacute;rieurs anciens,
+&agrave; grande chemin&eacute;e, o&ugrave; se tenaient assises,
+avec des poses de qui&eacute;tude, des a&iuml;eules en coiffe qui
+venaient de se lever. D&egrave;s qu'il avait fait un peu plus
+jour, elle &eacute;tait entr&eacute;e dans l'&eacute;glise pour
+dire ses pri&egrave;res. Et comme elle lui avait sembl&eacute;
+immense et t&eacute;n&eacute;breuse, cette nef magnifique, - et
+diff&eacute;rente des &eacute;glises parisiennes, avec ses
+piliers rudes us&eacute;s &agrave; la base par les
+si&egrave;cles, sa senteur de caveau, de v&eacute;tust&eacute;,
+de salp&ecirc;tre! Dans un recul profond, derri&egrave;re les
+colonnes, un cierge br&ucirc;lait, et une femme se tenait
+agenouill&eacute;e devant, sans doute pour faire un voeu; la
+lueur de cette flamm&egrave;che gr&ecirc;le se perdait dans le
+vide incertain des vo&ucirc;tes... Elle avait retrouv&eacute;
+l&agrave; tout &agrave; coup, en elle-m&ecirc;me, la trace d'un
+sentiment bien oubli&eacute;: cette sorte de tristesse et
+d'effroi qu'elle &eacute;prouvait jadis, &eacute;tant toute
+petite, quand on la menait &agrave; la premi&egrave;re messe des
+matins d'hiver, dans l'&eacute;glise de Paimpol.</p>
+
+<p>Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien s&ucirc;r,
+quoiqu'il y e&ucirc;t l&agrave; beaucoup de choses belles et
+amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque &agrave;
+l'&eacute;troit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de
+mer. Et puis, elle s'y sentait une &eacute;trang&egrave;re, une
+d&eacute;plac&eacute;e: les Parisiennes, c'&eacute;taient ces
+femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
+artificielle, qui connaissaient une mani&egrave;re &agrave; part
+de marcher, de se tr&eacute;mousser dans des gaines
+balein&eacute;es: et elle &eacute;tait trop intelligente pour
+avoir jamais essay&eacute; de copier de plus pr&egrave;s ces
+choses. Avec ses coiffes, command&eacute;es chaque ann&eacute;e
+&agrave; la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal &agrave;
+l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si
+on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s charmante &agrave; regarder.</p>
+
+<p>Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient
+une distinction qui l'attirait, mais elle les savait
+inaccessibles, celles-l&agrave;. Et les<br>
+ autres, celles de plus bas, qui auraient consenti &agrave; lier
+connaissance, elle les tenait d&eacute;daigneusement &agrave;
+l'&eacute;cart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc
+v&eacute;cu sans amies, presque sans autre soci&eacute;t&eacute;
+que celle de son p&egrave;re, souvent affair&eacute;, absent.
+Elle ne regrettait pas cette vie de d&eacute;paysement et de
+solitude.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, ce jour d'arriv&eacute;e, elle avait
+&eacute;t&eacute; surprise d'une fa&ccedil;on p&eacute;nible par
+l'&acirc;pret&eacute; de cette Bretagne, revue en plein hiver. Et
+la pens&eacute;e qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq
+heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays
+morne pour arriver &agrave; Paimpol, l'avait
+inqui&eacute;t&eacute;e comme une oppression.</p>
+
+<p>Tout l'apr&egrave;s-midi de ce m&ecirc;me jour gris, ils
+avaient en effet voyag&eacute;, son p&egrave;re et elle, dans une
+vieille petite diligence crevass&eacute;e, ouverte &agrave; tous
+les vents; passant &agrave; la nuit tombante dans des villages
+tristes, sous des fant&ocirc;mes d'arbres suant la brume en
+gouttelettes fines. Bient&ocirc;t il avait fallu allumer les
+lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux
+tra&icirc;n&eacute;es d'une nuance bien verte de feu de Bengale
+qui semblaient courir de chaque c&ocirc;t&eacute; en avant des
+chevaux, et qui &eacute;taient les lueurs de ces deux lanternes
+jet&eacute;es sur les interminables haies du chemin. - Comment
+tout &agrave; coup cette verdure si verte, en d&eacute;cembre?...
+D'abord &eacute;tonn&eacute;e, elle se pencha pour mieux voir,
+puis il lui sembla reconna&icirc;tre et se rappeler: les ajoncs,
+les &eacute;ternels ajoncs marins des sentiers et des falaises,
+qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En m&ecirc;me
+temps commen&ccedil;ait &agrave; souffler une brise plus
+ti&egrave;de, qu'elle croyait reconna&icirc;tre aussi, et qui
+sentait la mer.</p>
+
+<p>Vers la fin de la route, elle avait &eacute;t&eacute; tout
+&agrave; fait r&eacute;veill&eacute;e et amus&eacute;e par cette
+r&eacute;flexion qui lui &eacute;tait venue:</p>
+
+<p>--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette
+fois, les beaux p&ecirc;cheurs d'Islande.</p>
+
+<p>En d&eacute;cembre, ils devaient &ecirc;tre l&agrave;, revenus
+tous, les fr&egrave;res, les fianc&eacute;s, les amants, les
+cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient
+tant, &agrave; chacun de ses voyages d'&eacute;t&eacute;, pendant
+les promenades du soir. Et cette id&eacute;e l'avait tenue
+occup&eacute;e, pendant que ses pieds se gla&ccedil;aient dans
+l'immobilit&eacute; de la carriole...</p>
+
+<p>En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui
+avait &eacute;t&eacute; pris par l'un d'eux...</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p><br>
+ La premi&egrave;re fois qu'elle l'avait aper&ccedil;u, lui, ce
+Yann, c'&eacute;tait le lendemain de son arriv&eacute;e, au
+_pardon des Islandais,_ qui est le 8 d&eacute;cembre, jour de la
+Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des p&ecirc;cheurs, - un
+peu apr&egrave;s la procession, les rues sombres encore tendues
+de draps blancs sur lesquels &eacute;taient piqu&eacute;s du
+lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.</p>
+
+<p>A ce pardon, la joie &eacute;tait lourde et un peu sauvage,
+sous un ciel triste. Joie sans ga&icirc;t&eacute;, qui
+&eacute;tait faite surtout d'insouciance et de d&eacute;fi; de
+vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins
+d&eacute;guis&eacute;e qu'ailleurs, l'universelle menace de
+mourir.</p>
+
+<p>Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de
+pr&ecirc;tres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets;
+vieux airs &agrave; bercer les matelots;<br>
+ vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais
+d'o&ugrave;, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se
+donnant le bras, zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler
+et par commencement d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus
+vifs apr&egrave;s les longues continences du large. Groupes de
+filles en coiffes blanches de nonnain, aux belles poitrines
+serr&eacute;es et fr&eacute;missantes, aux beaux yeux remplis des
+d&eacute;sirs de tout un &eacute;t&eacute;.<br>
+ Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde;
+vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs si&egrave;cles
+contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre
+tout ce que lance la mer; racontant aussi les histoires chaudes
+qu'ils ont abrit&eacute;es, des aventures anciennes d'audace et
+d'amour.</p>
+
+<p>Et un sentiment religieux, une impression de pass&eacute;,
+planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des
+symboles qui prot&egrave;gent, de la Vierge blanche et
+immacul&eacute;e. A c&ocirc;t&eacute; des cabarets,
+l'&eacute;glise au perron sem&eacute; de feuillages, tout ouverte
+en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges
+dans son obscurit&eacute;, et ses ex-voto de marins partout
+accroch&eacute;s &agrave; la sainte vo&ucirc;te. A
+c&ocirc;t&eacute; des filles amoureuses, les fianc&eacute;es de
+matelots disparus, les veuves de naufrag&eacute;s, sortant des
+chapelles des morts, avec leurs longs ch&acirc;les de deuil et
+leurs petites coiffes lisses; les yeux &agrave; terre,
+silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un
+avertissement noir. Et l&agrave; tout pr&egrave;s, la mer
+toujours, la grande nourrice et la grande d&eacute;vorante de ces
+g&eacute;n&eacute;rations vigoureuses, s'agitant elle aussi,
+faisant son bruit, prenant sa part de la f&ecirc;te...</p>
+
+<p>De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression
+confuse. Excit&eacute;e et rieuse, avec le coeur serr&eacute;
+dans le fond, elle sentait une esp&egrave;ce d'angoisse la
+prendre, &agrave; l'id&eacute;e que ce pays maintenant
+&eacute;tait redevenu le sien pour toujours. Sur la place,
+o&ugrave; il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se
+promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de
+gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant
+des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais"
+&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, tournant le dos. Et d'abord,
+frapp&eacute;e par l'un d'eux qui avait une taille de
+g&eacute;ant et des &eacute;paules presque trop larges, elle
+avait simplement dit, m&ecirc;me avec une nuance de moquerie:</p>
+
+<p>--En voil&agrave; un qui est grand!</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; peu pr&egrave;s ceci de sous-entendu dans
+sa phrase:</p>
+
+<p>--Pour celle qui l'&eacute;pousera quel encombrement dans son
+m&eacute;nage, un mari de cette carrure!</p>
+
+<p>Lui c'&eacute;tait retourn&eacute; comme s'il e&ucirc;t
+entendue et, de la t&ecirc;te aux pieds, il l'avait
+envelopp&eacute;e d'un regard rapide qui semblait dire:</p>
+
+<p>--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui
+est si &eacute;l&eacute;gante et que je n'ai jamais vue?</p>
+
+<p>Et puis, ses yeux s'&eacute;taient abaiss&eacute;s vite, par
+politesse, et il avait de nouveau paru tr&egrave;s occup&eacute;
+des chanteurs, ne laissant plus voir de sa t&ecirc;te que les
+cheveux noirs, qui &eacute;taient assez longs et tr&egrave;s
+boucl&eacute;s derri&egrave;re, sur le cou.</p>
+
+<p>Ayant demand&eacute; sans g&ecirc;ne le nom d'une
+quantit&eacute; d'autres, elle n'avait pas os&eacute; pour
+celui-l&agrave;. Ce beau profil &agrave; peine aper&ccedil;u; ce
+regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes
+l&eacute;g&egrave;rement fauves, courant tr&egrave;s vite sur
+l'opale bleu&acirc;tre de ses yeux, tout cela l'avait
+impressionn&eacute;e et intimid&eacute;e aussi.</p>
+
+<p>Justement c'&eacute;tait ce "fils Gaos" dont elle avait
+entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre;
+le soir de ce m&ecirc;me pardon,<br>
+ Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient
+crois&eacute;s, son p&egrave;re et elle, et s'&eacute;taient
+arr&ecirc;t&eacute;s pour dire bonjour...</p>
+
+<p>... Ce petit Sylvestre, il &eacute;tait tout de suite redevenu
+pour elle une esp&egrave;ce de fr&egrave;re. Comme des cousins
+qu'ils &eacute;taient, ils avaient continu&eacute; de se tutoyer;
+- il est vrai, elle avait h&eacute;sit&eacute; d'abord, devant ce
+grand gar&ccedil;on de dix-sept ans ayant d&eacute;j&agrave; une
+barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient
+gu&egrave;re chang&eacute;, elle l'avait bient&ocirc;t assez
+reconnu pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il
+venait &agrave; Paimpol, elle le retenait &agrave; d&icirc;ner le
+soir; c'&eacute;tait sans cons&eacute;quence, et il mangeait de
+tr&egrave;s bon app&eacute;tit, &eacute;tant un peu priv&eacute;
+chez lui...</p>
+
+<p>... A vrai dire, ce Yann n'avait pas &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s galant pour elle, pendant cette premi&egrave;re
+pr&eacute;sentation, - au d&eacute;tour d'une petite rue grise
+toute jonch&eacute;e de rameaux verts. Il s'&eacute;tait
+born&eacute; &agrave; lui &ocirc;ter son chapeau, d'un geste
+presque timide bien tr&egrave;s noble; puis l'ayant parcourue de
+son m&ecirc;me regard rapide, il avait d&eacute;tourn&eacute; les
+yeux d'un autre c&ocirc;t&eacute;, paraissant &ecirc;tre
+m&eacute;content de cette rencontre et avoir h&acirc;te de passer
+son chemin. Une grande brise d'ouest qui s'&eacute;tait
+lev&eacute;e pendant la procession, avait sem&eacute; par terre
+des rameaux de buis et jet&eacute; sur le ciel des tentures gris
+noir... Gaud, dans sa r&ecirc;verie de souvenir, revoyait
+tr&egrave;s bien tout cela: cette tomb&eacute;e triste de la nuit
+sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqu&eacute;s de fleurs
+qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes
+tapageurs d'"Islandais", gens de vent et de temp&ecirc;te, qui
+entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la
+pluie prochaine; surtout ce grand gar&ccedil;on, plant&eacute;
+debout devant elle, d&eacute;tournant la t&ecirc;te, avec un air
+ennuy&eacute; et troubl&eacute; de l'avoir rencontr&eacute;e...
+Quel changement profond s'&eacute;tait fait en elle depuis cette
+&eacute;poque!...</p>
+
+<p>Et quelle diff&eacute;rence entre le bruit de cette fin de
+f&ecirc;te et la tranquillit&eacute; d'&agrave; pr&eacute;sent!
+Comme se m&ecirc;me Paimpol &eacute;tait silencieux et vide ce
+soir, pendant le long cr&eacute;puscule ti&egrave;de de mai qui
+la retenait &agrave; sa fen&ecirc;tre, seule, songeuse et
+enamour&eacute;e!...</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p><br>
+ La seconde fois qu'ils s'&eacute;taient vus, c'&eacute;tait
+&agrave; des noces. Ce fils Gaos avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sign&eacute; pour lui donner le bras. D'abord elle
+s'&eacute;tait imagin&eacute; en &ecirc;tre contrari&eacute;e:
+d&eacute;filer dans la rue avec ce gar&ccedil;on, que tout le
+monde regardait &agrave; cause de sa haute taille, et qui, du
+reste, ne saurait probablement rien lui dire en route!... Et
+puis, il l'intimidait, celui-l&agrave;, d&eacute;cid&eacute;ment,
+avec son grand air sauvage.</p>
+
+<p>A l'heure dite, tout le monde &eacute;tant d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;uni pour le cort&egrave;ge, ce Yann n'avait point paru.
+Le temps passait, il ne venait pas, et d&eacute;j&agrave; on
+parlait de ne point l'attendre. Alors elle c'&eacute;tait
+aper&ccedil;ue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec
+n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la f&ecirc;te, le bal,
+seraient pour elle manqu&eacute;s et sans plaisir...</p>
+
+<p>A la fin il &eacute;tait arriv&eacute;, en belle tenue lui
+aussi, s'excusant sans embarras aupr&egrave;s des parents de la
+mari&eacute;e. Voil&agrave;: de grands bancs de poissons, qu'on
+n'attendait pas du tout, avaient &eacute;t&eacute;
+signal&eacute;s d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu
+au large d'Aurigny; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans
+Ploubazlanec avait appareill&eacute; en h&acirc;te. Un
+&eacute;moi dans les villages, les femmes cherchant leurs maris
+dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
+d&eacute;menant elles-m&ecirc;mes pour hisser les voiles, aider
+&agrave; la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le
+pays...</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec
+une extr&ecirc;me aisance; avec des gestes &agrave; lui, des
+roulements d'yeux, et un beau sourire qui d&eacute;couvrait ses
+dents brillantes. Pour exprimer mieux la pr&eacute;cipitation des
+appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases
+un certain petit _hou!_ prolong&eacute;,tr&egrave;s dr&ocirc;le,
+- qui est un cri de matelot donnant une id&eacute;e de vitesse et
+ressemblant au son fl&ucirc;t&eacute; du vent. Lui qui parlait
+avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de se chercher un
+rempla&ccedil;ant bien vite et de le faire accepter par le patron
+de la barque auquel il s'&eacute;tait lou&eacute; pour la saison
+d'hiver. De l&agrave; venait son retard, et, pour n'avoir pas
+voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de
+p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ces motifs avaient &eacute;t&eacute; parfaitement compris par
+les p&ecirc;cheurs qui l'&eacute;coutaient et personne n'avait
+song&eacute; &agrave; lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce
+pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins d&eacute;pendant
+des choses impr&eacute;vues de la mer, plus ou moins soumis aux
+changements du temps et aux migrations myst&eacute;rieuses des
+poissons. Les autres Islandais qui &eacute;taient l&agrave;
+regrettaient seulement de n'avoir pas &eacute;t&eacute; avertis
+assez t&ocirc;t pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de
+cette fortune qui allait passer au large.</p>
+
+<p>Trop tard &agrave; pr&eacute;sent, tant pis, il n'y avait plus
+qu'&agrave; offrir son bras aux filles. Les violons
+commen&ccedil;aient dehors leur musique, et ga&icirc;ment on
+s'&eacute;tait mis en route.</p>
+
+<p>D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans
+port&eacute;es, comme on en conte pendant les f&ecirc;tes de
+mariage aux jeunes filles que l'on conna&icirc;t peu. Parmi ces
+couples de la noce, eux seuls &eacute;taient des &eacute;trangers
+l'un pour l'autre; ailleurs dans le cort&egrave;ge, ce
+n'&eacute;tait que cousins et cousines, fianc&eacute;s et
+fianc&eacute;es. Des amants, il y en avait bien quelques paires
+aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va tr&egrave;s loin en
+amour, &agrave; l'&eacute;poque de la rentr&eacute;e d'Islande.
+(Seulement on a le coeur honn&ecirc;te, et l'on s'&eacute;pouse
+apr&egrave;s.)</p>
+
+<p>Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie &eacute;tant
+revenu entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui
+avait dit brusquement, la regardant dans les yeux en plein, cette
+chose inattendue:</p>
+
+<p>Il n'y a que vous dans Paimpol, - et m&ecirc;me dans le monde,
+- pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, s&ucirc;r que
+pour aucune autre, je ne me serais d&eacute;rang&eacute; de ma
+p&ecirc;che, mademoiselle Gaud...</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute;e d'abord que ce p&ecirc;cheur os&acirc;t
+lui parler ainsi, &agrave; elle qui &eacute;tait venue &agrave;
+ce bal un peu comme une reine, et puis charm&eacute;e
+d&eacute;licieusement, elle avait fini par r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-m&ecirc;me je
+pr&eacute;f&egrave;re &ecirc;tre avec vous qu'avec aucun
+autre.</p>
+
+<p>&Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; tout. Mais, &agrave; partir
+de ce moment jusqu'&agrave; la fin des danses, ils
+s'&eacute;taient mis &agrave; se parler d'une fa&ccedil;on
+diff&eacute;rente, &agrave; voix plus basse et plus douce...</p>
+
+<p>On dansait &agrave; la vielle, au violon, les m&ecirc;mes
+couples presque toujours ensemble. Quand lui venait la reprendre,
+apr&egrave;s avoir par convenance dans&eacute; avec quelque
+autre, ils &eacute;changeaient un sourire d'amis qui se
+retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui
+&eacute;tait tr&egrave;s intime. Na&iuml;vement, Yann racontait
+sa vie de p&ecirc;cheur, ses fatigues, ses salaires, les
+difficult&eacute;s d'autrefois chez ses parents, quand il avait
+fallu &eacute;lever les quatorze petits Gaos dont il &eacute;tait
+le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent ils &eacute;taient tir&eacute;s de la
+peine, surtout &agrave; cause d'une &eacute;pave que leur
+p&egrave;re avait rencontr&eacute;e en Manche, et dont la vente
+leur avait rapport&eacute; dix mille francs, part faite &agrave;
+l'&Eacute;tat; cela avait permis de construire un<br>
+ premier &eacute;tage au-dessus de leur maison, - laquelle
+&eacute;tait &agrave; la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au
+bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec
+une vue tr&egrave;s belle.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait dur, disait-il, ce m&eacute;tier d'Islande:
+partir comme &ccedil;a d&egrave;s le mois de f&eacute;vrier, pour
+un tel pays, o&ugrave; il fait si froid et si sombre, avec une
+mer si mauvaise...</p>
+
+<p>... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait
+comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa
+m&eacute;moire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol.
+S'il n'avait pas eu des id&eacute;es de mariage, pourquoi lui
+aurait-il appris tous ces d&eacute;tails d'existence, qu'elle
+avait &eacute;cout&eacute;s un peu comme fianc&eacute;e; il
+n'avait pourtant pas l'air d'un gar&ccedil;on banal aimant
+&agrave; communiquer ses affaires &agrave; tout le monde...</p>
+
+<p>-... Le m&eacute;tier est assez bon tout de m&ecirc;me,
+avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des
+ann&eacute;es, c'est huit cents francs; d'autres fois douze
+cents, que l'on me donne au retour et que je porte &agrave; notre
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>--Que vous portez &agrave; votre m&egrave;re, monsieur
+Yann?</p>
+
+<p>--Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est
+l'habitude comme &ccedil;a, mademoiselle Gaud. (Il disait cela
+comme une chose bien due et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne
+croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le dimanche c'est
+notre m&egrave;re qui m'en donne un peu quand je viens &agrave;
+Paimpol. Pour tout c'est la m&ecirc;me chose. Ainsi cette
+ann&eacute;e notre p&egrave;re m'a fait faire ces habits neufs
+que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces;
+oh! non s&ucirc;r, je ne serais pas venu vous donner le bras avec
+mes habits de l'an dernier...</p>
+
+<p>Pour elle, accoutum&eacute;e &agrave; voir des Parisiens, ils
+n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s
+&eacute;l&eacute;gants, ces habits neufs d'Yann, cette veste
+tr&egrave;s courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu
+ancienne; mais le torse qui se moulait dessous &eacute;tait
+irr&eacute;prochablement beau, et alors le danseur avait grand
+air tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois
+qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait.
+Et comme son regard restait bon et honn&ecirc;te, tandis qu'il
+racontait tout cela pour qu'elle f&ucirc;t bien pr&eacute;venue
+qu'il n'&eacute;tait pas riche!</p>
+
+<p>Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en
+face; r&eacute;pondant tr&egrave;s peu de chose, mais
+&eacute;coutant avec toute son &acirc;me, toujours plus
+&eacute;tonn&eacute;e et attir&eacute;e vers lui. Quel
+m&eacute;lange il &eacute;tait, de rudesse sauvage et
+d'enfantillage c&acirc;lin! Sa voix grave, qui avec d'autres
+&eacute;tait brusque et d&eacute;cid&eacute;e, devenait, quand il
+lui parlait, de plus en plus fra&icirc;che et caressante; pour
+elle seule, il savait la faire vibrer avec une extr&ecirc;me
+douceur, comme une musique voil&eacute;e d'instruments &agrave;
+cordes.</p>
+
+<p>Et quelle chose singuli&egrave;re et inattendue, ce grand
+gar&ccedil;on avec ses allures d&eacute;sinvoltes, sons aspect
+terrible, toujours trait&eacute; chez lui en petit enfant et
+trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
+aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
+soumission respectueuse, absolue.</p>
+
+<p>Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets
+de Paris, commis, &eacute;crivassiers ou je ne sais quoi, qui
+l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et
+celui-ci lui semblait &ecirc;tre ce qu'elle avait connu de
+meilleur, en m&ecirc;me temps qu'il &eacute;tait le plus
+beau.</p>
+
+<p>Pour se mettre davantage &agrave; sa port&eacute;e, elle avait
+racont&eacute; que, chez elle aussi, on ne s'&eacute;tait pas
+toujours trouv&eacute; &agrave; l'aise comme &agrave;
+pr&eacute;sent; que son p&egrave;re avait commenc&eacute; par
+&ecirc;tre p&ecirc;cheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime
+pour les Islandais; qu'elle-m&ecirc;me se rappelait avoir couru
+pieds nus, &eacute;tant toute petite, - sur la gr&egrave;ve, -
+apr&egrave;s la mort de sa pauvre m&egrave;re...</p>
+
+<p>...Oh! cette nuit de bal, la nuit d&eacute;licieuse,
+d&eacute;cisive et unique dans sa vie, - elle &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; presque lointaine, puisqu'elle datait de
+d&eacute;cembre et qu'on &eacute;tait en mai. Tous les beaux
+danseurs d'alors p&ecirc;chaient &agrave; pr&eacute;sent
+l&agrave;-bas, &eacute;pars sur la mer d'Islande - y voyant
+clair, au p&acirc;le soleil, dans leur solitude immense, tandis
+que l'obscurit&eacute; se faisait tranquillement sur la terre
+bretonne.</p>
+
+<p>Gaud restait &agrave; sa fen&ecirc;tre. La place de Paimpol,
+presque ferm&eacute;e de tous c&ocirc;t&eacute;s par des maisons
+antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
+n'entendait gu&egrave;re de bruit nulle part. Au-dessus des
+maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser,
+s'&eacute;lever, se s&eacute;parer davantage des choses
+terrestres, - qui maintenant, &agrave; cette heure
+cr&eacute;pusculaire, se tenaient toutes en une seule
+d&eacute;coupure noire de pignons et de vieux toits. De temps en
+temps une porte se fermait, ou une fen&ecirc;tre; quelque ancien
+marin, &agrave; la d&eacute;marche roulante, sortait d'un
+cabaret, s'en allait par les petites rues sombres, ou bien
+quelques filles attard&eacute;es rentraient de la promenade avec
+des bouquets de fleurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui
+disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une
+gerbe d'aub&eacute;pine comme pour la lui faire sentir; on voyait
+encore un peu dans l'obscurit&eacute; transparente ces
+l&eacute;g&egrave;res touffes de fleurettes blanches. Il y avait
+du reste une autre odeur douce qui &eacute;tait mont&eacute;e des
+jardins et des cours, celle des ch&egrave;vrefeuilles fleuris sur
+le granit des murs, - et aussi une vague senteur de
+go&eacute;mon, venue du port. Les derni&egrave;res chauves-souris
+glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les b&ecirc;tes
+des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Gaud avait pass&eacute; bien de soir&eacute;es &agrave; cette
+fen&ecirc;tre, regardant cette place m&eacute;lancolique,
+songeant aux Islandais qui &eacute;taient partis, et toujours
+&agrave; ce m&ecirc;me bal...</p>
+
+<p>... Il faisait tr&egrave;s chaud sur la fin de ces noces, et
+beaucoup de t&ecirc;tes de valseurs commen&ccedil;aient &agrave;
+tourner. Elle se rappelait, lui, dansant avec d'autres, des
+filles ou des femmes dont il avait d&ucirc; &ecirc;tre plus ou
+moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance
+d&eacute;daigneuse pour r&eacute;pondre &agrave; leurs appels...
+Comme il &eacute;tait diff&eacute;rent avec
+celles-l&agrave;!...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait un charmant danseur, droit comme un
+ch&ecirc;ne de futaie, et tournant avec une gr&acirc;ce &agrave;
+la fois l&eacute;g&egrave;re et noble, la t&ecirc;te
+rejet&eacute;e en arri&egrave;re. Ses cheveux bruns, qui
+&eacute;taient en boucles, retombaient un peur sur son front et
+remuaient au vent des danses; Gaud, qui &eacute;tait assez
+grande, en sentait le fr&ocirc;lement sur sa coiffe, quand il se
+penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses
+rapides.</p>
+
+<p>De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur
+Marie et Sylvestre, les deux fianc&eacute;s, qui dansaient
+ensemble. Il riait, d'un air tr&egrave;s bon, en les voyant tous
+deux si jeunes, si r&eacute;serv&eacute;s l'un pr&egrave;s de
+l'autre, se faisant des r&eacute;v&eacute;rences, prenant des
+figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute
+tr&egrave;s aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en f&ucirc;t
+autrement, bien s&ucirc;r; mais c'est &eacute;gal, il s'amusait,
+lui, coureur et entreprenant qu'il &eacute;tait devenu, de les
+trouver si na&iuml;fs; il &eacute;changeait alors avec Gaud des
+sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils sont
+gentils et dr&ocirc;les &agrave; regarder, _nos_ deux petits
+fr&egrave;res!..."</p>
+
+<p>On s'embrassait beaucoup &agrave; la fin de la nuit: baisers
+de cousins, baisers de fianc&eacute;s, baisers d'amants, qui
+conservaient malgr&eacute; tout un bon air franc et
+honn&ecirc;te, l&agrave;, &agrave; pleine bouche, et devant tout
+le monde. Lui ne l'avait<br>
+ pas embrass&eacute;e, bien entendu; on ne se permettait pas cela
+avec la fille de M. M&eacute;vel; peut-&ecirc;tre seulement la
+serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de
+la fin, et elle, confiante, ne r&eacute;sistait pas, s'appuyait
+au contraire, s'&eacute;tant donn&eacute;e de toute son
+&acirc;me. Dans ce vertige subit, profond, d&eacute;licieux, qui
+l'entra&icirc;nait tout enti&egrave;re vers lui, ses sens de
+vingt ans &eacute;taient bien pour quelque chose, mais
+c'&eacute;tait son coeur qui avait commenc&eacute; le
+mouvement.</p>
+
+<p>--Avez-vous vu cette effront&eacute;e, comme elle le regarde?
+Disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement
+baiss&eacute;s sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient
+parmi les danseurs un amant pour le moins au bien deux. En effet
+elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est
+qu'il &eacute;tait le premier, l'unique des jeunes hommes
+&agrave; qui elle e&ucirc;t jamais fait attention dans sa
+vie.</p>
+
+<p>En se quittant le matin, quand tout le monde &eacute;tait
+parti &agrave; la d&eacute;bandade, au petit jour glac&eacute;,
+ils s'&eacute;taient dit adieu d'une fa&ccedil;on &agrave; part,
+comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
+pour rentrer, elle avait travers&eacute; cette m&ecirc;me place
+avec son p&egrave;re, nullement fatigu&eacute;e, se sentant
+alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume
+gel&eacute;e du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis
+et tout suave.</p>
+
+<p>... La nuit de mai &eacute;tait tomb&eacute;e depuis
+longtemps; les fen&ecirc;tres s'&eacute;taient toutes peu
+&agrave; peu ferm&eacute;es, avec de petits grincements de leurs
+ferrures. Gaud restait toujours l&agrave;, laissant la sienne
+ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le
+noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire: "Voil&agrave;
+une fille, qui, pour s&ucirc;r, r&ecirc;ve &agrave; son galant."
+Et c'&eacute;tait vrai, qu'elle y r&ecirc;vait, - avec une envie
+de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
+l&egrave;vres, d&eacute;faisaient constamment ce pli qui
+soulignait en bas le contour de sa bouche fra&icirc;che. Et ses
+yeux restaient fixes dans l'obscurit&eacute;, ne regardant rien
+des choses r&eacute;elles...</p>
+
+<p>... Mais, apr&egrave;s ce bal, pourquoi n'&eacute;tait-il pas
+revenu? Quel changement en lui? Rencontr&eacute; par hasard, il
+avait l'air de la fuir, en d&eacute;tournant ses yeux dont les
+mouvements &eacute;taient toujours si rapides.</p>
+
+<p>Souvent elle en avait caus&eacute; avec Sylvestre, qui ne
+comprenait pas non plus:</p>
+
+<p>--C'est pourtant bien avec celui-l&agrave; que tu devrais te
+marier, Gaud, disait-il, si ton p&egrave;re le permettait, car tu
+n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord
+je te dirai qu'il est tr&egrave;s sage, sans en avoir l'air;
+c'est fort rare quand il se grise. Il fait bien un peu son
+t&ecirc;tu quelquefois, mais dans le fond il est tout &agrave;
+fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un
+marin! &agrave; chaque saison de p&ecirc;che les capitaines se
+disputent pour l'avoir...</p>
+
+<p>La permission de son p&egrave;re, elle &eacute;tait bien
+s&ucirc;re de l'obtenir, car jamais elle n'avait
+&eacute;t&eacute; contrari&eacute;e dans ses volont&eacute;s.
+Cela lui &eacute;tait donc bien &eacute;gal qu'il ne f&ucirc;t
+pas riche. D'abord, un marin comme &ccedil;a, il suffirait d'un
+peu d'argent d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de
+cabotage, et il deviendrait un capitaine &agrave; qui tous les
+armateurs voudraient confier des navires.</p>
+
+<p>Cela luit &eacute;tait &eacute;gal aussi qu'il f&ucirc;t un
+peu un g&eacute;ant; &ecirc;tre trop fort, &ccedil;a peut devenir
+un d&eacute;faut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit
+pas du tout &agrave; la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Par ailleurs elle s'&eacute;tait inform&eacute;e, sans en
+avoir l'air, aupr&egrave;s des filles du pays qui savaient toutes
+les histoires d'amour: on ne lui connaissait point d'engagements;
+sans para&icirc;tre tenir &agrave; l'une plus qu'&agrave;
+l'autre, il allait de droite et de gauche, &agrave;
+L&eacute;zardrieux aussi bien qu'&agrave; Paimpol, aupr&egrave;s
+des belles qui avaient envie de lui.</p>
+
+<p>Un soir de dimanche, tr&egrave;s tard, elle l'avait vu passer
+sous ses fen&ecirc;tres, reconduisant et serrant de pr&egrave;s
+une certaine Jeannie Caroff, qui &eacute;tait jolie
+assur&eacute;ment, mais dont la r&eacute;putation &eacute;tait
+fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal
+cruel.</p>
+
+<p>On lui avait assur&eacute; aussi qu'il &eacute;tait
+tr&egrave;s emport&eacute;; qu'&eacute;tant gris, un soir, dans
+un certain caf&eacute; de Paimpol o&ugrave; les Islandais font
+leurs f&ecirc;tes, il avait lanc&eacute; une grosse table en
+marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui
+ouvrir...</p>
+
+<p>Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont
+les marins, quelquefois, quand &ccedil;a les prend... Mais, s'il
+avait le coeur bon, pourquoi &eacute;tait-il venu la chercher,
+elle qui ne songeait &agrave; rien, pour la quitter apr&egrave;s;
+quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce
+beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
+douce pour lui faire des confidences comme &agrave; une
+fianc&eacute;e ? A pr&eacute;sent elle &eacute;tait incapable de
+s'attacher &agrave; un autre et de changer. Dans ce m&ecirc;me
+pays, autrefois, quand elle &eacute;tait tout &agrave; fait une
+enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle
+&eacute;tait une mauvaise petite, ent&ecirc;t&eacute;e dans ses
+id&eacute;es comme aucune autre; cela lui &eacute;tait
+rest&eacute;. Belle demoiselle &agrave; pr&eacute;sent, un peu
+s&eacute;rieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait
+fa&ccedil;onn&eacute;e, elle demeurait dans le fond toute
+pareille.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce bal, l'hiver dernier s'&eacute;tait
+pass&eacute; dans cette attente de le revoir, et il
+n'&eacute;tait m&ecirc;me pas venu lui dire adieu avant le
+d&eacute;part d'Islande. Maintenant qu'il n'&eacute;tait plus
+l&agrave;, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait
+se tra&icirc;ner - jusqu'&agrave; ce retour d'automne pour lequel
+elle avait form&eacute; ses projets d'en avoir le coeur net et
+d'en finir...</p>
+
+<p>... Onze heures &agrave; l'horloge de la mairie, - avec cette
+sonorit&eacute; particuli&egrave;re que les cloches prennent
+pendant les nuits tranquilles des printemps.</p>
+
+<p>A Paimpol, onze heures, c'est tr&egrave;s tard; alors Gaud
+ferma sa fen&ecirc;tre et alluma sa lampe pour se coucher...</p>
+
+<p>Chez ce Yann, peut-&ecirc;tre bien &eacute;tait-ce seulement
+de la sauvagerie; ou, comme lui aussi &eacute;tait fier,
+&eacute;tait-ce la peur d'&ecirc;tre refus&eacute;, la croyant
+trop riche?... Elle avait d&eacute;j&agrave; voulu le lui
+demander elle-m&ecirc;me tout simplement; mais c'&eacute;tait
+Sylvestre qui avait trouv&eacute; que &ccedil;a ne pouvait pas se
+faire, que ce ne serait pas tr&egrave;s bien pour une jeune fille
+de para&icirc;tre si hardie. Dans Paimpol, on critiquait
+d&eacute;j&agrave; son air et sa toilette...</p>
+
+<p>... Elle enlevait ses v&ecirc;tements avec la lenteur
+distraite d'une fille qui r&ecirc;ve: d'abord sa coiffe de
+mousseline, puis sa robe &eacute;l&eacute;gante, ajust&eacute;e
+&agrave; la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une
+chaise.</p>
+
+<p>Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les
+gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois
+libre, devint plus parfaite; n'&eacute;tant plus
+comprim&eacute;e, ni trop amincie par le bas, elle reprit ses
+lignes naturelles, qui &eacute;taient pleines et douce comme
+celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les
+aspects, et chacune de ses poses &eacute;tait exquise &agrave;
+regarder.</p>
+
+<p>La petite lampe, qui br&ucirc;lait seule &agrave; cette heure
+avanc&eacute;e, &eacute;clairait avec un peu de myst&egrave;re
+ses &eacute;paules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun
+oeil n'avait jamais regard&eacute;e et qui allait sans doute
+&ecirc;tre perdue pour tous, se dess&eacute;cher sans &ecirc;tre
+jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour lui...</p>
+
+<p>Elle se savait jolie de figure, mais elle &eacute;tait bien
+inconsciente de la beaut&eacute; de son corps. Du reste, dans
+cette r&eacute;gion de la Bretagne, chez les filles des
+p&ecirc;cheurs islandais, c'est presque de race, cette
+beaut&eacute;-l&agrave;; on ne la remarque plus gu&egrave;re, et
+m&ecirc;me les moins sages d'entre elles, au lieu d'en faire
+parade, auraient une pudeur &agrave; la laisser voir. Non, ce
+sont les raffin&eacute;s des villes qui attachent tant
+d'importance &agrave; ces choses pour les mouler ou les
+peindre...</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; d&eacute;faire les esp&egrave;ces de
+colima&ccedil;ons en cheveux qui &eacute;taient enroul&eacute;s
+au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tomb&egrave;rent sur
+son dos comme deux serpents tr&egrave;s lourds. Elle les
+retroussa en couronne sur le haut de sa t&ecirc;te, - ce qui
+&eacute;tait commode pour dormir; - alors, avec son profil droit,
+elle ressemblait &agrave; une vierge romaine.</p>
+
+<p>Cependant ses bras restaient relev&eacute;s, et, en mordant
+toujours sa l&egrave;vre, elle continuait de remuer dans ses
+doigts les tresses blondes, - comme un enfant qui tourmente un
+jouet quelconque en pensant &agrave; autre chose; apr&egrave;s,
+les laissant encore retomber, elle se mit tr&egrave;s vite
+&agrave; les d&eacute;faire pour s'amuser, pour les
+&eacute;tendre; bient&ocirc;t elle en fut couverte jusqu'aux
+reins, ayant l'air de quelque druidesse de for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Et puis, le sommeil &eacute;tant venu tout de m&ecirc;me,
+malgr&eacute; l'amour et malgr&eacute; l'envie de pleurer, elle
+se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la figure dans
+cette masse soyeuse de ses cheveux, qui &eacute;tait
+d&eacute;ploy&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent comme un
+voile...</p>
+
+<p>Dans sa chaumi&egrave;re de Ploubazlanec, la grand'm&egrave;re
+Moan, qui &eacute;tait, elle, sur l'autre versant plus noir de la
+vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glac&eacute; des
+vieillards, en songeant &agrave; son petit-fils et &agrave; la
+mort. Et, &agrave; cette m&ecirc;me heure, &agrave; bord de la
+_Marie_, - sur la mer Bor&eacute;ale qui &eacute;tait ce
+soir-l&agrave; tr&egrave;s remuante - Yann et Sylvestre, les deux
+d&eacute;sir&eacute;s, se chantaient des chansons, tout en
+faisant ga&icirc;ment leur p&ecirc;che &agrave; la lumi&egrave;re
+sans fin du jour...</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Environ un mois plus tard. - En juin.</p>
+
+<p>Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les
+matelots appellent le _calme blanc;_ c'est-&agrave;-dire que rien
+ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises &eacute;taient
+&eacute;puis&eacute;es, finies.</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait couvert d'un grand voile
+blanch&acirc;tre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon,
+passait au gris plomb&eacute;s, aux nuances ternes de
+l'&eacute;tain. Et l&agrave;-dessous, les eaux inertes jetaient
+un &eacute;clat p&acirc;le, qui fatiguait les yeux et qui donnait
+froid.</p>
+
+<p>Cette fois-l&agrave;, c'&eacute;taient des moires, rien que
+des moires changeantes qui jouaient sur la mer; des cernes
+tr&egrave;s l&eacute;gers, comme on en ferait en soufflant contre
+un miroir. Toute l'&eacute;tendue luisante semblait couverte d'un
+r&eacute;seau de dessins vagues qui s'enla&ccedil;aient et se
+d&eacute;formaient, tr&egrave;s vite effac&eacute;s, tr&egrave;s
+fugitifs.</p>
+
+<p>&Eacute;ternel soir ou &eacute;ternel matin, il &eacute;tait
+impossible de dire: un soleil qui n'indiquait plus aucune heure,
+restait l&agrave; toujours, pour pr&eacute;sider &agrave; ce<br>
+ resplendissement de choses mortes, il n'&eacute;tait
+lui-m&ecirc;me qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi
+jusqu'&agrave; l'immense par un halo trouble.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre, en p&ecirc;chant &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+l'un de l'autre, chantaient: _Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes,_ la
+chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie m&ecirc;me
+et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'esp&egrave;ce de
+dr&ocirc;lerie enfantine avec laquelle ils reprenaient
+perp&eacute;tuellement les couplets, en t&acirc;chant d'y mettre
+un entrain nouveau &agrave; chaque fois. Leurs joues
+&eacute;taient roses sous la grande fra&icirc;cheur sal&eacute;e;
+cet air qu'ils respiraient &eacute;tait vivifiant et vierge; ils
+en prenaient plein leur poitrine, &agrave; la source m&ecirc;me
+de toute vigueur et de toute existence.</p>
+
+<p>Et pourtant, autour d'eux, c'&eacute;taient des aspects de non
+vie, de monde fini ou pas encore cr&eacute;&eacute;; la
+lumi&egrave;re avait aucune chaleur; les choses se tenaient
+immobiles et comme refroidies &agrave; jamais, sous le regard de
+cette esp&egrave;ce de grand oeil spectral qui &eacute;tait le
+soleil.</p>
+
+<p>La _Maire_ projetait sur l'&eacute;tendue une ombre qui
+&eacute;tait tr&egrave;s longue comme le soir, et qui paraissait
+verte, au milieu de ces surfaces polies refl&eacute;tant les
+blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombr&eacute;e
+qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce
+qui de passait sous l'eau: des poissons innombrables, des
+myriades et de myriades, tous pareils, glissant doucement dans la
+m&ecirc;me direction, comme ayant un but dans leur
+perp&eacute;tuel voyage. C'&eacute;taient des morues qui
+ex&eacute;cutaient leurs &eacute;volutions d'ensemble, toutes en
+long dans le m&ecirc;me sens, bien parall&egrave;les, faisant un
+effet de hachures grises, et sans cesse agit&eacute;es d'un
+tremblement rapide, qui donnait un air de fluidit&eacute;
+&agrave; cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup
+de queue brusque, toutes se retournaient en m&ecirc;me temps,
+montrant le brillant de leur ventre argent&eacute;; et puis le
+m&ecirc;me coup de queue, le m&ecirc;me retournement, se
+propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme
+si des milliers de lames de m&eacute;tal eussent jet&eacute;,
+entre deux eaux, chacune un petit &eacute;clair.</p>
+
+<p>Le soleil, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s bas, s'abaissait
+encore; donc s'&eacute;tait le soir d&eacute;cid&eacute;ment. A
+mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui
+avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se
+dessinait plus net, plus r&eacute;el. On pouvait le fixer avec
+les yeux, comme on fait pour la lune.</p>
+
+<p>Il &eacute;clairait pourtant; mais on e&ucirc;t dit qu'il
+n'&eacute;tait pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en
+allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on
+e&ucirc;t rencontr&eacute; l&agrave; ce gros ballon triste,
+flottant dans l'air &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessus des
+eaux.</p>
+
+<p>La p&ecirc;che allait assez vite; en regardant dans l'eau
+repos&eacute;e, on voyait tr&egrave;s bien la chose se faire: les
+morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer
+un peu, se sentant piqu&eacute;es, comme pour mieux se faire
+accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, &agrave; deux
+mains, les p&ecirc;cheurs rentraient leur ligne, - rejetant la
+b&ecirc;te &agrave; qui devait l'&eacute;venter et l'aplatir.</p>
+
+<p>La flottille des Paimpolais &eacute;tait &eacute;parse sur ce
+miroir tranquille, animant ce d&eacute;sert. &Ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, paraissaient les petites voiles lointaines,
+d&eacute;ploy&eacute;es pour la forme puisque rien ne soufflait,
+et tr&egrave;s blanches, se d&eacute;coupant en clair sur les
+grisailles des horizons.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, &ccedil;'avait l'air d'un m&eacute;tier si
+calme, si facile, celui de p&ecirc;cheur d'Islande; - un
+m&eacute;tier de demoiselle...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>Ils chantaient, les deux grands enfants. Et Yann s'occupait
+bien peu d'&ecirc;tre si beau et d'avoir la mine si noble.
+D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne
+jouant jamais qu'avec celui-l&agrave;; renferm&eacute; au
+contraire avec les autres, et plut&ocirc;t fier et sombre; -
+tr&egrave;s doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours
+bon et serviable quand on ne l'irritait pas.</p>
+
+<p>Eux chantaient cette chanson-l&agrave;; les deux autres,
+&agrave; quelques pas plus loin, chantaient autre chose, une
+autre m&eacute;lop&eacute;e faite aussi de somnolence, de
+sant&eacute; et de vague m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>On ne s'ennuyait pas et le temps passait.</p>
+
+<p>En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au
+fond du fourneau de fer, et le couvercle de l'&eacute;coutille
+&eacute;tait maintenu ferm&eacute; pour procurer des illusions de
+nuit &agrave; ceux qui avaient besoin de sommeil. Il leur fallait
+tr&egrave;s peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes,
+&eacute;lev&eacute;s dans les villes, en eussent
+d&eacute;sir&eacute; davantage. Mais, quand la poitrine profonde
+s'est gonfl&eacute;e tout le jour &agrave; m&ecirc;me
+l'atmosph&egrave;re infinie, elle s'endort elle aussi,
+apr&egrave;s, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir
+dans n'importe quel petit trou comme font les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>On se couchait apr&egrave;s le quart, par fantaisie, &agrave;
+des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette
+clart&eacute; continuelle. Et c'&eacute;taient toujours de bons
+sommes, sans agitations, sans r&ecirc;ves, qui reposaient de
+tout.</p>
+
+<p>Quand par hasard l'id&eacute;e &eacute;tait aux femmes, cela
+par exemple agitait les dormeurs: en se disant que dans six
+semaines la p&ecirc;che allait finir, et qu'ils en
+poss&eacute;deraient bient&ocirc;t des nouvelles, ou des
+anciennes d&eacute;j&agrave; aim&eacute;es, ils rouvraient tout
+grands leurs yeux.</p>
+
+<p>Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait
+plut&ocirc;t &agrave; la mani&egrave;re honn&ecirc;te: on se
+rappelait les &eacute;pouses, les fianc&eacute;es, les soeurs,
+les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
+s'endorment - pendant des p&eacute;riodes bien longues...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>... Ils regardaient &agrave; pr&eacute;sent, au fond de leur
+horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite
+fum&eacute;e, montant des eaux comme une queue microscopique,
+d'un autre gris, un tout petit peu plus fonc&eacute; que celui du
+ciel. Avec leurs yeux exerc&eacute;s &agrave; sonder les
+profondeurs, ils l'avaient vite aper&ccedil;ue:</p>
+
+<p>--Un vapeur, l&agrave;-bas!</p>
+
+<p>--J'ai id&eacute;e, dit le capitaine en regardant bien, j'ai
+id&eacute;e que c'est un vapeur de l'&Eacute;tat, - le croiseur
+qui vient faire sa ronde...</p>
+
+<p>Cette vague fum&eacute;e apportait aux p&ecirc;cheurs des
+nouvelles de France, et, entre autres, certaine lettre de vieille
+grand'm&egrave;re, &eacute;crite par une main de belle jeune
+fille.</p>
+
+<p>Il se rapprocha lentement; bient&ocirc;t on vit sa coque
+noire, - c'&eacute;tait bien le croiseur, qui venait faire un
+tour dans ces fiords de l'ouest.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une l&eacute;g&egrave;re brise qui
+s'&eacute;tait lev&eacute;e, piquante &agrave; respirer,
+commen&ccedil;ait &agrave; marbrer par endroits la surface des
+eaux mortes; elle tra&ccedil;ait sur le luisant miroir des
+dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en
+tra&icirc;n&eacute;es, s'&eacute;tendaient comme des
+&eacute;ventails, ou se ramifiaient en forme de
+madr&eacute;pores; cela se faisait tr&egrave;s vite avec un
+bruissement, c'&eacute;tait comme un signe de r&eacute;veil
+pr&eacute;sageant la fin de cette torpeur immense. Et le ciel,
+d&eacute;barrass&eacute; de son voile, devenait clair; les
+vapeurs, retomb&eacute;es sur l'horizon, s'y tassaient en
+amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles
+molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre
+lesquelles les p&ecirc;cheurs &eacute;taient -celle d'en haut et
+celle d'en bas - reprenaient leur transparence profonde, comme si
+on e&ucirc;t essuy&eacute; les bu&eacute;es qui les avaient
+ternies. Le temps changeait, mais d'une fa&ccedil;on rapide qui
+n'&eacute;tait pas bonne.</p>
+
+<p>Et, de diff&eacute;rents points de la mer, de
+diff&eacute;rents c&ocirc;t&eacute;s de l'&eacute;tendue,
+arrivaient des navires p&ecirc;cheurs: tous ceux de France qui
+r&ocirc;daient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des
+Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient
+&agrave; un rappel, ils se rassemblaient &agrave; la suite de se
+croiseur; il en sortait m&ecirc;me des coins vides de l'horizon,
+et leurs petites ailes gris&acirc;tres apparaissaient partout.
+Ils peuplaient tout &agrave; fait le p&acirc;le
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Plus de lente d&eacute;rive, ils avaient tendu leurs voiles
+&agrave; la fra&icirc;che brise nouvelle et se donnaient de la
+vitesse pour s'approcher.</p>
+
+<p>L'Islande, assez lointaine, &eacute;tait apparue aussi, avec
+un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en
+plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont
+jamais &eacute;t&eacute; &eacute;clair&eacute;e que par
+c&ocirc;t&eacute;, par en dessous et comme &agrave; regret. Elle
+se continuait m&ecirc;me par une autre Islande de couleur
+semblable qui s'accentuait peu &agrave; peu; - mais qui
+&eacute;tait chim&eacute;rique, celle-ci, et dont les montagnes
+plus gigantesques n'&eacute;taient qu'une condensation de
+vapeurs. Et le soleil, toujours bas et tra&icirc;nant, incapable
+de monter au-dessus des choses, se voyait &agrave; travers cette
+illusion d'&icirc;le, tellement, qu'il paraissait pos&eacute;
+devant et que c'&eacute;tait pour les yeux un aspect
+incompr&eacute;hensible. Il n'avait plus de halo, et son disque
+rond ayant repris des contours tr&egrave;s accus&eacute;s, il
+semblait plut&ocirc;t quelque pauvre plan&egrave;te jaune,
+mourante, qui se serait arr&ecirc;t&eacute;e l&agrave;,
+ind&eacute;cise, au milieu d'un chaos...</p>
+
+<p>Le croiseur, qui avait stopp&eacute;, &eacute;tait
+entour&eacute; maintenant de la pl&eacute;iade des Islandais. De
+tous ces navires se d&eacute;tachaient des barques, en coquille
+de noix, lui amenant &agrave; bord des hommes rudes aux longues
+barbes, dans des accoutrements assez sauvage.</p>
+
+<p>Ils avaient tous quelque chose &agrave; demander, un peu comme
+les enfants, des rem&egrave;des pour des petites blessures, des
+r&eacute;parations, des vivres, des lettres.</p>
+
+<p>D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire
+mettre aux fers, pour quelque mutinerie &agrave; expier; ayant
+tous &eacute;t&eacute; au service de l'&Eacute;tat, ils
+trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le faux-pont
+&eacute;troit du croiseur fut encombr&eacute; par quatre ou cinq
+de ces grands gar&ccedil;ons &eacute;tendus la boucle au pied, le
+vieux ma&icirc;tre qui les avait cadenass&eacute;s leur dit:
+"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce
+qu'ils firent docilement, avec un sourire.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais.
+Entre autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une
+&agrave; _monsieur Gaos, Yann,_ la seconde &agrave; _monsieur
+Moan, Sylvestre_ (celle-ci arriv&eacute;e par le Danemark
+&agrave; Reickavick, o&ugrave; le croiseur l'ait prise).</p>
+
+<p>Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile &agrave; voile,
+leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent
+&agrave; lire les adresses qui n'&eacute;taient pas toutes mises
+par de mains tr&egrave;s habiles.</p>
+
+<p>Et le commandant disait:</p>
+
+<p>--D&eacute;p&ecirc;chez-vous, d&eacute;p&ecirc;chez-vous, le
+barom&egrave;tre baisse.</p>
+
+<p>Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de
+noix amen&eacute;es &agrave; la mer, et tant de p&ecirc;cheurs
+assembl&eacute;s dans cette r&eacute;gion peu s&ucirc;re.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres
+ensemble.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les
+&eacute;clairait du haut de l'horizon toujours avec son
+m&ecirc;me aspect d'astre mort.</p>
+
+<p>Assis tous deux &agrave; l'&eacute;cart, dans un coin du pont,
+les bras enlac&eacute;s et se tenant par les &eacute;paules, ils
+lisaient tr&egrave;s lentement, comme pour se mieux
+p&eacute;n&eacute;trer des choses du pays qui leur &eacute;taient
+dites.</p>
+
+<p>Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie
+Gaos, sa petite fianc&eacute;e; dans celle de Sylvestre, Yann lut
+les histoires dr&ocirc;les de la vieille grand'm&egrave;re
+Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les absents; et
+puis le dernier alin&eacute;a qui le concernait: "Le bonjour de
+ma part au fils Gaos".</p>
+
+<p>Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait
+la sienne &agrave; son grand ami, pour essayer de lui faire
+appr&eacute;cier la main qui l'avait trac&eacute;e:</p>
+
+<p>--Regarde, c'est une tr&egrave;s belle &eacute;criture,
+n'est-ce pas, Yann?</p>
+
+<p>Mais Yann qui savait tr&egrave;s bien quelle &eacute;tait
+cette main de jeune fille, d&eacute;tourna la t&ecirc;te en
+secouant ses &eacute;paules, comme pour dire qu'on l'ennuyait
+&agrave; la fin avec cette Gaud.</p>
+
+<p>Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier
+d&eacute;daign&eacute;, le remit dans son enveloppe et le serra
+dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste:</p>
+
+<p>--Bien s&ucirc;r, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce
+qu'il peut avoir comme &ccedil;a contre elle?...</p>
+
+<p>... Minuit sonne &agrave; la cloche du croiseur. Et ils
+restaient toujours l&agrave;, assis, songeant au pays, aux
+absents, &agrave; mille choses, dans un r&ecirc;ve...</p>
+
+<p>A ce moment, l'&eacute;ternel soleil, qui avait un peu
+tremp&eacute; son bord dans les eaux, recommen&ccedil;a &agrave;
+monter lentement.</p>
+
+<p>Et ce fut le matin...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">Deuxi&egrave;me Partie</h2>
+
+<p>I</p>
+
+<p><br>
+ ... Il avait aussi chang&eacute; d'aspect et de couleur, le
+soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journ&eacute;e par
+un matin sinistre. Tout &agrave; fait<br>
+ d&eacute;gag&eacute; de son voile, il avait pris de grands
+rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annon&ccedil;ant
+le mauvais temps prochain.</p>
+
+<p>Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir.
+La brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme
+&eacute;prouvant le besoin de l'&eacute;parpiller, d'en
+d&eacute;barrasser la mer; et ils commen&ccedil;aient &agrave; se
+disperser, &agrave; fuir comme une arm&eacute;e en
+d&eacute;route, - rien que devant cette menace &eacute;crite en
+l'air, &agrave; laquelle on ne pouvait plus se tromper.</p>
+
+<p>Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les
+hommes et les navires.</p>
+
+<p>Les lames, encore petites, se mettaient &agrave; courir les
+unes apr&egrave;s les autres, &agrave; se grouper; elles
+s'&eacute;taient marbr&eacute;es d'abord d'une &eacute;cume
+blanche qui s'&eacute;talait dessus en bavures; ensuite, avec un
+gr&eacute;sillement, il en sortait des fum&eacute;es; on
+e&ucirc;t dit que &ccedil;a cuisait, que &ccedil;a br&ucirc;lait;
+- et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en
+minute.</p>
+
+<p>On ne pensait plus &agrave; la p&ecirc;che, mais &agrave; la
+manoeuvre seulement. Les lignes &eacute;taient depuis longtemps
+rentr&eacute;es. Ils se h&acirc;taient tous de s'en aller, - les
+uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver
+&agrave; temps; d'autres, pr&eacute;f&eacute;rant d&eacute;passer
+la pointe sud d'Islande, trouvant plus s&ucirc;r de prendre le
+large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent
+arri&egrave;re. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres;
+&ccedil;&agrave; et l&agrave;, dans les creux de lames, des
+voiles surgissaient, pauvres petites choses mouill&eacute;es,
+fatigu&eacute;es, fuyantes, - mais tenant debout tout de
+m&ecirc;me, comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que
+l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se
+redressent.</p>
+
+<p>La grande panne des nuages, qui s'&eacute;tait
+condens&eacute;e &agrave; l'horizon de l'ouest avec un aspect
+d'&icirc;le, se d&eacute;faisait maintenant par le haut, et les
+lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait
+in&eacute;puisable, cette panne: le vent l'&eacute;tendait,
+l'allongeait, l'&eacute;tirait, en faisait sortir
+ind&eacute;finiment des rideaux obscurs, qu'il d&eacute;ployait
+dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividit&eacute; froide et
+profonde.</p>
+
+<p>Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute
+chose.</p>
+
+<p>Le croiseur &eacute;tait parti vers les abris d'Islande; les
+p&ecirc;cheurs restaient seuls sur cette mer remu&eacute;e qui
+prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient,
+pour leurs dispositions de gros temps. Entre eux les distances
+augmentaient; ils allaient se perdre de vue.</p>
+
+<p>Les lames, fris&eacute;es en volutes, continuaient de se
+courir apr&egrave;s, de se r&eacute;unir, de s'agripper les unes
+les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles,
+les vides se creusaient.</p>
+
+<p>En quelques heures, tout &eacute;tait labour&eacute;,
+boulevers&eacute; dans cette r&eacute;gion la veille si calme,
+et, au lieu du silence d'avant on &eacute;tait assourdi de bruit.
+Changement &agrave; vue que toute cette agitation d'&agrave;
+pr&eacute;sent, inconsciente, inutile, qui s'&eacute;tait faite
+si vite. Dans quel but tout cela?... Quel myst&egrave;re de
+destruction aveugle!...</p>
+
+<p>Les nuages achevaient de se d&eacute;plier en l'air, venant
+toujours de l'ouest, se superposant, empress&eacute;s, rapides,
+obscurcissant tout. Quelques d&eacute;chirures jaunes restaient
+seules, par lesquels le soleil envoyait d'en bas ses derniers
+rayons en gerbes. Et l'eau, verd&acirc;tre maintenant,
+&eacute;tait de plus en plus z&eacute;br&eacute;e de baves
+blanches.</p>
+
+<p>A midi, la _Marie_ avait tout &agrave; fait pris son allure de
+mauvais temps; ses &eacute;coutilles ferm&eacute;es et ses voiles
+r&eacute;duites, elle bondissait souple et l&eacute;g&egrave;re;
+- au milieu du d&eacute;sarroi qui commen&ccedil;ait, elle avait
+un air de jouer comme font les gros marsouins que les
+temp&ecirc;tes amusent. N'ayant plus que<br>
+ la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression
+de marine qui d&eacute;signe cette allure-l&agrave;.</p>
+
+<p>En haut, c'&eacute;tait devenu enti&egrave;rement sombre, une
+vo&ucirc;te ferm&eacute;e, &eacute;crasante, - avec quelques
+charbonnages plus noirs &eacute;tendus dessus en taches informes,
+cela semblait presque un d&ocirc;me immobile, et il fallait
+regarder bien pour comprendre que c'&eacute;tait au contraire en
+plein vertige de mouvement: grandes nappes grises, se
+d&eacute;p&ecirc;chant de passer, et sans cesse remplac&eacute;es
+par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de
+t&eacute;n&egrave;bres, se d&eacute;vidant comme d'un rouleau
+sans fin...</p>
+
+<p>Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus
+vite; et le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de
+myst&eacute;rieux et de terrible. La brise, la mer, la _Marie,_
+les nuages, tout &eacute;tait pris d'un m&ecirc;me affolement de
+fuite et de vitesse dans le m&ecirc;me sens. Ce qui
+d&eacute;talait le plus vite, c'&eacute;tait le vent; puis les
+grosses lev&eacute;es de houle, plus lourdes, plus lentes,
+courant apr&egrave;s lui; puis la _Marie_ entra&icirc;n&eacute;e
+dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs
+cr&ecirc;tes bl&ecirc;mes qui se roulaient dans une
+perp&eacute;tuelle chute, et elle, - toujours rattrap&eacute;e,
+toujours d&eacute;pass&eacute;e, - leur &eacute;chappait tout de
+m&ecirc;me, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait
+derri&egrave;re, d'un remous o&ugrave; leur fureur se
+brisait.</p>
+
+<p>Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on &eacute;prouvait
+surtout, c'&eacute;tait une illusion de
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;; sans aucune peine ni effort, on se
+sentait bondir. Quand la _Marie_ montait sur ces lames,
+c'&eacute;tait sans secousse comme si le vent l'e&ucirc;t
+enlev&eacute;e; et sa redescente apr&egrave;s &eacute;tait comme
+une glissade, faisant &eacute;prouver ce tressaillement du ventre
+qu'on a dans les chutes simul&eacute;es des "chars russes" ou
+dans celles imaginaires des r&ecirc;ves. Elle glissait comme
+&agrave; reculons, la montagne fuyante se d&eacute;robant sous
+elle pour continuer de courir, et alors elle &eacute;tait
+replong&eacute;e dans un de ces grands creux qui couraient aussi;
+sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un
+&eacute;claboussement d'eau qui ne la mouillait m&ecirc;me pas,
+mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et
+s'&eacute;vanouissait en avant comme de la fum&eacute;e, comme
+rien...</p>
+
+<p>Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et apr&egrave;s
+chaque lame pass&eacute;e, on regardait derri&egrave;re soi
+arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait
+toute verte par transparence; qui se d&eacute;p&ecirc;chait
+d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes
+pr&ecirc;tes &agrave; se refermer, un air de dire: "Attends que
+je t'attrape, et je t'engouffre..."</p>
+
+<p>... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un
+haussement d'&eacute;paule on enl&egrave;verait une plume; et,
+presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son
+&eacute;cume bruissante, son fracas de cascade.</p>
+
+<p>Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait
+toujours. Ces lames se succ&eacute;daient, plus &eacute;normes,
+en longues cha&icirc;nes de montagnes dont les vall&eacute;es
+commen&ccedil;aient &agrave; faire peur. Et toute cette folie de
+mouvement s'acc&eacute;l&eacute;rait, sous en ciel de plus en
+plus sombre, au milieu d'un bruit plus immense.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien du tr&egrave;s gros temps, et il fallait
+veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de
+l'espace pour courir! Et puis, justement la _Marie,_ cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, avait pass&eacute; sa saison dans la
+partie la plus occidentale des p&ecirc;cheries d'Islande; alors
+toute cette fuite dans l'Est &eacute;tait autant de bonne route
+faite pour le retour.</p>
+
+<p>Yann et Sylvestre &eacute;taient &agrave; la barre,
+attach&eacute;s par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson
+de _Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;_ gris&eacute;s de mouvement
+et de vitesse ils chantaient &agrave; pleine voix, riant de ne
+plus s'entendre au milieu de tout ce d&eacute;cha&icirc;nement de
+bruits, s'amusant &agrave; tourner la t&ecirc;te pour chanter
+contre le vent et perdre haleine.</p>
+
+<p>--Eh ben! Les enfants, &ccedil;a sent-il le renferm&eacute;,
+l&agrave;-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue
+par l'&eacute;coutille entre-b&acirc;ill&eacute;e, comme un
+diable pr&ecirc;t &agrave; sortir de sa bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Oh! non, &ccedil;a ne sentait pas le renferm&eacute;, pour
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est
+_maniable,_ ayant confiance dans la solidit&eacute; de leur
+bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection
+de cette Vierge de fa&iuml;ence qui, depuis quarante
+ann&eacute;es de voyages en Islande, avait dans&eacute; tant de
+fois cette mauvaise danse-l&agrave; toujours souriante entre ses
+bouquets de fausses fleurs...</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, on ne voyait pas loin autour de soi;
+&agrave; quelques centaines de m&egrave;tres, tout paraissait
+finir en esp&egrave;ces d'&eacute;pouvantes vagues, en
+cr&ecirc;tes bl&ecirc;mes qui se h&eacute;rissaient, fermant la
+vue. On se croyait toujours au milieu d'une sc&egrave;ne
+restreinte, bien que perp&eacute;tuellement changeante; et,
+d'ailleurs, les choses &eacute;taient noy&eacute;es dans cette
+sorte de fum&eacute;e d'eau, qui fuyait en nuage, avec une
+extr&ecirc;me vitesse, sur toute la surface de la mer.</p>
+
+<p>Mais, de temps &agrave; autre, une &eacute;claircie se faisait
+vers le nord-ouest d'o&ugrave; une _saute de vent_ pouvait venir:
+alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un reflet
+tra&icirc;nant, faisant para&icirc;tre plus sombre le d&ocirc;me
+de ce ciel, se r&eacute;pandait sur les cr&ecirc;tes blanches
+agit&eacute;es. Et cette &eacute;claircie &eacute;tait triste
+&agrave; regarder; ces lointains entrevus, ces
+&eacute;chapp&eacute;es serraient le coeur davantage en donnant
+trop bien &agrave; comprendre que c'&eacute;tait le m&ecirc;me
+chaos partout, la m&ecirc;me fureur - jusque derri&egrave;re ces
+grands horizons vides et infiniment au del&agrave;:
+l'&eacute;pouvante n'avait pas de limites, et on &eacute;tait
+seul au milieu!</p>
+
+<p>Une clameur g&eacute;ante sortait des choses comme un
+pr&eacute;lude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et
+on y distinguait des milliers de voix: d'en haut, il en venait de
+sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines
+&agrave; force d'&ecirc;tre immenses: cela c'&eacute;tait le
+vent, la grande &acirc;me de ce d&eacute;sordre, la puissance
+invisible menant tout. Il faisait peur, mais il y avait d'autres
+bruits, plus rapproch&eacute;s, plus mat&eacute;riels, plus
+mena&ccedil;ants de d&eacute;truire, que rendait l'eau
+tourment&eacute;e, gr&eacute;sillant comme sur des braises...</p>
+
+<p>Toujours cela grossissait.</p>
+
+<p>Et, malgr&eacute; leur allure de fuite, la mer
+commen&ccedil;ait &agrave; les couvrir, &agrave; les _manger_
+comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de
+l'arri&egrave;re, puis de l'eau &agrave; paquets, lanc&eacute;e
+avec une force &agrave; tout briser. Les lames se faisaient
+toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles
+&eacute;taient d&eacute;chiquet&eacute;es &agrave; mesure, on en
+voyait de grands lambeaux verd&acirc;tres, qui &eacute;taient de
+l'eau retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de
+lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la
+_Marie_ vibrait tout enti&egrave;re comme de douleur. Maintenant
+on ne distinguait plus rien, &agrave; cause de toute cette bave
+blanche, &eacute;parpill&eacute;e; quand les rafales
+g&eacute;missaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons
+plus &eacute;pais - comme, en &eacute;t&eacute;, la
+poussi&egrave;re des routes. Une grosse pluie, qui &eacute;tait
+venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses
+ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des
+lani&egrave;res.</p>
+
+<p>Ils restaient tous les deux &agrave; la barre, attach&eacute;s
+et se tenant ferme, v&ecirc;tus de leurs _cirages,_ qui
+&eacute;taient durs et luisants comme des peaux de requins; ils
+les avaient bien serr&eacute;s au cou, par des ficelles
+goudronn&eacute;es, bien serr&eacute;s aux poignets et aux
+chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,<br>
+ et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela
+tombait plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas &ecirc;tre
+renvers&eacute;s. La peau des joues leur cuisait et ils avaient
+le respiration &agrave; toute minute coup&eacute;e. Apr&egrave;s
+chaque grande masse d'eau tomb&eacute;e, ils se regardaient - en
+souriant, &agrave; cause de tout ce sel amass&eacute; dans leur
+barbe.</p>
+
+<p>A la longue, pourtant, cela devenait une extr&ecirc;me
+fatigue, cette fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait
+toujours &agrave; son m&ecirc;me paroxysme
+exasp&eacute;r&eacute;. Les rages des hommes, celles des
+b&ecirc;tes s'&eacute;puisent et tombent vite; - il faut subir
+longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
+cause et sans but, myst&eacute;rieuses comme la vie et comme la
+mort.</p>
+
+<p>Jean-Fran&ccedil;ois de Nantes;<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois.<br>
+ Jean-Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p><br>
+ A travers leurs l&egrave;vres devenues blanches, le refrain de
+la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone,
+reprise de temps &agrave; autre inconsciemment. L'exc&egrave;s de
+mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau
+&ecirc;tre jeunes, leurs sourires grima&ccedil;aient sur leurs
+dents entrechoqu&eacute;es par un tremblement de froid; leurs
+yeux, &agrave; demi ferm&eacute;s sous les paupi&egrave;res
+br&ucirc;l&eacute;es qui battaient, restaient fixes dans une
+atonie farouche. Riv&eacute;s &agrave; leur barre comme deux
+arcs-boutants de marbre, ils faisaient, avec leurs mains
+crisp&eacute;es et bleuis, les efforts qu'il fallait, presque
+sans penser, par simple habitude des muscles. Les cheveux
+ruisselants, la bouche contract&eacute;e, ils &eacute;taient
+devenus &eacute;tranges, et en eux repassait tout un fond de
+sauvagerie primitive.</p>
+
+<p>Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement
+d'&ecirc;tre encore l&agrave;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de
+l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se
+dressait, derri&egrave;re, la montagne d'eau nouvelle,
+surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un
+grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de
+croix involontaire. Ils ne songeaient plus &agrave; rien, ni
+&agrave; Gaud, ni &agrave; aucune femme, ni &agrave; aucun
+mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de
+pens&eacute;es; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid,
+obscurcissait tout dans leur t&ecirc;te. Ils n'&eacute;taient
+plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette
+barre; que deux b&ecirc;tes vigoureuses cramponn&eacute;es
+l&agrave; par instinct pour ne pas mourir.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>...C'&eacute;tait en Bretagne, apr&egrave;s la mi-septembre,
+par une journ&eacute;e d&eacute;j&agrave; fra&icirc;che. Gaud
+cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la
+direction de Pors-Even.</p>
+
+<p>Depuis pr&egrave;s d'un mois, les navires islandais
+&eacute;taient rentr&eacute;s, - moins deux qui avaient disparu
+dans ce coup de vent de juin. Mais la _Marie_ ayant tenu bon,
+Yanne et tous ceux qu bord &eacute;taient au pays
+tranquillement.</p>
+
+<p>Gaud se sentait tr&egrave;s troubl&eacute;es, &agrave;
+l'id&eacute;e qu'elle se rendait chez ce Yann. Une seule fois
+elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'&eacute;tait quand
+on &eacute;tait all&eacute;, tous ensemble, conduire le pauvre
+petit Sylvestre, &agrave; son d&eacute;part pour le service. (On
+l'avait accompagn&eacute; jusqu'&agrave; la diligence, lui,<br>
+ pleurant un peu, sa vieille grand'm&egrave;re pleurant beaucoup,
+et il &eacute;tait parti pour rejoindre le quartier de Brest.)
+Yann, qui &eacute;tait venu aussi pour embrasser son petit ami,
+avait fait mine de d&eacute;tourner les yeux quand elle l'avait
+regard&eacute;, et comme il avait beaucoup de monde autour de
+cette voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents
+assembl&eacute;s pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen
+de se parler.</p>
+
+<p>Alors elle avait pris &agrave; la fin une grande
+r&eacute;solution, et, un peu craintive, s'en allait chez les
+Gaos.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re avait eu jadis des int&eacute;r&ecirc;ts
+communs avec celui d'Yann (de ces affaires compliqu&eacute;es
+qui, entre p&ecirc;cheurs comme entre paysans, n'en finissent
+plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une
+barque qui venait de se faire _&agrave; la part._</p>
+
+<p>--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet
+argent, mon p&egrave;re; d'abord je serais contente de voir Marie
+Gaos; puis je ne suis jamais all&eacute;e si loin en
+Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette grande
+course.</p>
+
+<p>Au fond elle avait une curiosit&eacute; anxieuse de cette
+famille d'Yann, o&ugrave; elle entrerait peut-&ecirc;tre un jour,
+de cette maison, de ce village.</p>
+
+<p>Dans une derni&egrave;re causerie, Sylvestre, avant de partir,
+luit avait expliqu&eacute; &agrave; sa mani&egrave;re la
+sauvagerie de son ami:</p>
+
+<p>--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut
+se marier avec personne, par id&eacute;e &agrave; lui; il n'aime
+bien que la mer, et m&ecirc;me un jour, par plaisanterie, il nous
+a dit lui avoir promis le mariage.</p>
+
+<p>Elle lui pardonnerait donc ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre,
+et, retrouvant toujours dans sa m&eacute;moire son beau sourire
+franc de la nuit du bal, elle se reprenait &agrave;
+esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>Si elle le rencontrait l&agrave;, au logis, elle ne lui dirait
+rien, bien s&ucirc;r; son intention n'&eacute;tait point de se
+montrer si os&eacute;e. Mais lui, la revoyant de pr&egrave;s,
+parlerait peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p>Elle marchait depuis une heure, alerte, agit&eacute;e,
+respirant la brise saine du large.</p>
+
+<p>Il y avait de grands calvaires plant&eacute;s aux carrefours
+des chemins.</p>
+
+<p>De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de
+marins qui sont toute l'ann&eacute;e battus par le vent, et dont
+la couleur est celle des rochers. Dans l'un, o&ugrave; le sentier
+se r&eacute;tr&eacute;cissait tout &agrave; coup entre des murs
+sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
+celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre
+chinois", et on avait peint deux magots en robe verte et rose,
+avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de
+quelque ancien matelot revenu de l&agrave;-bas... En passant,
+elle regardait tout; les gens qui sont tr&egrave;s
+pr&eacute;occup&eacute;s par le but de leur voyage s'amusent
+toujours plus que les autres aux mille d&eacute;tails de la
+route.</p>
+
+<p>Le petit village &eacute;tait loin derri&egrave;re elle
+maintenant, et, &agrave; mesure qu'elle s'avan&ccedil;ait sur ce
+dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient
+plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.</p>
+
+<p>Le terrain &eacute;tait ondul&eacute;, rocheux, et, de toutes
+les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout
+&agrave; pr&eacute;sent; rien que la lande rase, aux ajoncs
+verts, et, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, les divins
+crucifi&eacute;s d&eacute;coupant sur le ciel leurs grands bras
+en croix, donnant &agrave; tout ce pays l'air d'un immense lieu
+de justice.</p>
+
+<p>A un carrefour, gard&eacute; par un de ces christs
+&eacute;normes, elle h&eacute;sita entre deux chemins qui
+fuyaient entres des talus d'&eacute;pines.</p>
+
+<p>Une petite fille qui arrivait se trouva &agrave; point pour la
+tirer d'embarras:</p>
+
+<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann.
+Apr&egrave;s l'avoir embrass&eacute;e, elle lui demanda si ses
+parents &eacute;taient &agrave; la maison.</p>
+
+<p>--Papa et maman, oui. Il n'y a que mon fr&egrave;re Yann, dit
+la petite sans aucune malice, qui est all&eacute; &agrave;
+Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas l&agrave;, lui! Encore se mauvais sort
+qui l'&eacute;loignait d'elle partout et toujours. Remettre sa
+visite &agrave; une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette
+petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que
+penserait-on de cela &agrave; Pors-Even? Alors elle d&eacute;cida
+poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le
+temps de rentrer.</p>
+
+<p>A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette
+pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus
+d&eacute;sol&eacute;es. Ce grand air de mer qui faisait les
+hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses,
+courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y
+avait des go&eacute;mons qui tra&icirc;naient par terre,
+feuillages _d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde &eacute;tait
+voisin. Ils se r&eacute;pandaient dans l'air leur odeur
+saline.</p>
+
+<p>Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on
+voyait &agrave; longue distance dans ce pays nu, se dessinant,
+comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes
+ou p&ecirc;cheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin,
+de veiller sur le large; en la croisant, ils lui disaient
+bonjour. Des figures brunies, tr&egrave;s m&acirc;les et
+d&eacute;cid&eacute;es, sous un bonnet de marin.</p>
+
+<p>L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire
+pour allonger sa route; ces gens s'&eacute;tonnaient de la voir
+marcher si lentement.</p>
+
+<p>Ce Yann, que faisait-il &agrave; Loguivy? Il courtisait les
+filles peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles.
+De temps en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il
+n'avait en g&eacute;n&eacute;ral qu'&agrave; se pr&eacute;senter.
+Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson
+islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
+r&eacute;sistent gu&egrave;re &agrave; un gar&ccedil;on aussi
+beau. Non, tout simplement, il &eacute;tait all&eacute; faire une
+commande &agrave; certain vannier de ce village, qui avait seul
+dans le pays la bonne mani&egrave;re pour tresser les _casiers_
+&agrave; prendre les homards. Sa t&ecirc;te &eacute;tait
+tr&egrave;s libre d'amour en ce moment.</p>
+
+<p>Elle arriva &agrave; une chapelle, qu'on apercevait de loin
+sur une hauteur. C'&eacute;tait une chapelle toute grise,
+tr&egrave;s petite et tr&egrave;s vieille; au milieu de
+l'aridit&eacute; d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et
+d&eacute;j&agrave; sans feuilles, lui faisait des cheveux, des
+chevaux jet&eacute;s tous du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;, comme
+par une main qu'on y aurait pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Et cette main &eacute;tait celle aussi qui fait sombrer les
+barques des p&ecirc;cheurs, main &eacute;ternelle des vents
+d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de<br>
+ la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient
+pouss&eacute; de travers et &eacute;chevel&eacute;s, les vieux
+arbres, courbant le dos sous l'effort s&eacute;culaire de cette
+main-l&agrave;.</p>
+
+<p>Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque
+c'&eacute;tait la chapelle de Pors-Even; alors elle s'y
+arr&ecirc;ta, pour gagner encore du temps.</p>
+
+<p>Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des
+croix. Et tout &eacute;tait de la m&ecirc;me couleur, la
+chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait
+uniform&eacute;ment h&acirc;l&eacute;, rong&eacute; par le vent
+de la mer; un m&ecirc;me lichen gris&acirc;tre, avec ses taches
+d'un jaune p&acirc;le de soufre, couvrait les pierres, les
+branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans
+les niches du mur.</p>
+
+<p>Sur une de ces croix de bois, un nom &eacute;tait &eacute;cris
+en grosses lettres: _Gaos. - Gaos, Jo&euml;l, quatre-vingts
+ans._</p>
+
+<p>Ah! Oui, le grand-p&egrave;re; elle savait cela.</p>
+
+<p>La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste,
+plusieurs des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos,
+c'&eacute;tait naturel, et elle aurait d&ucirc; s'y attendre;
+pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression
+p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une
+pri&egrave;re sous ce porche antique, tout petit, us&eacute;,
+badigeonn&eacute; de chaux blanche. Mais l&agrave; elle
+s'arr&ecirc;ta, avec un plus fort serrement de coeur. _Gaos!_
+encore ce nom, grav&eacute; sur une des plaques fun&eacute;raires
+comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au
+large.</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; lire cette inscription:</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Jean-Louis<br>
+ &acirc;g&eacute; de 24 ans, matelot &agrave; bord de la
+_Marguerite_,<br>
+ disparu en Islande, le 3 ao&ucirc;t 1877.<br>
+ Qu'il repose en paix!</p>
+
+<p>L'Islande, - toujours l'Islande! - Par tout, &agrave; cette
+entr&eacute;e de chapelle, &eacute;taient clou&eacute;es d'autre
+plaques de bois, avec des noms de marins morts. C'&eacute;tait le
+coin des naufrag&eacute;s de Pors-Even, et elle regretta d'y
+&ecirc;tre venue, prise d'un pressentiment noir. A Paimpol, dans
+l'&eacute;glise, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais
+ici, dans ce village, il &eacute;tait plus petit, plus fruste,
+plus sauvage, le tombeau vide des p&ecirc;cheurs islandais. Il y
+avait de chaque c&ocirc;t&eacute; un banc de granit, pour les
+veuves, pour les m&egrave;res: et ce lieu bas, irr&eacute;gulier
+comme une grotte, &eacute;tait gard&eacute; par une bonne vierge
+tr&egrave;s ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux
+m&eacute;chants, qui ressemblait &agrave; Cyb&egrave;le,
+d&eacute;esse primitive de la terre.</p>
+
+<p>Gaos! Encore!</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Fran&ccedil;ois<br>
+ &eacute;poux de Anne-Marie LE GOASTER,<br>
+ capitaine &agrave; bord du _Paimpolais_,<br>
+ perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,<br>
+ avec vingt-trois hommes composant son &eacute;quipage.<br>
+ Qu'ils reposent en paix!</p>
+
+<p>Et, en bas, deux os de mort en croix sous un cr&acirc;ne noir
+avec des yeux verts, peinture na&iuml;ve et macabre, sentant
+encore la barbarie d'un autre &acirc;ge.</p>
+
+<p>Gaos! partout ce nom!</p>
+
+<p>Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlev&eacute; du bord de son
+navire et disparu aux environs de Norden-Fiord, en Islande,
+&agrave; l'&acirc;ge de vingt-deux ans._ La plaque semblait
+&ecirc;tre l&agrave; depuis de longues ann&eacute;es; il devait
+&ecirc;tre bien oubli&eacute;, celui-l&agrave;...</p>
+
+<p>En lisant, il lui venait pour ce Yann des &eacute;lans de
+tendresse douce, et un peu d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e aussi.
+Jamais, non, jamais il ne serait &agrave; elle! Comment le
+disputer &agrave; la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient
+sombr&eacute;, des anc&ecirc;tres, des fr&egrave;res, qui
+devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.</p>
+
+<p>Elle entra dans la chapelle, d&eacute;j&agrave; obscure,
+&agrave; peine &eacute;clair&eacute;e par ses fen&ecirc;tres
+basses aux parois &eacute;paisses. Et l&agrave;, le coeur plein
+de larmes qui voulaient tomber, elle s'agenouilla pour prier
+devant des saints et des saintes &eacute;normes, entour&eacute;s
+de fleurs grossi&egrave;res, et qui touchaient la vo&ucirc;te
+avec leur t&ecirc;te. Dehors, le vent qui se levait
+commen&ccedil;ait &agrave; g&eacute;mir, comme rapportant au pays
+breton la plainte des jeunes hommes morts.</p>
+
+<p>Le soir approchait; il fallait pourtant bien se d&eacute;cider
+&agrave; faire sa visite et s'acquitter de sa commission.</p>
+
+<p>Elle reprit sa route et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+inform&eacute;e dans le village, elle trouva la maison des Gaos,
+qui &eacute;tait adoss&eacute;e &agrave; une haute falaise; on y
+montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu
+&agrave; l'id&eacute;e que Yann pouvait &ecirc;tre revenu, elle
+traversa le jardinet o&ugrave; poussaient des
+chrysanth&egrave;mes et des v&eacute;roniques.</p>
+
+<p>En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette
+barque vendue, et on la fit asseoir tr&egrave;s poliment pour
+attendre le retour du p&egrave;re, qui lui signerait son
+re&ccedil;u. Parmi tout ce monde qui &eacute;tait l&agrave;, ses
+yeux cherch&egrave;rent Yann, mais elle ne le vit point.</p>
+
+<p>On &eacute;tait fort occup&eacute; dans la maison. Sur une
+grande table bien blanche, on taillait d&eacute;j&agrave;
+&agrave; la pi&egrave;ce, dans du coton neuf, des costumes
+appel&eacute;s _cirages,_ pour la prochaine saison d'Islande.</p>
+
+<p>--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut
+&agrave; chacun deux rechanges complets pour l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>On lui expliqua comment on s'y prenait apr&egrave;s pour les
+peindre et les cirer, ces tenues de mis&egrave;re. Et, pendant
+qu'on lui d&eacute;taillait la chose, ses yeux parcouraient
+attentivement ce logis des Gaos.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait am&eacute;nag&eacute; &agrave; la
+mani&egrave;re traditionnelle des chaumi&egrave;res bretonnes;
+une immense chemin&eacute;e occupait le fond, et des lits en
+armoire s'&eacute;tageaient sur les c&ocirc;t&eacute;s. Mais cela
+n'avait pas l'obscurit&eacute; ni la m&eacute;lancolie de ces
+g&icirc;tes des laboureurs, qui sont toujours &agrave; demi
+enfouis au bord des chemins; c'&eacute;tait clair et propre,
+comme en g&eacute;n&eacute;ral chez les gens de mer.</p>
+
+<p>Plusieurs petits Gaos &eacute;taient l&agrave;, gar&ccedil;ons
+ou filles, tous fr&egrave;res d'Yann, - sans compter deux grands
+qui naviguaient. Et, en plus, une bien petite blonde, triste et
+proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.</p>
+
+<p>--Une que nous avons adopt&eacute;e l'an dernier, expliqua la
+m&egrave;re; nous en avions d&eacute;j&agrave; beaucoup pourtant;
+mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son p&egrave;re
+&eacute;tait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en
+Islande &agrave; la saison derni&egrave;re, comme vous savez, -
+alors, entre voisins, on s'est partag&eacute; les cinq enfants
+qui restaient et celle-ci nous est &eacute;chue.</p>
+
+<p>Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adopt&eacute;e
+baissait la t&ecirc;te et souriait en se cachant contre le petit
+Laumec Gaos qui &eacute;tait son
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la
+fra&icirc;che sant&eacute; se voyait &eacute;panouie sur toutes
+ces joues roses d'enfants.</p>
+
+<p>On mettait beaucoup d'empressement &agrave; recevoir Gaud -
+comme une belle demoiselle dont la visite &eacute;tait un honneur
+pour la famille. Par un escalier de bois blanc tout neuf, on la
+fit montrer dans la chambre d'en haut qui &eacute;tait la gloire
+du logis. Elle se rappelait bien l'histoire de la construction de
+cet &eacute;tage; c'&eacute;tait &agrave; la suite d'une
+trouvaille de bateau abandonn&eacute; faite en Manche par le
+p&egrave;re Gaos et son cousin le pilote; la nuit du bat, Yann
+luit avait racont&eacute; cela.</p>
+
+<p>Cette chambre de l'&eacute;pave &eacute;tait jolie et gaie
+dans sa blancheur toute neuve; il y avait deux lits &agrave; la
+mode des villes, avec des rideaux en perse rose; une grande table
+au milieu. Par la fen&ecirc;tre, on voyait tout Paimpol, toute la
+rade, avec les _Islandais_ l&agrave;-bas, au mouillage, - et la
+passe par o&ugrave; ils s'en vont.</p>
+
+<p>Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu
+savoir o&ugrave; dormait Yann; &eacute;videmment, tout enfant, il
+avait d&ucirc; habiter en bas, dans quelqu'un de ces antiques
+lits en armoire. Mais &agrave; pr&eacute;sent, c'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait
+aim&eacute; &ecirc;tre au courant des d&eacute;tails de sa vie,
+savoir surtout &agrave; quoi se passaient ses longues
+soir&eacute;es d'hiver...</p>
+
+<p>... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit
+tressaillir.</p>
+
+<p>Non, ce n'&eacute;tait pas Yann, mais un homme qui lui
+ressemblait malgr&eacute; ses cheveux d&eacute;j&agrave; blancs,
+qui avait presque sa haute stature et qui &eacute;tait droit
+comme lui: le p&egrave;re Gaos rentrant de la p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'avoir salu&eacute;e et s'&ecirc;tre enquis des
+motifs de sa visite, il lui signa son re&ccedil;u, ce qui fut un
+peu long, car sa main n'&eacute;tait plus, disait-il, tr&egrave;s
+assur&eacute;e. Cependant il n'acceptait pas ces cent francs
+comme un payement d&eacute;finitif, le
+d&eacute;sint&eacute;ressant de cette vente de barque; non, mais
+comme un acompte seulement; il en recauserait avec M.
+M&eacute;vel. Et Gaud, &agrave; qui l'argent importait peu, fit
+un petit sourire imperceptible: allons, bon, cette histoire
+n'&eacute;tait pas encore finie, elle s'en &eacute;tait bien
+dout&eacute;e; d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des
+affaires m&ecirc;l&eacute;es avec les Gaos.</p>
+
+<p>On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann,
+comme si on e&ucirc;t trouv&eacute; plus honn&ecirc;te que toute
+la famille f&ucirc;t l&agrave; assembl&eacute;e pour la recevoir.
+Le p&egrave;re avait peut-&ecirc;tre m&ecirc;me devin&eacute;,
+avec sa finesse de vieux matelot, que son fils n'&eacute;tait pas
+indiff&eacute;rent &agrave; cette belle h&eacute;riti&egrave;re;
+car il mettait un peu d'insistance &agrave; toujours reparler de
+lui:</p>
+
+<p>--C'est bien &eacute;tonnant, disait-il, il n'est jamais si
+tard dehors. Il est all&eacute; &agrave; Loguivy, mademoiselle
+Gaud, acheter des casiers pour prendre les homards; comme vous
+savez, c'est notre grande p&ecirc;che de l'hiver.</p>
+
+<p>Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant
+conscience que c'&eacute;tait trop, et sentant un serrement de
+coeur lui venir &agrave; l'id&eacute;e qu'elle ne le verrait
+pas.</p>
+
+<p>--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire? Au
+cabaret, il n'y est pas, bien s&ucirc;r; nous n'avons pas cela
+&agrave; craindre avec notre fils. -Je ne dis pas, une fois de
+temps en temps, le dimanche, avec des camarades... Vous savez
+mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu, quand on est jeune
+homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver tout &agrave; fait?...
+Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme sage, nous
+pouvons le dire.</p>
+
+<p>Cependant la nuit venait; on avait repli&eacute; les _cirages_
+commenc&eacute;s, suspendu le travail. Les petits Gaos et la
+petite adopt&eacute;e, assis sur des bancs, se<br>
+ serraient les un aux autres, attrist&eacute; par l'heure grise
+du soir, et regardaient Gaud, ayant l'air de se demander:</p>
+
+<p>"A pr&eacute;sent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"</p>
+
+<p>Et, dans la chemin&eacute;e, la flamme commen&ccedil;ait
+&agrave; &eacute;clairer rouge, au milieu du cr&eacute;puscule
+qui tombait.</p>
+
+<p>--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle
+Gaud.</p>
+
+<p>Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout
+&agrave; coup au visage &agrave; la pens&eacute;e d'&ecirc;tre
+rest&eacute;e si tard. Elle se leva et prit cong&eacute;.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re d'Yann s'&eacute;tait lev&eacute; lui aussi
+pour l'accompagner un bout de chemin, jusqu'au del&agrave; de
+certain bas-fond isol&eacute; o&ugrave; de vieux arbres font un
+passage noir.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils marchaient pr&egrave;s l'un de l'autre, elle se
+sentait prise pour lui de respect et de tendresse; elle avait
+envie de lui parler comme &agrave; un p&egrave;re, dans des
+&eacute;lans qui lui venaient; puis le mots s'arr&ecirc;taient
+dans sa gorge, et elle ne disait rien.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de
+la mer, rencontrant &ccedil;&agrave; et l&agrave;, sur la rase
+lande, des chaumi&egrave;res d&eacute;j&agrave; ferm&eacute;es,
+bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids o&ugrave;
+des p&ecirc;cheurs &eacute;taient blottis; rencontrant les croix,
+les ajoncs et les pierres.</p>
+
+<p>Comme c'&eacute;tai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y
+&eacute;tait attard&eacute;e!</p>
+
+<p>Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol
+ou de Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes,
+elle pensait chaque fois &agrave; lui, &agrave; Yann; mais
+c'&eacute;tait ais&eacute; de le reconna&icirc;tre &agrave;
+distance et vite elle &eacute;tait d&eacute;&ccedil;ue. Ses pieds
+s'embarrassaient dans de longues plantes brunes,
+emm&ecirc;l&eacute;es comme des chevelures, qui &eacute;taient
+les go&eacute;mons tra&icirc;nant &agrave; terre.</p>
+
+<p>A la croix de Plou&euml;zoc'h, elle salue le vieillard, le
+priant de retourner. Les lumi&egrave;res de Paimpol se voyaient
+d&eacute;j&agrave;, et il n'y avait plus aucune raison d'avoir
+peur.</p>
+
+<p>Allons, c'&eacute;tait fini pour cette fois... Et qui sait
+&agrave; pr&eacute;sent quand elle verrait Yann...</p>
+
+<p>Pour retourner &agrave; Pors-Even, les pr&eacute;textes ne lui
+auraient pas manqu&eacute;, mais elle aurait eu trop mauvais air
+en recommen&ccedil;ant cette visite. Il fallait &ecirc;tre plus
+courageuse et plus fi&egrave;re. Si seulement Sylvestre, son
+petit confident, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l&agrave; encore,
+elle l'aurait charg&eacute; peut-&ecirc;tre d'aller trouver Yann
+de sa part, afin de le faire s'expliquer. Mais il &eacute;tait
+parti et pour combien d'ann&eacute;es?...</p>
+
+<p><br>
+ IV</p>
+
+<p>- Me marier? Disait Yann &agrave; ses parents le soir, - me
+marier? Eh! donc, mon Dieu, pour quoi faire? - Est-ce que je
+serai jamais si heureux qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de
+contestations avec personne, et la bonne soupe toute chaude
+chaque soir, quand je rentre de la mer... Oh! je comprends bien,
+allez, qu'il s'agit de celle qui est venue &agrave; la maison
+aujourd'hui. D'abord, une fille si riche, en vouloir &agrave; de
+pauvres gens comme nous, &ccedil;a n'est pas assez clair &agrave;
+mon gr&eacute;. Et puis ni celle-l&agrave; ni une autre, on,
+c'est tout r&eacute;fl&eacute;chi, je ne me marie pas, &ccedil;a
+n'est pas mon id&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils se regard&egrave;rent en silence, les deux vieux Gaos,
+d&eacute;sappoint&eacute;s profond&eacute;ment; car, apr&egrave;s
+en avoir caus&eacute; ensemble, ils croyaient &ecirc;tre bien
+s&ucirc;rs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau
+Yann. Mais ils ne tent&egrave;rent point d'insister, sachant
+combien ce serait inutile. Sa m&egrave;re surtout baissa la
+t&ecirc;te et ne dit plus mot; elle respectait les
+volont&eacute;s de ce fils, de cet a&icirc;n&eacute; qui avait
+presque rang de chef de famille: bien qu'il f&ucirc;t toujours
+tr&egrave;s doux et tr&egrave;s tendre avec elle, soumis plus
+qu'un enfant pour les petites choses de la vie, il &eacute;tait
+depuis longtemps son ma&icirc;tre absolu pour les grandes,
+&eacute;chappant &agrave; toute pression avec une
+ind&eacute;pendance tranquillement farouche.</p>
+
+<p>Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres
+p&ecirc;cheurs, de se lever avant le jour. Et apr&egrave;s
+souper, d&egrave;s huit heures, ayant jet&eacute; un dernier coup
+d'oeil de satisfaction &agrave; ses casiers de Loguivy, &agrave;
+ses filets neufs, il commen&ccedil;a de se d&eacute;shabiller,
+l'esprit en apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans
+le lit &agrave; rideaux de perse rose qu'il partageait avec
+Laumec son petit fr&egrave;re.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p>...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud,
+&eacute;tait au cartier de Brest; - tr&egrave;s
+d&eacute;pays&eacute;, mais tr&egrave;s sage; portant
+cr&acirc;nement son col bleu ouvert et son bonnet &agrave; pompon
+rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute
+taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille
+grand'm&egrave;re et rest&eacute; l'enfant innocent
+d'autrefois.</p>
+
+<p>Un seul soir il s'&eacute;tait gris&eacute;, avec des _pays,_
+parce que c'est l'usage: ils &eacute;taient rentr&eacute;s au
+quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant
+&agrave; tue-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Un dimanche aussi, il &eacute;tait all&eacute; au
+th&eacute;&acirc;tre dans les galeries hautes. On jouait un de
+ces grands drames o&ugrave; les matelots, s'exasp&eacute;rant
+contre le tra&icirc;tre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils
+poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent
+d'ouest. Il avait surtout trouv&eacute; qu'il y faisait
+tr&egrave;s chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
+tentative pour enlever son paletot lui avait valu une
+r&eacute;primande de l'officier de service. Et il s'&eacute;tait
+endormi sur la fin.</p>
+
+<p>En rentrant &agrave; la caserne, pass&eacute; minuit, il avait
+rencontr&eacute; des dames d'un &acirc;ge assez m&ucirc;r,
+coiff&eacute;es en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur
+trottoir.</p>
+
+<p>--&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on, disaient-elles avec
+des grosses voix rauques.</p>
+
+<p>Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient,
+n'&eacute;tant point si na&iuml;f qu'on aurait pu le croire. Mais
+le souvenir, &eacute;voqu&eacute; tout &agrave; coup, de sa
+vieille grand'm&egrave;re et de Marie Gaos, l'avait fait passer
+devant elles tr&egrave;s d&eacute;daigneux, les toisant du haut
+de sa beaut&eacute; et de sa jeunesse avec un sourire de moquerie
+enfantine. Elles avaient m&ecirc;me &eacute;t&eacute; fort
+&eacute;tonn&eacute;es, les belles, de la r&eacute;serve de ce
+matelot:</p>
+
+<p>--As-tu vu celui-l&agrave;!... Prends garde, sauve-toi, mon
+fils; sauve-toi, l'on va te manger.</p>
+
+<p>Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient
+s'&eacute;tait perdu dans la rumeur vague qui emplissait les
+rues, par cette nuit de dimanche.</p>
+
+<p>Il se conduisait &agrave; Brest comme en Islande; comme au
+large, il restait vierge. - Mais les autres ne se moquaient pas
+de lui, parce qu'il &eacute;tait tr&egrave;s fort, ce qui inspire
+le respect aux marins.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p>Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait
+&agrave; lui annoncer qu'il &eacute;tait d&eacute;sign&eacute;
+pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...</p>
+
+<p>Il se doutait depuis longtemps que &ccedil;a arriverait, ayant
+entendu dire &agrave; ceux qui lisaient les journaux que, par
+l&agrave;-bas, la guerre n'en finissait plus. A cause de
+l'urgence du d&eacute;part, on le pr&eacute;venait en m&ecirc;me
+temps qu'on ne pourrait pas lui donner la permission
+accord&eacute;e d'ordinaire, pour les adieux, &agrave; ceux qui
+vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire son sac et
+s'en aller. Il lui vint un trouble extr&ecirc;me: c'&eacute;tait
+le charme des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi
+l'angoisse de tout quitter, avec l'inqui&eacute;tude vague de ne
+plus revenir.</p>
+
+<p>Mille choses tourbillonnaient dans sa t&ecirc;te. Un grand
+bruit se faisait autour de lui, dans le salles du quartier,
+o&ugrave; quantit&eacute; d'autres venaient d'&ecirc;tre
+d&eacute;sign&eacute;s aussi pour cette escadre de Chine.</p>
+
+<p>Et vite il &eacute;crivit &agrave; sa pauvre vieille
+grand'm&egrave;re, vite au crayon, assis par terre, isol&eacute;
+dans une r&ecirc;verie agit&eacute;e, au milieu du va-et-vient et
+de la clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient
+partir.</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p><br>
+ Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres,
+deux jours apr&egrave;s, en riant derri&egrave;re lui; c'est
+&eacute;gal, ils ont l'air de bien s'entendre tout de
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ils s'amusaient de le voir, pour la premi&egrave;re fois, se
+promener dans les rues de Recouvrance avec une femme au bras,
+comme tout le monde, se penchant vers elle d'un air tendre, lui
+disant des choses qui avaient l'air tout &agrave; fait
+douces.</p>
+
+<p>Une petite personne &agrave; la tournure assez alerte, vue de
+dos; - des jupes un peu courtes, par exemple, pour la mode du
+jour; un petit ch&acirc;le brun, et une grande coiffe de
+Paimpolaise.</p>
+
+<p>Elle aussi, suspendue &agrave; son bras, se retournait vers
+lui pour le regarder avec tendresse.</p>
+
+<p>--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!</p>
+
+<p>Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien
+que c'&eacute;tait une bonne vieille grand'm&egrave;re, venue de
+la campagne.</p>
+
+<p>...Venue en h&acirc;te, prise d'une &eacute;pouvante affreuse,
+&agrave; la nouvelle du d&eacute;part de son petit-fils: - car
+cette guerre de Chine avait d&eacute;j&agrave; co&ucirc;t&eacute;
+beaucoup de marins au pays de Paimpol.</p>
+
+<p>Ayant r&eacute;uni toutes ses pauvres petites
+&eacute;conomies, arrang&eacute; dans un carton sa belle robe des
+dimanches et une coiffe de rechange, elle &eacute;tait partie
+pour l'embrasser au moins encore une fois.</p>
+
+<p>Tout droit elle avait &eacute;t&eacute; le demander &agrave;
+la caserne et d'abord l'adjudant de sa compagnie avait
+refus&eacute; de le laisser sortir.</p>
+
+<p>--Si vous voulez r&eacute;clamer, allez, ma bonne dame, allez
+vous adresser au capitaine, le voil&agrave; qui passe.</p>
+
+<p>Et carr&eacute;ment, elle y &eacute;tait all&eacute;e.
+Celui-ci s'&eacute;tait laiss&eacute; toucher.</p>
+
+<p>--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.</p>
+
+<p>Et Moan, quatre &agrave; quatre, &eacute;tait mont&eacute; se
+mettre en toilette de ville, - tandis que la bonne vieille, pour
+l'amuser, comme toujours, faisait par derri&egrave;re &agrave;
+cet adjudant une fine grimace impayable, avec une
+r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien
+d&eacute;collet&eacute; dans sa tenue de sortie, elle avait
+&eacute;t&eacute; &eacute;merveill&eacute;e de le trouver si
+beau: sa barbe noire, qu'un coiffeur lui avait taill&eacute;e,
+&eacute;tait en pointe &agrave; la mode des marins cette
+ann&eacute;e-l&agrave;, les liettes de sa chemise ouverte
+&eacute;taient fris&eacute;e menu, et son bonnet avait de longs
+rubans qui flottaient termin&eacute;s par des encres d'or.</p>
+
+<p>Un instant elle s'&eacute;tait imagin&eacute; voir son fils
+Pierre qui, vingt ans auparavant, avait &eacute;t&eacute; lui
+aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce long pass&eacute;
+d&eacute;j&agrave; enfui derri&egrave;re elle, de tous ces morts,
+avait jet&eacute; furtivement sur l'heure pr&eacute;sente une
+ombre triste.</p>
+
+<p>Tristesse vite effac&eacute;e. Ils &eacute;taient sortis bras
+dessus bras dessous, dans la joie d'&ecirc;tre ensemble; - et
+c'est alors que, la prenant pour son amoureuse, on l'avait
+jug&eacute;e "un peu ancienne".</p>
+
+<p>Elle l'avait emmen&eacute; d&icirc;ner, en partie fine, dans
+une auberge tenue par des Paimpolais, qu'on lui avait
+recommand&eacute;e comme n'&eacute;tant pas trop ch&egrave;re.
+Ensuite, se donnant le bras toujours, ils &eacute;taient
+all&eacute;s dans Brest, regarder les &eacute;talages des
+boutiques. Et rien n'&eacute;tait si amusant que tout ce qu'elle
+trouvait &agrave; dire pour faire rire son petit-fils, - en
+breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas
+comprendre.</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p><br>
+ Elle &eacute;tait rest&eacute;e trois jours avec lui, trois
+jours de f&ecirc;te sur lesquels pesait un _apr&egrave;s_ bien
+sombre, autant dire trois jours de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner &agrave;
+Ploubazlanec. C'est que d'abord elle &eacute;tait au bout de son
+pauvre argent. Et puis Sylvestre embarquait le surlendemain, et
+les matelots sont toujours consign&eacute;s inexorablement dans
+les quartiers, la veille des grands d&eacute;parts (un usage qui
+semble &agrave; premi&egrave;re vue un peu barbare, mais qui est
+une pr&eacute;caution n&eacute;cessaire contre les
+_bord&eacute;es_ qu'ils ont tendance &agrave; courir au moment de
+se mettre en campagne).</p>
+
+<p>Oh! ce dernier jour!... Elle avait eu beau faire, beau
+chercher dans sa t&ecirc;te pour dire encore des choses
+dr&ocirc;les &agrave; son petit-fils, elle n'avait rien
+trouv&eacute;, non, mais c'&eacute;taient des larmes qui avaient
+envie de venir, les sanglots qui, &agrave; chaque instant, lui
+montaient &agrave; la gorge. Suspendue &agrave; son bras, elle
+lui faisait mille recommandations qui, &agrave; lui aussi,
+donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fini par entrer dans
+une &eacute;glise pour dire ensemble leurs pri&egrave;res.</p>
+
+<p>C'est par le train du soir qu'elle s'en &eacute;tait
+all&eacute;e. Pour &eacute;conomiser, ils s'&eacute;taient rendus
+&agrave; pied &agrave; la gare; lui, portant son carton de voyage
+et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de
+tout son poids. Elle &eacute;tait fatigu&eacute;e,
+fatigu&eacute;e, la pauvre vieille; elle n'en pouvait plus, de
+s'&ecirc;tre tant surmen&eacute;e pendant trois ou quatre jours.
+Le dos tout courb&eacute; sous son ch&acirc;le brun, ne trouvant
+plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet
+dans la tournure et sentait bien toute l'accablante lourdeur de
+ses soixante-seize ans. A l'id&eacute;e que c'&eacute;tait fini,
+que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se
+d&eacute;chirait d'une mani&egrave;re affreuse. Et c'&eacute;tait
+en Chine qu'il s'en allait, l&agrave;-bas, &agrave; la tuerie!
+Elle l'avait encore l&agrave;, avec elle: elle le tenait encore
+de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute
+sa volont&eacute;, ni toutes ses larmes ni tout son
+d&eacute;sespoir de grand'm&egrave;re ne pourraient rien pour le
+garder!...</p>
+
+<p>Embarrass&eacute;e de son billet, de son panier de provisions,
+de ses mitaines, agit&eacute;e, tremblante, elle lui faisait ses
+recommandations derni&egrave;res auxquelles il r&eacute;pondait
+tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la t&ecirc;te
+pench&eacute;e tendrement vers elle, la regardant avec ses bons
+yeux doux, son air de petit enfant.</p>
+
+<p>--Allons, la vieille, il faut vous d&eacute;cider si vous
+voulez partir!</p>
+
+<p>La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train,
+elle lui enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la
+chose &agrave; terre, pour se pendre &agrave; son cou dans un
+embrassement supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne
+donnaient plus envie de sourire &agrave; personne. Pouss&eacute;e
+par les employ&eacute;s, &eacute;puis&eacute;e, perdue, elle se
+jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma
+brusquement la<br>
+ porti&egrave;re sur les talons, tandis que, lui, prenait sa
+course l&eacute;g&egrave;re de matelot, d&eacute;crivait une
+courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le tour et d'arriver
+&agrave; la barri&egrave;re, dehors, &agrave; temps pour la voir
+passer.</p>
+
+<p>Un grand coup de sifflet, l'&eacute;branlement bruyant des
+roues, - la grand'm&egrave;re passa. - Lui, contre cette
+barri&egrave;re, agitait avec une gr&acirc;ce juv&eacute;nile son
+bonnet &agrave; rubans flottants, et elle, pench&eacute;e
+&agrave; la fen&ecirc;tre de son wagon de troisi&egrave;me,
+faisant signe avec son mouchoir pour &ecirc;tre mieux reconnue.
+Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette
+forme bleu-noir qui &eacute;tait encore son petit-fils, elle le
+suivait des yeux, lui jetant de toute son &acirc;me cet "au
+revoir" toujours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en
+vont.</p>
+
+<p>Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre;
+jusqu'&agrave; la derni&egrave;re minute, suis bien sa silhouette
+fuyante, qui s'efface l&agrave;-bas pour jamais...</p>
+
+<p>Lui, s'en retournant lentement, t&ecirc;te baiss&eacute;e,
+avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit
+d'automne &eacute;tait venue, le gaz allum&eacute; partout, la
+f&ecirc;te des matelots commenc&eacute;e. Sans prendre garde
+&agrave; rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se
+rendant au quartier.</p>
+
+<p>--"&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on," disaient
+d&eacute;j&agrave; des vois enrou&eacute;es de ces dames qui
+avaient commenc&eacute; leurs cent pas sur les trottoirs.</p>
+
+<p>Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul,
+dormant &agrave; peine jusqu'au matin.</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ ...Il avait pris le large, emport&eacute; tr&egrave;s vite sur
+des mers inconnues, beaucoup plus bleues que celle de
+l'Islande.</p>
+
+<p>Le navire qui le conduisait en extr&ecirc;me Asie avait ordre
+de se h&acirc;ter, de br&ucirc;ler les rel&acirc;ches.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il avait conscience d'&ecirc;tre bien loin,
+&agrave; cause de cette vitesse qui &eacute;tait incessante,
+&eacute;gale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni
+de la mer. Etant gabier, il vivait dans sa m&acirc;ture,
+perch&eacute; comme un oiseau, &eacute;vitant ces soldats
+entass&eacute;s sur le pont, cette cohue d'en bas.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; deux fois sur la
+c&ocirc;te de Tunis, pour prendre encore des zouaves et des
+mulets; de tr&egrave;s loin il avait aper&ccedil;u des villes
+blanches sur des sables ou des montagnes. Il &eacute;tait
+m&ecirc;me descendu du sa hune pour regarder curieusement des
+hommes tr&egrave;s bruns, drap&eacute;s de voiles blancs, qui
+&eacute;taient venus dans des barques pour vendre des fruits: les
+autres lui avaient dit que c'&eacute;taient &ccedil;a, les
+B&eacute;douins.</p>
+
+<p>Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours,
+malgr&eacute; la saison d'automne, lui donnaient l'impression
+d'un d&eacute;paysement extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Un jour, on &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; une ville
+appel&eacute;e Port-Sa&iuml;d. Tous les pavillons d'Europe
+flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un air
+de Babel en f&ecirc;te, et des sables miroitants l'entouraient
+comme une mer. On avait mouill&eacute; l&agrave; &agrave; toucher
+les quais, presque au milieu des longues rues &agrave; maisons de
+bois. Jamais, depuis le d&eacute;part, il n'avait vu si clair et
+de si<br>
+ pr&egrave;s le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette
+agitation, cette profusion de bateaux.</p>
+
+<p>Avec un bruit continuel de sifflets et de sir&egrave;nes
+&agrave; vapeur, tous ces navires s'engouffraient dans une sorte
+de long canal, &eacute;troit comme un foss&eacute;, qui fuyait en
+ligne argent&eacute;e dans l'infini de ces sables. Du haut de sa
+hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
+dans les plaines.</p>
+
+<p>Sur ces quais circulaient toute esp&egrave;ce de costumes; des
+hommes en robe de toutes les couleurs, affair&eacute;s, criant,
+dans le grand coup de feu du transit. Et le soir, aux sifflets
+diaboliques des machines, &eacute;taient venus se m&ecirc;ler les
+tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des choses
+bruyantes, comme pour endormir les regrets d&eacute;chirants de
+tous les exil&eacute;s qui passaient.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s le soleil lev&eacute;, ils
+&eacute;taient entr&eacute;s eux aussi dans l'&eacute;troit ruban
+d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les
+pays. Cela avait dur&eacute; deux jours, cette promenade &agrave;
+la file dans le d&eacute;sert; puis une autre mer s'&eacute;tait
+ouverte devant eux, et ils avaient repris le large.</p>
+
+<p>On marchait &agrave; toute vitesse toujours; cette mer plus
+chaude avait &agrave; sa surface des marbrures rouges et
+quelquefois l'&eacute;cume battue du sillage avait la couleur du
+sang. Il vivait presque tout le temps dans sa hune, se chantant
+tout bas &agrave; lui-m&ecirc;me _Jean Fran&ccedil;ois de
+Nantes,_ pour se rappeler son fr&egrave;re Yann, l'Islande, le
+bon temps pass&eacute;.</p>
+
+<p>Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il
+voyait appara&icirc;tre quelque montagne de nuance
+extraordinaire. Ceux qui menaient le navire connaissaient sans
+doute, malgr&eacute; l'&eacute;loignement et le vague, ces caps
+avanc&eacute;s des continents qui sont comme des points de
+rep&egrave;re &eacute;ternels sur les grands chemins du monde.
+Mais, quand on est gabier, on navigue emport&eacute; comme une
+chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les mesures
+sur l'&eacute;tendue qui ne finit pas.</p>
+
+<p>Lui, n'avait que la notion d'un &eacute;loignement effroyable
+qui augmentait toujours; mais il en avait la notion tr&egrave;s
+nette, en regardant de haut ce sillage, bruissant, rapide, qui
+fuyait derri&egrave;re; en comptant depuis combien durait cette
+vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.</p>
+
+<p>En bas, sur le pont, la foule, les hommes entass&eacute;s
+&agrave; l'ombre des tentes, haletaient avec accablement. L'eau,
+l'air, la lumi&egrave;re avaient pris une splendeur morne,
+&eacute;crasante; et la f&ecirc;te &eacute;ternelle de ces choses
+&eacute;tait comme une ironie pour les &ecirc;tres, pour les
+existences organis&eacute;es qui sont
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res:</p>
+
+<p>... Une fois, dans sa hune, il fut tr&egrave;s amus&eacute;
+par des nu&eacute;es de petits oiseaux, d'esp&egrave;ce inconnue,
+qui vinrent se jeter sur le navire comme des tourbillons de
+poussi&egrave;re noire. Ils se laissaient prendre et caresser,
+n'en pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t, les plus fatigu&eacute;s
+commenc&egrave;rent &agrave; mourir.</p>
+
+<p>... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les
+sabords, ces tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient venus de par del&agrave; les grands
+d&eacute;serts, pouss&eacute;s par un vent de temp&ecirc;te. Par
+peur de tomber dans cet infini bleu qui &eacute;tait partout, ils
+s'&eacute;taient abattus, d'un dernier vol &eacute;puis&eacute;,
+sur ce bateau qui passait. L&agrave;-bas, au fond de quelque
+r&eacute;gion lointaine de la Libye, leur race avait
+pullul&eacute; dans des amours exub&eacute;rantes. Leur race
+avait pullul&eacute; sans mesure, et il y en avait eu trop; alors
+la m&egrave;re aveugle, et sans &acirc;me, la m&egrave;re<br>
+ nature, avait chass&eacute; d'un souffle cet exc&egrave;s de
+petits oiseaux avec la m&ecirc;me impassibilit&eacute; que s'il
+se f&ucirc;t agi d'une g&eacute;n&eacute;ration d'hommes.</p>
+
+<p>Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le
+pont &eacute;tait jonch&eacute; de leurs petits corps qui hier
+palpitaient de vie, de chants et d'amour... Petites loques
+noires, aux plumes mouill&eacute;es, Sylvestre et les gabiers les
+ramassaient, &eacute;tendant dans leurs mains, d'un air de
+commis&eacute;ration, ces fines ailes bleu&acirc;tres, - et puis
+les poussaient au grand n&eacute;ant de la mer, &agrave; coups de
+balai...</p>
+
+<p>Ensuite pass&egrave;rent des sauterelles, filles de celles de
+Mo&iuml;se, et le navire en fut couvert.</p>
+
+<p>Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu
+inalt&eacute;rable o&ugrave; on ne voyait plus rien de vivant, -
+si ce n'est des poissons quelquefois, qui volaient au ras de
+l'eau...</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p><br>
+ ... De la pluie &agrave; torrents, sous un ciel lourd et tout
+noir; - c'&eacute;tait l'Inde. Sylvestre venait de mettre le pied
+sur cette terre-l&agrave;, le hasard l'ayant fait choisir
+&agrave; bord pour compl&eacute;ter _l'armement_ d'une
+baleini&egrave;re.</p>
+
+<p>A travers l'&eacute;paisseur des feuillages, il recevait
+l'ond&eacute;e ti&egrave;de, et regardait autour de lui les
+choses &eacute;tranges. Tout &eacute;tait magnifiquement vert;
+les feuilles des arbres &eacute;taient faites comme des plumes
+gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands
+yeux velout&eacute;s qui semblaient se fermer sous le poids de
+leurs cils. Le vent qui poussait cette pluie sentait le musc et
+les fleurs.</p>
+
+<p>Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme
+le _&Eacute;coute ici, joli gar&ccedil;on,_ entendu maintes fois
+dans Brest. Mais, au milieu de ce pays enchant&eacute;, leur
+appel &eacute;tait troublant et faisait passer des frissons dans
+la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
+mousselines transparentes qui les drapaient; elles &eacute;taient
+fauves et polies comme du bronze.</p>
+
+<p>H&eacute;sitant encore, et pourtant fascin&eacute; par elles,
+il s'avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, peu &agrave; peu, pour
+les suivre.</p>
+
+<p>...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine,
+modul&eacute; en trilles d'oiseau, le rappela brusquement dans sa
+baleini&egrave;re, qui allait repartir.</p>
+
+<p>Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde. Quand on
+se retrouva au large le soir, il &eacute;tait encore vierge comme
+un enfant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une nouvelle semaine de mer bleue, on
+s'arr&ecirc;ta dans un autre pays de pluie et de verdure. Une
+nu&eacute;e de bonshommes jaunes, qui poussaient des cris,
+envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
+paniers.</p>
+
+<p>--Alors nous sommes donc d&eacute;j&agrave; en Chine? Demanda
+Sylvestre, voyant qu'ils avaient tous des figures de magot et des
+queues.</p>
+
+<p>On lui dit que non; encore un peu de patience: ce
+n'&eacute;tait que Singapour. Il remonta dans sa hune, pour
+&eacute;viter la poussi&egrave;re noir&acirc;tre que le vent
+promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
+s'entassait fi&eacute;vreusement dans les soutes.</p>
+
+<p>Enfin on arriva un jour dans un pays appel&eacute; Tourane,
+o&ugrave; se trouvait au mouillage une certaine _Circ&eacute;_
+tenant un blocus. C'&eacute;tait le bateau auquel il se savait
+depuis longtemps destin&eacute;s, et on l'y d&eacute;posa avec
+son sac.</p>
+
+<p>Il y retrouva des _pays_ m&ecirc;me deux _Islandais_ qui pour
+le moment &eacute;taient canonniers.</p>
+
+<p>Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles
+o&ugrave; il l'y avait rien &agrave; faire, ils se
+r&eacute;unissaient sur le pont, isol&eacute;s des autres, pour
+former ensemble une petite Bretagne de souvenir.</p>
+
+<p>Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie
+triste, avant le moment d&eacute;sir&eacute; d'aller se
+battre.</p>
+
+<p>XI</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Paimpol, - le dernier jour de f&eacute;vrier, - veille du
+d&eacute;part des p&ecirc;cheurs pour l'Islande.</p>
+
+<p>Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile
+et devenue tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+
+<p>C'est que Yann &eacute;tait en bas, &agrave; causer avec son
+p&egrave;re. Elle l'avait vu venir, et elle entendait vaguement
+r&eacute;sonner sa voix.</p>
+
+<p>Ils ne s'&eacute;taient pas rencontr&eacute;s de tout l'hiver,
+comme si une fatalit&eacute; les e&ucirc;t toujours
+&eacute;loign&eacute;s l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa course &agrave; Pors-Even, elle avait
+fond&eacute; quelque esp&eacute;rance sur le _pardon des
+Islandais,_ o&ugrave; l'on a beaucoup d'occasions de se voir et
+de causer, sur la place, le soir, dans les groupes. Mais,
+d&egrave;s le matin de cette f&ecirc;te, les rues &eacute;tant
+d&eacute;j&agrave; tendues de blanc, orn&eacute;es de guirlandes
+vertes, une mauvaise pluie s'&eacute;tait mise &agrave; tomber
+&agrave; torrents, chass&eacute;e de l'ouest par une brise
+g&eacute;missante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si
+noir. "Allons, ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient
+dit tristement les filles qui avaient leurs amoureux de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Et, en effet, ils n'&eacute;taient
+pas venus, ou bien s'&eacute;taient vite enferm&eacute;s &agrave;
+boire. Pas de procession, pas de promenade, et elle, le coeur
+plus serr&eacute; que de coutume, &eacute;tait rest&eacute;e
+derri&egrave;re ses vitres toute la soir&eacute;e,
+&eacute;coutant ruisseler l'eau des toits et monter du fond des
+cabarets les chants bruyants des p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, elle avait pr&eacute;vu cette visite
+d'Yann, se doutant bien que, pour cette affaire de vente de
+barque non encore r&eacute;gl&eacute;e, le p&egrave;re Gaos, qui
+n'aimait pas venir &agrave; Paimpol, enverrait son fils. Alors
+elle s'&eacute;tait promis qu'elle irait &agrave; lui, ce que les
+filles ne font pas d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en
+avoir le coeur net. Elle lui reprocherait de l'avoir
+troubl&eacute;e, puis abandonn&eacute;e, &agrave; la
+mani&egrave;res de gar&ccedil;ons qui n'ont pas d'honneur.
+Ent&ecirc;tement, sauvagerie, attachement au m&eacute;tier de la
+mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles
+indiqu&eacute;s par Sylvestre &eacute;taient les seuls, ils
+pourraient bien tomber, qui sait! apr&egrave;s un entretien franc
+comme serait le leur. Et alors, peut-&ecirc;tre,
+repara&icirc;trait son beau sourire qui arrangerait tout, - ce
+m&ecirc;me sourire qui l'avait tant surprise et charm&eacute;e
+l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal pass&eacute;e
+tout enti&egrave;re &agrave; valser entres ses bras. Et cet
+espoir lui rendait du courage, l'emplissait d'une impatience
+presque douce.</p>
+
+<p>De loin, tout para&icirc;t toujours si facile, si simple
+&agrave; dire et &agrave; faire.</p>
+
+<p>Et, pr&eacute;cis&eacute;ment, cette visite d'Yann tombait
+&agrave; une heure choisie: elle &eacute;tait s&ucirc;re que son
+p&egrave;re, en ce moment assis &agrave; fumer, ne se
+d&eacute;rangerait pas pour le reconduire; donc, dans le corridor
+o&ugrave; il n'y aurait personne, elle pourrait avoir enfin son
+explication avec lui.</p>
+
+<p>Mais voici qu'&agrave; pr&eacute;sent, le moment venu, cette
+hardiesse lui semblait extr&ecirc;me. L'id&eacute;e seulement de
+le rencontrer, de le voir face &agrave; face au pied de ces
+marches la faisait trembler. Son coeur battait &agrave; se
+rompre... Et dire que, d'un moment &agrave; l'autre, cette porte
+en bas allait s'ouvrir, - avec le petit bruit grin&ccedil;ant
+qu'elle connaissait bien, - pour lui donner passage!</p>
+
+<p>Non, d&eacute;cid&eacute;ment, elle n'oserait jamais;
+plut&ocirc;t se consumer d'attente et mourir de chagrin, que
+tenter une chose pareille. Et d&eacute;j&agrave; elle avait fait
+quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
+travailler.</p>
+
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta encore, h&eacute;sitante,
+effar&eacute;e, se rappellent que c'&eacute;tait demain le
+d&eacute;part pour l'Islande, et que cette occasion de le voir
+&eacute;tait unique. Il faudrait donc, si elle la manquait,
+recommencer des mois de solitude et d'attente, languir
+apr&egrave;s son retour, perdre encore tout un &eacute;t&eacute;
+de sa vie...</p>
+
+<p>En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait! Brusquement
+r&eacute;solue, elle descendit en courant l'escalier, et arriva
+tremblante se planter devant luit.</p>
+
+<p>--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous
+pla&icirc;t.</p>
+
+<p>--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix,
+portant la main &agrave; son chapeau.</p>
+
+<p>Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la
+t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, l'expression dure,
+ayant m&ecirc;me l'air de se demander si seulement il
+s'arr&ecirc;terait. Un pied en avant, pr&ecirc;t &agrave; fuir,
+il plaquait ses larges &eacute;paules &agrave; la muraille, comme
+pour &ecirc;tre moins pr&egrave;s d'elle dans ce couloir
+&eacute;troit o&ugrave; il se voyait pris.</p>
+
+<p>Glac&eacute;e, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle
+avait pr&eacute;par&eacute; pour lui dire: elle n'avait pas
+pr&eacute;vu qu'il pourrait lui faire cet affront-l&agrave;, de
+passer sans l'avoir &eacute;cout&eacute;e...</p>
+
+<p>--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann?
+Demanda-t-elle d'un ton sec et bizarre, qui n'&eacute;tait pas
+celui qu'elle voulait avoir.</p>
+
+<p>Lui, d&eacute;tournait les yeux, regardant dehors. Ses joues
+&eacute;taient devenues tr&egrave;s rouges, une mont&eacute;e de
+sang lui br&ucirc;lait le visage, et ses narines mobiles se
+dilataient &agrave; chaque respiration suivant les mouvements de
+sa poitrine, comme celles des taureaux.</p>
+
+<p>Elle essaya de continuer:</p>
+
+<p>--Le soir du bal o&ugrave; nous &eacute;tions ensemble, vous
+m'aviez dit au revoir comme on ne le dit pas &agrave; une
+indiff&eacute;rente... Monsieur Yann, vous &ecirc;tes sans
+m&eacute;moire donc... Que vous ai-je fait?...</p>
+
+<p>... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait l&agrave;,
+venant de la rue, agitait les cheveux de Yann, les ailes de la
+coiffe de Gaud, et, derri&egrave;re eux, fit furieusement battre
+une porte. On &eacute;tait mal dans ce corridor pour parler de
+choses graves. Apr&egrave;s ses premi&egrave;res phrases,
+&eacute;trangl&eacute;es dans sa gorge, Gaud restait muette,
+sentant tourner sa t&ecirc;te, n'ayant plus d'id&eacute;es. Ils
+s'&eacute;taient avanc&eacute;s vers la porte de la rue, lui,
+fuyant toujours.</p>
+
+<p>Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel &eacute;tait
+noir. Par cette porte ouverte, un &eacute;clairage livide et
+triste tombait en plein sur leurs figures. Et une voisine d'en
+face les regardait: qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire, ces
+deux-l&agrave;, dans le corridor, avec des airs si
+troubl&eacute;s? qu'est-ce qui se passait donc chez les
+M&eacute;vel?</p>
+
+<p>--Non, mademoiselle Gaud, r&eacute;pondit-il &agrave; la fin
+en se d&eacute;gageant avec une aisance de fauve. -
+D&eacute;j&agrave; j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient
+sur nous... Non, mademoiselle Gaud... Vous &ecirc;tes riche, nous
+ne sommes pas gens de la m&ecirc;me classe. Je ne suis pas un
+gar&ccedil;on &agrave; venir chez vous, moi...</p>
+
+<p>Et il s'en alla...</p>
+
+<p>Ainsi tout &eacute;tait fini, fini &agrave; jamais. Et, elle
+n'avait m&ecirc;me rien dit de ce qu'elle voulait dire, dans
+cette entrevue qui n'avait r&eacute;ussi qu'&agrave; la faire
+passer &agrave; ses yeux pour une effront&eacute;e... Quel
+gar&ccedil;on &eacute;tait-il donc, ce Yann, avec son
+d&eacute;dain des filles, son d&eacute;dain de l'argent, son
+d&eacute;dain de tout!...</p>
+
+<p>Elle restait d'abord clou&eacute;e sur place, voyant les
+choses remuer autour d'elle, avec du vertige...</p>
+
+<p>Et puis une id&eacute;e, plus intol&eacute;rable que toutes,
+lui vint comme un &eacute;clair: des camarades d'Yann, des
+Islandais, faisaient les cent pas sur la place, l'attendant! S'il
+allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se serait un
+affront encore plus odieux! Elle remonta vite dans sa chambre,
+pour les observer &agrave; travers ses rideaux...</p>
+
+<p>Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes.
+Mais ils regardaient tout simplement le temps, qui devenait de
+plus en plus sombre, et faisaient des conjectures sur la grande
+pluie mena&ccedil;ante, disant:</p>
+
+<p>--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa
+passera.</p>
+
+<p>Et puis ils plaisant&egrave;rent &agrave; haute voix sur
+Jeannie Caroff, sur diff&eacute;rentes belles; mais aucun ne se
+retourna vers sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient gais tous, except&eacute; lui qui ne
+r&eacute;pondait pas, ne souriait pas, mais demeurait grave et
+triste. Il n'entra point boire avec les autres et, sans plus
+prendre garde &agrave; eux ni &agrave; la pluie commenc&eacute;e,
+marchant lentement sous l'averse comme quelqu'un absorb&eacute;
+dans une r&ecirc;verie, il traversa la place, dans la direction
+de Ploubazlanec...</p>
+
+<p>Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse
+sans espoir prit la place de l'amer d&eacute;pit qui lui
+&eacute;tait d'abord mont&eacute; au coeur.</p>
+
+<p>Elle s'assit, la t&ecirc;te dans ses mains. Que faire &agrave;
+pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>Oh! s'il avait pu l'&eacute;couter rien qu'un moment;
+plut&ocirc;t, s'il pouvait venir l&agrave;, seul avec elle dans
+cette chambre o&ugrave; on se parlerait en paix, tout
+s'expliquerait peut-&ecirc;tre encore.</p>
+
+<p>Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face. Elle lui
+dirait: "Vous m'avez cherch&eacute;e quand je ne vous demandais
+rien; &agrave; pr&eacute;sent je suis &agrave; vous de toute mon
+&acirc;me si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir
+la femme d'un p&ecirc;cheur, et cependant, parmi les
+gar&ccedil;ons de Paimpol, je n'aurais qu'&agrave; choisir si
+j'en d&eacute;sirais un pour mari; mais je vous aime vous, parce
+que, malgr&eacute; tout, je vous crois meilleur que les autres
+jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie;
+bien que j'aie habit&eacute; dans les villes, je vous jure que je
+suis une fille sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors,
+puisque je vous aime tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?</p>
+
+<p>... Mais tout cela ne serait jamais exprim&eacute;, jamais dit
+qu'en r&ecirc;ve; il &eacute;tait trop tard, Yann ne l'entendrait
+point. Tenter de lui parler une seconde fois... oh! non! pour
+quelle esp&egrave;ce de cr&eacute;ature la prendrait-il,
+alors!... Elle aimerait mieux mourir.</p>
+
+<p>Et demain ils partaient tous pour l'Islande! Seule dans sa
+belle chambre, o&ugrave; entrait le jour blanch&acirc;tre de
+f&eacute;vrier, ayant froid, assise au hasard sur une des chaises
+rang&eacute;es le long du mur, il lui semblait voir crouler le
+monde, avec les choses pr&eacute;sentes et les choses &agrave;
+venir, au fond d'un vide morne, effroyable, qui venait de se
+creuser partout autour d'elle.</p>
+
+<p>Elle souhaitait &ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;e de la
+vie, &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; couch&eacute;e bien tranquille
+sous une pierre, pour ne plus souffrir... Mais, vraiment, elle
+lui pardonnait, et aucune haine n'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute;e
+&agrave; son amour d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour lui...</p>
+
+<p>XII</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ La mer, la mer grise.</p>
+
+<p>Sur la grand'route non trac&eacute;e qui m&egrave;ne, chaque
+&eacute;t&eacute;, les p&ecirc;cheurs en Islande, Yann filait
+doucement depuis un jour.</p>
+
+<p>La veille, quand on &eacute;tait parti au chant des vieux
+cantiques, il soufflait une brise du sud, et tous les navires,
+couverts de voiles, s'&eacute;taient dispers&eacute;s comme des
+mouettes.</p>
+
+<p>Puis cette brise &eacute;tait devenue plus molle, et les
+marches s'&eacute;taient ralenties; des bancs de brume
+voyageaient au ras des eaux.</p>
+
+<p>Yann &eacute;tait peut-&ecirc;tre plus silencieux que
+d'habitude. Il se plaignait du temps trop calme et paraissait
+avoir besoin de s'agiter, pour chasser de son esprit quelque
+obsession. Il n'y avait pourtant rien &agrave; faire, qu'&agrave;
+glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien
+qu'&agrave; respirer et &agrave; se laisser vivre. En regardant,
+on ne voyait que des grisailles profondes; en &eacute;coutant, on
+n'entendait que du silence...</p>
+
+<p>... Tout &agrave; coup, un bruit sourd, &agrave; peine
+perceptible, mais inusit&eacute; et venu d'en dessous avec une
+sensation de raclement, comme en voiture lorsque l'on serre les
+freins des roues! Et la _Marie,_ cessant sa marche, demeura
+immobilis&eacute;e...</p>
+
+<p>&Eacute;chou&eacute;s!!! o&ugrave; et sur quoi? Quelque banc
+de la c&ocirc;te anglaise, probablement. Aussi, on ne voyait rien
+depuis la veille au soir, avec ces brumes en rideaux.</p>
+
+<p>Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de
+mouvement contrastait avec cette tranquillit&eacute; brusque,
+fig&eacute;e, de leur navire. Voil&agrave;, elle s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; cette place, la _Marie,_ et n'en
+bougeait plus. Au milieu de cette immensit&eacute; de choses
+fluides, qui, par ces temps mous, semblaient n'avoir m&ecirc;me
+pas de consistance, elle avait &eacute;t&eacute; saisie par je ne
+sais quoi de r&eacute;sistant et d'immuable qui &eacute;tait
+dissimul&eacute; sous ces eaux; elle y &eacute;tait bien prise,
+et risquait peut-&ecirc;tre d'y mourir.</p>
+
+<p>Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par
+les pattes &agrave; de la glu?</p>
+
+<p>D'abord on ne s'en aper&ccedil;oit gu&egrave;re; cela ne
+change pas leur aspect; il faut savoir qu'ils son pris par en
+dessous et en danger de ne s'en tirer jamais.</p>
+
+<p>C'est quand ils se d&eacute;battent ensuite, que la chose
+collante vient souiller leurs ailes, leur t&ecirc;te, et que, peu
+&agrave; peu, ils prennent cet air pitoyable d'une b&ecirc;te en
+d&eacute;tresse qui va mourir.</p>
+
+<p>Pour la _Marie,_ c'&eacute;tait ainsi; au commencement cela ne
+paraissait pas beaucoup; elle se tenait bien un peu
+inclin&eacute;e, il est vrai, mais c'&eacute;tait en plein matin,
+par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour
+s'inqui&eacute;ter et comprendre que c'&eacute;tait grave.</p>
+
+<p>Le capitaine faisait un peu piti&eacute;, lui qui avait commis
+la faute en ne s'occupant pas assez du point o&ugrave; l'on
+&eacute;tait; il secouait ses mains en l'air, en disant:</p>
+
+<p>--_Ma Dou&eacute;! ma Dou&eacute;!_ sur un ton de
+d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s d'eux, dans une &eacute;claircie, se dessina
+un cap qu'ils ne reconnaissaient pas bien. Il s'embruma presque
+aussit&ocirc;t; on ne le distingua plus.</p>
+
+<p>D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fum&eacute;e. - Et
+pour le moment, ils aimaient presque mieux cela: ils avaient
+grande crainte de ces sauveteurs anglais qui viennent de force
+vous tirer de peine &agrave; leur mani&egrave;re, et dont il faut
+se d&eacute;fendre comme de pirates.</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;menaient tous, changeant, chavirant
+l'arrimage. Turc, leur chien, qui ne craignait pourtant pas les
+mouvements de la mer, &eacute;tait tr&egrave;s
+&eacute;motionn&eacute; lui aussi par cet incident: ces bruits
+d'en dessous, ces secousses dures quand la houle passait, et puis
+ces immobilit&eacute;s, il comprenait tr&egrave;s bien que tout
+cela n'&eacute;tait pas naturel, et se cachait dans les coins, la
+queue basse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, ils amen&egrave;rent des embarcations pour
+mouiller des ancres, essayer de se _d&eacute;haler,_ en
+r&eacute;unissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude
+manoeuvre qui dura dix heures d'affil&eacute;e; - et, le soir
+venu, le pauvre bateau, arriv&eacute; le matin si propre et
+pimpant, prenait d&eacute;j&agrave; mauvaise figure,
+inond&eacute;, souill&eacute;, en plein d&eacute;sarroi. Il
+s'&eacute;tait d&eacute;battu, secou&eacute; de toutes les
+mani&egrave;res, et restait toujours l&agrave;, clou&eacute;
+comme un bateau mort.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle
+&eacute;tait plus haute; cela tournait mal quand, tout &agrave;
+coup, vers six heures, les voil&agrave; d&eacute;gag&eacute;s,
+partis, cassant les amarres qu'ils avaient laiss&eacute;es pour
+se tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de
+l'avant &agrave; l'arri&egrave;re en criant:</p>
+
+<p>--Nous flottons!</p>
+
+<p>Ils flottaient en effet; mais comment dire cette
+joie-l&agrave;, de _flotter;_ de se tenir s'en aller, redevenir
+une chose l&eacute;g&egrave;re, vivante, au lieu d'un
+commencement d'&eacute;pave qu'on &eacute;tait tout &agrave;
+l'heure!...</p>
+
+<p>Et, du m&ecirc;me coup, la tristesse d'Yann s'&eacute;tait
+envol&eacute;e aussi. All&eacute;g&eacute; comme son bateau,
+gu&eacute;ri par la saine fatigue de ses bras, il avait
+retrouv&eacute; son air insouciant, secou&eacute; ses
+souvenirs.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres,
+il continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en
+apparence aussi libre que dans ses premi&egrave;res
+ann&eacute;es.</p>
+
+<p>XIII</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ On distribuait un courrier de France, l&agrave; bas, &agrave;
+bord de la _Circ&eacute;,_ en rade d'Ha-Long, &agrave; l'autre
+bout de la terre. Au milieu d'un groupe serr&eacute; de matelots,
+le vaguemestre appelait &agrave; haute voix les noms des heureux,
+qui avaient des lettres. Cela se passait le soir, dans la
+batterie, en se bousculant autour d'un fanal.</p>
+
+<p>--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui
+&eacute;tait bien timbr&eacute;e de Paimpol, - mais ce
+n'&eacute;tait pas l'&eacute;criture de Gaud. - Qu'est-ce que
+cela voulait dire? Et de qui venait-elle?</p>
+
+<p>L'ayant tourn&eacute;e et retourn&eacute;e, il l'ouvrit
+craintivement.</p>
+
+<p>Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.</p>
+
+<p>"Mon cher petit-fils,"<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien de sa bonne vieille grand'm&egrave;re;
+alors il respira mieux. Elle avait m&ecirc;me appos&eacute; au
+bas sa grosse signature apprise par coeur, toute trembl&eacute;e
+et &eacute;coli&egrave;re: "Veuve Moan".</p>
+
+<p>Veuve Moan. Il porta le papier &agrave; ses l&egrave;vres,
+d'un mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi, et embrassa ce pauvre
+nom comme une sainte amulette. C'est que cette lettre arrivait
+&agrave; un heure supr&ecirc;me de sa vie: demain matin,
+d&egrave;s le jour, il partait pour aller au feu.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa
+venaient d'&ecirc;tre pris. Aucune grande op&eacute;ration
+n'&eacute;tait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les renforts
+qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait &agrave;
+bord des navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour
+compl&eacute;ter les compagnies de marins d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;barqu&eacute;es. Et Sylvestre, qui avait langui
+longtemps dans les croisi&egrave;res d&egrave;s les blocus,
+venait d'&ecirc;tre d&eacute;sign&eacute; avec quelques autres
+pour combler des vides dans ces compagnies-l&agrave;.</p>
+
+<p>En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque
+chose leur disait tout de m&ecirc;me qu'ils d&eacute;barqueraient
+encore &agrave; temps pour se battre un peu. Ayant arrang&eacute;
+leurs sacs, termin&eacute; leurs pr&eacute;paratifs, et fait
+leurs adieux, ils s'&eacute;taient promen&eacute;s toute la
+soir&eacute;e au milieu des autres qui restaient, se sentant
+grandis et fiers aupr&egrave;s de ceux-l&agrave;; chacun &agrave;
+sa mani&egrave;re manifestait ses impressions de d&eacute;part,
+les uns graves, un peu recueillis; les autres se r&eacute;pandant
+en exub&eacute;rantes paroles.</p>
+
+<p>Sylvestre, lui, &eacute;tait assez silencieux et concentrait
+en lui-m&ecirc;me son impatience d'attente; seulement quand on le
+regardait, son petit sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis
+en effet, et c'est pour demain matin". La guerre, le feu, il ne
+s'en faisait encore qu'une id&eacute;e incompl&egrave;te; mais
+cela le fascinait pourtant, parce qu'il &eacute;tait de vaillante
+race.</p>
+
+<p>... Inquiet de Gaud, &agrave; cause de cette &eacute;criture
+&eacute;trang&egrave;re, il cherchait &agrave; s'approcher d'un
+fanal pour pouvoir bien lire. Et c'&eacute;tait difficile au
+milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient
+l&agrave;, pour lire aussi, dans la chaleur irrespirable de cette
+batterie...</p>
+
+<p>D&egrave;s le d&eacute;but de sa lettre, comme il l'avait
+pr&eacute;vu, la grand'm&egrave;re Yvonne expliquait pourquoi
+elle avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de recourir &agrave;
+la main peu experte d'une vieille voisine:</p>
+
+<p>"Mon cher enfant, je ne te fais pas &eacute;crire cette fois
+par ta cousine, parce qu'elle est bien dans la peine. Son
+p&egrave;re a &eacute;t&eacute; pris de mort subite, il y a deux
+jours. Et il parait que toute sa fortune a &eacute;t&eacute;
+mang&eacute;e, &agrave; de mauvais jeux d'argent qu'il avait
+faits cet hiver dans Paris. On va donc vendre sa maison et ses
+meubles. C'est une chose &agrave; laquelle personne ne
+s'attendait dans le pays. Je pense, mon cher enfant, que cela va
+te faire comme &agrave; moi beaucoup de peine.</p>
+
+<p>"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvel&eacute;
+engagement avec le capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_,
+et le d&eacute;part pour l'Islande a eu lieu d'assez bonne heure
+cette ann&eacute;e. Ils on appareill&eacute; le 1er du courant,
+l'avant-veille du grand malheur arriv&eacute; &agrave; notre
+pauvre Gaud, et ils n'en ont pas eu connaissance encore.</p>
+
+<p>"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu'&agrave;
+pr&eacute;sent c'est fini, nous ne les marierons pas; car ainsi
+elle va &ecirc;tre oblig&eacute;e de travailler pour gagner son
+pain..."</p>
+
+<p>... Il resta atterr&eacute;; ces mauvaises nouvelles lui
+avaient g&acirc;t&eacute; toute sa joie d'aller se battre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">Troisi&egrave;me partie.</h2>
+
+<p>I</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ ... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre
+s'arr&ecirc;te court, dressant l'oreille...</p>
+
+<p>C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et
+velout&eacute; de printemps. Le ciel est gris, pesant aux
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Ils sont l&agrave; six matelots arm&eacute;s, en
+reconnaissance au milieu des fra&icirc;ches rizi&egrave;res, dans
+un sentier de boue...</p>
+
+<p>... Encore!!... ce m&ecirc;me bruit dans le silence de l'air!
+- Bruit aigre et ronflant, esp&egrave;ce de _dzinn_
+prolong&eacute;, donnant bien l'impression de la petite chose
+m&eacute;chante et dure qui passe l&agrave; tout droit,
+tr&egrave;s vite, et dont la rencontre peut &ecirc;tre
+mortelle.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois de sa vie, Sylvestre
+&eacute;coute cette musique-l&agrave;. Ces balles qui vous
+arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
+soi-m&ecirc;me: le coup de feu, parti de loin, est
+att&eacute;nu&eacute;, on ne l'entend plus; alors on distingue
+mieux ce petit bourdonnement de m&eacute;tal, qui file en
+tra&icirc;n&eacute;e rapide, fr&ocirc;lant vos oreilles...</p>
+
+<p>... Et _dzin_ encore, et _dzin!_ Il en pleut maintenant, des
+balles. Tout pr&egrave;s des marins, arr&ecirc;t&eacute;s net,
+elles s'enfoncent dans le sol inond&eacute; de la rizi&egrave;re,
+chacune avec un petit _flac_ de gr&ecirc;le, sec et rapide, et un
+l&eacute;ger &eacute;claboussement d'eau.</p>
+
+<p>Eux se regardent, en souriant comme d'une farce
+dr&ocirc;lement jou&eacute;e, et ils disent:</p>
+
+<p>--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour
+les matelots, tout cela c'est de la m&ecirc;me famille
+chinoise.)</p>
+
+<p>Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes,
+celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans
+l'herbe. Cela n'a pas dur&eacute; une minute, ce petit arrosage
+de plomb, et d&eacute;j&agrave; cela cesse. Sur la grande plaine
+verte, le silence absolu revient, et nulle part on
+aper&ccedil;oit rien qui bouge.</p>
+
+<p>Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant
+le vent, ils cherchent d'o&ugrave; cela a pu venir.</p>
+
+<p>De l&agrave;-bas, s&ucirc;rement, de ce bouquet de bambous,
+qui fait dans la plaine comme un &icirc;lot de plumes, et
+derri&egrave;re lesquels apparaissent, &agrave; demi
+cach&eacute;es, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans
+la terre d&eacute;tremp&eacute;e de la rizi&egrave;re, leurs
+pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus
+longues et plus agiles, est celui qui court devant.</p>
+
+<p>Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont
+r&ecirc;v&eacute;...</p>
+
+<p>Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont
+toujours et &eacute;ternellement les m&ecirc;mes, - le gris des
+ciels couverts, la teinte fra&icirc;che des prairies au
+printemps, - on croirait voir les champs de France, avec des
+jeunes hommes courant l&agrave; ga&icirc;ment, pour tout autre
+jeu que celui de la mort.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; mesure qu'ils s'approchent, ces bambous
+montrent mieux la finesse exotique de leur feuill&eacute;e, ces
+toits de village accentuent l'&eacute;tranget&eacute; de leur
+courbure, et des hommes jaunes, embusqu&eacute;s derri&egrave;re,
+avancent, pour regarder, leurs figures plates contract&eacute;es
+par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en
+jetant un cri, et se d&eacute;ploient en une longue ligne
+tremblante, mais d&eacute;cid&eacute;e et dangereuse.</p>
+
+<p>--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur
+m&ecirc;me brave sourire.</p>
+
+<p>Mais c'est &eacute;gal, ils trouvent cette fois qu'il y en a
+beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en
+aper&ccedil;oit d'autres, qui arrivent par derri&egrave;re,
+&eacute;mergeant d'entre les herbages...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ ... Il fut tr&egrave;s beau, dans cet instant, dans cette
+journ&eacute;e, le petit Sylvestre; sa vieille grand'm&egrave;re
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fi&egrave;re de le voir si
+guerrier!</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; transfigur&eacute; depuis quelques jours,
+bronz&eacute;, la voix chang&eacute;e, il &eacute;tait l&agrave;
+comme dans un &eacute;l&eacute;ment &agrave; lui. A une minute
+d'ind&eacute;cision supr&ecirc;me, les matelots,
+&eacute;rafl&eacute;s par les balles, avaient presque
+commenc&eacute; ce mouvement de recul qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; leur mort &agrave; tous; mais Sylvestre avait
+continu&eacute; d'avancer; ayant pris son fusil par le canon, il
+tenait t&ecirc;te &agrave; tout un groupe, fauchant de droite et
+de gauche, &agrave; grands coups de crosse qui assommaient. Et,
+gr&acirc;ce &agrave; lui, la partie avait chang&eacute; de
+tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais quoi, qui
+d&eacute;cide aveugl&eacute;ment de tout, dans ces petites
+batailles non dirig&eacute;es &eacute;tait pass&eacute; du
+c&ocirc;t&eacute; des Chinois; c'&eacute;taient eux qui avaient
+commenc&eacute; &agrave; reculer.</p>
+
+<p>... C'&eacute;tait fini maintenant, ils fuyaient. Et les six
+matelots, ayant recharg&eacute; leurs armes &agrave; tir rapide,
+les abattaient &agrave; leur aise; il y avait des flaques rouges
+dans l'herbe, des corps effondr&eacute;s, des cr&acirc;nes
+versant leur cervelle dans l'eau de la rizi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils fuyaient tout courb&eacute;s, rasant le sol, s'aplatissant
+comme des l&eacute;opards. Et Sylvestre courait apr&egrave;s,
+d&eacute;j&agrave; bless&eacute; deux fois, un coup de lance
+&agrave; la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne
+sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non
+raisonn&eacute;e qui vient du sang<br>
+ vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle
+qui faisait les h&eacute;ros antiques.</p>
+
+<p>Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue,
+dans une inspiration de terreur d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.
+Sylvestre s'arr&ecirc;ta, souriant, m&eacute;prisant, sublime,
+pour le laisser d&eacute;charger son arme, puis se jeta un peu
+sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.
+Mais, dans le mouvement de d&eacute;tente, le canon de ce fusil
+d&eacute;via par hasard dans le m&ecirc;me sens. Alors, lui,
+sentit une commotion &agrave; la poitrine, et, comprenant bien ce
+que c'&eacute;tait, par un &eacute;clair de pens&eacute;e,
+m&ecirc;me avant toute douleur, il d&eacute;tourna la t&ecirc;te
+vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire,
+comme un vieux soldat, la phrase consacr&eacute;e: "Je crois que
+j'ai mon compte!" Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de
+courir, pour prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons,
+il en sentit entrer aussi, par un trou &agrave; son sein droit,
+avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet
+crev&eacute;. En m&ecirc;me temps, sa bouche s'emplit de sang,
+tandis qu'il lui venait au c&ocirc;t&eacute; une douleur
+aigu&euml;, qui s'exasp&eacute;rait vite, vite, jusqu'&agrave;
+&ecirc;tre quelque chose d'atroce et d'indicible.</p>
+
+<p>Il tourna sur lui-m&ecirc;me deux ou trois fois, la t&ecirc;te
+perdue de vertige et cherchant &agrave; reprendre son souffle au
+milieu de tout ce liquide rouge dont la mont&eacute;e
+l'&eacute;touffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is
+s'abattit.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Environ quinze jours apr&egrave;s, comme le ciel se faisait
+d&eacute;j&agrave; plus sombre &agrave; l'approche des pluies, et
+la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune, Sylvestre, qu'on
+avait rapport&eacute; &agrave; Hano&iuml;, fut envoy&eacute; en
+rade d'Ha-Long et mis &agrave; bord d'un navire-h&ocirc;pital qui
+rentrait en France.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; longtemps promen&eacute; sur divers
+brancards, avec des temps d'arr&ecirc;t dans des ambulances. On
+avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions
+mauvaises, sa poitrine s'&eacute;tait remplie d'eau, du
+c&ocirc;t&eacute; perc&eacute;, et l'air entrait toujours, en
+gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.</p>
+
+<p>On lui avait donn&eacute; la m&eacute;daille militaire et il
+en avait eu un moment de joie. Mais il n'&eacute;tait plus le
+guerrier d'avant, &agrave; l'allure d&eacute;cid&eacute;e,
+&agrave; la voix vibrante et br&egrave;ve. Non, tout cela
+&eacute;tait tomb&eacute; devant la longue souffrance et la
+fi&egrave;vre amollissante. Il &eacute;tait redevenu enfant, avec
+le mal du pays; il ne parlait presque plus, r&eacute;pondant
+&agrave; peine d'une petite voix douce, presque &eacute;teinte.
+Se sentir si malade, et &ecirc;tre si loin, si loin; penser qu'il
+faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, -
+vivrait-il seulement jusque-l&agrave;, avec ses forces qui
+diminuaient?... Cette notion d'effroyable &eacute;loignement
+&eacute;tait une chose qui l'obs&eacute;dait sans cesse; qui
+l'oppressait &agrave; ses r&eacute;veils, - quand, apr&egrave;s
+les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse
+de ses plaies, la chaleur de sa fi&egrave;vre et le petit bruit
+soufflant de sa poitrine crev&eacute;e. Aussi il avait
+suppli&eacute; qu'on l'embarqu&acirc;t, au risque de tout.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s lourd &agrave; porter dans son
+cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses
+cruelles en le charroyant.</p>
+
+<p>A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans
+l'un des petits lits de fer align&eacute;s &agrave;
+l'h&ocirc;pital et il recommen&ccedil;a en sens inverse sa longue
+promenade &agrave; travers les mers. Seulement, cette fois, au
+lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes,
+c'&eacute;tait dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des
+exhalaisons de rem&egrave;des, de blessures et de
+mis&egrave;res.</p>
+
+<p>Les premiers jours, la joie d'&ecirc;tre en route avait
+amen&eacute; en lui un peux de mieux. Il pouvait se tenir
+soulev&eacute; sur son lit avec des oreillers, et de temps en
+temps il demandait sa bo&icirc;te. Sa bo&icirc;te de matelot
+&eacute;tait le coffret de bois blanc, achet&eacute; &agrave;
+Paimpol, pour mettre ses choses pr&eacute;cieuses; on y trouvait
+les lettres de la grand'm&egrave;re Yvonne, celles d'Yann et de
+Gaud, un cahier o&ugrave; il avait copi&eacute; des chansons du
+bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un
+pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait
+inscrit le journal na&iuml;f de sa campagne.</p>
+
+<p>Le mal pourtant ne s'am&eacute;liorait pas et, d&egrave;s la
+premi&egrave;re semaine, les m&eacute;decins pens&egrave;rent que
+la mort ne pouvait plus &ecirc;tre &eacute;vit&eacute;e.</p>
+
+<p>... Pr&egrave;s de l'&Eacute;quateur maintenant, dans
+l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait,
+secouant ses lits, ses bless&eacute;s et ses malades; s'en allait
+toujours vite sur une mer remu&eacute;e, tourment&eacute;e encore
+comme au renversement des moussons.</p>
+
+<p>Depuis le d&eacute;part d'Ha-Long, il en &eacute;tait mort
+plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce
+grand chemin de France; beaucoup de ces petits lits
+s'&eacute;taient d&eacute;barrass&eacute; d&eacute;j&agrave; de
+leur pauvre contenu.</p>
+
+<p>Et ce jour-l&agrave;, dans l'h&ocirc;pital mouvant, il faisait
+tr&egrave;s sombre: on avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;,
+&agrave; cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
+sabords, et cela rendait plus horrible cet &eacute;touffoir de
+malades.</p>
+
+<p>Il allait plus mal, lui; c'&eacute;tait la fin. Couch&eacute;
+toujours sur son c&ocirc;t&eacute; perc&eacute;, il le comprimait
+des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour
+immobiliser cette eau, cette d&eacute;composition liquide dans ce
+poumon droit, et t&acirc;cher de respirer seulement avec l'autre.
+Mais cet autre aussi, peu &agrave; peu, s'&eacute;tait pris par
+voisinage, et l'angoisse supr&ecirc;me &eacute;tait
+commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant;
+dans l'obscurit&eacute; chaude, des figures aim&eacute;es ou
+affreuses venaient se pencher sur lui; il &eacute;tait dans un
+perp&eacute;tuel r&ecirc;ve d'hallucin&eacute;, o&ugrave;
+passaient la Bretagne et l'Islande.</p>
+
+<p>Le matin, il avait fait appeler le pr&ecirc;tre, et celui-ci,
+qui &eacute;tait un vieillard habitu&eacute; &agrave; voir mourir
+des matelots, avait &eacute;t&eacute; surpris de trouver, sous
+cette enveloppe si virile, la puret&eacute; d'un petit
+enfant.</p>
+
+<p>Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle
+part; les manches &agrave; vent n'en donnaient plus; l'infirmier,
+qui l'&eacute;ventait tout le temps avec un &eacute;ventail
+&agrave; fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des
+bu&eacute;es malsaines, des fadeurs d&eacute;j&agrave; cent fois
+respir&eacute;es, dont les poitrines ne voulaient plus.</p>
+
+<p>Quelquefois, il lui prenait des rages
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es pour sortir de ce lit, o&ugrave;
+il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent
+l&agrave;-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui
+couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes!...
+Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait
+qu'&agrave; un soul&egrave;vement de sa t&ecirc;te et de son cou
+affaibli, - quelque chose comme ces mouvements incomplets que
+l'on fait pendant le sommeil. - Eh! non, il ne pouvait plus; il
+retombait dans les m&ecirc;mes creux de son lit d&eacute;fait,
+d&eacute;j&agrave; englu&eacute; l&agrave; par la mort; et chaque
+fois apr&egrave;s la fatigue d'une telle secousse, il perdait
+pour un instant conscience de tout.</p>
+
+<p>Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien
+que se f&ucirc;t encore dangereux, la mer n'&eacute;tant pas
+assez calm&eacute;e. C'&eacute;tait le soir, vers six heures.
+Quand cet auvent de fer fut soulev&eacute;, il entra de la
+lumi&egrave;re seulement, de l'&eacute;blouissante lumi&egrave;re
+rouge. Le soleil couchant apparaissait &agrave; l'horizon avec
+une extr&ecirc;me splendeur, dans la d&eacute;chirure d'un<br>
+ ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
+&eacute;clairait cet h&ocirc;pital en vacillant, comme une torche
+que l'on balance.</p>
+
+<p>De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait
+dehors &eacute;tait impuissant &agrave; entrer ici, &agrave;
+chasser les senteurs de la fi&egrave;vre. Partout, &agrave;
+l'infini, sur cette mer &eacute;quatoriale, ce n'&eacute;tait
+qu'humidit&eacute; chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air
+nulle part, pas m&ecirc;me pour les mourants qui haletaient.</p>
+
+<p>... Une derni&egrave;re vision l'agita beaucoup: sa vieille
+grand'm&egrave;re, passant sur un chemin, tr&egrave;s vite, avec
+une expression d'anxi&eacute;t&eacute; d&eacute;chirante; la
+pluie tombait sur elle, de nuages bas et fun&egrave;bres; elle se
+rendait &agrave; Paimpol, mand&eacute;e au bureau de la marine
+pour y &ecirc;tre inform&eacute;e qu'il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;battait maintenant; il r&acirc;lait. On
+&eacute;pongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui
+&eacute;taient remont&eacute;s de sa poitrine, &agrave; flots,
+pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique
+l'&eacute;clairait toujours; au couchant, on e&ucirc;t dit
+l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages; par
+le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge,
+qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour
+de lui.</p>
+
+<p>... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, l&agrave;-bas, en
+Bretagne, o&ugrave; midi allait sonner. Il &eacute;tait bien le
+m&ecirc;me soleil, et au m&ecirc;me instant pr&eacute;cis de sa
+dur&eacute;e sans fin; l&agrave;, pourtant, il avait une couleur
+tr&egrave;s diff&eacute;rente; se tenant plus haut dans un ciel
+bleu&acirc;tre; il &eacute;clairait d'une douce lumi&egrave;re
+blanche la grand'-m&egrave;re Yvonne, qui travaillait &agrave;
+coudre, assise sur sa porte.</p>
+
+<p>En Islande, om c'&eacute;tait le matin, il paraissait aussi,
+&agrave; cette m&ecirc;me minute de mort.</p>
+
+<p>P&acirc;li davantage, on e&ucirc;t dit qu'il ne parvenait
+&agrave; &ecirc;tre vu l&agrave; que par une sorte de tour de
+force d'obliquit&eacute;. Il rayonnait tristement, dans un fiord
+o&ugrave; d&eacute;rivait la _Marie,_ et son ciel &eacute;tait
+cette fois d'une de ces puret&eacute;s hyperbor&eacute;ennes qui
+&eacute;veillent des id&eacute;es de plan&egrave;tes refroidies
+n'ayant plus d'atmosph&egrave;re. Avec une nettet&eacute;
+glac&eacute;e, il accentuait les d&eacute;tails de ce chaos de
+pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_
+semblait plaqu&eacute; sur un m&ecirc;me plan et se tenir debout.
+Yann, qui &eacute;tait l&agrave;, &eacute;clair&eacute; un peu
+&eacute;trangement lui aussi, p&ecirc;chait comme d'habitude, au
+milieu de ces aspects lunaires.</p>
+
+<p>... Au moment o&ugrave; cette tra&icirc;n&eacute;e de feu
+rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'&eacute;teignit,
+o&ugrave; le soleil &eacute;quatorial disparut tout &agrave; fait
+dans les eaux dor&eacute;es, on vit les yeux du petit fils
+mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour
+dispara&icirc;tre dans la t&ecirc;te. Alors on abaissa dessus les
+paupi&egrave;res avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint
+tr&egrave;s beau et calme, comme un marbre couch&eacute;...</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p><br>
+ ... Aussi bien, je ne puis m'emp&ecirc;cher de conter cet
+enterrement de Sylvestre que je conduisis moi-m&ecirc;me
+l&agrave;-bas, dans l'&icirc;le de Singapour. On en avait assez
+jet&eacute; d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers
+jours de la travers&eacute;e; comme cette terre malaise
+&eacute;tait l&agrave; tout pr&egrave;s, on s'&eacute;tait
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; le garder quelques heures de plus
+pour l'y mettre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le matin, de tr&egrave;s bonne heure, &agrave;
+cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps
+&eacute;tait recouvert du pavillon de France. La grande ville
+&eacute;trange dormait encore quand nous accost&acirc;mes la
+terre. Un petit fourgon, envoy&eacute; par le consul, attendait
+sur le quai; nous y m&icirc;mes Sylvestre et la croix de bois
+qu'on lui avait faite &agrave; bord; la peinture en &eacute;tait
+encore fra&icirc;che, car il avait fallu se h&acirc;ter, et les
+lettres blanches de son nom coulaient sur le fond noir.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes cette Babel au soleil levant. Et puis
+se fut une &eacute;motion, de retrouver l&agrave;, &agrave; deux
+pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une
+&eacute;glise fran&ccedil;aise. Sous cette haute nef blanche,
+o&ugrave; j'&eacute;tais seul avec mes matelots, le _Dies irae_
+chant&eacute; par un pr&ecirc;tre missionnaire r&eacute;sonnait
+comme une douce incantation magique. Par les portes ouvertes on
+voyait des choses qui ressemblaient &agrave; des jardins
+enchant&eacute;s, der verdures admirables, des palmes immenses;
+le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c'&eacute;tait
+une pluie de p&eacute;tales d'un rouge de carmin qui tombaient
+jusque dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s, nous sommes all&eacute;s au cimeti&egrave;re
+tr&egrave;s loin. Notre petit cort&egrave;ge de matelots
+&eacute;tait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du
+pavillon de France. Ils nous fallut traverser des quartiers
+chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs
+malais, indiens, o&ugrave; toute sorte de figures d'Asie nous
+regardaient passer avec des yeux &eacute;tonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ensuite, la campagne, d&eacute;j&agrave; chaude; des chemins
+ombreux o&ugrave; volaient d'admirables papillons aux ailes de
+velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les
+splendeurs de la s&egrave;ve &eacute;quatoriale. Enfin, le
+cimeti&egrave;re: des tombes mandarines, avec des inscriptions
+multicolores, des dragons et des monstres; d'&eacute;tonnants
+feuillages, des plantes inconnues. L'endroit o&ugrave; nous
+l'avons mis ressemble &agrave; un coin des jardins d'Indra. Sur
+sa terre, nous avons plant&eacute; cette petite croix de bois
+qu'on lui avait faite &agrave; la h&acirc;te pendant la nuit:</p>
+
+<p>SYLVESTRE MOAN<br>
+ Dix-neuf ans</p>
+
+<p>Et nous l'avons laiss&eacute; l&agrave;, press&eacute;s de
+repartir &agrave; cause de ce soleil qui montait toujours, nous
+retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses
+grandes fleurs.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p><br>
+ Le transport continuait sa route &agrave; travers l'oc&eacute;an
+Indien. En bas, dans l'h&ocirc;pital flottant, il y avait encore
+des mis&egrave;res enferm&eacute;es. Sur le pont, on ne voyait
+qu'insouciance, sant&eacute; et jeunesse. Alentour, sur la mer,
+une vraie f&ecirc;te d'air pur et de soleil.</p>
+
+<p>Par ces beaux temps d'aliz&eacute;s, les matelots,
+&eacute;tendus &agrave; l'ombre des voiles, s'amusaient avec
+leurs perruches, &agrave; les faire courir. (Dans ce Singapour
+d'o&ugrave; ils venaient, on vend aux marins qui passent toute
+sorte de b&ecirc;tes apprivois&eacute;es.)</p>
+
+<p>Ils avaient tous choisi des b&eacute;b&eacute;s de perruches,
+ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas
+encore de queue, mais d&eacute;j&agrave; vertes, oh! d'un vert
+admirable. Les papas et les mamans avaient &eacute;t&eacute;
+verts; alors elles, toutes petites, avaient h&eacute;rit&eacute;
+inconsciemment de cette couleur-l&agrave;, pos&eacute;es sur ces
+planches si propres du navire, elles<br>
+ ressemblaient &agrave; des feuilles tr&egrave;s fra&icirc;ches
+tomb&eacute;es d'un arbre des tropiques.</p>
+
+<p>Quelquefois on les r&eacute;unissait toutes; alors elles
+s'observaient entre elles dr&ocirc;lement; elles se mettaient
+&agrave; tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous
+diff&eacute;rents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses,
+avec des petits tr&eacute;moussements comiques, partant tout d'un
+coup tr&egrave;s vite, empress&eacute;es, on ne sait pour quelle
+patrie; et il y en avait qui tombaient.</p>
+
+<p>Et puis les guenons apprenaient &agrave; faire des tours, et
+c'&eacute;tait un autre amusement. Il y en avait de tendrement
+aim&eacute;es, qui &eacute;taient embrass&eacute;es avec
+transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure
+de leurs ma&icirc;tres en les regardant avec des yeux de femme,
+moiti&eacute; grotesque, moiti&eacute; touchantes.</p>
+
+<p>Au coup de trois heures, les fourriers apport&egrave;rent sur
+le pont deux sacs de toile, scell&eacute;s de gros cachets en
+cire rouge, et marqu&eacute;s au nom de Sylvestre; c'&eacute;tait
+pour vendre &agrave; la cri&eacute;e, - comme le r&egrave;glement
+l'exige pour les morts, - tous ses v&ecirc;tements, tout ce qui
+lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain,
+vinrent se grouper autour; &agrave; bord d'un
+navire-h&ocirc;pital, on en voit assez souvent, de ces ventes de
+sac, pour que cela n'&eacute;motionne plus. Et puis, sur ce
+bateau, on avait si peu connu Sylvestre.</p>
+
+<p>Ses vareuses, ses chemises, ses maillots &agrave; raies
+bleues, furent palp&eacute;s, retourn&eacute;s et puis
+enlev&eacute;s &agrave; des prix quelconques, les acheteurs
+surfaisant pour s'amuser.</p>
+
+<p>Vint le tour de la petite bo&icirc;te sacr&eacute;e, qu'on
+adjugea cinquante sous. On en avait retir&eacute;, pour remettre
+&agrave; la famille, les lettres et la m&eacute;daille militaire;
+mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius,
+et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses
+dispos&eacute;es l&agrave; par la pr&eacute;voyance de
+grand'm&egrave;re Yvonne pour r&eacute;parer et recoudre.</p>
+
+<p>Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets &agrave; vendre,
+pr&eacute;senta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour
+&ecirc;tre donn&eacute;s &agrave; Gaud, et si dr&ocirc;les de
+tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit
+appara&icirc;tre comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce
+n'&eacute;tait pas par manque de coeur, mais par
+irr&eacute;flexion seulement.</p>
+
+<p>Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit
+aussit&ocirc;t de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien
+&agrave; la place.</p>
+
+<p>Un soigneux coup de balai fut donn&eacute; apr&egrave;s, afin
+de bien d&eacute;barrasser ce pont si propre des
+poussi&egrave;res ou des d&eacute;bris de fil tomb&eacute;s de ce
+d&eacute;ballage.</p>
+
+<p>Et les matelots retourn&egrave;rent ga&icirc;ment s'amuser
+avec leurs perruches et leurs singes.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p><br>
+ . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Un jour de la premi&egrave;re quinzaine de juin, comme la
+vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on
+&eacute;tait venu la demander de la part du commissaire de
+l'inscription maritime.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque chose concernant son petit-fils, bien
+s&ucirc;r; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les
+familles des _gens de mer,_on a souvent<br>
+ affaire &agrave; _l'Inscription;_ elle donc, qui &eacute;tait
+fille, femme, m&egrave;re et grand'm&egrave;re de marin,
+connaissait ce bureau depuis tant&ocirc;t soixante ans.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au sujet de sa d&eacute;l&eacute;gation, sans
+doute; ou peut-&ecirc;tre un petit d&eacute;compte de la
+_Circ&eacute;_ &agrave; toucher au moyen de sa _procure._ Sachant
+ce qu'on doit &agrave; M. le commissaire, elle fit sa toilette,
+prit sa belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route
+sur les deux heures.</p>
+
+<p>Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise,
+elle s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de
+m&ecirc;me, &agrave; la r&eacute;flexion, &agrave; cause de ces
+deux mois sans lettre.</p>
+
+<p>Elle rencontra son vieux galant, assis &agrave; une porte,
+tr&egrave;s tomb&eacute; depuis les froids de l'hiver.</p>
+
+<p>--Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous
+g&ecirc;ner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il
+avait dans l'id&eacute;e.)</p>
+
+<p>Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les
+hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux
+fleurs jaune d'or; mais d&egrave;s qu'on passait dans les
+bas-fonds abrit&eacute;s contre le vent de la mer, on trouvait
+tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aub&eacute;pine
+fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait
+gu&egrave;re tout cela, elle, si vieille, sur qui
+s'&eacute;taient accumul&eacute;es les saisons fugitives, courtes
+&agrave; pr&eacute;sent comme des jours...</p>
+
+<p>Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des
+rosiers, des oeillets, des girofl&eacute;es et, jusque sur les
+hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui
+attiraient les premiers papillons blancs.</p>
+
+<p>Ce printemps &eacute;tait presque sans amour, dans ce pays
+d'Islandais, et les belles filles de race fi&egrave;re que l'on
+apercevait, r&ecirc;veuses, sur les portes, semblaient darder
+tr&egrave;s loin au del&agrave; des objets visibles leurs yeux
+bruns ou bleus. Les jeunes hommes, &agrave; qui allaient leurs
+m&eacute;lancolies et leurs d&eacute;sirs, &eacute;taient
+&agrave; faire la grande p&ecirc;che, l&agrave;-bas, sur la mer
+hyperbor&eacute;e...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait un printemps tout de m&ecirc;me,
+ti&egrave;de, suave, troublant, avec de l&eacute;gers
+bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.</p>
+
+<p>Et tout cela, qui est sans &acirc;me, continuait de sourire
+&agrave; cette vieille grand'm&egrave;re qui marchait de son
+meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier
+petit-fils. Elle touchait &agrave; l'heure terrible o&ugrave;
+cette chose, qui s'&eacute;tait pass&eacute;e si loin sur la mer
+chinoise, allait lui &ecirc;tre dite; elle faisait cette course
+sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devin&eacute;e
+et qui lui avait arrach&eacute; ses derni&egrave;res larmes
+d'angoisses - sa bonne vieille grand'm&egrave;re, mand&eacute;e
+&agrave; _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre qu'il
+&eacute;tait mort! - Il l'avait vu tr&egrave;s nettement passer,
+sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit
+ch&acirc;le brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette
+apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un
+d&eacute;chirement affreux, tandis que l'&eacute;norme soleil
+rouge de l'&Eacute;quateur, qui se couchait magnifiquement,
+entrait par le sabord de l'h&ocirc;pital pour le regarder
+mourir.</p>
+
+<p>Seulement, de l&agrave;-bas, lui, dans sa vision
+derni&egrave;re, s'&eacute;tait figur&eacute; sous un ciel de
+pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se
+faisait au gai printemps moqueur...</p>
+
+<p>En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus
+inqui&egrave;te, et pressait encore sa marche.</p>
+
+<p>La voil&agrave; dans la ville grise, dans les petites rues de
+granit o&ugrave; tombait ce soleil, donnant le bonjour &agrave;
+d'autres vieilles, ses contemporaines, assises &agrave; leur
+fen&ecirc;tre. Intrigu&eacute;es de la voir, elles disaient:</p>
+
+<p>--O&ugrave; va-t-elle comme &ccedil;a si vite, en robe du
+dimanche, un jour sur semaine?</p>
+
+<p>M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez
+lui. Un petit &ecirc;tre tr&egrave;s laid, d'une quinzaine
+d'ann&eacute;es, qui &eacute;tait son commis, se tenait assis
+&agrave; son bureau. &Eacute;tant trop mal venu pour faire un
+p&ecirc;cheur, il avait re&ccedil;u de l'instruction et passait
+ses jours sur cette m&ecirc;me chaise, en fausses manches noires,
+grattant son papier.</p>
+
+<p>Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il
+se leva pour prendre, dans un casier, des pi&egrave;ces
+timbr&eacute;es.</p>
+
+<p>Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des
+certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin
+jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...</p>
+
+<p>Il les &eacute;talait devant la pauvre vieille, qui
+commen&ccedil;ait &agrave; trembler et &agrave; voir trouble.
+C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
+&eacute;crivait pour elle &agrave; son petit-fils, et qui
+&eacute;taient revenues l&agrave;, non
+d&eacute;cachet&eacute;es... Et &ccedil;a c'&eacute;tait
+pass&eacute; ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils
+Pierre: les lettres &eacute;taient revenues de la Chine chez M.
+le commissaire, qui les lui avait remises...</p>
+
+<p>Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan,
+Jean-Marie-Sylvestre, inscrit &agrave; Paimpol, folio 213,
+num&eacute;ro matricule 2091, d&eacute;c&eacute;d&eacute;
+&agrave; bord du _Bien-Hoa_ le 14..."</p>
+
+<p>--Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arriv&eacute;, mon bon
+Monsieur?...</p>
+
+<p>--D&eacute;c&eacute;d&eacute;!... Il est
+d&eacute;c&eacute;d&eacute;, reprit-il.</p>
+
+<p>Mon Dieu, il n'&eacute;tait sans doute pas m&eacute;chant, ce
+commis; s'il disait cela de cette mani&egrave;re brutale,
+c'&eacute;tait plut&ocirc;t manque de jugement, inintelligence de
+petit &ecirc;tre incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas
+ce beau mot, il s'exprima en breton:</p>
+
+<p>--_Marw &eacute;o!..._</p>
+
+<p>--_Marw &eacute;o!..._ (Il est mort...)</p>
+
+<p>Elle r&eacute;p&eacute;ta apr&egrave;s lui, avec son
+chevrotement de vieillesse, comme un pauvre &eacute;cho
+f&ecirc;l&eacute; redirait une phrase indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien ce qu'elle avait &agrave; moiti&eacute;
+devin&eacute;, mais cela la faisait trembler seulement; &agrave;
+pr&eacute;sent que c'&eacute;tait certain, &ccedil;a n'avait pas
+l'air de la toucher. D'abord sa facult&eacute; de souffrir
+s'&eacute;tait vraiment un peu &eacute;mouss&eacute;e, &agrave;
+force d'&acirc;ge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne
+venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait
+pour le moment dans sa t&ecirc;te, et voil&agrave; qu'elle
+confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant perdu, de
+fils!... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci
+&eacute;tait son dernier, si ch&eacute;ri, celui &agrave; qui se
+rapportaient toutes ses pri&egrave;res, toute sa vie, toute son
+attente, toutes ses pens&eacute;es, d&eacute;j&agrave; obscurcies
+par l'approche sombre de _l'enfance..._</p>
+
+<p>Elle &eacute;prouvait une honte aussi &agrave; laisser
+para&icirc;tre son d&eacute;sespoir devant se petit monsieur qui
+lui faisait horreur: est-ce que c'&eacute;tait comme &ccedil;a
+qu'on annon&ccedil;ait &agrave; une grand'm&egrave;re la mort de
+son petit-fils?... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie,
+torturant les franges de son ch&acirc;le brun avec ses pauvres
+vieilles mains gerc&eacute;es de laveuse.</p>
+
+<p>Et comme elle se sentait loin de chez elle!... Mon Dieu, tout
+ce trajet qu'il faudrait faire, et faire d&eacute;cemment, avant
+d'atteindre le g&icirc;te de chaume o&ugrave; elle avait
+h&acirc;te de s'enfermer - comme les b&ecirc;tes bless&eacute;es
+qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi
+qu'elle s'effor&ccedil;ait<br>
+ de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre,
+&eacute;pouvant&eacute;e surtout d'une route si longue.</p>
+
+<p>On lui remit un mandat pour aller toucher, comme
+h&eacute;riti&egrave;re, les trente francs qui lui revenaient de
+la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats
+et la bo&icirc;te contenant la m&eacute;daille militaire.
+Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient
+ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses
+poches pour le mettre.</p>
+
+<p>Dans Paimpol, elle passa tout d'une pi&egrave;ce et ne
+regardant personne, le corps un peu pench&eacute; comme qui va
+tomber, entendant un bourdonnement de sang &agrave; ses oreilles;
+- et se h&acirc;tant, se surmenant, comme une pauvre machine
+d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s ancienne qu'on aurait
+remont&eacute;e &agrave; toute vitesse pour la derni&egrave;re
+fois, sans s'inqui&eacute;ter d'en briser les ressorts.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me kilom&egrave;tre, elle allait toute
+courb&eacute;e en avant, &eacute;puis&eacute;e; de temps &agrave;
+autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la
+t&ecirc;te un grand choc douloureux. Et elle se
+d&eacute;p&ecirc;chait de se terrer chez elle, de peur de tomber
+et d'&ecirc;tre rapport&eacute;e...</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p><br>
+ La vieille Yvonne qui est so&ucirc;le!</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tomb&eacute;e, et les gamins lui couraient
+apr&egrave;s. C'&eacute;tait justement en entrant dans la commune
+de Ploubazlanec, o&ugrave; il y a beaucoup de maisons le long de
+la route. Tout de m&ecirc;me elle avait eu la force de se relever
+et, clopin-clopant, se sauvait avec son b&acirc;ton.</p>
+
+<p>--La vieille Yvonne qui est so&ucirc;le!</p>
+
+<p>Et des petits effront&eacute;s venaient la regarder sous le
+nez en riant. Sa coiffe &eacute;tait tout de travers.</p>
+
+<p>Il y en avait, de ces petits, qui n'&eacute;taient pas bien
+m&eacute;chant dans le fond, - et quand ils l'avaient vue de plus
+pr&egrave;s devant cette grimace de d&eacute;sespoir
+s&eacute;nile, s'en retournaient tout attrist&eacute;s et saisis,
+n'osant plus rien dire.</p>
+
+<p>Chez elle, la porte ferm&eacute;e, elle poussa un cri de
+d&eacute;tresse qui l'&eacute;touffait, et se laissa tomber dans
+un coin, la t&ecirc;te au mur. Sa coiffe lui &eacute;tait
+descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle
+coiffe autrefois si m&eacute;nag&eacute;e. Sa derni&egrave;re
+robe des dimanches &eacute;tait toute salie, et une mince queue
+de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-t&ecirc;te,
+compl&eacute;tant un d&eacute;sordre de pauvresse...</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p><br>
+ Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute
+d&eacute;coiff&eacute;e, laissant pendre les bras, la t&ecirc;te
+contre la pierre, avec une grimace et un _hi hi hi!_ plaintif de
+petit enfant; elle ne pouvait presque pas pleurer: les trop
+vieilles grand'm&egrave;res n'ont plus de larmes dans leurs yeux
+taris.</p>
+
+<p>--Mon petit-fils qui est mort!</p>
+
+<p>Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la
+m&eacute;daille.</p>
+
+<p>Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'&eacute;tait bien
+vrai, et se mit &agrave; genoux pour prier.</p>
+
+<p>Elles rest&egrave;rent l&agrave; ensemble, presque muettes,
+les deux femmes, tant que dura ce cr&eacute;puscule de juin - qui
+est tr&egrave;s long en Bretagne et qui l&agrave;-bas, en
+Islande, ne finit plus. Dans la chemin&eacute;e, le grillon qui
+porte bonheur leur faisait tout de m&ecirc;me sa gr&ecirc;le
+musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans
+cette chaumi&egrave;re Moan que la mer avait tous pris, qui
+&eacute;taient maintenant une famille &eacute;teinte...</p>
+
+<p>A la fin Gaud disait:</p>
+
+<p>--Je viendrai, moi, ma bonne grand'm&egrave;re, demeurer avec
+vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laiss&eacute;, je vous
+garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...</p>
+
+<p>Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin
+elle se sentait distraite involontairement par la pens&eacute;e
+d'un autre: - celui qui &eacute;tait reparti pour la grande
+p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre &eacute;tait
+mort; justement les _chasseurs_ devaient bient&ocirc;t partir. Le
+pleurerait-il seulement?... Peut-&ecirc;tre que oui, car il
+l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se
+pr&eacute;occupait de cela beaucoup, tant&ocirc;t s'indignant
+contre ce gar&ccedil;on dur, tant&ocirc;t s'attendrissant
+&agrave; son souvenir, &agrave; cause de cette douleur qu'il
+allait avoir lui aussi et qui &eacute;tait comme un rapprochement
+entre eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p><br>
+ ... Un soir p&acirc;le d'ao&ucirc;t, la lettre qui
+annon&ccedil;ait &agrave; Yann la mort de son fr&egrave;re finit
+par arriver &agrave; bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; -
+c'&eacute;tait apr&egrave;s une journ&eacute;e de dure manoeuvre
+et de fatigue excessive, au moment o&ugrave; il allait descendre
+pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela
+en bas, dans le r&eacute;duit sombre, &agrave; le lueur jaune de
+la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta
+insensible, &eacute;tourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait
+pas bien. Tr&egrave;s renferm&eacute;, par fiert&eacute;, pour
+tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son
+tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans
+rien dire.</p>
+
+<p>Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec
+les autres pour manger la soupe; alors, d&eacute;daignant
+m&ecirc;me de leur expliquer pourquoi, il se jeta sur sa
+couchette et, du m&ecirc;me coup, s'endormit.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il r&ecirc;va de Sylvestre mort, de son
+enterrement qui passait...</p>
+
+<p>Aux approches de minuit, - &eacute;tant dans cet &eacute;tat
+d'esprit particulier aux marins qui ont conscience de l'heure
+dans le sommeil et qui sentent venir le moment o&ugrave; on les
+fera lever pour le quart, - il voyait cet enterrement encore. Et
+il se disait:</p>
+
+<p>--Je r&ecirc;ve; heureusement ils vont me r&eacute;veiller
+mieux et &ccedil;a s'&eacute;vanouira.</p>
+
+<p>Mais quand une rude main fut pos&eacute;e sur lui, et qu'une
+voix se mit &agrave; dire: "Gaos! - allons debout, la
+_rel&egrave;ve!_" il entendit sur sa poitrine un l&eacute;ger
+froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la
+r&eacute;alit&eacute; de la mort. - Ah! Oui, la lettre!...
+c'&eacute;tait vrai, donc! - et d&eacute;j&agrave; ce fut une
+impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite,
+dans son r&eacute;veil subit, il heurta contre les poutres son
+front large.</p>
+
+<p>Puis il s'habilla et ouvrit l'&eacute;coutille pour aller
+l&agrave;-haut prendre son poste de p&ecirc;che...</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p><br>
+ Quand Yann fut mont&eacute;, il regarda tout autour de lui, avec
+ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle familier de la
+mer.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, c'&eacute;tait l'immensit&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;e sous ses aspects les plus
+&eacute;tonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement
+des impressions de profondeur.</p>
+
+<p>Cet horizon, qui n'indiquait aucune r&eacute;gion
+pr&eacute;cise de la terre, ni m&ecirc;me aucun &acirc;ge
+g&eacute;ologique, avait d&ucirc; &ecirc;tre tant de fois pareil
+depuis l'origine des si&egrave;cles, qu'en regardant il semblait
+vraiment qu'on ne vit rien, - rien que l'&eacute;ternit&eacute;
+des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser
+_d'&ecirc;tre._</p>
+
+<p>Il ne faisait m&ecirc;me pas absolument nuit. C'&eacute;tait
+&eacute;clair&eacute; faiblement, par un reste de lumi&egrave;re,
+qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude,
+rendant une plainte sans but. C'&eacute;tais gris, d'un gris
+trouble qui fuyait sous le regard. - La mer pendant son repos
+myst&eacute;rieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes
+discr&egrave;tes qui n'ont pas de nom.</p>
+
+<p>Il y avait en haut des nu&eacute;es diffuses; elles avaient
+pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent
+gu&egrave;re n'en pas avoir dans l'obscurit&eacute;, elles se
+confondaient presque pour n'&ecirc;tre qu'un grand voile.</p>
+
+<p>Mais, en un point de ce ciel, tr&egrave;s bas, pr&egrave;s des
+eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien
+que tr&egrave;s lointaine; un dessin mou, comme trac&eacute; par
+une main distraite; combinaison de hasard, non destin&eacute;e
+&agrave; &ecirc;tre vue, et fugitive, pr&ecirc;te &agrave;
+mourir. - Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait
+signifier quelque chose; on e&ucirc;t dit que la pens&eacute;e
+m&eacute;lancolique, insaisissable, de tout ce n&eacute;ant,
+&eacute;tait inscrite l&agrave;; - et les yeux finissaient par
+s'y fixer, sans le vouloir.</p>
+
+<p>Lui, Yann, &agrave; mesure que ses prunelles mobiles
+s'habituaient &agrave; l'obscurit&eacute; du dehors, il regardait
+de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme
+de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se tendent. Et
+&agrave; pr&eacute;sent qu'il avait commenc&eacute; &agrave; voir
+l&agrave; cette apparence, il lui semblait que ce f&ucirc;t une
+vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque &agrave; force
+de venir de loin.</p>
+
+<p>Puis, dans son imagination o&ugrave; flottaient ensemble les
+r&ecirc;ves indicibles et les croyances primitives, cette ombre
+triste, effondr&eacute;e au bout de ce ciel de
+t&eacute;n&egrave;bres, se m&ecirc;lait peu &agrave; peu au
+souvenir de son fr&egrave;re mort, comme une derni&egrave;re
+manifestation de lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait coutumier de ces &eacute;tranges associations
+d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie,
+dans la t&ecirc;te des enfants... Mais<br>
+ les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop
+pr&eacute;cis pour exprimer ces choses; il faudrait cette langue
+incertaine qui se parle quelquefois<br>
+ dans les r&ecirc;ves, et dont on ne retient au r&eacute;veil que
+d'&eacute;nigmatiques fragments n'ayant plus de sens.</p>
+
+<p>A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse
+profonde, angoiss&eacute;e, pleine d'inconnu et de
+myst&egrave;re, qui lui gla&ccedil;ait l'&acirc;me; beaucoup
+mieux que tout &agrave; l'heure, il comprenait maintenant que son
+pauvre petit fr&egrave;re ne repara&icirc;trait jamais, jamais
+plus; le chagrin, qui avait &eacute;t&eacute; long &agrave;
+percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait
+&agrave; pr&eacute;sent jusqu'&agrave; pleins bords. Il revoyait
+la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux d'enfant; &agrave;
+l'id&eacute;e de l'embrasser, quelque chose comme un voile
+tombait tout &agrave; coup entre ses paupi&egrave;res,
+malgr&eacute; lui, - et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce
+que c'&eacute;tait, n'ayant jamais pleur&eacute; dans sa vie
+d'homme. - Mais les larmes commen&ccedil;aient &agrave; couler
+lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent
+soulever sa poitrine profonde.</p>
+
+<p>Il continuait de p&ecirc;cher tr&egrave;s vite, sans perdre
+son temps ni rien dire, et les deux autres, qui
+l'&eacute;coutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air
+d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferm&eacute;
+et si fier.</p>
+
+<p>... Dans son id&eacute;e &agrave; lui, la mort finissait
+tout...</p>
+
+<p>Il lui arrivait bien, par respect, de s'associer &agrave; ces
+pri&egrave;res qu'on dit en famille pour les d&eacute;funts; mais
+il ne croyait &agrave; aucune survivance des &acirc;mes.</p>
+
+<p>Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela,
+d'une mani&egrave;re br&egrave;ve et assur&eacute;e, comme une
+chose bien connue de chacun; ce qui pourtant n'emp&ecirc;chait
+pas une vague appr&eacute;hension des fant&ocirc;mes, une vague
+frayeur des cimeti&egrave;res, une confiance extr&ecirc;me dans
+les saints et les images qui prot&egrave;gent, ni surtout une
+v&eacute;n&eacute;ration inn&eacute;e pour la terre b&eacute;nite
+qui entoure les &eacute;glises.</p>
+
+<p>Ainsi Yann redoutait pour lui-m&ecirc;me d'&ecirc;tre pris par
+la mer, comme si cela an&eacute;antissait davantage, - et la
+pens&eacute;e que Sylvestre &eacute;tait rest&eacute;
+l&agrave;-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait
+son chagrin plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, plus sombre.</p>
+
+<p>Avec son d&eacute;dain des autres, il pleura sans aucune
+contrainte ni honte, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+seul.</p>
+
+<p>... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il
+f&ucirc;t &agrave; peine deux heures; et en m&ecirc;me temps il
+paraissait s'&eacute;tendre, devenir plus d&eacute;mesur&eacute;,
+se creuser d'une mani&egrave;re plus effrayante. Avec cette
+esp&egrave;ce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage
+et l'esprit plus &eacute;veill&eacute; concevait mieux
+l'immensit&eacute; des lointains; alors les limites de l'espace
+visible &eacute;taient encore recul&eacute;es et fuyaient
+toujours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;clairage tr&egrave;s p&acirc;le,
+mais qui augmentait; il semblait que cela vint par petits jets,
+par secousses l&eacute;g&egrave;res; les choses &eacute;ternelles
+avaient l'air de s'illuminer par transparence, comme si des
+lampes &agrave; flamme blanche eussent &eacute;t&eacute;
+mont&eacute;es peu &agrave; peu, derri&egrave;re les informes
+nu&eacute;es grises; - mont&eacute;es discr&egrave;tement, avec
+des pr&eacute;cautions myst&eacute;rieuses, de peur de troubler
+le morne repos de la mer.</p>
+
+<p>Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'&eacute;tait le
+soleil, qui se tra&icirc;nait sans force, avant de faire
+au-dessus des eaux sa promenade lente et froide commenc&eacute;e
+d&egrave;s l'extr&egrave;me matin...</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, on ne voyait nulle part de tons roses
+d'aurore, tout restait bl&ecirc;me et triste. Et, &agrave; bord
+de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand Yann...</p>
+
+<p>Ces larmes de son fr&egrave;re sauvage, et cette plus grande
+m&eacute;lancolie du dehors, c'&eacute;tait l'appareil de deuil
+employ&eacute; pour le pauvre petit h&eacute;ros obscur, sur ces
+mers d'Islande o&ugrave; il avait pass&eacute; la moiti&eacute;
+de sa vie...</p>
+
+<p>Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux
+avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut
+fini. Il semblait compl&egrave;tement repris par le travail de la
+p&ecirc;che, par le train monotone des choses r&eacute;elles et
+pr&eacute;sentes, comme ne pensant plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient
+peine &agrave; suffire.</p>
+
+<p>Autour des p&ecirc;cheurs, dans les fonds immenses,
+c'&eacute;tait un nouveau changement &agrave; vue. Le grand
+d&eacute;ploiement d'infini, le grand spectacle du matin
+&eacute;tait termin&eacute;, et maintenant les lointains
+paraissaient au contraire se r&eacute;tr&eacute;cir, se refermer
+sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout &agrave; l'heure la
+mer si d&eacute;mesur&eacute;e? L'horizon &eacute;tait &agrave;
+pr&eacute;sent tout pr&egrave;s, et il semblait m&ecirc;me qu'on
+manqu&acirc;t d'espace. Le vide se remplissait de voiles
+t&eacute;nus qui flottaient, les uns plus vagues que des
+bu&eacute;es, d'autres aux contours presque visibles et comme
+frang&eacute;s. Ils tombaient mollement, dans un grand silence,
+comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en
+descendait de partout en m&ecirc;me temps, aussi l'emprisonnement
+l&agrave;-dessous se faisait tr&egrave;s vite, et cela
+oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re brume d'ao&ucirc;t qui se
+levait. En quelques minutes le suaire fut uniform&eacute;ment
+dense, imp&eacute;n&eacute;trable; autour de la _Marie,_ on ne
+distinguait plus rien qu'une p&acirc;leur humide o&ugrave; se
+diffusait la lumi&egrave;re et o&ugrave; la m&acirc;ture du
+navire semblait m&ecirc;me se perdre.</p>
+
+<p>--De ce coup, la voil&agrave; arriv&eacute;e, la sale brume,
+dirent les hommes.</p>
+
+<p>Ils connaissaient depuis longtemps cette in&eacute;vitable
+compagne de la seconde p&eacute;riode de p&ecirc;che; mais aussi
+cela annon&ccedil;ait la fin de la saison d'Islande,
+l'&eacute;poque o&ugrave; l'on fait route pour revenir en
+Bretagne.</p>
+
+<p>En fines gouttelettes brillantes, cela se d&eacute;posait sur
+leur barbe; cela faisait luire d'humidit&eacute; leur peau
+brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout &agrave; l'autre du
+bateau se voyaient troubles comme des fant&ocirc;mes; par contre
+les objets tr&egrave;s rapproch&eacute;s apparaissaient plus
+cr&ucirc;ment sous cette lumi&egrave;re fade et blanch&acirc;tre.
+On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de
+froid et de mouill&eacute; p&eacute;n&eacute;trait les
+poitrines.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la p&ecirc;che allait de plus en plus
+vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; &agrave;
+tout instant, on entendait tomber &agrave; bord des gros
+poissons, lanc&eacute;s sur les planches avec un bruit de fouet;
+apr&egrave;s, ils se tr&eacute;moussaient rageusement en claquant
+de la queue contre le bois du pont; tout &eacute;tait
+&eacute;clabouss&eacute; de l'eau de la mer et des fines
+&eacute;cailles argent&eacute;es qu'ils jetaient en se
+d&eacute;battant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son
+grand couteau, dans sa pr&eacute;cipitation, s'entaillait les
+doigts, et son sang bien rouge se m&ecirc;lait &agrave; la
+saumure.</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p><br>
+ Ils rest&egrave;rent, cette fois, dix jours d'affil&eacute;e
+pris dans la brume &eacute;paisse, sans rien voir. La p&ecirc;che
+continuait d'&ecirc;tre bonne et, avec tant d'activit&eacute;, on
+ne s'ennuyait pas. De temps en temps, &agrave; intervalles
+r&eacute;guliers, l'un<br>
+ d'eux soufflait dans une trompe de corne d'o&ugrave; sortait un
+bruit pareil au beuglement d'une b&ecirc;te sauvage.</p>
+
+<p>Quelquefois, du dehors, du fond des brumes blanches, un autre
+beuglement lointain r&eacute;pondait &agrave; leur appel. Alors
+on veillait davantage. Si le crise rapprochait, toutes les
+oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on apercevrait
+sans doute jamais et dont la pr&eacute;sence &eacute;tait
+pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui; il
+devenait une occupation, une soci&eacute;t&eacute; et, par envie
+de le voir, les yeux s'effor&ccedil;aient &agrave; percer les
+impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout
+dans l'air.</p>
+
+<p>Puis il s'&eacute;loignait, les beuglements de sa trompe
+mouraient dans le lointain sourd; alors on se retrouvait seul
+dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles.
+Tout &eacute;tait impr&eacute;gn&eacute; d'eau; tout &eacute;tait
+ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus
+p&eacute;n&eacute;trant; le soleil s'attardait davantage &agrave;
+tra&icirc;ner sous l'horizon; il y avait d&eacute;j&agrave; de
+vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tomb&eacute;e grise
+&eacute;tait sinistre et glaciale.</p>
+
+<p>Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de
+peur que la _Marie_ ne se f&ucirc;t trop rapproch&eacute;e de
+l'&icirc;le d'Islande. Mais toutes les _lignes_ du bord
+fil&eacute;es bout &agrave; bout n'arrivaient pas &agrave;
+toucher le lit de la mer: on &eacute;tait donc bien au large et
+en belle eau profonde.</p>
+
+<p>La vie &eacute;tait saine et rude; ce froid plus piquant
+augmentait le bien-&ecirc;tre du soir, l'impression de g&icirc;te
+bien chaud qu'on &eacute;prouvait dans la cabine en ch&ecirc;ne
+massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.</p>
+
+<p>Dans le jour, ces hommes, qui &eacute;taient plus
+clo&icirc;tr&eacute;s que des moines, causaient peu entre eux.
+Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures
+&agrave; son m&ecirc;me poste invariable, les bras seuls
+occup&eacute;s au travail incessant de la p&ecirc;che. Ils
+n'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s les uns des autres que de
+deux ou trois m&egrave;tres, et ils finissaient par ne plus se
+voir.</p>
+
+<p>Ce calme de la brume, cette obscurit&eacute; blanche
+endormaient l'esprit. Tout en p&ecirc;chant, on se chantait pour
+soi-m&ecirc;me quelque air du pays &agrave; demi voix , de peur
+d'&eacute;loigner les poissons. Les pens&eacute;es se faisaient
+plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre,
+s'allonger en dur&eacute;e afin d'arriver &agrave; remplir le
+temps sans y laisser des vides, des intervalles de
+non-&ecirc;tre. On n'avait plus du tout l'id&eacute;e aux femmes,
+parce qu'il faisait d&eacute;j&agrave; froid; mais on
+r&ecirc;vait &agrave; des choses incoh&eacute;rentes ou
+merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces
+r&ecirc;ves &eacute;tait aussi peu serr&eacute;e qu'un
+brouillard...</p>
+
+<p>Ce brumeux mois d'ao&ucirc;t, il avait coutume de clore ainsi
+chaque ann&eacute;e, d'une mani&egrave;re triste et tranquille,
+la saison d'Islande. Autrement c'&eacute;tait toujours la
+m&ecirc;me pl&eacute;nitude de vies physique, gonflant les
+poitrines et faisant aux marins des muscles durs.</p>
+
+<p>Yann avait bien retrouv&eacute; tout de suite ses
+fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre habituelles, comme si son grand
+chagrin n'e&ucirc;t pas persist&eacute;: vigilant et alerte,
+prompt &agrave; la manoeuvre et &agrave; la p&ecirc;che, l'allure
+d&eacute;sinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste,
+communicatif &agrave; ses heures seulement - qui &eacute;taient
+rares - et portant toujours la t&ecirc;te aussi haut avec son air
+&agrave; la fois indiff&eacute;rent et dominateur.</p>
+
+<p>Le soir, au souper, dans le logis fruste que prot&eacute;geait
+la Vierge de fa&iuml;ence, quand on &eacute;tait attabl&eacute;,
+le grand couteau en main devant quelque bonne assiett&eacute;e
+toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux
+choses dr&ocirc;les que les autres disaient.</p>
+
+<p>En lui-m&ecirc;me, peut-&ecirc;tre, s'occupait-il un peu de
+cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donn&eacute;e pour
+femme dans ses derni&egrave;res petites id&eacute;es d'agonie, -
+et qui &eacute;tait devenue une pauvre fille &agrave;
+pr&eacute;sent sans personne<br>
+ au monde... Peut-&ecirc;tre bien surtout, le deuil de ce
+fr&egrave;re durait-il encore dans le fond de son coeur...</p>
+
+<p>Mais ce coeur d'Yann &eacute;tait une r&eacute;gion vierge,
+&agrave; gouverner, peu connue, o&ugrave; se passaient des choses
+qui ne se r&eacute;v&eacute;laient pas au dehors.</p>
+
+<p>XI</p>
+
+<p><br>
+ Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils r&ecirc;vaient
+tranquillement sous leur suaire de brume, ils entendirent comme
+des bruits de voix dont le timbre leur sembla &eacute;trange et
+non connu d'eux. Ils se regard&egrave;rent les uns les autres,
+ceux qui &eacute;taient sur le pont, s'interrogeant d'un coup
+d'oeil:</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui a parl&eacute;?</p>
+
+<p>Non, personne; personne n'avait rien dit. Et, en effet, cela
+avait bien eu l'air de sortir du vide ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Alors, celui qui &eacute;tait charg&eacute; de la trompe, et
+qui l'avait n&eacute;glig&eacute;e depuis la veille, se
+pr&eacute;cipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour
+pousser le long beuglement d'alarme.</p>
+
+<p>Cela seul faisait d&eacute;j&agrave; frissonner, dans ce
+silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;voqu&eacute;e par ce son
+vibrant de cornemuse, une grande chose impr&eacute;vue
+s'&eacute;tait dessin&eacute;e en grisaille, s'&eacute;tait
+dress&eacute;e mena&ccedil;ante, tr&egrave;s haut tout
+pr&egrave;s d'eux: des m&acirc;ts, des vergues, des cordages, un
+dessin de navire qui s'&eacute;tait fait en l'air, partout
+&agrave; la fois et d'un m&ecirc;me coup, comme ces
+fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de
+lumi&egrave;re, sont cr&eacute;&eacute;es sur des voiles tendus.
+Et d'autre hommes apparaissaient l&agrave;, &agrave; les toucher,
+pench&eacute;s sur le rebord, les regardant avec des yeux
+tr&egrave;s ouverts dans un r&eacute;veil de surprise et
+d'&eacute;pouvante...</p>
+
+<p>Ils se jet&egrave;rent sur des avirons, des m&acirc;ts de
+rechange, des gaffes - tout ce qui se trouva dans la drome de
+long et de solide - et les point&egrave;rent en dehors pour tenir
+&agrave; distance cette chose et ces visiteurs qui leur
+arrivaient. Et les autres aussi, effar&eacute;s, allongeaient
+vers eux d'&eacute;normes b&acirc;tons pour les repousser.</p>
+
+<p>Mais il n'y eut qu'un craquement tr&egrave;s l&eacute;ger dans
+les vergues, au-dessus de leurs t&ecirc;tes, et les
+m&acirc;tures, un instant accroch&eacute;es, se
+d&eacute;gag&egrave;rent aussit&ocirc;t sans aucune avarie; le
+choc, tr&egrave;s doux par ce calme, &eacute;tait tout &agrave;
+fait amorti; il avait &eacute;t&eacute; si faible m&ecirc;me, que
+vraiment il semblait que cet autre navire n'e&ucirc;t pas de
+masse et qu'il f&ucirc;t une chose molle, presque sans
+poids...</p>
+
+<p>Alors, le saisissement pass&eacute;, les hommes se mirent
+&agrave; rire; ils se reconnaissaient entre eux:</p>
+
+<p>--Oh&eacute;! de la _Marie._<br>
+ --Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!</p>
+
+<p>L'apparition, c'&eacute;tait la _Reine-Berthe,_ capitaine
+Larvo&euml;r, aussi de Paimpol; ces matelots &eacute;taient des
+villages d'alentour; ce grand-l&agrave;, tout en barbe noire,
+montrant ses dents dans son rire, c'&eacute;tait Kerj&eacute;gou,
+un de Ploudaniel; et les autres venaient de Ploun&egrave;s ou de
+Ploun&eacute;rin.</p>
+
+<p>--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande
+de sauvages? Demandait Larvo&euml;r de la _Reine-Berthe._</p>
+
+<p>--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et
+d'&eacute;cumeurs, _mauvaise poison_ de la mer?...</p>
+
+<p>--Oh! nous... c'est diff&eacute;rent; _&ccedil;a nous est
+d&eacute;fendu de faire du bruit._ (Il avait r&eacute;pondu cela
+avec un air de sous-entendre quelque myst&egrave;re noir; avec un
+sourire dr&ocirc;le, qui, par la suite, revint souvent en
+t&ecirc;te &agrave; ceux de la _Marie_ et leur donna &agrave;
+penser beaucoup.)</p>
+
+<p>Et puis comme s'il en e&ucirc;t dit trop long, il finit par
+cette plaisanterie:</p>
+
+<p>--Notre corne &agrave; nous, c'est celui-l&agrave;, en
+soufflant dedans, qui nous l'&agrave; crev&eacute;e.</p>
+
+<p>Et il montrait un matelot &agrave; figure de triton, qui
+&eacute;tait tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur
+jambes, avec je ne sais quoi de grotesque et de
+l'inqui&eacute;tant dans sa puissance difforme.</p>
+
+<p>Et pendant qu'on se regardait l&agrave;, attendant que quelque
+brise ou quelque courant d'en dessous voul&ucirc;t bien emmener
+l'un plus vite que l'autre, s&eacute;parer les navires, on
+engagea une causerie. Tous appuy&eacute;s en b&acirc;bord, se
+tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
+eussent fait des assi&eacute;g&eacute;s avec des piques, ils
+parl&egrave;rent des choses du pays, des derni&egrave;res lettres
+re&ccedil;ues par les "chasseurs", des vieux parents et des
+femmes.</p>
+
+<p>--Moi, disait Kerj&eacute;gou, la _mienne_ me marque qu'elle
+vient d'avoir son petit que nous attendions; &ccedil;a va nous en
+faire la douzaine tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisi&egrave;me
+annon&ccedil;ait le mariage de la belle Jeannie Caroff - une
+fille tr&egrave;s connue des Islandais - avec certain vieux
+richard infirme, de la commune de Plourivo.</p>
+
+<p>Ils se voyaient comme &agrave; travers des gazes blanches, et
+il semblait que cela change&acirc;t aussi le son des voix qui
+avait quelque chose d'&eacute;touff&eacute; et de lointain.</p>
+
+<p>Cependant Yann ne pouvait d&eacute;tacher ses yeux d'un de ces
+p&ecirc;cheurs, un petit homme d&eacute;j&agrave; vieillot qu'il
+&eacute;tait s&ucirc;r de n'avoir jamais vu nulle part et qui
+pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!"
+avec un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante
+des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux
+per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>--Moi, disait encore Larvo&euml;r, de la _Reine-Berthe,_ on
+m'a marqu&eacute; la mort du petit-fils de la vieille Yvonne
+Moan, de Ploubazlanec, qui faisait son service &agrave;
+l'&Eacute;tat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
+grand dommage!</p>
+
+<p>Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tourn&egrave;rent
+vers Yann pour savoir s'il avait d&eacute;j&agrave; connaissance
+de ce malheur.</p>
+
+<p>--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indiff&eacute;rent et
+hautain, c'&eacute;tait sur la derni&egrave;re lettre que mon
+p&egrave;re m'a envoy&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils le regardaient tous, dans la curiosit&eacute; qu'ils
+avaient de son chagrin, et cela l'irritait.</p>
+
+<p>Leurs propos se croisaient &agrave; la h&acirc;te, au travers
+du brouillard p&acirc;le, pendant que fuyaient les minutes de
+leur bizarre entrevue.</p>
+
+<p>--Ma femme me marque en m&ecirc;me temps, continuait
+Larvo&euml;r, que la fille de M. M&eacute;vel a quitt&eacute; la
+ville pour demeurer &agrave; Ploubazlanec et soigner la vieille
+Moan, sa grand'tante; elle s'est mise &agrave; travailler
+&agrave; pr&eacute;sent, en journ&eacute;e chez le monde, pour
+gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
+l'id&eacute;e, moi, que c'&eacute;tait une brave fille, et une
+courageuse, malgr&eacute; ses airs de demoiselle et ses
+falbalas.</p>
+
+<p>Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui
+d&eacute;plaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous
+son h&acirc;le dor&eacute;.</p>
+
+<p>Par cette appr&eacute;ciation sur Gaud fut clos l'entretien
+avec ces gens de la _Reine-Berthe_ qu'aucun &ecirc;tre vivant ne
+devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures
+semblaient d&eacute;j&agrave; plus effac&eacute;es, car leur
+navire &eacute;tait moins pr&egrave;s, et, tout &agrave; coup,
+ceux de la _Marie_ ne trouv&egrave;rent plus rien &agrave;
+pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous
+leurs "espars", avirons, m&acirc;ts ou vergues,
+s'agit&egrave;rent en cherchant dans le vide, puis
+retomb&egrave;rent les uns apr&egrave;s les autres lourdement
+dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces
+d&eacute;fenses inutiles: la _Reine-Berthe,_ replong&eacute;e
+dans la brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une
+pi&egrave;ce, comme s'efface l'image d'un transparent
+derri&egrave;re lequel la lampe a &eacute;t&eacute;
+souffl&eacute;e. Ils essay&egrave;rent de la h&eacute;ler, mais
+rien ne r&eacute;pondit &agrave; leurs cris, - qu'une
+esp&egrave;ce de clameur moqueuse &agrave; plusieurs voix,
+termin&eacute;e en un g&eacute;missement qui les fit se regarder
+avec surprise...</p>
+
+<p>Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais
+et, comme ceux du _Samuel_Az&eacute;nide_ avaient
+rencontr&eacute; dans un fiord une &eacute;pave non douteuse (son
+couronnement d'arri&egrave;re avec un morceau de sa quille), on
+ne l'attendit plus; d&egrave;s le mois d'octobre, les noms de
+tous ses marins furent inscrits dans l'&eacute;glise sur des
+plaques noires.</p>
+
+<p>Or, depuis cette derni&egrave;re apparition dont les gens de
+la _Marie_ avaient bien retenu la date, jusqu'&agrave;
+l'&eacute;poque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps
+dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois
+semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emport&eacute;
+plusieurs marins et deux navires. On se rappela alors le sourire
+de Larvo&euml;r et, en rapprochant toutes ces choses, on fit
+beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le
+marin au clignotement de singe, et quelques-uns de la _Marie_ se
+demand&egrave;rent craintivement si, ce matin-l&agrave;, ils
+n'avaient point caus&eacute; avec des
+tr&eacute;pass&eacute;s.</p>
+
+<p>XII</p>
+
+<p><br>
+ L'&eacute;t&eacute; s'avan&ccedil;a et, &agrave; la fin
+d'ao&ucirc;t, en m&ecirc;me temps que les premiers brouillards du
+matin, on vit les Islandais revenir.</p>
+
+<p>Depuis trois mois d&eacute;j&agrave;, les deux
+abandonn&eacute;es habitaient ensemble, &agrave; Ploubazlanec, la
+chaumi&egrave;re des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce
+pauvre nid de marins morts. Elle avait envoy&eacute; l&agrave;
+tout ce qu'on lui avait laiss&eacute; apr&egrave;s la vente de la
+maison de son p&egrave;re: son beau lit _&agrave; la mode des
+villes_ et ses belles jupes de diff&eacute;rentes couleurs. Elle
+avait fait elle-m&ecirc;me sa nouvelle robe noire d'un
+fa&ccedil;on plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une
+coiffe de deuil en mousseline &eacute;paisse orn&eacute;e
+seulement de plis.</p>
+
+<p>Tous le jours, elle travaillait &agrave; des ouvrages de
+couture chez les gens riches de la ville et rentrait &agrave; la
+nuit, sans &ecirc;tre distraite en chemin par aucun amoureux,
+rest&eacute;e un peu hautaine, et encore entour&eacute;e d'un
+respect de<br>
+ demoiselle; en lui disant bonsoir, les gar&ccedil;ons mettaient
+comme autrefois, la main &agrave; leur chapeau.</p>
+
+<p>Par les beaux cr&eacute;puscules d'&eacute;t&eacute;, elle
+s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise,
+aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille
+n'avaient pas eu le temps de la d&eacute;former - comme d'autres,
+qui vivent toujours pench&eacute;es de c&ocirc;t&eacute; sur leur
+ouvrage - et, en regardant la mer, elle redressait la belle
+taille souple qu'elle tenait de race; en regardant la mer, en
+regardant le large, tout au fond duquel &eacute;tait Yann...</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me route menait chez lui. En continuant un peu,
+vers certaine r&eacute;gion plus pierreuse et plus balay&eacute;e
+par le vent, on serait arriv&eacute; &agrave; ce hameau de
+Pors-Even o&ugrave; les arbres, couverts de mousses grises,
+croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le
+sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute
+jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il f&ucirc;t &agrave; moins
+d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y &eacute;tait
+all&eacute;e et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout
+son chemin; Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa
+porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande
+rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette
+r&eacute;gion de Ploubazlanec; elle &eacute;tait presque heureuse
+que le sort l'e&ucirc;t rejet&eacute;e l&agrave;: en aucun autre
+lieu du pays elle n'e&ucirc;t pu se faire &agrave; vivre.</p>
+
+<p>A cette saison de fin d'ao&ucirc;t, il y a comme un
+alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il
+y a des soir&eacute;es lumineuses, des reflets du grand soleil
+d'ailleurs qui viennent tra&icirc;ner jusque sur la mer bretonne.
+Tr&egrave;s souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage
+nulle part.</p>
+
+<p>Aux heures o&ugrave; Gaud s'en revenait, les choses se
+fondaient d&eacute;j&agrave; ensemble pour la nuit,
+commen&ccedil;aient &agrave; se r&eacute;unir et &agrave; former
+des silhouettes. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, un bouquet
+d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
+panache &eacute;bouriff&eacute;; un groupe d'arbres tordus
+formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque
+hameau &agrave; toit de paille dessinait au-dessus de la lande
+une petite d&eacute;coupure bossue. Aux carrefours les vieux
+christs qui gardaient la campagne &eacute;tendaient leurs bras
+noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes supplici&eacute;s,
+et, dans le lointain, la Manche se d&eacute;tachait en clair, en
+grand miroir jaune sur un ciel qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; t&eacute;n&eacute;breux vers l'horizon. Et
+dans ce pays, m&ecirc;me ce calme, m&ecirc;me ces beau temps,
+&eacute;taient m&eacute;lancoliques; il restait, malgr&eacute;
+tout, une inqui&eacute;tude planant sur les choses; une
+anxi&eacute;t&eacute; venue de la mer &agrave; qui tant
+d'existences &eacute;taient confi&eacute;es et dont
+l'&eacute;ternelle menace n'&eacute;tait qu'endormie.</p>
+
+<p>Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue
+sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur sal&eacute;e
+des gr&egrave;ves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui
+croissent sur les falaises entre les &eacute;pines maigres. Sans
+la grand'm&egrave;re Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers
+elle se serait attard&eacute;e dans ces sentiers d'ajoncs,
+&agrave; la mani&egrave;re de ces belles demoiselles qui aiment
+&agrave; r&ecirc;ver, les soirs d'&eacute;t&eacute;, dans les
+parcs.</p>
+
+<p>En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques
+souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils &eacute;taient
+effac&eacute;s &agrave; pr&eacute;sent, recul&eacute;s, amoindris
+par son amour! Malgr&eacute; tout, elle voulait consid&eacute;rer
+ce Yann comme une sorte de fianc&eacute;, - un fianc&eacute;
+fuyant, d&eacute;daigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais
+&agrave; qui elle s'obstinerait &agrave; rester fid&egrave;le en
+esprit, sans plus confier cela &agrave; personne. Pour le moment,
+elle aimait &agrave; le savoir en Islande; l&agrave;, au moins,
+la mer le lui gardait dans ses clo&icirc;tres profonds et il ne
+pouvait se donner &agrave; aucune autre.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle
+envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois. Par
+instinct, elle<br>
+ comprenait que sa pauvret&eacute; ne serait pas un motif pour
+&ecirc;tre plus d&eacute;daign&eacute;e, - car il n'&eacute;tait
+pas un gar&ccedil;on comme les autres. - Et puis cette mort du
+petit Sylvestre &eacute;tait une chose qui les rapprochait
+d&eacute;cid&eacute;ment. A son arriv&eacute;e, il ne pourrait
+manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'm&egrave;re de
+son ami: et elle avait d&eacute;cid&eacute; qu'elle serait
+l&agrave; pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce
+f&ucirc;t manquer de dignit&eacute;; sans para&icirc;tre se
+souvenir de rien, elle lui parlerait comme &agrave; quelqu'un que
+l'on conna&icirc;t depuis longtemps; elle lui parlerait
+m&ecirc;me avec affection comme &agrave; un fr&egrave;re de
+Sylvestre, en t&acirc;chant d'avoir l'air naturel. Et qui sait?
+il ne serait peut-&ecirc;tre pas impossible de prendre
+aupr&egrave;s de lui une place de soeur, &agrave; pr&eacute;sent
+qu'elle allait &ecirc;tre si seule au monde; de se reposer sur
+son amiti&eacute;; de la lui demander comme un soutien, en
+s'expliquant assez pour qu'il ne cr&ucirc;t plus &agrave; aucune
+arri&egrave;re-pens&eacute;e de mariage. Elle le jugeait sauvage
+seulement, ent&ecirc;t&eacute; dans ses id&eacute;es
+d'ind&eacute;pendance, mais doux, franc, et capable de bien
+comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du
+coeur.</p>
+
+<p>Qu'allait-il &eacute;prouver, en la retrouvant l&agrave;,
+pauvre, dans cette chaumi&egrave;re presque en ruine?... Bien
+pauvre, oh! oui, car la grand'm&egrave;re Moan, n'&eacute;tant
+plus assez forte pour aller en journ&eacute;e aux lessives,
+n'avait plus rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle
+mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore
+s'arranger pour vivre sans demander rien &agrave; personne...</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait toujours tomb&eacute;e quand elle
+arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu,
+sur des roches us&eacute;es, la chaumi&egrave;re se trouvant en
+contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de
+terrain qui s'incline vers la gr&egrave;ve. Elle &eacute;tait
+presque cach&eacute;e sous son &eacute;pais toit de paille brune,
+tout gondol&eacute;, qui ressemblait au dos de quelque
+&eacute;norme b&ecirc;te morte effondr&eacute;e sous ses poils
+durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des
+rochers, avec des mousses et du cochl&eacute;aria formant de
+petites touffes vertes. On montait les trois marches
+gondol&eacute;es du seuil, et on ouvrait le loquet
+int&eacute;rieur de la porte au moyen d'un bout de corde de
+navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en
+face de soi la lucarne, perc&eacute;e comme dans
+l'&eacute;paisseur d'un rempart, et donnant sur la mer
+d'o&ugrave; venait une derni&egrave;re clart&eacute; jaune
+p&acirc;le. Dans la grande chemin&eacute;e flambaient des
+brindilles odorantes de pin et de h&ecirc;tre, que la vieille
+Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins;
+elle-m&ecirc;me &eacute;tait l&agrave; assise, surveillant leur
+petit souper; dans son int&eacute;rieur, elle portait un
+serre-t&ecirc;te seulement, pour m&eacute;nager ses coiffes; son
+profil, encore joli, se d&eacute;coupait sur la lueur rouge de
+son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient
+pris une couleur pass&eacute;e, tourn&eacute;e au bleu&acirc;tre,
+et qui &eacute;taient troubl&eacute;s, incertains,
+&eacute;gar&eacute;s de vieillesse. Elle disait toutes les fois
+la m&ecirc;me chose:</p>
+
+<p>--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce
+soir...</p>
+
+<p>--Mais non, grand'm&egrave;re, r&eacute;pondait doucement Gaud
+qui y &eacute;tait habitu&eacute;e. Il est la m&ecirc;me heure
+que les autre jours.</p>
+
+<p>--Ah!... me semblait &agrave; moi, ma fille, me semblait qu'il
+&eacute;tait plus tard que de coutume.</p>
+
+<p>Elle soupaient sur une table devenue presque informe &agrave;
+force d'&ecirc;tre us&eacute;e, mais encore &eacute;paisse comme
+le tronc d'un ch&ecirc;ne. Et le grillon ne manquait jamais de
+leur recommencer sa petite musique &agrave; son d'argent.</p>
+
+<p>Un des c&ocirc;t&eacute;s de la chaumi&egrave;re &eacute;tait
+occup&eacute; par des boiseries grossi&egrave;rement
+sculpt&eacute;es et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant,
+elles donnaient acc&egrave;s dans des &eacute;tag&egrave;res
+o&ugrave; plusieurs g&eacute;n&eacute;rations p&ecirc;cheurs
+avaient &eacute;t&eacute; con&ccedil;ues, avaient dormi, et
+o&ugrave; les m&egrave;res vieillies &eacute;taient mortes.</p>
+
+<p>Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de
+m&eacute;nage tr&egrave;s anciens, des paquets d'herbes, des
+cuillers de bois, du lard fum&eacute;; aussi de vieux filets, qui
+dormaient l&agrave; depuis le naufrage des derniers fils Moan, et
+dont les rats venaient la nuit couper les mailles.</p>
+
+<p>Le lit de Gaud, install&eacute; dans un angle avec ses rideaux
+de mousseline blanche, faisait l'effet d'une chose
+&eacute;l&eacute;gante et fra&icirc;che, apport&eacute;e dans une
+hutte de Celte.</p>
+
+<p>Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un
+cadre, accroch&eacute;e au granit du mur. Sa grand'm&egrave;re y
+avait attach&eacute; sa m&eacute;daille militaire, avec une de
+ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la
+manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi
+achet&eacute; &agrave; Paimpol une de ces couronnes
+fun&eacute;raires en perles noires et blanches dont on entoure,
+en Bretagne, les portrait des d&eacute;funts. C'&eacute;tait
+l&agrave; son petit mausol&eacute;e, tout ce qu'il avait pour
+consacrer sa m&eacute;moire, dans son pays breton...</p>
+
+<p>Les soirs d'&eacute;t&eacute;, elle ne veillaient pas, par
+&eacute;conomie de lumi&egrave;re; quand le temps &eacute;tait
+beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant
+la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
+peu au-dessus de leur t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son
+&eacute;tag&egrave;re d'armoire, et Gaud, dans son lit de
+demoiselle; l&agrave;, elle s'endormait assez vite, ayant
+beaucoup travaill&eacute;, beaucoup march&eacute;, et songeant au
+retour des Islandais et fille sage, r&eacute;solue, dans un
+trouble trop grand...</p>
+
+<p>XIII</p>
+
+<p><br>
+ Mais un jour, &agrave; Paimpol, entendant dire que la _Marie_
+venait d'arriver, elle se sentit prise d'une esp&egrave;ce de
+fi&egrave;vre. Tout son calme d'attente l'avait
+abandonn&eacute;e; ayant brusqu&eacute; la fin de son ouvrage,
+sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus t&ocirc;t que de
+coutume, - et, dans le chemin, comme elle se h&acirc;tait, elle
+le reconnut de loin qui venait &agrave; l'encontre d'elle.</p>
+
+<p>Ses jambes tremblaient et elle les sentait fl&eacute;chir. Il
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout pr&egrave;s, se dessinant
+&agrave; vingt pas &agrave; peine, avec sa taille superbe, ses
+cheveux boucl&eacute;s sous son bonnet de p&ecirc;cheur. Elle se
+trouvait prise si au d&eacute;pourvu par cette rencontre, que
+vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en
+aper&ccedil;&ucirc;t; elle en serait morte de honte &agrave;
+pr&eacute;sent... Et puis elle se croyait mal coiff&eacute;e,
+avec un air fatigu&eacute; pour avoir fait son ouvrage trop vite;
+elle e&ucirc;t donn&eacute; je ne sais quoi pour &ecirc;tre
+cach&eacute;e dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque
+trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de
+recul, comme pour essayer de changer de route. Mais
+c'&eacute;tait trop tard: ils se crois&egrave;rent dans
+l'&eacute;troit chemin.</p>
+
+<p>Lui, pour ne pas la fr&ocirc;ler, se rangea contre le talus,
+d'un bond de c&ocirc;t&eacute; comme un cheval ombrageux qui se
+d&eacute;robe, en la regardant d'une mani&egrave;re furtive et
+sauvage.</p>
+
+<p>Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait lev&eacute; les
+yeux, lui jetant malgr&eacute; elle-m&ecirc;me une pri&egrave;re
+et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs
+regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin
+avaient paru s'&eacute;largir, s'&eacute;clairer de quelque
+grande flamme de pens&eacute;e, lanc&eacute;e une vraie lueur
+bleu&acirc;tre, tandis que sa figure &eacute;tait devenue toute
+rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.</p>
+
+<p>Il avait dit en touchant son bonnet:</p>
+
+<p>--Bonjour, mademoiselle Gaud!</p>
+
+<p>--Bonjour, monsieur Yann, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Et ce fut tout; il &eacute;tait pass&eacute;. Elle continua sa
+route, encore tremblante, mais sentant peu &agrave; peu &agrave;
+mesure qu'il s'&eacute;loignait, le sang reprendre son cours et
+la force revenir...</p>
+
+<p>Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le
+t&ecirc;te entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi
+hi!_de petit enfant, toute d&eacute;peign&eacute;e, sa queue de
+cheveux tomb&eacute;e de son serre-t&ecirc;te comme un maigre
+&eacute;cheveau de chanvre gris:</p>
+
+<p>--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai
+rencontr&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de Plouherzel, comme je
+m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous avons
+parl&eacute; de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont
+arriv&eacute;s ce matin de l'Islande et, d&egrave;s ce midi, il
+&eacute;tait venu pour me faire une visite pendant que
+j'&eacute;tais dehors. Pauvre gar&ccedil;on, il avait des larmes
+aux yeux lui aussi... Jusqu'&agrave; ma porte, qu'il a voulu me
+raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit
+fagot...</p>
+
+<p>Elle &eacute;coutait cela, debout, et son coeur se serrait
+&agrave; mesure: ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle
+avait tant compt&eacute; pour lui dire tant de choses,
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; faite, et ne se renouvellerait
+sans doute plus; c'&eacute;tait fini...</p>
+
+<p>Alors la chaumi&egrave;re lui sembla plus
+d&eacute;sol&eacute;e, la mis&egrave;re plus dure, le monde plus
+vide, - et elle baissa la t&ecirc;te avec une envie de
+mourir.</p>
+
+<p>XIV</p>
+
+<p><br>
+ L'hiver vint peu &agrave; peu, s'&eacute;tendit comme un linceul
+qu'on laisserait tr&egrave;s lentement tomber. Les
+journ&eacute;es grises pass&egrave;rent apr&egrave;s les
+journ&eacute;es grises, mais Yann ne reparut plus, - et les deux
+femmes vivaient bien abandonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Avec le froid, leur existence &eacute;tait plus co&ucirc;teuse
+et plus dure.</p>
+
+<p>Et puis la vieille Yvonne devenait difficile &agrave; soigner.
+Sa pauvre t&ecirc;te s'en allait; elle se f&acirc;chait
+maintenant, disait des m&eacute;chancet&eacute;s et des injures;
+une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants,
+&agrave; propos de rien.</p>
+
+<p>Pauvre vieille!... elle &eacute;tait encore si douce dans ses
+bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la
+ch&eacute;rir. Avoir toujours &eacute;t&eacute; bonne, et finir
+par &ecirc;tre mauvaise; &eacute;taler, &agrave; l'heure de la
+fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute
+un science de mots grossiers qu'on avait cach&eacute;e, quelle
+d&eacute;rision de l'&acirc;me et quel myst&egrave;re
+moqueur!</p>
+
+<p>Elle commen&ccedil;ait &agrave; chanter aussi, et cela faisait
+encore plus de mal &agrave; entendre que ses col&egrave;res;
+c'&eacute;tait, au hasard des choses qui lui revenaient en
+t&ecirc;te, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets
+tr&egrave;s vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;s par des matelots. Il lui arrivait
+d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en
+balan&ccedil;ant la t&ecirc;te et battant la mesure avec son
+pied, elle prenait:</p>
+
+<p>Mon mari vient de partir;<br>
+ Pour la p&ecirc;che d'Islande, mon mari vient de partir,<br>
+ Il m'a laiss&eacute; sans le sou,<br>
+ Mais..., trala, trala la lou...<br>
+ J'en gagne!<br>
+ J'en gagne!...</p>
+
+<p>Chaque fois, cela s'arr&ecirc;tait tout court, en m&ecirc;me
+temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en
+perdant toute expression de vie, - comme ces flammes
+d&eacute;j&agrave; mourantes qui s'agrandissent subitement pour
+s'&eacute;teindre. Et apr&egrave;s, elle baissait la t&ecirc;te,
+restait longtemps caduque, en laissant pendre la m&acirc;choire
+d'en bas &agrave; la mani&egrave;re des morts.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait plus bien propre non plus, et
+c'&eacute;tait un autre genre d'&eacute;preuve sur lequel Gaud
+n'avait pas compt&eacute;.</p>
+
+<p>Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son
+petit-fils.</p>
+
+<p>--Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle &agrave; Gaud, en ayant
+l'air de chercher qui ce pouvait bien &ecirc;tre; ah dame! ma
+bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'&eacute;tais jeune,
+des gar&ccedil;ons, des filles, des filles et des gar&ccedil;ons
+qu'&agrave; cette heure, ma foi!...</p>
+
+<p>Et, en disant cela, elle lan&ccedil;ait en l'air ses pauvres
+mains rid&eacute;es, avec un geste d'insouciance presque
+libertine...</p>
+
+<p>Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et
+en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait
+dites, toute la journ&eacute;e elle le pleura.</p>
+
+<p>Oh! ces veill&eacute;es d'hiver, quand les branchages
+manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid, travailler
+pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les
+ouvrages rapport&eacute;s chaque soir de Paimpol.</p>
+
+<p>La grand'm&egrave;re Yvonne, assise dans la chemin&eacute;e,
+restait tranquille, les pieds contre les derni&egrave;res
+braises, les mains ramass&eacute;es sous son tablier. Mais au
+commencement de la soir&eacute;e, il fallait toujours tenir des
+conversations avec elle.</p>
+
+<p>--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi &ccedil;a donc?
+Dans mon temps &agrave; moi, j'en ai pourtant connu de ton
+&acirc;ge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas
+l'air si triste, l&agrave;, toutes les deux, si tu voulais parler
+un peu.</p>
+
+<p>Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait
+apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait
+rencontr&eacute;s en chemin, parlait de choses qui lui
+&eacute;taient bien indiff&eacute;rentes &agrave; elle-m&ecirc;me
+comme, du reste, tout au monde &agrave; pr&eacute;sent, puis
+s'arr&ecirc;tait au milieu de ses histoires quand elle voyait la
+pauvre vieille endormie.</p>
+
+<p>Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la
+fra&icirc;che jeunesse appelait la jeunesse. Sa beaut&eacute;
+allait se consumer, solitaire et st&eacute;rile...</p>
+
+<p>Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe,
+et le bruit des lames s'entendait l&agrave; comme dans un navire
+en l'&eacute;coutant elle y m&ecirc;lait le souvenir toujours
+pr&eacute;sent et douloureux de Yann, dont ces choses
+&eacute;taient le domaine; durant les grandes nuits
+d'&eacute;pouvante, o&ugrave; tout &eacute;tait
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; et hurlant dans le noir du dehors,
+elle songeait avec plus d'angoisse &agrave; lui.</p>
+
+<p>Et puis seule, toujours seule avec cette grand'm&egrave;re qui
+dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins
+obscurs, en pensant aux marins<br>
+ ses anc&ecirc;tres, qui avaient v&eacute;cu dans ces
+&eacute;tag&egrave;res d'armoires, qui avaient p&eacute;ri au
+large pendant de semblables nuits, et dont les &acirc;mes
+pouvaient revenir; elle ne se sentait pas prot&eacute;g&eacute;e
+contre la visite de ces morts par la pr&eacute;sence de cette si
+vieille femme qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; presque des
+leurs...</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle fr&eacute;missait de la t&ecirc;te aux
+pieds, en entendant partir du coin de la chemin&eacute;e un petit
+filet de voix cass&eacute;e fl&ucirc;t&eacute;, comme
+&eacute;touff&eacute; sous terre. D'un ton guilleret qui donnait
+froid &agrave; l'&acirc;me, la voix chantait:</p>
+
+<p>Pour la p&ecirc;che d'Islande, mon mari vient de partir,<br>
+ Il m'a laiss&eacute; sans le sou,<br>
+ Mais..., trala, trala la lou...</p>
+
+<p><br>
+ Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que
+cause la compagnie des folles.</p>
+
+<p>La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de
+fontaine; on l'entendait presque sans r&eacute;pit ruisseler
+dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des
+goutti&egrave;res qui, toujours aux m&ecirc;mes endroits,
+infatigables, monotones, faisaient le m&ecirc;me tintement
+triste; elles d&eacute;trempaient par places le sol du logis, qui
+&eacute;tait de roches et de terre battue avec des graviers et
+des coquilles.</p>
+
+<p>On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait
+de ses masses froides, infinies: une eau tourment&eacute;e,
+fouettante, s'&eacute;miettant dans l'air, &eacute;paississant
+l'obscurit&eacute;, et isolant encore davantage les unes des
+autres les chaumi&egrave;res &eacute;parses du pays de
+Ploubazlanec.</p>
+
+<p>Les soir&eacute;es de dimanche &eacute;taient pour Gaud les
+plus sinistres, &agrave; cause d'une certaine ga&icirc;t&eacute;
+qu'elles apportaient ailleurs: c'&eacute;taient des
+esp&egrave;ces de soir&eacute;es joyeuses, m&ecirc;me dans ces
+petits hameaux perdus de la c&ocirc;te; il y avait toujours, ici
+ou l&agrave;, quelque chaumi&egrave;re ferm&eacute;e, battue par
+la pluie noire, d'o&ugrave; partaient des chants lourds. Au
+dedans, des tables align&eacute;es pour les buveurs; des marins
+se s&eacute;chant &agrave; des flamb&eacute;es fumeuses; les
+vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant
+des filles, tous allant jusqu'&agrave; l'ivresse, et chantant
+pour s'&eacute;tourdir. Et, pr&egrave;s d'eux, la mer, leur
+tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix
+immense...</p>
+
+<p>Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient
+de ces cabarets-l&agrave; ou revenaient de Paimpol, passaient
+dans le chemin, pr&egrave;s de la porte des Moan;
+c'&eacute;taient ceux qui habitaient &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; des terres, vers Pors-Even. Ils
+passaient tr&egrave;s tard, &eacute;chapp&eacute;s des bras des
+filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
+ond&eacute;es, Gaud tendait l'oreille &agrave; leurs chansons
+&agrave; leurs cris - tr&egrave;s vite noy&eacute;s dans le bruit
+des bourrasques ou de la houle - cherchant &agrave;
+d&eacute;m&ecirc;ler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite
+quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.</p>
+
+<p>N'&ecirc;tre pas revenu les voir, c'&eacute;tait mal de la
+part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si pr&egrave;s de la
+mort de Sylvestre, - tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle
+ne le comprenait plus d&eacute;cid&eacute;ment, - et,
+malgr&eacute; tout, ne pouvait se d&eacute;tacher de lui, ni
+croire qu'il f&ucirc;t sans coeur.</p>
+
+<p>Le fait est que, depuis son retour, sa vie &eacute;tait bien
+dissip&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord il y avait eu la tourn&eacute;e habituelle d'octobre
+dans le golfe de Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais
+une p&eacute;riode de plaisir, un moment o&ugrave; ils ont dans
+leur bourse un peu d'argent &agrave; d&eacute;penser sans souci
+(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur
+les grandes parts de p&ecirc;che, payables seulement en
+hiver).</p>
+
+<p>On &eacute;tait all&eacute;, comme tous les ans, chercher du
+sel dans les &icirc;les, et lui s'&eacute;tait repris d'amour,
+&agrave; Saint-Martin-de-R&eacute;, pour certaine fille brune, sa
+ma&icirc;tresse du pr&eacute;c&eacute;dent automne. Ensemble ils
+s'&eacute;taient promen&eacute;s, au dernier gai soleil, dans les
+vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout
+embaum&eacute;es par les raisins m&ucirc;rs, les oeillets des
+sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient
+chant&eacute; et dans&eacute; des rondes &agrave; ces
+veill&eacute;es de vendange o&ugrave; l'on se grise, d'une
+ivresse amoureuse et l&eacute;g&egrave;re, en buvant le vin
+doux.</p>
+
+<p>Ensuite, la _Marie_ ayant pouss&eacute; jusqu'&agrave;
+Bordeaux, il avait retrouv&eacute;, dans un grand estaminet tout
+en dorures, la belle chanteuse &agrave; la montre, et
+s'&eacute;tait n&eacute;gligemment laiss&eacute; adorer pendant
+huit nouveaux jours.</p>
+
+<p>Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait
+assist&eacute; &agrave; plusieurs mariages de ses amis, comme
+gar&ccedil;on d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de
+f&ecirc;te, et souvent ivre apr&egrave;s minuit, sur la fin des
+bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle,
+que les filles s'empressaient de raconter &agrave; Gaud, en
+exag&eacute;rant.</p>
+
+<p>Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face
+d'elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours &agrave;
+temps pour l'&eacute;viter; lui aussi du reste, dans ces
+cas-l&agrave;, prenait &agrave; travers la lande. Comme par une
+entente muette, maintenant ils se fuyaient.</p>
+
+<p>XV</p>
+
+<p><br>
+ A Paimpol, il y a une grosse femme appel&eacute;e madame
+Tressoleur; dans une des rues qui m&egrave;nent au port, elle
+tient un cabaret fameux parmi les Islandais, o&ugrave; des
+capitaines et des armateurs viennent enr&ocirc;ler des matelots,
+faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.</p>
+
+<p>Autrefois belle, encore galante avec les p&ecirc;cheurs, elle
+a des moustaches &agrave; pr&eacute;sent, une carrure d'homme et
+la r&eacute;plique hardie. Un air de cantini&egrave;re, sous une
+grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi
+de religieux, qui persiste quand m&ecirc;me parce qu'elle est
+Bretonne. Dans sa t&ecirc;te, les noms de tous les marins du pays
+tiennent comme sur un registre; elle conna&icirc;t les bons, les
+mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils
+valent.</p>
+
+<p>Un jour de janvier, Gaud, ayant &eacute;t&eacute;
+mand&eacute;e pour lui faire une robe,vint travaille l&agrave;,
+dans une chambre, derri&egrave;re la salle aux buveurs...</p>
+
+<p>Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs
+piliers de granit, qui est en retrait sous le premier
+&eacute;tage de la maison, &agrave; la mode ancienne; quand on
+l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffr&eacute;e
+dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des
+entr&eacute;es brusques, comme lanc&eacute;s par une lame de
+houle. La salle est basse et profonde, pass&eacute;e &agrave; la
+chaux blanche et orn&eacute;e de cadres dor&eacute;s o&ugrave; se
+voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle,
+une Vierge en fa&iuml;ence est pos&eacute;e sur une console,
+entre des bouquets artificiels.</p>
+
+<p>Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
+matelots, ont vu s'&eacute;panouir bien des ga&icirc;t&eacute;s
+lourdes et sauvages, - depuis les temps recul&eacute;s de
+Paimpol, en passant par l'&eacute;poque agit&eacute;e des
+corsaires, jusqu'&agrave; ces Islandais de nos jours tr&egrave;s
+peu diff&eacute;rents de leurs anc&ecirc;tres. Et bien des
+existences d'hommes ont &eacute;t&eacute; jou&eacute;es,
+engag&eacute;es l&agrave;, entre deux ivresses, sur ces tables de
+ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille &agrave; une
+conversation sur les choses d'Islande, qui se tenait
+derri&egrave;re la cloison entre madame Tressoleur et deux
+_retrait&eacute;s_ assis &agrave; boire.</p>
+
+<p>Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau
+tout neuf, qu'on &eacute;tait en train de gr&eacute;er dans le
+port: jamais elle ne serait par&eacute;e, cette
+_L&eacute;opoldine,_ &agrave; faire la campagne prochaine.</p>
+
+<p>--Eh! mais si, ripostait l'h&ocirc;tesse, bien s&ucirc;r
+qu'elle sera par&eacute;e! - Puisque je vous dis, moi, qu'elle a
+pris &eacute;quipage hier: tous ceux de l'ancienne _Marie,_ de
+Guermeur, qu'on va vendre pour la d&eacute;molir; cinq _jeunes
+personnes,_ qui sont venues s'engager l&agrave;, devant moi; -
+&agrave; cette table, - signer avec ma plume, - ainsi! - Et des
+_bel'hommes,_ je vous jure: Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le
+fils Keraez, de Tr&eacute;guier; - et le grand Yann Gaos, de
+Pors-Even, qui en vaut bien trois!</p>
+
+<p>La _L&eacute;opoldine!_... Le nom, &agrave; peine entendu, de
+ce bateau qui allait emporter Yann, s'&eacute;tait fix&eacute;
+d'un seul coup dans la m&eacute;moire de Gaud, comme si on l'y
+e&ucirc;t martel&eacute; pour le rendre plus
+ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>Le soir, revenu &agrave; Ploubazlanec, install&eacute;e
+&agrave; finir son ouvrage &agrave; la lumi&egrave;re de sa
+petite lampe, elle retrouvait dans sa t&ecirc;te ce mot-l&agrave;
+toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme une
+chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une
+physionomie par eux-m&ecirc;mes, presque un sens. Et ce
+_L&eacute;opoldine,_ mot nouveau, inusit&eacute;, la poursuivait
+avec une persistance qui n'&eacute;tait pas naturelle, devenait
+une sorte d'obsession sinistre. Non, elle s'&eacute;tait attendue
+&agrave; voir Yann repartir encore sur la _Marie_ qu'elle avait
+visit&eacute;e jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge
+avait prot&eacute;g&eacute; pendant de longues ann&eacute;es les
+dangereux voyages; et voici que ce changement, cette
+_L&eacute;opoldine,_ augmentait son angoisse.</p>
+
+<p>Mais, bient&ocirc;t, elle en vint &agrave; se dire que
+pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le
+concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet,
+qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il f&ucirc;t ici ou
+ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
+Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
+Islande; lorsque l'&eacute;t&eacute; serait revenu, ti&egrave;de,
+sur les chaumi&egrave;res d&eacute;sert&eacute;es, sur les femmes
+solitaires et inqui&egrave;tes; - ou bien quand un nouvel automne
+commencerait encore, ramenant une fois de plus les
+p&ecirc;cheurs?... Tout cela pour elle &eacute;tait
+indiff&eacute;rent, semblable, &eacute;galement sans joie et sans
+espoir. Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif
+de rapprochement, puisque m&ecirc;me il oubliait le pauvre petit
+Sylvestre; - donc il fallait bien comprendre que c'en
+&eacute;tait fait pour toujours de ce seul r&ecirc;ve, de ce seul
+d&eacute;sir de sa vie; elle devait se d&eacute;tacher de Yann,
+de toutes les choses qui avaient trait &agrave; son existence,
+m&ecirc;me de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme
+si douloureux &agrave; cause de lui; chasser absolument ces
+pens&eacute;es, tout balayer; se dire que c'&eacute;tait fini,
+fini &agrave; jamais...</p>
+
+<p>Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie,
+qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas
+&agrave; mourir. Et alors, apr&egrave;s, &agrave; quoi bon vivre,
+&agrave; quoi bon travailler, et pour quoi faire?...</p>
+
+<p>Le vent d'ouest s'&eacute;tait encore lev&eacute; dehors; les
+goutti&egrave;res du toit avaient recommenc&eacute;, sur ce grand
+g&eacute;missement lointain, leur bruit tranquille et
+l&eacute;ger de grelot de poup&eacute;e. Et ses larmes aussi se
+mirent &agrave; couler, larmes d'orpheline et
+d'abandonn&eacute;e, passant sur ses l&egrave;vres avec un petit
+go&ucirc;t amer, descendant silencieusement sur son ouvrage,
+comme ces pluies d'&eacute;t&eacute; qu'aucune brise
+n'am&egrave;ne, et qui tombent tout &agrave; coup,
+press&eacute;es et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y
+voyant plus, se sentant bris&eacute;e, prise de vertige devant le
+vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame
+Tressoleur et essaya de se coucher.</p>
+
+<p>Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en
+s'&eacute;tendant: il devenait chaque jour plus humide et plus
+froid, - ainsi que toutes les choses de cette chaumi&egrave;re. -
+Cependant, comme elle &eacute;tait tr&egrave;s jeune, tout en
+continuant de pleurer, elle finit par se r&eacute;chauffer et
+s'endormir.</p>
+
+<p>XVI</p>
+
+<p><br>
+ Des semaines sombres avaient pass&eacute; encore, et on
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; aux premiers jours de
+f&eacute;vrier, par un assez beau temps doux.</p>
+
+<p>Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de
+p&ecirc;che du dernier &eacute;t&eacute;, quinze cents francs,
+qu'il emportait pour les remettre &agrave; sa m&egrave;re,
+suivant la coutume de famille. L'ann&eacute;e avait
+&eacute;t&eacute; bonne, et il s'en retournait content.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord
+de la route;: une vieille, qui gesticulait avec son b&acirc;ton,
+et autour d'elle des gamins ameut&eacute;s qui riaient... La
+grand'm&egrave;re Moan!... La bonne grand'm&egrave;re que
+Sylvestre adorait, toute tra&icirc;n&eacute;e et
+d&eacute;chir&eacute;e, devenue maintenant une de ces vieilles
+pauvresses imb&eacute;ciles qui font des attroupements sur les
+chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.</p>
+
+<p>Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tu&eacute; son chat, et
+elle les mena&ccedil;ait de son b&acirc;ton, tr&egrave;s en
+col&egrave;re et en d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>--Ah! s'il avait &eacute;t&eacute; ici, lui, mon pauvre
+gar&ccedil;on, vous n'auriez pas os&eacute;, bien s&ucirc;r, mes
+vilains dr&ocirc;les!...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tomb&eacute;e, parait-il, en courant
+apr&egrave;s eux pour les battre; sa coiffe &eacute;tait de
+c&ocirc;t&eacute;, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore
+qu'elle &eacute;tait grise (comme cela arrive bien en Bretagne
+&agrave; quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).</p>
+
+<p>Yann savait, lui, que ce n'&eacute;tait pas vrai, et qu'elle
+&eacute;tait une vieille respectable ne buvant jamais que de
+l'eau.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, tr&egrave;s en
+col&egrave;re lui aussi, avec sa voix et son ton qui
+imposaient.</p>
+
+<p>Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauv&egrave;rent,
+penauds et confus, devant le grand Gaos.</p>
+
+<p>Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de
+l'ouvrage pour la veill&eacute;e, avait aper&ccedil;u cela de
+loin, reconnu sa grand'm&egrave;re dans ce groupe.
+Effray&eacute;e, elle arriva en courant pour savoir ce que
+c'&eacute;tait, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire,
+- et comprit, voyant leur chat qu'on avait tu&eacute;.</p>
+
+<p>Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne d&eacute;tourna
+pas les siens; ils ne songeaient plus &agrave; se fuir cette
+fois; devenus seulement tr&egrave;s roses tous deux, lui aussi
+vite qu'elle, d'une m&ecirc;me mont&eacute;e de sang &agrave;
+leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se
+trouver si pr&egrave;s; mais sans haine, presque avec douceur,
+r&eacute;unis qu'ils &eacute;taient dans une commune
+pens&eacute;e de piti&eacute; et de protection.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que les enfants de l'&eacute;cole lui en
+voulaient, &agrave; ce pauvre matou d&eacute;funt, parce qu'il
+avait la figure noire, un air de diable; mais c'&eacute;tait un
+tr&egrave;s bon chat, et, quand on le regardait de pr&egrave;s,
+on lui trouvait au contraire la mine tranquille et c&acirc;line.
+Ils l'avaient tu&eacute; avec des cailloux et son oeil pendait.
+La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en
+allait tout &eacute;mue, toute branlante, emportant par la queue,
+comme un lapin, ce chat mort.</p>
+
+<p>--Ah! mon pauvre gar&ccedil;on, mon pauvre gar&ccedil;on...
+s'il &eacute;tait encore de ce monde on n'aurait pas os&eacute;
+me faire &ccedil;a, non, bien s&ucirc;r!...</p>
+
+<p>Il lui &eacute;tait sorti des esp&egrave;ces de larmes qui
+coulaient dans ses rides; et ses mains, &agrave; grosses veines
+bleues, tremblaient.</p>
+
+<p>Gaud l'avait recoiff&eacute;e au milieu, t&acirc;chait de la
+consoler avec des paroles douces de petite fille. Et Yann
+s'indignait; si c'&eacute;tait possible, que des enfants fussent
+si m&eacute;chants! Faire une chose pareille &agrave; une pauvre
+vieille femme! Les larmes lui en venaient presque, &agrave; lui
+aussi. - Non point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes
+hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien &agrave; jouer avec
+les b&ecirc;tes, n'ont gu&egrave;re de sensiblerie pour elles;
+mais son coeur se fendait, &agrave; marcher l&agrave;
+derri&egrave;re cette grand'm&egrave;re en enfance, emportant son
+pauvre chat par la queue. Il pensait &agrave; Sylvestre, qui
+l'avait tant aim&eacute;e; au chagrin horrible qu'il aurait eu,
+si on lui avait pr&eacute;dit qu'elle finirait ainsi, en
+d&eacute;rision et en mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Et Gaud s'excusait, comme &eacute;tant charg&eacute;e de sa
+tenue:</p>
+
+<p>--C'est qu'elle sera tomb&eacute;e, pour &ecirc;tre si sale,
+disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai,
+car nous ne sommes pas riches, monsieur Yann; mais je l'avais
+encore raccommod&eacute;e hier, et ce matin quand je suis partie,
+je suis s&ucirc;re qu'elle &eacute;tait propre et en ordre.</p>
+
+<p>Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touch&eacute;
+peut-&ecirc;tre par cette petite explication toute simple qu'il
+ne l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; par d'habiles phrases, des
+reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un
+pr&egrave;s de l'autre, se rapprochant de la chaumi&egrave;re des
+Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours &eacute;t&eacute; comme
+personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle
+l'&eacute;tait encore davantage depuis sa pauvret&eacute; et son
+deuil. Son air &eacute;tait devenu plus s&eacute;rieux, ses yeux
+gris de lin avaient l'expression plus r&eacute;serv&eacute;e et
+semblaient malgr&eacute; cela vous p&eacute;n&eacute;trer plus
+avant, jusqu'au fond de l'&acirc;me. Sa taille aussi avait
+achev&eacute; de se former. Vingt-trois ans bient&ocirc;t; elle
+&eacute;tait dans tout son &eacute;panouissement de
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Et puis elle avait &agrave; pr&eacute;sent la tenue d'une
+fille de p&ecirc;cheur, sa robe noire sans ornements et une
+coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien
+d'o&ugrave; il lui venait; c'&eacute;tait quelque chose de
+cach&eacute; en elle-m&ecirc;me et d'involontaire dont on ne
+pouvait plus lui faire reproche; peut-&ecirc;tre seulement son
+corsage, un peu plus ajust&eacute; que celui des autres, par
+habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le
+haut de ses bras... Mais non, cela r&eacute;sidait plut&ocirc;t
+dans sa voix tranquille et dans son regard.</p>
+
+<p>XVII</p>
+
+<p><br>
+ D&eacute;cid&eacute;ment il les accompagnait, - jusque chez
+elles sans doute.</p>
+
+<p>Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce
+chat, et cela devenait presque un peu dr&ocirc;le, maintenant, de
+les voir ainsi passer en cort&egrave;ge; il y avait sur les
+portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au
+milieu, portant la b&ecirc;te; Gaud &agrave; sa droite,
+troubl&eacute;e et toujours tr&egrave;s rose; le grand Yann
+&agrave; sa gauche, t&ecirc;te haute, et pensif.</p>
+
+<p>Cependant la pauvre vieille s'&eacute;tait presque subitement
+apais&eacute;e en route; d'elle-m&ecirc;me, elle s'&eacute;tait
+recoiff&eacute;e et, sans plus rien dire, elle commen&ccedil;ait
+&agrave; les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de
+son oeil qui &eacute;tait redevenu clair.</p>
+
+<p>Gaud ne parlait pas de peur de donner &agrave; Yann une
+occasion de prendre cong&eacute;; elle e&ucirc;t voulu rester sur
+ce bon regard doux qu'elle avait re&ccedil;u de lui, marcher les
+yeux ferm&eacute;s pour ne plus voir rien autre chose, marcher
+ainsi bien longtemps &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s dans un
+r&ecirc;ve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite &agrave;
+leur logis vide et sombre o&ugrave; tout allait
+s'&eacute;vanouir.</p>
+
+<p>A la porte, il y eut une de ces minutes d'ind&eacute;cision
+pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La
+grand'm&egrave;re entra sans se retourner; puis Gaud,
+h&eacute;sitante, et Yann, par derri&egrave;re, entra
+aussi...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait chez elle, pour la premi&egrave;re fois de sa
+vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?...
+En passant le seuil, il avait touch&eacute; son chapeau, et puis,
+ses yeux ayant rencontr&eacute; d'abord le portrait de Sylvestre
+dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en
+&eacute;tait approch&eacute; lentement comme d'une tombe.</p>
+
+<p>Gaud &eacute;tait rest&eacute;e debout, appuy&eacute;e des
+mains &agrave; leur table. Il regardait maintenant tout autour de
+lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse
+qu'il passait de leur pauvret&eacute;. Bien pauvre, en effet,
+malgr&eacute; son air rang&eacute; et honn&ecirc;te, le logis de
+ces deux abandonn&eacute;es qui s'&eacute;taient r&eacute;unies.
+Peut-&ecirc;tre, au moins, &eacute;prouverait-il pour elle un peu
+de bonne piti&eacute;, en la voyant redescendue &agrave; cette
+m&ecirc;me mis&egrave;re, &agrave; ce granit fruste et &agrave;
+ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse pass&eacute;e, que le
+lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les
+yeux de Yann revenaient l&agrave;...</p>
+
+<p>Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La
+vieille grand'm&egrave;re, qui &eacute;tait encore si fine
+&agrave; ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre
+garde &agrave; lui. Donc ils restaient debout devant l'un
+l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour
+quelque interrogation supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais les instants passaient et, &agrave; chaque seconde
+&eacute;coul&eacute;e, le silence semblait entre eux se figer
+davantage. Et ils se regardaient toujours plus
+profond&eacute;ment, comme dans l'attente solennelle de quelque
+chose d'inou&iuml; qui tardait &agrave; venir.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . .<br>
+ --Gaud, demanda-t-il &agrave; demi-voix grave, si vous voulez
+toujours...</p>
+
+<p>Qu'allait-il dire?... On devinait quelque grande
+d&eacute;cision, brusque comme &eacute;taient les siennes, prise
+l&agrave; tout &agrave; coup, et osant &agrave; peine &ecirc;tre
+formul&eacute;e...</p>
+
+<p>--Si vous voulez toujours... La p&ecirc;che s'est bien vendue
+cette ann&eacute;e, et j'ai un peu d'argent devant moi...</p>
+
+<p>Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle
+bien entendu? Elle &eacute;tait an&eacute;antie devant
+l'immensit&eacute; de ce qu'elle croyait comprendre.</p>
+
+<p>Et la vieille Yvonne, de son coin l&agrave;-bas, dressait
+l'oreille, sentant du bonheur approcher...</p>
+
+<p>--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si
+vous vouliez toujours...</p>
+
+<p>... Et puis il attendit sa r&eacute;ponse, qui ne vint pas...
+Qui donc pouvait l'emp&ecirc;cher de prononcer ce oui? Il
+s'&eacute;tonnait, il avait peur, et elle s'en apercevait bien.
+Appuy&eacute;e des deux mains &agrave; la table, devenue tout
+blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle &eacute;tait sans
+voix, ressemblait &agrave; une mourante tr&egrave;s jolie...</p>
+
+<p>--Eh bien, Gaud, r&eacute;pondis donc! dit la vieille
+grand'm&egrave;re qui s'&eacute;tait lev&eacute;e pour venir
+&agrave; eux. Voyez-vous, &ccedil;a la surprend, monsieur Yann;
+il faut l'excuser; elle va r&eacute;fl&eacute;chir et vous
+r&eacute;pondre tout &agrave; l'heure... Asseyez-vous, monsieur
+Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...</p>
+
+<p>Mais non, elle ne pouvait pas r&eacute;pondre, Gaud; aucun mot
+ne lui venait plus, dans son extase... C'&eacute;tait donc vrai
+qu'il &eacute;tait bon, qu'il avait du coeur. Elle le retrouvait
+l&agrave;, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cess&eacute;
+de le voir en elle-m&ecirc;me, malgr&eacute; sa duret&eacute;,
+malgr&eacute; son refus sauvage, malgr&eacute; tout. Il l'avait
+d&eacute;daign&eacute;e longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, -
+et aujourd'hui qu'elle &eacute;tait pauvre; c'&eacute;tait son
+id&eacute;e &agrave; lui sans doute, il avait eu quelque motif
+qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du
+tout &agrave; lui en demander compte, non plus qu'&agrave; lui
+reprocher son chagrin de deux ann&eacute;es... Tout cela,
+d'ailleurs, &eacute;tait si oubli&eacute;, tout cela venait
+d'&ecirc;tre emport&eacute; si loin, en une seconde, par le
+tourbillon d&eacute;licieux qui passait sur sa vie!...</p>
+
+<p>Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec
+les yeux, tout noy&eacute;s, qui le regardaient &agrave; une
+extr&ecirc;me profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes
+commen&ccedil;ait &agrave; descendre le long de ses joues...</p>
+
+<p>--Allons, Dieu vous b&eacute;nisse! mes enfants, dit la
+grand'm&egrave;re Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car
+je suis encore contente d'&ecirc;tre devenue si vieille, pour
+avoir vu &ccedil;a avant de mourir.</p>
+
+<p>Ils restaient toujours l&agrave;, l'un devant l'autre, se
+tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler; ne
+connaissant aucune parole qui f&ucirc;t assez douce, aucune
+phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur sembl&acirc;t
+digne de rompre leur d&eacute;licieux silence.</p>
+
+<p>--Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils
+ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les dr&ocirc;les de petits
+enfants que j'ai l&agrave; par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui
+donc quelque chose, ma fille... De mon temps &agrave; moi, me
+semble qu'on s'embrassait, quand on s'&eacute;tait promis...</p>
+
+<p>Yann &ocirc;ta son chapeau, comme saisi tout &agrave; coup
+d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser
+Gaud, - et il lui sembla que c'&eacute;tait le premier vrai
+baiser qu'il e&ucirc;t jamais donn&eacute; de sa vie.</p>
+
+<p>Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses
+l&egrave;vres fra&icirc;ches, inhabiles aux raffinements des
+caresses, sur cette joue de son fianc&eacute; que la mer avait
+dor&eacute;e. Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait
+le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
+pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire,
+du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'&ecirc;tre
+subitement vivifi&eacute; et rajeuni dans la chaumi&egrave;re
+morte. Le silence s'&eacute;tait rempli de musique inou&iuml;es;
+m&ecirc;me le cr&eacute;puscule p&acirc;le d'hiver, qui entrait
+par la lucarne, &eacute;tait devenu comme une belle lueur
+enchant&eacute;e...</p>
+
+<p>--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire
+&ccedil;a, mes bons enfants?</p>
+
+<p>Gaud baissa la t&ecirc;te. L'Islande, la _L&eacute;opoldine,_
+- c'est vrai, elle avait d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; ces
+&eacute;pouvante dress&eacute;es sur la route. - Au retour
+d'Islande!... comme se serait long, encore tout cet
+&eacute;t&eacute; d'attente craintive. Et Yann, battant le sol du
+bout de son pied, &agrave; petits coups rapides, devenu for
+press&eacute; lui aussi, comptait en lui-m&ecirc;me tr&egrave;s
+vite, pour voir si, en se</p>
+
+<p>d&eacute;p&ecirc;chant bien, on n'aurait pas le temps de se
+marier avant ce d&eacute;part: tant de jours pour r&eacute;unir
+les papiers, tant de jours pour publier les bans &agrave;
+l'&eacute;glise; oui, cela ne m&egrave;nerait jamais qu'au 20 ou
+25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait
+donc encore une grande semaine &agrave; rester ensemble
+apr&egrave;s.</p>
+
+<p>--Je m'en vais toujours commencer par pr&eacute;venir notre
+p&egrave;re, dit-il, avec autant de h&acirc;te que si les minutes
+m&ecirc;mes de leur vie &eacute;taient maintenant mesur&eacute;es
+et pr&eacute;cieuses...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">Quatri&egrave;me partie.</h2>
+
+<p><br>
+ I</p>
+
+<p><br>
+ Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les
+bancs, devant les portes, quand la nuit tombe.</p>
+
+<p>Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi. Chaque soir,
+c'&eacute;tait &agrave; la porte de la chaumi&egrave;re des Moan,
+sur le vieux banc de granit, qu'ils se faisaient leur cour.</p>
+
+<p>D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les
+soir&eacute;es ti&egrave;des, les rosiers fleuris. Eux n'avaient
+rien que des cr&eacute;puscules de f&eacute;vrier descendant sur
+un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres. Aucune branche de
+verdure au-dessus de leur t&ecirc;te, ni alentour, rien que le
+ciel immense, o&ugrave; passaient lentement des brumes errantes.
+Et pour fleurs, des algues brunes, que les p&ecirc;cheurs, en
+remontant de la gr&egrave;ve, avaient entra&icirc;n&eacute;es
+dans le sentier avec leurs filets.</p>
+
+<p>Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette r&eacute;gion
+ti&eacute;die par des courants de la mer; mais c'est &eacute;gal,
+ces cr&eacute;puscules amenaient souvent des humidit&eacute;s
+glac&eacute;es et d'imperceptibles petites pluies qui se
+d&eacute;posaient sur leurs &eacute;paules.</p>
+
+<p>Ils restaient tout de m&ecirc;me, se trouvant tr&egrave;s bien
+l&agrave;. Et ce banc, qui avait plus d'un si&egrave;cle, ne
+s'&eacute;tonnait pas de leur amour, en ayant d&eacute;j&agrave;
+vu<br>
+ bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles,
+sortir, toujours les m&ecirc;mes, de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration, de la bouche des jeunes, et il
+&eacute;tait habitu&eacute; &agrave; voir les amoureux revenir
+plus tard, chang&eacute;s en vieux branlants et en vieilles
+tremblotantes, s'asseoir &agrave; la m&ecirc;me place, - mais
+dans le jour alors pour respirer encore un peu d'air et se
+chauffer &agrave; leur dernier soleil...</p>
+
+<p>De temps en temps, la grand'm&egrave;re Yvonne mettait la
+t&ecirc;te &agrave; la porte pour les regarder. Non pas qu'elle
+f&ucirc;t inqui&egrave;te de ce qu'ils faisaient ensemble, mais
+par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi
+pour essayer de les faire rentrer. Elle disait:</p>
+
+<p>--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal.
+_Ma Dou&eacute;, ma Dou&eacute;,_ rester dehors si tard, je vous
+demande un peu, &ccedil;a a-t-il du bon sens?</p>
+
+<p>Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils
+avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du
+bonheur d'&ecirc;tre l'un pr&egrave;s de l'autre?</p>
+
+<p>Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient
+un l&eacute;ger murmure &agrave; deux voix, m&ecirc;l&eacute; au
+bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises.
+C'&eacute;tait une musique tr&egrave;s harmonieuse, la voix
+fra&icirc;che de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des
+sonorit&eacute;s douces et caressantes dans des notes graves. On
+distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit
+du mur auquel ils &eacute;taient adoss&eacute;s: d'abord le blanc
+de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire
+et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, les &eacute;paules
+carr&eacute;es de son ami. Au-dessus d'eux, le d&ocirc;me bossu
+der leur toit de paille et, derri&egrave;re tout cela, les
+infinis cr&eacute;pusculaires, le vide incolore des eaux et du
+ciel...</p>
+
+<p>Ils finissaient tout de m&ecirc;me par rentrer s'asseoir dans
+la chemin&eacute;e, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie,
+la t&ecirc;te tomb&eacute;e en avant, ne g&ecirc;nait pas
+beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils
+recommen&ccedil;aient &agrave; se parler &agrave; voix basse,
+ayant &agrave; se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin
+de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle
+devait si peu durer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait convenu qu'ils habiteraient chez cette
+grand'm&egrave;re Yvonne qui, par testament, leur l&eacute;guait
+sa chaumi&egrave;re; pour le moment, ils n'y faisaient aucune
+am&eacute;lioration, faute de temps, et remettaient au retour
+d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop
+d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p><br>
+ ... Un soir, il s'amusait &agrave; lui citer mille petites
+choses qu'elle avait faites ou qui lui &eacute;taient
+arriv&eacute;es depuis leur premi&egrave;re rencontre; il lui
+disait m&ecirc;me les robes qu'elle avait eues, les f&ecirc;tes
+o&ugrave; celle &eacute;tait all&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;coutait avec une extr&ecirc;me surprise.
+Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imagin&eacute;
+qu'il y avait fait attention et qu'il &eacute;tait capable de le
+retenir?...</p>
+
+<p>Lui, souriait, faisant le myst&eacute;rieux, et racontait
+encore d'autres petits d&eacute;tails, m&ecirc;me des choses
+qu'elle avait presque oubli&eacute;es.</p>
+
+<p>Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire,
+avec un ravissement inattendu qui la prenait tout enti&egrave;re;
+elle commen&ccedil;ait &agrave; deviner, &agrave; comprendre:
+c'est qu'il l'avait aim&eacute;e, lui aussi, tout ce temps-<br>
+ l&agrave;!... Elle avait &eacute;t&eacute; sa
+pr&eacute;occupation constante; il lui en faisait l'aveu
+na&iuml;f &agrave; pr&eacute;sent!...</p>
+
+<p>Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi
+l'avait-il tant repouss&eacute;e, tant fait souffrir?</p>
+
+<p>Toujours ce myst&egrave;re qu'il avait promis
+d'&eacute;claircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse
+l'explication, avec un air embarrass&eacute; et un commencement
+de sourire incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p><br>
+ Ils all&egrave;rent &agrave; Paimpol un beau jour, avec la
+grand'm&egrave;re Yvonne, pour acheter la robe de noces.</p>
+
+<p>Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient
+d'autrefois, il y en avait qui auraient tr&egrave;s bien pu
+&ecirc;tre arrang&eacute;s pour la circonstance, sans qu'on
+e&ucirc;t besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire
+ce cadeau, et elle ne s'en &eacute;tait pas trop d&eacute;fendue:
+avoir une robe donn&eacute;e par lui, pay&eacute;e avec l'argent
+de son travail et de sa p&ecirc;che, il lui semblait que cela la
+fit d&eacute;j&agrave; un peu son &eacute;pouse.</p>
+
+<p>Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son
+p&egrave;re. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les
+&eacute;toffes qu'on d&eacute;ployait devant eux. Il &eacute;tait
+un peu hautain vis-&agrave;-vis des marchands et, lui qui
+autrefois ne serait entr&eacute; pour rien au monde dans aucune
+des boutiques de Paimpol, ce jour-l&agrave; s'occupait de tout,
+m&ecirc;me de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y
+mit de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle.</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p><br>
+ Un soir qu'ils &eacute;taient assis sur leur banc de pierre dans
+la solitude de leur falaise o&ugrave; la nuit tombait, leurs yeux
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent par hasard sur un buisson
+d'&eacute;pines - le seul d'alentour - qui croissait entre les
+rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurit&eacute;, il leur
+sembla distinguer sur ce buisson de l&eacute;g&egrave;res petites
+houppes blanches:</p>
+
+<p>--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils
+s'approch&egrave;rent pour s'en assurer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils
+le touch&egrave;rent, v&eacute;rifiant avec leurs doigts la
+pr&eacute;sence de ces petites fleurettes qui &eacute;taient tout
+humides de brouillard. Et alors, il leur vint une premi&egrave;re
+impression h&acirc;tive de printemps; du m&ecirc;me coup, ils
+s'aper&ccedil;urent que les jours avaient allong&eacute;; qu'il y
+avait quelque chose de plus ti&egrave;de dans l'air, de plus
+lumineux dans la nuit.</p>
+
+<p>Mais comme ce buisson &eacute;tait en avance! Nulle part dans
+le pays au bord d'aucun chemin, on n'en e&ucirc;t trouv&eacute;
+un pareil. Sans doute, il avait fleuri l&agrave; expr&egrave;s
+pour eux, pour leur f&ecirc;te d'amour...</p>
+
+<p>--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.</p>
+
+<p>Et, presque &agrave; t&acirc;tons, il composa un bouquet entre
+ses mains rudes; avec le grand couteau de p&ecirc;cheur qu'il
+portait &agrave; sa ceinture, il enleva soigneusement les
+&eacute;pines, puis il le mit au corsage de Gaud:</p>
+
+<p>--L&agrave;, comme une mari&eacute;e, dit-il en se reculant
+comme pour voir, malgr&eacute; la nuit, si cela lui seyait
+bien.</p>
+
+<p>Au-dessous d'eux, la mer tr&egrave;s calme d&eacute;ferlait
+faiblement sur les galets de la gr&egrave;ve, avec un petit
+bruissement intermittent, r&eacute;gulier comme une respiration
+de sommeil; elle semblait indiff&eacute;rente, ou m&ecirc;me
+favorable &agrave; cette cour qu'ils se faisaient l&agrave; tout
+pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des
+soir&eacute;es, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup
+de dix heures, il leur venait un petit d&eacute;couragement de
+vivre, parce que c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; fini...</p>
+
+<p>Il fallait se h&acirc;ter pour les papiers, pour tout, sous
+peine de n'&ecirc;tre pas pr&ecirc;t et de laisser fuir le
+bonheur devant soi, jusqu'&agrave; l'automne, jusqu'&agrave;
+l'avenir incertain...</p>
+
+<p>Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit
+continuel de la mer, et avec cette pr&eacute;occupation un peu
+enfi&eacute;vr&eacute;e de la marche du temps, prenait de tout
+cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils
+&eacute;taient des amoureux diff&eacute;rents des autres, plus
+graves, plus inquiets dans leur amour.</p>
+
+<p>Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans
+contre elle et, quand il &eacute;tait reparti le soir, ce
+myst&egrave;re tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle
+en &eacute;tait s&ucirc;re.</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait vrai, qu'il l'avait de tout temps aim&eacute;e,
+mais pas comme &agrave; pr&eacute;sent: cela augmentait dans son
+coeur et dans sa t&ecirc;te comme une mar&eacute;e, qui monte,
+jusqu'&agrave; tout remplir. Il n'avait jamais connu cette
+mani&egrave;re d'aimer quelqu'un.</p>
+
+<p>De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait,
+presque &eacute;tendu, jetait la t&ecirc;te sur les genoux de
+Gaud, par c&acirc;linerie d'enfant pour se faire caresser, et
+puis se redressait bien vite, par convenance. Il e&ucirc;t
+aim&eacute; se coucher par terre &agrave; ses pieds, et rester
+l&agrave;, le front appuy&eacute; sur le bas de sa robe. En
+dehors de ce baiser de fr&egrave;re qu'il lui donnait en arrivant
+et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne
+sais quoi invisible qui &eacute;tait en elle, qui &eacute;tait
+son &acirc;me, qui se manifestait &agrave; lui dans le son pur et
+tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son
+beau regard limpide...</p>
+
+<p>Et dire qu'elle &eacute;tait en m&ecirc;me temps une femme de
+chair, plus belle et plus d&eacute;sirable qu'aucune autre;
+qu'elle lui appartiendrait bient&ocirc;t d'une mani&egrave;re
+aussi compl&egrave;te que ses ma&icirc;tresses d'avant, sans
+cesser pour cela d'&ecirc;tre _elle-m&ecirc;me!..._ Cette
+id&eacute;e le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il
+ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
+ivresse, mais il n'y arr&ecirc;tait pas sa pens&eacute;e, par
+respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce
+d&eacute;licieux sacril&egrave;ge...</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p><br>
+ Un soir de pluie, ils &eacute;taient assis pr&egrave;s l'un de
+l'autre dans la chemin&eacute;e, et leur grand'm&egrave;re Yvonne
+dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages
+du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres
+agrandies.</p>
+
+<p>Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais
+il y avait, ce soir-l&agrave;, de longs silences
+embarrass&eacute;s, dans leur causerie. Lui surtout ne disait
+presque rien, et baissait la t&ecirc;te avec un demi-sourire,
+cherchant &agrave; se d&eacute;rober aux regards de Gaud.</p>
+
+<p>C'est qu'elle l'avait press&eacute; de questions, toute la
+soir&eacute;e, sur ce myst&egrave;re qu'il n'y avait pas moyen de
+lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle
+&eacute;tait trop fine et trop d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais
+pas.</p>
+
+<p>--De m&eacute;chants propos, qu'on avait tenus sur mon compte?
+Demandait-elle.</p>
+
+<p>Il essaya de r&eacute;pondre oui. De m&eacute;chants propos,
+oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans
+Ploubazlanec...</p>
+
+<p>Elle demanda quoi. Il se troubla et ne su pas dire. Alors elle
+vit bien que se devait &ecirc;tre autre chose.</p>
+
+<p>--C'&eacute;tait ma toilette, Yann?</p>
+
+<p>Pour la toilette, il est s&ucirc;r que cela y avait
+contribu&eacute;; elle en faisait trop, pendant un temps, pour
+devenir la femme d'un simple p&ecirc;cheur. Mais enfin il
+&eacute;tait forc&eacute; de convenir que ce n'&eacute;tait pas
+tout.</p>
+
+<p>--&Eacute;tait-ce parce que, dans ce temps l&agrave;, nous
+passions pour riches? Vous aviez peur d'&ecirc;tre
+refus&eacute;?</p>
+
+<p>--Oh! non, pas cela.</p>
+
+<p>Il fit cette r&eacute;ponse avec une si na&iuml;ve
+s&ucirc;ret&eacute; de lui-m&ecirc;me, que Gaud en fut
+amus&eacute;e. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant
+lequel on entendit dehors le bruit g&eacute;missant de la brise
+et de la mer.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle l'observait attentivement, une id&eacute;e
+commen&ccedil;ait &agrave; lui venir, et son expression changeait
+&agrave; mesure:</p>
+
+<p>--Ce n'&eacute;tait rien de tout cela, Yann; alors quoi?
+Dit-elle en le regardant tout &agrave; coup dans le blanc des
+yeux, avec le sourire d'inquisition irr&eacute;sistible de
+quelqu'un qui a devin&eacute;.</p>
+
+<p>Et lui d&eacute;tourna la t&ecirc;te, en riant tout &agrave;
+fait.</p>
+
+<p>Ainsi, c'&eacute;tait bien cela, elle avait trouv&eacute;: de
+raison, il ne pouvait pas lui en donner, parce qu'il n'y en avait
+pas, il n'y en avait eu jamais. Eh bien, oui, tout simplement il
+avait fait son t&ecirc;tu (comme Sylvestre disait jadis), et
+c'&eacute;tait tout. Mais voil&agrave; aussi, on l'avait
+tourment&eacute; avec cette Gaud! Tout le monde s'y &eacute;tait
+mis, ses parents, Sylvestre, ses camarades islandais,
+jusqu'&agrave; Gaud elle-m&ecirc;me. Alors il avait
+commenc&eacute; &agrave; dire non, obstin&eacute;ment non, tout
+en gardant au fond de son coeur l'id&eacute;e qu'un jour, quand
+personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par
+&ecirc;tre oui.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud
+avait langui, abandonn&eacute;e pendant deux ans, et
+d&eacute;sir&eacute; mourir...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le premier mouvement, qui avait &eacute;t&eacute;
+de rire un peu, par confusion d'&ecirc;tre d&eacute;couvert, Yann
+regarda Gaud avec de bons yeux graves qui, &agrave; leur tour
+interrogeaient profond&eacute;ment: lui pardonnerait-elle au
+moins? Il avait un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait
+tant de peine, lui pardonnerait-elle?...</p>
+
+<p>--C'est mon caract&egrave;re qui est comme cela, Gaud, dit-il.
+Chez nous, avec mes parents, c'est la m&ecirc;me chose. Des fois,
+quand je fais ma t&ecirc;te dure, je reste pendant des huit jours
+comme f&acirc;ch&eacute; avec eux presque sans parler &agrave;
+personne. Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je
+finis toujours par leur ob&eacute;ir dans tout ce qu'ils veulent,
+comme si j'&eacute;tais encore un enfant de dix ans... Si vous
+croyez que &ccedil;a faisait mon affaire, &agrave; moi, de ne pas
+me marier! Non, cela n'aurait plus dur&eacute; longtemps dans
+tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.</p>
+
+<p>Oh! si elle lui pardonnait! Elle sentait tout doucement des
+larmes lui venir, et c'&eacute;tait le reste de son chagrin
+d'autrefois qui finissait de s'en aller &agrave; cet aveu de son
+Yann. D'ailleurs, sans toute sa souffrance d'avant, l'heure
+pr&eacute;sente n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; si
+d&eacute;licieuse; &agrave; pr&eacute;sent que c'&eacute;tait
+fini, elle aimait presque mieux avoir connu ce temps
+d'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Maintenant tout &eacute;tait &eacute;clairci entre eux deux;
+d'une mani&egrave;re inattendue, il est vrai, mais
+compl&egrave;te: il n'y avait aucun voile entre leurs deux
+&acirc;mes. Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs
+t&ecirc;tes s'&eacute;tant rapproch&eacute;es, ils
+rest&egrave;rent l&agrave; longtemps, leurs joues appuy&eacute;es
+l'une sur l'autre, n'ayant plus besoin de rien s'expliquer ni de
+rien se dire. Et en ce moment, leur<br>
+ &eacute;treinte &eacute;tait si chaste que, la grand'm&egrave;re
+Yvonne s'&eacute;tant r&eacute;veill&eacute;e, ils
+demeur&egrave;rent devant elle comme ils &eacute;taient, sans
+aucun trouble.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait six jours avant le d&eacute;part pour l'Islande.
+Leur cort&egrave;ge de noces s'en revenait de l'&eacute;glise de
+Ploubazlanec, pourchass&eacute; par un vent furieux, sous un ciel
+charg&eacute; et tout noir.</p>
+
+<p>Au bras l'un de l'autre, ils &eacute;taient beaux tous deux,
+marchant comme des rois, en t&ecirc;te de leur longue suite,
+marchant comme dans un r&ecirc;ve. Calmes, recueillis, graves,
+ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la vie,
+d'&ecirc;tre au-dessus de tout. Ils semblaient m&ecirc;me
+&ecirc;tre respect&eacute;s par le vent, tandis que,
+derri&egrave;re eux, ce cort&egrave;ge &eacute;tait un joyeux
+d&eacute;sordre de couples rieurs, que de grandes rafales d'ouest
+tourmentaient.</p>
+
+<p>Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie
+d&eacute;bordait; d'autres, d&eacute;j&agrave; grisonnants, mais
+qui souriaient encore en se rappelant le jour de leurs noces et
+leurs premi&egrave;res ann&eacute;es. Grand'm&egrave;re Yvonne
+&eacute;tait l&agrave; et suivait aussi, tr&egrave;s
+&eacute;vent&eacute;e, mais presque heureuse, au bras d'un vieil
+oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle
+portait une belle coiffe neuve qu'on lui avait achet&eacute;e
+pour la circonstance et toujours son petit ch&acirc;le, reteint
+une troisi&egrave;me fois - en noir, &agrave; cause de
+Sylvestre.</p>
+
+<p>Et le vent secouait indistinctement tous ces invit&eacute;s;
+on voyait les jupes relev&eacute;es et des robes
+retourn&eacute;es; des chapeaux et des coiffes qui
+s'envolaient.</p>
+
+<p>A la porte de l'&eacute;glise, les mari&eacute;s
+s'&eacute;taient achet&eacute;, suivant la coutume, des bouquets
+de fausses fleurs pour compl&eacute;ter leur toilette de
+f&ecirc;te. Yann avait attach&eacute; les siennes au hasard sur
+sa poitrine large, mais il &eacute;tait de ceux &agrave; qui tout
+va bien. Quant &agrave; Gaud, il y avait de la demoiselle encore
+dans la fa&ccedil;on dont ces pauvres fleurs grossi&egrave;res
+&eacute;taient piqu&eacute;es en haut de son corsage -
+tr&egrave;s ajust&eacute;, comme autrefois sur sa forme
+exquise.</p>
+
+<p>Le violonaire qui menait tout ce monde, affol&eacute; par le
+vent, jouait &agrave; la diable; ses airs arrivaient aux oreilles
+par bouff&eacute;es, et, dans le bruit des bourrasques,
+semblaient une petite musique dr&ocirc;le plus gr&ecirc;le que
+les cris d'une mouette.</p>
+
+<p>Tout Ploubazlanec &eacute;tait sorti pour les voir. Ce mariage
+avait quelque chose qui passionnait les gens, et on &eacute;tait
+venu de loin &agrave; la ronde; aux carrefours des sentiers, il y
+avait partout des groupes qui stationnaient pour les attendre.
+Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann,
+&eacute;taient l&agrave; post&eacute;s. Ils saluaient les
+mari&eacute;s au passage; Gaud r&eacute;pondait en s'inclinant
+l&eacute;g&egrave;rement comme une demoiselle, avec sa
+gr&acirc;ce s&eacute;rieuse, et, tout le long de sa route, elle
+&eacute;tait admir&eacute;e.</p>
+
+<p>Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs,
+m&ecirc;me ceux des bois, s'&eacute;taient vid&eacute;s de leurs
+mendiants, de leurs estropi&eacute;s, de leurs fous, de leurs
+idiots &agrave; b&eacute;quilles. Cette gent &eacute;tait
+&eacute;chelonn&eacute;e sur le parcours, avec des musiques, des
+accord&eacute;ons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs
+s&eacute;biles, leurs chapeaux, pour recevoir des aum&ocirc;nes
+que Yann leur lan&ccedil;ait avec son grand air noble, et Gaud,
+avec son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui
+&eacute;taient tr&egrave;s vieux, qui avaient des cheveux gris
+sur des t&ecirc;tes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans
+les creux des chemins, ils &eacute;taient de la m&ecirc;me
+couleur que la terre d'o&ugrave; ils semblaient n'&ecirc;tre
+qu'incompl&egrave;tement sortis, et o&ugrave; ils allaient
+rentrer bient&ocirc;t sans avoir eu de pens&eacute;es; leurs yeux
+&eacute;gar&eacute;s inqui&eacute;taient comme le myst&egrave;re
+de leurs existences avort&eacute;es et inutiles. Ils regardaient
+passer, sans comprendre, cette f&ecirc;te de la vie pleine et
+superbe...</p>
+
+<p>On continua de marcher au del&agrave; du hameau de Pors-Even
+et de la maison des Gaos. C'&eacute;tait pour se rendre, suivant
+l'usage traditionnel des mari&eacute;s du pays de Ploubazlanec,
+&agrave; la chapelle de la Trinit&eacute;, qui est comme au bout
+du monde breton.</p>
+
+<p>Au pied de la derni&egrave;re et extr&ecirc;me falaise, elle
+pose sur un seuil de roches basses, tout pr&egrave;s des eaux, et
+semble d&eacute;j&agrave; appartenir &agrave; la mer. Pour y
+descendre, on prend un sentier de ch&egrave;vre parmi des blocs
+de granit. Et le cort&egrave;ge de noces se r&eacute;pandit sur
+la pente de ce cap isol&eacute;, au milieu des pierres, les
+paroles joyeuses ou galantes se perdant tout &agrave; fait dans
+le bruit du vent et des lames.</p>
+
+<p>Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le
+passage n'&eacute;tait pas s&ucirc;r, la mer venait trop
+pr&egrave;s pour frapper ses grands coups. On voyait bondir
+tr&egrave;s haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
+d&eacute;ployaient pour tout inonder.</p>
+
+<p>Yann, qui s'&eacute;tait le plus avanc&eacute;, avec Gaud
+appuy&eacute;e &agrave; son bras, recula le premier devant les
+embruns. En arri&egrave;re, son cort&egrave;ge restait
+&eacute;chelonn&eacute; sur les roches, en
+amphith&eacute;&acirc;tre, et lui, semblait &ecirc;tre venu
+l&agrave; pour pr&eacute;senter sa femme &agrave; la mer; mais
+celle-ci faisait mauvais visage &agrave; la mari&eacute;e
+nouvelle.</p>
+
+<p>En se retournant, il aper&ccedil;ut le violonaire,
+perch&eacute; sur un rocher gris et cherchant &agrave; rattraper,
+entre deux rafales, son air de contredanse.</p>
+
+<p>--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue
+d'une autre qui marche mieux que la tienne...</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps commen&ccedil;a une grande pluie
+fouettante qui mena&ccedil;ait depuis le matin. Alors ce fut une
+d&eacute;bandade folle avec des cris et des rires, pour grimper
+sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p><br>
+ Le d&icirc;ner de noces se fit chez les parents d'Yann, &agrave;
+cause de ce logis de Gaud, qui &eacute;tait bien pauvre.</p>
+
+<p>Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une
+tabl&eacute;e de vingt-cinq personnes autour des mari&eacute;s;
+des soeurs et des fr&egrave;res; le cousin Gaos le pilote;
+Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne _Marie,_qui
+&eacute;taient de la _L&eacute;opoldine_ &agrave; pr&eacute;sent;
+quatre filles d'honneur tr&egrave;s jolies, leurs nattes de
+cheveux dispos&eacute;es en rond au-dessus des oreilles, comme
+autrefois les imp&eacute;ratrices de Byzance, et leur coiffe
+blanche &agrave; la nouvelle mode des jeunes, en forme de conque
+marine; quatre gar&ccedil;ons d'honneur, tous Islandais, bien
+plant&eacute;s, avec de beaux yeux fiers.</p>
+
+<p>Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait;
+toute la queue du cort&egrave;ge s'y &eacute;tait entass&eacute;e
+en d&eacute;sordre, et des femmes de peine, lou&eacute;es
+&agrave; Paimpol, perdaient la t&ecirc;te devant la grande
+chemin&eacute;e encombr&eacute;e de po&ecirc;les et de
+marmites.</p>
+
+<p>Les parents d'Yann auraient souhait&eacute; pour leur fils une
+femme plus riche, c'est bien s&ucirc;r; mais Gaud &eacute;tait
+connue &agrave; pr&eacute;sent pour une fille sage et courageuse;
+et puis, &agrave; d&eacute;faut de sa fortune perdue, elle
+&eacute;tait la plus belle du pays, et cela le flattait de voir
+les deux &eacute;poux si assortis.</p>
+
+<p>Le vieux p&egrave;re, en ga&icirc;t&eacute; apr&egrave;s la
+soupe, disait de ce mariage:</p>
+
+<p>--&Ccedil;a va faire encore des Gaos, on n'en manquait
+pourtant pas dans Ploubazlanec!</p>
+
+<p>Et en comptant sur ses doigts, il expliquait &agrave; un oncle
+de la mari&eacute;e comment il y en avait tant de ce
+nom-l&agrave;: son p&egrave;re, qui &eacute;tait le plus jeune de
+neuf fr&egrave;res, avait eu douze enfants, tous mari&eacute;s
+avec des cousines, et &ccedil;a en avait fait, tout &ccedil;a,
+des Gaos, malgr&eacute; les disparus d'Islande!...</p>
+
+<p>--Pour moi, dit-il, j'ai &eacute;pous&eacute; aussi une Gaos
+ma parente, et nous en avons fait encore quatorze &agrave; nous
+deux.</p>
+
+<p>Et &agrave; l'id&eacute;e de cette peuplade, il se
+r&eacute;jouissait, en secouant sa t&ecirc;te blanche.</p>
+
+<p>Dame! il avait eu de la peine pour les &eacute;lever ses
+quatorze petits Gaos; mais &agrave; pr&eacute;sent ils se
+d&eacute;brouillaient, et puis ces dix mille francs de
+l'&eacute;pave les avaient mis vraiment bien &agrave; leur
+aise.</p>
+
+<p>En ga&icirc;t&eacute; aussi, le voisin Guermeur racontait ses
+tours jou&eacute;s au _service_ (Les hommes de la c&ocirc;te
+appellent ainsi leur temps de matelot dans la marine de guerre.),
+des histoires de Chinois, d'Antilles, de Br&eacute;sil, faisant
+&eacute;carquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.</p>
+
+<p>Un de ses meilleurs souvenirs, c'&eacute;tait une fois,
+&agrave; bord de _l'Iphig&eacute;nie,_ on faisait le plein des
+soutes &agrave; vin, le soir, &agrave; la brune; et la manche en
+cuir, par o&ugrave; &ccedil;a passait pour descendre,
+s'&eacute;tait crev&eacute;e. Alors, au lieu d'avertir, on
+s'&eacute;tait mis &agrave; boire &agrave; m&ecirc;me
+jusqu'&agrave; plus soif; &ccedil;a avait dur&eacute; deux
+heures, cette f&ecirc;te; &agrave; la fin &ccedil;a coulait plein
+la batterie; tout le monde &eacute;tait so&ucirc;l!</p>
+
+<p>Et ces vieux marins, assis &agrave; table, riaient de leur
+rire bon enfant avec une pointe de malice.</p>
+
+<p>--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a
+encore que l&agrave;, pour faire des tours pareils!</p>
+
+<p>Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent,
+la pluie, faisaient rage dans une &eacute;paisse nuit.
+Malgr&eacute; les pr&eacute;cautions prises, quelques-uns
+s'inqui&eacute;taient de leur bateau, ou de leur barque
+amarr&eacute;e dans le port, et parlaient de se lever pour aller
+y voir.</p>
+
+<p>Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai &agrave; entendre,
+arrivait d'en bas o&ugrave; les plus jeunes de la noce soupaient
+les uns sur les autres: c'&eacute;taient les cris de joie, les
+&eacute;clats de rire des petits-cousins et des petites-cousines,
+qui commen&ccedil;aient &agrave; se sentir tr&egrave;s
+&eacute;moustill&eacute;s par le cidre.</p>
+
+<p>On avait servi des viandes bouillies, des viandes
+r&ocirc;ties, des poulets, plusieurs esp&egrave;ces de poissons,
+des omelettes et des cr&ecirc;pes.</p>
+
+<p>On avait caus&eacute; p&ecirc;che et contrebande,
+discut&eacute; toute sorte de fa&ccedil;ons pour attraper les
+messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis des
+hommes de mer.</p>
+
+<p>En haut, &agrave; la table d'honneur, on se lan&ccedil;ait
+m&ecirc;me &agrave; parler d'aventures dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous,
+&agrave; leur &eacute;poque, avaient roul&eacute; le monde.</p>
+
+<p>--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui
+sont l&agrave;, en montant dans les petites rues...</p>
+
+<p>--Ah! oui, r&eacute;pondait du bout de la table un autre qui
+les avait fr&eacute;quent&eacute;es, - oui, en tirant sur la
+droite quand on arrive?</p>
+
+<p>--C'est &ccedil;a; enfin, chez les dames chinoises, quoi!...
+Donc, nous avions _consomm&eacute;_ l&agrave; dedans, &agrave;
+trois que nous &eacute;tions... Des vilaines femmes, _ma
+Dou&eacute;,_ mais vilaines!...</p>
+
+<p>--Oh! pour vilaines, je te crois, dit n&eacute;gligemment le
+grand Yann qui, lui aussi, dans un moment d'erreur, apr&egrave;s
+une longue travers&eacute;e, les avait connues, ces
+Chinoises.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s, pour payer, qui est-ce qui en avait des
+piastres?... Cherche, cherche dans les poches, - ni moi, ni toi,
+ni lui, - plus le sou personne! - Nous faisons des excuses, en
+promettant de revenir. (Ici, il contournait sa rude figure
+bronz&eacute;e et minaudait comme une Chinoise tr&egrave;s
+surprise). Mais la vieille, pas confiante, commence &agrave;
+miauler, &agrave; faire le diable, et finit pour nous griffer
+avec ses pattes jaunes. (Maintenant, il singeait ces voix
+pointues de l&agrave;-bas et grima&ccedil;ait comme cette vieille
+en col&egrave;re, tout en roulant ses yeux qu'il avait
+retrouss&eacute;s par le coin avec ces doigts.) Et voil&agrave;
+les deux Chinois, les deux... enfin les deux patrons de la
+bo&icirc;te, tu me comprends, - qui ferment la grille &agrave;
+clef, nous dedans! Comme de juste, on te les empoigne par la
+queue pour les mettre en danse la t&ecirc;te contre les murs. -
+Mais crac! il en sort d'autres par tous les trous, au moins une
+douzaine qui se rel&egrave;vent les manches pour nous tomber
+dessus, - avec des airs de se m&eacute;fier tout de m&ecirc;me. -
+Moi, j'avais justement mon paquet de cannes &agrave; sucre,
+achet&eacute;es pour mes provisions de route; et c'est solide,
+&ccedil;a ne casse pas, quand c'est vert; alors tu penses, pour
+cogner sur les magots, si &ccedil;a nous a &eacute;t&eacute;
+utile...</p>
+
+<p>Non, d&eacute;cid&eacute;ment il venait trop fort; en ce
+moment les vitres tremblaient sous une rafale terrible, et le
+conteur, ayant brusqu&eacute; la fin de son histoire, se leva
+pour aller voir sa barque.</p>
+
+<p>Un autre disait:</p>
+
+<p>--Quand j'&eacute;tais quartier-ma&icirc;tre canonnier, en
+fonctions de caporal d'armes sur la _Z&eacute;nobie,_ &agrave;
+Aden, un jour, je vois les marchands de plumes d'autruche qui
+montent &agrave; bord (imitant l'accent de l&agrave;-bas):
+"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons
+marchands." D'un _pare &agrave; virer_ je te les fais redescendre
+quatre &agrave; quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte
+un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire cadeau; nous
+verrons apr&egrave;s si on te laissera monter avec ta pacotille."
+Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais
+pas &eacute;t&eacute; si b&ecirc;te! (Douloureusement): mais, tu
+sais, dans ce temps j'&eacute;tais jeune homme... Alors, &agrave;
+Toulon, une connaissance &agrave; moi qui travaillait dans les
+modes...</p>
+
+<p>Allons bon, voici qu'un des petits fr&egrave;res d'Yann, un
+futur Islandais, avec une bonne figure rose et des yeux vifs,
+tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien
+vite il faut l'emporter, le petit Laumec, ce qui coupe court au
+r&eacute;cit des perfidies de cette modiste pour avoir ces
+plumes...</p>
+
+<p>Le vent dans la chemin&eacute;e hurlait comme un damn&eacute;
+qui souffre; de temps en temps, avec une force &agrave; faire
+peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de
+pierre.</p>
+
+<p>--On dirait que &ccedil;a le f&acirc;che, parce que nous
+sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.</p>
+
+<p>--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, r&eacute;pondit
+Yann, en souriant &agrave; Gaud, - parce que je lui avais promis
+mariage.</p>
+
+<p>Cependant, une sorte de langueur &eacute;trange
+commen&ccedil;ait &agrave; les prendre tous deux; ils se
+parlaient plus bas, la main dans la main, isol&eacute;s au milieu
+de la ga&icirc;t&eacute; des autres. Lui, Yann, connaissant
+l'effet du vin sur le sens, ne buvait pas du tout ce
+soir-l&agrave;. Et il rougissait &agrave; pr&eacute;sent, ce
+grand gar&ccedil;on, quand quelqu'un de ses camarades islandais
+disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait
+suivre.</p>
+
+<p>Par instants aussi il &eacute;tait triste, en pensant tout
+&agrave; coup &agrave; Sylvestre... D'ailleurs, il &eacute;tait
+convenu qu'on ne devait pas danser &agrave; cause du p&egrave;re
+de Gaud et &agrave; cause de lui.</p>
+
+<p>On &eacute;tait au dessert; bient&ocirc;t allaient commencer
+les chansons. Mais avant, il y avait les pri&egrave;res &agrave;
+dire, pour les d&eacute;funts de la famille; dans les f&ecirc;tes
+de mariage, on ne manque jamais &agrave; ce devoir de religion,
+et quand on vit le p&egrave;re Gaos se lever en d&eacute;couvrant
+sa t&ecirc;te blanche, il se fit du silence partout:</p>
+
+<p>--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, en se signant, il commen&ccedil;a pour ce mort la
+pri&egrave;re latine:</p>
+
+<p>--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen
+tuum..._</p>
+
+<p>Un silence d'&eacute;glise s'&eacute;tait maintenant
+propag&eacute; jusqu'en bas, aux tabl&eacute;es joyeuses des
+petits. Tous ceux qui &eacute;taient dans cette maison
+r&eacute;p&eacute;taient en esprit les m&ecirc;mes mots
+&eacute;ternels.</p>
+
+<p>--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes fr&egrave;res, perdus
+dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils,
+naufrag&eacute; &agrave; bord de la _Z&eacute;lie_...</p>
+
+<p>Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur pri&egrave;re, il
+se tourna vers la grand'm&egrave;re Yvonne:</p>
+
+<p>--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en
+r&eacute;cita une autre encore. Alors Yann pleura.</p>
+
+<p>--..._Sed libera nos a malo, Amen._</p>
+
+<p>Les chansons commenc&egrave;rent apr&egrave;s. Des chansons
+apprises _au service,_ sur le gaillard d'avant, o&ugrave; il y a,
+comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:</p>
+
+<p>Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,<br>
+ Mais chez nous les braves<br>
+ Narguent le destin,<br>
+ Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!</p>
+
+<p>Les couplets &eacute;taient dits par un des gar&ccedil;ons
+d'honneur, d'une mani&egrave;re tout &agrave; fait langoureuse
+qui allait &agrave; l'&acirc;me; et puis le choeur &eacute;tait
+repris par d'autres belles voix profondes.</p>
+
+<p>Mais les nouveaux &eacute;poux n'entendaient plus que du fond
+d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux
+brillaient d'un &eacute;clat trouble, comme des lampes
+voil&eacute;es; ils se parlaient de plus en plus bas, la main
+toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la t&ecirc;te,
+prise peu &agrave; peu, devant son ma&icirc;tre, d'une crainte
+plus grande et plus d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour
+servir d'un certain vin &agrave; lui; il l'avait apport&eacute;
+avec beaucoup de pr&eacute;cautions, caressant la bouteille
+couch&eacute;e, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.</p>
+
+<p>Il en raconta l'histoire: un jour de p&ecirc;che, une barrique
+flottait toute seule au large; pas moyen de la ramener, elle
+&eacute;tait trop grosse; alors ils l'avaient crev&eacute;e en
+mer, remplissant tout ce qu'il y avait &agrave; bord de pots et
+de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes
+aux autres pilotes, aux autres p&ecirc;cheurs; toutes les voiles
+en vue s'&eacute;taient rassembl&eacute;es autour de la
+trouvaille.</p>
+
+<p>--Et j'en connais plus d'un qui &eacute;tait so&ucirc;l, en
+rentrant le soir &agrave; Pors-Even.</p>
+
+<p>Toujours le vent continuait son bruit affreux.</p>
+
+<p>En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
+quelques-uns de couch&eacute;s, - des tout petit Gaos, ceux-ci; -
+mais les autres faisaient le diable, men&eacute;s par le petit
+Fantec (en fran&ccedil;ais: Fran&ccedil;ois) et le petit Laumec
+(en fran&ccedil;ais: Guillaume), voulant absolument aller sauter
+dehors, et, &agrave; toute minute, ouvrant la porte &agrave; des
+rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.</p>
+
+<p>Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour
+son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien
+qu'on n'en parl&acirc;t pas, &agrave; cause de M. le commissaire
+de l'inscription maritime, qui aurait pu lui chercher une affaire
+pour cette &eacute;pave non d&eacute;clar&eacute;e.</p>
+
+<p>--Mais voil&agrave;, disait-il, il aurait fallu les soigner,
+ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, &ccedil;a
+serait devenu tout &agrave; fait du vin sup&eacute;rieur; car,
+certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans
+toutes les caves des d&eacute;bitants de Paimpol.</p>
+
+<p>Qui sait o&ugrave; il avait pouss&eacute;, ce vin de naufrage?
+Il &eacute;tait fort, haut en couleur, tr&egrave;s
+m&ecirc;l&eacute; d'eau de mer, et gardait le go&ucirc;t
+&acirc;cre du sel. Il fut n&eacute;anmoins trouv&eacute;
+tr&egrave;s bon, et plusieurs bouteilles se vid&egrave;rent.</p>
+
+<p>Les t&ecirc;tes tourn&egrave;rent un peu; le son des voix
+devenait plus confus et les gar&ccedil;ons embrassaient les
+filles.</p>
+
+<p>Les chansons continuaient ga&icirc;ment; cependant on n'avait
+gu&egrave;re l'esprit tranquille &agrave; ce souper, et les
+hommes &eacute;changeaient des signes d'inqui&eacute;tude
+&agrave; cause du mauvais temps qui augmentait toujours.</p>
+
+<p>Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais.
+Cela devenait comme un seul cri, continu, renfl&eacute;,
+mena&ccedil;ant, pouss&eacute; &agrave; la fois, &agrave; plein
+gosier, &agrave; cou tendu, par des milliers de b&ecirc;tes
+enrag&eacute;es.</p>
+
+<p>On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans
+le lointain leurs formidables coups sourds: et cela,
+c'&eacute;tait la mer qui battait de partout le pays de
+Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente, en effet,
+et Gaud se sentait le coeur serr&eacute; par cette musique
+d'&eacute;pouvante, que personne n'avait command&eacute;e pour
+leur f&ecirc;te de noces.</p>
+
+<p>Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'&eacute;tait
+lev&eacute; doucement, fit signe &agrave; sa femme de venir lui
+parler.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise
+d'une pudeur, confuse de s'&ecirc;tre lev&eacute;e... Puis elle
+dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les
+autres.</p>
+
+<p>--Non, r&eacute;pondit Yann, c'est le p&egrave;re qui l'a
+permis; nous pouvons.</p>
+
+<p>Et il l'entra&icirc;na. Ils se sauv&egrave;rent
+furtivement.</p>
+
+<p>Dehors ils se trouv&egrave;rent dans le froid, dans le vent
+sinistre, dans la nuit profonde et tourment&eacute;e. Ils se
+mirent &agrave; courir, en se tenant par la main. Du haut de ce
+chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la
+mer furieuse, d'o&ugrave; montait tout ce bruit. Ils couraient
+tous deux, cingl&eacute;s en plein visage, le corps pench&eacute;
+en avant, contre les rafales, oblig&eacute;s quelquefois de se
+retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur
+respiration que ce vent avait coup&eacute;e.</p>
+
+<p>D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour
+l'emp&ecirc;cher de tra&icirc;ner sa robe, de mettre ses beaux
+souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis
+il la pris &agrave; son cou tout &agrave; fait, et continua de
+courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer!
+Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bient&ocirc;t
+vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu
+&ecirc;tre mari&eacute;s, et heureux comme ce soir.</p>
+
+<p>Enfin ils arriv&egrave;rent chez eux, dans leur pauvre petit
+logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et
+ils allum&egrave;rent une chandelle que le vent leur souffla deux
+fois.</p>
+
+<p>La vieille grand'm&egrave;re Moan, qu'on avait reconduite chez
+elle avant de commencer les chansons, &eacute;tait l&agrave;,
+couch&eacute;e depuis deux heures dans son lit en armoire dont
+elle avait referm&eacute; les battants; ils s'approch&egrave;rent
+avec respect et la regard&egrave;rent par les d&eacute;coupures
+de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne
+dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure
+v&eacute;n&eacute;rable demeurait immobile et ses yeux
+ferm&eacute;s; elle &eacute;tait endormie ou feignait de
+l'&ecirc;tre pour ne pas les troubler.</p>
+
+<p>Alors ils se sentirent seuls l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se
+pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud
+d&eacute;tourna les l&egrave;vres par ignorance de ce
+baiser-l&agrave;, et, aussi chastement que le soir de leurs
+fian&ccedil;ailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui
+&eacute;tait froidie par le vent, tout &agrave; fait
+glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Bien pauvre, bien basse, leur chaumi&egrave;re, et il y
+faisait tr&egrave;s froid. Ah! si Gaud &eacute;tait rest&eacute;e
+riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue &agrave;
+arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre
+nue... Elle n'&eacute;tait gu&egrave;re habitu&eacute;e encore
+&agrave; ces murs de granit brut, &agrave; cet air rude
+qu'avaient les choses; mais son Yann &eacute;tait l&agrave; avec
+elle; alors, par sa pr&eacute;sence, tout &eacute;tait
+chang&eacute;, transfigur&eacute;, et elle ne voyait plus que
+lui...</p>
+
+<p>Maintenant leurs l&egrave;vres s'&eacute;taient
+rencontr&eacute;es, et elle ne d&eacute;tournait plus les
+siennes. Toujours debout, les bras nou&eacute;s pour se serrer
+l'un &agrave; l'autre, ils restaient l&agrave; muets, dans
+l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils m&ecirc;laient
+leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous
+deux plus fort, comme dans une ardente fi&egrave;vre. Ils
+semblaient &ecirc;tre sans force pour rompre leur
+&eacute;treinte, et ne conna&icirc;tre rien de plus, ne
+d&eacute;sirer rien au del&agrave; de ce long baiser.</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;gagea enfin, troubl&eacute;e tout &agrave;
+coup:</p>
+
+<p>--Non, Yann!... grand'm&egrave;re Yvonne pourrait nous
+voir!</p>
+
+<p>Mais lui, avec un sourire, chercha les l&egrave;vres de sa
+femme encore et les reprit bien vite entre les siennes, comme un
+alt&eacute;r&eacute; &agrave; qui on a enlev&eacute; sa coupe
+d'eau fra&icirc;che.</p>
+
+<p>Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
+l'h&eacute;sitation d&eacute;licieuse. Yann, qui, aux premiers
+instants, se serait mis &agrave; genoux comme devant la Vierge
+sainte, se sentit redevenir sauvage. Il regarda furtivement du
+c&ocirc;t&eacute; des vieux lits en armoire, ennuy&eacute;
+d'&ecirc;tre aussi pr&egrave;s de cette grand'm&egrave;re,
+cherchant un moyen s&ucirc;r pour ne plus &ecirc;tre vu; toujours
+sans quitter les l&egrave;vres exquises, il allongea le bras
+derri&egrave;re lui, et, du revers de la main, &eacute;teignit la
+lumi&egrave;re comme avait fait le vent.</p>
+
+<p>Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa
+mani&egrave;re de la tenir, la bouche toujours appuy&eacute;e sur
+la sienne, il &eacute;tait comme un fauve qui aurait
+plant&eacute; ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son
+corps, son &acirc;me, &agrave; cet enl&egrave;vement qui
+&eacute;tait imp&eacute;rieux et sans r&eacute;sistance possible,
+tout en restant doux comme une longue caresse enveloppante: il
+l'emportait dans l'obscurit&eacute; vers le beau lit blanc
+_&agrave; la mode des villes_ qui devait &ecirc;tre leur lit
+nuptial...</p>
+
+<p>Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le
+m&ecirc;me invisible orchestre jouait toujours.</p>
+
+<p>Houhou!... houhou!... Le vent tant&ocirc;t donnait en plein
+son bruit caverneux avec un tremblement de rage; tant&ocirc;t
+r&eacute;p&eacute;tait sa menace plus bas &agrave; l'oreille,
+comme par un raffinement de malice, avec des petits sons
+fil&eacute;s, en prenant la voix flutt&eacute;e d'une
+chouette.</p>
+
+<p>Et la grande tombe des marins &eacute;tait tout pr&egrave;s,
+mouvante, d&eacute;vorante, battant les falaises de ses
+m&ecirc;mes coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait
+&ecirc;tre pris l&agrave; dedans, s'y d&eacute;battre, au milieu
+de la fr&eacute;n&eacute;sie des choses noires et glac&eacute;es:
+- ils le savaient...</p>
+
+<p>Qu'importe! Pour le moment, ils &eacute;taient &agrave; terre,
+&agrave; l'abri de toute cette fureur inutile et retourn&eacute;e
+contre elle-m&ecirc;me. Alors, dans le logis pauvre et sombre
+o&ugrave; passait le vent, ils se donn&egrave;rent l'un &agrave;
+l'autre, sans souci de rien ni de la mort, enivr&eacute;s,
+leurr&eacute;s d&eacute;licieusement par l'&eacute;ternelle magie
+de l'amour...</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p><br>
+ Ils furent mari et femme pendant six jours.</p>
+
+<p>En ce moment de d&eacute;part, les choses d'Islande occupaient
+tout le monde. Des femmes de peine empilaient le sel pour la
+saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les
+gr&eacute;ements et, chez Yann, la m&egrave;re, les soeurs
+travaillaient du matin au soir &agrave; pr&eacute;parer les
+_suro&icirc;ts,_ les _cirages,_ tout le trousseau de campagne. Le
+temps &eacute;tait sombre, et la mer, qui sentait
+l'&eacute;quinoxe venir, &eacute;tait remuante et
+troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Gaud subissait ces pr&eacute;paratifs inexorables avec
+angoisse, comptant les heures rapides des journ&eacute;es,
+attendant le soir o&ugrave;, le travail fini, elle avait son Yann
+pour elle seule.</p>
+
+<p>Est-ce que, les autres ann&eacute;es, il partirait aussi? Elle
+esp&eacute;rait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle
+n'osait pas, d&egrave;s maintenant, lui en parler... Pourtant il
+l'aimait bien, lui aussi; avec ses ma&icirc;tresses d'avant,
+jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci &eacute;tait
+diff&eacute;rent; c'&eacute;tait une tendresse si confiante et si
+fra&icirc;che, que les m&ecirc;mes baisers, les m&ecirc;mes
+&eacute;treintes, avec elle &eacute;taient _autre chose;_ et,
+chaque nuit, leurs deux ivresses d'amour allaient s'augmentant
+l'une par l'autre, sans jamais s'assouvir quand le matin
+venait.</p>
+
+<p>Ce qui la charmait comme une surprise, c'&eacute;tait de le
+trouver si doux, si enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois
+&agrave; Paimpol faire son grand d&eacute;daigneux avec des
+filles amoureuses. Avec elle, au contraire, il avait toujours
+cette m&ecirc;me courtoisie qui semblait toute naturelle chez
+lui, et elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, d&egrave;s
+que leurs yeux se rencontraient. C'est que, chez ces simples, il
+y a le sentiment, le respect inn&eacute; de la majest&eacute; de
+_l'&eacute;pouse;_un ab&icirc;me la s&eacute;pare de l'amante,
+chose de plaisir, &agrave; qui, dans un sourire de d&eacute;dain,
+on a l'air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud
+&eacute;tait l'&eacute;pouse, elle, et, dans le jour, il ne se
+souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter
+tant ils &eacute;taient une m&ecirc;me chair tous deux et pour
+toute la vie.</p>
+
+<p>... Inqui&egrave;te, elle l'&eacute;tait beaucoup dans son
+bonheur, qui lui semblait quelque chose de trop
+inesp&eacute;r&eacute;, d'instable comme les r&ecirc;ves...</p>
+
+<p>D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet
+amour?... Parfois elle se souvenait de ses ma&icirc;tresses, de
+ses emportements, de ses aventures, et alors elle avait peur: lui
+garderait-il toujours cette tendresse infinie, avec ce respect si
+doux?...</p>
+
+<p>Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur,
+ce n'&eacute;tait rien; rien qu'un petit acompte
+enfi&eacute;vr&eacute; pris sur le temps de l'existence - qui
+pouvait encore &ecirc;tre si long devant eux! A peine avaient-ils
+pu se parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient. - Et
+tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,
+d'arrangement de m&eacute;nage, avaient &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;ment remis au retour...</p>
+
+<p>Oh! les autres ann&eacute;es, &agrave; tout prix
+l'emp&ecirc;cher de repartir pour cette Islande!... Mais comment
+s'y prendre? Et que feraient-ils alors pour vivre, &eacute;tant
+si peu riches l'un et l'autre?... Et puis il aimait tant son
+m&eacute;tier de mer...</p>
+
+<p>Elle essayerait malgr&eacute; tout, les autres fois, de le
+retenir; elle y mettrait toute sa volont&eacute;, toute son
+intelligence et tout son coeur. &Ecirc;tre femme d'Islandais,
+voir approcher tous les printemps avec tristesse, passer tous les
+&eacute;t&eacute;s dans l'anxi&eacute;t&eacute; douloureuse; non,
+&agrave; pr&eacute;sent qu'elle l'adorait au del&agrave; de ce
+qu'elle e&ucirc;t imagin&eacute; jamais, elle se sentait prise
+d'une &eacute;pouvante trop grande en songeant &agrave; ces
+ann&eacute;es &agrave; venir...</p>
+
+<p>Ils eurent une journ&eacute;e de printemps, une seule...
+C'&eacute;tait la veille de l'appareillage, on avait fini de
+mettre le gr&eacute;ement en ordre &agrave; bord, et Yann resta
+tout le jour avec elle. Ils se promen&egrave;rent bras dessus
+bras dessous dans les chemins, comme font les amoureux,
+tr&egrave;s pr&egrave;s l'un de l'autre et se disant mille
+choses. Les bonnes gens en souriant les regardaient passer:</p>
+
+<p>--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des
+mari&eacute;s d'hier!</p>
+
+<p>Un vrai printemps, ce dernier jour; c'&eacute;tait particulier
+et &eacute;trange de voir tout &agrave; coup ce grand calme, et
+plus un seul nuage dans ce ciel habituellement tourment&eacute;.
+Le vent ne soufflait de nulle part. La mer s'&eacute;tait faite
+tr&egrave;s douce; elle &eacute;tait partout du m&ecirc;me bleu
+p&acirc;le, et restait tranquille. Le soleil brillait d'un grand
+&eacute;clat blanc, et le rude pays breton s'impr&eacute;gnait de
+cette lumi&egrave;re comme d'une chose fine et rare; il semblait
+s'&eacute;gayer et revivre jusque dans ses plus profonds
+lointains. L'air avait pris une ti&eacute;deur d&eacute;licieuse
+sentant l'&eacute;t&eacute;, et ont e&ucirc;t dit qu'il
+s'&eacute;tait immobilis&eacute; &agrave; jamais, qu'il ne
+pouvait plus y avoir de jours sombres ni de temp&ecirc;tes. Les
+caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres
+changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes
+lignes immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans
+des tranquillit&eacute;s ne devant pas finir... Tout cela comme
+pour rendre plus douce et &eacute;ternelle leur f&ecirc;te
+d'amour; - et on voyait d&eacute;j&agrave; des fleurs
+h&acirc;tives, des primev&egrave;res le long des foss&eacute;s,
+ou des violettes, fr&ecirc;les et sans parfum.</p>
+
+<p>Quand Gaud demandait:</p>
+
+<p>--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?</p>
+
+<p>Lui, r&eacute;pondait, &eacute;tonn&eacute;, en la regardant
+bien en face avec ses beaux yeux francs:</p>
+
+<p>--Mais, Gaud, toujours...</p>
+
+<p>Et ce mot, dit tr&egrave;s simplement par ses l&egrave;vres un
+peu sauvage, semblait avoir l&agrave; son vrai sens
+d'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle s'appuyait &agrave; son bras. Dans l'enchantement du
+r&ecirc;ve accompli, elle se serrait contre lui, inqui&egrave;te
+toujours, - le sentant fugitif comme un grand oiseau de mer...
+Demain, l'envol&eacute;e au large!... Et cette premi&egrave;re
+fois il &eacute;tait trop tard, elle ne pouvait rien pour
+l'emp&ecirc;cher de partir...</p>
+
+<p>De ces chemins de falaise o&ugrave; ils se promenaient, on
+dominait tout ce pays marin, qui paraissait &ecirc;tre sans
+arbres, tapiss&eacute; d'ajoncs ras et sem&eacute; de pierres.
+Les maisons des p&ecirc;cheurs &eacute;taient pos&eacute;es
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; sur les rochers avec leurs vieux
+murs de granit, leurs toits de chaume, tr&egrave;s hauts et
+bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans
+l'extr&ecirc;me &eacute;loignement, la mer, comme une grande
+vision diaphane, d&eacute;crivait son cercle immense et
+&eacute;ternel qui avait l'air de tout envelopper.</p>
+
+<p>Elle s'amusait &agrave; lui raconter les choses
+&eacute;tonnantes et merveilleuses de ce Paris o&ugrave;, elle
+avait habit&eacute;, mais lui, tr&egrave;s d&eacute;daigneux, ne
+s'y int&eacute;ressait pas.</p>
+
+<p>--Si loin de la c&ocirc;te, disait-il, et tant de terres, tant
+de terres... &ccedil;a doit &ecirc;tre malsain. Tant de maisons,
+tant de monde... Il doit y avoir des mauvaises maladies, dans ces
+villes; non, je ne voudrais pas vivre l&agrave;-dedans, moi, bien
+s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Et elle souriait, s'&eacute;tonnant de voir combien ce grand
+gar&ccedil;on &eacute;tait un enfant na&iuml;f.</p>
+
+<p>Quelquefois ils s'enfon&ccedil;aient dans ces replis du sol
+o&ugrave; poussent de vrais arbres qui ont l'air de s'y tenir
+blottis contre le vent du large. L&agrave;, il n'y avait plus de
+vue; par terre, des feuilles mortes amoncel&eacute;es et de
+l'humidit&eacute; froide, le chemin creux bord&eacute; d'ajoncs
+verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait
+entre les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de
+vieillesse, qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque
+crucifix se dressait bien haut devant eux, parmi les branches
+mortes, avec son grand Christ de bois rong&eacute; comme un
+cadavre, grima&ccedil;ant sa douleur sans fin.</p>
+
+<p>Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient
+les horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des
+hauteurs et de la mer.</p>
+
+<p>Lui, &agrave; son tour, racontait l'Islande, les
+&eacute;t&eacute;s p&acirc;les et sans nuit, les soleils obliques
+qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien et se
+faisait expliquer.</p>
+
+<p>--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en
+promenant sons bras &eacute;tendu sur le cercle lointain des eaux
+bleues. Il reste toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a
+pas du tout de force pour monter; &agrave; minuit, il
+tra&icirc;ne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il
+se rel&egrave;ve et il continue de faire sa promenade ronde. Des
+fois, la lune aussi para&icirc;t &agrave; l'autre bout du ciel;
+alors ils travaillent tous deux, chacun de son bord, et on ne les
+conna&icirc;t pas trop l'un de l'autre, car ils se ressemblent
+beaucoup dans ce pays.</p>
+
+<p>Voir le soleil &agrave; minuit!... Comme &ccedil;a devait
+&ecirc;tre loin, cette &icirc;le d'Islande. Et les fiords? Gaud
+avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les noms des morts
+dans la chapelle des naufrag&eacute;s; il lui faisait l'effet de
+d&eacute;signer une chose sinistre.</p>
+
+<p>--Les fiords, r&eacute;pondait Yann, - des grandes baies,
+comme ici celle de Paimpol par exemple; seulement il y a autour
+des montagnes si hautes, si hautes, qu'on ne voit jamais
+o&ugrave; elles finissent, &agrave; cause des nuages qui sont
+dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t'assure. Des pierres, des
+pierres, rien que des pierres, et les gens de l'&icirc;le ne
+connaissent point ce que c'est que les arbres. A la
+mi-ao&ucirc;t, quand notre p&ecirc;che est finie, il est grand
+temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
+allongent tr&egrave;s vite; le soleil tombe au-dessous de la
+terre sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux,
+l&agrave;-bas, pendant tout l'hiver.</p>
+
+<p>--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimeti&egrave;re,
+sur la c&ocirc;te, dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux
+du pays de Paimpol qui sont morts pendant les saisons de
+p&ecirc;che, ou qui sont disparus en mer; c'est en terre
+b&eacute;nite aussi bien qu'&agrave; Pors-Even, et les
+d&eacute;funts ont des croix en bois toutes pareilles &agrave;
+celles d'ici, avec leurs noms &eacute;crits dessus. Les deux
+Goazdiou, de Ploubazlanec, sont l&agrave;, eut aussi Guillaume
+Moan, le grand-p&egrave;re de Sylvestre.</p>
+
+<p>Et elle croyait le voir, ce petit cimeti&egrave;re au pied des
+caps d&eacute;sol&eacute;s, sous la p&acirc;le lumi&egrave;re
+rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle songeait
+&agrave; ces m&ecirc;mes morts sous la glace et sous le suaire
+noir de ces nuits longues comme les hivers.</p>
+
+<p>--Tout le temps, tout le temps p&ecirc;cher? Demandait-elle,
+sans se reposer jamais?</p>
+
+<p>--Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre &agrave; faire,
+car la mer n'est pas toujours belle par l&agrave;. Dame! on est
+fatigu&eacute; le soir, &ccedil;a donne app&eacute;tit pour
+souper et, des jours, l'on d&eacute;vore.</p>
+
+<p>--Et on ne s'ennuie jamais?</p>
+
+<p>--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal;
+&agrave; bord, au large, moi, le temps ne me dure pas,
+jamais!</p>
+
+<p>Elle baissa la t&ecirc;te, se sentant plus triste, plus
+vaincue par la mer.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">Cinqui&egrave;me partie.</h2>
+
+<p>I</p>
+
+<p><br>
+ ... A la fin de cette journ&eacute;e de printemps qu'ils avaient
+eue, la nuit tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils
+rentr&egrave;rent d&icirc;ner devant leur feu, qui &eacute;tait
+une flamb&eacute;e de branchages.</p>
+
+<p>Leur dernier repas ensemble!... Mais ils avaient encore toute
+une nuit &agrave; dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette
+attente les emp&ecirc;chait d'&ecirc;tre d&eacute;j&agrave;
+tristes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, ils retrouv&egrave;rent encore un
+peu l'impression douce du printemps, quand ils furent dehors sur
+la route de Pors-Even: l'air &eacute;tait tranquille, presque
+ti&egrave;de et un reste de cr&eacute;puscule s'attardait
+&agrave; tra&icirc;ner sur la campagne.</p>
+
+<p>Ils all&egrave;rent faire visite &agrave; leurs parents, pour
+les adieux de Yann, et revinrent de bonne heure se coucher, ayant
+le projet de se lever tous deux au petit jour.</p>
+
+<p><br>
+ II</p>
+
+<p><br>
+ Le quai de Paimpol, le lendemain matin, &eacute;tait plein de
+monde. Les d&eacute;parts d'Islandais avaient commenc&eacute;
+depuis l'avant-veille et, &agrave; chaque mar&eacute;e, un groupe
+nouveau prenait le large. Ce matin-l&agrave;, quinze bateaux
+devaient sortir avec la _L&eacute;opoldine,_et les femmes de ces
+marins, ou les m&egrave;res, &eacute;taient toutes
+pr&eacute;sentes pour l'appareillage. - Gaud s'&eacute;tonnait de
+se trouver m&ecirc;l&eacute;e &agrave; elles, devenue une femme
+d'Islandais elle aussi, et amen&eacute;e l&agrave; pour la
+m&ecirc;me cause fatale. Sa destin&eacute;e venait de se
+pr&eacute;cipiter tellement en quelques jours, qu'elle avait
+&agrave; peine eu le temps de se bien repr&eacute;senter la
+r&eacute;alit&eacute; des choses; en glissant sur une pente
+irr&eacute;sistiblement rapide, elle &eacute;tait arriv&eacute;e
+&agrave; ce d&eacute;nouement-l&agrave;, qui &eacute;tait
+inexorable, et qu'il fallait subir &agrave; pr&eacute;sent -
+comme faisaient les autres, les habitu&eacute;es...</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais assist&eacute; de pr&egrave;s &agrave; ces
+sc&egrave;nes, &agrave; ces adieux. Tout cela &eacute;tait
+nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n'avait point de
+pareille et se sentait isol&eacute;e, diff&eacute;rente; son
+pass&eacute; de _demoiselle,_ qui subsistait malgr&eacute; tout,
+la mettait &agrave; part.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait rest&eacute; beau sur ce jour des
+s&eacute;parations; au large seulement une grosse houle lourde
+arrivait de l'ouest, annon&ccedil;ant du vent, et de loin on
+voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.</p>
+
+<p>... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui &eacute;taient,
+comme elle, bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins
+de larmes; il y en avait aussi de distraites et de rieuses, qui
+n'avaient pas de coeur ou qui pour le moment n'aimaient personne.
+Des vieilles, qui se sentaient menac&eacute;es par la mort,
+pleuraient en quittant leurs fils; des amants s'embrassaient
+longuement sur les l&egrave;vres, et on entendait des matelots
+gris chanter pour s'&eacute;gayer, tandis que d'autres montaient
+&agrave; leur bord d'un air sombre, s'en allant comme &agrave; un
+calvaire.</p>
+
+<p>Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui
+avaient sign&eacute; leur engagement par surprise, quelque jour
+dans un cabaret, et qu'on embarquait par force &agrave;
+pr&eacute;sent; leurs propres femmes et des gendarmes les
+poussaient. D'autres, enfin, dont on redoutait la
+r&eacute;sistance &agrave; cause de leur grande force, avaient
+&eacute;t&eacute; enivr&eacute;s par pr&eacute;caution; on les
+apportait sur des civi&egrave;res et, au fond des cales des
+navires, on les descendait comme des morts.</p>
+
+<p>Gaud s'&eacute;pouvantait de les voir passer: avec quels
+compagnons allait-il donc vivre, son Yann? et puis quelle chose
+terrible &eacute;tait-ce donc, ce m&eacute;tier d'Islande, pour
+s'annoncer de cette mani&egrave;re et inspirer &agrave; des
+hommes de telles frayeurs?</p>
+
+<p>Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans
+doute aimaient comme Yann la vie au large et la grande
+p&ecirc;che. C'&eacute;taient les bons, ceux-l&agrave;; ils
+avaient la mine noble et belle; s'ils &eacute;taient
+gar&ccedil;ons, ils s'en allaient insouciants, jetant un dernier
+coup d'oeil sur les filles; s'ils &eacute;taient mari&eacute;s,
+ils s'embrassaient leurs femmes ou leur petits avec une tristesse
+douce et le bon espoir de revenir plus riches. Gaud se sentit un
+peu rassur&eacute;e en voyant qu'ils &eacute;taient tous ainsi
+&agrave; bord de cette _L&eacute;opoldine,_ qui avait vraiment un
+&eacute;quipage de choix.</p>
+
+<p>Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre,
+tra&icirc;n&eacute;s dehors par des remorqueurs. Et alors,
+d&egrave;s qu'ils s'&eacute;branlaient, les matelots,
+d&eacute;couvrant leur t&ecirc;te, entonnaient &agrave; pleine
+voix le cantique de la Vierge: "Salut, &Eacute;toile-de-la-Mer!"
+sur le quai, des mains de femmes s'agitaient en l'air pour de
+derniers adieux, et des larmes coulaient sur les mousselines des
+coiffes.</p>
+
+<p><br>
+ D&egrave;s que la _L&eacute;opoldine_ fut partie, Gaud
+s'achemina d'un pas rapide vers la maison des Gaos. Une heure et
+demie de marche le long de la c&ocirc;te, par les sentiers
+familiers de Ploubazlanec et elle arriva l&agrave;-bas, tout au
+bout des terres, dans sa famille nouvelle.</p>
+
+<p>La _L&eacute;opoldine_ devait mouiller en grande rade devant
+ce Pors-Even, et n'appareiller d&eacute;finitivement que le soir;
+c'&eacute;tait donc l&agrave; qu'ils s'&eacute;taient
+donn&eacute; un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la
+yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses
+adieux.</p>
+
+<p>A terre, o&ugrave; l'on ne sentait point la houle,
+c'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me beau temps printanier, le
+m&ecirc;me ciel tranquille. Ils sortirent un moment sur la route,
+en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier,
+seulement la nuit ne devait plus les r&eacute;unir. Ils
+marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et
+bient&ocirc;t se trouv&egrave;rent pr&egrave;s de leur maison,
+ramen&eacute;s l&agrave; insensiblement sans y avoir
+pens&eacute;; ils entr&egrave;rent donc encore une
+derni&egrave;re fois chez eux, o&ugrave; la grand'm&egrave;re
+Yvonne fut saisie de les voir repara&icirc;tre ensemble.</p>
+
+<p>Yann faisait des recommandations &agrave; Gaud pour
+diff&eacute;rentes petites choses qu'il laissait dans leur
+armoire; surtout pour ses beaux habits de noces: les
+d&eacute;plier de temps en temps et les mettre au soleil. - A
+bord des navires de guerre les matelots apprennent ces
+soins-l&agrave;. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu;
+il pouvait &ecirc;tre bien s&ucirc;r pourtant que tout ce qui
+&eacute;tait &agrave; lui serait conserv&eacute; et soign&eacute;
+avec amour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ces pr&eacute;occupations &eacute;taient
+secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se
+donner le change &agrave; eux-m&ecirc;mes...</p>
+
+<p>Yann raconta qu'&agrave; bord de la _L&eacute;opoldine,_ on
+venait de tirer au sort les postes de p&ecirc;che et que, lui,
+&eacute;tait tr&egrave;s content d'avoir gagn&eacute; l'un des
+meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque
+rien des choses d'Islande:</p>
+
+<p>--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il
+y a des trous qui sont perc&eacute;s &agrave; certaines places et
+que nous appelons _trous de mecques;_ c'est pour y planter des
+petits supports &agrave; rouet dans lesquels nous passons nos
+lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-l&agrave;
+aux d&eacute;s, ou bien avec des num&eacute;ros brass&eacute;s
+dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et,
+pendant toute la campagne apr&egrave;s, l'on n'a plus le droit de
+planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, mon
+poste &agrave; moi se trouve sur l'arri&egrave;re du bateau, qui
+est, comme tu dois savoir, l'endroit o&ugrave; l'on prend le plus
+de poissons; et puis il touche aux grand haubans o&ugrave; l'on
+peut toujours attacher un bout de toile, un _cirage,_ enfin un
+petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes ces neiges
+ou ces gr&ecirc;les de l&agrave;-bas; - cela sert, tu comprends;
+on n'a pas la peau si br&ucirc;l&eacute;e, pendant les mauvais
+grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.</p>
+
+<p>... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher
+les instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus
+vite. Leur causerie avait le caract&egrave;re &agrave; part de
+tout ce qui va inexorablement finir; les plus insignifiantes
+petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce
+jour-l&agrave; myst&eacute;rieuses et supr&ecirc;mes...</p>
+
+<p>A la derni&egrave;re minute du d&eacute;part, Yann enleva sa
+femme entre ses bras et ils se serr&egrave;rent l'un contre
+l'autre sans plus rien dire, dans une longue &eacute;treinte
+silencieuse.</p>
+
+<p>Ils s'embarqua, les voiles grises se d&eacute;ploy&egrave;rent
+pour se tendre &agrave; un vent l&eacute;ger qui se levait dans
+l'ouest. Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet
+d'une mani&egrave;re convenue. Et longtemps elle regarda, en
+silhouette sur la mer, s'&eacute;loigner son Yann. -
+C'&eacute;tait lui encore, cette petite forme humaine debout,
+noire sur le bleu cendr&eacute; des eaux, - et d&eacute;j&agrave;
+vague, perdue dans cet &eacute;loignement o&ugrave; les yeux qui
+persistent &agrave; fixer se troublent et ne voient plus...</p>
+
+<p>... A mesure que s'en allait cette _L&eacute;opoldine,_ Gaud
+comme attir&eacute;e par un aimant, suivait &agrave; pied le long
+des falaises.</p>
+
+<p>Il lui fallut s'arr&ecirc;ter bient&ocirc;t, parce que la
+terre &eacute;tait finie; alors elle s'assit, au pied d'une
+derni&egrave;re grande croix, qui est l&agrave; plant&eacute;e
+parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'&eacute;tait un point
+&eacute;lev&eacute;, la mer vue de l&agrave; semblait avoir des
+lointains qui montaient, et on e&ucirc;t dit que cette
+_L&eacute;opoldine,_ en s'&eacute;loignant, s'&eacute;levait peu
+&agrave; peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle immense.
+Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les
+derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se
+serait pass&eacute;e ailleurs, derri&egrave;re l'horizon; mais
+dans le champ profond de la vue, o&ugrave; Yann &eacute;tait
+encore, tout demeurait paisible.</p>
+
+<p>Gaud regardait toujours, cherchant &agrave; bien fixer dans sa
+m&eacute;moire la physionomie de ce navire, sa silhouette de
+voiture et de car&egrave;ne, afin de le reconna&icirc;tre de
+loin, quand elle reviendrait, &agrave; cette m&ecirc;me place,
+l'attendre.</p>
+
+<p>Des lev&eacute;es &eacute;normes de houle continuaient
+d'arriver de l'ouest r&eacute;guli&egrave;rement l'une
+apr&egrave;s l'autre, sans arr&ecirc;t, sans tr&ecirc;ve,
+renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les m&ecirc;mes
+rochers, d&eacute;ferlant aux m&ecirc;mes places pour inonder les
+m&ecirc;mes gr&egrave;ves. Et &agrave; la longue, c'&eacute;tait
+&eacute;trange, cette agitation sourde des eaux avec cette
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de l'air et du ciel; c'&eacute;tait
+comme si le lit des mers, trop rempli, voulait d&eacute;border et
+envahir les plages.</p>
+
+<p>Cependant la _L&eacute;opoldine_ se faisait de plus en plus
+diminu&eacute;e, lointaine, perdue. Des courants sans doute
+l'entra&icirc;naient, car les brises de cette soir&eacute;e
+&eacute;taient faibles et pourtant elle s'&eacute;loignait vite.
+Devenue une petite tache grise, presque un point, elle allait
+bient&ocirc;t atteindre l'extr&ecirc;me bord du cercle des choses
+visibles, et entrer dans ces au-del&agrave; infinis o&ugrave;
+l'obscurit&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; venir.</p>
+
+<p>Quand il fut sept heures du soir, la nuit tomb&eacute;e, le
+bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse
+malgr&eacute; les larmes qui lui venaient toujours. Quelle
+diff&eacute;rence, en effet, et quel vide plus sombre s'il
+&eacute;tait parti encore comme les deux autres ann&eacute;es,
+sans m&ecirc;me un adieu! Tandis qu'&agrave; pr&eacute;sent tout
+&eacute;tait chang&eacute;, adouci; il &eacute;tait tellement
+&agrave; elle son Yann, elle se sentait si aim&eacute;e
+malgr&eacute; ce d&eacute;part, qu'en s'en revenant toute seule
+au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente
+d&eacute;licieuse de cet _au revoir_ qu'ils s'&eacute;taient dit
+pour l'automne.</p>
+
+<p>III</p>
+
+<p><br>
+ L'&eacute;t&eacute; passa, triste, chaud, tranquille. Elle,
+guettant les premi&egrave;res feuilles jaunies, les premiers
+rassemblements d'hirondelles, la pousse des
+chrysanth&egrave;mes.</p>
+
+<p>Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle
+lui &eacute;crivit plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si
+ces lettres arrivent.</p>
+
+<p>A la fin de juillet, elle en re&ccedil;ut un de lui. Il
+l'informait qu'il &eacute;tait en bonne sant&eacute; &agrave; la
+date du 10 courant, que la saison de la p&ecirc;che
+s'annon&ccedil;ait excellente et qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+quinze cents poissons pour sa part. D'un bout &agrave; l'autre
+c'&eacute;tait dit dans le style na&iuml;f et calqu&eacute; sur
+le mod&egrave;le uniforme de toutes les lettres de ces Islandais
+&agrave; leur famille. Les hommes &eacute;lev&eacute;s comme Yann
+ignorent absolument la mani&egrave;re d'&eacute;crire les mille
+choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils r&ecirc;vent.
+&Eacute;tant plus cultiv&eacute;e que lui, elle sut donc faire la
+part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui
+n'&eacute;tait pas exprim&eacute;e. A plusieurs reprises, dans le
+courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom
+d'&eacute;pouse, comme trouvant plaisir &agrave; le
+r&eacute;p&eacute;ter. Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame
+Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; une chose qu'elle relisait avec joie. Elle
+avait encore eu si peu le temps d'&ecirc;tre appel&eacute;e:
+_Madame Marguerite Gaos!..._</p>
+
+<p>IV</p>
+
+<p><br>
+ Elle travailla beaucoup pendant ces mois d'&eacute;t&eacute;.
+Les Paimpolaises, qui d'abord s'&eacute;taient
+m&eacute;fi&eacute;es de son talent d'ouvri&egrave;re
+improvis&eacute;e, disant qu'elle avait de trop belles mains de
+demoiselle, avaient vu, au contraire, qu'elle excellait &agrave;
+leur faire des robes qui avantageaient la tournure; alors elle
+&eacute;tait devenue presque une couturi&egrave;re en renom.</p>
+
+<p>Ce qu'elle gagnait passait &agrave; embellir le logis - pour
+son retour. L'armoire, les vieux lits &agrave;
+&eacute;tag&egrave;res, &eacute;taient r&eacute;par&eacute;s,
+cir&eacute;s, avec des ferrures luisantes; elle avait
+arrang&eacute; leur lucarne sur la mer avec une vitre et des
+rideaux, achet&eacute; une couverture neuve pour l'hiver, une
+table et des chaises.</p>
+
+<p>Tout cela, sans toucher &agrave; l'argent que son Yann lui
+avait laiss&eacute; en partant et qu'elle gardait intact, dans
+une petite bo&icirc;te chinoise, pour lui montrer &agrave; son
+arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant les veill&eacute;es d'&eacute;t&eacute;, aux
+derni&egrave;res clart&eacute;s des jours, assise devant la porte
+avec la grand'm&egrave;re Yvonne dont la t&ecirc;te et les
+id&eacute;es allaient sensiblement mieux pendant les chaleurs,
+elle tricotait pour Yann un beau maillot de p&ecirc;cheur en
+laine bleue; il y avait, aux bordures du col et des manches des
+merveilles de points compliqu&eacute;s et ajour&eacute;s; la
+grand'm&egrave;re Yvonne, qui avait &eacute;t&eacute; jadis une
+habile tricoteuse, s'&eacute;tait rappel&eacute; peu &agrave; peu
+ces proc&eacute;d&eacute;s de sa jeunesse pour les lui enseigner.
+Et c'&eacute;tait un ouvrage qui avait pris beaucoup de laine,
+car il fallait un maillot tr&egrave;s grand pour Yann.</p>
+
+<p>Cependant, le soir surtout, on commen&ccedil;ait &agrave;
+avoir conscience de l'accourcissement des jours. Certaines
+plantes, qui avaient donn&eacute; toute leur pousse en juillet,
+prenaient d&eacute;j&agrave; un air jaune, mourant, et les
+scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus
+petites sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours
+d'ao&ucirc;t arriv&egrave;rent, et un premier navire islandais
+apparut un soir, &agrave; la pointe de Pors-Even. La f&ecirc;te
+du retour &eacute;tait commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel
+&eacute;tait-ce?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le _Samuel-Az&eacute;nide;_ - toujours en
+avance celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>--Pour s&ucirc;r, disait le vieux p&egrave;re d'Yann, la
+_L&eacute;opoldine_ ne va pas tarder; l&agrave;-bas, je connais
+&ccedil;a, quand un commence &agrave; partir les autres ne
+tiennent plus en place.</p>
+
+<p>V</p>
+
+<p><br>
+ Ils revenaient, les Islandais. Deux la seconde journ&eacute;e,
+quatre le surlendemain, et puis douze la semaine suivante. Et,
+dans le pays, la joie revenait avec eux, et c'&eacute;tait
+f&ecirc;te chez les &eacute;pouses, chez les m&egrave;res:
+f&ecirc;te aussi dans les cabarets, o&ugrave; les belles filles
+paimpolaises servent &agrave; boire aux p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Le _L&eacute;opoldine_ restait du groupe des retardataires; il
+en manquait encore dix. Cela ne pouvait tarder, et Gaud, &agrave;
+l'id&eacute;e que, dans un d&eacute;lai extr&ecirc;me de huit
+jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de d&eacute;ception,
+Yann serait l&agrave;, Gaud &eacute;tait dans une
+d&eacute;licieuse ivresse d'attente, tenant le m&eacute;nage bien
+en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.</p>
+
+<p>Tout rang&eacute;, il ne lui restait rien &agrave; faire, et
+d'ailleurs elle commen&ccedil;ait &agrave; n'avoir plus la
+t&ecirc;te &agrave; grand'chose dans son impatience.</p>
+
+<p>Trois des retardataires arriv&egrave;rent encore, et puis
+cinq. Deux seulement manquaient toujours &agrave; l'appel.</p>
+
+<p>--Allons, lui disait-on en riant, cette ann&eacute;e, c'est la
+_L&eacute;opoldine_ ou la _Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les
+balais_ du retour.</p>
+
+<p>Et Gaud se mettait &agrave; rire, elle aussi, plus
+anim&eacute;e et plus jolie, dans sa joie de l'attendre.</p>
+
+<p>VI</p>
+
+<p><br>
+ Cependant les jours passaient.</p>
+
+<p>Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air
+gai, d'aller sur le port causer avec les autres. Elle disait que
+c'&eacute;tait tout naturel, ce retard. Est-ce que cela ne se
+voyait pas chaque ann&eacute;e? Oh! d'abord, de si bons marins,
+et deux si bons bateaux!</p>
+
+<p>Ensuite, rentr&eacute;e chez elle, il lui venait le soir de
+premiers petits frissons d'anxi&eacute;t&eacute;, d'angoisse.</p>
+
+<p>Est-ce que vraiment c'&eacute;tait possible qu'elle e&ucirc;t
+peur, si t&ocirc;t?... Est-ce qu'il y avait de quoi?...</p>
+
+<p>Et elle s'effrayait, d'avoir d&eacute;j&agrave; peur...</p>
+
+<p>VII</p>
+
+<p><br>
+ Le 10 du mois de septembre!... Comme les jours s'enfuyaient!</p>
+
+<p>Un matin o&ugrave; il y avait d&eacute;j&agrave; une brume
+froide sur la terre, un vrai matin d'automne, le soleil levant la
+trouva assise de tr&egrave;s bonne heure sous le porche de la
+chapelle des naufrag&eacute;s, au lieu o&ugrave; vont prier les
+veuves; - assise, les yeux fixes, les tempes serr&eacute;es comme
+dans un anneau de fer. Depuis deux jours, ces brumes tristes de
+l'aube avaient commenc&eacute;, et ce matin-l&agrave; Gaud
+s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e avec une inqui&eacute;tude
+plus poignante, &agrave; cause de cette impression d'hiver...
+Qu'avait donc cette journ&eacute;e, cette heure, cette minute, de
+plus que les pr&eacute;c&eacute;dentes?... On voit tr&egrave;s
+bien des bateaux retard&eacute;s de quinze jours, m&ecirc;me d'un
+mois.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave; avait bien quelque chose de particulier,
+sans doute, puisqu'elle &eacute;tait venue pour la
+premi&egrave;re fois s'asseoir sous ce porche de chapelle, et
+relire les noms des jeunes hommes morts.</p>
+
+<p>En m&eacute;moire de<br>
+ GAOS, Yvon, perdu en mer<br>
+ aux environs de Norden-Fjord...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se
+lever de la mer, et en m&ecirc;me temps, sur la vo&ucirc;te,
+quelque chose s'abattre comme une pluie: les feuilles mortes!...
+il en entra toute une vol&eacute;e sous ce porche; les vieux
+arbres &eacute;bouriff&eacute;s du pr&eacute;au se
+d&eacute;pouillaient, secou&eacute;s par ce vent du large. -
+L'hiver qui venait!...</p>
+
+<p>... perdu en mer<br>
+ aux environs de Norden-Fiord,<br>
+ dans l'ouragan du 4 au 5 ao&ucirc;t 1880.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses
+yeux cherchaient au loin la mer: ce matin-l&agrave;, elle
+&eacute;tait tr&egrave;s vague, sous la brume grise, et une panne
+suspendue tra&icirc;nait sur les lointains comme un grand rideau
+de deuil.</p>
+
+<p>Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en
+dansant. Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui
+avait jadis sem&eacute; ces morts sur la mer, voulait encore
+tourmenter jusqu'&agrave; ces inscriptions qui rappelaient leurs
+noms aux vivants.</p>
+
+<p>Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place
+vide, sur le mur, qui semblait attendre avec une obsession
+terrible, elle &eacute;tait poursuivie par l'id&eacute;e d'une
+plaque neuve qu'il faudrait peut-&ecirc;tre mettre l&agrave;,
+bient&ocirc;t, avec un autre nom que, m&ecirc;me en esprit, elle
+n'osait pas redire dans un pareil lieu.</p>
+
+<p>Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la
+t&ecirc;te renvers&eacute;e contre la pierre.</p>
+
+<p>...perdu aux environs de Norden-Fiord,<br>
+ dans l'ouragan du 4 au 5 ao&ucirc;t<br>
+ &agrave; l'&acirc;ge de 23 ans...<br>
+ Qu'il repose en paix!</p>
+
+<p>L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimeti&egrave;re de
+l&agrave;-bas, - l'Islande lointaine, lointaine,
+&eacute;clair&eacute;e par en dessous au soleil de minuit... Et
+tout &agrave; coup, - toujours &agrave; cette m&ecirc;me place
+vide du mur qui semblait attendre, - elle eut, avec une
+nettet&eacute; horrible, la vision de cette plaque neuve &agrave;
+laquelle elle songeait: une plaque fra&icirc;che, une t&ecirc;te
+de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un
+nom, le nom ador&eacute;, _Yann Gaos!..._ Alors elle se dressa
+tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge, comme une
+folle...</p>
+
+<p>Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du
+matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer en
+dansant.</p>
+
+<p><br>
+ Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se
+leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se
+composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer.
+Vite elle prit un air d'&ecirc;tre l&agrave; par hasard, ne
+voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler &agrave; une
+femme de naufrag&eacute;.</p>
+
+<p>Justement c'&eacute;tait Fante Flory, la femme du second de la
+_L&eacute;opoldine._ Elle comprit tout de suite, celle-ci, ce que
+Gaud faisait l&agrave;; inutile de feindre avec elle. Et d'abord
+elles rest&egrave;rent muettes l'une devant l'autre, les deux
+femmes, &eacute;pouvant&eacute;es davantage et s'en voulant de
+s'&ecirc;tre rencontr&eacute;es dans un m&ecirc;me sentiment de
+terreur, presque haineuses.</p>
+
+<p>--Tous ceux de Tr&eacute;guier et de Saint-Brieuc sont
+rentr&eacute;s depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable,
+d'une voix sourde et comme irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle apportait un cierge pour faire un voeu.</p>
+
+<p>--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y
+songer, &agrave; ce moyen des d&eacute;sol&eacute;es. Mais elle
+entra dans la chapelle, derri&egrave;re Fante, sans rien dire, et
+elles s'agenouill&egrave;rent pr&egrave;s l'une de l'autre comme
+deux soeurs.</p>
+
+<p>A la Vierge &Eacute;toile-de-la-mer, elles dirent des
+pri&egrave;res ardentes, avec toute leur &acirc;me. Et puis
+bient&ocirc;t on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et
+leurs larmes press&eacute;es commenc&egrave;rent &agrave; tomber
+sur la terre...</p>
+
+<p>Elles se relev&egrave;rent plus douces, plus confiantes. Fante
+aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses bras,
+l'embrassa.</p>
+
+<p>Ayant essuy&eacute; leurs larmes, arrang&eacute; leurs
+cheveux, &eacute;pousset&eacute; le salp&ecirc;tre et la
+poussi&egrave;re des dalles sur leur jupon &agrave; l'endroit des
+genoux, elles s'en all&egrave;rent sans plus rien se dire, par
+des chemins diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>VIII</p>
+
+<p><br>
+ Cette fin de septembre ressemblait &agrave; un autre
+&eacute;t&eacute; un peu m&eacute;lancolique seulement. Il
+faisait vraiment si beau cette ann&eacute;e l&agrave; que, sans
+les feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les
+chemins, on e&ucirc;t dit le gai mois de juin. Les maris, les
+fianc&eacute;s, les amants &eacute;taient revenus, et partout
+c'&eacute;tait la joie d'un second printemps d'amour...</p>
+
+<p>Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande
+fut signal&eacute; au large. Lequel?...</p>
+
+<p>Vite, les groupes de femmes s'&eacute;taient form&eacute;s,
+muets, anxieux, sur la falaise.</p>
+
+<p>Gaud tremblante et p&acirc;lie, &eacute;tait l&agrave;,
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; du p&egrave;re de son Yann:</p>
+
+<p>--Je crois fort, disait le vieux p&ecirc;cheur, je crois fort
+que c'est eux! Un liston rouge, un hunier &agrave; rouleau,
+&ccedil;a leur ressemble joliment toujours; qu'en dis-tu, Gaud,
+ma fille?</p>
+
+<p>--Et pourtant non, reprit-il avec un d&eacute;couragement
+soudain; non, nous nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas
+pareil et ils ont un foc, c'est la _Marie-Jeanne._ Oh! mais bien
+s&ucirc;r, ma fille, ils ne tarderont pas.</p>
+
+<p>Et chaque jour venait apr&egrave;s chaque jour; et chaque nuit
+arrivait &agrave; son heure, avec une tranquillit&eacute;
+inexorable.</p>
+
+<p>Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une
+insens&eacute;e, toujours par peur de ressembler &agrave; une
+femme de naufrag&eacute;, s'exasp&eacute;rant quand les autres
+prenaient avec elle un air de compassion et de myst&egrave;re,
+d&eacute;tournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces
+regards qui la gla&ccedil;aient.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller d&egrave;s le
+matin tout au bout des terres, sur la haute falaise de Pors-Even,
+passant par derri&egrave;re la maison paternelle de son Yann pour
+n'&ecirc;tre pas vue par la m&egrave;re ni les petites soeurs.
+Elle s'en allait toute seule &agrave; l'extr&ecirc;me pointe de
+ce pays de Ploubazlanec qui se d&eacute;coupe en corne de renne
+sur la Manche grise, et s'asseyait l&agrave; tout le jour aux
+pieds d'une croix isol&eacute;e qui domine les lointains immenses
+des eaux...</p>
+
+<p>Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se
+dressent sur les falaises avanc&eacute;es de cette terre des
+marins, comme pour demander gr&acirc;ce; comme pour apaiser la
+grande chose mouvante, myst&eacute;rieuse, qui attire les hommes
+et ne les rend plus, et garde de pr&eacute;f&eacute;rence les
+plus vaillants, les plus beaux.</p>
+
+<p>Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes
+&eacute;ternellement vertes, tapiss&eacute;es d'ajoncs courts.
+Et, &agrave; cette hauteur, l'air de la mer &eacute;tait
+tr&egrave;s pur, ayant &agrave; peine l'odeur sal&eacute;e des
+go&eacute;mons, mais rempli des senteurs d&eacute;licieuses de
+septembre.</p>
+
+<p>On voyait se dessiner tr&egrave;s loin, les unes par-dessus
+les autres, toutes les d&eacute;coupures de la c&ocirc;te, la
+terre de Bretagne finissait en pointes dentel&eacute;es qui
+s'allongeaient sur le tranquille n&eacute;ant des eaux.</p>
+
+<p>Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au
+del&agrave;, rien ne troublait plus son poli de miroir; elle
+menait un tout petit bruit caressant, l&eacute;ger et immense,
+qui montait du fond de toutes les baies. Et c'&eacute;taient des
+lointains si calmes, des profondeurs si douces! Le grand
+n&eacute;ant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son
+myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable, tandis que des brises,
+faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des gen&ecirc;ts
+ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.</p>
+
+<p>A certaines heures r&eacute;guli&egrave;res, la mer baissait,
+et des taches s'&eacute;largissaient partout, comme si lentement
+la Manche se vidait; ensuite, avec la m&ecirc;me lenteur, les
+eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient &eacute;ternel,
+sans aucun souci des morts.</p>
+
+<p>Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait l&agrave;, au
+milieu de ces tranquillit&eacute;s regardant toujours,
+jusqu'&agrave; la nuit tomb&eacute;e, jusqu'&agrave; ne plus rien
+voir.</p>
+
+<p>IX</p>
+
+<p><br>
+ Septembre venait de finir. Elle ne prenait plus aucune
+nourriture, elle ne dormait plus.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent, elle restait chez elle, et se tenait
+accroupie, les mains entre les genoux, la t&ecirc;te
+renvers&eacute;e et appuy&eacute;e au mur derri&egrave;re. A quoi
+bon se lever, &agrave; quoi bon se coucher; elle se jetait sur
+son lit sans retirer sa robe, quand elle &eacute;tait trop
+&eacute;puis&eacute;e. Autrement elle demeurait l&agrave;,
+toujours assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans
+cette immobilit&eacute;; toujours elle avait cette impression
+d'un cercle de fer lui serrant les tempes; elle sentait ses joues
+qui se tiraient, sa bouche &eacute;tait s&egrave;che, avec un
+go&ucirc;t de fi&egrave;vre, et &agrave; certaines heures elle
+poussait un g&eacute;missement rauque du gosier,
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; par saccades, longtemps, longtemps,
+tandis que sa t&ecirc;te se frappait contre le granit du mur.</p>
+
+<p>Ou bien elle l'appelait par son nom, tr&egrave;s tendrement,
+&agrave; voix basse, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+l&agrave; tout pr&egrave;s, et lui disait des mots d'amour.</p>
+
+<p>Il lui arrivait de penser &agrave; d'autres choses qu'&agrave;
+lui, &agrave; de toutes petites choses insignifiantes; de
+s'amuser par exemple &agrave; regarder l'ombre de la Vierge de
+fa&iuml;ence et du b&eacute;nitier, s'allonger lentement,
+&agrave; mesure que baissait la lumi&egrave;re, sur la haute
+boiserie de son lit. Et puis des rappels d'angoisse revenaient
+plus horribles, et elle recommen&ccedil;ait son cri, en battant
+le mur de sa t&ecirc;te...</p>
+
+<p>Et toutes les heures du jour passaient, l'une apr&egrave;s
+l'autre, et toutes les heures du soir, et toutes celles de la
+nuit, et toutes celles du matin. Quand elle comptait depuis
+combien de temps il aurait d&ucirc; revenir, une terreur plus
+grande la prenait; elle ne voulait plus conna&icirc;tre ni les
+dates, ni les noms des jours.</p>
+
+<p>Pour les naufrages d'Islande, on a des indications
+ordinairement; ceux qui reviennent ont vu de loin le drame; ou
+bien ils ont trouv&eacute; un d&eacute;bris, un cadavre, ils ont
+quelque indice pour tout deviner. Mais non, de la
+_L&eacute;opoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien. Ceux de
+la _Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aper&ccedil;ue le 2
+ao&ucirc;t, disaient qu'elle avait d&ucirc; s'en aller
+p&ecirc;cher plus loin vers le nord, et apr&egrave;s, cela
+devenait le myst&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>Attendre, toujours attendre, sans rien savoir! Quand viendrait
+le moment o&ugrave; vraiment elle n'attendrait plus? Elle ne le
+savait m&ecirc;me pas, et &agrave; pr&eacute;sent elle avait
+presque h&acirc;te que ce f&ucirc;t bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Oh! s'il &eacute;tait mort, au moins qu'on e&ucirc;t la
+piti&eacute; de le lui dire!...</p>
+
+<p>Oh! le voir, tel qu'il &eacute;tait en ce moment m&ecirc;me, -
+lui, ou ce qui restait de lui!... Si seulement la Vierge tant
+pri&eacute;e, ou quelque autre puissance comme elle, voulait lui
+faire la gr&acirc;ce, par une sorte de double vue, de le lui
+montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
+bien son corps roul&eacute; par la mer... pour &ecirc;tre
+fix&eacute;e au moins! pour savoir!!...</p>
+
+<p>Quelquefois il lui venait tout &agrave; coup le sentiment
+d'une voile surgissant du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_
+s'approchant, se h&acirc;tant d'arriver! Alors elle faisait un
+premier mouvement irr&eacute;fl&eacute;chi pour se lever, pour
+courir regarder le large, voir si c'&eacute;tait vrai...</p>
+
+<p>Elle retombait assise. H&eacute;las! O&ugrave;
+&eacute;tait-elle en ce moment, cette _L&eacute;opoldine?_
+o&ugrave; pouvait-elle bien &ecirc;tre? L&agrave;-bas, sans
+doute, l&agrave;-bas dans cet effroyable lointain de l'Islande,
+abandonn&eacute;e, &eacute;miett&eacute;e, perdue...</p>
+
+<p>Et cela finissait par cette vision obs&eacute;dante, toujours
+la m&ecirc;me: une &eacute;pave &eacute;ventr&eacute;e et vide,
+berc&eacute;e sur une mer silencieuse d'un gris rose:
+berc&eacute;e lentement, lentement, sans bruit, avec une
+extr&ecirc;me douceur, par ironie, au milieu d'un grand calme
+d'eaux mortes.</p>
+
+<p>X</p>
+
+<p><br>
+ Deux heures du matin.<br>
+ C'&eacute;tait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive
+&agrave; tous les pas qui s'approchaient: &agrave; la moindre
+rumeur, au moindre son inaccoutum&eacute;, ses tempes vibraient;
+&agrave; force d'&ecirc;tre tendues aux choses du dehors, elles
+&eacute;taient devenues affreusement douloureuses.</p>
+
+<p>Deux heures du matin. Cette nuit-l&agrave; comme les autres,
+les mains jointes, et les yeux ouverts dans l'obscurit&eacute;,
+elle &eacute;coutait le vent faire sur la lande son bruit
+&eacute;ternel.</p>
+
+<p>Des pas d'homme tout &agrave; coup, des pas
+pr&eacute;cipit&eacute;s dans le chemin! A pareille heure, qui
+pouvait passer? Elle se dressa, remu&eacute;e jusqu'au fond de
+l'&acirc;me, son coeur cessant de battre...</p>
+
+<p>On s'arr&ecirc;tait devant la porte, on montait les petites
+marches de pierre...</p>
+
+<p>Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frapp&eacute;, est ce
+que ce pouvait &ecirc;tre un autre!... Elle &eacute;tait debout,
+pieds nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait
+saut&eacute; lestement comme les chattes, les bras ouverts pour
+enlacer le bien-aim&eacute;. Sans doute la _L&eacute;opoldine_
+&eacute;tait arriv&eacute;e de nuit, et mouill&eacute;e en face
+dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle
+arrangeait tout cela dans sa t&ecirc;te avec une vitesse
+d'&eacute;clair. Et maintenant, elle se d&eacute;chirait les
+doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou
+qui &eacute;tait dur...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaiss&eacute;e, la
+t&ecirc;te retomb&eacute;e sur la poitrine. Son beau r&ecirc;ve
+de folle &eacute;tait fini. Ce n'&eacute;tait que Fantec, leur
+voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'&eacute;tait que
+lui, que rien de son Yann n'avait pass&eacute; dans l'air, elle
+se sentit replong&eacute;e comme par degr&eacute;s dans son
+m&ecirc;me gouffre, jusqu'au fond de son m&ecirc;me
+d&eacute;sespoir affreux.</p>
+
+<p>Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait,
+&eacute;tait au plus mal, et &agrave; pr&eacute;sent,
+c'&eacute;tait leur enfant qui &eacute;touffait dans son berceau,
+pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il &eacute;tait venu
+demander du secours, pendant que lui irait d'une course chercher
+le m&eacute;decin &agrave; Paimpol...</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tout cela lui faisait, &agrave; elle? Devenue
+sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien &agrave; donner
+aux peines des autres. Effondr&eacute;e sur un banc, elle restait
+devant lui les yeux fixes, comme une morte, sans lui
+r&eacute;pondre, ni l'&eacute;couter, ni seulement le regarder.
+Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet
+homme?</p>
+
+<p>Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert
+cette porte si vite, et il eut piti&eacute; pour le mal qu'il
+venait de lui faire.</p>
+
+<p>Il balbutia un pardon:</p>
+
+<p>--C'est vrai, qu'il n'aurait pas d&ucirc; la
+d&eacute;ranger... elle!...</p>
+
+<p>--Moi! R&eacute;pondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas
+moi,_ Fantec?</p>
+
+<p>La vie lui &eacute;tait revenu brusquement, car elle ne
+voulait pas encore &ecirc;tre une d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis,
+&agrave; son tour, elle avait piti&eacute; de lui; elle s'habilla
+pour le suivre et trouva la force d'aller soigner son petit
+enfant.</p>
+
+<p>Quand elle revint se jeter sur son lit, &agrave; quatre
+heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle &eacute;tait
+tr&egrave;s fatigu&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais cette minute de joie immense avait laiss&eacute; dans sa
+t&ecirc;te une empreinte qui, malgr&eacute; tout, &eacute;tait
+persistante; elle se r&eacute;veilla bient&ocirc;t avec une
+secousse, se dressant &agrave; moiti&eacute;, au souvenir de
+quelque chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann...
+Au milieu de la confusion des id&eacute;es qui revenaient, vite
+elle cherchait dans sa t&ecirc;te, elle cherchait ce que
+c'&eacute;tait...</p>
+
+<p>--Ah! rien, h&eacute;las! - non, rien que Fantec.</p>
+
+<p>Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son
+m&ecirc;me ab&icirc;me. Non, en r&eacute;alit&eacute;, il n'y
+avait rien de chang&eacute; dans son attente morne et sans
+esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Pourtant, l'avoir senti l&agrave; si pr&egrave;s,
+c'&eacute;tait comme si quelque chose &eacute;man&eacute; de lui
+&eacute;tait revenu flotter alentour; c'&eacute;tait ce qu'on
+appelle, au pays breton, un _pr&eacute;signe;_ et elle
+&eacute;coutait plus attentivement les pas du dehors, pressentant
+que quelqu'un allait peut-&ecirc;tre arriver qui parlerait de
+lui.</p>
+
+<p>En effet, quand il fit jour, le p&egrave;re de Yann entra. Il
+&ocirc;ta son bonnet, releva ses beaux cheveux blancs, qui
+&eacute;taient en boucles comme ceux de son fils, et s'assit
+pr&egrave;s du lit de Gaud.</p>
+
+<p>Il avait le coeur angoiss&eacute;, lui aussi; car son Yann,
+son beau Yann &eacute;tait son a&icirc;n&eacute;, son
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, sa gloire. Mais il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait pas, non vraiment, il ne
+d&eacute;sesp&eacute;rait pas encore. Il se mit &agrave; rassurer
+Gaud d'une mani&egrave;re tr&egrave;s douce: d'abord les derniers
+rentr&eacute;s d'Islande partaient tous de brumes tr&egrave;s
+&eacute;paisses qui avaient bien pu retarder le navire; et puis
+surtout il lui &eacute;tait venu une id&eacute;e: une
+rel&acirc;che aux &icirc;les Fero&euml;, qui sont des &icirc;les
+lointaines situ&eacute;es sur la route et d'o&ugrave; les lettres
+mettent tr&egrave;s longtemps &agrave; venir; cela lui
+&eacute;tait arriv&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, il y avait
+une quarantaine d'ann&eacute;es, et sa pauvre d&eacute;funte
+m&egrave;re avait d&eacute;j&agrave; fait dire une messe pour son
+&acirc;me... Un si beau bateau, la _L&eacute;opoldine,_ presque
+neuf, et de si forts marins qu'ils &eacute;taient tous &agrave;
+bord...</p>
+
+<p>La vieille Moan r&ocirc;dait autour d'eux tout en hochant la
+t&ecirc;te; la d&eacute;tresse de sa petite-fille lui avait
+presque rendu de la force et des id&eacute;es; elle rangeait le
+m&eacute;nage, regardant de temps en temps le petit portrait
+jauni de son Sylvestre accroch&eacute; au granit du mur, avec ses
+ancres de marine et sa couronne fun&eacute;raire en perles
+noires; non, depuis que le m&eacute;tier de mer lui avait pris
+son petit-fils, &agrave; elle, elle n'y croyait plus, au retour
+des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du
+bout de ses pauvres vieilles l&egrave;vres, lui gardant une
+mauvaise rancune dans le coeur.</p>
+
+<p>Mais Gaud &eacute;coutait avidement ces choses consolantes,
+ses grands yeux cern&eacute;s regardaient avec une tendresse
+profonde ce vieillard qui ressemblait au bien-aim&eacute;; rien
+que de l'avoir l&agrave;, pr&egrave;s d'elle, c'&eacute;tait une
+protection contre la mort, et elle se sentait plus
+rassur&eacute;e, plus rapproch&eacute;e de son Yann. Ses larmes
+tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en
+elle-m&ecirc;me ses pri&egrave;res ardentes &agrave; la Vierge
+&Eacute;toile-de-la-mer.</p>
+
+<p>Une rel&acirc;che l&agrave;-bas, dans ces &icirc;les, pour des
+avaries peut-&ecirc;tre; c'&eacute;tait une chose possible en
+effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
+toilette, comme s'il pouvait revenir. Sans doute tout
+n'&eacute;tait pas perdu, puisqu'il ne d&eacute;sesp&eacute;rait
+pas, lui, son p&egrave;re. Et, pendant quelques jours, elle se
+remit encore &agrave; attendre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l'automne, l'arri&egrave;re-automne, les
+tomb&eacute;es de nuit lugubres o&ugrave;, de bonne heure, tout
+se faisait noir dans la vieille chaumi&egrave;re, et noir aussi
+alentour, dans le vieux pays breton.</p>
+
+<p>Les jours eux-m&ecirc;mes semblaient n'&ecirc;tre plus que des
+cr&eacute;puscules; des nuages immenses, qui passaient lentement,
+venaient faire tout &agrave; coup des obscurit&eacute;s en plein
+midi. Le vent bruissait constamment, c'&eacute;tait comme un son
+lointain de grandes orgues d'&eacute;glise, jouant des airs
+m&eacute;chants ou d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s; d'autres
+fois, cela se rapprochait tout pr&egrave;s contre la porte, se
+mettant &agrave; rugir comme les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue p&acirc;le, p&acirc;le, et se tenait
+toujours plus affaiss&eacute;e, comme si la vieillesse
+l'e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; fr&ocirc;l&eacute;e de son aile
+chauve. Tr&egrave;s souvent elle touchait les effets de son Yann,
+ses beaux habits de noces, les d&eacute;pliant, les repliant
+comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue
+qui avait gard&eacute; la forme de son corps; quand on le jetait
+doucement sur la table, il dessinait de lui-m&ecirc;me, comme par
+habitude, les reliefs des ses &eacute;paules et de sa poitrine;
+aussi &agrave; la fin elle l'avait pos&eacute; tout seul dans une
+&eacute;tag&egrave;re de leur armoire, ne voulant plus le remuer
+pour qu'il gard&acirc;t plus longtemps cette empreinte.</p>
+
+<p>Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors
+elle regardait par sa fen&ecirc;tre la lande triste, o&ugrave;
+des petits panaches de fum&eacute;e blanche commen&ccedil;aient
+&agrave; sortir &ccedil;&agrave; et l&agrave; des
+chaumi&egrave;res des autres: l&agrave; partout les hommes
+&eacute;taient revenus, oiseaux voyageurs ramen&eacute;s par le
+froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veill&eacute;es
+devaient &ecirc;tre douces; car le renouveau d'amour &eacute;tait
+commenc&eacute; avec l'hiver dans tout ce pays des
+Islandais...</p>
+
+<p>Cramponn&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e de ces &icirc;les
+o&ugrave; il avait pu rel&acirc;cher, ayant repris une sorte
+d'espoir, elle s'&eacute;tait remise &agrave; l'attendre...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>XI</p>
+
+<p><br>
+ Il ne revint jamais.<br>
+ Une nuit d'ao&ucirc;t, l&agrave;-bas, au large de la sombre
+Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient
+&eacute;t&eacute; c&eacute;l&eacute;br&eacute;es ses noces avec
+la mer.</p>
+
+<p>Avec la mer qui autrefois avait &eacute;t&eacute; aussi sa
+nourrice; c'&eacute;tait elle qui l'avait berc&eacute;, qui
+l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite elle l'avait
+repris, dans sa virilit&eacute; superbe, pour elle seule. Un
+profond myst&egrave;re avait envelopp&eacute; ces noces
+monstrueuses. Tout le temps, des voiles obscurs s'&eacute;taient
+agit&eacute;s au-dessus, des rideaux mouvants et
+tourment&eacute;s, tendus pour cacher la f&ecirc;te; et la
+fianc&eacute;e donnait de la voix, faisait toujours son plus
+grand bruit horrible pour &eacute;touffer les cris. - Lui, se
+souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'&eacute;tait
+d&eacute;fendu, dans une lutte de g&eacute;ant, contre cette
+&eacute;pous&eacute;e de tombeau. Jusqu'au moment o&ugrave; il
+s'&eacute;tait abandonn&eacute;, les bras ouverts pour la
+recevoir, avec un grand cri profond comme un taureau qui
+r&acirc;le, la bouche d&eacute;j&agrave; emplie d'eau; les bras
+ouverts, &eacute;tendus et raidis pour jamais.</p>
+
+<p>Et &agrave; ses noces, ils y &eacute;taient tous, ceux qu'il
+avait convi&eacute;s jadis. Tous, except&eacute; Sylvestre, qui,
+lui, s'en &eacute;tait all&eacute; dormir dans des jardins
+enchant&eacute;s, - tr&egrave;s loin, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la Terre...</p>
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<pre>
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***
+
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+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+http://promo.net/pg
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+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
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+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
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+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
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